PLAN ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LA MISÉRICORDE DE DIEU
EXORDE
Ecce Rex tuus venit tibi mansuetus.
Votre Roi vient à vous plein de douceur. (Matth., ch. 21.)
Qu'est-il donc , ce roi si grand , et en même temps si aimable , dont nous parle l'Evangile, citant les paroles du Prophète? Pourrions-nous le méconnaître, mes cliers auditeurs? C'est Jésus-Christ lui-même, c'est l'Homme-Dieu, dont le cœur, toujours brûlant d'amour pour l'homme , vient employer tous les charmes de la miséricorde pour nous arracher, s'il est possible, à l'attrait funeste du péché. Loin donc , loin de nous dans ce beau jour ces idées terribles d'un jugement et d'un Enfer. Non, ce n'est plus pour vous effrayer, pour jeter la terreur sur vos esprits ; c'est pour vous toucher, c'est pour vous attendrir, c'est pour vous consoler par l'idée des bontés divines, c'est pour faire succéder dans votre ame la douce impression de l'amour au triste sentiment de la crainte , que je dois parler aujourd'hui. Assez, et trop souvent peut-être, ai-je présenté à vos yeux les vengeances éternelles du Dieu de justice; je n'ai plus de pareilles idées à vous offrir; mais les douceurs , mais les tendresses , mais les charmes incompréhensibles , mais toutes les prévenances aimables du Dieu de clémence et de miséricorde.
Eh quoi, grand Dieu! sommes-nous donc des esclaves qui ne se laissent conduire qu'au sentiment de la crainte ? N'avons-nous pas reçu de vous-même un cœur plus noble, un cœur plus sensible à l'attrait de votre bonté suprême? Oui, Seigneur; et c'est par ce sentiment plus digne de vous et de vos disciples que je veux vous ramener aujourd'hui tout ce que vous voyez de coupables
dans cet auguste auditoire. C'est par un moyen si doux, mais si efficace, que j'entreprends de rétablir ici l'empire de votre grâce dans tous les cœurs où le péché régnerait encore. Ce n'est pas assez de vous faire craindre, ô mon Dieu ! il faut encore vous faire aimer. Pardonnez-moi donc, mes chers frères, si j'ai paru vous regarder jusqu'ici comme des hommes uniquement sensibles à la terreur; ouvrez aujourd'hui votre ame à des sentimens plus honorables, et pour votre cœur, et pour le Dieu que vous adorez. Une miséricorde infinie, une bonté sans bornes, c'est l'unique objet que je viens vous offrir dans ce discours; et pour vous en tracer en peu de mots tout le dessein , je m'adresse tour à tour et aux pécheurs encore impénitens, et aux pécheurs déjà réconciliés avec Dieu , et je prétends d'abord, pécheurs impénitens, que si vous savez réfléchir sur l'idée de la miséricorde divine, vous ne résisterez point à cette miséricorde infinie qui vous invite à sortir de l'abîme de votre péché.
Et j'avance, en second lieu, pécheurs déjà convertis, que si vous savez réfléchir sur cette même miséricorde, vous vous porterez de vous-mêmes à la plus sévère pénitence pour l'expiation de votre péché : c'est-à-dire, mes chers auditeurs, que je viens vous présenter l'idée des miséricordes divines, et comme le plus puissant motif de conversion pour le Chrétien pécheur : ce sera la première partie ; et, comme le motif le plus efficace de pénitence pour le Chrétien converti : ce sera la seconde partie.
Vierge sainte, mère de grâce et de miséricorde, c'est à vous que je m'adresse pour m' obtenir le secours qui m'est nécessaire. Ave, Maria. (Le P. Le Chapelain, Sur la Miséricorde divine.)
L'idée des miséricordes divines est le plus puissant motif de conversion pour le
Chrétien.
Ne me suis-je point trompé sur les idées fondamentales de ce discours , et n'ai-je point d'abord trop présumé de la bonté du cœur de l'homme, surtout de l'homme corrompu par l'habitude du crime, lorsque j'ai avancé que la considération des miséricordes divines est ce qu'il y a de plus efficace pour convertir le Chrétien pécheur? Non, mes chers frères, quelle que puisse être l'obstination du cœur humain, et quel que soit le principe de son obstination dans le péché, j'ose répondre qu'il ne tiendra point contre les miséricordes de son Dieu méditées avec un esprit chrétien, que l'attrait funeste du péché qui le captive cédera infailliblement à
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l'attrait tout-puissant de ces miséricordes infinies que sa foi lui présente, et que le plus coupable parmi vous, dont les plus terri- Lies vérités de sa religion n'ont pu triompher encore , trouvera dans la bonté inconcevable de son Dieu je ne sais quoi de plus victorieux et de plus fort, pour l'obliger à se tourner enfin vers ce même Dieu, par la détestation de son péché.
Car, sans recourir à de longs raisonnemens, dans un sujet où le sentiment des cœurs à qui je parle doit principalement me servir de preuve, c'est à vous-mêmes que j'en appelle sur une question bien facile à résoudre. D'où vient le plus souvent, et presque uniquement, ce malheureux empire que l'homme laisse prendre à la passion sur son cœur , quoi que puissent faire la foi et la raison pour la combattre? Convenez-en de bonne foi, c'est que tout éclairé que l'homme puisse être d'ailleurs, il manque, ce me semble, de lumières, pour concevoir la grièveté , la difformité propre du péché, et pour s'en former une idée juste qui le fasse détester au dessus de ce qu'il y a de plus odieux dans l'univers. C'est qu'il ne sait point considérer ce péché, dont il est esclave, sous un jour qui le montre à ses yeux tel qu'il est en lui-même, et par rapport au Dieu qu'il offense. Or, s'il est un moyen capable de nous faire comprendre toute l'horreur que le péché mérite, le voici, mes chers auditeurs, dans l'image, quoique imparfaite, que je dois vous tracer du Dieu des miséricordes. Ces idées de grandeur, de puissance, de majesté, dans le Dieu outragé par nos révoltes; ces idées sublimes et effrayantes que l'on nous offre ordinairement dans les chaires chrétiennes, peuvent bien nous étonner quelquefois, nous frapper même pour un temps, et suspendre dans nous l'habitude invétérée du crime; mais qu'il est rare qu'elles touchent efficacenent le cœur coupable, et le détachent assez de ses passions pour le convertir en effet.
Eh! combien de fois même n'arrive-t-il pas que ces idées de la supériorité infinie de Dieu sur toute créature produisent dans l'homme pécheur une idée pleinement contraire à l'esprit de pénitence, en lui donnant lieu de douter, quoique sans nulle raison, si un être aussi élevé qu'un Dieu l'est au dessus de l'homme, daigne s'offenser des œuvres humaines, ou du moins s'en offenser éternellement, comme le monde chrétien se le persuade ? Le moyen donc, mais le moyen infaillible d'inspirer à l'homme toute l'horreur et la haine que le péché mérite, ah! mes chers auditeurs, c'est d'intéresser le cœur même du pécheur dans le portrait qu'on lui trace du Dieu qu'il a offensé, et dont il mérite à chaque instant
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l'éternelle disgrâce par son péché; c'est de lui faire sentir, autant qu'il est possible, quelle est l'étendue infinie, la condescendance merveilleuse, la tendresse, la vivacité admirable de l'amour de son Dieu, pour l'homme devenu le plus indigne de ses attentions et de ses regards ; en sorte que chaque trait de cette bonté suprême, par l'admiration qu'il fera naître dans l'esprit du pécheur, et par le ravissement qu'il portera dans son ame, détruise infailliblement son penchant fatal pour le péché, par le penchant invincible qu'il doit inspirer à son cœur, pour un Dieu si aimable et si plein de charmes.
