PLAN ET OBJET DU TROISIÈME DISCOURS SUR LA MÉDISANCE
EXORDE
ISonne bene dicimus nos quia Samaritanus es tu , et dœmonium habes?
N'avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain , et que vous êtes possédé du démon. [Jean, ch. 8.)
Ce n'est guère l'usage, dans un certain monde, de se faire en face de pareils reproches, ni d'outrager personne d'une manière si grossière. Les passions y sont plus civilisées que parmi le menu peuple, quoique au fond elles ne soient pas moins vives: les sentimens y sont les mêmes; le langage est diffèrent. On ne va pas , par un emportement outré, déclarer à chacun tout le mal que l'on pense de lui ; on se contente de l'insinuer adroitement aux autres dans des entretiens paisibles; et, s'il sied mal dans les compagnies de se prendre de parole avec les présens , la bienséance qui y règne n'empêche pas de médire des absens.
Cette méthode de s'entre- déchirer, pour être plus en vogue et plus en crédit dans le monde , est-elle moins condamnable devant Dieu? Sera-t-il plus permis de décrier sourdement le prochain que de l'attaquer ouvertement? Le feu qui brûlera les langues injurieuses épargnera-t-il les langues envenimées ? et le Juge souverain, vengeur si rigoureux de l'insulte , laissera-t-il donc la médisance impunie? Le caractère lâche et malin de ce vice ne le rend-il pas moins excusable, et ne devrait-il pas nous le rendre plus odieux ?
Cependant vice étendu par le nombre des coupables! car, hélas! qui ne médit pas du prochain? Le spirituel et le simple, le dévot et le mondain, l'ecclésiastique et le séculier; chacun a son style de médire, c'est là le vice dominant de nos jours. Vice infini
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dans son objet! car de qui et sur quoi ne médit-on pas ? L'esprit et la naissance, le mérite et la fortune, les supérieurs et les égaux; ceux qu'on regarde comme ennemis, et ceux qu'on traite d indifférens : tout est soumis à la malignité delà censure; rien n'est hors de la portée de ses traits. Yice dangereux, surtout par rapport à ses circonstances ! car avec quelle facilité ne médit-on pas? souvent sans penser, sans vouloir, sans sembler même médire. Arrêtons-nous à ce dernier trait qui réunit tous les autres, et qui va partager ce discours, où j'entreprends de combattre ces médisans qui ne croient pas l'être.
Car il y*a différentes manières de médire : on médit à découvert et sans déguiser la médisance : ce sont des médisances grossières que l'on s'impute; mais on médit finement et avec art: ce sont des médisances délicates que l'on se pardonne, et dont on se fait honneur. On médit avec emportement et sans garder de mesures : ce sont des médisances outrées où la passion éclate, et dont on se juge coupable ; mais on médit tranquillement et de sang-froid: ce sont des médisances modérées, où les bienséances, où les règles se gardent, et dont on ne se fait pas un crime. On inédit à mauvaise intention, et pour faire tort au prochain : ce sont des médisances odieuses que l'on condamne; mais on médit par un principe de zèle, et pour soutenir les intérêts de Dieu : ce sont des médisances charitables dont on se sait bon gré, et que l'on met au nombre de ses vertus.
Les premières sont les médisances des gens desprit ; les secondes sont les médisances des honnêtes gens; les troisièmes sont les médisances des gens de bien. Or, voici ce que j'avance pour détromper ces trois sortes de personnes. Plus il y a d'esprit et d'artifice dans la manière de débiter la médisance, plus la médisance est dangereuse; moins il y a d'emportement et de passion contre celui dont on médit, plus la médisance est cruelle; plus il y a de faux zèle et de piété apparente dans celui qui médit, plus la médisance est funeste.
Appliquez- vous, Chrétiens, à ces trois vérités; et, pour les éclaircir, supposons d abord ce grand principe de morale avec saint Bernard, que la médisance nuit toujours à trois sortes de personnes : à celle qui l'écoute, à celle qu'elle attaque, et à celle qui l'a dit : Gladùu triceps lingua detractoris. Ce principe posé , je dis que les médisances fines et délicates sont les plus dangereuses à ceux qui les écoutent; que les médisances modérées et raisonnables sont les plus cruelles à ceux qu'elles attaquent; que les me-
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disances zélées et charitables sont les plus funestes à ceux qui les débitent : voilà mes trois propositions; vous en verrez les preuves dans la suite de ce discours, après que nous aurons imploré le secours de Dieu, à qui seul, dit le Sage, il appartient de régler nos paroles : Domine est gubernare linguam 1. Demandons-lui cette grâce par l'intercession de sa sainte Mère. Ave. ( Le P. Segaud , Sur la Médisance.}
Les médisances fines et délicates sont les plus dangereuses à ceux qui les débitent.
La première espèce de médisans, qui ne se font pas grand scrupule de l'être , ce sont des médisans agréables , qui médisent avec esprit, qui raillent finement, qui savent orner et polir leurs traits, les subtiliser avec art, les lancer avec adresse; car pour ces médisans grossiers qui se déchaînent ouvertement contre le monde, tout le monde les condamne, et ils se condamnent assez eux-mêmes. La politesse et le raffinement du siècle ont banni du commerce des honnêt-es gens ces impétueuses fureurs , on les regarde comme des accès de frénésie : ce n'est presque plus là qu'un vice populaire. Pour ceux dont je parle, médire est un jeu dont ils se font honneur, et non pas un vice dont ils rougissent; parce que leurs médisances enjouées plaisent à tous ceux qui les écoutent; que ceux qu'elles offensent ne les entendent pas, et que le plaisir qu'elles donnent détournent l'attention du mal qu'elles font. C'est cependant par l'endroit même qu'ils se jugent innocens que je les trouve plus coupables; je veux dire par l'approbation qu'ils se gagnent, par les applaudissemens qu'ils s'attirent , par le plaisir et la satisfaction qu'ils procurent ; parce que l'agrément dont ils assaisonnent la médisance la rend et plus propre à être écoutée, et plus prompte à se répandre : deux sources intarissables de péchés. Car c'est en fait de mœurs une erreur bien grossière, et cependant bien commune, de s'imaginer que celui dont on médit est le seul , le premier, ou le plus offensé : c'est bien peu connaître la malignité de la médisance, fatale à plusieurs, quoique préparée contre un seul: nuisible, avant tout autre, à quiconque la sert, et plus mortelle encore à ceux qu'elle flatte qu'à celui qu'elle blesse. La médisance n'est qu'un trait, il est vrai ; mais ce trait ne peut faire une plaie sans causer plus d'une mort : l'honneur qu'elle ravit au prochain , quoique plus cher que tous les trésors , n'est que
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le dernier et le moindre de ses coups; elle n'en vient là qu'après avoir étouffe dans tous les cœurs qui la reçoivent et qui l'approuvent, la charité et la grâce, plus considérables que l'honneur, et plus précieuses que la vie. C'est donc par le nombre de ses approbateurs, par l'impression qu'elle fait sur les esprits, par le consentement qu'elle obtient des cœurs, par la complaisance qu'elle y produit, qu'il faut d'abord juger de sa malice et des ravages quelle cause. Selon cette règle, n'est-il pas évident que plus la médisance est assaisonnée de sel et d'esprit, plus elle est dangereuse à ceux qui l'écoutent?
