PLAN ET OBJET DU QUATRIEME DISCOURS SUR LA MÉDISANCE
EXORDE
Si peccavent in te frater tuus, vade et corripe eum inter te et ipsum solum.
Si votre frère a péché contre vous , allez lui représenter sa faute seul et sans témoins.
(Matth., 18.)
Précautions superflues, inutiles sollicitudes d'un maître plein de commisération et de bonté! Vainement, hélas! notre divin Sauveur, pour unir ses disciples par les liens d'un indissoluble amour, a pris soin de leur prêcher l'indulgence par les plus mémorables exemples comme par les plus touchantes leçons : le Chrétien n'en trouve pas moins dans ses frères des juges inexorables qui le citent à leur tribunal, examinent sa conduite avec rigueur, et le flétrissent par des jugemens que dicte trop souvent l'inconsidération ou la malignité : en un mot, sous une loi de douceur et de charité , la médisance, tant de fois l'objet des anathèmes de notre adorable législateur, exerce chaque jour au milieu de nous les plus déplorables ravages. Je ne parle pas de cette médisance cm'excite la vengeance dans un cœur ulcéré, et par laquelle il essaie de perdre celui que des torts apparens ou réels ont rendu l'objet de sa haine; mais je parle de cette médisance, fille de la légèreté et du désœuvrement, qui, indifférente souvent pour ceux qu'elle déchire, semble n'avoir d'autre but que de satisfaire le penchant malin qui la porte à s'entretenir des défauts du prochain et à révéler ses faiblesses. Or, estil un vice plus commun parmi nous? en est-il qui excite moins de remords, qui inspire pour le salut moins d'alarmes ? C'est la médisance qui est l'ame des sociétés ; c'est elle qui réveille une conversation languissante, qui fournit à l'esprit le plus ordinaire de pi-
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quantes saillies, qui fait soutenir sans eiuuii d'interminables entretiens, et qui semble dédommager enfin du silence ou de la circonspection qu'imposent, sur des sujets plus dangereux, les lois de la réserve et de la bienséance. Sur ce point on est habile à déguiser sa malignité sous d'honorables prétextes : on saitavec adresse en dissimuler le principe, on parvient à étouffer la voix d'une conscience trop délicate, et à se ménager, au milieu des plus justes motifs de crainte, une déplorable sécurité.
Essayons de dissiper une illusion si funeste en montrant aujourd'hui :
Quelles sont les véritables causes de la médisance: premier point.
A quels dangers la médisance expose notre salut: deuxième point.
Implorons, etc. (M. Borderies , Sur la médisance.)
Quelles sont les causes de la médisance.
Il n'est point de détours que ne prenne le médisant, pour dérober aux yeux la véritable cause de la malignité, qui lui fait saisir avec tant d'avidité et répandre avec tant de complaisance des rumeurs injurieuses ou de honteuses révélations : tantôt il l'attribue à sa simplicité naturelle et à sa candeur ; son cœur est sur ses lèvres, jamais il n'emprunta le voile de la dissimulation: tantôt il en fait honneur à l'élévation et à l'énergie de son caractère ; il se soulève à l'aspect du vice, et ne peut se taire sur ses excès. Mais ne vous laissez point surprendre à tout ce langage d'appareil, observez de près tous ces médisans, et vous verrez d'où découle ce fiel amer dont ils assaisonnent tous leurs entretiens, vous découvrirez combien sont odieuses les véritables causes de la médisance. Celuici, c'est un envieux qui se venge bassement de la supériorité du prochain en flétrissant dans le secret une réputation qui le blesse; celui-là est un présomptueux qui oublie ses propres excès pour reprendre sans ménagement dans autrui d'excusables imperfections; cet autre est un hypocrite qui emprunte de perfides apparences, pour humilier plus sûrement celui dont il semble bien moins cen-
er les écarts que déplorer le malheur. N'allons pas plus avant, et bien que Von put assigner d'autres sources de la médisance, c'est assez d'en considérer les causes les plus ordinaires; je veux dire, la jalousie, la présomption, l'hypocrisie.
