PEINT
Premier Empire thébaiu.
(Musée du Louvre.) (Phot. Giraudon.)
Toutefois, le même musée possède quelques spécimens qui continuent si heureusement la tradition de l’Ancien Empire qu’il serait difficile de les distinguer d’œuvres de cette époque, si les inscriptions n’en attestaient nettement l’orjgine (2).
(1) Archéologie égi/ptienne, p. 215.
(2) Par exemple, le groupe de petite dimension de Petamenncb Nesatani, rangé aujourd’hui dans une vitrine du premier étage.
PREMIER EMPIRE THEBAIN
Dans la galerie de la colonnade, au rez-de-chaussée, plusieurs statues du scribe Mentouhotep, malheureusement assez mutilées, ne manquent pas d’intérêt. L’attitude accroupie de l’une d’elle (fig. 87) s’accompagne d’une jambe posée à plat sur le sol. On retrouve, dans les détails du torse chargé
Fig. 87 — Mentouhotep, chef des scrides DU TEMPLE d’AmON.
(Xlh di/nastie. Musée du Louvre.)
de graisse, les seins volumineux, le ventre traversé de plusieurs gros plis, la tradition de l’Ancien Empire. De loin, ces statues devaient produire le meilleur effet, car le mouvement général, le port de la tête, l’attitude du tronc, la pose des membres sont d’une grande justesse. Mais, vu de prés, le travail revêt partout un aspect cubique d’ébauche qui laisse à l’ensemble de l’œuvre un grand caractère de simplicité et dénote une pratique restée
LE NU DANS L’ART
dans la tradition. Il convient néanmoins de citer comme, datant de cette époque, la plus curieuse exception connue aux formes immuables de l’art égyptien. Il s’agit du petit groupe de lutteurs du musée de Munich (fig. 78). Nous y reviendrons plus loin.
Mais l’art a toujours gardé de ses débuts le talent de sculpter une tête et de faire vivre une physionomie; si les corps s’affadissent ou s’enkylosent dans les formules anciennes, la face de certaines œuvres tout au moins
Fig. 88. — Sphinx considéré comme un produit DE l’art des pasteurs (granit noir).
(Xlll^ dynailie. Musée du Caire.)
(Phot. E. Brugsch-Packa.)
trahit la libre imitation de la nature. Je veux parler de ce sphinx en granit noir du musée du Caire (fi g. 88) que Mariette attribuait aux rois pasteurs et que Maspero et Golénischeff considèrent comme représentant le pharaon Aménemhat III et devant être restitués à l’école tanite de la
XIII' dynastie. ‘
L’on sait que, pendant plusieurs siècles, l’Égypte subit le joug d’étrangers
connus sous le nom de Hycsos ou Pasteurs.
Ces nouveaux seigneurs avaient pour capitale Avaris, qui correspond à Tanis ou San. Et leur domination a laissé, en effet, sa trace dans les arts.
PREMIER EMPIRE THÉBAIN
Les artistes égyptiens ont sculpté les traits de ces rois étrangers avec leur habileté et leur conscience habituelles, et ils nous ont laissé d’eux, des images remarquables, dont le sphinx découvert par Mariette et qui porte le nom du roi Apapi, un des Hycsos, est un exemple d’une belle valeur
Fig. 89. — Deux photographies de la tête du sphinx de la figure 88 (celle de droite après restauration).
(Musée du Caire, 11“* 134 et 135.)
(Phot. E. Brugsch-Pacha.)
d’art (fig. 89). Le type représenté, franchement étranger à l’Égypte, est ainsi décrit par Hamy :
« Le front est bas, d’un relief tourmenté; les yeux sont petits, les pommettes saillantes en dehors et haut placées dans l’ossature de la face; le nez est droit et court, au lobule carré, aux narines basses et larges; enfln, la bouche est grande et les commissures labiales sont particulièrement empâtées. »
La physionomie que composent ces traits est en faveur, d’après Hamy, de l’origine mongoloïde des rois pasteurs, origine qui s’appuierait d’ailleurs
LE NU DANS L’ART
sur d’autres arguments. 11 faut rapprocher des têtes d’Hycsos, un buste du même musée plein d’une énergie sauvage, doté de pommettes également saillantes (fig. 90).
Devéria et de Rougé ont émis l’idée de reconnaître un ouvrage de la
Fig. 90. — Buste d'une statue du temps
DBS PASTEURS.
