‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 8 sur 22 · LES DÉMENA GEMENS · texte numérisé non relu

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tomne le voyaient recommencer régulièrement ses promenades philosophiques. Je le visitais souvent alors, sous les rideaux de toile à carreaux dont i! avait l'usufruit temporaire. Hélas! combien de fois depuis il a dormi d'un sommeil moins doux dans son fauteuil viager à l'Institut, en rêvant peut-être aux embarras qui l'attendaient dans son magnifique appartement décoré du bois d'acajou et des bronzes dont un honnête libraire venait de payer les frais!

Quel bruit se fait entendre? Quelle est donc la cause de cet attroupement ? Approchons. Voici le commissaire de police et son cousin le serrurier , muni d'un outil qui ne ressemble en rien au chantre ailé des bois , quoiqu'on l'appelle aussi rossignol. Deux voisins à face respectable, qui sont au moins tailleurs ou cordonniers patentés, les accompagnent. Entrons avec eux dans la cour de cette grande et belle maison. Nous voilà au corps de logis du fond. Un successeur de jM. Loyal attend que les portes soient officiellement ouvertes ; puis , parlant à la personne d'une très-jolie dame , il lui fait commandement d'obéir à une ordonnance de référé, qui porte

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expulsion de ladite dame et mise dehors de ses meubles , à la requête de M. Vautour, bourgeois électeur. La dame, qui n'a pas coutume d'obéir, se moque de lui : alors Texpéditif suppôt de Thémis exécute lui-même Tordonnance, et met sur le carreau meubles et locataire , iiem un perroquet , fort étonné de l'aventure , et qui ne cesse de crier : Bonjour, Jacquot!

Cette jolie dame n'avait-elle donc pas payé son terme ? Pardonnez-moi : elle a du moins sa quittance. Vous voyez bien que Ton n'a rien saisi , rien séquestré. On lui avait donné congé il y a trois mois , terme de rigueur pour toute grande location. Mais aujourd'hui i5 avril , à midi précis , elle a refusé de céder la place à une vénérable douairière qui avait pris ce loyer sur la foi de l'écriteau, et qui, sortie ellemême de son ancien logis à onze heures et demie, est là , dans un fiacre , devant la porte , et attend que Ton fasse entrer son mobilier dans la cour.

« Et pourquoi M. Vautour donne-t-il congé à la jolie dame? — Oh! monsieur, vous êtes aussi trop curieux. Au reste ; vous le saurez si

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VOUS causez un peu avec cette grosse maman qui a des demoiselles à marier. Je me bornerai à vous dire que la jolie dame n'a pas loué ailleurs , quoique le congé fût signifié en bonne et due forme. Elle comptait sur Tancienne amitié de M. Vautour. La loge du portier n'est peutêtre pas étrangère à cette révolution. »

Quoi qu'il en soit, les cristaux, les tables de jeu , les causeuses , les écrans de la fabrique de M. Susse , la pendule , les armoires à glaces, les rideaux de mousseline et de taffetas , les porcelaines , la veilleuse en albâtre et le perroquet , tout est sens dessus dessous ; tout cela va rouler dans la rue si la petite dame , rebelle au référé , ne fait venir une charrette pour envoyer son bagage à tout hasard vers la Nouvelle- Athènes ou dans le nouveau Faubourg-Poissonnière, Elle y trouvera bientôt ce qu'elle cherche.

Voyez-vous cette voiture sur laijuelle sont tracés en gros caractères les mots : Entreprise de la rue des Lions -Saint- Paul i^ Elle est surmontée d'un pavillon, pour mettre à Tabri de la pluie et des tuiles qui tombent le riche

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mobilier groupé avec grâce par d'ingénieux artistes-crocheteurs. Oh! perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine , comme tu marches à pas de géant!