Et voilà, mes chers auditeurs, ce qui me fit toujours regarder la considéiation des miséricordes divines comme ce qu'il y a de plus puissant dans le Christianisme pour anéantir le règne du péché dans riiomme chrétien; parce que cette idée du Dieu de miséricorde est à mes yeux comme le miroir parfait de toutes les condescendances d'un Dieu, qui ne sauraient être plus sensibles et plus frappantes que dans sa conduite à l'égard de 1 homme transgresseur de ses lois. Car, pour vous exposer dans le plus grand jour une vérité dont je me promets, si la grâce daigne me seconder, les impressions les plus salutaires , rappelez-vous ici, pour un moment, et la grandeur suprême de votre Dieu, et votre bassesse infinie: sa grandeur suprême, qui fait trembler de respect et d'effroi les puissances du ciel, de la terre et des Enfers ; votre bassesse infinie, qui vous rend par elle-même si méprisables à ses yeux, et plus méprisables encore quand vous y joignez la révolte du péché. Or, cet Etre souverainement grand, devant lequel vous êtes comme le néant, et au dessous du néant même, puisque vous êtes pécheurs, cet Etre, dont l'idée seule doit humilier le plus puissant des hommes jusqu'au centre de la terre, le croiriez- vous, Chrétiens, si la foi ne vous l'apprenait pas, ce Dieu si grand?
C'est un Dieu qui daigne vous attendre depuis que vous avez perdu sa grâce par le péché.
C'est un Dieu qui désire plus ardemment de vous pardonner que vous ne désirez vous mêmes le pardon de votre péché.
C'est un Dieu qui vous recherche et vous poursuit en mille manières, malgré votre obstination dans le péché.
C'est un Dieu qui s'oblige d'accorder au premier soupir de votre cœur le pardon de votre péché.
C est un Dieu qui se prépare à triompher dans le ciel, dès que vous renoncerez à votre péché.
Enfin, c'est un Dieu qui promet d'ajouter de nouvelles faveurs,
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des faveurs plus grandes que celles dont il vous combla jamais, au pardon qu'il vous promet de votre péché.
Grand Dieu! peut-on bien vous contempler revêtu de tant de charmes adorables, et trouver encore des charmes dans le sein du péché ? Les démons même , abîmés dans l'Enfer, s'ils étaient capables de repentir et d'amour, pourraient-ils demeurer un moment dans votre disgrâce , et résister à l'idée seule de tant de traits aimables que vous nous présentez de vous-même ? (Le même.)
Preuves de la miséricorde de Dieu envers nous.
Qu'est-ce que Dieu n'a pas fait pour nous? Pour nous, il a créé toute cette nature périssable qui nous entoure ; pour nous , il créera un jour une nature nouvelle, où il n'y aura plus de changement ni de corruption. Pour nous , il a envoyé dans le inonde ses Prophètes, permettant qu'ils fussent pour nous exposés aux maux de la captivité, de l'injustice, de la persécution. Après les Prophètes, il nous a envoyé jusqu'à son propre Fils. Il a consenti que pour nous ce Fils endurât les outrages et la mort; il a châtié le démon ; il nous a assigné une place dans son royaume, à la droite de sa majesté souveraine. Quelles que soient nos ingratitudes, ce n'est jamais lui qui nous abandonne, mais il ne cesse de nous rappeler à lui par ses propres exhortations. Non content de celles qu'il nous adresse en personne, il suscite auprès de nous des intercesseurs chargés par lui-même de demander grâce en notre faveur : Laissez-moi^, disait-il à Moïse, je veux les exterminer ; et en parlant ainsi, il ne voulait que l'exciter davantage à redoubler ses instances. C'est ce qu'il fait encore aujourd'hui à notre égard ; il répand dans quelques âmes choisies le don de la prière, afin qu'elles sollicitent par leurs prières la grâce de tout le peuple. Est-ce donc qu'il a besoin qu'on le prie ? Non , pour lui-même assûrement ; c'est pour nous seuls, pour empêcher que nous ne tombions encore plus bas, pour nous forcer à nous sauver. Combien de fois ne l'entendez-vous pas dire qu'il pardonne en faveur de tel ou tel ; de David, par exemple ? Il semble ne demander qu'une occasion de se ménager des réconciliations avec ceux qui l'outragent, oubliant en quelque sorte le sentiment de sa propre dignité, en se rendant à des vœux étrangers, plutôt que d'agir par sa seule indépendance. Mais il veut aussi qu'en nous sauvant nous ne
1 Exod., xxxu, 10.
fassions pas de son indulgence un prétexte de relâchement. Voilà pourquoi il se montre courroucé jusqu'à défendre à son prophète Jérémie de prier pour son peuple ; car, lui dit-il, je ne vous écouterai pas l. Etait-il vrai qu'il ne permît pas qu'on le priât pour les Juifs, lui qui souhaite tant notre salut? Ces paroles n'étaient qu'une menace, par laquelle il cherchait à les effrayer; et le Prophète le savait bien, puisqu'il ne cessa point de prier. La miséricorde du Seigneur se reconnaît bien dans les paroles qu'il ajoute immédiatement après la menace : Que vient faire dans ma maison cette nation qui était mon peuple bien aimé, elle qui commet des abominations ~? C'étaient des plaintes par lesquelles il essayait de faire entrer dans les cœurs ingrats une salutaire confusion. Ainsi quand vous l'entendez porter contre une cité criminelle cette sentence : Quand vous vous laveriez avec le nitre, et que vous emploieriez toutes les herbes pour vous purifier, vous demeurerez toujours souillée devant moi ?>. Est-ce qu'il veut la désespérer? Non, mais l'engager à la pénitence, bien que l'arrêt prononcé contre les Ninivites parût être absolu, sans nulle restriction. Aussi la menace produisit-elle son effet. Même intention dans la défense faite à Jérémie de prier pour son peuple.
Les Juifs étaient des malades incurables. Dieu leur ordonne de rester dans leur pays, et leur défend d'aller en Egypte. Les calamités que leurs pères y avaient subies avaient échappé à leur mémoire ; sans respect pour la défense du Seigneur, ils fuient en Egypte. Dieu veut bien le leur pardonner, et il se réduit à leur demander de ne pas se mêler aux impiétés de ce peuple idolâtre ; ils n'obéissent pas davantage. Dieu leur envoie son Prophète pour leur adresser de salutaires avertissemens , et empêcher qu'ils ne comblent leur iniquité ; lui-même il s'attache à leurs pas , la verge à la main , comme un père tendre dont les yeux suivent un fils coupable partout où il va s'égarer. Telle est l'intention dans laquelle il envoie Jérémie en Egypte, Ezéchiel à Babylone, les pénétrant de son Esprit, leur inspirant pour les pécheurs la même charité compatissante dont lui-même est rempli. (Saint Chrysostome 4.)
La multitude de nos fautes ne doit pas nous décourager. Mais quoi! dois-je ici vous dire, sans craindre l'exagération, 1 Jerera., ri, 14. — 2 Ibid., 15.— 5 Ibid., xi, 21. — * Hom. xiv, in Epist. ad Rom.
quelque énormes, quelque multipliés que puissent être vos déréglemens passés, égaleront-ils jamais les dimensions infinies delà miséricorde divine? Croyez-vous donc que le trésor malheureux de votre iniquité surpasse les richesses inépuisables d'une bonté sans bornes , et qu'il puisse y avoir jamais un seul homme sur la terre, plus misérable de son fonds et plus pécheur que son Dieu n'est bon et miséricordieux par la nécessité de son être?
