LES OEUVRES
Dans la revue que nous allons entreprendre de quelques-unes des œuvres de l’art égyptien parmi les meilleures et les plus typiques, nous suivrons la classification généralement admise et nous les répartirons sous les rubriques suivantes :
1® Art primitif (P® à IIP dynastie);
2® Art de l’Ancien Empire (IV® à X® dynastie);
3° Art du Premier Empire thébain (XI® à XVI® dynastie);
4" Art du Deuxième Empire thébain (XVI® à XXI® dynastie);
5“ Art saïte (XXI® à XXX® dynastie).
Pi(j 9 __ Gravures de la base des statues assises de Kha-Sekkem ET représentant DES CADAVRES ENNEMIS.
(11 y a plus d'une trentaine de croquis, tons différents.)
(D'après J. E. Quirf.i.l, Hieralconpolis, vol. 1. PI. XL.)
PÉRIODE PRIMITIVE
Il n’y a pas longtemps encore qu’avec les œuvres dûment attribuées à la IIP et à la IV" dynastie, Fart égyptien apparaissait comme né tout d’une pièce, déjà fixé par les règles d’une tradition ferme et impérieuse. « De l’art égyptien, écrivait Nestor l’Hôte, nous ne connaissons que la décadence. » — « L’Égypte, quand elle nous apparaît, disent Perrot et Chipiez, avec ses premiers monuments, possède un art déjà si avancé qu il semble non pas un commencement, mais le terme d un long mouvement ascensionnel. Des événements récents ont donné raison à ces éminents observateurs, et une longue période antérieure a été révélée.
En effet, vers la fin du siècle dernier, des découvertes imprévues vinrent apporter sur les origines de l’art égyptien des éclaircissements devenus bientôt des certitudes. Longtemps niée par de nombreux observateurs, l’existence des époques préhistoriques a été péremptoirement démontrée en Égypte par les recherches de M. de Morgan (1).
L’industrie préhistorique ne diffère pas de ce quelle a été dans les autres pays. Toutefois, la taille du silex y a été poussée à un degré de perfection inconnu ailleurs et elle a continué pendant la période historique jusque
(1) Recherches sur les origines de l’Égypte, l’âge de la pierre et les métaux, par J. de Morgan. Paris, Leroux, 1896.
Recherches sur les origines de l’Egypte. Ethnographie préhistorique et tombeau royal de Négadah. Paris, Leroux, ISai.
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SOUS la XIR dynastie. De même la céramique témoigne, dès les plus anciens exemplaires, d’une habileté rare.
Mais les manifestations artistiques elles-mêmes n’ont rien de spécialement remarquable et n’égalent pas celles de nos chasseurs de rennes de la même époque.
On note des peintures de vases, des graffiti dans tes rochers, de petits objets trouvés dans les tombes, des plaques de schiste découpées en silhouettes d’animaux, des figurines grossières en terre cuite d’hommes ou d’animaux, des figures féminines avec la stéatopjgie habituelle, etc.
11 n’y a là rien qui mérite de nous arrêter. Mais il n’en est pas de même de toute la série des œuvres découvertes par MM. de Morgan, l’etrie, Quibell, Amelineau, etc., et dont l’antiquité remonte au delà des dynasties historiques connues jusque-là. La liaison peut-elle se faire entre ces dernières trouvailles et la préhistoire? 11 semble bien que quelques chaînons manquent encore. Car l’art ainsi révélé se montre déjà créateur de types et il se relie étroitement à celui des dynasties historiques. Les curieux spécimens qui le représentent sont attribués d’un commun accord aux deux premières dynasties. Ce sont des statuettes d’ivoire, de calcaire, de basalte ou de terre cuite, voire des statues, puis de petits bas-reliefs sur plaque de chiste ou d’ardoise, des casse-têtes d’ivoire ornés de bas-reliefs, etc. Notre curiosité est encore augmentée du fait que, parmi tous ces objets d’une si haute antiquité, un groupe important a trait à la figure humaine. 11 convient d’ailleurs d’y faire entrer deux œuvres connues depuis longtemps et non des moins remarquables, la statue n" 1 du musée du Caire et les panneaux d’Hosi du même musée, que la découverte de noms de bannières royales sur l’épaule de la première et les caractères des hiéroglyphes tracés sur les seconds permettent de rattacher à ces lointaines époques.
