LES MENDIANS
Je suis un pauvre homme, monsieur , et mon occupation est de prier le ciel pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose. 3e suis dans la plus f;rande nécessité du monde , et je tous assure que, le plus souvent , Je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous la dent.
MoLiJERE , Don Juan,
Il semble que, dans un pays bien administré, la mendicité devrait être une rare exception, résultat de malheurs imprévus , de la privation de tous moyens de travail , de l'accumulation de maux physiques incurables. Hélas! la perversité humaine a fait chez nous de la mendicité un état que se disputent le vice et la paresse quand ils n'ont pas encore assez de bassesse ou d'audace pour se livrer au crime. Si Ton ne s'arrêtait qu au côté sérieux du tableau qu'offrent ces êtres dégénérés , s 'exposant à toutes les rigueurs
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des saisons, bravant les humiliations de tout genre , dans l'espoir de dérober au malheur des secours qui n'appartiennent qu'à lui, la plume tomberait des mains, et l'on se contenterait de gémir; mais quelle est celle des choses humaines qui n'a pas son côté ridicule? Les tigres déguisés qui , pendant nos troubles civils , dévouaient à la hache révolutionnaire les têtes les plus vénérables , ont eux-mêmes été parfois si burlesques , que , pour les peindre complètement , il faudrait à la fois le crayon de Callot et la plume de Tacite. 3ïoins odieux, les mendians peuvent donc avoir un côté comique , et le faire connaitre à nos lecteurs , c'est peut-êlre leur procurer un amusement utile ; car les mendians usent quelquefois de stratagèmes assez bizarres, et contre lesquels il est bon de se tenir en garde. Quelquefois cependant certaines ruses, trouvées aux dépens des lois les plus saintes de la nature, viendront rembrunir la teinte de notre récit. Au milieu des ressources que se créent les mendians de profession, il en est contre lesquelles l'ame se révolte , et auxquelles l'esprit refuse créance.
Indépendamment de la grande classification
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de cet ordre en mendians accidentels et en mendians d'habitude, on peut les diviser tous en deux classes : ceux qui exploitent au grand air , ou sur le seuil des édifices publics , et ceux qui , plus effrontés ou plus habiles , quêtent à domicile, après avoir pénétré dans les maisons et s'être adroitement informés du nom de chaque locataire. La première classe-est la plus nombreuse : nous ne pouvons faire un pas sans rencontrer quelques-uns de ses membres , et nous devons nous occuper d'elle en premier lieu.
C'est surtout à la porte des églises qu'une horde de mendians se jette sur vous, et semble prête à chercher l'aumône dans votre poche, si par hasard votre main ne l'en tirait pas. Le lieu est parfaitement choisi. Comment supposer que l'homme religieux qui vient d'adorer TEternel oubliera cette charité que Dieu nous recommande comme la première des vertus ? S'il refuse une obole aux pauvres sur les degrés du temple , qui voudra croire à sa piété ? On taxera de pures grimaces les marques de dévotion qu'il vient de donner , et , par le tems qui court , bon nombre de gens diront qu'il ne va à la messe que pour plaire aux jésuites.
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Chaque jour , d'ailleurs , ne se fait-il pas dans nos églises des cérémonies de plus d'un genre? Ne célèbre-t-on pas chaque matin des baptêmes, des noces ou des enterremens? Quelle bonne aubaine pour les mendians! Le père, tout radieux du nouvel enfant que sa femme vient de lui donner , verra-t-il sans pitié cette malheureuse mère de famille qui grelotte en tendant la main? Et le jeune époux , qui conduit à l'autel une amante adorée , quelle demande pourrait-il repousser dans un pareil moment? Tout l'argent qu'il a sur lui, il va le jeter au hasard. L'économie, ce jour-là , lui porterait malheur, et sa timide moitié la lui reprocherait peut-êire. Sera-ce donc le fils éploré , l'ami en deuil, l'héritier au visage composé , qui marchanderont avec les mendians dont ils sont environnés ? En pareil cas, on a trop de douleur, ou Ton tient trop à paraître affligé, pour se livrer à des calculs qui annonceraient quelque sécheresse dans l'âme.
La porte d'une église est donc pour un mendiant la meilleure place, la plus productive de toutes. Aussi, comme on se la dispute, comme on cherche à conquérir la faveur du bedeau , la
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protection du suisse , les bontés du donneur d'eau bénite, pour être admis plus avant sous le porche , et plus près de l'enceinte ! Mais le moment favorable , c'est celui où la famille qui fait baptiser un enfant , ou marier une fille , ou enterrer un parent, descend de voiture. Voyezvous toutes ces mains qui s'avancent , tous ces haillons qui se pressent ; c'est alors que ces mots, si plaisamment placés par un spirituel vaudevilliste dans la bouche d'un parrain , se répètent de toutes paris : « Monsieur , ne lui donnez pas , il a déjà recul — jMonsieur, ne lui donnez pas, c'est un mauvais pauvre! — Donnez à moi. Monsieur ; je suis un bon pauvre ! » Et si , fatigués de tous ces cris; si, pressés de sortir de cette foule dégoûtante qui les entoure et suspend leur marche , les gens que l'on sollicite prennent le parti de jeter à la volée une poignée de pièces d'argent ou de cuivre , la mêlée devient alors générale. Hommes, femmes, cnfans se précipitent sur le pavé ; chacun veut avoir la plus forte partie du butin ; on s'injurie , on se frappe ; c'est enfin l'image parfaite d'une curée ; et, descendus plus que jamais à labrutissement, les mendians ressemblent tout-à -fait aux chiens se disputant