NO IX
LES FIACRES , LES CABPaOLETS.
Que l'on m'avance une voiture ; Le ciel esl beau, le lems est clair ; Je veux, rouant à l'avenlure.
Courir Paris et prendre l'air.
>< Où faut-il que l'on vous transporte? — Oii tu voudras. — Faut-il marcher A droite, à gauche ? — l'eu m'importe ; Yite, en avant , fouette, cocher! >• Càunson de Léger.
On a décrit cent fois et les célérifères et les vélocifères, et la raalle-poste et la cour des messageries, et le départ et le retour, et les aventures de la grande route de Paris à Chartres. Voyage qui voudra dans les pays lointains ! En bons habitans de la Cité , nous ne perdrons pas de vue les tours de Notre-Dame.
Paris est la ville du monde où l'on fait le mieux ses affaires parla vitesse des jambes. Malheureusement , mille embarras peuvent aiTcter le piéton dans sa course. Un rendez -vous manqué
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décide quelquefois du sort de la vie entière. Pour réussir, on devrait posséder un bon cabriolet. Mais cette dépense , évaluée au triple de ce qu'il en coûte à la campagne , suppose déjà un revenu dont ne jouissent pas toujours les solliciteurs de places, les jeunes médecins, trop peu connus encore pour exploiter un seul quartier, les agens d'affaires en tout genre qui exercent le courtage universel , les professeurs qui enseignent le chant et la danse à la moyenne propriété , les coiffeurs de seconde classe et les libraires-éditeurs , hors un seul qui mène avec la même adresse les éditions complètes, les journaux et son tilbury. Combien il aurait besoin d'un char léger , ce pauvre fournisseur de tant de maisons opulentes, levé avant le soleil pour faire arrêter d'étemels mémoires qui courent toujours ; et le tailleur de ces jeunes élégans qui galopent au bois de Boulogne , comment voulez-vous qu'il les rattrape , si quelque bonne entreprise pour le service de l'armée ne l'a pas encore tiré de l'infanterie ? Et ce plaideur , fatigué d'arpenter la salle des Pas- Perdus , 011 il a cherché en vain son avocat , qui est allé prendre une leçon de manège , n arriverat-il pas trop tard s'il doit aller à pied chez son
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avoué , qu'on attend au comité de lecture du Vaudeville?
Honneur immortel à l'homme d'état qui établit des cabriolants de place dans les divers quartiers de Paris , où Ton n'avait vu trop long-tems que d'ignobles et lourds fiacres! Louis XY n'aimait pas CCS voilures à deux roues, si rapides , si légères, qui éclaboussent les passans ou qui les écrasent. « Je défendrais, disait-il, l'usage des cabriolets dans la ville , si fêlais lieutenant de police. >» Il n'y a pas moins de finesse que de sens et de bonté dans ce mot tout-à-fait constitutionnel. On voit l'abus; on le juge avec son cœur; mais on sent que, pour d'excellentes raisons peut-être, les hommes du métier seront d'un avis contraire , et on laisse la question sur la conscience de l'agent responsable. Que de choses tolérées , encouragées en France , qu'aucun roi n'a jamais ordonnées à un chef de la police , et dont je soupçonne qu'on pourrait se passer à la rigueur! Mais , quant aux cabriolets , j'en réclame le maintien à mes risques et périls. C'est, comme disent nos publicistes modernes, qui ne parlent pas toujours français , une des nécessités de l'époque. Il faut marcher avec son
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siècle ; or, ce siècle va au grand trot. L'air qui entre dans nos poumons est déjà un peu épais ; je proposerais volontiers à mes compatriotes de ne plus respirer que du gaz oxigène.