(Moyen Empire. Musée du Caire.) (■D’après vo.n' Bissing.)
même école dans une statuette en basalte vert, brisée par le bas, que possède le musée du Louvre (fig. 91). C’est, en effet, la même physionomie rude et farouche, rendue avec la même habileté. Les oreilles sont grandes, mais bien dessinées. Le torse plat, modelé suivant le type conventionnel
l'RliMIER EMIMRK T R Eli AIN
avec de fortes saillies musculaires, n'a point les mérites qui font de la tète, de même que les sphinx de Tanis, un véritable portrait.
Enfin, la gljptotéque de Carsberg conserve une tète de pharaon du Moven-Empire d’un modèle si étonnant que cette tête peut rivaliser avec les plus remarquables de l'art saïte (fig. 92). J’appelle particuliérement l’attention sur le dessin des veux dont la paupière inférieure offre un caractère individuel d’une grande vérité, signalé vol 11, pl. 20 et p. 137.
Parmi les bas-reliefs de cette époque que possède le musée du Louvre, il en est qui nous ont réservé une véritable surprise.
La plupart sont conformes à la tradition de l’Ancien Empire, mais souvent avec une accentuation brutale des modelés musculaires et une fréquence singulière des transpositions de forme entre les membres déjà signalées.
Quel que soit le modelé des jambes, le pied est toujours dessiné par son bord interne.
U en est toutefois de remarquables, comme le n“ 182, qui nous montre un personnage assis de belle distinction et de proportions élancées. La jambe droite montre, finement rendus, le relief de la rotule et la saillie des péroniers terminée par la malléole externe, malgré quoi le pied présente toujours son bord interne.
Mais ceux qui nous ont particuliérement frappés, à cause de la finesse et de la beauté du travail, sont ceux qui sont inscrits sous les n“* 167 et 168. Et nous y avons relevé des qualités inattendues dans la recherche et la précision des contours.
Ils proviennent du tombeau d’un nommé Antew.
Fig 91 . — P.xrtir supérieure .d’une statuette en basalte VERT.
fA//« dynastie. Musée du Louvre.)
Sur l’un, Antew est assis, accompagné de ses deux femmes, et devant lui paraissent ses fils et ses filles, puis des serviteurs portant des coffres et des vases (fig. 93).
Sur l’autre, une figure de plus grande dimension représente Antew debout (fig. 94 et 95),
LE NU DANS L’ART
Les détails anatomiques sont absents et la surface des membres et du corps est minulieusement polie, avec quelques inflexions de surface presque
insensibles aux jointures. Mais le profil des membres est d’une étonnante exactitude. Il varie avec la position de la jambe, par exemple, et la recherche est poussée si loin que, sur les deux membres inférieurs d’Antew
PREMIER EMPIRE THÉBAIN
debout (fig. 94 et 95), les contours ne sont pas exactement semblables, la jambe qui est en avant est nettement de profil, celle qui est en arrière est de trois quarts. Répétée plusieurs fois sur les figures plus petites des serviteurs, cette différence ne saurait être l'effet du hasard. Elle a été très certainement voulue.
Serait-ce là un fait exceptionnel dans tout l’art égyptien ? La chose serait
Fig. 93. — Stèle d’Antew. Les serviteurs (détail). (X7/« dynastie. Musée du Louvre, C. 167.)
bien surprenante, lorsque l’on songe à la forte discipline qui le régit tout entier. En effet, une fois l’attention attirée sur ce curieux détail du profil des membres inférieurs, on constate qu’on le retrouve souvent plus ou moins accentué sur les bas-reliefs de toutes les époques, où il se traduit par une saillie du mollet sur la jambe qui est en avant, saillie qui s’efface sur celle qui est en arriére. Déjà, sur les bas-reliefs d’Hosi, cette notation dans les contours des jambes est sentie.
11 convient d’ajouter que, sur les bas-reliefs qui ont été l’occasion de cette intéressante remarque, les incorrections habituelles dans les transpositions
LE NU DANS L’ART
des membres ou de leurs segments subsistent. Tous les pieds montrent leur bord interne. Les mains sont mal placées, la droite à la place de la
Fig 94. — Stèle d’Antew. Antew lui-même (détail). (l'J/e dynastie. Musée du Louvre. C. 168.)
gauche et réciproquement. Elles sont mal dessinées. Tous les doigts sont égaux, le pouce est long et recourbé. Mais les ongles sont d’un fini admirable.
