PLAN ET OBJET DU QUATRIÈME DISCOURS SUR LA 3IISÉRICORDE DE DIEU
EXORDE
Miserere mei , Domine , fdi David.
Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi. (Maiih., ch. 15.)
Ce n'est donc ni la profondeur de nos plaies , ni l'impuissance des secours humains, ni l'inutilité de nos propres efforts, qui doivent nous détourner de chercher auprès de Dieu un remède à nos maux, ou autoriser en nous un coupable découragement. Jésus-Christ, en faisant succéder à la loi de crainte qui captivait les enfans d'Israël la loi de charité destinée à conduire les disciples de l'Evangile, a voulu que l'on reconnût le peuple nouveau qu'il adoptait, à son abandon filial entre les mains de Dieu et à sa paisible et sainte confiance. Sans doute la confiance qu'il a voulu nous inspirer n'est point cette confiance téméraire qui, ignorant que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, cherche une fausse paix dans l'oubli des jugemens de Dieu, mais cette confiance éclairée par la foi qui, tempérant par l'espérance les impressions de la terreur , ne sépare jamais , à l'exemple de David, de la pensée d'un Dieu juste la pensée d'un Dieu plein de miséricorde : Misericordiam et judicium cantabo tibi Domine ; ce n'est point cette confiance du pécbeur présomptueux qui veut que la bonté divine protège sa malice et devienne complice de ses excès, mais cette confiance du pécheur humble et repentant, qui, plein d'horreur pour ses désordres , prête enfin l'oreille aux inspirations de l'esprit de grâce , et ose encore donner le nom de père au Roi suprême qu'ont outragé ses révoltes et ses mépris; ce n'est point enfin cette confiance lâche et indifférente qui se contente d'éviter les crimes et voit sans émotion se multiplier
chaque jour des infidélités qui lui présagent les plus funestes chu tes , mais cette confiance paisible dune ame qui gémit sur des faiblesses journalières sans laisser ébranler sa constance, et trouve dans la conviction de sa misère un nouveau motif de nourrir son humilité et d'enflammer sa ferveur : confiance salutaire à laquelle Dieu ne cesse de nous rappeler par les plus tendres invitations comme par les plus touchantes promesses; sentiment céleste qui remplit notre ame de consolation et de joie, nous entretient dans la paix en dépit des plus violentes agitations, et nous fait trouver des charmes dans les pleurs mêmes du repentir.
Essayons aujourd'hui d'en connaître le prix en considérant sur quels fondemens s'appuie la confiance chrétienne : premier point.
Quels sont les avantages de la confiance chrétienne : deuxième point.
Implorons, etc. (M. Borderies, Sur la Miséricorde de Dieu.)
Fondemens sur lesquels s'appuie la confiance chrétienne.
Puisque la raison et la foi s'accordent à nous montrer en Dieu toutes les perfections réunies , nous devrions facilement reconnaître que si sa justice réserve à l'endurcissement une inflexible rigueur, sa bonté ne refuse jamais au repentir la commisération et l'indulgence. Cependant, soit que la crainte excessive des jugemens de Dieu ménagea l'ennemi du salut un moyen plus facile d'entraîner notre ame à sa perte , soit que la terreur qu'imprima au cœur de nos premiers païens la voix foudroyante qui leur annonçait le châtiment de leur crime, ait laissé dans leur postérité des traces profondes que n'ont pu effacer de plus douces paroles, l'homme se sent naturellement enchaîné par la crainte qui fait les esclaves , et ne donne accès qu'avec peine aux saintes consolations de l'espérance. Toutefois Dieu n'a rien négligé pour bannir nos alarmes, et ses promesses comme sa conduite à l'égard des pécheurs offrent les plus solides fondemens à notre confiance.
Ouvrons en effet les saints livres, et partout nous verrons un Dieu attentif à ménager notre faiblesse, à soutenir notre courage, à dissiper nos inquiétudes et notre effroi : il n'est point de langage qu'il n'emprunte, point de prière à laquelle il ne s'abaisse pour amollir notre cœur et obtenir notre confiance. Tantôt il profite, dans sa miséricorde, de notre propre pusillanimité pour nous attirer même par ses menaces, et nous forcer du moins, par la
T, V. tS
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crainte, à n'avoir plus d'espérance qu'en lui : Malediclus homo qui confiait in honiinc. Tantôt il nous peint des couleurs les plus douces le bonheur de celui qui fonde son espoir en Dieu seul.
Il sera semblable à un arbre qui, planté sur le bord d'un ruisseau, étend ses racines vers l'onde qui l'humecte, et n'a point à redouter de brûlantes ardeurs : Denedictus <vir qui confiait in Domino. D'autres fois c'est un père plein de tendresse qui rassure son fils contre les périls, s'engage à le défendre, et lui donne pour garant de sa parole la prédilection dont il l'a favorisé, et l'amitié dont il l'honore : Noli timere quia redemi te. D'autres fois enfin , pour ne plus laisser de prétextes à nos incertitudes, c'est avec serment qu'il promet à une juste confiance l'appui de son bras et sa protection invincible : Eruens liberabo te, quia in me habuisti fiduciam. O bonté inexprimable! ô sollicitude pleine d'amour ! o heureux les hommes, s'écrie Tertuliien, en faveur de qui Dieu fait un tel serment; mais aussi, malheur à ceux que les sermens d'un Dieu ne peuvent rassurer!