Les savans qui ont étudié l'histoire de la législation chez les différens peuples de la terre, ne connaissent pas tous encore les changcmens remarquables qu'a introduits nue ordonnance de police dans le système financier des fiacres et des cabriolets de place. Il est possible que plusieurs de ces érudits aient fait à pied leurs visites , sans avoir lu au coin des rues les placards de M, le préfet. Je serais flatté d'apprendre quelque chose à ceux qui savent à peu près tout. Autrefois, le prix légal d'une course en fiacre était de trente sous ; quand on prenait le cocher à l'heure , on payait quarante sous la première et trente sous les heures suivantes. Aujourd'hui, le prix est réglé à trente sous la course , quarante-cinq sous la première heure, trente -cinq sous pour le reste du tems. Au lieu de trois francs chaque course et chaque heure , de minuit à six heures du matin , le nouveau tarif est à quarante sous la course et trois francs l'heure. Le taux des cabriolets a été modifié dans la
même proportion. De six heures du matin à rainuit, la course, vingt-cinq sous; la première heure, trente- cinq sous; les autres heures, trente sous. A minuit, la course, trente -trois sous, et chaque heure cinquante -cinq sous. Conformément aux lois , toutes ces allocations nouvelles sont exprimées dans Tarrêté en francs et centimes; mais, comme je suis fort sur Tarithmétique, j'ai pris la peine de traduire en langue vulgaire les chiffres officiels , pour accommoder ^ comme on dit en anglais , ceux de nos lecteurs qui tiennent au vieux style. Si ce n'est point par le style que brille mon article, du moins on ne lui contestera pas le mérite de Texactitude.
Il n'est pas besoin de se livrer à de bien profondes méditations pour découvrir le motif qui fait élever le prix du fiacre au dessus de celui d'une voiture à deux roues ; avec les connaissances les plus ordinaires en histoire naturelle, on devine que deux chevaux mangent plus d'avoine qu'un seul. Mais , pour peu qu'on entende l'économie domestique , il est facile de calculer l'immense avantage que présente le fiacre , où tout spéculateur a le droit de se placer avec
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trois associés, et de réduire ainsi la dépense à sept sous et demi par tète , quand le cabriolet n'est obligé de recevoir que deux personnes , qui paient chacune par conséquent douze sous et et demi. Telle est cependant la profonde sagesse qui a présidé au budget de ce roulage accéléré, que Tamateur du cabriolet se retrouve au niveau des frais de voyage à 1 heure, en raison du degré de vitesse : merveilleuse application de l'algèbre à la police !
Moyennant cette légère rétribution de vingtcinq sous, que toutefois on porte bénévolement à un franc cinquante centimes quand le conducteur n'est pas brutal , on se transporte presque au galop de la barrière du Trône à la barrière des Bons-Hommes, distance raisonnable , puisqu'elle n'est que de 4i5oo toises (deux lieues et un quart), et l'on jouit de tous les agrémens possibles. Tantôt le cheval boite de deux jambes, tantôt il est aveugle et sourd; rarement il a la bouche sensible au point de s'inquiéter du mords. Vous avez choisi le moins malpropre des cabriolets de la place ; il n'y a pas huit jours que le cocher s'est fait la barbe , et ses habits ne sont guère troués ; mais le coursier ,
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indocile ctn^tif, s'obstine à ne devancer aucune voiture ; on croirait quil a toujours marclié dans un cortège , et Ton a le plaisir de suivre pas à pas un énorme chariot cliargé de moellons. Si le cheval porte bien la tête , si ses formes annoncent une vigueur à Tépreuve de la fatigne , soyez sûr que vous entrez dans une vieille caisse détraquée, à toulouse disloquée, à ressorts usés; les coussins de cuir sont rembourrés de paille.
Mais quelles tribulations attendent le père de famille lorsque, au 1" janvier, il veut mener chez les grands parens trois petits espiègles criards et maussades et deux belles demoiselles bien revêclies ! On sait que le fiacre peut traiter de gré à gré pour la partie de la caravane qui excède le nombre de quatre. Pourvu qu'il n'y ait personne sur l'impériale , et qu'on ne soit guère que huit ou dix dans 1 intérieur , tout se passe à merveille. Oui , les jours ordinaires ; mais le premier de Tan ! Mille fiacres circulent dans tous les sens , et ici le nombre mille vîesX. pas mis au hasard : plus de onze cents carrosses , numérotés à chacune de leurs surfaces , et employés pour le service journalier, se joignent, dans le courant de ce mois , à deux cents voitures un peu
plus élégantes , qui ne portent que sur le devant une plaque mobile à numéro , et qui jouissent pendant trente jours du privilège des fiacres, pour rentrer, le i" février, dans la classe des carrosses de louage au mois et à l'année. Il doit se trouver au moins un fiacre titulaire ou par intérim à la place voisine. Le brave homme cherche en vain. Cependant , au coin d'une lue , on voit un de ces carrosses qui s'est arrêté. L'indispensable parapluie rouge lui fait de loin le signal de détresse; le cocher ne voit rien. On
appelle ; il n'entend pas. On approche Etes-
vous hué? A cette question précise, il répond d'une manière ambiguë : « J'attends un bourgeois ; oii allez-vous? » Si la course projetée se trouve un peu longue , il refuse de marcher , jusqu'à ce qu'il obtienne un prix beaucoup plus élevé que celui du tarif établi. Le soir , autre vexation. Par une pluie battante , la famille s'est traînée de la rue des Martyrs au boulevart des Italiens : de là jusqu'à l'Estrapade, la distance est encore assez bonne. Un fiacre s'avance au petit pas. Quel bonheur! il n'est point loué. Mais le cocher , à demi appuyé contre le marche-pied, tire gravement sa monfre , et dit d'un ton hypo-
crile : « Xotre bourgeois , vous savez qu'il est minuit? » A cette heure funeste, les prix sont augmentés. I! est à peine onze heures et demie. Le corsaire cependant n'en démord pas. Il court chez le marchand de vin pour régler sa montre ; cela ne se passe pas sans une discussion qui dessèche le gosier. Minuit sonne bientôt à toutes les horloges.