PREMIER EMPIRE THÉBAIN 93
C’est à Béni-Hassan (I), sous la XIP dynastie, qu’apparait une renaissance
Fig. 97. — Exercices ue s.vut.
(Tombe de Rotéi à Béni-Hassan .)
D'après Champollion, Monuments de l'Égypte et de la Nubie, t. IV. PI. CCCLXVII.)
de la peinture employée déjà sur les murs des plus anciens mastabas, puis abandonnée. L’artiste primitif avait d’abord décoré l’intérieur des tom-
(1) Béni-Hassan marque l’emplacement du cimetière où furent enterrés, sous la XIP dynastie, les princes féodaux de la principauté de Meli, sous le règne des Aménemhat.
LE NU DANS L'ART
beaux avec des scènes uniquement peintes, remplacées bientôt par de petits bas-reliefs qui, d’ailleurs, étaient peints. A Béni-Hassan, c’est le retour aux anciennes pratiques avec, en plus, la sûreté de main que pouvait ■donner au dessinateur l’habitude du ciseau.
La pierre n’est plus sculptée, seule la peinture subsiste avec le dessin des
Fiü. 98. — Uni-; séiue de prises de lutte ad milieu de beaucoup d’autres. (D’après Percy E. Newberry, Béni-Haasan.)
•contours par un trait qui se substitue à l’entaille de la pierre. Mais, qu’il soit question de bas-reliefs ou simplement de peintures, le dessin subsiste, identique, avec les mêmes méthodes et d’après la même formule. Ce sont les mêmes petits personnages que nous retrouvons ici occupés aux travaux les plus divers, mais avec plus de fantaisie encore et de liberté dans le dessin et k mouvement, Témoins les scènes du tombeau de Rekhmara et ■des Ousortasen, à Abydos.
PREMIER EMPIRE THÉBAIN
Les nombreuses tombes de cette nécropole (on en compte plus de trente) sont décorées de peintures très intéressantes qui nous montrent que la représentation du mouvement n’a rien perdu de sa variété ni de sa vivacité. On y trouve même de remarquables exemples d’exercices acrobatiques figurés aux différents moments de leur exécution (fig. 96 et 97) et des séries presque indéfinies de prises de lutte dont nous donnons ici un spécimen (fig. 98) qui en montre bien l’étonnante variété. Dans l’ouvrage de Percy E. Newberry nous avons compté près de 400 groupes de lutteurs tous différents les uns des autres.
Les deux tombes les plus remarquables sont celles de Khnoumhotep et d’Améni.
Les sujets représentés sont toujours à peu près les mêmes.
Dans la tombe de Khnoumhotep, ce sont des scènes d’offrande, de culture des champs du tombeau, de chasse, des scènes d’ouvriers divers, bûcherons, menuisiers, potiers, tisseuses, sculpteurs, peintres, etc.
Dans la tombe d’Améni, il s’y ajoute d’innombrables scènes militaires, pugilat, lutte, escrime, manœuvres militaires, attaques de places fortes, etc. Nous y reviendrons plus loin au sujet de la représentation du mouvement.
Fig. 99. — Colosse provex.v.nt de l.v xii« ou xiii'' dynastie, usurpé PAR Ramsès II.
(ilusée du, Louvre.)
Fig. JUO. — Statue colossale de Ra.msès II, a Memphis (■-Y/.l'e di/na-Uie.)
(Pliol. Bonftls.)
DEITXIÈME EMPIRE TIIÉRAJN
Ce qui cai-acLérise le Xouvel Empire thébain, c’est le développement prodigieux de toutes les lormes de l’art. L’ère de puissance et de prosjiérilé qui s’ouvrit alors pour l’Egjpte victorieuse, maîtresse de l’Éthiopie et d’une partie de l’Asie ne pouvait manquer de s’accompagner d’un développement parallèle de.s arts. Et ce n’est pas un mince sujet d’étonnement que de voir l’art suffire aux besoins nouveaux avec les seules ressources anciennes, de le voir étendre scs productions au delà de toute prévision, sans inventer une forme nouvelle, sans sortir de la voie étroite où il s’est engagé dés les débuts.