Car, en premier lieu, cet art ingénieux de médire cache habilement à l'auditeur les vices odieux du détracteur, dont il rougirait de se rendre complice. Toute médisance, de quelque manière qu'on la déguise, est toujours intempérance de langue, malignité d'esprit, corruption de cœur, bassesse d'ame : voilà les vices affectés aux médisans. Qu'il médise avec tout l'agrément imaginable, il n'en dit pas moins ce qu'il ferait mieux de taire; dès là c'est un imprudent. Il n'en parle pas moins au désavantage du prochain : par là il se déclare sa partie, son ennemi: il l'accuse en son absence, et instruit son procès à son insu; en cela il est lâche, il est traître. Il suscite contre lui des juges pour le condamner sans l'entendre : c'est être corrupteur. Nulle belle qualité ne peut effacer de si honteuses taches; et quand on s'en aperçoit, dit le Sage ? on sent naturellement de l'aversion pour quiconque est atteint de ce vice: Abominatio hominum detractor^.
Que fait donc le médisant habile pour mettre à couvert son honneur en attaquant celui des autres? Comme le serpent, pour mordre sans bruit, il se glisse sous des fleurs; sous des manières enjouées qui plaisent; sous un air riant qui réjouit, sous des expressions vives qui brillent, sous des tours ingénieux qui ravissent : c'est-à-dire, hélas ! qu'il cache ses pièges mortels sous des appâts trompeurs : Si mordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet. qui occulte detrahit 2.
Le venin est le même dans la bouche du médisant sérieux, et dans celle du médisant agréable. C'est toujours, selon l'expression de Job, la moelle de l'aspic, et le fiel de la vipère, qui distille de leurs lèvres empoisonnées : Caput aspidis et lingua rvipcrœ 3. ite la différence, c'est que de celle-ci il coule plus doucement; il s insinue plus subtilement, il passe plus imperceptiblement dans
1 Prov., xxiv, 9. — * Eccl., x, 1 1 . — s j^ xx> \Qt
les esprits. Ses discours ne sont rien moins que ce qu'ils paraissent : rien de plus doux à les entendre ; à les approfondir rien de plus funeste: ils flattent l'oreille, dit le Prophète, mais ils tuent les âmes : Molliti sunt sermones , et ipsi sunt jacula l.
Au moment qu'on les écoute, on ne pense qu'aux charmes qu'ils présentent : ce n'est, dit-on, que vivacité d'imagination, finesse d'esprit, naïveté de sentimens, fluidité de discours, politesse de langage : on regarde ceux qui emploient de si riches talens à divertir tour à tour une partie des hommes aux dépens de l'autre, à bien choisir leurs personnages, à les mettre à propos sur la scène, comme d'heureux génies pour le théâtre du monde, propres à faire les délices de la société. Mais si , au sortir de ces conversations charmantes, on en découvrait les déplorables suites; si l'on voyait en un instant les péchés du médisant transmis aux auditeurs, jugemens pervers, malignes interprétations, antipathies secrètes, injurieux mépris du prochain ; les dépouilles de son honneur partagées entre eux , et sa réputation devenue leur butin , la charité bannie de leur cœur, et l'iniquité triomphante dans leurs âmes; sans doute que les délices de la société en deviendraient bientôt l'horreur : Abominatio hominum detractor 2.
Autre artifice delà médisance fine et délicate. Non seulement elle cache les principes vicieux qui engagent à la dire, mais encore elle flatte les penchans malheureux qui portent à l'écouter : la curiosité, l'orgueil, la jalousie. Il est difficile de décider lequel de ces trois vices a le plus de part à 1 attention que l'on donne au médisant. Ce qui est certain , c'est que la médisance faite avec esprit remue tous les ressorts à la fois avec adresse.
Si c'est curiosité qui cause la démangeaison d'entendre médire; quoi de plus propre à l'exciter que ces petits mots jetés en passant sur les défauts d autrui , et qui, donnant à la médisance un air de mystère, ou une apparence de nouveauté, redoublent la passion qu'on a de s'en instruire? Quoi de plus capable de l'enflammer que ces propos interrompus , ces récits commencés, ces histoires abrégées exprès , pour se faire demander ce que l'on feint de vouloir taire? Quoi de mieux inventé, pour la satisfaire, que ces gestes expressifs, ces ris malins, ces clins d'oeil diserts, ces tons éloquens, ces réticences mêmes affectées, qui valent seuls des satires entières, et qui donnent plus à penser qu'on n'en pourrait dire. Hélas! n'at on donc pas assez de pente à savoir le mal? Faut-il que l'art se-
• Ps., uv, 22. — 2 Prov , xxiv, 9.
coude encore ici la nature, et que tant de dangereux stratagèmes conspirent à piquer une curiosité criminelle?
Si c'est orgueil qui lait qu'on prête l'oreille à la médisance, parce que, dans la critique d autrui, chacun croit entrevoir 1 éloge de ses vertus, quel surcroît de vanité n'inspire pas cette manière adroite de médire, dont tout l'esprit consiste, non pas tant à en montrer qu'à en faire trouver? cette affectation de se servir d'expressions doubles et malignes, afin qu'on s'applaudisse d'en rencontrer d'abord le véritable sens ; ce soin d'envelopper la raillerie, pour qu'on ait la gloire de l'entendre à demi mot ; cet art de mêler aux faits nouveaux des allusions aux aventures passées, à dessein de réveiller agréablement l'esprit et la mémoire ; cette habileté à jeter, comme au hasard, certains traits, ce semble, échappés, mais faits exprès pour laisser aux autres la gloire de les recueillir, de les achever, de les embellir, de les faire valoir comme leur propre ouvrage ? Non , je ne pense pas qu'aucun autre démon soit plus ingénieux à tenter, ni qu'il connaisse mieux le faible de l'esprit humain : esprit si vain qu'il aime mieux renchérir et raffiner sur une médisance étrangère que de paraître ne pas saisir d'abord tout ce qu'elle peut avoir de spirituel et de fin.
Si c'est enfin jalousie qui rend attentif au mal qu'on entend dire de ses semblables , n'est-ce pas pour elle une double félicité de les voir avilis et méprisés par des gens d'esprit ? Est-il régal plus cbarmant, par exemple, pour un homme enflé de sa naissance, mais mécontent de sa fortune, que ces romans historiques, que l'on fait tous les jours de la plupart des fortunés du siècle ? Est-il harmonie plus délicieuse pour une femme piquée, de se voir effacée dans le monde, que ces malignes ironies qui mettent au jour les défauts de celles qui y brillent avec éclat? Est-il un triomphe plus flatteur pour les libertins et les impies que ces plaisantes satires où l'on se joue tous les jours des dévots? Qui doute que la médisance ne soit complice de tous ces vices dont elle s'appuie, et qui s'appuient d'elle à leur tour? Mais qui peut en compter le nombre ou en faire le détail? Dans une nombreuse compagnie, où la fine médisance se débite avec succès, que d'esprits mal p.é- \t nus, que de cœurs mal disposés à l'égard du prochain! Médire en leur présence, c'est d'abord se liguer avec eux; c'est entrer dans leur querelle; c'est leur prêter des armes; c'est concourir à tous leurs sentimens de haine, d'envie, de colère : et plus on médit finement, plus on les flatte, plus on les sert, plus on les contente.