Tous ces différends se jugeaient autrefois à la préfecture de police. On prenait le numéro du cocher insolent ou concussionnaire ; on payait provisoirement, et à loisir on portait plainte devant un chef de bureau, qui prononçait prévôtalement . La réprimande , la suspension , la destitution définitive étaient les suites ordinaires d'un écart plus ou moins grave. Depuis le nouveau tarif, le code d'instruction criminelle est changé. Sans doute le grand-juge bureaucratique était suîxhargé de procès. On vient d'étabhr à chaque place de voitures un inspecteur sédentaire. Son tribunal , adossé contre un mur, est construit en planches peintes à l'huile. C'est un édifice de cinq pieds de long, sur trois de large et six de hauteur : un toit goudronné le recouvre. On y a pratiqué deux croisées et une
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porte yiirée, que des rideaux de mousseline garantissent du soleil. On y donne des soirées ; les conviés mangent des cchaudés et boivent de la bière , les uns dans le salon , et les autres en plein air, sur des tabourets d'emprunt.
M. l'inspecteur est ordinairement un grand gaillard de cinq pieds huit pouces , armé d'une canne de jonc. Ses appointcmens montent à quinze ou dix-liuit cents francs ; mais son revenu fixe, payé par la police, qui retient à ce titre cinquante centimes par jour sur chaque numéro de fiacre ou de cabriolet, nest pas un profit clair : il est obligé de fournir gralis de l'eau fraîche à discrétion aux chevaux qui viennent stationner sur son territoire , et il s'arrange pour cette fourniture avec les Savoyards qui abreuvaient autrefois les haridelles moyennant cinq centimes à chaque fontaine. Ce munitionnaire général des liquides est juge en première instance de tous les débats qui s'élèvent sur T exécution des nouveaux règlemens ; on peut interjeter appel et se pourvoir en cassation dans les bureaux de la préfeclure. Tels sont les derniers progrès du code voiturier.
Mais tous les inspecteurs des places y per-
draient leur latin s'ils voulaient défendre contre la mauvaise humeur de leurs justiciables un amateur assez maladroit pour se faire conduire dans une rue très-éloignée. Dès qu'il Ta nommée , cette rue fatale , marclie-pied et portière se ferment avec fracas. L'Automédon prend une mine rébarbative; il remet en jurant la bride à ses chevaux , qui mangeaient du foin dans le ruisseau. Il part , et ne manque pas de crier le nom du quartier maudit à tous les confrères qu'il rencontre. Si le tems est à la pluie, ou si le thermomètre marque vingt-cinq degrés de chaleur , il ne cesse d'exhaler sa bile qu'au moment de l'arrivée. Un bon pourboire calmerait sa colère ; mais on est peu disposé à récompenser un travail fait d aussi mauvaise grâce.
Et cependant ces pauvres diables ont une assez bonne e^icuse. Quoiqu'ils ressemblent bien peu à des fermiers-généraux , ils ont pris à profit et à perte un impôt levé sur le peuple. Chaque soir , les cochers de fiacre et de cabriolet sont tenus de rapporter au propriétaire de la voiture une somme fixe , calculée dès le malin sur les chances que présente la situation de l'atmosphère : c'est un bail de vingt-quatre heures ,
I l4 LtS FIACRES, LES CABRIOLETS, variable comme les jours de l'année : on ne s'en rapporte point à la bonne foi du métayer. Tel capitaliste est possesseur de vingt-cinq ou trente voitures à plaque , autorisées par la police , qui rapportent un bénéfice net de deux cents francs par jour; et le calcul est modéré. L'année dernière , on citait comme le plus opulent monopoleur de ce genre un confiseur du faubourg Saint- Germain, dont les nougats et les gelées sont irréprocbables. Quand le défidixient se nicher au fond du petit sac de cuir d'un sous-traitant , dont le bénéfice journalier, bon an mal an , peut s'élever à deux francs cinquante centimes, on devrait pardonner à la brusquerie de ce malheureux.