L'envie est aux yeux de tous un vice plein de honte et d'avilis» Minent. L'homme en proie à celte lâche passion voudrait se la dissimuler à lui-même, parce qu'il y reconnaît tout à la fois un aveu t, v. II
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de sa propre impuissance et d'une odieuse supériorité. Aussi, lorsqu'il se livre à la médisance, l'envieux ne néglige-t-il rien pour déguiser ses sentimens secrets. Mais il a beau s'envelopper, malgré tous ses efforts, on voit qu'il ne déchire dans son frère qu'un mérite qui l'importune, et qu'il n'essaie de le rabaisser que par dépit de ne pouvoir atteindrejusqu'à lui.
Aussi comparez l'envie et la médisance, et vous jugerez qu'elles ont ensemble trop de rapport, pour que l'on méconnaisse entre elles une honteuse affinité.
L'envie est une passion obscure qui se nourrit en secret de ses fureurs ; la médisance cherche les ténèbres, et ne répand son venin qu'avec précaution et réserve. L'envie est une passion lâche qui redoute la présence de son ennemi et n'ose le regarder en face; la médisance ne ronge qu'en son absence celui qu'elle veut perdre ; mais, s'il paraît, elle se déconcerte et se renferme dans un honteux silence. L'envie sent ses yeux blessés par l'éclat du mérite, et ne se console de cette vue qu'en observant les taches les plus légères avec une maligne sollicitude; la médisance détourne ses regards des vertus solides pour exagérer et faire ressortir des défauts dignes d'indulgence. Enfin, comme l'envie, la médisance, dit Salomon, est semblable à ce reptile venimeux qui rampe dans l'obscurité, et profite de l'inadvertance du voyageur pour lui faire une blessure mortelle : Si mordeat serpens in silentio, nihilominus liabet qui occulte detrahit.
Quoi qu'il en soit, et sans examiner plus long-temps les honteux rapports qui se rencontrent entre l'envie et la médisance , vousmême , mon cher auditeur, si vous êtes enclin à ce dernier vice , observez de bonne foi les dispositions de votre cœur, et voyez avec impartialité d'où peut venir cette cruelle satisfaction que vous éprouvez à médire. Si vos traits s'adressent indifféremment au premier infortuné qui se présente, si la première victime qui s'offre à vos regards est celle que vous déchirez sans pitié, alléguez, j'y consens, une autre raison que l'envie pour expliquer ce barbare plaisir. Mais si votre malignité ne s'attache jamais qu'à ce seul rival que le succès a couronné ou que la gloire environne; si c'est lui que poursuivent incessamment vos satires; si c'est pour lui que vous trouvez toujours d'odieuses interprétations, ne vous abusez plus sur les vrais motifs de cet acharnement : c'est l'envie, l'envie seule qui les produit, et qui (suivant l'expression de l'Écriture) aiguise votre langue comme celle du serpent, et fait distiller à vos lèvres le poison de la médisance : Acuerunt linguas suas si*
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eut scrpejitis, venenum aspidum sub labiiseorum. En effet, tant que votre frère était inconnu et sans nom, tant que son industrie a langui sans honneur et son mérite sans éclat, vous ne songiez point à troubler par vos discours son heureuse obscurité ; et ces mêmes défauts qui vous révoltent aujourd'hui , vous-même vous saviez les couvrir autrefois du voile de l'indulgence. Mais tout a changé de face à vos yeux, quand vous avez vu la renommée arracher ses talens à l'oubli, ou la fortune payer enfin ses longs et pénibles efforts. C'est à cette époque qu'il faut remonter pour trouver la source de vos médisances. C'est depuis qu'il a obtenu cet emploi que, comme la sœur de Moïse, vous essayez de répandre des nuages sur sa réputation : Nu m per solum Mo'ùten locutus est Dominus. C'est depuis que son nom vient trop fréquemment importuner votre oreille que, comme Saùl, vous décochez contre lui les traits de votre fureur : IMsus est Saùl conjigere David. C'est depuis qu'après des réflexions profondes, il voit accueillir par l'admiration les oracles de sa sagesse que, comme les frères de Joseph, vous donnez au fruit de ses veilles et de ses méditations le nom de visions et de rêveries : Ecce somniator venit. Au reste, les hommes ne s'y méprennent pas, et de quelque précaution que s'entoure le médisant, ils entrevoient facilement le honteux motif qui l'anime, et ne lui réservent (suivant la parole du Sage) que la haine et que le mépris : Susurratori odium et contumelia. Juste punition dont Dieu le frappe par avance , en permettant que ses efforts, pour déprimer un mérite odieux, ne servent qu'à le rendre luimême plus vil et plus abject, et que l'abomination des hommes, comme parle l'Ecclésiastique, soit l'unique récompense de la malice de ses discours : Abominât io hominum detractor.