Les plus anciens monuments qu’on puisse attribuer aux premières dynasties sont des stèles ornées de bas-reliefs, dressées sur les tombeaux qui, creusés en terre, ne dépassaient guère le niveau du sol (fig. 10).
Les stèles des particuliers portent des inscriptions à peine dégrossies et des silhouettes sommaires et rapides des personnages inhumés. On y retrouve néanmoins les formes si souvent employées dans la suite, la sta-
LE NU DANS L’ART
lion droite avec les épaules de face el les jambes de profil, la station à genoux, diverses sortes de station accroupie.
Mais, si ces ouvrages imparfaits peuvent être assimilés à certaines œuvres préhistoriques, il n’en est pas de même des stèles des tombeaux royaux de même provenance et qui témoignent dune science
Fig. 10. — Une stèle d’cn personnage PRIVÉ TROUVÉE A AbYROS (musée bü Caire) avec quelques
FIGURES GRAVÉES SUR d’aUTRES STÈLES ANALOGUES DU MÊME MUSEE.
(D’après dk Morgan. Recherches sur les origines de l'Égypte. Monuments contemporains du tombeau royal de Négadah, par J. Ségdier, p. 239-240.)
du dessin et d’une habileté technique que la préhistoire ne connaît pas. Le musée du Louvre en possède, dans la stèle du roi Serpent, un spécimen des plus remarquables (fig. 11).
Le Faucon d’Horus est perché sur un rectangle dont le champ supérieur contient le nom du roi et l’inférieur la façade d’une maison qui figure la demeure de l’éternité. Les contours du faucon sont découpés, malgré la dureté de la matière, avec une étonnante précision, et
l’animal est traité avec une maîtrise qui atteint un degré de perfection
Fie. 41. — Stèle dite du roi Serpent provenant DE LA SÉPULTURE A AbYDOS d’UN ROI DE l’ÉgYPTE PRIMITIVE.
(Musée du Louvre, salle du mastaba.)
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qui fut quelquefois égalé dans la suite, mais non dépassé. « Les caractères spéciflques du faucon, dit Maspéro (1), la rondeur de la tête et son emmanchement au corps, la courbe du bec, la vigueur de l’aile, la puissance des serres sont exprimés aussi fidèlement que par un naturaliste. »
Moins parfaits d’exécution peut-être, mais d’un plus haut intérêt pour nous, à cause des sujets représentés, sont les bas-reliefs des plaques de schiste historiées qui, au nombre d’une quinzaine, entières ou mutilées, sont réparties entre les musées, au Caire, à Paris, à Londres, à Oxford. C’est là, en effet, que nous voyons se former le dessin de la figure humaine, tel que l’a conçu et exécuté l’artiste primitif d’Égypte.
Les Égyptiens, même aux époques où l’art a été le plus parfait, ont toujours ignoré la perspective. Quand ils ont essayé, pur exemple, de reproduire une maison ou un jardin avec des personnages, chaque objet est représenté en plan ou en projection orthogonale, vu d’une seule face, et les autres faces se déroulent à côté, afin que le spectateur n’ignore rien de ce que l’on veut lui montrer. Les personnages sont figurés en dehors de la place qu’ils devraient normalement occuper. Quand il s’agit de la figure humaine, l’artiste a les mêmes préoccupations et aucune partie de celte figure n’est traitée suivant les règles de la perspective; l’œil, par exemple, est toujours dessiné de face et jamais dans le raccourci du profil qui en cache toute la moitié interne. Pour la même raison, la saillie du nez, comme celle du menton, ne se juge bien que sur le profil : aussi les Égyptiens ont-ils adopté comme règle de dessiner toutes les têtes de leurs personnages de profil avec l’œil de face. Les enfants font de même dans leurs premiers tâtonnements, et ce n’est pas sans raison que l’on a dit que l’enfance de l’art ressemble à l’art de l’enfant. Chez tous les peuples, les débuts de l’art ont vu semblable coutume, mais ce qui est spécial à l’art égyptien, c’est que cette formule, enfantine pour ainsi dire, n’a jamais, dans la suite des temps, fait place à une forme moins conventionnelle et plus viaie, et qu’aux derniers temps de la civilisation égyptienne, les têtes des bas-reliefs étaient encore dessinées de la même façon.
Les têtes dessinées de face dans l’art égyptien sont d’une assez grande rareté. Nous en donnerons plus loin des exemples.
Les mêmes raisons ont conduit l’artiste égyptien, dans le dessin de la
(Ij Egypte, dans la collection Hachette : .drs una, species mille, p. 21.