Vous avez grièvement et trop long-temps péché contre le ciel, je le veux ; vous avez comme épuisé vous seul tout ce que la passion devenue dominante peut suggérer de crimes à des cœurs qui cherchent à la satisfaire; je le veux, je le veux encore. Mais c'est pour cette même raison, mon cher auditeur, que le Dieu que vous adorez vous regarde comme le plus digne objet de sa miséricorde qui vous rappelle. Ignorez-vous que c'est sur les plus grands coupables que Dieu se plaît singulièrement à exercer sa clémence; que c'est sur les persécuteurs furieux de Jésus-Christ, comme Paul, sur les pécheresses publiques et diffamées, comme Madeleine; sur les publicains fameux, comme Zachée, que la miséricorde divine a paru d'abord et veut paraître dans tous les siècles avec plus d'éclat et de magnificence. Si vous aviez moins irrité la justice divine qui vous alarme, la bonté céleste que je vous annonce serait moins honorée, moins glorifiée du pardon qu'elle vous prépare; et vous seriez moins propre à lui procurer ce nouveau degré de gloire, qu'elle attend de ses dons et de ses bienfaits dont elle veut vous combler. Mais, parce que vous avez tourné, contre le Dieu qui vous créa pour le servir, toute la malice et la corruption de votre cœur; parce que vous avez donné à toutes vos passions, qu'il vous commandait de vaincre, une liberté pleine et entière de violer ses lois; c'est sur vous, par préférence, que sa miséricorde doit verser toutes ses faveurs, parce que c'est sur vous qu'elle doit paraître et se manifester dans toute son étendue. Il fallait un abîme de misères, de crimes, d'indignités de votre part, pour attirer de la part de Dieu cet abîme encore plus profond de bonté, de miséricorde et de clémence, que le monde ne connaît pas et qu'il prétend, par
vous, faire connaître au monde : Compléta est malitia ejus
suscepit de manu Dei duplicia , pro omnibus peccatis suis.
Oui, je le sais, ame timide et défiante à qui je parle, je sais, comme vous, que cette miséricorde infinie dont je voudrais vous pénétrer, n'ôte rien cependant ni à la rigueur ni à l'étendue de la justice divine, également souveraine et infinie dans l'exercice de ses vengeances. Mais ce que m'apprend également la foi, c'est que
ce Dieu, tout juste, tout saint qu'il est de sa nature, veut être spécialement appelé le Dieu riche en miséricorde, pour tous ceux qui l'invoquent et qui le réclament: Dives inmisericordia ; clives in omnes qui iiwocant ilhun l : c'est que la bonté de ce Dieu de justice remplit, depuis l'existence du monde, toute l'étendue de la terre, et qu'il manquerait un trait essentiel à l'immensité de cette perfection divine, si vous n'étiez pas l'objet de sa compassion et de sa tendresse: Misericordia Doinini plena est terra 2. Ce que m'apprend également la foi, c'est que, si Dieu se plaît à tracer l'image de ses perfections dans tous ses ouvrages, c'est surtout par les actes de sa miséricorde qu'il aime à s'y faire reconnaître et adorer de ses créatures : Miserationes ej'us super omnia opéra ejus 3; et que les cœurs où le péché domine et règne avec plus d'empire, sont surtout ceux où il prend plaisir à faire triompher le pouvoir souverain de sa grâce : JJbi abundavit delictum , superabandavit gratia^. Voilà, dis-je, mon cher auditeur, ce que la foi m'apprend de ce même Dieu, que l'esprit de crainte et de défiance vous fait envisager comme un Dieu uniquement juste et terrible. Or, laissez maintenant à ce Dieu miséricordieux le soin d'accorder sa miséricorde avec sa sainteté, sa miséricorde avec sa justice; et puisqu'il est de la foi que c'est la grandeur même de vos crimes, si vous savez en gémir, qui doit disposer en votre faveur le Dieu des miséricordes , ne pensez plus qu'à bannir de votre cœur cette indigne défiance qui borne une bonté infiniment infinie et qui tarit à jamais pour vous la source de ses grâces.
Mais peut-être n'est-ce point ce sentiment de frayeur et de crainte, mais l'insensibilité même de votre cœur aux bontés d'un Dieu, qui vous retient encore sous le joug du péché ? Peut-être n'êtes-vous nullement affectés de tous les charmes que Dieu vous présente, pour vous attirera son service et vous y fixer? Ah! mes chers auditeurs, si vous osiez vous autoriser de cet indigne prétexte, pour résister encore au Dieu de miséricorde qui vous presse; si vous pouviez reconnaître cette étrange dureté dans votre cœur, sans en rougir du moins et vous en confondre devant Dieu , ne serais-je pas en droit de vous dire alors avec cette sainte indignation dont les Prophètes du Seigneur étaient souvent saisis: Que vous êtes donc des monstres et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce; que le cœur humain étant fait pour aimer l'Etre infiniment aimable, que ne pouvant même se contenter que d'un tel objet,
1 Ad Ephes., 2 ; Ad Rom., 10. — 2 Psal., 52. — ■ Ps., 144. — 4 Ad Rom., 25.
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vers lequel il tend sans cesse par sa nature, comme vers son principe et sa fin ; dès que vous êtes vraiment insensibles à tout ce qu'il y a de plus attrayant dans la divinité, il faut donc, pour m'exprimer ainsi, qu'il n'y ait plus rien de sain et d'entier dans votre cœur; que le péché , par la subtilité de son poison , en ait altéré la nature même, en ait perverti et corrompu lessentimens les plus naturels, et ne vous ait pas même laissé de quoi paraître véritablement des hommes, lorsque vous croyez être encore de véritables Chrétiens? Ne serais-je pas, dis-je , en droit de traiter ainsi des hommes qui opposent un cœur de bronze à toutes les tendresses d'un Dieu toujours occupé de leur bonheur ? et dès là, sans m'arrêter plus long-temps à des cœurs qui n'ont plus rien d'humain, du moins plus rien de surnaturel et de chrétien, transporter mon discours à d'autres, où il reste encore quelques sentimens d'humanité et de religion ? Mais loin de moi dans ce discours ce ton de menace et de terreur qui convenait mieux sous l'empire de l'ancienne loi.
Non, mes chers auditeurs , il ne sied point au ministre du Dieu des miséricordes, de s'en tenir à de pareils reproches; et si j'ai dû vous faire sentir d'abord toute l'horreur de cet état d'insensibilité pour Dieu, je ne dois pas moins chercher à guérir dans vous cette insensibilité même qui fait l'opprobre de l'humanité. Or, pour vous en faire triompher à ce moment , je ne vous demande encore qu'un instant de réflexion sur cette miséricorde infinie que la foi nous présente; parce que vous ne pouvez rapprocher la miséricorde divine de cet état d'endurcissement que vous opposez depuis si long-temps à ses désirs, sans trouver dans cet affreux état où elle vous supporte, un motif plus puissant encore de vous rendre enfin à ses recherches. Car, enfin, devez-vous vous dire à vous-mêmes, si vous en croyez les principes de la religion qui vous éclaire : Tout endurci que je suis par le péché , ce Dieu que l'on m'annonce n'en a donc pas moins pour moi toute la bonté du plus charitable pasteur, toute la sensibilité du plus aimable père , toute la tendresse de la meilleure mère qui fût jamais ; tout endurci que je suis dans le péché, le Dieu que l'on m'annonce est donc pour moi le Dieu qui promet d'accorder ma grâce au premier soupir; qui s'apprête à triompher dans le ciel, dès le moment démon retour; qui doit ajouter de nouvelles faveurs au pardon de tous mes crimes dont il me répond ? Tout endurci que je suis, tel est donc encore à mon égard le Dieu dont on me prêche les miséricordes ?