Sur la rive droite du Nil, le sol se couvre de temples gigantesques en l’honneur des dieux, reliés entre eux par d'interminables avenues bordées de sphinx colossaux (fig. 101). L’un d’eux, le temple de Karnak, était enfermé dans une enceinte de brique qui n’avait pas moins de 2300 à 2400 mètres de développement. Le pylône qui j donnait accès avait 113 mètres de large sur 13 d’épaisseur; sa hauteur atteignait environ 44 métrés, justement celle de notre colonne de la place Vendôme (1). Sur la rive gauche, da
(I) Periiot el CimuEZ, Histoire de Varl dans l'antiquité, t. 1. p. 3H8. iifi
DEUXIEME EMPIRE TIJÉBAIN (j7
Eournah à Médioet-Abou, la plaine était couverte d’auUes temples spacieux aussi, temples dédiés aux pharaons et qui nelaient, à vrai dire, que les chapelles funéraires des tombeaux rojaux dont les couloirs et les chambres destinées à recevoir les augustes momies étaient creusés aux flancs des
Fig. 101. — Allée de sphinx.
(kartiak. Nouvel Empire.)
(D aprùs H. Fechheimkii, la Sculpture éi/i/ptieiine.)
montagnes voisines, jusque dans cette fameuse vallée cjui a reçu le nom de vallée des tombeaux des rois. C’était le temple d’Aménophis 111, celui de Ramsès 111 à Médinet-Abou, celui de Ramsès II appelé le Ramesseum, le temple de Ramsès 1“ à Gournah, enfin, à Deir-el-Bahari, l’hémi-spéos de la reine Hatasou, unique exemple d’une tombe royale de la XVIIP dynastie réunie tout entière sur le même point.
Et ce n’était pas seulement à Thcbes, capitale du royaume, que se mani-
LE NU DANS L’ART
Testait l’activité des souverains. Dans tous les grands centres politiques ou religieux, à Memphis, à Tanis, à Sais, à Abjdos, les anciens temples s’agrandissaient, de nouveaux, plus beaux et plus somptueux, sortaient de terre. La montagne elle-même voyait ses flancs s’ouvrir comme à Gébel- Sisileli ou à Ipsamboul pour y abriter les temples souterrains aux non moins vastes proportions.
Et tous ces temples développaient de nouvelles murailles que les sculpteurs et les peintres devaient décorer, pages de pierre ouvertes à tous, comprises de tous, de l’orgueilleuse histoire guerrière de cette époque qui porta l’Égypte à l’apogée de la puissance, ou bien, dans l’intimité des hypostyles et des sanctuaires, feuillets durables du Rituel des offices religieux.
Pour lutter contre les masses imposantes d’une architecture qui ne semblait viser qu’au colossal, les sculpteurs durent augmenter la dimension des effigies royales destinées à l’ornement des temples et aussi à la pérennité du souverain. Le Nouvel Empire thébain, a-t-on dit, eut la passion de l’énorme et du colossal. Mais, en cela encore, si les architectes se souvenaient des pyramides, les sculpteurs pouvaient invoquer le grand sphinx de (’iiseh.
)>e Nouvel Empire thébain, néanmoins, répandit les statues colossales avec une telle profusion que le plus grand nombre de celles qui sont arrivées jusqu’à nous proviennent de cette époque (1).
Les moindres d’entre ces colosses sont dispersés dans les différents musées. au Caire ou en Europe; mais les autres, bravant par leur masse même la convoitise des archéologues, n’ont point quilté le poste d’honneur où l’artiste les avait sculptés il y a trente siècles, autrefois gardiens majestueux des temples, au jourd’hui génies mutilés des ruines.
Dans la [daine de Thèbes, sur la rive gauche du Nil, entre le fleuve et la chaîne libyenne, s’élèvent les deux plus connus d’entre eux, célèbres sous le nom de colosses de Memnon (fig. 102). images gigantesques d’Aménopliis III, elles précédaient l’entrée du temple que ce souverain fit élever et
(1) Il ne faut cependant pas oublier que les souverains du Nouvel Empire, cl eu piiriiculier Rauises 11. ne se faisaient pas faute de démarquer les colosses dK< dynasties aulérii un-s et <le se les attribuer. C’est ainsi qu’un bon nombre de olusses au nom de Ramsès II ont été déjà restitués aux pharaons du Premier Empire tliébain.