Au reste, si les cochers de place ont de nombreux défauts, s'ils sont quelquefois ivrognes, grossiers , emportés , on ne peut contester leur probité : le plus brutal d'entre eux s'empresse de vous rapporter fidèlement, et quelle qu'en soit la valeur , l'objet que vous avez oublié dans la voiture , et sïl a perdu de vue sa pratique , il se hâte de déclarer la trouvaille à un officier de paix.
Les loueurs de voitures tiennent en réserve ,
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pour les grandes occasions , telles que mariages, visites de noce et baptêmes, des carrosses plus élégans que Ton nommée de remise. En payant quinze à dix-liuit francs en ville , ou vingt francs pour la campagne, on a les honneurs de l'équipage. Toutes les portes cochères s'ouvrent à deux baîtans et on entre dans la cour des plus somptueux hôtels. Ces voitures sont surtout employées par les étrangers dont la fortune ou les affaires exigent quelqne luxe. Les habitans de Paris qui veulent éviter les embarras qu'entraîne lentretien d'un équipage , louent un remise à l'année ; souvent deux oii trois maisons se cotisent pour les frais d'une voiture , qui sert à chacune des famille s quelques jours de la semaine , à peu près comme une loge aux grands théâtres est occupée alternativement parles divers associés.
Jusqu'ici nous sommes restés dans l'enceinte de Paris. Mais les bons habitans de la capitale , après avoir bien couru pour leurs affaires , ont besoin de s'agiier encore pour se délasser. Ajoutez à cet amour de mouvement le désir de respirer un air pur , et vous ne vous étonnerez pas
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de la vivacité avec laquelle tout le monde se précipite hors des barrières. C'est alors que riches et pauvres sentent de nouveau la nécessité des voitures. Voyez-vous cette foule de maisons ambulantes nouvellement conslrultes dans le goût anglais, on dirait des frégates démâtées , suspendues sur quatre roues , et qui s'élancent au galop, emportées par des coursiers vigoureux.
II y a dix ans , on ne partait à heure fixe que pour les villes éloignées ; aujourd hui chaque bourg, chaque village, dans un rayon de cinq lieues autour de nous, possède sa messagerie au centre de Paris. Il en coûte un franc et demi pour faire quatre lieues au train de poste. Les amateurs de la promenade , de la chasse , de la pêche et de la bonne chère improvisée , vont se répandre dans la campagne. Un bonnetier de la rue Saint-Marlin, sa vieille bonne et le garçon de comploir, sont assis en face des àeux/askionables qui fredonnent une cavatine délia donna del Lago , en estropiant la musique et la langue. Une demi-heure plus tardées élégans se seraient trouvés peut-être avec un lord et un danseur ; mais ils craignaient de manquer le dîner : trop
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heureux s'ils n'arrivent pas après trente-deux amis chez un Amphytrion champêtre dont la salle est faite pour contenir dix-huit convives.