Quel plus grand malheur, en effet, que celui d'un Chrétien que Dieu veut guérir de ses maux, et qui repousse sa main bienfaisante; que Dieu invite, et qui résiste à ses invitations; que Dieu prie, et qui ferme l'oreille à ses prières; que dis-j© ! c'est peu d'appeler un malheur l'obstination de votre défiance, quand elle fait à Dieu le plus sanglant outrage, et qu'elle insulte ouvertement à ses attributs les plus chers.
Dieu déclare que le pécheur qui se confie en lui verra briser ses chaînes, effacer ses iniquités, et succédera des souillures honteuses la blancheur de la première innocence : votre défiance, qui désespère d'un tel prodige, insulte donc à son pouvoir? Dieu, par les sollicitations les plus vives, rappelle i'ame qui s'égare, la poursuit avec la plus tendre persévérance, et n'exige d'elle, pour lui accorder le pardon , que l'espérance de l'obtenir : votre défiance, qui vous endurcit contre tant d'amour, insulte donc à sa bonté? Dieu atteste avec serinent que jamais il ne trompera l'espoir du pécheur repentant qui s'abandonne à sa miséricorde : votre défiance , qui doute et qui balance encore , insulte donc à son éternelle vérité ?
On vous entend peut-être déplorer souvent avec amertume l'aveuglement de l'impiété, gémir de ses excès, frémir d'horreur au récit de ses blasphèmes. Je ne prétends point établir entre l'impie et vous un injuste et-révoltant parallèle. L'impie a brisé le joug de la foi, et rejette l'autorité de Dieu et de son Eglise pour ne
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suivre d'autre guide que son orgueilleuse raison. Et vous, enfant docile de la religion , plein de respect pour ses lois. } vous trouvez, dans l'aveugle soumission quelle exige de vous, votre consolation et votre joie. Cependant est-il bien certain qu'un examen attentif ne vous ferait pas découvrir, entre les sentimens de l'impie et vos propres dispositions, quelques malheureux traits de ressemblance? L'impie refuse à Dieu le pouvoir d'appeler la matière du néant à l'existence; mais vous, qui balancez pour croire que Dieu puisse jamais faire passer votre ame de l'état de la mort à l'état de la vie, n'accusez-vous pas aussi Dieu d'impuissance? L'impie, niant une Providence attentive à la distribution des biens et des maux, méconnaît l'amour infini de Dieu pour les hommes; mais vous, dont les anxiétés semblent supposer qu'il se plaît à tromper une espérance dont il est lui-même l'auteur, ne l'accusez-vous pas aussi de malice? L'impie, en rejetant les livres saints , traite comme des séductions de l'imposture les oracles mêmes de la vérité ; mais vous, qui, dans ces mêmes livres que vous respectez, trouvez à chaque page les promesses de votre Dieu, et qui conservez cependant toujours vos décourageantes incertitudes, ne l'accusez-vous pas aussi de mensonge?
Aon, non, l'on ne comprend pas assez toute l'étendue de l'injure que fait à Dieu cette indigne défiance; on s'accoutume à voir le Seigneur toujours armé de foudres et de vengeances, sans jamais se reposer sur les consolantes images de sa patience et de sa bonté* Sans doute c'est un juge inflexible ! mais c'est aussi un père tendre; nos péchés l'irritent, mais notre repentir l'apaise; il n'a point promis au pécheur de lendemain , mais chaque jour il Finvite au retour; il pèse nos moindres iniquités dans une balance sé\ere, mais il sait aussi de quel union nous fumes pétris : séparer ces deux pensées, c'est tromper les desseins de Dieu, qui, s'il a voulu que sa justice servît de frein à la corruption, veut aussi que sa miséricorde prévienne le découragement; c'est faire d'une sévérité inexorable l'attribut distinctif de notre Dieu; c'est croire qu'il aime mieux être redouté comme un maître impitoyable dans ligueurs que chéri comme un père qui veut guérir et sauver ses enfans. A.h ! sa conduite envers les pécheurs suffit bien sans doute pour nous inspirer de plus douces pensées. Comme s'il n'était pas 1 arbitre souverain de leur destinée et maître de punir à l'instant même leurs révoltes , je le vois attendre leur repentir avec longanimité, je l'entends se plaindre et gémir de leurs délais et de leurs résistances : ce sont des enfans qu'il a nourris dans sa