Oui, Chrétiens, ainsi la foi vous oblige-t-elle à le penser. Mais
en même temps n'est-ce pas là de quoi dompter, de quoi amollir votre cœur tout insensible qu'il est? Car à l'aspect de cette bonté de Dieu, toujours la même à votre égard, malgré l'habitude de vos crimes, quelle est la réilexion simple qui se présente d'abord à l'esprit chrétien? Elle ne vous échappera pas sans doute. Ah! c'est qu'il a doncfallu que Dieu fût plus encore à votre égard le Dieu de bonté et de miséricorde qu'à l'égard des pécheurs vulgaires dont il fut moins offensé ; c'est qu'il a fallu qu'il ouvrît et qu'il épuisât en votre faveur de nouveaux trésors de bonté et de grâce; que sa miséricorde , toujours infinie pour les divers coupables, se surpassât en quelquemanière elle-même, pour vous prévenir, pourvous attendre, pour vous rechercher, pour vous poursuivre, comme elle fait encore à ce moment. C'est que plus il a fallu de crimes de votre part, pour vous conduire à ce point d'insensibilité que je déplore, plus il a fallu, et il faut encore de miracles de patience et de charité dans Dieu , pour vous soutenir dans ce terrible état où le péché vous a réduits. Or, cet excès de la bonté divine , dont vous êtes spécialement l'objet, et dont vous découvrez la preuve troo évidente dans l'insensibilité même de votre cœur, cet excès de bonté dans Dieu , qui croît encore tous les jours à votre égard, à proportion de vos crimes; voilà, si vous avez un cœur, ce qui sera le remède infaillible à votre insensibilité , ce qui réveillera dans votre ame cette portion de sentiment qui reste toujours dans l'homme, tout corrompu qu'il peut être par le péché; voilà du moins ce qui vous rendra sensibles à votre insensibilité même ; ce qui vous forcera d'en gémir, de la détester assez devant Dieu, pour qu'elle ne soit plus un obstacle de votre part à l'accomplissement de ses bontés et de ses miséricordes.
Qui pourrait donc encore nous retenir dans votre disgrâce, ô mon Dieu! si la défiance, si l'insensibilité de notre cœur n'a plus rien qui nous arrête? Serait-ce l'espérance présomptueuse du pardon fondée sur l'excès même de vos miséricordes que j'ai tâché, autant qu'il est en moi , de développer au monde et de lui faire connaître? Ah! mes chers auditeurs, telle est, j'en conviens à regret , la disposition de cœur la plus ordinaire et la plus difficile à déraciner dans les Chrétiens du siècle; disposition funeste que toutes les idées du Christianisme bien entendu conspirent unanimement à combattre et à détruire, et dont l'illusion séduisante fait néanmoins tous les jours, et doit faire encore dans la suite des temps , tant de pécheurs et de réprouvés. Cependant , Cbrétiens, pour vous faire triompher de ce dernier obstacle qui s'op-
pose si communément à l'impression victorieuse des miséricordes divines, je ne vous demande encore ici que d'ouvrir les yeux, que de réfléchir un moment. Non , qui que vous soyez, vous ne réfléchirez point, avec un esprit chrétien , sur cette miséricorde infinie dont vous présumez, sans renoncer pour jamais à ce sentiment de présomption dont je parle; parce que, au premier coup d'œil, il vous paraîtra l'abus le plus énorme, la plus horrible profanation des bontés divines, dont le cœur humain soit capable. Car savez-vous à quoi se réduit ce sentiment présomptueux dont vous êtes si peu touchés? Dieu est bon , dites-vous sans cesse; il est miséricordieux, il ne veut pas me perdre ; je suis donc sûr d'obtenir mon pardon, quel que soit le moment, soit éloigné, soit prochain, où je rentre dans le devoir; pourquoi donc précipiter le jour de ma pénitence? Ainsi, Chrétiens, vous exprimez-vous tous les jours. C'est comme si vous osiez dire au souverain Maître , qui vous rappelle sous ses lois : Vous êtes bon, ô mon Dieu! et vous l'êtes infiniment ; et parce que vous êtes infiniment bon, je continuerai de vous outrager; et parce que vous ne voulez pas me perdre, je ne craindrai pas d'être en guerre avec vous ; et parce que vous êtes toujours prêt à me pardonner, je multiplierai mes crimes jusqu'au dernier moment; et parce que je peux toujours compter sur votre grâce, je me mettrai peu en peine de cette grâce que vous êtes toujours prêt à m'accorder. Je vous fais horreur à vous-mêmes en parlant ainsi, Chrétiens présomptueux; voilà cependant votre langage.
C'est donc à dire, mes chers frères, que la miséricorde divine, dont la fonction la plus essentielle est d'abolir le règne du péché, par le plus abominable renversement, vous la ferez servir à fomenter, à perpétuer, à éterniser dans vous ce péché même. C'est donc à dire que le Dieu saint, l'ennemi éternel et irréconciliable du péché, jusqu'à prodiguer ses sueurs et son sang pour le détruire, vous en ferez, autant qu'il est au pouvoir de l'homme , le fauteur , le complice et le coopérateur de vos désordres. C'est donc à dire que l'amour même dont votre Dieu vous honore sera le principe des insultes et des outrages dont vous déshonorez sa grandeur, et que le plus aimable de ses attributs qui vous invite au repentir, qui vous comble de grâces, pour vous y engager, sera dans vous le prétexte et le sujet de votre impénitence. Car telle est, pour ainsi parler, l'analyse fidèle de ce sentiment présomptueux , qui fait servir trop souvent la bonté divine à rassurer le coupable contre Dieu même dans son péché.
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Or, ne suffit-il pas en effet, comme je lai dit d'abord, de péH nétrer ce sentiment pour le désavouer devant Dieu , pour en concevoir toute 1 horreur qui doit l'anéantir pour jamais dans le cœur de l'homme, et plus encore de l'homme chrétien. Je ne m'arrêterai donc point ici, mes chers auditeurs, à vous faire observer l'illusion trop sensible de cet excès de confiance considérée par rapport à vous-mêmes; je ne vous dirai point que présumer ainsi de la bonté divine, et tourner contre elle ses propres faveurs , c'est changer en poison le remède le plus sûr quelle ait à vous présenter; c est abuser, pour vous perdre infailliblement, des moyens les plus efiicaces de salut dont elle est la source : je ne vous dirai point que l'unique grâce que vous deviez attendre de la bonté divine dans cet état de présomption , c'est qu'elle abrège vos jours, qu'elle vous fasse périr d'une mort précipitée ; et que, plus vous attribuez à Dieu de vraie bonté, plus il doit se hâter, par un trait de cette bonté même, de vous faire disparaître de dessus la terre, où ce titre de l'Etre infiniment bon ne servirait de sa part qu'à augmenter encore votre éternel supplice, en servant de prétexte pour multiplier vos iniquités. Non, quelque puissant que dût être cet intérêt personnel, pour achever de bannir la présomption de tous les cœurs, je n'aurai point recours à ce motif, pour vous faire détester cet indigne sentiment, dès que vous aurez conçu l'horrible profanation des bontés divines, inséparablement jointe à ce sentiment présomptueux qui vous rassure et vous soutient dans le crime , je me promets tout du pouvoir de cette unique réflexion, sur des cœurs nobles et chrétiens, tels que ceux à qui je parle, et si vous avez horreur de vous autoriser des bienfaits d'un de vos semblables, pour insulter à la bonté même qu'il vous fait paraître, vous aurez plus d'horreur encore de vous prévaloir de la miséricorde divine, pour insulter, pour profaner cette miséricorde infinie dont les bienfaits vous accablent.(LeP.Lt Chapelain.)
La pensée des miséricordes divines nous persuade la nécessite de la pénitence.
Car en quoi consiste proprement, Chrétiens heureusement justifiés, cette grâce si précieuse de votre justification, dont je vous suppose encore pleinement possesseurs; et quelle en fut la condition essentielle de la part de Dieu? Concevez-le pour toujours, et réformez enfin vos idées, si elles n'étaient pas justes sur ce point capital, et dont dépend le salut de l'homme une fois devenu prévaricateur. Oui, j'y consens, la miséricorde divine vous a remis
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le péché qui vous avait rendus coupables , et cette rémission aura été pleine et entière de la part de Dieu. Mais qu'entendez-vous sous cette idée de rémission parfaite du péché commis ? Serait-ce à dire que le péché , une fois pardonné par le ciel , dût rester parfaitement impuni, soit de votre paît, soit de la part de Dieu, soit d'ans le temps, soit dans l'éternité? Non, mes chers frères, ce ne fut jamais ainsi que l'Evangile nous le fit entendre.