LE NU DANS L’ART
figure entière, à représenter, sous la tête de profil, les épaules de face et les jambes à nouveau de profil. 11 évitait ainsi les raccourcis où entre la perspective, montrait à la fois les deux épaules et faisait voir les pieds dans tout leur développement.
Fig. 12. — Plaque de schiste sculptée (détail).
(Égypte primitive. Musée du Louvre.)
(D'après L. H. Heuzey, Bull, de Corr. hell. 1892, p. 307. PL I.)
Comme nous venons de le voir pour la tête, c’est la méthode imaginée par l’enfant et tous les arts primitifs.
Nous verrons cette formule se créer dans l’art égyptien, où elle demeure tout le temps de sa durée, mais en s’y perfectionnant par une modification de l’aspect du bassin qui la rend vraisemblable et presque naturelle.
Les plus anciens bas-reliefs égyptiens sont gravés sur les plaques de schiste ou d’ardoise dont nous avons parlé plus haut et dont la signification
PÉRIODE PRIMITIVE
reste indécise. Elles portent sur leurs deux faces des scènes variées où figurent des hommes et des animaux.
Bien que l’origine égyptienne de ces premières manifestations artistiques ■soit établie de façon indiscutable par la présence de signes non douteux (1), on peut relever sur les personnages et les animaux des caractères asiatiques fort curieux.
Toutes les tètes ont des profils aigus, avec le nez volumineux et saillant, qui se rapprochent des profils des statuettes ou statues de la même époque dont nous parlerons plus loin, mais qui offrent aussi les plus grandes analogies avec les profils des vieux rois chaldéens,
Our-Nina et Eannadou.
Une des plus intéressantes et des plus finement sculptées de ces plaques de schiste appartient au musée du Louvre et représente un taureau terrassant un homme (fig. 12). Dans la description minutieuse qu’il en donne (2),Heuzey insiste sur le caractère assyrien de 1 animal, qu’il considère comme le « prototype des taureaux de Tirynthe et d’Amyclés ».
Quant au guerrier ainsi terrassé, il a une grosse tête disproportionnée de volume, comme dans beaucoup d’œuvres primitives, le front petit et fuyant, le nez volumineux et saillant, le menton qui rentre orné d’une longue barbiche et l’œil énorme, de face sur le profil, avec un sourcil épais se prolongeant sur le nez comme dans les têtes chaldéo-assyriennes. Les membres sont courts et puissants, sans grands détails anatomiques. Toutefois, en haut du torse, la naissance des clavicules est indiquée comme sur les bas-reliefs assyriens, et le mollet sur lequel appuie le sabot de la bête est volumineux à la manière assyrienne, que rappelle également la face interne du tibia se continuant avec la malléole du même côté. Les mains
(1) Cartouches hiéroglyphiques, enseignes égyptiennes, emblèmes des différents dieux d Egypte.
(2) Heuzey, Bull, de Corr. helL, t. XVI, p. 1.
Fig. 13. — Pieds de meuble en ivoire.
(Découverts à Oümmel-Gaab , prés d'Abydos. Égypte primitive. Musée du Louvre.)
LE NU DANS L’ART
ouvertes sont modelées avec soin, les doigts finement dessinés. Elles se distinguent par un pouce volumineux qui rappelle celui des statues chaldéennes. De ce taureau dont le caractère assyrien est hors de doute, on peut rapprocher les pieds de meubles en ivoire (fig. 13) trouvés par M. Amelineau à Oûmmel-Gaab, près d’Abydos.
Sur un autre plateau sculpté en schiste dur, vert foncé, avec, au milieu.
Fig. 14. — Détail k’unb plaque de schiste gravée. (Égypte primitive. Musée du Louvre.)
un large godet circulaire, Heuzey a décrit une suite de guerriers en marche de type oriental, même sémitique, avec le nez saillant et arqué, la barbe en pointe (fig. H)- Je ne retiendrai de ces curieuses figures, dont Heuzey a fait ressortir tout l’intérêt, que la façon dont sont traitées les jambes, Suivant qu’elles sont vues par leur face externe ou par leur face interne. Cette dernière est le siège d’un détail anatomique très exact. C’est cette longue entaille qui contourne le genou pour embrasser ensuite tout le muscle du mollet qu’elle sépare du tibia. Une telle forme, très proche de la nature, relève beaucoup plus de l’Assyrie que de l’Égypte.
