LXXXVI
Les opinions émises empêcheront de donner une fausse interprétation au principe sïmilia similibus curanda. On doit choisir un médicament, non pas parcequ’il possède la propriété de provoquer des symptômes analogues à ceux de la maladie qu’on a sous les
yeux , mais parce qu’il est en état de mettre l’organisme dans un état extrêmement semblable à l’état morbide dont les symptômes ne sont que les signes extérieurs, et l’on doit en distinguer avec soin les symptômes des réactions salutaires, afin de ne pas émousser nous-mêmes les armes dont nous voulons nous servir. Quelles connaissances préparatoires et quelles qualités intellectuelles sont nécessaires pour arriver, dans la pratique de la médecine , à la rationalité et pour obéir à ses exigences , c’est ce qui n’a pas besoin d’autres explications. Cependant c’est un phénomène tout-à-fait particulier queles gens les plus bornés sont ceux qui se sentent les plus heureux parce qu’ils ne permettent pas au doute de troubler leur vie. Les prescriptions de l’école les satisfont en tous points, et pourvu qu’ils s’y conforment exactement, ils s’inquiètent fort peu de ce qui en résultera. Si l’issue est funeste, ils se consolent par la conviction d’avoir agi selon les préceptes de l’école. Les médecins pourvus* d’une plus forte dose d’intelligence , ne trouvent, au contraire, que trop souvent l’occasion de se plaindre de l’imperfection de leur art et de se tourmenter par des doutes, surtout en ce qui concerne le diagnostic des maladies. Il ne suffit pas de donner un nom à une maladie et de lui assigner une place dans un système nosologique; cela ne mène à rien dans la pratique. Il faut chercher à connaître les rapports dynamiques de manière pouvoir déduire de cette connaissance rationnelle non seulement les indications thérapeutiques générales, mais même les plus spéciales, afin que notre traitement puisse être approuvé par notre conscience. Malheureusement, même après avoir
employé tous les moyens auxiliaires du diagnostic , nous res-
tons souvent plongés dans l’incertitude , parce qu’il n’est pas rare que l'étiologie , de même que la symptomatologie et la séméiologie, ne nous indiquent rien de positif. Dans les maladies chroniques qui ne présentent pas un danger imminent , on peut se laisser porter à faire des essais d’un traitement qui , selon toute vraisemblance, est le meilleur, et si l’on se trompe, l’abandonner pour en adopter un autre. Mais dans les maladies aiguës où la vie est en jeu, et où le salut du malade dépend uniquement de la prompte administration du médicament convenable,
DIAGNOSTIC ET THERAPEUTIQUE.
la position du médecin sceptique est des plus tristes. Une pareille incertitude se présente quand les manifestations de l’activité de différens systèmes organiques semblent se contredire, quand, par exemple, dans une forte irritation du système sanguin, on aperçoit des symptômes si important de faiblesse nerveuse qu’on ne voit ni quelle est la cause r ni quel est l’effet , en sorte qu’on ne sait comment sortir de ce dilemme : faut - il tirer du sang et affaiblir , ou bien faut-il relever la vie nerveuse par des excitans? Un médecin célèbre a donné le conseil d’employer dans des cas pareils la méthode antiphlogistique et même d’une manière énergique. Qui oserait le faire? On a recommandé des saignées d’essais pour pouvoir juger d’après le résultat du caractère de la maladie. Mais nous savons qu’une légère saignée en temps inopportunpeutnuireplus quene sert une saignée en tempsutile, parce qu'en certains cas ce n’est qu’une évacuation sanguine copieuse qui peut procurer les avantages qu’on est en droit d'attendre d’une saignée. On doit donc rejeter de pareilles ressources. Biais que faire alors dans des circonstances si dangereuses ?