DEUXIÈME EMPIRE THÉBAIN
dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques arasements épars, à peine visibles dans la plaine. Elles n’ont pas moins de seize mètres de hauteur et étaient taillées dans un seul bloc en brèche rouge de Sjène.
Bien que gravement mutilées, elles sont toujours là, dominant les
Fig. 102. — Colosses d’Aménophis III, dits colosses DE Memnon.
(Plaine de Thébes. XVIIP dynastie.)
(Phot. Bonfils.)
champs de bersim (trèfle) et les blés d’alentour, gardiennes impassibles du temple qui n’est plus (1).
(1) Elles doivent leur célébrité au funeste tremblement de terre qui, en l’an 21 de notre ère, acheva la ruine de Tbèbes. Toute la partie supérieure de l’une d’elles se brisa sous le choc et vint s’abattre sur le sol. Mais voilà que ce sinistre fut cause qu’un phénomène extraordinaire se produisit. Il sembla que l’âme du monstre mutilé s’exhalait en harmonieux gémissements et, de fait, le malin à l’aurore, les passants pouvaient entendre s’élever de la partie inférieure de la
LE NU DANS L’ART
Mais ces deux colosses d’Aménophis III n'étaient point les seuls qui décoraient son temple. Dans le terrain qui les entoure, les savants de la Commission française d’Égj'pte ont reconnu les débris de quinze auti-es colosses.
Au llamesseum s’élevait une statue de Ramsès, encore plus géante que celle de Memnon. Le tremblement de terre qui brisa celle-ci n’épargna pas celle-là (1).
Sur la rive droite du Nil, les colosses n’étaient pas moins nombreux.
Au temple de Louxor, commencé par Aménophis III, continué par Siti I" et Ramsès II, six statues colossales de Ramsès II, deux assises, quatre debout, s’adossaient au pylône. Dans la première cour, nouveaux et nombreux colosses.
A Karnak, on ne comptait pas moins de trente-deux de ces géants de pierre.
De Memphis, l’opulente capitale de l’Ancien Empire, il ne reste plus que l’immense nécropole. Seul un colosse de Ramsès, couché à terre (fig. 100), au milieu d’un bois de palmiers, disparaissant chaque année sous la crue du Nil, est resté longtemps abandonné dans sa détresse, suprême débris de l’antique cité. « L’Angleterre, à laquelle il appartient, a reculé jusqu’ici, disent MM. Perrot et Chipiez, devant la difficulté du transport, s
statue demeurée en place, un bruit semblable à la plainte des cordes d’une lyre qui se briseraient. Le retentissement de ce prodige s’étendit au loin, et les Grecs, pleins d’imagination, firent des restes de la statue d’Araénophis l’image de Memnon l’Étliiopien, fils de Tilhon et de l’Aurore, tué par Achille au siège de Troie. Chaque jour, aux premières lueurs de l’Orient, le fils pieux de l’Aurore ne manquait pas de saluer sa mère à son lever, et son salut montait en sons mélodieux. Toute l’antiquité voulut voir le miracle, et la base de la statue vocale se couvrit d’inscriptions grecques et latines qui disaient l’enthousiasme et l’admiration des visiteurs. Mais l’excès même de sa réputation lui nuisit. Au commencement du troisième siècle, l’empereur Septime-Sévère, animé do la plus louable intention, entreprit de réparer le colosse. Il remplaça la partie détruite par plusieurs assises de blocs de grès grossièrement sculptés; de ce jour, on n’entendit plus la mystérieuse chanson; le colosse se tut pour toujours.
(1) « Les fragments en jonchent le sol à la place où ils se sont écroulés depuis dix-neuf siècles; il y en a tant, dit M. Maspero, qu’on se croirait au milieu d’une carrière de granit. »
« On a calculé que la statue entière, haute de plus de dix-sept mètres, devait peser plus d’un million de kilos. La largeur d’une oreille à l’autre devait être de plus de deux mètres, celle de la poitrine, d’une épaule à l’autre, de plus de sept mètres. » Bénédite, l'Egypte (Guide Joanne), p. 516.
DEUXIÈME EMPIRE THÉBAIN
J’an’ète ici celte énumération, qui deviendrait vite fastidieuse, et je termine en citant les plus considérables de tous, puisque, bien que représentant des personnages assis, ils atteignent jusqu’à vingt mètres de hauteur. Je veux parler des colosses des spéos d’Ipsamboul.