Ces voitures extrêmement soignées et bien suspendues , qui partent à des heures fixes quand même le nombre des voyageurs n'est pas complet, diminuentbeaucouplaclientelle des cochers stationnés près des Champs Elysées et aux diverses extrémités de la ville. Aujourd'hui leurs cabriolets durs et lourds , connus sous des noms burlesques et ridicules , sont abandonnés à la classe la moins aisée, qui ne veut payer une course de quatre lieues qu'à raison de soixantequinze centimes par tête ; doués d'une patience à toute épreuve, les amis des plaisirs économiques attendront une heure entière que la charge soit complète. Ces petites voitures sont excessivement rudes ; mais on est hicii aise d'en rencontrer une quand on s'est égaré à la campagne , qu'on se trouve loin de Paris , et que la nuit approche. Le conducteur n'abandonne alors l'unique place vacante au citadin barrasse qu'après l'avoir mis à contribution. N'importe,. le bon Parisien est entré. Derrière lui , dans le fond ,
sont établies trois commères : l'une tient sur les genoux un énorme panier dont l'anse, à chaque cahot , donne un coup violent sur le dos du nouveau venu. Celui-ci voudrait se détourner pour éviter de si cruelles secousses ; mais il est tenu en respect , d'un côté , par un gros bouquet de roses et de pivoines que porte patiemment une grande demoiselle , et de l'autre côté par l'innocent fusil d'un chasseur, qui depuis quatre heures du matin a fait lever cinquante perdrix sans en tirer une seule. Complice de cette maladresse bourgeoise , un chien hargneux occupe toute la largeur de la caisse , et condamne les jambes des voisins à la plus fâcheuse immobilité. Sur le siège se trouvent, avec le cocher, deux anciens grenadiers : Tun fume du tabac détestable, dont pas une bouffée n'échappe aux compagnons de l'intérieur; l'autre , en racontant ses faits d'armes , joint le geste aux paroles, et explique , à grands coups de coude dans la poitrine du nouveau venu , la position de quelque corps d'armée. Enfin , on arrive à la barrière : le commis de l'octroi monte sur le brancard et intercepte le peu d'air dont on jouissait. Les dames s'arrêtent
dans le faubourg et descendent , en marchant sur le pied du malencontreux voyageur égaré , qui maudit les roses et les pivoines , les chasseurs de la rue Saint-Denis, les récits des batailles et le tabac de la régie , en se promettant bien de borner ses excursions aux sites champêtres où Ton ne cesse de voir briller , au fond d'un horizon peu éloigné , le sommet doré du dôme des Invalides.
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Nune est btbendum , nune pede libero
Pulsanda tellus
Horace , Ode XXXVII, liv. 1
Les scènes variées que présente cette vaste capitale ne sont pas toutes du même genre : les unes appellent les pinceaux de Vandick et de Grcuze ; d'aulres ceux de Tcniers et de Callot. C'est du Callot que nous allons donner aujourd'hui. Sans oser nous égaler à de grands artistes , ce préambule n'a pour objet que d'apper 1er l'indulgence sur le choix du sujet ; il n'est pas étranger à notre plan.
Oii se précipite cette foule immense de femmes, d'enfans , de vieillards, d'hommes dans la force de l'âge , que nous voyons de tous côtés se diriger vers la campagne ? Un autre Brennus
est-il aux portes d'une nouvelle Rome , et tout ce peuple va-t-il loin de sa terre natale chercher une patrie plus heureuse ? Ces citoyens , seuls debout sur le seuil de leurs demeures , veulent-ils , lâches transfuges , courber leur tête sous le joug de l'ennemi Pou vont- ils imiter ces illustres consulaires, assis sur leurs chaises curules pour recevoir les Gaulois et la mort ? Arrêtez , ô étranger ! vos questions sont trop loin de la vérité; ce ne sont point les gémissemens de la douleur qui frappent vos oreilles ; les êtres que vous voyez immobiles au milieu de l'émigration générale sont retenus ici par de grands intérêts sans doute ; mais ce ne sont pas de nouveaux Romains ; ce ne sont que les inamovibles marchands de comestibles. Le dimanche est arrivé ; le foyer de Fartisan est remis à la garde de ses dieux domestiques , et son maître joyeux, libre de toute inquiétude , va se délasser des travaux de la semaine. Quel contentement répandu sur les visages! Ces braves gens ne semblent-ils pas , par la cordialité de leurs discours, s'inviter les uns les autres à une fête de famille?
Où allez- vous? dit à M. Poirson, riche tanneur du quartier Saint-Jacques, M. Dufour, qui I. 6
achève de fermer son magasin de mercerie; — A la barrière! répond celui-ci; et M*"^ Poirson, M"*^ sa fille , son futur gendre et ses petits garçons encore en jaquette , répètent en chœur : A la barrière ! à là barrière ! — Attendez-moi , répond la couturière en fermant sa chambrette à double tour; et déjà les marmots de M. Foirson se disputent le parapluie que celui- ci a abandonné pour présenter à la voisine un bras galant et protecteur. Suivons cette bande joyeuse ; et, puisque nous avons choisi le rôle d'observateur, allons étudier les habitudes du bon Parisien à cette barrière consolatrice , belle de ses pompes dominicales ; heureux si un orage imprévu ne vient pas renverser nos projets! Puissions-nous surtout être préservés du malheur arrivé à notre ami M. Brulard , rentier du faubourg IMontmartre , qui vit son bel habit à la française, son chapeau à cornes tout neuf , et ses magnifiques bas chinés , mis dans Tétat le plus pitoyable par une averse intempestive, et le jour même où son locataire du rez-de-chaussée, M. Griffard, trouva baignées dans sa poche les provisions substantielles dont sa prévoyante épouse l'avait muni. Telles sont les conséquences funestes de$
\icissitudes par lesquelles la Providence déjoue les projets des malheureux mortels. La gouvernante de M. Brulard lui reproche encore aujourd'hui, dix années après sa déplorable aventure , le désordre de sa garde - robe , et ]y|me Griftard ne'laisse pas oublier aux commères de la ru3 des Martyrs l'imprudence de son cher mari.