Je conseille , au risque même de favoriser l’irrationalisme , d’employer un traitement purement symptomatique dans tous les cas urgens où le diagnostic ne fournit pas de données positives, et de choisir un médicament dont les effets primitifs offrent la plus grande analogie avec l’ensemble des symptômes morbides existans. Nous sommes autorisés à admettre qu’il peut alors déterminer un état vital extrêmement semblable qu’il peut améliorer ensuite par son action secondaire. Plus le danger est grand, plus les symptômes sont distincts, et plus il est facile de trouver le médicament convenable. Si nons arrivons à bien connaître les effets dynamiquesdesmédicamens, nous pourrons déduiredu caractère du médicament choisi conformément à l’analogie des symptômes, le caractère de la maladie et en profiter pour la suite du traitement. Et même, lorsqu’il nous reste moins de doutes, lorsque nous savons déjà dans quelle catégorie nous devons chercher le médicament, il est toujours important de choisir celui qui offre la plus grande analogie de symptômes. L’essence et la forme sont la plupart du temps unies delà manière la plus intime, et la forme nous
indique ordinairement la voie la plus sûre pour arriver à la guérison. L’importance des symptômes nous est encore trop peu connue en général, pour que nous puissions y reconnaître l'affinité entre les différens organes, et encore moins la réaction sur l’organisme entier des affections qui semblent sympathiques. Aoilà pourquoi nous regardons souvent comme accidentels et accessoires des symptômes de la plus grande importance : chaque praticien aura pu s’en convaincre. Je crois opportun de citer quelques exemples tirés de ma propre pratique.
Il n’v pas long- temps que je fus appelé auprès d’une jeune dame qui souffrait d'un mal de dents. Elle ne savait d’où il provenait , et je ne trouvai qu’un petit nombre de symptômes : prurit pénible partout le corps, le soir après s’être couchée; puis mal de dents tiraillant, rongeant dans la mâchoire supérieure du côté gauche , qui troublait, le sommeil ; langue un peu chargée, blanche; dans la journée, grande lassitude avec mauvaise humeur, et quelquefois accès d’éternuemens très-violens avec coryza fluent aqueux. Plusieurs médicamens répondaient à l’ensemble des symptômes; entie autres la camomille et le soufre. Mais les violens éternuemens me décidèrent à donner le cyclamen. La douleur ne revint pas.
Une femme robuste de quarante-sept ans, au teint frais, sujette à des congestions pour lesquelles elle s’était fait saigner maintes fois, fut atteinte, en pleine santé, pendant un effort physique, d’une hémorrhagie du poumon. Elle rendit plus d’une chopine d’un sang rose, chaud, sans tousser. On me fit appeler en toute hâte. A l’exception d’un pouls plein , dur, lent, je ne découvris aucun symptôme morbide. Il n’y avait pas de douleurs de poitrine ; la respiration était facile et libre. On parla de saignée, mais je ne voulus pas y consentir. Je donnai Y aconit pour apaiser l’irritation vasculaire. Le lendemain, l’hémorrhagie se renouvela à la même heure. Je trouvai l’état comme la veille. Seulement il s’était déclaré en outre une douleur dans le genou droit, symptôme particulier au ledum 'palustre. Je n’hésitai pas à administrer ce médicament qui répondait également au vomissement. de sang, il n’y eut pas de nouvel accès.
DIAGNOSTIC ET THERAPEUTIQUE.
J’ai traité, il y a quelque temps, un apprenti menuisier, âgé de quinze ans, qui souffrait d’une sciatique. Pendant plusieurs semaines, mes soins restèrent entièrement inutiles. Son père s’étant plaint à moi de la perte de la mémoire de son fils, ce symptôme me fit souvenir de la staplnjsaigre dont une seule dose le guérit en quatre jours. Personne ne pourra dire dans quel rapport est la perte de la mémoire avec la sciatique, et cependant cela était important.
Une dame disposée à l’embonpoint, âgée de quarante huit ans, était sujette, depuis la disparition de ses règles, à de fréquens cauchemars que je crus devoir attribuer à des congestions. Mais tout ce que je pus prescrire pendant deux mois, ne produisit rien. Mécontent de mon peu de succès , je soumis la malade à un nouvel examen , et j’appris qu’elle était souvent tourmentée par un violent prurit entre les épaules, et qu’un exanthème miliaire avait paru sur le dos. A ce symptôme répond le kali carbon , qui est recommandé également contre le cauchemar. Deux doses enlevèrent foute la maladie en cinq jours.