La falaise d’Ipsamboul a été creusée par Ramsès II de deux temples souterrains placés côte à côte, le long du Nil.
Le plus petit présente une façade décorée de six colosses debout, quatre représentant Ramsès et deux sa femme, Isit Nofritari.
En avant du plus grand, adossés à un talus régulier qui imite la face inclinée d’un pylône, quatre colosses siègent, les pieds presque au niveau de l’eau, c L’un des géants est brisé et son buste, détaché par quelque secousse terrible, a glissé à terre : les autres haussent la tête à vingt mètres au-dessus du sol. Des traits purs, sérieux, un nez busqué, une lèvre inférieure saillante, un menton fort et un peu lourd, c’est Ramsès tel qu on le vît après la paix avec les Khàti, dans la vigueur de son âge et la plénitude de sa puissance (1). »
Quelle méthode a présidé à la construction de ces statues géantes? Les ouvriers ne se laissent arrêter ni par la dureté de la matière, ni par les dimensions. Ils procèdent, pour tailler une statue de vingt mètres de haut, avec la même sûreté que s’il s’agissait d’une petite statuette qu on tient dans le creux de la main.
Les proportions sont si bien observées qu’à distance, ces colosses ne paraissent pas aussi grands qu’ils sont. « Il faut se tenir contre l’un d eux, dit M. Maspero, et voir le peu qu’une bande entière de curieux paraît sur le piédestal pour en réaliser l’immensité (2). »
fl) Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, t. II, p. 411 et suiv.
M. Bénédite a relevé les dimensions de quelques parties des colosses assis ;
De la plante du pied à l’extrémité du pschent, la grandeur est de 20 mètres environ, c’est-à-dire supérieure à celle du colosse de Memnon.
Le front a 0 m. 59 ;
Le nez : 0 m. 98;
L’oreille : 1 m. 06;
L’œil ; 0 m. 84;
La bouche : 1 m. 10;
La largeur de la face d’une oreille à l’autre ; 4 m. 17 ;
La main ; 2 m. 64 (Bénédite, Guide).
(2) Maspero, Histoire des peuples de l’Orient, t. II, p. 312.
C’est la même impression qu’éprouvait Jomard (1) à l’aspect des grandes pyra-
(1) Description de l'Égypte. .Antiquités, t. V, p. 597.
LE NU DANS L’ART
îoâ
Ceci s’explique par la justesse des proportions, aussi bien dans les pyramides que dans les grands colosses.
Mais dans le modelé des diverses parties du corps, les artistes ont-ils suivi des régies spéciales? On pourrait le croire, à voir combien sur ces
Fig. 403. — Roines dc temple de Luxor AVEC les statues DE RaMSÈS II, DANS LES ENTRE-COLONNEMENTS.
Fig. 104. — Un des (XIX- dynastie.) Uausès II de la photo-
(Phot. (S. de Lekegian et O-.) GRAPHIE PRÉCÉDENTE.
grands corps les saillies musculaires s’atténuent, combien le modelé se simplifie. Il suffit de les comparer à la statue du vieux roi Khéphren pour s’en convaincre. Sur quelques-uns, les indications musculaires ou osseuses se réduisent à quelques traits schématiques. Sur les Ramsès des entre-
mides. De loin, elles semblent de hautes montagnes qui s’élancent et se découpent dans le ciel. Mais, plus on s’approche, plus cet effet décroît. Et il faut toucher du pied la grande pyramide pour être saisi de la grandeur et de l’immensité de l’œuvre.
DEUXIÈME EMPIRE T H É B A i N
colonnemenls du temple de Luxov (fig. 103 et 104), sur les jambes bien que très mutilées des Memnon, on distingue parfaitement, au genou, la saillie
bilobée et nettement circonscrite de la rotule, la ligne dure et pour ainsi dire schématique qui circonscrit par en bas le plateau interne du tibia toujours trop court, pour redescendre à la place de la face interne du tibia qu’elle représente; à la face externe de la jambe, c’est le plan péronier représenté par deux sillons parallèles et superficiels. Ce dernier détail est très visible sur le colosse couché de Memphis, qui nous montre, en outre, à l’épaule, deux sillons externes réguliers et verticaux, vestiges du modelé du tiers moyen du deltoïde et, à la partie externe de l’avant-bras, une ligne oblique et droite qui limite en bas la saillie du long supinateur.