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maison , qu'il a vus croître sous ses yeux, et qui n'ont répondu à sa tendresse que par un insolent mépris; c'est une vigne qu'il a plantée, qu'il cultivait de ses propres mains, et qui n'a produit pour lui que des fruits de douleur et d'amertume. D'autres fois il paraît s'irriter, il annonce de loin et avec éclat sa vengeance; [mais s'il fait gronder sa foudre, il voudrait donc ne pas punir, semblable à une mère qui redoute pour son enfant les dangers de l'inexpérience, et lui montre, par ses menaces et ses cris, moins de colère que d'amour. Si quelquefois seschâtimens épouvantent le monde, l'histoire de ses rigueurs elles-mêmes fournit un témoignage de plus à sa miséricorde; si l'orgueil et la corruption du genre humain montent chaque jour à leur comble, Dieu attend, il diffère, il fait succéder tour à tour les invitations et les terreurs, et il ne sort enfin de sa longue patience qu'après que cent ans de délai ont attesté tout à la fois et la profonde insensibilité des hommes et l'ineffable longanimité de leur Dieu. Si, après que sa bonté a souffert durant des années innombrables l'ingratitude et l'idolâtrie de son peuple, sa justice exige enfin qu'il renverse sa ville sainte, et punisse d'un long exil ses horribles prévarications, Dieu s'abaisse jusqu'à consigner dans les livres sacrés ses excuses et son apologie ; et en faisant précéder le récit de la captivité des Juifs par une comparaison détaillée de ses grâces et de leurs outrages, il y dépose par avance la justification de cette lamentable catastrophe et un nouveau garant de sa miséricorde.
Venez donc auprès de lui, vous qui, depuis long-temps en proie à vos passions, ne goûtez plus ni consolations ni repos; venez, âmes infortunées que le poids des iniquités tient courbées et abattues, venez vous relever enfin et retrouver le bonheur dans les bras de votre Dieu. Eussiez-vous joint l'homicide à l'adultère, David réconcilié ranimera votre courage; eussiez-vous sacrifié aux idoles, renversé les autels du vrai Dieu , égorgé ses pontifes, Manassès vous apprendra qu'un grand repentir efface de grands forfaits.
Mais c'est surtout aux enfans de la loi nouvelle, à ceux qui ont médité sur l'ineffable miséricorde de Jésus pour les pécheurs, qui ont recueilli de sa bouche divine son langage si doux et ses invitations si tendres; c'est aux disciples du Sauveur qu'il convient avant tout d'ouvrir leur cœur au sentiment divin de la confiance. Qu'elle est noble et légitime, Chrétiens, l'indignation qu'éprouve un homme d'honneur et de bonne foi contre ces écrivains pervers qui, peu contens d'obscurcir par leurs sophismes l'éclat de nos dogmes sacrés , s'efforcent encore de noircir le ministère
évangélique par les inventions de leur malice et leurs odieuses imputations! Si vous voulez les entendre, la religion ne porte dans les cœurs que consternation et qu'épouvante, et les ministres chargés de la prêcher ne savent qu'éclater en menaces, entrouvrir les ahîmes et courber leurs disciples tremblans sous la main d'une implacable divinité. Sans doute , tant que les passions déclareront la guerre à notre Maître, il faudra bien repousser leurs attaques; tant qu'elles essaieront d'ébranler son trône, il faudra bien terrasser leur orgueil; tant qu'elles fouleront aux pieds ses ordonnances, il faudra bien leur imprimer un salutaire effroi; mais cette chaire toutefois, du haut de laquelle descendent si souvent tant de reproches et de terreurs, n'a-t-elle pas aussi ses consolations et ses miséricordes, et n'est-ce pas près d'elle que Jésus a voulu ménager pour les cœurs faibles des appuis, et des encouragemens pour les cœurs pusillanimes ? Car pour vous dévoiler aujourd'hui tous nos secrets , ou plutôt tous les mystères de la charité de votre Dieu, il est vrai que nous sommes contraints trop souvent de faire retentir à votre oreille de formidables vérités, tantôt pour mettre en fuite les tentations qui vous poursuivent, et tantôt pour vous réveiller sur le bord du précipice que vous ont creusé les passions. Mais s'il faut enfin vous en faire l'aveu , l'Évangile est avare de ces paroles foudroyantes, destinées à briser les cœurs endurcis ou à soumettre les rebelles ; il ne nous prête qu'avec une sorte de circonspection et d'économie les armes que réclame contre vos désordres une sainte indignation ; les sentences de la rigueur y sont comme cachées sous les innombrables exhortations de la bonté ; nous y puisons les principes sur lesquels se fondent trop justement , hélas ! nos plaintes ou nos alarmes ; mais presque toujours Jésus nous en abandonne le développement et les applications; et pendant qu'en son nom et par son ordre nous poursuivons les pécheurs de nos accusations et de nos cris, il semble se cacher et laisse tonner notre zèle.