Cependant, il faut l'avouer, si l'envie produit souvent la médisance, ce n'est pas toujours à ce vice odieux qu'il la faut imputer. Plus dune fois, c'est la présomption qui anime le médisant et lui inspire une rigueur inexorable contre des vices dont il ne craint pas les atteintes pour son orgueilleuse vertu. Observez, en effet, avec soin ses discours, et vous verrez avec quelle habileté il sait pallier et excuser dans autrui des défauts dont sa conscience l'a- \< itit qu'il doit rougir le premier. Mais, pour les passions auxquelles il se croit inaccessible, et dont il ne s'est défendu peutêtre qu'en se jetant dans l'extrémité opposée, il se plaît à les peindre des plus odieuses couleurs. S'il est doux, et peut-être jusqu'à la faiblesse, il vous racontera les emportemens du prochain et les scandales de son aveugle fureur. S'il est économe, et peut-être
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jusqu'à l'avarice, il vous détaillera les folles prodigalités de ceux qu'entraînent l'amour du faste et les illusions du siècle, ou vous dira tout bas par quels honteux moyens ils fournissent à leur luxe effronté. Si, écoutant moins les conseils de la vertu que l'intérêt de son honneur et de sa renommée , il s'est dépris enfin des pièges de la volupté, malheur à ceux qu'asservissent encore des passions criminelles! il révélera leur turpitude sans pitié, et ne craindra pas de déshonorer leur nom par un opprobre ineffaçable. Aveugle qui, méconnaissant ses propres misères, et oubliant que celui même qui se croit le plus ferme, doit se garder de la chute, se prépare une sentence impitoyable au tribunal de ce Maître souverain à qui un jour il nous faudra prêter, pour être jugés à notre tour, la mesure qui nous aura servi pour juger nos semblables : Eadem quippe mensura qua mensifueritis remetietur uobis.
Encore, si ces jugemens et si ces discours s'appuyaient toujours sur des faits certains et incontestables, ils blesseraient sans doute la loi de l'indulgence fraternelle, mais seraient moins condamnables toutefois que des censures qui n'ont d'autre fondement qu'un prétendu discernement, et le malheureux penchant qui, selon saint Augustin , nous porte à regarder et à présenter nos soupçons comme des certitudes indubitables : Amamus nostras suspiciones vel vocare vel existimare cognitiones. La présomption , nous inspirant pour notre pénétration et nos lumières une orgueilleuse admiration, nous persuade que les véritables intentions du prochain ne sauraient échapper à la justesse de nos observations, et la médisance, établissant ses rapports sur la témérité de nos conjectures, ne se plaît tant à les répandre que dans l'espoir de faire partager aux autres l'opinion que nous avons conçue de notre sagacité. On se pique de ne pas se laisser abuser par de trompeuses apparences, de lire, à travers le voile dont s'enveloppe le prochain , le principe secret qui dirige sa conduite , d'interpréter avec habileté toutes ses actions , d'en montrer avec précision le véritable but; on se pique, en un mot, de connaître les hommes. Vous connaissez les hommes : connaissance désirable, si, vous ayant appris combien leurs penchans ont de violence, elle vous inspire pour leurs faiblesses plus de compassion que de courroux; mais connaissance funeste, si les censures et les amertumes en soiit l'unique fruit. Vous connaissez les hommes : mais depuis quand cette science est-elle devenue si facile que vous pensiez avoir pu l'acquérir sans efforts, lorsque les plus habiles ont reconnu que le cœur de l'homme était un impénétrable abîme, et
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que saint Paul, bien loin déjuger ses frères, n'était lui-même à ses propres yeux qu'une énigme inexplicable? Vous connaissez les hommes : niais n'est-ce pas d'après vous-même que vous apprîtes à les iu°'er? et toute votre science ne se borne-t-elle pas à prendre dans votre propre cœur les motifs bas ou criminels que vous leur impute/? Enfin, vous connaissez les hommes: eh! oubliez cette déplorable connaissance, puisqu'elle produit pour vous et pour les autres des fruits si dangereux; qu'elle entretient au fond de votre cœur ce fiel plein d'amertume qui le ronge, et qu'elle vous porte à répandre au dehors vos doutes pleins de malignité, et à semer parmi vos frères les dissensions et les scandales. Enfin , vous connaissez les hommes: écoutez la réponse de saint Grégoire: Le Chrétien, dit ce saint Docteur, doit chercher, non sa propre gloire, mais la vie de ceux qui l'écoutent : Non gloriam suarn sed auditorum vitam , et s'il comprend qu'il ne peut atteindre ce but , il doit renfermer sa science dans un silence prudent : Tacendo ahscondat