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Mon Dieu! c'est là un de ces abîmes d'iniquité, où l'esprit humain se perd quand il veut les sonder: c'est ce péché universel que saint Jacques appelle un monde, ou plutôt un chaos dépêchés: Unwersitas iniquitatis *. C'est celui de tous les crimes sur lequel saint Augustin , après sa conversion, ne pouvait se calmer: Seigneur, disait ce saint pénitent, vous entendez les soupirs que pousse mon cœur, et vous voyez les larmes que versent mes yeux sur les désordres de ma langue : Tu nosti de hac re gemitum cordis , et flumina oculorum: Et je ne sais si mes soupirs et mes larmes suffisent pour les effacer : je crains les plaies secrètes que mes malignes médisances ont faites à ceux à qui elles voulaient plaire : Timeo occulta mea. Je ne les connais pas, ces maux cachés,* mais, ô mon Dieu ! vous les connaissez : Timeo occulta mea quœ norunt oculi tui, meiautem non. Je ne manque pas de lumières pour juger de la malice de tous les autres péchés , et pour celui de la langue , j'avoue que c'est un poison si subtil que j'en ignore les effets : Est qualiscumque in aliis mihi facilitas explorandi me, in hoc pêne nulla. Ainsi parlait ce saint docteur; et vivement frappé des funestes suites qu'une médisance enjouée produit dans les âmes de ceux qui i'écoutent , pour la bannir des repas qu'elle a coutume d'assaisonner 5 dans le lieu même où il traitait ses amis, il avait fait graver un anathême contre elle , comme contre un crime des plus scandaleux : Quisquis amat dictis absent uni rodere vitam , hanc mensam vetitam noverit esse sibi. Voilà cependant le péché que l'on commet sans honte , et que l'on se pardonne sans peine.
Troisième artifice de la médisance fine et délicate : non contente de cacher les vices du médisant et de flatter ceux de l'auditeur, elle affaiblit tous les moyens que la charité prescrit pour en arrêter le cours : correction charitable, détours ingénieux, morne silence; nul n'est exempt, dans l'occasion, de prendre quelqu'un de ces préservatifs contre le poison de la médisance. Celui à qui l'âge , le rang, le caractère donnent autorité sur le médisant, doit le faire taire , et lui remontrer charitablement le préjudice qu'il porte au prochain, et le mal qu'il se fait à lui-même. Mais, hélas ! où sont de nos jours ces généreux défenseurs de la charité, qui osent, comme dit David, s'opposer aux ennemis qui la combattent? Où sont ceux qui savent, à son exemple , opposer l'estime au mépris , la louange au blâme, et le zèle d'un bon cœur au jeu d'un malin esprit? Ah! cet office charitable est d'autant plus rare qu'il est
Jacob, ni, 6,
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plus périlleux de l'exercer, surtout contre une langue maligne: son crédit fait trembler la plus respectable autorité. Les diseurs de bons mots sont devenus les maîtres, ou plutôt les tyrans des compagnies : ils y ont pour eux, dit le Sage, le suffrage des rieurs, dont le parti, le plus nombreux et le plus fort, les rend toujours terribles : Terrlbilis in cwitate homo linguosus l. On n'aime point à se commettre avec des gens qui sortent toujours victorieux du combat : l'on a même pour maxime qu'il n'est pas prudent de se mesurer avec eux ni de se servir contre eux de ses avantages; un bon mot les venge de tout; on craint de s'attirer quelque trait qui demeure,- et l'on espère s'en mettre à couvert par un peu de complaisance ; c'est ce qui trompe : l'approbateur du médisant en devient à son tour, quand il est absent, le jouet et la victime. Cependant cette crainte et cette espérance empêchent tous les jours ceux qui par leur supériorité en ont l'obligation et le pouvoir de lui résister en face, de lui fermer la bouche, comme faisait Job,* de désarmer sa rage, et d'arracher de ses dents envenimées la proie qu'il déchire: Conterebam molas inîqui, et de dentibus illius auferebam prœdam -. Pour les égaux, ils doivent s'y prendre autrement: opposer le stratagème à l'artifice , détourner adroitement le discours, et, par un prompt changement de sujet, rendre l'entretien, de criminel, innocent. Est-il donc si aisé de rompre ainsi le cours d'une raillerie fine, et de donner le change à un médisant agréable ? Le coup qu'il porte est sitôt frappé, et il l'accompagne de tant de grâces qu'il est toujours trop tard de le parer, et très difficile de s'en défendre. Une parole renferme souvent tout le poison; et les idées qu'elle présente satisfont l'esprit et le cœur si promptement, s'y gravent si vivement, s'y impriment si profondément, qu'on ne peut presque plus les en distraire. C'est, au sentiment d'un saint Père , de ces subtiles détracteurs dont parlait Jérémie, quand il les comparait aux plus venimeux de tous les serpens, dont le simple souffle empoisonne, et contre qui ne peut rien la voix du plus habile ,çâ*-hanteur : Mittam volis serpentes , quibus non est incantation, (Le même.)
Les médisances modérées sont les plus cruelles à ceux qu'elles attaquent.
La médisance modérée ne manque pas de beaux prétextes pour colorer son injustice : elle trouve mille raisons qui semblent
* Eccli., ix, 23. — 2 Job, *xix, 17. — "" Jerem., vu', 12.
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démontrer son innocence ou du moins diminuer sa malice: la vérité du récit, la notoriété du fait, la légèreté de la matière, la confidence du secret, mais surtout cet éloignement de l'emportement et de la passion sur lequel elle s'appuie, comme sur un témoignage invincible quelle ne veut ni ne peut nuire : attachons-nous d'abord à ce spécieux caractère de fausse douceur et de feinte modération dont elle se pare pour faire son apologie, et dont je vais me servir pour faire sa condamnation.
Vous médisez de vos frères, et vous en publiez les défauts. Estce récrimination ? est-ce vengeance ? Non , dites-vous : ils ne m'ont jamais fait de mal, je ne leur en veux point, et je n'ai nul sujet de m'en plaindre. Vous diminuez l'estime qu'on en a , et vous en rabaissez à tout propos les avantages. Est-ce dépit? est-ce jalousie? Point du tout : je n'envie point leur réputation, et je ne prétends point m'élever sur leur ruine. Vous ne sauriez souffrir qu'on lts loue, et par un silence médisant vous démentez tout le bien qu'on en dit. Est-ce antipathie d'humeurs? est-ce au moins indifférence? Nullement :<je les vois, je les entretiens, je vis avec eux. Ah! c'est donc inhumanité, barbarie : et cette guerre que vous leur faites leur est d'autant plus cruelle quelle leur est et plus difficile à prévoir, et plus dure à supporter : deux réflexions bien touchantes.