Mais s'il s'agit de bannir vos terreurs et de ranimer votre courage , l'Évangile abonde alors en invitations et en promesses ; Jésus y montre son cœur à découvert, et ne laisse à son ministre d'autre souci que de mettre la présomption en garde contre les divins excès de l'indulgence et de l'amour. Voyez, en effet, quelle est dans l'Evangile sa conduite envers les pécheurs, et ce qu'ils doivent en attendre : tantôt Jésus les exhorte à chercher près de lui le délassement de leurs peines et de leurs fatigues; tantôt il les presse d'y venir puiser à la source de l'eau vive,
et désaltérer cette soif de bonheur qui tourmente leur ame. Il est la vigne, nous en sommes les branches : tel est l'amour qui doit nous attacher à lui; il est le chemin , lui seul nous conduit à la félicité véritable; il est la lumière, nous ne devons pas suivre d'autre guide; il est îa vie, nous ne devons vivre que par lui et' pour lui. Maître facile, il accueille les ouvriers de la onzième heure comme ceux qui ont porté le poids de la chaleur; Samaritain charitable, il s'attendrit à la vue du malheur, et n'épargne rien pour l'adoucir; père indulgent, il oublie les égaremens de son fils pour ne songer qu'à son retour.
Mais surtout quelle douceur dans cette parabole si chère à tous les âges, où Jésus , se cachant sous les traits du pasteur, invite tous les cœurs à l'amour et à la confiance ! Quel pécheur assez abattu pour ne pas se ranimer à ces douces images , ou assez ingrat pour ne pas aimer à montrer dans ce tableau la peinture doses infidélités et des divines miséricordes!
Pourrais-je les oublier jamais, ô mon Dieu, ces jours d'illusion et d'égarement où, emporté par la fougue de mes passions, je me laissai entraîner loin de vous et me séparai de la troupe fidèle qui vivait sous vos lois! A peine vous aperçu tes-vous de ma fuite que vous vous attachâtes à mes pas avec la plus tendre sollicitude; vous vous fatiguiez à me poursuivre sans vous laisser arrêter par la distance qui me séparait de vous, et moi je m'obstinais à mépriser votre empressement ; vous m'appeliez, et j'étais sourd à votre voix; ou si quelquefois cette voix, autrefois si chère, réveillait en moi d'heureux mouvemens, ils étaient bientôt étouffés par le tumulte du monde et le cri des passions. Enfin quand mon insensibilité eut rendu tant d'efforts inutiles , votre grâce toute-puissante voulut, par un miracle digne d'elle, triompher de ma résistance, de mes égaremens même, en faisant naître dans mon cœur le désir du retour. C'est vous qui avez flétri pour moi les jouissances delà terre; c'est vous qui avez fait croître les ronces dans un chemin où le monde ne m'avait promis que des fleurs; c'est vous qui avez répandu une amertume salutaire sur ces "sources empoisonnées où j'avais cru puiser la félicité. Je me rendis enfin, je vins me jeter entre vos bras. Avec quelle bonté vous reçûtes cette brebis infidèle! avec quelle joie vous me reportâtes au bercail ! Ah! s'il est un Chrétien qui craigne encore de se confier en vous, qu'il vienne, et je lui apprendrai ce qu'on peut attendre de votre miséricorde: Venite, audite, etnarrabo quanta fecit Dominas anwiœ meœ. (Le même.)
Rien do plus naturel à Dieu que l'inclination de nous enrichir par In profusion do
ses grâces.
Pour vous faire entendre par une doctrine solide Combien est immense la miséricorde de notre Sauveur; je vous prie de considérer une vérité que je viens d'avancer tout à l'heure, et que j'ai prise de Tertullien. Ce grand homme nous a enseigné que Dieu a commencé ses ouvrages par un épanchement de sa bonté sur toutes ses créatures, et que sa première inclination, c'est de nous bien laire. Et en vérité j il me semble que sa raison est bien évidente; car, pour bien connaître quelle est la première des inclinations, il faut choisir celle qui se trouvera la plus naturelle, d'autant que la nature est la racine de tout le reste. Or, notre Dieu, Chrétiens, a-t-il rien de plus naturel que cette inclination de nous enrichir par la profusion de ses grâces! Comme une source envoie ses eaux naturellement, comme le soleil naturellement répand ses rayons, ainsi Dieu naturellement fait du bien; étant bon, abondant, plein de richesses infinies par sa condition naturelle, il doit être aussi par nature bienfaisant , libéral, magnifique. Quand il te punit, ô impie, la raison n'en est pas en lui-même; il ne veut pas que personne périsse; c'est ta malice, c'est ton ingratitude qui attire son indignation sur ta tête. Au contraire ^ si nous voulons l'exciter à nous faire du bien , il n'est pas nécessaire de chercher bien loin des motifs; sa propre bonté, sa nature, d'elle-même si bienfaisante, lui est un motif très pressant j et une raison intime qui ne le quitte jamais. C'est pourquoi Tertullien dit fort à propos que « la bonté « est la première, parce qu'elle est selon la nature : » Prior boiiitas , secundum naturam ; « Et que la sévérité suit après, parce qu'il lui « faut une cause : » Severitas posterior-, seciuidum causant) comme s'il disait: À la munificence divine, il ne lui faut point de raison, si on peut parler de là sorte ; c'est la propre nature de Dieu. Il n'y a que la justice qui va chercher des causes et des raisons; encore ne les cherche-t-el!e pas; nous les lui donnons; c'est nous qui fournissons par nos crimes la matière à sa juste vengeance. Par conséquent, comme dit très bien le même Tertullien: « Ce que »< Dieu est bon, c'est du sien et de son propre fonds; ce qu'il est « juste, c'est du nôtre : » De suo optimus ; de Jiostro jnstus. L'exercice de la bonté lui est souverainement volontaire ; celui de la justice , forcé; celui-là procède entièrement du dedans, celui-ci d'une cause étrangère. Or, il est évident que ce qui est naturel,
intérieur, volontaire, précède toujours ce qui est étranger etcontraint. Il est donc vrai ce que j'ai touché dès l'entrée de ce discours, ce que je viens de prouver par les raisons de Tertullien : « Que, « dans l'origine des choses, Dieu n'a pu faire paraître que de la « bonté : » Deus a primordio tantum bonus.