Mais faisons trêve à nos souvenirs ; le son des instrumens arrive déjà jusqu'à nous , et les chants joyeux des buveurs frappent de loin notre oreille. Tandis que nos jeunes compagnons de voyage, arrêtés près d'un marchand d'oubliés , précurseur de la fête , se décident tour à tour pour la boule noire ou la boule rouge, esquivons-nous un moment pour aller assister au déjeuner des habitués des guinguettes de la Râpée et du corps entier de la marine parisienne. L'heure de la gaîié sonne là presque avec le lever de l'aurore , et les fashionables de la Courtille sont déjà réunis pour présenter leur offrande à Bacchus , qui règne seul en ce lieu , sans craindre que les dieux rivaux viennent partager son empire. « Garçon! crie une foix de Stentor, soigne la partie des comeslibles et
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porte du vin qui n'ait pas reçu le baptême ; les amis se connaissent en liquides. » Le garçon arrive bientôt , charge de Fentre-côte populaire et d'un énorme panier de bouteilles. Le bouchon est tiré sans retard , ot les libations d'un vin équivoque , mélange du surène piquant avec le jus grossier des raisiv: duQuercy, préludent aux joies de la journée. Peu à peu les tables se garnissent, elles farauds du port et de la halle, reconnaissables à leur chapeau penché sur l'oreille gauche et à l'élégant bouquet qui pare leur boutonnière , arrivent en foule. Des chants assourdissans font bientôt retentir le plafond de solives qui couvre leurs têtes. Il ne serait peutêtre pas prudent de faire un trop long séjour dans ce sanctuaire de la grosse gaifé , car la liqueur traîtresse commence à produire son effet , et les conversations qui s'échauffent nous avertissent qu'il est tems de regagner notre société, si nous ne voulons pas, comme M. Bonardin , nous trouver à quelque mêlée.
Si le lecteur exigeant se formalisait de nous voir déserter aussi vite cette partie à demi-maritime de Tancienne Lutèce , nous lui répondrions que le champ que nous voulons explorer
aujourd'hui est trop vaste pour être visité dans tous ses détails , et que d'ailleurs , puisque Jupiter , trouvant le sceptre des cieux et de la terre assez pesant pour ses mains immortelles , confia le trident des mers à son frère Neptune, il nous est bien permis à nous, faibles humains, de diviser notre empire d'un jour, et de ne nous occuper à la fois que d'une partie du tableau que nous avons à peindre.
Nous voilà donc revenus à cette barrière , délicieux rendez-vous des plaisirs dominicaux ; approchons d'abord de cette loterie oii , pour la plus faible pièce de monnaie , si la fortune vous favorise, vous pouvez mettre votre patriotisme en portefeuille , en gagnant le portrait du général Foy, le passage du pont d'Arcole ou la bataille de Marengo ; et , si votre penchant pour les lettres l'emporte sur votre goût pour les arts, il vous est loisible d'enrichir votre bibliothèque de /a Cuisinière bourgeoise et des Prophéties de Nostradamus. Enfin , si , partisan exclusif des choses solides , vous préférez des meubles utiles à ces ouvrages du génie , vous pouvez jeter voire dévolu sur des fourchettes àw plus beau fer battu , des éteignoirs , des chandeliers de
cuivre , et même de la vaisselle plate de l'étain le plus luisant. Tout csl reçu , tout est rendu , a dit le banquier; et à la barrière comme dans ces autres établissemens dont Timmoralité sans cesse signalée brave toujours Tindignation publique , cela veut dire qu'on garde votre argent^ et que vous attendez en vain les trésors que vous vous promettiez. Heureusement que, comme le joueur poursuivi par le sort, nous pouvons nous étourdir par quelque amusement ; ils ne sont pas coûteux ici. Aim.ez-vous l'équitation , par exemple? Des chevaux dociles même à la main la plus inexpérimentée , des lions apprivoisés sans doute par un nouvel Orphée , vous présentent leur croupe complaisante. Etes-vous plutôt curieux d'essayer une navigation ou une course de chars, sans vous exposer au naufrage ni à vous rompre les membres ? vous pouvez vous en donner le plaisir. Cette manière de voyager n'est- elle pas de votre goût? armez-vous de l'arbalète , et , comme Guillaume Tell, faites admirer votre adresse à la multitude étonnée.