Les traits imprévus sont les plus perçans; les coups auxquels on s'attend, et que l'on brave, sont toujours moins à craindre , dit saint Grégoire : Minus jaculaferiunt quœprœvide/itur.De là, jugez de votre malice, vous qui vous croyez moins médisans parce que vous l'êtes avec plus de retenue et moins d'éclat. Ceux que vous blessez par vos mauvais rapports ne sont point en garde contre vous : ils ne vous comptent pas au nombre de leurs persécuteurs, et souvent vous vivez avec eux dans une parfaite intelligence. Nulle rupture n'a précédé les mauvais offices que vous leur rendez; nulle marque d inimitié ne les accompagne. La manière même dont vous les desservez leur nuit, et les perd sans vous faire connaître. Ce ne sont point d'atroces invectives que vous publiez contre eux, ni d'odieux caractères où vous les dépeignez sous les plus noires couleurs : un déchaînement pareil ferait du bruit, et viendrait bientôt à leurs oreilles. Ce sont de simples mémoires que vous donnez de leur vie; de simples ébauches que vous faites de leur portrait, selon que l'occasion s'en présente. Et parce que vous ne dites pas tout le mal que vous pourriez dire; parce que vous savez mesurer et dérober vos coups; parce que vous ménagez ceux que vous déchirez, de peur qu'ils ne s'en aperçoivent et qu'ils ne crient, vous pré-
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tendez encore leur faire grâce. Eh quoi ! ignorez-vous , dit saint Léon, que les ennemis couverts sont les plus à craindre ? Plus périculi est in insidiatore occulto, quam in hoste manifesto. Doutez-vous que les plaies cachées ne soient les plus mortelles? et faut-il tant de raisonnement pour vous convaincre qu'en fail de maux le plus grand est celui contre lequel il n'y a ni remède ni précaution 2. Or, les lois humaines, si sévères à punir les médisances outrées et publiques, telles que sont les discours outrageux et les libelles diffamatoires, ne donnent point d'action contre les me'disances modérées et secrètes : elles les mettent au rang des crimes que Dieu seul peut-connaître et venger; et ceux qui les font, au nombre des ennemis invisibles, c'est-à-dire des démons dont ils sont les organes et les suppôts. C'est l'idée que l'Ecriture et les Pères nous donnent de ces honnêtes médisans : esprits désespérément malins et profondément cachés, qui nuisent, comme les démons dans les ténèbres , et par pure malignité ; mais qui nuisent à l'honneur, le seul de tous les biens auquel les démons ne sauraient attenter par eux-mêmes.
Médire donc avec emportement et par passion, c'est pécher en homme ; mais médire tranquillement et de sang-froid, c'est pécher en démon : c'est vomir de sa bouche les feux de l'Enfer ; c'est livrer sa langue à Satan, et lui en faire comme un char de triomphe. Or, tout ce qui lui appartient, tout ce qui vient de lui, tout ce qui lui sert, a pour caractère la fraude jointe à la malice, et par conséquent la cruauté. Aussi Dieu, dans l'Ecriture, semble-t-il oublier toutes les autres espèces de médisances, pour éclater contre celleci : Sedens adversus fratrem tuum loquebaris , et advenus filium matris tuœ ponebas scandalum *. C'est à vous surtout à qui j'en veux, détracteurs inhumains! vous qui, contre les lois de la justice et de la bonne foi, armiez vos langues dans la paix la plus profonde, et qui opprimiez en secret ceux pour qui vous sembliez au moins neutres en public. Vous ne pouvez vous excuser sur le trouble de la raison, sur l'impétuosité de la passion, sur la violence de la tentation; vous étiez alors calmes, modérés et tranquilles : Sedens ; ceux que vous attaquiez n'étaient ni des ennemis, ni des concurrens, ni même des étrangers : Adversus fratrem tuum\; ils vous étaient unis par les engagemens de la religion et de la charité; par les nœuds du commerce et de la société, souvent même par les liens du sang et de la nature : Adversus Jdium matris tuce,
1 Ps. xux, 20.
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Il vous en coûtait bien peu pour les détruire : pouvaient-ils se défendre contre vous? Avaient-ils même lieu de s'en défier? Hé» las! ils vivaient avec vous en toute assurance, et ne voyaient pas derrière eux les traîtres filets que leur tramait votre langue médisante : Ponebas scandalum. Les traits mitigés dune médisance paisible sont donc d'autant plus cruels qu'ils sont, premièrement, plus difficiles à prévoir, et, en second lieu, plus durs à supporter.
J'en atteste le Sauveur du monde même; tant qu'il ne fut accusé, décrié, calomnié que par ses ennemis publics et déclarés , il ne dit mot ; mais quand il se vit baisé des mêmes lèvres qui venaient de le vendre et le trahir, il ne put s'empêcher d'éclater et de se plaindre. Ah! mes frères, tous ces détracteurs modérés et ces honnêtes médisans, aies bien examiner de près , sont autant de Judas et de traîtres : on les voit tous les jours embrasser en public ceux qu'ils déchirent en secret; mordre et caresser presqu'au même instant; joindre de bien près les complimens aux médisances ; d'une langue teinte de fiel et de poison, faire couler le miel et l'encens, et engager ceux qu'ils perdent d'honneur à leur rendre encore mille actions de grâces. Ah! il ne faut avoir nul sentiment d'humanité pour ne pas avoir horreur d'une si noire perfidie. Cruel ! au moment que vous passez de vos feintes caresses à vos discours médisans, n'entendez-vous pas une voix plaintive qui s'élève au fond de votre cœur, et qui vous dit ce que David disait dans une occasion semblable : Si c'était un ennemi qui parlât contre moi, mon sort serait plus supportable: Si inimicus maledixissct mîhi, sustinuissem utique*- ; si la haine au moins avait précédé la médisance, peut-être en aurais-je prévenu les effets : Siis qui ode rat me, super melocutusfuisset, abscondissem me forsitan ab eo 2 ; mais que vous me diffamiez, vous qui m'assurez chaque jour de votre bienveillance: Tu vero , hoino unanimis 5 ; vous que je crois dans mes intérêts! Notus meus •*; vous avec qui je suis en rapport, en liaison, en société^ jusqu'à nous voir, nous entretenir, manger ensemble: Qui si/nul mecum dulces capiebas cibos\ ah! ce sont là des coups d'autant plus cruels que je n'y étais point préparé et que je ne devais pas les attendre. Que répondre à ces reproches, et quelles peuvent être vos défenses ?
La vérité du récit: première excuse; je ne dis rien que de vrai. Je le suppose, autrement ce serait calomnie. Mais compagne ordi-
Ps, liv, 13. — - JbW, — ? Ibi.l., 14 - * lbid.