scientiam suam. Gardez donc une juste réserve, vous dont la science se réduit à des défiances et à des soupçons , et qui, loin d'espérer que vos frères trouveront la vie dans vos discours , ne pouvez vous attendre qu'à leur donner la mort : la mort à celui qui en est l'objet, puisque vous lui ravissez un bien plus précieux que la vie ; la mort à celui qui vous écoute, puisqu'il perd son aine en partageant le plaisir criminel que vous goûtez à médire. Mais la médisance n'est jamais plus digne d'horreur que lorsque, empruntant le masque de la vertu, elle s'entretient des défauts d'autrui sous le spécieux prétexte de les réformer ou d'en gémir ; c'est surtout dans cette dissimulation hypocrite que le médisant trouve un plein contentement, et qu'il se repaît à loisir de la contemplation de son propre mérite , et de la satisfaction qu'il éprouve à tout humilier autour de lui; non seulement il goûte sans remords ces coupables douceurs, mais il s'accuserait de lâcheté s'il consentait à garder le silence : il prétend qu'il est de son devoir de poursuivre courageusement le vice, et d'en relever les excès sans pitié. Vous diriez qu'il a été établi le réformateur de ses semblables, et que l à lui que Dieu a confié les intérêts de sa gloire. Aveugle , qui ne comprend pas qu'il ne censure si vivement les erreurs de son frère, que pour lui faire perdre dans l'estime des hommes une place dont il prétend s'emparer, et que la douceur qu'il trouve à critiquer ses défauts doit bien moins sa naissance à son zèle qu'à la comparaison secrète qu'il établit entre les faiblesses d'autrui et sa prétendue supériorité. EU quoi! demande Job, Dieu a-t-il ho-
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soin, pour soutenir ses droits, de toutes vos illusions et de tous vos détours : Numquid Dcus vestro indigel mendacio, ut pro illo loquamini dolos P Vous a-t-il chargé de le représenter ici-bas, et d'y tenir pour lui la balance: Numquid faciem ejus accipitis , et pro Deo judicare nitimini? Si les écarts de votre frère vous affligent, si vous le voyez avec douleur courir à sa perte éternelle , essayez, s'il est en votre pouvoir, de le faire rentrer dans le sentier de la justice; empruntez tour à tour le langage du zèle et celui d'une tendre affection ; rappelez-lui les jours de sa vertu, faites-le rougir à la vue de son avilissement, parlez-lui des supplices qu'un Dieu prépare à son ingratitude, et de l'opprobre que les hommes eux-mêmes réservent à ses excès. Mais s'il est sourd à vos prières, insensible à vos exhortations, ne confiez qu'au Seigneur votre affliction profonde, ne parlez qu'au Seigneur de celui dont les égaremens font couler vos pleurs, et n'ajoutez pas au scandale de ses désordres le scandale d'un zèle emporté et plein d'amertume.
Cependant, dit saint Bernard, s'il en est qui dévoilent sans précaution la hqnte de leurs frères, il en est d'autres qui savent déguiser la malice de leur cœur sous le vernis de la charité même : vous les voyez, continue ce Père, commencer par pousser de profonds soupirs; ce n'est qu'avec un visage affligé, une voix plaintive , après mille et mille détours qu'ils se décident enfin à laisser échapper leur secret; d'autant plus dignes de croyance qu'ils paraissent ne donner leurs aveux qu'à la force de la vérité et compatir les premiers au malheur de celui dont ils découvrent l'ignominie. J'en éprouve, dit l'un, une véritable douleur, car je l'aime sincèrement; mais, malgré tous mes efforts, jamais je n'ai pu le résoudre à briser ces chaînes honteuses : Dolco vehementer. Depuis long-temps j'avais remarqué sa faiblesse, dit un second, j'en gémissais dans le silence, et, s'il n'eût tenu qu'à moi, nul autre n'aurait connu ce déplorable mystère : Rêvera iîa est. 11 a , d'ailleurs , dira un troisième , des qualités précieuses ; mais voici le point , pour ne pas dissimuler, sur lequel ses amis les plus tendres le jugent inexcusable : Excusari minime potest. Et c'est ainsi que le médisant insinue son venin avec d'autant plus de succès, qu il inspire moins de défiance; c'est ainsi qu'il contente la perversité de son cœur, et se pare tout à la fois du double mérite de haïr le vice et d'aimer le coupable. Détestable hypocrisie! plus criminelle mille fois que celle dont des pervers déguisent quelquefois la corruption de leur cœur; car celle-ci du moins n'est funeste qu'à l'hypocrite, et peut même porter au bien ceux qui n'en connaissent pas le prin-
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cipe honteux; mais l'hypocrisie de la médisance répand au loin autour d'elle une contagion funeste, qui dessèche tous les cœurs et flétrit la plus belle comme la plus douce des vertus. (Le même.)