Dieu vous a remis, par sa miséricorde, le péché qui avait anéanti dans vous le règne de sa grâce. C'est-à-dire que cette miséricorde infinie, malgré toutes les oppositions que formait sa justice, a révoqué l'arrêt delà peine éternelle que votre péché méritait; mais pour y substituer un autre genre de peine et d'expiation, une peine temporelle et passagère, dont il vous a confié le soin, la mesure et l'exécution contre vous-mêmes. Il était en droit, ce grand Dieu, depuis le péché fatal qui vous fit l'objet de sa haine , il était en droit de vous punir pour l'éternité, de vous frapper pour jamais de sa disgrâce. Mais il n'en sera pas ainsi, vous a dit lui-même ce Dieu de miséricorde, en vous pardonnant: non, vous ne périrez point, et mon amitié même vous est rendue dès ce moment. Je dois être vengé de vous, il est vrai, parce que je suis votre Dieu; mais ce n'est point de la sévérité de ma justice, c'est de la pénitence que vous vous imposerez à vous-mêmes ; c'est de vous seuls que je prétends recevoir la satisfaction et la vengeance qui me sont dues.
Le voyez-vous, Chrétiens convertis, comment la peine temporelle et passagère, substituée à l'éternité de supplices dont vous étiez redevables à Dieu depuis le péché, devient elle-même la grâce que Dieu vous accorde, ou du moins la condition essentielle, pour vous appliquer la grâce que Dieu vous accorde, en vous pardonnant? Voyez- vous comment l'épreuve même que vous avez faite de la miséricorde divine, devient pour vous un engagement inviolable, à ne vous pardonner jamais le péché dont vous avez obtenu le pardon; et que c'est renoncer du moins en partie à cette grâce du pardon qui vous fut d'abord accordé que de vous épargner vous-mêmes, et de laisser Dieu sans vengeance; puisque c'est manquer évidemment à remplir la condition essentielle dont il a fait dépendre votre pardon? Un roi, et un roi prophète, a péché par un esprit de faste et d'orgueil dans le dénombrement de ses sujets: Dieu pardonne à la douleur de ce grand roi. Il ne périra, ni dans le temps ni dans l'éternité; mais le choix lui est laissé delà famine, de la peste ou de la guerre, pour expier cette vaine com-
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plaisance à laquelle son cœur s'est laissé surprendre. Or, le Dieu qui vous pardonne dans la loi de grâce , mes chers auditeurs, veut bien encore ne pas se venger sur vous par lui-même, comme sur David. Il veut que ce soit vous, et vous seuls, qui teniez par rapport à vous-mêmes la place de sa justice, de cette justice qui cède ses droits à la miséricorde , pour la mettre en état de n'imposer au coupable qu'une peine qui passe , au lieu de celle que le péché mérite, et qui ne passerait jamais.
Que si , au reste , cette condition qui doit paraître si douce quand il s'agit d'assurer, autant qu'il est possible, la rémission d'une éternité de peines, vous semblait trop dure encore et trop onéreuse à remplir, ah! mes chers auditeurs, ne serait-ce pas là déshonorer à la fois votre raison et votre religion ? ne serait-ce pas donner lieu de penser que, loin de savoir estimer le don inestimable de la grâce qui nous sanctifie, vous ne savez pas même le concevoir et le connaître ?Car, quoi que Dieu puisse exiger de l'homme criminel dans la vie présente , n'est-ce pas toujours une miséricorde infinie de sa part, une miséricorde qui doit épuiser l'admiration de l'esprit et la reconnaissance du cœur humain, que d'accepter une peine également bornée, et dans sa rigueur et dans sa durée, en échange d'une éternité de tourmens, et de tourmens affreux, dont il délivre l'homme en lui pardonnant? Oui, penser autrement, ce serait n'avoir idée ni de la brièveté du temps nj de la durée de l'éternité ; et dès que vous rapprocherez ces deux termes infiniment éloignés , la miséricorde divine ne vous paraîtra pas moins admirable quand elle vous demande une satisfaction de quelques jours qui vous restent à couler sur la terre que si elle n'exigeait nulle satisfaction de votre part pour vous pardonner. Quoi qu'il en soit, pour nous faire de la rémission même du péché un motif indispensable de pénitence, c'est assez de savoir que c'est à cette condition que Dieu attache cette grâce entière dont sa miséricorde est le principe; et du reste, c'est à nous de plier sous le poids de cette condition , quelque dure qu'elle nous paraisse.
Mais je dis plus , et je prétends que le Dieu de miséricorde qui vous paraît à craindre pour l'amour-propre, jusque dans ses plus grandes faveurs, ne doit jamais vous paraître plus miséricordieux que lorsqu'il impose cette pénitence au pécheur comme une condition essentielle de la grâce qui le justifie. Je prétends qu'il manquerait quelque chose à l'infinité de la miséricorde divine dans les soins qu'elle prend du salut de l'homme, si elle pouvait lui remettre ici-bas la peine éternelle du péché sans aucune satisfaction de sa
part: proposition qui pourra vous sembler un paradoxe. Mais pour vous en faire comprendre l'exacte vérité, dites-moi , mes chers auditeurs, quelle image vous êles-vous formée vous-mêmes dune bonté infinie, d'une bonté assez parfaite, pour ne vous laisser rien à désirer dans les soins qu'elle prend de sanctifier l'homme et de le sauver ? Cette bonté vraiment suprême à vos yeux ne sera-t-elle pas celle qui, à toutes les faveurs qu'elle répand libéralement sur la terre pour sauver le genre humain, saura peindre encore tous les moyens qu'elle peut tirer de chacun des hommes pour assurer de plus en plus leur salut ? Cette bonté suprême ne sera-t-elle pas celle qui, après s'être étendue sur le passé d'une vie coupable, pour en abolir le crime, daignera s'étendre encore jusque sur l'avenir pour obvier au retour des premiers désordres? Cette bonté suprême ne sera-t-elle pas celle enfin qui, après avoir tiré sa créature du double abîme du péché et de l'Enfer, prendra, déplus, de sages mesures pour la garantir désormais de ces deux abîmes où elle peut retomber à chaque pas? C'est à vous, Chrétiens, que je le demande : n'est-ce pas là, selon vous-mêmes , l'idée la plus juste d'une bonté souveraine et infinie? et retrancher de son tableau un seul de ses traits, ne serait-ce pas borner en quelque sorte et rétrécir l'idée de cette bonté même?
Pour être à notre égard souverainement bon , et pour nous pardonner en Dieu, ce Dieu de clémence doit donc tellement nous faire grâce qu'il nous fasse une obligation des moyens nécessaires à conserver la grâce de noire pardon; tellement nous délivrer de l'abîme du péché et de l'Enfer, qu'il nous fasse un devoir des précautions nécessaires pour n'y plus retomber; tellement exercer sur nous sa miséricorde qu'il nous garantisse pour jamais des foudres de sa justice. Or, voilà, pécheurs réconciliés avec Dieu, quel est évidemment le dessein de ce Dieu de bonté, dans la pénitence dont il vous charge encore, malgré la rémission de vos crimes: pénitence sans laquelle votre faiblesse ne résisterait jamais à mille occasions de chute prochaine qui vous environnent; pénitence sans laquelle tous les objets de vos passions, à peine oubliés, au premier moment dangereux et critique reprendraient sur vous un nouvel empire et vous raviraient sans peine à l'aimable empire de la grâce qui vous sanctifie ; pénitence sans laquelle vous cesseriez bientôt d'être au rang des justes pour redevenir coupables, et plus coupables peut-être qu'avant l'heureuse épreuve que vous fîtes des miséricordes divines. Il est donc en effet l'ouvrage de la miséricorde même, ce devoir essentiel de pénitence qui vous pa-
raît si peu convenir à la douceur et à la charité infinie qu'elle fait paraître pour les plus grands coupables; et l'idée la plus juste que l'homme pécheur peut se former de cette miséricorde, est l'idée la plus propre à lui persuader la nécessité de la pénitence, dont il voudrait éluder le devoir indispensable : en sorte que Dieu cesserait d'être véritablement bon à l'égard des hommes; j'entends de cette bonté infinie essentiellement attachée à sa nature, s'il n'exigeait pas une peine satisfactoire pour la rémission de leurs égaremens passés , parce que ce serait exposer leur ame au danger, et au danger prochain de retomber dans le péché, de retomber dans sa disgrâce, de retomber dans l'Enfer, que de les dispenser des devoirs rigoureux de la pénitence. (Le P. le Chapelain.)