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n aire de la médisance, n'y a-t-il donc que le mensonge qui offense, et la vérité ne blesse-t-elle jamais? au contraire, un bruit faux et mal fondé, tel qu'on en répand tous les jours dans le monde, est pour l'accusé un sujet de triomphe: la honte en rejaillit sur ceux qui l'ont semé ; le temps l'éclaircit, la vérité le dissipe, l'oubli l'efface, la vertu le confond, et l'innocence enfin reconnue n'en est que plus honorée; quand même la fausseté ne pourrait se détruire, on pourrait encore la mépriser: le témoignage assuré delà conscience venge de tous les vains discours du monde , et c'est toujours un avantage de pouvoir se dire: Je suis innocent de ce que l'onm'inpute. Mais dans la détraction nulle ressource. Déchiré au dedans et au dehors ; en butte à la satire des hommes et en proie à ses propres remords, on vit sans honneur et sans consolation: état cruel et déplorable ! Ah ! Ton aimerait beaucoup mieux se voir noirci par l'imposture que flétri par la censure ; la calomnie après tout est une plaie dont on guérit, non sans cicatrices, il est vrai; mais la médisance est un meurtre dont on ne revient jamais; quiconque en est atteint, dit un saint Père, tombe sans soutien dans le néant et le mépris. Eh! qu'importe qu'il y survive? le jour ne lui reste que pour éclairer sa honte; et s'il demeure sur la terre, c'est pour y voir les débris de sa renommée et pour y porter un éternel déshonneur: Quid prodest ei vwere , si secum portât fanera dignitatis? Il n'a, dites- vous, après tout que ce qu'il a bien mérité: voudriez-vous, Chrétiens auditeurs, que l'on vous traitâtainsi selon vos mérites? Seriez-vous contens que l'on publiât de vous tout le mal que l'on en peut dire sans blesser la vérité? Et si Dieu, pour vous faire sentir aujourd'hui la cruauté de vos sincères médisances, révélait ici tous les crimes de votre vie , vous qui croyez les vérités des autres supportables , supporteriez-vous patiemment les vôtres, et n'en mourriez-vous pas sur-le-champ de honte et de doulenr ? Les miennes , dites-vous, sont secrètes : celles dont je parle sont publiques; seconde excuse : la notoriété du fait. Votre frère , ditesvous, est déjà décrié, et le vice en est connu; mais l'était-il de ceux à qui vousl'apprenez? Ils l'auraient bientôt appris, répondez-vous; pourquoi donc vous presser de le leur faire connaître ? n'est-ce pas avancer sa ruine? Ils étaient les derniers à le savoir : faut- il que vous soyez le premier à les en instruire, et que vous deveniez par là l'auteur de son entier décri? Ils étaient les seuls à l'ignorer; que ne le laissiez-vous donc jouir, ce coupable, de leur heureuse ignorance, sans mettre par vos dangereuses lumières le comble à son infamie? Hélas! sa réputation déjà ternie dans l'esprit dune in-
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finité de gens, se soutenait encore dans l'idée d'un petit nombre de personnes, et vous cherchez à étouffer cette seule étincelle d'honneur qui lui restait sur la terre: quelle cruauté! Quœrunt extinguere scintillant quœ relictaest l.
Mais|le mal que j'en dis est connu de ceux mêmes à qui j'en parle: n'en était-il pas peut-être oublié, ou du moins en voie de l'être? Eh quoi ! vous réveillez un feu enseveli sous la cendre? vous ranimez de votre souffle des flammes éteintes ou mourantes, et au lieu de contribuer à apaiser l'incendie, vous y jetez de quoi l'entretenir et le rallumer : quelle malignité !
Mais quand le mal dont vous vous entretenez serait dans l'esprit et dans la bouche de tout le monde; quand tous les autres seraient déchaînés contre celui que vous accusez ; quand tout le public en parlerait comme vous en parlez, en seriez-vous, à votre avis , moins cruel et plus modéré? Est-il beau de se jeter sur un malheureux sans défense; de grossir la foule qui le charge et qui l'accable; de se joindre à ceux qui le dépouillent de son honneur et qui le percent de leurs coups ? Ah ! si vous n'êtes pas assez compatissant pour verser l'huile et le vin sur ses plaies comme le pieux Samaritain, que ne passez-vous outre sans dire mot, comme l'indifférent Lévite? Si ce ne serait pas là, selon Jésus-Christ, faire l'office de prochain charitable, ce ne serait pas faire au moins l'acte d'un ennemi barbare; mais s'acharner, comme ce cruel Amalécite , sur un Saùl abandonné, l'achever et emporter les restes de sa gloire, sous prétexte qu'elle expireetqu'ilnepeut plus la conserver; quoique déjàmort civilement, le frapper encore de mille traits mortels: quelle fureur ! quelle inhumanité !
Je ne dis rien de si grief: troisième excuse: la légèreté de la matière, voilà proprement ce qui trompe le médisant modéré. Il juge delà médisance par l'opprobre qu'elle révèle, et non par l'honneur quelle attaque. Cependant comme l'honneur est plus ou moins délicat, plus ou moins exposé, plus ou moins lié à d'autres intérêts, de là vient que souvent des médisances très légères en apparence causent en effet des maux très cruels. Il n'y en a point de légères sur certains états et certaines conditions où la réputation doit être toute pure et où la moindre tache passe pour un grand vice: point de légères sur l'ecclésiastique et le prêtre dans ce qui touche la doctrine et la pureté; sur les personnes religieuses ou dévotes dans ce qui regarde la sincérité de la vertu; sur le magistrat et l'homme
1 II Reg., xiv, 7.
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public, dans ce qui intéresse la probité et la droiture; sur le sexe et la jeunesse, dans ce qui concerne la régularité, la retenue, la pudeur.
Il n'y en a point de légères dans certaines conjonctures où les moindres rapports peuvent avoir de grandes suites; point de légères quand il s'agit d'un établissement, d'une alliance, d'un emploi et même d'un secours nécessaire : il n'y en a presque point de légères dans ces lieux où se distribuent les grâces, et où se rend la justice ; point ou peu de légères dans les cours des princes, dans les palais des grands, dans les tribunaux des juges : là souvent un mot désavantageux fait de tristes ravages ; que de bénéfices refusés, que de récompenses perdues, que de mérites écartés, que de causes douteuses rendues mauvaises, que d'espérances et de fortunes renversées par le récit indiscret d'une langue médisante ! La chose au fond ne faisait rien à l'affaire , et n'était pas considérable ; mais les préventions qu'elle a données ont été préjudiciables : le médisant n'en voyait pas les conséquences; mais le prochain en a ressenti les effets. Eh! qu'importe après tout qu'il ne périsse que par un trait léger! plus les armes sont faibles et plus les coups sont sensibles, plus le meurtre est cruel.
Mais je ne l'ai dit qu'à une seule personne; encore lui ai-je bien recommandé le silence: quatrième cause: la confidence du secret, vaine et ridicule excuse ^ ! dit saint Chrysostôme, que celle du secret recommandé dans la médisance. Loin de justifier le médisant , c'est ce qui le condamne: c'est une preuve, non de sa modération, mais de sa cruauté; car il faut qu'il convienne de la malignité de ses discours dès qu'il reconnaît pour eux la nécessité du silence: s'il les croit innocens, que craint-il de les publier? et s'il lesjuge préjudiciables, le mystère qu'il en fait est un mystère d'iniquité, et la précaution du secret qu'il demande un voile de malice. De quel front ose- 1- il exiger que l'on garde une loi qu'il viole le premier? A-t-ii droit d'empêcher un désordre dont il donne l'exemple ?