A quels dangers la médisance expose noire salut.
N'accuserons -nous point l'Apôtre d'une excessive rigueur, quand nous le voyons, dans un même arrêt, placer la médisance à coté de l'adultère, de l'idolâtrie et des vices les plus odieux, et lui interdire tout espoir de salut, comme aux forfaits les plus révoltans? .Ne vous abusez point, dit-il, ni les fornicateurs , ni les idolâtres, ni les adultères, ni les voleurs, ni les médisans n'entreront dans le royaume des cieux : Nolite errare ; nec fornicarii, nec ULolis seivi'entes, nec adulteri, nec fur es , nec maledici ?, regnum Dei possidebunt. Non, Chrétiens; car, sans approfondir ici toute la malice de la médisance, et sans examiner si, comme les crimes les plus abhorrés, la médisance ne suppose point la haine du prochain et le mépris de Dieu ; pour reconnaître la justice de cette sentence, il nous suffit de comprendre quels dangers doit préparer à notre salut un péché que l'on commet sans remords , que l'on accuse sans bon propos, qu'on ne répare presque jamais.
Dieu, par intérêt pour sa gloire, a placé au fond de notre cœur un ministre inflexible de sa justice, un vengeur inexorable de ses droits: c'est le remords. Vainement le coupable essaie d'étourdir son oreille par le fracas et le tumulte du siècle, il faut qu'il consente à entendre retentir au dedans de lui-même cette voix formidable, au milieu même de son agitation et de ses bruyans plaisirs. Vainement il voudrait échapper à ces foudroyans reproches, à ces déchiremens cruels, il n'est point de fuite si précipitée que n'atteigne la poursuite de cet infatigable ennemi. Cependant nos préjugés et surtout nos rechutes peuvent, par degrés insensibles, conduire le remords à l'assoupissement, et obtenir enfin de lui le silence, et c'est à la médisance surtout qu'il est donné d'offrir le scandale de ce déplorable succès.
En effet, vous verrez peut-être des hommes, entraînés par les plus coupables penchans, tourner quelquefois leurs regards vers l;i vertu, et lui rendre hommage par leur repentir. Vous verrez des voluptueux rougir de leur avilissement, des hommes emportés condamner leurs violences, des hommes peut-être depuis longtemps enfoncés dans le crime, et toutefois accessibles encore à de salutaires regrets. Mais montrez-nous un médisant qui déplore
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son inclination funeste , qui s'afilige des blessures que fit à son frère la dent cruelle de sa malignité , qui pense à désarmer la colère céleste par ses pleurs, qui craigne enfin, quand il a été luimême si rigoureux, de ne plus trouver d'indulgence. Non, son indigne sagacité pour découvrir les vices , et son habileté pour en faire ressortir la honte , son avidité pour recueillir les calomnies , et son empressement à les répandre , et toutefois , si on le contredit, l'abandon soudain des assertions les plus odieuses, et l'oubli des plus injurieuses imputations: en un mot, le naturel , et pour parler ainsi , la simplicité de sa malice , tout montre qu'il est parvenu à cet endurcissement fatal qui le rend inacessible à la confusion et au remords. Ses médisances ne lui coûtent pas un regret , et ne sont pour lui qu'un langage journalier et sans conséquence; son cœur, ainsi qu'un vase rempli d'une liqueur funeste , laisse les discours malins couler de ses lèvres sans scrupule comme sans précaution : tantôt c'est une rumeur incertaine que le médisant transforme sans examen en un fait incontestable, pour répandre sur la vertu la plus pure des doutes et des soupçons; tantôt c'est un seul mot, naïf au premier aspect, qu'on dirait plein d'innocence, mais qui va préparer la ruine d'une haute fortune, ou imprimer la honte sur une éclatante réputation. Que dis-je! comment serait-il averti de sa faute par le remords ? Souvent c'est même sans élever la voix qu'il a le secret de médire. S'il faut encourager de caustiques bons mots, la médisance sera dans son sourire; s'il faut appuyer des défiances outrageantes, la médisance sera dans son regard ; s'il faut laisser à la satire un libre cours , la médisance sera dans l'indifférence et l'immobilité de ses traits.