La pensée de la miséricorde divine adoucit l'austérité de la pénitence.
Non, non, mes chers auditeurs, rien de plus désolant, je l'avoue, pour le pécheur solidement converti , que l'idée que la foi lui trace du Dieu de miséricorde dont il a méconnu et outragé l'empire par ses désordes. C'est cette idée si attrayante par elle-même qui livre le pécheur à toute la vivacité de ses regrets, qui plonge toute son ame dans un abîme d'amertume et de tristesse, qui le rend sans cesse odieux et insupportable à lui-même. Il ne voit point alors, ce pécheur vivement éclairé sur la bonté de son Dieu ; il ne connaît point de plus cruel supplice que cette unique réflexion dont il se pénètre lui-même, qu'il a grièvement offensé un Dieu si constamment, si magnifiquement aimable ; et la justice infinie dont il a mérité les vengeances est à ses yeux un objet moins terrible et moins désolant que la bonté suprême qui ne tire nulle vengeance de ses outrages , ou qui ne se venge qu'à force de grâces et de bienfaits. Oui , tel est le premier effet que produit la pensée des miséricordes divines sur le pécheur justifié et rentré en grâce avec son Dieu. Mais ce qui n'est pas moins vrai et ce que l'expérience nous découvre tous les jours dans les hommes les plus criminels, revenus sincèrement à Dieu et rendus à sa religion, c'est que, par un effet tout opposé et qui pas raît tenir du prodige, cette idée du Dieu de miséricorde outragé, si désolante par elle-même pour le pécheur converti, n'en a pas moins la vertu de verser l'onction et la douceur sur les plus austères devoirs de sa pénitence ; c'est que, frappé de cette idée de Dieu, qui le désole à proportion que sa bonté outragée offre plus de charmes à son cœur, il ne trouve plus de moyen pour se consoler
efficacement de ces outrages dont il est coupable, que la pénitence même qu'il s'impose ; et que ce qu'il y a dans celte pénitence de plus austère et de plus rigoureux, est ce qu'il y a pour lui de plus doux et de plus aimable.
. Je sais que ce sont là pour les cœurs et les esprits mondains des idées mystérieuses qu'ils ne comprennent pas, et qu'ils regardent même comme autant d'illusions et de chimères, transformées en réalités par des imaginations vives que leur chaleur entraîne , et qui ne connaissent point le sang-froid de la raison. Mais quoi qu'il en soit des mondains impénitens et de leurs idées antichrétiennes que je ne prétends pas réfuter directement ici, c'est à vous seuls que je m'adresse à ce moment, pécheurs justifiés et réconciliés avec le Dieu qui fut l'objet de vos outrages : vous éprouvez encore, dites-vous, des rigueurs et des peines dans la pénitence qui doit de votre part expier l'offense de votre péché.
Mais avez-vous jamais bien médité les faveurs infinies dont le Dieu de miséricorde vous a comblés et vous comble encore ? Cette bonté à vous recevoir, après tant de crimes et de désordres, cette facilité incroyable à vous les pardonner tous sans nulle réserve, cette joie unanime de la cour céleste dont il a voulu que votre retour fût solennellement accompagné , ce nouveau trésor de grâces , ce redoublement d'amour et de tendresse dont il a été suivi de la part de ce grand Dieu, avez-vous jamais bien réfléchi sur ces prodiges de bonté et de miséricorde dont vous avez été l'objet?
Mais si de telles réflexions ont quelquefois occupé l'attention de votre esprit , auraient-elles manqué défaire naître dans votre cœur la reconnaissance la plus vive, la plus animée, pour un Dieu qui semble oublier qu'il est grand et la grandeur même, oublier qu'il est le souverain Maître, le seul vrai Dieu qui existe et puisse exister, pour se souvenir uniquement qu'il est votre père, et vous pardonner tous vos écarts ?
Mais si ce vif sentiment de reconnaissance pour le Dieu qui par* donne a une fois pénétré votre cœur attendri, dès lors, mon cher frère, vos yeux ont-ils assez de larmes pour exprimer la force de vos regrets j votre cœur, assez de soupirs pour rassasier la vio* lence de sa douleur; votre ame, assez de haine pour fournir au sentiment qui fait que l'on se déteste soi-même; votre esprit, assez d'invention pour vous tourmenter et vous punir au gré de votre amour pour un Dieu dont vous avez à la fois les bontés à reconnaître et les justices à satisfaire ?
Mais si cet esprit pénitent, fondé sur la reconnaissance envers Dieu, s'est une fois emparé de votre ame, le monde, si vous l'aimez encore, a-t-il assez d'amusemens et de plaisirs pour servir de matière à vos sacrifices? Les disgrâces humaines, si vous en éprouvez , ont-elles assez de rigueurs pour contenter votre soif de l'humiliation et de la croix? Vos jours les plus traversés par la souffrance ont-ils assez de moraens pour répondre à vos désirs continuels de souffrir ? La pénitence la plus sévère a-t-elle assez de cruautés pour consoler votre cœur d'un seul outrage fait au Dieu de bonté et de miséricorde ?
Non , non, mes chers auditeurs, ce ne sera jamais que le défaut de réflexion sur cette idée si douce et en même temps si désolante du Dieu de miséricorde outragé, qui vous laissera sentir encore le poids d'une pénitence qui doit venger sur vous le Dieu offensé par vous-mêmes. Mais méditez avec un esprit de foi cette miséricorde infinie que je m'efforcerais inutilement de vous peindre, et bientôt tout ce qui fut l'objet de vos craintes dans la pénitence chrétienne vous offrira les plus chers objets de vos goûts et de vos désirs; et tout ce qui fut l'objet de vos désirs mondains et déréglés, par un changement merveilleux, ne vous présentera plus désormais que des objets capables de faire naître l'aversion et le dégoût, la haine et l'horreur de votre ame. Oui, ce monde qui vous charma trop long-temps, et dont le charme vous pervertit , il ne paraîtra plus sous vos yeux qu'environné de frivolités , d'ennuis et de dégoûts, parce que votre cœur, épris du Dieu des miséricordes, ne pourra que dédaigner souverainement un monde qui vous fut une occasion fréquente de l'offenser, et qui vous attira mille fois sa disgrâce. Oui , ces biens , ces plaisirs , ces honneurs terrestres qui allumèrent dans vous la cupidité, ils ne mériteront plus que vos mépris et votre haine, parce qu'un cœur épris de la miséricorde de son Dieu ne pourra que haïr et détester des avantages qui le séparèrent du seul objet toujours digne de ses attachemens et de son amour. Oui, cet amour passionné pour de viles créatures, il ne semblera plus à votre cœur qu'une servitude indigne qui le dégrade et le déshonore, parce qu'une fois touché du Dieu des miséricordes vous ne verrez plus rien d'aimable dans les plus brillans objets, vous ne verrez rien d'aimable, en effet, et de charmant que lui-même.