Mais de la rue voisine va déboucher une autre voiture, plus modeste en son air, qui, toute Tannée, transporte les marchandises et les paquets dans les divers quartiers : elle appartient aux petites messageries , rivales des savoyards posés au coin de la rue. Aujourd'hui elle renferme les meubles d'un brave homme établi en boutique. Celui-ci a eu le tems de se préparer et de prendre ses mesures. La coutume de Paris, que le Code civil (art. 1786), reconnaît comme règle en cette matière , accorde aux marchands ainsi qu'aux maîtres de pension et commissaires de police , un intervalle de six mois entre le jour de congé et celui du départ forcé , quelle que soit la modicité du loyer.

Les deux chars , embarrassés l'un par l'autre , s'arrêtent près des meubles expulsés , qui sont encore là. Deux minutes suffisent pour que le passage soit tout-à- fait obstrué. Des crocheteurs portent sur des civières d'énormes glaces,

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des porcelaines dorées ou des marbres précieux. L'encombrement s'accroît : des femmes , chargées de balais, de seaux, de pelles et de pincettes , ou coiffées d'une table et d'une chaise, élèvent en vain leurs voix bruyantes ; les passans crient et jurent; un meunier, entêté comme ses ânes , marche en avant et répand un torrent de farine sur ces obscurs blasphémateurs.

C'est là ce que nous trouverons aujourd'hui dans chaque rue. Les familles qui paient 4oo fr. de loyer respirent en paix jusqu'au i5 ; les locations inférieures ont fait leur pèlerinage le 8 du mois.

Un pau^TC ouvrier occupe, avec sa nombreuse progéniture , deux petites chambres , dont le prix , augmenté du quart en moins d'une année, se trouve monté à i8o fr. Le propriétaire veut en tirer 20 fr. de plus ; mais un reste de pudeur l'empêche d'écraser davantage ce laborieux journalier. Six semaines avant l'expiration du terme, comme le veut l'usage de Paris pour les loyers de cette cathégorie , on signifie le congé. Dès lors le prix du chétif appartement est élevé à 200 fr. pour le nouveau

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venu. Il faut partir ; le père , la mère et les enfans descendent avec sollicitudo leurs meubles noirs de vétusté , leur unique caution près de l'autre arabe qui va leur accorder un galetas. Les fils aînés se chargent des matelas : un commissionnaire du coin assujettit les gros mtdbles sur des crochets; le plus jeune desgarçor< n'oubliera pas le cerf- volant de papier doré ; armé d'un cerceau et d'un polichinelle invalide que lui a donné son parrain, le vétéran du Luxembourg , il marche avec orgueil à l'avant-garde , à côté de sa mère, qui transporte les ustensiles de cuisine. F^a petite sœur cherche à retenir dans son tablier le jeune chat , compagnon de ses jeux , et elle couvre d'une main la cage où sautille un serin effarouilié. Ce déménagement ne coûtera que le voyage du portefaix, elle pourboire obligé chez le marchand de vin.

Pour compléter mon iableau, je pourrais vous introduire au Palais- de- Justice , dans ce cabinet 011 le président du tribunal civil siège seul, pour décider les contestations qui s'élèvent entre l'huissier saisissant et le locataire insolvable. Vous entendriez les Mérilhou et les Dupin du

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réfère , clercs d'avoués , plaider comme feu Cicéron pour obtenir Tordre de vendre les meubles saisis , non sur la place du Châtelet , mais dans le local même , vu le danger du dégât , ce qui entraîne de nouveaux délais ; puis un prêtenom intervient comme ayant tout acheté avant la saisie ; ou une femme , qui n'est pas en communauté de biens avec son mari , va soutenir qu'elle a payé les meubles de ses deniers et qu'elle n'a pas signé le bail ; au milieu de ces débats, le juge improvise ou devine la justice. Plus tard , vous auriez la longue histoire des disputes sur les réparations locatives ou la contribution personnelle. Mais quand je me suis engagé à esquisser quelques scènes , on ne m'a pas condamné à tremper mes pinceaux dans l'encre de la chicane.

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