Passons outre maintenant, et disons : Le Sauveur Jésus, Chrétiens, notre amour et notre espérance , notre Pontife, notre Avocat, notre Intercesseur , qu'est-il venu faire au monde; qu'est-ce que nous en apprend le grand apôtre saint Paul? Nenseigne-t-il pas qu'il est venu pour renouveler toutes choses en sa personne, pour ramener tout à la première origine, pour reprendre les premières traces de Dieu, son Père, et réformer toutes les créatures selon le premier plan, la première idée de ce grand Ouvrier ? C'est la doctrine de saint Paul en une infinité d'endroits de ses divines Epîtres; et partant, n'en doutons pas, le Fils de Dieu est venu sur la terre revêtu de ces premiers sentimens de son Père; c'est-àdire, ainsi que je l'ai exposé tout à l'heure, de clémence, de bonté, de charité infinie. C'est pourquoi, nous expliquant le sujet de sa mission : « Dieu n'a pas envoyé son Fils au monde, dit-il, afin de «juger le monde , mais afin de sauver le monde *. »
Mais n'a-t-il pas assuré , direz-vous , que « son Père avait remis « tout son jugement en ses mains 2 , » et ses Apôtres n'ont-ils pas prêché par toute la terre, après son Ascension triomphante, que « Dieu l'avait établi Juge des vivans et des morts?» 5 « Néanmoins, « dit-il, je ne suis pas envoyé pour juger le inonde . » Tout le pouvoir de mon ambassade ne consiste qu'en une négociation de paix; et plût à Dieu que les hommes ingrats eussent voulu recevoir l'éternelle miséricorde que je leur étais venu présenter! Je ne paraissais sur la terre que pour leur bien faire, mais leur malice a contraint mon Père d'attacher la qualité de Juge à ma première commission. Ainsi sa première qualité est celle de Sauveur; celle de Juge est, pour ainsi dire, accessoire; et d'autant qu'il ne l'a acceptée que comme à regret, y étant obligé par les ordres exprès de son Père; delà vient qu'il en a réservé l'exercice à la fin des siècles. En attendant, il reçoit miséricordieusement tous ceux qui viennent à lui; il s'offre de bon cœur à eux, pour être leur Intercesseur auprès de son Père: enfin, telle est sa charge, et telle est sa fonction ; il n'est envoyé que pour faire miséricorde.
Et, a ce propos , il me souvient d'un petit mot de saint Pierre ,
• Jfa»;, m; 17.— Mbid.. t,«;U 3 Ibid., xn, 47.
par lequel il dépeint fort bien le Sauveur à Corneille. « Jésus de «Nazareth, dit-il , homme approuvé de Dieu, qui passait bien « faisant et guérissant tous les oppressés : « Pertransiit bencfaciendo , et sanando omnes oppressos a diabolo [. O Dieu , les belles paroles, et bien dignes de mon Sauveur! La folle éloquence du siècle, quand elle veut élever quelque valeureux capitaine, dit qu'il a parcouru les provinces moins par ses pas que par ses victoires. Les panégyriques sont pleins de semblables discours. Et qu'est-ce à dire , à votre avis , que parcourir les provinces par des victoires ? n'est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie? Ah! que mon Sauveur a parcouru la Judée dune manière bien plus aimable! il l'a parcourue moins par ses pas que par ses bienfaits. ïl allait de tous côtés, guérissant les malades, consolant les misérables, instruisant les ignorans, annonçant à tous avec une fermeté invincible la parole de vie éternelle , que le Saint-Esprit lui avait mise à la bouche : Pertransiit benefaciendo. Ce n'étaient pas seulement les lieux où il arrêtait qui se trouvaient mieux de sa présence ; autant de pas , autant de vestiges de sa bonté. Il rendait remarquables les endroits par où il passait, par la profusion de ses grâces. En cette bourgade, il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés; sans doute, disait-on , le débonnaire Jésus a passé par là.