Méditez cette miséricorde infinie dont vous avez éprouvé toutes les largesses, et bientôt, comme Pierre , comme Augustin, comme Madeleine et tant d'autres illustres pénitens que je peux bien
appeler les confesseurs et les martyrs de la miséricorde divine; bientôt pénétrés, à leur exemple, de cette bonté suprême , vous n'aurez plus , comme eux , de sentiment que pour le tourner contre vous-mêmes, que pour vous haïr, vous confondre, vous détester vous-mêmes. Vous n'éprouverez plus, comme eux, de consolation sur la terre, qu'à vous crucifier, vous détruire autant que Dieu le permet, et à vous anéantir vous-mêmes, parce que vous regarderez au moins ces œuvres mortifiantes comme un faible témoignage de la reconnaissance infinie que vous devez à Dieu, et comme une légère réparation de ces outrages sans nombre faits à sa miséricorde, et dont vous donneriez tout votre sang pour le venger.
En vain ce Dieu de bonté, content de votre ardeur à le venger et à le satisfaire, vous dira-t-H alors au fond de lame ce qu'il dit formellement à Madeleine pénitente : Qu'il a oublié, qu'il a transporté loin de vous les crimes dont le souvenir vous désole : Remittuntur tibi peccata. Cette assurance même qu'il vous donnera de la rémission parfaite qu'il vous accorde , c'est ce qui ranimera dans vous cet esprit de mortification et de pénitence prêt à s'éteindre; ce qui vous remplira de la haine la plus vive, la plus efficace contre vous-mêmes. Eh ! comment, se dit alors une ame pénétrée du sentiment de reconnaissance qu'elle doit à l'amour de son Dieu, comment vivre désormais sans consacrer tous mes momens à m'humilier devant mon Dieu , à le venger de mes forfaits sur moi-même et aux dépens de moi-même? Je veux qu'il ait oublié tous mes outrages, qu'il les ait pardonnes, qu'il daigne maimer encore; mais moi, qu'il a comblé de tous ses dons , pour tant d'opprobres dont je l'ai couvert, dois-je oublier des crimes qu'il a si promptement oubliés ? Dois-je me pardonner des ingratitudes dont il a daigné m'offrir, me presser même d'accepter le pardon? Dois-je me consoler d'avoir haï si long-temps un Dieu dont mes révoltes n'ont pu refroidir l'amour, et qui même a multiplié pour moi les marques de cet amour, depuis que mon cœur est rentré sous l'empire de sa grâce? Jours criminels passés dans la disgrâce de mon Dieu, que ne pouvez-vous être effacés pour jamais du nombre de mes jours; ou plutôt jours malheureux, écoulés dans l'éloignement d'un Dieu si aimable , que ne m'êtes-vous rendus à ce moment, pour devenir des jours de larmes, de soupirs et de regrets! Ainsi, dis-je, s'exprime, mais avec un langage mille fois plus éloquent que l'esprit humain ne peut l'être, ainsi s'exprime le sentiment d'un cœur vraiment justifié par la miséricorde de son Dieu. (Le même.)
DES PRÉDICATEURS. ity
La pensée des miséricordes divines retranche tous les défauts qui pourraient s'opposer
à l'intégrité de la pénitence.
Dans les uns , par exemple , c'est un défaut de promptitude pour l'accomplissement des sacrifices que Dieu leur demande à tous les momens , et dont le moment décisif , retardé de jour en jour, ne reviendra peut-être jamais. Dans les autres, c'est un défaut de générosité qui les fait user de restriction et de réserve dans l'holocauste, et se partager de manière entre le ciel et la terre qu'ils soient en même temps à Dieu et à eux-mêmes, à Dieu et au monde, à Dieu et au péché. Dans presque tous c'est un défaut de stabilité et de constance dans la carrière où ils sont entrés d'abord avec ardeur, et qui les replonge enfin dans les premières habitudes de l'abîme desquelles Dieu les avait tirés efficacement par sa grâce. Or, je demande s'il est rien de plus propre que la pensée des mi-> séricordes divines, à bannir du monde ces défauts trop fréquens dans l'exercice de la pénitence chrétienne.
Qu'avec la pensée de l'Enfer on temporise, on délibère encore, lorsqu'il faudrait agir, et agir fortement contre soi-même, pour satisfaire à Dieu ; qu'avec la pensée de l'Enfer, on dérobe à ce Dieu jaloux une partie du sacrifice, et souvent la meilleure partie de ce sacrifice universel qu'il attend d'une ame pénitente, et qu'il a droit d'en attendre ; qu'avec la pensée de l'Enfer le cœur humain demeure toujours le jouet de sa propre inconstance, et quitte son Dieu pour retourner au péché , après avoir quitté son péché pour se rendre à Dieu; non, tous ces caractères défectueux, qui accompagnent trop souvent la pénitence du monde, n'ont rien qui me surprenne dans des hommes qui n'ont ordinairement pour principe de leurs œuvres que la crainte du Dieu de justice, parce que cette crainte, quoique la première source de la vraie sagesse, ne saurait guère être durable , sans devenir un état violent et forcé qui fait un esclave du cœur humain, et qui rarement a le pouvoir de le déterminer à ce sacrifice prompt, généreux 'et constant qui caractérise l'homme vraiment pénitent et solidement converti.
Mais , dès que la pensée des miséricordes divines sera le grand motif de la pénitence de l'homme et de la satisfaction qu'il doit à son Dieu, ah! Chrétiens , je cesse de craindre pour lui, et ces délais éternels , et ces indignes réserves, et ces vicissitudes funestes qui ruinent dans tant de pénitens la grâce de leur conversion , et n'aboutissent enfin qu'à les rendre plus coupables.
Et, en effet, je ne peux m'occuper de la grâce du pardon que j'ai reçu de mon Dieu , sans découvrir dans cette grâce précieuse trois caractères qui me frappent d'abord, et que je vous prie de remarquer avec moi. C'est que cette grâce du pardon que je dois à la bonté divine a été l'ouvrage d'un instant , et que le premier moment de mon retour vers cette bonté suprême a été de sa part le moment de ma parfaite réconciliation ; c'est que cette grâce, du côté de Dieu, a été pleine et entière, sans restriction et sans réserve pour tous les crimes dont je m'étais rendu coupable ; c'est que cette grâce, que j'ai reçue de Dieu, ne s'étend pas au court espace de quelques jours , de quelques années , mais à tous les temps, sans que j'aie lieu de craindre aucun retour de froideur et de baine de la part de Dieu. Or, en trois paroles, voilà, pécheurs justifiés , de quoi anéantir dans vous, et ces retardemens, et ces réserves et ces inconstances , qui font tant de fauxpénitens dans le- Christianisme.
Car, pour anéantir d'abord tous les délais de notre pénitence, et nous inspirer cette promptitude à satisfaire le Dieu offensé , qui fait comme le premier caractère du vrai pénitent, ne suffit-il pas à des cœurs sensibles de considérer cet admirable empressement que Dieu a fait paraître, pour nous recevoir en grâce et nous témoigner de sa part ce parfait retour qui faisait l'objet de tous nos vœux ? Il avait long-temps attendu, il avait frappé, gémi longtemps à la porte de notre cœur rebelle , ce Dieu de toute bonté et de toute patience. N'aurait-il pas été de la justice qu'il nous eût laissés gémir et soupirer nous-mêmes à notre tour; attendre et solliciter du moins quelques momens la grâce si peu méritée de notre pardon? Mais, impatient de recouvrer un fils qu'il avait perdu, il n'a écouté pour chacun de nous que la voix toujours pressante de sa tendresse, et le moment marqué par notre repentir est devenu le moment décidéde notre réconciliation. Et vous, mon cherauditeur, insensible à cet empressement d'un Dieu pour exaucer vos premiers désirs, vous pourriez vous résoudre, sous de vains prétextes, à différer de jour en jour la satisfaction qu'il vous demande? Non, grand Dieu ! notre cœur, confondu de vos bontés, n'y consentira jamais ;el n'y eût-il d'ailleurs aucun risque à courir pour nous dans les retardemens téméraires de notre pénitence; n'y eût-il à craindre pour le salut de l'homme qui diffère à produire des fruits de pénitence, ni du côté du temps, dont l'homme mortel ne peut se promettre la durée; ni du côté de la grâce, dont la lumière peut s'affaiblir à son égard, et devenir moins vive pour l'éclairer et le
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conduire; ni du côté de sa volonté propre, qui pourra demain ne vouloir plus ce qu'elle peut aisément vouloir aujourd'hui ; n'y eût-il à craindie pour l'éternité de l'homme aucun de ces affreux périls, quand il remet, Seigneur, à vous venger dans l'avenir , votre empressement seul à nous faire grâce coupera court aux retardemens périlleux de notre pénitence , et tant d'impatience que vous faites paraître à nous pardonner fera naître dans notre cœur un empressement égal à vous venger et à vous satisfaire.