Mais comment ne trembleriez-vous pas pour votre salut, quand vous voyez que votre cœur est arrivé à suivre sans remords un penchant que condamnent également l'esprit de l'Evangile, l'intérêt de la religion , la voix de l'humanité? L'esprit de l'Evangile : quelle est la loi que Jésus-Christ est venu porter à la terre , sinon une loi de charité ? de quel précepte a retenti plus souvent son école que du précepte delà charité? à quel signe prétend-il qu'on nous reconnaisse pour ses disciples, si ce n'est à la charité ? Quoi! celui qui ne montre que commisération pour les faibles, que tendresse pour les pécheurs, ne renversera pas votre inexorable tribunal ! Quoi! celui qui vous commande de faire du bien à vos ennemis souffrira-t-il que, sans pitié, vous poursuiviez un homme contre lequel vous ne pouvez pas même alléguer l'horrible excuse
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de la haine? Ou déchirez l'Évangile, ou trembles en y lisant à chaque page la condamnation de votre mi pitoyable médisance.
L'honneur de la religion : car si les impies affectant d'oublier quels préceptes de douceur et d'amour muluel la religion donne à ses enfans, et quelles pacifiques maximes elle fait sans cesse descendre de la chaire évangélique, osent insolemment lui imputer un esprit d'aigreur et de discorde, où trouvent leur prétexte ces indignes calomnies, sinon dans votre conduite, vous que l'on voit peut-être allier une apparente fidélité pour l'Evangile avec la transgression publique d'une loi qui sert de fondement à sa céleste
morale ? -
Enfin, la voix de l'humanité : ménagez votre frère, souvenezvous du limon dont il fut pétri, et accordez à l'humaine fragilité quelque pitié et quelque indulgence. Hélas! tandis que ses faiblesses sont l'objet de vos censures, de vos risées et de vos mépris, qui sait si le premier il ne s'accuse pas avec plus de rigueur encore ; qui sait si, pénétré de confusion et de repentir, il ne conjure pas son Dieu chaque jour de briser de coupables liens; si, par de fervens soupirs, il ne sollicite pas son pardon ? Ses pleurs l'ont obtenu peut-être; faut-il qu'il ne trouve que vous d'inexorable, et que vous soyez le seul que sa douleur ne peut fléchir! (Le même.)
Grandeur du crime de ceux qui médisent par haine.
Si c'est un grand crime de médire sans aucune inimitié particulière , que celui-là entende quel est son péché qui joint le crime de la haine à celui de la médisance. Et toutefois , pour ne pas omettre entièrement cette cause de la médisance, disons-en seulement ce mot : L'une des plus grandes obligations du Christianisme, c'est de bénir ceux qui nous maudissent : Maledicimur^ et benedicit/ius l : « On nous maudit et nous bénissons. » Si bien que quand nous ne nous serions jamais crus obligés à dire du bien de l'un de nos frères, il faudrait faire cet effort sur nous, lorsqu'une inimitié nous divise, ou du moins n'en dire aucun mal. Car, il n'y a jamais tant d'obligation de résister à la passion que lorsqu'elle est née; de sorte qu'il n'est rien de plus criminel que de songer à l'entretenir dans Le temps qu'il faut travailler à l'étouffer.