Je veux, après tout, que le nouveau dépositaire de ce secret soit plus fidèle que vous à le garder, l'accusé en est-il moins à plaindre? et vous, son accusateur, en êtes-vous moins à blâmer? Plus la personne auprès de qui vous le décriez est sage et discrète, plus son estime est chère et précieuse, plus la perte en est grande et irréparable : et si l'on avait à choisir, on aimerait mieux perdre
1 Saint Chry».
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l'approbation de cent autres que le suffrage d'un esprit bien fait et réservé. Mais, hélas! que cette discrétion sur laquelle vous comptez est bien rare aujourd'hui dans le monde ! quoi de plus commun au contraire que le caractère opposé ? rien de plus , ni de plus tôt divulgué que ces sortes de médisances qui se donnent sous le sceau du secret. Vous avez votre confident; le vôtre a le sien; celui-là un autre : et ce qui est connu de trois personnes, dit saint Augustin, est déjà public ou ne tarde guère à le devenir : Secretum si tribus est manifestatum , omnibus est divulgatum. Il est si doux de faire une confidence, et si difficile de ne s'en pas vanter! à peine l'a-t-on reçue qu'on court de ce pas la communiquer à un ami, qui ne manque pas d'en faire le même usage , le tout aux dépens du prochain, qui, par voie de secret, se trouve enfin diffamé. Confidence donc toujours dangereuse et cruelle en matière de médisance; mais prenez garde, confidence jamais plus dangereuse ni plus cruelle que quand elle médit du médisant même , quand elle le défère à celui qu'il décrie , quand, fraîchement imbue du poison qu'elle a sucé , elle va par des rapports criminels le verser dans le sein de l'accusé , et lui dire en secret : Voilà ce qu'un tel vient de m'apprendre de vous, voilà ce qu'il en pense, voilà comme il en parle : détestable service ! maudit témoignage d'amitié! Ah! le faiseur de rapports est toujours plus cruel que l'auteur même de la médisance : celui-ci, il est vrai, conspire sourdement contre ses frères ; mais celui-là les commet , les irrite , les aigrit , les empoisonne, les assassine tous deux sous une feinte neutralité; doublement traître, doublement meurtrier, digne que tout le genre humain lui déclare la guerre comme à l'ennemi commun de la société. Car de là, je dis des moindres médisances le plus fidèlement rapportées, naissent tous les jours des inimitiés immortelles, des haines irréconciliables , des récriminations éternelles. Le cœur n'est jamais insensible à l'honneur, ni la bouche muette, quand on nous blesse dans cette partie de nous-mêmes si tendre et si vive. Il est rare que celui dont on a médit ne médise pas à son tour : frappé d'un coup imprévu il en portera mille plus cruels ; ii recherchera dans la vie de son accusateur tout ce qui peut en ternir l'histoire ; il remontera, s'il le faut, pour le dégrader jusqu'à la naissance de ses premiers aïeux : il tirera de l'oubli des hommes des taches originelles ensevelies dans la poussière du tombeau. En un mot, il voudra que la honte et l'humiliation de son adversaire lui fassent réparation d'honneur; et Dieu veuille que des paroles piquantes^on n'en vienne pas aux actions sanglantes. (Le même.)
DES PREDICATEURS. 10 J
Les médisances zélées et charitables sont les plus funestes à ceux qui les débitent.
C'est aux plus beaux fruits que le ver s'attache , et c'est sous les plus belles vertus que s'insinue la médisance: le zèle mal pris et la piété mal entendue arment plus de langues, blessent plus de cœurs que la malice et la passion. Ce qu'il y a de déplorable , c'est qu'un dévot médisant , si Dieu ne le touche , est de tous les détracteurs le plus désespéré, et de tous les médisans le plus incorrigible. Car, pour se défaire d'un vice, il faut d'abord en concevoir toute l'horreur, et puis en réparer tout le dommage : or, les pieuses médisances sont , et les plus sujettes à aveugler, et les plus difficiles à réparer : deux vérités importantes par où je finis.
Savez-vous , dit saint Grégoire, ce que fait un dévot qui médit? Il souffle sur un tas de poussière , et tout le fruit de son travail est de s'aveugler: Quid aliud detrahentes faciunt , nisi quod in pulverem sufflant , et in oculos suos terrain excitant : c'est-à-dire qu'en mettant enjue les péchés d'autrui, il perd la vue du péché même qu'actuellement il commet: Ut unde plus detractionis perjlant , inde minus veritatis videant. Quelle est la source de cet aveuglement spirituel, où la médisance jette une ame vertueuse? ce qui perd tous les faux dévots, et ce qui décrédite même la dévotion : la singularité trompeuse de leurs manières et la droiture prétendue de leurs intentions. Rien de plus séduisant , dit saint Bernard, que leur méthode de médire,- vous enverrez, continue ce Père, plaindre ceux qu'ils décrient , pleurer ceux qu'ils déchirent , regretter la perte de ceux qu'actuellement ils perdent d'honneur. J'en suis touché, j'aime sa personne et je rougis pour lui de ses défauts. Vous diriez que chez eux la médisance est un effet de pitié , et non un acte d'hostilité ; et que d'eux et de leurs frères ils sont les patients , et non les meurtriers : Videas prœmitti alta suspiria et voce plangenti egredi maledictionem. D'autres , à la faveur d'une préface obligeante, se pardonnent aisément quelque trait désobligeant; commencent par l'éloge, et finissent par la satire; mettent avec pompe un héros sur la scène , pour le faire disparaître avec honte : il a mille belles qualités , il en faut convenir, mais il a un grand défaut qui les dépare ; c'est dommage, sans cela ce serait un homme accompli : In pluribus valet , cœterum in hac parte. Ils se persuadent que le grand bien qu'ils ont dit efface le mal qu'ils disent, et ils ne pensent pas que l'on croit toujours le mal, et que le bien ne se croit presque jamais ; que l'un passe pour
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flatterie, et l'autre pour justice , et que, louer pour médire, c'est couronner de ileurs la victime que l'on veut égorger : les plus scrupuleux, sans nommer les personnes, les désignent; craignent de les faire connaître, et les donnent à deviner; changent les histoires secrètes d'une ville en énigmes assez claires : je n'aurais garde de le dire, je voulais le dissimuler; mais , puisque vous le savez comme moi, il vaut autant avouer la vérité : Pcr me nunquam res innotuisset ; at quoniam patefacta est, veritatem negare non possum.Ws se figurent que, pourvu qu'on cache le coupable , peu importe de révéler le crime , et que, de taire son nom, c'est sauver son honneur; et ils ne songent pas que l'esprit humain est riche en conjectures, fertile en soupçons, et que tout l'effet que peut produire une mystérieuse médisance, c'est, pour un, d'en déshonorer plusieurs, en les livrant à desjugemens téméraires.