Et en effet, Chrétiens, quelle contrée de la Palestine n'a pas expérimenté mille et mille fois sa douceur? Et je ne doute pas qu'il n'eût été chercher les malheureux jusqu'au bout du monde, si les ordres de son Père ne l'eussent arrêté en Judée. Vit-il jamais un misérable qu'il n'en eût pitié? Ah! que je suis ravi quand je vois dans son Evangile qu'il n'entreprend presque jamais aucune guérison import inte qu'il ne donne auparavant quelque marque de compassion ! il y en a mille beaux endroits dans les Evangiles. La première grâce qu'il leur faisait , c'était de les plaindre en son ame avec une affection véritablement paternelle : son cœur écoutait la voix de la misère qui l'attendrissait , et en même temps il sollicitait son bras à les soulager.
Que ne ressentons-nous du moins, ô fidèles, quelque peu de cette tendresse ? Nous n'avons pas en nos mains ce grand et prodigieux pouvoir pour subvenir aux nécessités de nos pauvres frères; mais Dieu et la nature ont inséré dans nos âmes je ne sais quel sentiment qui ne nous permet pas de voir souffrir nos semblables sans y prendre part , à moins que de n'être plus hommes. Mes frè-
1 Act., x, 08.
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res, faisons donc voir aux pauvres que nous sommes touchés de leurs misères, si nous n'avons pas dépouillé toute sorte d'humanité. Ceux qui ne leur donnent qu'à regret, que pour se délivrer de leurs importunités 4 ont-ils jamais pris la peine déconsidérer que c'est le Fils de Dieu qui les leur adresse ; que ce serait bien souvent leur faire une double aumùne que de leur épargner la honte de nous demander; que toujours la première aumône doit venir du cœur ; je veux dire, fidèles , une aumône de tendre compassion , c'est un présent qui ne s'épuise jamais; il y en a dans nos âmes un trésor immense et une source infime; et cependant c'est le seul dont le Fils de Dieu fait état. Quand vous distribuez de l'argent ou du pain , c'est faire l'aumône au pauvre; mais quand vous accueillez le pauvre avec ce sentiment de tendresse , savezvous ce que vous faites ? vous faites l'aumône à Dieu : « J'aime u mieux, dit-il, la miséricorde que le sacrifice *. * C'est alors que votre charité donne des ailes à cette matière pesante et terrestre; et, par les mains des pauvres dans lesquelles vous la consignez, elle la fait monter devant Dieu comme une offrande agréable. C'est alors que vous devenez véritablement semblables au Sauveur Jésus, qui n'a pris une chair humaine qu'afin de compatir à nos infirmités avec une affection plus sensible.
Oui certes, il est vrai, Chrétiens , ce qui a fait résoudre le Fils de Dieu à se revêtir d'une chair semblable à la nôtre , c'est le dessein qu'il a eu de ressentir pour nous une compassion véritable ; et en voici la raison prise de l'Epître aux Hébreux, dont je m'en vais tâcher de vous exposer la doctrine ; et rendez-vous, s'il vous plaît, attentifs. Si le Fils de Dieu n'avait prétendu autre ehose que de s'unir seulement à quelques unes de ses créatures, les intelligences célestes se présentaient, ce semble, à propos dans son voisinage, qui, à raison de leur immortalité et de leurs autres qualités éminentes , ont sans doute plus de rapport avec la nature divine; mais, certes, il n'avait que faire de chercher dans ses créatures ni la grandeur ni l'immortalité. Qu'est-ce qu'il y cherchait, Chrétiens? la misère et la compassion. C'est pourquoi , dit excellemment la savante Epître aux Hébreux : Non Àngelos apprehendit; sed semen Jbrahœ apprehendit °2. « Il n'a pas pris la nature « angélique; mais il a voulu prendre, » servons-nous des mots de l'Auteur , « il a voulu appréhender la nature humaine, » La belle réflexion que fait, à mon avis, sur ces mots le docte saint Jean
»Matlh.,ix, 13. — 2Heb., 11, 16.