Le Fils de Dieu défend de se coucher sur sa colère, de peur que les images tristes et fâcheuses que l'imagination nous représente dans la solitude pendant la nuit, lorsque nous ne sommes plus
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divertis par d'autres objets, n'aigrissent notre plaie. Plus donc la passion est forte, plus il faut se raidir contre elle. Le médisant fait tout au contraire; il s'échauffe en voulant échauffer les autres, il s'anime par ses propres discours, il grave de plus en plus en son cœur l'injure qu'il a reçue; à force de parler, il croit tout-à-fait ce qu'il ne croyait qu'à demi : ainsi il s'irrite soi-même. D'ailleurs, il ferme de plus en plus la porte à toute réconciliation , et il exerce la plus lâche de toutes les vengeances ; puisque, s'il ne peut se venger autrement, il montre que sa haine est bien furieuse, par le plaisir qu'il prend de déchirer en idée celui qu'il ne peut blesser en effet; et s'il a d'autres moyens de se satisfaire, il fait voir l'extrémité de sa rage en ce qu'il n'épargne pas même celui-ci, et qu'il croit que les effets ne suffisent pas s'il n'y joint même les paroles. C'est ce que j'avais à dire contre celui qui médit par un désir de
vengeance.
La véritable médisance consiste en un certain plaisir que l'on a à entendre ou à dire du mal des autres sans aucune autre raison particulière. Recherchons- en la cause; il y a sujet de s'en étonner. Les hommes sont faits pour la société; cependant ce plaisir malin que nous sentons quelquefois malgré nous dans la médisance, fait bien voir qu'il n'y a rien de plus farouche, ni de moins sociable que le cœur de l'homme. Et Tertullien a raison de dire : « Que « l'on ment avec plus de succès en forgeant des calomnies cruelles « et atroces, et que l'on croit plus aisément un mal faux qu'un « bien véritable : » Felicius in acerbis atrocibusque mentit nr ,... facilius denique falso malo quant vero bono creditur. De là paraît le plaisir, comme naturel, que nous prenons à la médisance .La cause est qu'en effet nous étions faits pour une sainte société en Dieu et entre nous. La paix, la concorde, la charité devaient régner parmi nous, parce que nous devions nous regarder, non point en nousmêmes, mais en Dieu; et c'est cela qui devait être le nœud sacré de notre union.
Le péché a détruit cette concorde en gravant en nous l'amour de nous-mêmes. C'est l'orgueil qui nous désunit, parce que chacun cherche son bien propre. L'Ange et l'homme, n'ayant pu souffrir l'empire de Dieu, ne veulent pas ensuite dépendre des autres. Chacun ne veut penser qu'à soi-même, et ne regarde les autres qu'avec dessein de dominer sur eux : voilà donc la société détruite. Il y en a quelque petit reste; car, nous avons naturellement une certaine horreur de la solitude. Mais lorsque nous nous assemblons, nous ne pouvons nous souffrir; et si les lois de la civilité nous obligent
à dissimuler et feindre quelque concorde apparente, qui pourrait lire dans nos cœurs avec quel dédain avec quel mépris nous nous regardons les uns les autres, il verrait bien que nous ne sommes pas si sociables que nous pensons être; et que c'est plutôt la crainte et quelque considération étrangère qui nous retiennent qu'un véritable et sincère amour de société et de concorde. Qui le fait, sinon l'amour- propre , le désir d'exceller? ainsi que dessus. C'est la cause de la médisance et du plaisir que nous y prenons : nous voulons être les seuls excellens, et voir tout le reste au dessous de nous.
Et pour toucher encore plus expressément la cause de ce vice si universel, c'est une secrète haine qui vient de l'envie que nous avons les uns contre les autres, ce n'est pas un noble orgueil. De là ce plaisir malin de la médisance; il ne faut qu'une médisance pour récréer une bonne compagnie: de là la moquerie. Nous prenons plaisir de nous comparer aux autres, et nous sommes bien aises d'avoir sujet de croire que nous sommes plus excellens. Voilà la cause de la médisance, l'envie $ cause honteuse et qu'on n'ose pas avouer, mais qui se remarque par la manière d'agir. L'envie est une passion basse, obscure, lâche : il y a un orgueil qu'on appelle noble, qui entreprend les choses ouvertement; lenvie ne va que par des menées secrètes. Ainsi le médisant; il se cache. L'envie est une passion timide, qui a honte d'elle-même, et ne craint rien tant que de paraître. Ainsi le médisant; il ronge secrètement. Saint Chrysostôme dit que : « La médisance imite la servante qui « prend à la dérobée les effets de son maître; ou semblable au vo- « leur qui, étant entré dans une maison, considère attentivement « tout ce qui s'y trouve, pour voir ce qu'il pourra emporter; elle ■ observe avec soin ce qu'elle pourra enlever à la réputation de « celui dont elle est jalouse, et ensuite elle se cache. » L'envie n'a pas le courage assez bon pour chercher la véritable grandeur, mais elle ne tache de s'élever qu'en abaissant les autres. Le médisant de même : il diminue, il biaise, il ne s'explique qu'à demi mot, par des paroles à double entente; s'il parle ouvertement, il prend de beaux prétextes: combien honteuse est donc cette passion! (Bosse v: , Sur la Médisance.)