Une femme excessivement irritable et d’humeur querelleuse , s’étant imaginé, dans sa quatrième grossesse, qu’elle mourrait en couches, était tombée dans une mélancolie dont on me pria par écrit de la guérir. La description de son état était imparfaite. Cependant Y or me parut être le médicament convenable; maisil neprocuraaucune amélioration. J’essayai la jusquiame sans plus de succès ; mais ayant eu l’occasion de voir et d’examiner la malade, j’appris qu’elle grinçait souvent des dents la nuit. Ce symptôme n’est propre qu’à un petit nombre de remèdes, nommément au conium qui répondait parfaitement aussi à l’humeur et aux autres phénomènes morbides. Il procura en très-peu de temps une amélioration notable.
Un vieillard hypocondriaque, qui avaitsouffert long-temps d’affections gastriques avec diarrhée, s’étant adressé à moi par lettre, je lui envoyai plusieurs médicamens qui ne le soulagèrent en aucune façon. U vint enfin me trouver de très-mauvaise humeur, et je lui fis faire une description complète de son état. Tout ce que j’appris de nouveau , c’est qu’il avait trois ou quatre fois par
jour une horripilation pendant laquelle il lui semblait qu’on lui versait de l’eau froide sur le creux de l’estomac, qui lui coupait la respiration. Parmi les médicamens qui auraient répondu à son état sous d’autres rapports , il n’y avait que Y acide phosphorique qui offrît ce symptôme. Je lui en donnai quelques doses. Quinze jours après, il m’annonça son entière guérison.
Je pourrais multiplier les exemples ; mais ceux que j’ai cités suffisent pour montrer de quelle importance sont les recherches phénoménologiques. Personne n’est plus que moi partisan de la rationalité en médecine. Mais personne aussi n’est plus convaincu que moi que nous sommes encore infiniment loin de pouvoir expliquer la liaison des phénomènes et de la cause prochaine des maladies de manière à en retirer de l’utilité dans la pratique. Il est vrai que nos pathologistes expliquent tout. Il ne nous sera pas difficile de montrer qu’un mal de dents accompagné de violens éternuemens est de nature catharrale ; mais il peut l’être aussi, sans éternuemens , et cependant , dans le cas cité plus haut , ce dernier symptôme était d’une importance telle, que sa disparition entraîna la maladie à sa suite.
On prétendra que la douleur du genou dans l’hémorrhagie pulmonaire est un indice d’affection rhumatismale à laquelle répond l e leclum palustre. J’en conviendrai, quoiqu’il n’y eût aucun autre symptôme qui pût faire soupçonner un rhumatisme. Mais aucun des autres anti-rhumatismaux , sans excepter l’aconit , n’aurait procuré un soulagement aussi prompt que celui qui se distinguait par l’analogie des symptômes.
C’est ainsi que la staphy&aigre a guéri une sciatique avec perte de la mémoire. Toute explication de la dépendance eau-' sale de ces deux phénomènes si différens , satisferait difficilement , fût-elle même la plus ingénieuse possible. On expliquera tout aussi peu comment le kati a pu guérir le cauchemar accompagné d’un exanthème miliaire sur le dos ; le conium, la mélancolie avec grincement de dents, et Yacide phosphorique , l’affection gastrique avec accès d’horripilation. Quels rapports dynamiques y a-t-il entre ces espèces de rhumatalgies où les parties affectées sont froides, et pourquoi le coculus en est-
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il précisément le remède spécifique ? Pourquoi le renonculus sceleratus guérit - il précisément les douleurs rhumatismales des muscles intercostaux avec accès de coryza, et ne guérit-il pas les autres espèces de rhumatismes, comme je l’ai observé maintes fois? Pourquoi la fève de Saint-Igncicê convient-e]le de préférence contre les affections gastriques quand le sujet a un tempérament vif, mais doux, tandis que la noix vomique est plus efficace chez les personnes d’un tempérament violent , emporté ? Je crois pouvoir le dire, mais ma réponse serait trop générale pour servir à expliquer les rapports spéciaux. Et dans ce temps d’ailleurs , où l’on est si porté à considérer les maladies non pas comme des anormalités de la force vitale, mais purement comme des extensions , des expansions , des contractions , des indurations et des ramollissemens, comme des anormalités de la liaison et de la formation surtout, elle trouverait moins d’accueil qu’elle n’en rencontrera sans aucun doute lorsqu’on sera convaincu qu’on ne doit chercher le principe de toutes les maladies que dans une perturbation dynamique et pas ailleurs.