Ces simplifications conviennent à ces productions colossales, parce qu’en supprimant les détails, elles les font paraîlre encore plus grandes.
Mais les mêmes procédés ont été également employés dans les œuvres de dimensions moindres(l), et nous ne serions pas autrement surpris si l’on nous montrait un colosse avec des modelés puissants et des reliefs musculaires exagérés.
Et, d’ailleurs, nous en avons un exemple au moins partiel, prés de nous, au musée du Louvre, dans le colosse de Séti II (fig. 105). La statue plus grande que nature de Thoutmès III du musée du Caire (fig. 106) est par contre un exemple de formes simplifiées assez lourdes.
Séti H, debout dans l’attitude habituelle, avec un grand bâton d’enseigne à son côté gauche, ne mesure pas moins de 4 m. 63 de haut. S’il est.
Fig. 105. — Colosse DE SÉTI H.
(XIX'^ dynastie. Musée du Louvre.)
(Phot. .4. Giraudon.)
au torse et aux jambes,
(1) Par exemple, sur la statue du musée de Genève, usurpée par Ramsès II et attribuée par Naville à un roi de la XllP dynastie. (Voy. Bubaslis, pl. Xl'V.) Sur les jambes arrondies et épaisses, les détails anatomiques sont comme gravés.
Fi(i. lOfi. — Colosse de Thoutmès IÜ. Fic.îO?. — Statue de Ramsès II.
CVI7/F dynastie. Musée du Caire.) (Musée de Turin.)
(Phot. G. Briigsch-Paclia.) (Pkol. Anderson.)
consommée qui ont présidé à son exécution. La tète a le caractère individuel d’un portrait et est très finement modelée; l’oreille, bien dessinée, n’a que le défaut d’être située un peu trop haut. Le torse est d’une grande souplesse, ferme et jeune. Les membres ne sont pas moins bien traités.
Le Ramsès 11 présentant une offrande du musée du Caire (fig. 108), dans une attitude qu’on n’avait guère coutume jusque-là de ne voir que dans ces bas-reliefs, est un exemple tout à fait remarquable de ce faire à la fois souple, ferme et gracieux.
LE NU DANS L’ART
d'un faire un peu sommaire conforme à la tradition, on voit aux membres supérieurs une accentuation des formes musculaires peu commune.
Les statues de pharaons qui se rapprochent de la grandeur naturelle, sont de valeur très différente. Parmi les meilleurs, on peut citer en première ligne le Ramsès I! du musée de Turin (fig. 107). Admirablement conservée, cette statue nous permet de juger du soin extrême et do l’habileté
DEUXIÈME EMPIRE THÉBAIN
Par contre, nombre de statues de particuliers, que possède le mu-
Fig. 108. — Ramsès II présentant cne offrande. (Musée du Caire.)
(D'oprè' Legrain, Statues et statuettes, 11. PI. IV.)
see du 1. ouvre,' sont d'un art assez sommaire, malgré certaines qua
lités d’élégance et d'expression.
L’on est même assez surpris de rencontrer quelques œuvres d’aspect primitif, comme cette statue d’Ounnwre dont nous avons parlé plus haut; c’est le retour aux anciennes méthodes du bloc quadrangulaire, dont chaque côté est traité à la manière d’un basrelief (1). On peut toutefois citer comme un modèle de grâce le joli groupejde Ta'i et Naia du musée du Caire (fig. 109).
Mais lorsqu’il s’agira d’exécuter de petites statuettes, l’art prendra une liberté d’allure jusqu’ici inconnue et mettra au jour cette légion de figurines en bois ou en bronze qui ornent nos musées et
Fig. 109. — Groupe de Taï et Naia.
(J/Z® dynastie. Musée du Caire, n® 179.) (Pliot. E. Bruysch-Pacha.)
(1) Voyez encore le groupe A 68, le colo.sse Seti II, etc.
LE NU DANS L’ART
dont quelques-unes sont de véritables chefs-d’œuvre pleins de charme et d’expression. 11 en existe dans tous les musées d’Europe, et le Louvre est assez bien partagé sous ce rapport. Nous y pouvons apprécier l’étendue et la variété de l’œuvre des artistes de cette époque qui, après avoir eu la
Fig. 110. — T.via.
(h'arnak. XVIlh' dynastie. Musée du Caire.) (Phot. G. Brugsch-Pacha.)
passion des colosses, se complurent dans ces mignonnes statuettes, taillées avec amour et finies avec tant de soin.