Que si déterminés à remplir, sans plus différer, les devoirs trop redoutés de la pénitence, vous prétendez user encore de restriction et de réserve dans l'accomplissement des sacrifices que Dieu vous impose , ah ! mes chers auditeurs , pour vous confondre alors, considérez seulement cette rémission pleine et entière que Dieu vous a faite de tant de péchés dont vous vous étiez rendus coupables. Car ce n'est point à demi, comme les hommes offensés , que sait pardonner aux coupables le Dieu des miséricordes ; et , loin de conserver contre eux quelques traces de ressentiment et d'aigreur, il efface du livre fatal qui contient le cours de leur vie jusqu'au moindre trait de leurs plus cruels outrages. Or, qui de nous, Chrétiens pénitens, ne rougirait pas d'user de réserve, de disputer avec un Dieu qui ne sait point user d'exception dans la grâce qu'il accorde , et de refuser un sacrifice , tel qu'il puisse être , à ce même Dieu qui sacrifie toute sa gloire au plaisir divin de pardonner tout et de ne mettre nulle borne à sa clémence ?
Enfin , s'agit-il de fixer l'inconstance naturelle à notre cœur, et de le mettre à l'abri de ces vicissitudes funestes si ordinaires dans l'exercice de la pénitence chrétienne: eh! que faut-il de plus pour produire cet effet heureux dans le cœur humain, que de lui rappeler la persévérance de son Dieu dans le sentiment de miséricorde et de bonté dont il a fait l'épreuve dès les premiers momens de sa pénitence ? C'est sans retour, mes chers frères ; c'est pour tout le cours de la vie, disons mieux, c'est pour l'éternité qu'il nous a fait grâce. Or, à cette idée seule que je vous présente, quel sentiment doit naître plus naturellement dans vous , cœurs pénitens à qui je parle, que celui d'ambitionner par une sainte émulation de n'être pas moins constans à venger Dieu que Dieu même à nous pardonner; que le désir d'opposer une vie entière, et en quelque sorte une éternité de ferveur, à l'éternité de la grâce qu'il nous accorde; et d'égaler, autant qu'il est possible, par la continuité non interrompue de vos satisfactions chrétiennes , sa constance divine à vous aimer, à vous protéger et à vous
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défendre, depuis le pardon irrévocable de votre péché. (Le
MEME
11 ne faut pas, par l'espoir et l'impunité, outrager la miséricorde et la justice de Dieu.
Il n'est que trop ordinaire à l'esprit humain de tomber dans un abîme, en voulant en éviter un autre. D'un côté, l'humble confession de sa faiblesse, de l'autre, l'orgueilleuse présomption de ses forces peuvent le pousser vers des écueils contraires et non moins dangereux. On dit : Quoique je fasse, quelques péchés que je commette, Dieu me délivrera par sa miséricorde, parce que je crois en lui. Par ce criminel espoir de l'impunité, l'on outragea la fois la miséricorde et la justice de Dieu. D'autre part, on se rassure sur ses propres forces et sur sa propre justice; on se promet d'être tellement fidèle à la loi que l'on ne pèche contre aucun de ses commandemens ; on se regarde comme tellement maître de sa vie que l'on se flatte de pouvoir s'empêcher de tomber ou de s'affaiblir, d'être ébranlé le moins du monde, ou de souffrir dans l'esprit le moindre obscurcissement, plein de confiance dans la force de sa volonté: présomption coupable, orgueil pharisaïque, que Dieu ne condamnera pas moins sévèrement, en supposant même que l'on réglât si bien sa vie que rien n'y paraisse répréhensible aux yeux des hommes. Que fait donc l'homme qui se justifie lui-même, et qui présume de sa justice? Il tombe. Que fait celui qui, tout en reconnaissant sa faiblesse, présume de la miséricorde divine pour s'abandonner au péché , et négliger la pénitence? Il ne tombe pas moins. L'oracle de la vérité éternelle nous dit à tous : Ne -vous détournez ni à droite ni à gauche *. Ne présumez point de votre justice pour croire arriver au salut. Ne présumez point de la bonté de Dieu pour pécher. Que chacun interroge donc sa conscience; et selon le témoignage qu'elle lui rendra, si elle lui répond qu'il marche dans l'égarement, qu'il retourne en arrière, afin de se remettre dans la voie; et que, s'il y marche déjà, il continue afin d'arriver où il tend. Que personne ne soit superbe hors de la voie, que personne ne soit paresseux dans la voie. (Saint Augustin , Sur le Psaume XXX.)
Péroraison.
Triomphez donc, faites éclater votre joie sainte , célestes et 1 Pror., iv, 28.
DES PREDICATEURS. a5l
bienheureux esprits , archanges, séraphins, trônes, dominations, vertus, puissances! que ce grand jour soit pour vous la plus brillante fête; que tous vos concerts se raniment, que les voûtes du ciel retentissent de vos chants de victoire. Un coupable, arraché par la grâce à la servitude du crime, est un objet de triomphe, dit l'Ecriture, et pour vous et pour le Dieu même que vous ne cessez d'adorer: Gaudium erit in cœlo super uno peccatore pœnitentiam agente. Ce n'est point ici la conversion d'un seul coupable, c'est tout ce que vous voyez de grands et d'illustres coupables dans cette assemblée chrétienne qui m'écoute, qui reconnaissent l'aimable empire du Dieu des miséricordes, et qui rendent les armes à la toute-puissance de son amour. Or, quelle autre conquête, esprits assistant devant le trône de l'Eternel, mériterait mieux que celle-ci l'éclat de vos transports? Oui , le Dieu de majesté, le Dieu des armées que vous exaltez sans cesse, voit toutes les nations confondues frémir et trembler devantlui. Mais le Dieu de bonté, plus puissant encore à cet heureux moment , voit fondre à ses pieds tous nos cœurs. Je vous y laisse , mes chers frères , prosternés , comme vous devez l'être, aux pieds de ce Dieu d'amour ; fixezvous à ce grand , à cet aimable objet , j'y consens.
La justice d'un Dieu vous alarme, sa majesté vous éblouit, sa puissance vous étonne , son immensité vous égare, sa sainteté vous trouble, sa sagesse vous confond, sa providence vous déconcerte, sa souveraineté vous irrite , son incompréhensibilité vous humilie, son immutabilité vous désespère, son éternité même vous désole , tout ce qu'il a de grand vous rapetisse, vous intimide, vous subjugue, vous accable; mais sa miséricorde, cet attribut qui l'emporte ici-bas sur tous les attributs divins , et dont vous reconnaissez la trace jusque dans les œuvres de la justice; cet attribut qui vous annonce la plénitude de la douceur, de la charité, de la condescendance dans votre Dieu; cet attribut qui ne tend qu'à faire des heureux et des heureux éternels, quel autre effet peut-elle avoir, cette miséricorde, que de ravir, de transporter, d'extasier votre aine, que de vous pénétrer de ce qu'il y a de plus doux, de plus vif, de plus ravissant, de plus ineffable dans le sentiment du divin amour, et de vous faire goûter d'avance sur la terre un bonheur qui vous prépare à celui du ciel, et. que je vous souhaite à tous, au nom du Père , etc. (Le P. Le Chapelain.)