Tous ces pieux médisans, et une infinité d'autres dont il serait trop long de faire les caractères, croient-ils médire? J'en appelle à leur conduite. On les voit tous les jours régler leurs actions , sans jamais corriger leurs discours; allier leurs dévotions ordinaires et leurs détractions habituelles; bénir Dieu et médire des hommes; faire la cour à leur Sauveur et le procès à leurs frères ; et sur les mêmes lèvres, comme le reprochait saint Chrysostôme aux dévots de son siècle , recevoir la source de la vie et porter le poison de la mort. Eh quoi! mes frères, disait saint Jacques, se peut-il faire sans une espèce d'enchantement que le même canal jette l'eau la plus douce et répande les flots les plus amers; que le même arbre porte les fruits les plus exquis et les plus sauvages ? Numquid Jfbhs'âe eodem foramine émanât et dulcem et amaram aquam? numquid potest sicut uvas facere , aut vitis ficus l ? Si c'est un monstre de nature, ajoutait cet Apôtre, c'est un monstre familier, que la langue produit, et surtout ia langue des dévots , d'où coulent en même temps, par une singularité bizarre, le bien et le mal, la louange et le blâme, la douceur et l'amertume: Ex ipso ore procéda benediclio et maledictio 2. Autre cause de leur aveuglement fatal, la droiture prétendue de leurs intentions : à les entendre, c'est amour de la vérité, intérêt de la justice , zèle du bien public, ou même de la gloire de Dieu qui les fait parler. Ah! mes frères, dès que le démon de la médisance se transforme en Ange de lumière, tout est perdu; la langue qu'il anime ne quitte plus prise ; l'esprit qui le possède, content au dedans de ses faibles vertus ,
1 Job, ni, 11. — Mbid., 10.
s'attache au dehors à éclairer tous les vices. Il ne voit plus Ténormité de ses fautes , qui le rappelle incessamment à lui-même, et qui l'invite à se borner à la réforme de ses mœurs. Il n'examine plus la plausibilité des raisons qui peuvent excuser les défauts qu'il attaque. Il n'a plus d'égard à la bonté de Dieu, qui ménage si fort Thonneur du criminel , lors même qu'il s'agit d expier son crime. Il oublie l'ordre de la charité chrétienne , qui, pour corriger les abus, veut qu'on s'adresse d'abord au coupable; puis, s'il persiste, à ceux qui ont droit de le reprendre, et non point à d'autres. Il ne prévoit plus les changemens subits et miraculeux de la gracè, qui souvent, pour confondre la témérité du détracteur, rend en un instant le pécheur plus innocent que le censeur même qui le condamne. La moindre de ces réflexions serait capable de fermer la bouche au plus juste médisant, pour peu qu'elle entrât dans son esprit. Mais hélas! à peine y font-elles l'impression la plus légère. Combien de fois le Sauveur s'en est-il servi pour arrêter les éclats peu charitables des zélés indiscrets de son temps ! Il n'est point de vice qu'il ait pris plus à tâche de démasquer et de confondre , parce qu'il savait qu'il n'y en a point de plus aveugle ni de plus funeste. Quand on lui amena la femme adultère , ne dit-il pas à ses accusateurs que celui d'entre eux qui se sentait innocent n'avait qu'à lui jeter la première pierre ? Quand il reçut à ses pieds la fameuse pécheresse, ne déclara-t-il pas au pharisien attentif à la censurer, qu'à ce moment même il était moins pur et moins irréprochable qu'elle? Ne leur proposa-t-il pas à tous l'exemple du publicain scandaleux, justifié aux yeux de Dieu, tandis qu'une langue dévote le condamnait? Quel fruit retira-t-il de ses divines leçons? leur vertu en devint-elle moins critique, et leur médisance plus modérée? La droiture prétendue de leurs intentions, quelque soin qu'il prît de la redresser, ne pencha-t-elle pas toujours vers la médisance? et n'en fut-il pas enfin lui-même la victime innocente?
Aveuglement donc presque incurable. Premier caractère attaché aux pieuses médisances : ajoutons l'irrémédiable dommage qu'elles causent : second caractère qui les rend plus funestes. Car, d'une part, c'est être bien peu instruit de la sévérité des lois de Dieu que de s'imaginer qu'aucun prétexte puisse nous dispenser de Tobligation qu'elles nous imposent, de réparer tous les torts que nous avons malheureusement faits au prochain , et de les réparer même aux dépens de nos propres avantages. Vous avez pris son bien, rendez-le-lui , fallut-il déchoir de votre état : il vaut mieux
que le possesseur injuste se retranche et s'incommode que non pas le maître légitime. Vous lui avez ravi son honneur, restituez-le de même, le vôtre dût-il en souffrir. Il est de la justice que l'opprimé soit rétabli dans l'estime des hommes, plutôt que son accusateur s'y maintienne.
Mais , d'autre part, c'est bien peu connaître la délicatesse des dévots sur le point d'honneur que d'oser espérer qu'ils puissent se résoudre à faire un pareil sacrifice; vous l'obtiendriez plutôt d'un médisant agréable ou passionné ; l'un et l'autre ne jfont pas profession d'infaillibilité dans leurs discours ; on sait assez que la plaisanterie ou la passion emportent souvent trop loin ceux qui s'y livrent; reconnaître alors sa faute, c'est tout au plus se donner pour un imprudent, ou pour un emporté; cet aveu, dans la bouche d'un mondain , n'aurait rien qui surprît, et on le croirait sans peine. Cependant où sont ceux qui le fassent? De tant de personnes (et c'est, mes frères, ce qui doit nous faire trembler), de tant de personnes que nous avons entendues médire, combien peu en' avons -nous vu faire amende honorable, soit en s'accusant et se condamnant elles-mêmes, soit en excusant et louant les autres à proportion de ce qu'elles les avaient blâmés? Cette réparation pour un mondain leur paraît trop difficile. Combien plus l'est-elle au dévot! Qu'il interprète charitablement ce qu'il a témérairement rapporté , on traite cela de vain scrupule , et l'on s'en tient à ce qu'il a dit d'abord; qu'il s'efforce sincèrement de corriger, d'affaiblir, de rétracter son premier témoignage, on prendra cela pour un juste remords , et l'on n'osera plus compter sur ce quil dira dans la suite. Dire mille biens de celui dont il a médit, c'est gagner peu, et le laisser encore flétri et déshonoré ; s'avouer coupable , et reconnaître que c'est mauvaise humeur, zèle outré, piété bizarre, qui a fait parler c'est se perdre et se déclarer pour un hypocrite. Etrange embarras! réparation pénible! ou déshonorable à qui la fait, ou insuffisante à qui elle est due! quel parti prendra-t-il? le plus doux. Son honneur est trop précieux pour oser le commettre : à l'entendre , c'est l'honneur de la vertu, c'est l'honneur de Dieu même. Abus, mes frères, abus! l'honneur de Dieu est d'être obéi; celui de la vertu d'être pratiquée; et le vôtre, qui que vous soyez , de réparer tout le mal que vous avez fait. (Le même.)
Comment il faut se venger de la médisance.