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Chrysostôme! Il a, dit l'Apôtre, appréhendé la nature humaine: elle s'enfuyait, elle ne voulut point du Sauveur: qu'a-t-il fait ? Il a couru après d'une course précipitée, « sautant les montagnes l, » c'est-à-dire les ordres des Anges, comme il est écrit aux Cantiques : < Il a couru, comme un géant, à grands pas et démesurés, » passant en un moment du ciel en la terre : Exultavit ut gigas ad çurrendam viarn -. Là, il a atteint cette fugitive nature, il l'a Saisie, il l'a appréhendée au corps et en l'ame : Semcn Ahrahœ apvrehendit 3. Il a eu pour ses frères, c'est-à-dire pour nous autres hommes, une si grande tendresse « qu'il a voulu en tout « point se rendre semblable à eux: » Debuit per omnia fratribus similari. Il a vu que nous étions composés de chair et de sang : pour cela, il a pris, non un corps céieste, comme disaient les mareionites; non une chair fantastique et un spectre d'homme , comme assuraient les manichéens; quoi donc? une chair tout ainsi que nous , un sang qui avait les mêmes qualités que le nôtre : Quia puai commuiiicaverunt carni et sanguini, et ipse similiter participavit iisdem : « Et ainsi parce que les enfans sont d'une nature «mortelle, composée de chair et de sang, il a aussi lui-même « participé à cette même nature, » dit le grand Apôtre aux Hébreux; et cela pour quelle raison? Ut misericors Jieret : « Afin « d'être miséricordieux, » poursuit le même saint Paul.
Eh quoi donc! le Fils de Dieu, dans l'éternité de sa gloire, étaitil sans miséricorde? Non, certes : mais sa miséricorde n'était pas accompagnée d'une compassion effective, parce que, comme vous savez, toute véritable compassion suppose quelque douleur; et partant le Fils de Dieu, dans le sein du Père éternel, était également incapable de pâtir et de compatir : et lorsque l'Ecriture attribue ees sortes d'affections à la nature divine, vous n'ignorez pas que cette façon de parler ne peut être que figurée. C'est ce qui a obligé le Sauveur à prendre une nature humaine ; « parce qu'il « -voulait ressentir une réelle et véritable pitié : » Ut misericors Jieret. Si donc il voulait être touché pour nous d'une pitié réelle et véritable, il fallait qu'il prît une nature capable de ces émotions : ou bien disons autrement, et toutefois toujours dans les ie* principes. Notre Dieu, dans la grandeur de sa majesté, aNait pitié de nous comme de ses enfans et de ses ouvrages; mais depuis 1 incarnation, il a commencé à nous plaindre, comme ses frères, comme ses semblables, comme des hommes tels que lui.
1 Canl., ii, 8. — * Vs. xvm, G. — 3 Hcb., il, 16 et suiv.
Depuis ce temps-là, il ne nous a pas plaints seulement comme l'on voit ceux qui sont dans le port plaindre souvent les autres qu'ils voient agités sur la mer d'une furieuse tourmente ; mais il nous a plaints comme ceux qui courent le même péril se plaignent les uns les autres, par une expérience sensible de leurs communes misères; enfin, l'oserai-je dire? il nous a plaints, ce bon frère, comme ses compagnons de fortune , comme ayant eu à passer par les mêmes misères que nous ; ayant eu, ainsi que nous , une chair sensible aux douleurs, et un sang capable de s'émouvoir, et une température de corps sujette, comme la nôtre, à toutes les incommodités de la vie et à la nécessité de la mort. C'est pourquoi l'Apôtre se glorifie de la grande bénignité de notre Pontife : « Ah! « nous n'avons pas un Pontife, dit-il, qui soit insensible à nos « maux : » Non habemus P ontificem , qui non possit compati infirmitatibus nostris * : pour quelle raison ? « Parce qu'il a passé par « toutes sortes d'épreuves : » Tentatum per onuiia.
Vous le savez, Chrétiens; parmi toutes lesïpersonnes dont nous plaignons les disgrâces, il n'y en a point pour lesquelles nous soyons émus d'une compassion plus tendre que celles que nous voyons dans les mêmes afflictions, dont quelque fâcheuse rencontre nous a fait éprouver la rigueur. Vous perdez un bon ami; j'en ai perdu un autrefois : dans cette rencontre d'afflictions, ma douleur et ma compassion s'en échaufferont davantage; je sais, par expérience, combien il est sensible de perdre un ami. Ici je vous annonce une douce consolation, ô pauvres nécessiteux, malades oppressés, enfin généralement misérables, quels que vous soyez. Jésus, mon Pontife, n'a épargné à son corps ni les sueurs, ni les fatigues, ni la faim, ni la soif, ni les infirmités, ni la mort ; il n'a épar* gné à son esprit ni les tristesses, ni les injures, ni les ennuis, ni les appréhensions. O Dieu! qu'il aura d'inclination de nous assister, nous qu'il voit du plus haut des deux battus de ces mêmes orages dont il a été autrefois attaqué ! Tentatum per omnia. Il a tout pris jusqu'aux moindres choses, « tout, jusqu'aux plus gran- « des infirmités, si vous en exceptez le péché : » Absque peccato : encore connaît-il bien , par sa propre expérience , combien est grand le poids du péché : « Il a daigné porter les nôtres à la croix « sur ses épaules innocentes : » Peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super lignum 2. On dirait que « il s'est voulu rendre en « quelque sorte semblable aux pécheurs : » In similitudinem carnis
»H€b., iv, 15. — MPelr., 11, 24.