Quelle est cette longue voiture couverte qui s'avance de notre côté? Ce sont les équipages de la troupe de comédiens qui doit paraître ce
soir sur le théâtre extra muros. La voilà qui débarque sa cargaison devant le temple de Thalie. La jeune première descend d'abord appuyée sur le bras de son sigisbé. Elle surveille la précieuse corbeille qui contient les ajustemens au moyen desquels elle rajeunira ses appas un peu surannés. Près d'elle le père noble répare les marteaux de sa perruque , dérangés par les cahots , tandis que le valet donne un coup de brosse à son habit de livrée. Laissons la foule qui se presse autour d'eux pour jouir par anticipation des plaisirs qui lui sont promis ; il esttems de suivre M. Poirson et sa famille chez le restaurateur.
Eh bien ! où irons-nous ? Le Veau qui fetfe , le Champ d'asiîe y la Poule qui pond , le Soldat laboureurwous offrent chacun son toit hospitalier. Ne serait-il pas plus sage, surtout plus économique, de nous contenter du porc frais, des merlans et autres mets que des femmes industrieuses font cuire en plein air? Il est si avantageux à Paris de voir faire sa cuisine sous ses yeuxî Ah î voilà qu'insensiblement nous sommes arrivés à une enseigne qui promet. A la Gaîté } sans doute le vin y est frais et les ragoûts exquis ; mais doucement ! Jouerait-on aussi le mélodrame
dans cette auberge comme au théâtre son haraonyme? Des cris, des sanglots \iennent nous écorcher les oreilles ; le vin coule à flots comme le sang sur un champ de bataille, et les assiettes, roulant comme chez l'Amphytrion importun de Boileau , vont se briser contre les murs. Peut-être un moderne centaure aura serré d'un peu trop près une Hippodamie contemporaine , et le sanctuaire de Bacchus sera devenu l'arène d'un combat. Eloignons-nous de peur d'être confondus avec les perturbateurs et conduits en certain endroit qui , pour porter le nom d'un instrument mélodieux , n'en est pas plus propre à récréer un honnête homme.
Enfin nous voilà établis. Le Paradis terrestre a fixé notre incertitude. En attendant le potage, jetons un coup d'œil autour de nous. Quoique chacun parle assez haut , n'essayons pas de comprendre ce que disent tous nos voisins ; comme dans le camp de Xercès, les idiomes des habitans du midi se heurtent contre ceux des indigènes septentrionaux. L'accent gascon , dans sa vivacité pittoresque , ébranle toutes les fibres de notre cerveau , tandis que la prononciation traînante du Flamand et du Franc- Com-
fois excite notre impatience. Efforçons-nous cependant de saisir quelque chose de la conversation. A la table qui touche la nôtre , plusieurs convives s'entretiennent des nouvelles du jour. Ecoutons -les : « C'est une main invisible qui , malgré la police et les volets , fait pleuvoir une grcle de pierres chez un épicier de la rue d'Enfer ; c'est une bande de voleurs qui avait choisi pour magasin une cave de la rue Saint- Jacques. Suivent, à propos de ces graves sujets, des commentaires étincelans de logique. L'un des interlocuteurs remarque ensuite que, si l'on voulait adopter les chemins en fer comme l'ont déjà fait quelques départemens, griller toutes les fenêtres comme faisaient nos pères , les pierres seraient moins rares , les voleurs rencontreraient plus d'obstacles, et par conséquent les citadins seraient plus tranquilles. Un autre, plus économe, pense qu'il serait utile de paver les Pies avec ces larges dalles de tuf que l'on trouve dans les rez-de-chaussée de tous les établisse mens publics; le premier fait le commerce du fer , le second est un entrepreneur de bâtimens. Ainsi , au Paradis terrestre comme dans le reste de l'univers, c'est pour son intérêt privé que