La société est un champ de bataille partagé entre ceux qui blessent et ceux qui sont blessés. On prie, on jeûne, et Von médit ilu prochain. Je ne m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont victimes de la médisance et de la calomnie que pour leur promettre les récompenses immortelles réservées à ceux qui souffrent l'injustice. Ceux-là, Jésus-Christ lui-même les proclame bienheureux. Je ne m'adresserai qu'à ceux qui les répandent. Ceux-ci , l'Eglise chrétienne les-repousse de ses sacrés mystères, et leur interdit l'entrée de ses temples; elle est bien plus sévère encore : De quel droit, leur dit-elle, viendrez-vous publier mes saintes ordonnances? Comment votre bouche oserait-elle parler de mon alliance , et vous asseoir dans mes assemblées, quand vous médisez en secret de votre frère *? Vrais ou faux, ces discours, par cela seul qu'ils offensent la charité, ne devaientpas sortir de votre bouche; car il vous estdéfendu déjuger votre prochain, sous peine d'être mis vous-même en jugement. Le pharisien, en disant du mal du pubticain , ne le calomniait pas : il n'en a pas été moins condamné. Quoi! m'objectez-vous, quand l'accusation est vraie, quand cet homme est sans mœurs , sans religion , on n'aura pas le droit de s'en plaindre à haute voix ! Reprenez-le , vous ferez bien , mais avec les précautions et dans l'esprit de charité que veut l'Evangile. Autrement vos corrections ne profitent ni à vous ni à lui , qu'elles ne font qu'entretenir dans son péché. Tant qu'il ne fut pas connu , il sauvait du moins les apparences ; quand vous produisez son crime au grand jour, vous brisez le dernier frein qui l'arrête. Innocent , il s'irrite et s'indigne d'être accusé à tort; coupable , il n'a plus rien à ménager. Votre médisance a provoqué contre vous et sa colère et la vengeance du Seigneur.
Mais il a dit le premier du mal de vous , et vous voulez vous en venger. Imprudent, c'est contre vous-même que vous tournez vos propres armes. Il médit de vous : vengez-vous-en en ne disant de lui que du bien. C'est le moyen le plus sûr d'empêcher qu'il ne soit cru. S'affliger de la médisance dont on est l'objet, c'est la justifier et l'accréditer; quand on en tient nul compte, on persuade bien mieux que la chose est fausse. (Saint Chrysostôme 2.)
1 Ts. xlix, 1?. r— 2 Hom, xuv, in 1 ad Cor.
Bonheur de celui qui évite la médisance.
Heureux l'homme qui ne souille ni sa langue ni son cœur par des médisances et des injures contre son prochain! Il conserve par là le précieux trésor de son innocence, n'offense jamais personne , se tient éloigné de la société des méchans , met en fuite des armées entières de démons; jamais il n'entendra la haine de ses frères prononcer sur lui des malédictions; il vivra parmi les Anges; sa nourriture sera la charité, et sa bouche sera sans cesse parfumée de la bonne odeur du Saint-Esprit et des faits dont Dieu la nourrira.
Celui au contraire qui déchire son prochain par d'horribles médisances s'expose à de dures représailles de la part de ceux qu'il aura blessés ; il se condamne lui-même; il est en proie à la double maladie de la haine et d'une bouffonnerie grossière et mordante; il est détesté de tout le monde , comme Caïn , dont on lui suppose toute la cruauté. (Saint Ephrem, Sermon 16.)
La médisance n'est pas toujours un péché mortel.
Quant à ce que l'Apôtre nous enseigne, que les médisans seront exclus du royaume des cieux , la rigueur apparente de ses paroles exige ici de ma part quelques explications, pour que le découragement ne s'empare point de vos cœurs, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'une funeste habitude de médire entraîne presque continuellement les hommes, et ne leur laisse guère passer de jours sans qu'ils n'aient à se reprocher quelque faute à cet égard. Il est possible qu'un homme véritablement converti, qui déjà a fait dans sa conduite et dans ses actions les plus heureux changemens, laisse néanmoins échapper de sa bouche, sans qu'il ait eu le temps d'y réfléchir, quelque léger propos de médisance; sa faute alors provenant plus de la faiblesse de la nature que d'une intention délibérée, ce n'est point à lui sans doute qu'il faut appliquer dans toute leur sévérité les paroles de l'Apôtre; mais il n'en est pas moins certain que plus, d'un autre côté , il est voisin de la perfection, plus il doit faire d'efforts pour qu'une semblable indiscrétion ne se répèle point trop souvent; autrement sa répétition donnerait bientôt lieu à une habitude désordonnée, et les conséquences en seraient terribles pour le salut. (Origène, Homélie sur le Léviticjue, i4> n° 1.)
DES PRÉDICATEURS. l59
Péroraison.
Concluons donc par les paroles que saint Bernard adressait aux dévots de son siècle sur ce sujet. Pourquoi, mes frères, leur disait ce grand saint, pourquoi tant déjeunes, de veilles et de prières? n'est-ce pas pour édifier le prochain, glorifier Dieu, vaincre le démon, et nous sauver nous-mêmes? et, en nous laissant malheureusement aller à la médisance , nous nous éloignons de toutes ces fins : Ut quid sine causa mortifie amur ? On nous voit, si vous voulez, détachés des hiens de la terre, sevrés des plaisirs des sens, peu sensihles aux louanges des hommes; mais d'autant plus hardis à critiquer leurs mœurs que nous nous croyons exempts de leurs faiblesses. Eh ! mes frères, contentons-nous de les condamner par nos œuvres, et ne les censurons point par nos discours ; nous cessons de les édifier par une vie exemplaire, dès que nous commençons à les scandaliser par un langage médisant : Ut quid sine causa mortificamur ? En vain prétendons-nous servir et honorer Dieu en desservant et en déshonorant nos frères : prier, gémir, se mortifier, pour apaiser sur eux sa colère, c'est où se doit borner notre zèle ; si nous le portons plus loin , si des saintes prières et des bonnes œuvres nous en venons aux paroles et aux discours médisans , nos prétendus services sont de vrais outrages ; nous perdons le fruit de nos vertus et la récompense de nos mérites : Ut quid sine causa mortificamur? Peu importe au démon par où nous lui donnions prise: qu'il règne dans un cœur impur, dans un esprit superbe, dans des mains avares ou sur des lèvres médisantes, il est également notre tyran , et nous n'en sommes pas moins ses esclaves : Ut quid sine causa mortificamur? Enfin, inutilement espérons-nous nous sauver en faisant bien et parlant mal. La médisance seule en a plus damné que tous les autres vices : nous avons affaire à un juge à qui nous devons rendre compte de la moindre parole oiseuse et inutile; à plus forte riason de celles qui auront été désavantageuses et préjudiciables au prochain : que nous servira d avoir été sévères pour nous-mêmes, si nous n'avons été indulgens pour les autres ? Ut quid sine causa mortificamur ? Mortifions donc surtout nos langues, en leur donnant la charité pour frein ; qu'elles gardent désormais un profond silence sur les défauts des hommes; quelles ne publient que les grandeurs de Dieu et les vertus des saints dans le temps et dans l'éternité bienheureuse. Je vous la souhaite, etc. (Le P. Segxud.)
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