Artifices du démon pour nous faire commettre la médisance.
Quand le démon s'attache à surprendre un homme, il s'étudie <1 abord à découvrir à quel vice il est le plus porté par sa nature, alin qu'il ne souhaite pas même de se délivrer d'une captivité qui
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lui sera agréable; car cet ennemi si fin et si rusé connaît bien de quels liens il doit se servir pour nous tenir en servitude, ne doutant pas que, s'ils nous étaient pénibles, nous ne fissions promptement effort de les briser pour nous remettre en liberté.
Personne ne connaît quels sont les liens que le démon lui prépare ; et nous sommes semblables à des gens ivres qui, étant remplis de vin, ni n'aperçoivent les cordes dont on est prêt de les lier, ni ne sentent quand on les lie.
Quand on entend dire du mal d'un homme de bien, ou se moquer de la vérité, sans rien répondre pour la défense de l'un ou de l'autre, ce silence n'est-il pas bien criminel? Car, en écoutant ces médisances ou ces railleries, sans reprendre celui qui les fait, on a lieu de croire qu'on les approuve comme si elles étaient vraies. C'est pourquoi Dieu les condamnera tous deux à la même peine , l'un pour avoir dit le mal , l'autre pour l'avoir écouté.
Gardons-nous de mépriser les fautes mêmes qui nous semblent les plus légères ; car nous voyons qu'encore qu'un oiseau qui a donné dans, un filet n'y soit souvent retenu que par un ongle, toute la vigueur et la légèreté de ses ailes n'est pas capable de l'en retirer; et qu'ainsi, bien que tout son corps soit comme libre et hors du filet, tout son corps néanmoins s'y trouve pris. (Saint Ephrem.)
Fuir la médisance.
Ne parlez jamais mal de personne , et ne prenez jamais plaisir à entendre la médisance déchirer vos frères; car si vous y preniez plaisir, vous participeriez au péché du médisant. Ne fissiez-vous qu'ajouter foi à ce que vous en avez entendu dire, vous ne seriez point exempt de faute , parce que la prudence vous défend de croire au mal qu'un médisant prend plaisir à dire de votre frère. Rien n'est plus funeste ni plus odieux que la médisance. C'est un démon qui ne vit heureux qu'au sein des troubles et des tempêtes. La paix lui est insupportable ; la guerre, les discordes, les haines, ont seules pour lui des charmes. (Saint Hermas, pasteur, Mand. IL)
Péroraison.
Fuyons donc, Chrétiens, un vice dont les causes sont si honteuses et les effets si pernicieux. Puisque c'est à la charité qu'on
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doit nous reconnaître pour les disciples de Jésus-Christ, montrons par notre conduite que nous pouvons sans rougir porter un nom si glorieux. Ne parlons du prochain que pour exalter ses vertus ou pour le défendre contre ceux qui voudraient l'attaquer ; et si quelquefois nous étions tentés de parler des fautes d' autrui, pensons à nos défauts , pensons à nos misères, et puisque l'orgueil est la principale cause de la médisance, soyons humbles , afin que notre humilité et notre indulgence pour nos frères nous fassent obtenir du Seigneur un jugement favorable.
Adoucissons par l'indulgence mutuelle les maux inséparables de la vie, et n'aigrissons point nos douleurs par d'injustes reproches et d'odieuses récriminations. Appelés aux mêmes espérances et placés ensemble dans cette barque mystérieuse que Jésus-Christ a lancée sur la mer périlleuse du monde, nous entendons autour de nous sans cesse mugir les flots et sans cesse gronder les orages. Navigateurs imprudens , n'aggravons pas nos périls par nos dissensions intestines; mais, unis par une étroite charité, prêtonsnous un mutuel appui pour éviter les écueils et braver les tempêtes, et méritons d'arriver ensemble au port du salut éternel. Ainsi soit-il. (M. Borderies.)
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