Les artistes du Deuxième Empire thébain ont été, comme leurs devanciers, de remarquables porti’aitistes. Si les corps des Aménopliis, des Thoutmès, des Séti, des Ramsès reproduisent toujours le même type généralisé, leurs faces portent par contre le cachet de l’individualisme.
Le pur et fin profil du Ramsès II de Turin se retrouve sur les plus grands colosses de ce souverain, attestant ainsi du réalisme de ces images. Mais
DEUXIÈME EMPIRE THÉBAIN
deux spécimens hors de pair sont les têtes, au musée du Caire, de la l’eine Taia (fig. 110) et du pharaon Harmhabi (fig. 111). Jamais l’habileté de la construction, la finesse du modelé, la justesse de l’expression
(1) « Lorsqu’on regarde longtennps, dit M. G. Charmes, l’admirable tête de Taia au musée de Boulaq, ses traits élégants qui n’ont rien de la roideur égyptienne, ses yeux allongés et animés par la vie la plus intense, sa bouche relevée aux deux extrémités comme les lèvres d’un sphinx, son expression de dédaigneuse coquetterie, sa beauté troublante et mystérieuse, pleine des plus étranges et des plus irrésistibles séductions rétrospectives, il est impossible de ne pas se forger à soi-même une histoire, peut-être un roman, dans lequel celte femme énigmatique aurait été l’inspiration, la cause première, l’auteur principal des tragédies religieuses qui ont agité son époque et dont la trace brûlante est venue ’usqu’à nous (1). »
Harmhabi est en granit noir et ne le cède guère à Taia au point de vue de la valeur artistique. M. Maspero l’apprécie ainsi ; « Sa face jeune est empreinte d’une mélancolie assez rare chez les Pharaons de la grande époque. Le nez est droit, mince, bien attaché au front, l’œil long. Les lèvres larges, charnues, un peu contractées aux commissures, se découpent en arêtes vives.
Le menton est à peine alourdi par la
barbe postiche. Chaque détail est traité avec autant d’adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre tendre et non pas une matière rebelle au ciseau: la sûreté de l'exécution est poussée si loin qu’on oublie la difficulté du travail pour ne songer qu’à la valeur de l’œuvre. 11 est fâcheux que les artistes égyptiens n’aient jamais signé leur nom, car celui qui a fait le portrait d’Harmhabi mériterait d’être connu (2). »
Une tête de Pharaon en bronze, du musée du Louvre, mérite d’être citée
(Karnak. XVllP dynastie. Musée du Caire.) (Phot. E. Brugsch-Pacha. )
(1) De la réorganisation du musée de Boulaq. M. Charmes fait allusion ici aux changemenis qu'Aménophis IV. fils de Taia, voulut introduire dans la religion nationale en substituant au culte d Amon celui du Dieu solaire. Nous en parlons à la page suivante.
(2) Masi'ero, Archéologie égyptienne, p. 222.
LE NU DANS L’ART
Il s’est produit, vers la fin de la XVIIP dynastie, une révolution religieuse qui eut un singulier relenlissement sur les manifestations artistiques. Et une mention toute spéciale doit être réservée à l’école qui s’est développée à Tell-e!-Amarna, sous l’impulsion du pharaon hérétique Aménophis IV.
Aménophis IV abandonna Thébes, où dominait le culte d’Amon dont les
Fig. 11:2. — Statuette e.n stéatite jau.xe b'Aménophis IV.
prêtres exerçaient le pouvoir suprême, et fonda, sous le nom de Khoutaton, une autre capitale dédiée au culte du Soleil. Pour rompre avec la tradition qui donnait aux pharaons un type particulièrement noble, le roi imposa aux artistes une manière de réalisme qui l’eproduisait ses traits avec une brutalité déconcertante.
La statuette en stialite jaune du musée du Louvre (fig. 112 et 113), représentant Aménophis IV, est un intéressant spécimen de l’art de cette
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époque; elle possède des qualités réalistes très curieuses à signaler. Contrairement à la coutume, le pharaon n’est point flatté. 11 est représenté chargé d’embonpoint et déjà vieux. La tète reproduit des traits qui sont loin d’être beaux, mais la ressemblance est cherchée avec soin, car on
Fig. 113. — Statuette d'Aménophis IY,