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chacun veut réformer les abus. Pendant ces débats ; une vive discussion s'est engagée entre notre ami M. Poirson et le propriétaire d'un chantier de bois. M. Poirson veut que les habitans de Paris renoncent à l'usage du bois , que les droits d'entrée et mille autres frais accessoires portent à prix exorbitant , et prouve , clair comme le jour, que le feu de mottes est bien préférable , tant à cause du bon marché , que par la salubrité de la chaleur que répand ce combustible. L'avocat des huches et des falourdes réplique avec chaleur, mais il est interrompu au milieu de son discours par un second antagoniste, qui, comme c'est aujourd'hui la mode, soutient , en s'appuyant de l'exemple de l'Angleterre , que sans le charbon de terre il est impossible d'échapper aux rigueurs de l'hiver.^ On ne sait jusqu'où eût pu aller cette controverse animée, si les cris redoublés des musiciens : En place , en place donc , messieurs , n'eussent lait une heureuse diversion et attiré l'attentioTi générale du côté du jardin. C'est là que , sous des tilleuls fleuris , au miHeu d'un double rang de tables, spectacle ravissant pour ceux dont Vdi^ç^ a roidi les jarrets, une brillante jeunesse
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vient les jours de fête faire admirer ses grâces et sa légèreté. C'est là que TTiaint galant voit souvent s'adoucir les rigueurs de sa belle au son d'une clarinette , d'un flageolet et de trois violons ; c'est là encore que le plus bruyant querelleur s'apaise aux accords de ces Linus de notre âge , comme les monstres de la Thrace aux accens du fils d'Apollon.
Que personne ne s'avise de penser que nous sommes ici à un bal vulgaire. Au Paradis terrestre , on ne reçoit que les gens qui connaissent la politesse. Tout, depuis l'orchestre jusqu'au moucheur de chandelles , est digne d'estime et de considération ; tout s'y passe avec décorum , et ce n'est pas impunément qu'un audacieux oserait y manquer. Les bons gendarmes sont là d'ailleurs pour réprimer tout écart indiscret , et ne se montrent pas moins les champions obligeans de Ihonneur de la fête que les protecteurs du bon ordre. Respect donc au bal du Paradis terrestre, yovLS tous qui suivez la bannière joyeuse de Terpsichore ! De par la gendarmerie , vous êtes en bonne compagnie dans ce nouvel Eden, comme dans les bosquets de Sceaux et dans l'cRGeinte du Ranelagh. Cependant , tout en ob-
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servant les jeunes couples qui profitent de la liberté d'une contredanse , n'oublions pas que , semblable au soleil qui luit sur le charbonnier de même que sur le monarque , le moraliste , ami de la vérité , ne doit pas négliger le commun des hommes pour ne s'occuper que des puissances de la terre ; il faut que dans ses récits , comme à la barrière , les prolétaires , qu'on ne remarque que lorsque la patrie a besoin de bras pour la défendre ou la nourrir , occupent leur rang près de la haute aristocratie de la classe ouvrière. C'est pour eux que se préparent ces modestes repas dont nous avons déjà parlé , et qui, comme à Sparte, se prennent sur la place publique. C'est pour eux encore que sont entretenus la plupart de ces jeux mis à si bon marché , qu'ils leur deviennent communs avec de plus riches ; et c'est par eux enfin , il faut le dire à la honte de l'humanité , qu'est secouru le plus souvent ce bon aveugle qui , assisté d'un fifre et d'ime grosse caisse, racle de toute son ame un violon fêlé.
Glissons-nous, avant que la nuit n'arrive, dans ce groupe où semblent bondir la joie et la vigueur , et efforçons-nous de donner une idée
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générale des individus qui le composent. Le tableau ne sera pas long , car si quelques traits saiilans doivent être rendus avec fidélité , il en est que la décence oblige de laisser dans Tombre. Admirons donc la jolie blanchisseuse qui saute de si bon cœur avec un jeune grenadier de la garde , tandis que la fille du concierge d'un hôtel garni favorise un jeune lancier de sa tendresse. Autour d'elles leurs jeunes compagnes semblent sourire avec quelque dépit lorsqu'elles comparent Tair gauche et Thumble assurance des deux chevaliers de leurs amies ; mais arrêtons-nous là ; rheure avancée nous avertit qu'il est tems de regagner notre demeure avant que la joie et le plaisir n'aient pris le caractère de la débauche.
l34 LES DÉMÉNAGEMENS.