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Faut-il conclure de ces caractères asiatiques non douteux des figures humaines et des animaux relevés sur des bas-reliefs dont l’origine égyptienne est aujourd’hui hors de conteste, à l’origine babylonienne de la civilisation égyptienne, comme le pense M. de Morgan, ou bien, suivant l’opinion de M. Naville, les civilisations de la Mésopotamie et de la vallée du Nil n’ontelles pu avoir un point de départ commun, à partir duquel elles ont divergé?
On peut rapprocher des figures de cette dernière palette celles qui ornent la masse d’un casse-tête (fig. 15) trouvé à Hiérakonpolis par M. Quibel, et qui présentent avec elles de grandes analogies par les proportions courtes et massives, ainsi que par le volume des muscles.
La célébré plaque d’ardoise découverte par M. Quibel à Hiérakonpolis, et qu'il désigne sous le nom de palette du roi Narmer, offre à notre point de vue un intérêt encore plus considérable. Au caractêi’e assyrien des animaux qui y sont représentés s’ajoutent, dans le dessin et le modelé des personnages, des signes qui les rattachent indiscutablement au style égyptien.
Cette plaque est gravée sur les deux faces (1).
D’un côté (fig. 16), le roi est représenté vainqueur de ses ennemis. 11 est suivi de son garde du corps et, au registre inférieur, deux ennemis fuient.
De l’autre côté (fig. 17), une procession triomphale le conduit, suivi de
(1) Elle est creusée, d’un côté, d’une excavalion arrondie qu’on a supposé être une sorte de godet pour délayer les couleurs, d’où le nom de palettes .-^ous lequel on désigne d’ordinaire ces curieuses pièces, dont il existe un certain nombre de spécimens de dimensions variées. Mais rien n’est moins prouvé et leur signification n’est pas encore établie.
Fig. 15. — • Roi tenant la houe.
(Détail d’un casse-téte d'ivoire. Égypte primitive.) (D'après Quibel, Hiérakonpolis I. PI. XKVI, c.)
Fig. 16. — Grande palette dite du roi Narmer (recto). (Égypte primitive.)
(D'après un moulage du Musée du Louvre.)
Fig. 17. — Grandis palette dite du roi iNarmer (verso). (Égypte primitive.)
(D'après un moulage du Musée du Louvre.)
son garde du corps et précédé de quatre porte-étendards et du grand prêtre, vers les corps des ennemis liés et décapités. Au-dessous de cette scène, deux animaux légendaires, tenus en laisse, entourent de leurs cous enlacés et démesurément allongés le godet central. Au registre inférieur, un taureau terrasse un homme.
Le trait qui cerne les figures est très ferme et leur relief peu considérable est obtenu en baissant le fond à l’entour.
La plus grande figure représente le roi vainqueur de ses ennemis. De sa main gauche, il lient par les cheveux son adversaire agenouillé qu’il se dispose à frapper de sa masse d’arme tenue dans sa droite levée. Ce geste du Pharaon victorieux, déjà répété à satiété sur des cylindres d’ivoire découverts également par M. Quibel au même endroit (flg. 18), sera reproduit, sans modifications sensibles, tout au long de la civilisation égyptienne, dans tous les bas-reliefs destinés à commémorer la victoire du Pharaon, et jusque sur les murs des grands temples de l’époque des Ptolémées.
La forme d’ensemble précise les principaux traits déjà signalés de la formule égyptienne : tête de profil avec œil de face sur des épaules de face et les membres inférieurs de profil. Toutefois, le diamètre des épaules n’a rien d’exagéré, les reliefs deltoïdien^^se confondant avec la partie supérieure du torse comme dans la figure assyrienne, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais les muscles sont moins gros et tout le personnage a cette sveltesse propre à 1 art égyptien. On peut noter aussi les proportions bien spéciales qui caractérisent pour toujours les productions de cet art et qui consistent dans la brièveté du torse par rapport aux membres, les poignets descendant au niveau du genou si le bras était abaissé et le milieu de la figure debout se trouvant à hauteur du milieu de la cuisse; de plus, longueur exagérée des jambes par rapport aux cuisses.
Quant aux formes elles-mêmes, elles ne sont pas moins intéressantes à étudier. Le torse est plat, avec à sa partie supérieure la seule indication
Fig. 18. — Phabaon massacrant l’ennemi.
Développement d'un cylindre d’ivoire.
(Égypte primitive.) (D’après Qbieeli,, Hiérakonpolis,