DES PRÉDICÀTIiUHS. 285
peccati ', dit saint Paul; afin de déplorer leur misère avec une plus grande tendresse. De là ces larmes amères, de là ces plaintes charitables que nous avons vues aujourd'hui dans notre Evangile.
Et je remarque, ô fidèles, que cette compassion ne l'a pas seulement accompagné durant le cours de sa vie; car si l'Apôtre Ta, comme vous voyez, attachée à sa qualité de Pontife, selon sa doctrine, tout pontife doit compatir. Or, le Sauveur n'a pas seulement été mon Pontife lorsqu'il s'est immolé pour mes péchés sur la croix : « Mais , à présent, il est entré au sanctuaire par la vertu de « son sang, afin de paraître pour nous devant la face de Dieu2, » et y exercer un sacerdoce éternel selon l'ordre de Melchisédech. Il est donc Pontife et Sacrificateur à jamais ; c'est la doctrine du même Apôtre; ce qui a donné la hardiesse à l'admirable Origène de dire ces affectueuses paroles : «Mon Seigneur Jésus pleure en- « core mes péchés; il gémit et soupire pour nous : * Dominus meus Jésus luget etiam nunc peccata mea, gémit suspiratque pro nobis, 11 veut dire que, pour être heureux, il n'en a pas dépouillé lessentimens d'humanité : il a encore pitié de nous; il n'a pas oublié ses longs travaux, ni toutes les autres épreuves de son laborieux pèlerinage; il a compassion de nous voir passer une vie dont il a éprouvé les misères, qu'il sait être assiégée de tant de diverses calamités. Ce sentiment le touche dans la félicité de sa gloire, encore qu'il ne le trouble pas ; il agit en son cœur, bien qu'il n'agite pas son cœur : si nous avions besoin de larmes, il en donnerait.
Pour moi, je vous l'avoue, Chrétiens, c'est là mon unique espérance; c'est là toute ma joie et le seul appui de mon repos; autrement dans quel désespoir ne m'abîmerait pas le nombre infini de mes crimes? Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher, la prodigieuse difficulté qu'il y a de retenir dans un chemin si glissant une volonté si volage et si précipitée que la mienne; quand je jette les yeux sur la profondeur impénétrable du cœur de l'homme, capable de cacher dans ses replis tortueux tant d'inclinations corrompues dont je n'aurai nulle connaissance; enfin quand je vois l'amour-propre faire pour l'ordinaire la meilleure partie de mes actions, je frémis d'horreur, ô fidèles, qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paraissent les plus innocentes; et quand même je serais très juste devant les hommes, ô Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparaîtrait point devant votre face? et qui serait celui qui
1 Rom., vm, 3. — 3 Deb., ix, 12, 24.
pourrait justifier sa vie, si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux? Si le saint apôtre saint Paul, après avoir dit avec une si grande assurance que « il ne se sent point coupable en soi-même, « ne laisse pas de craindre de n'être pas justifié devant vous : » JS'ihil ftttkt conscitis siun; sed non in hoc justifie atus sum * ; que dirai-je, moi misérable? et quels devront donc être les troubles de ma conscience ? Mais, ô mon aimable Pontife, c'est vous qui répandez une certaine sérénité dans mon cœur, qui me fait vivre en paix sous l'ombre de votre protection. Pontife fidèle et compatissant à mes maux ; non, tant que je vous verrai à la droite de votre Père avec une nature semblable à la mienne, je ne croirai jamais que le genre humain lui déplaise, et la terreur de sa majesté ne m'empêchera point d'approcher de l'asile de sa miséricorde. Vous avez voulu être appelé parle prophète Isaïe « un homme de douleurs et qui sait ce que c'est que l'infirmité : » Virum doloruin et scientem infirmitatem 2. Vous savez, en effet, par expérience, vous savez ce que c'est que l'infirmité de ma chair, et combien elle pèse à l'esprit, et que vous-même en votre passion avez eu besoin de toute votre constance pour en soutenir la faiblesse. «L'esprit « est fort , disiez-vous; niais la chair est infirme 3 » : cela me rend très certain que vous aurez pitié de mes maux. Fortifiez mon ame, ô Seigneur, d'une sainte et salutaire confiance, par laquelle me défiant des plaisirs, me défiant des honneurs de la terre, me défiLiit de moi-même, je n'appuie mon cœur que sur votre miséricorde; et établi sur ce roc immobile, je voie briser à mes pieds les troubles et les tempêtes qui agitent la vie humaine.
Mais, ô Dieu, éloignez de moi une autre sorte de conliance qui règne parmi les libertins, confiance aveugle et téméraire, qui ajoutant l'audace au crime, et l'insolence à l'ingratitude, les enhardit à se révolter contre vous par l'espérance de l'impunité. Loin de nous, loin de nous, ô fidèles, une si détestable manie; car de même que la pénitence, en même temps qu'elle amollit la dureté de nos cœurs, attendrit aussi et amollit par ses larmes le cœur irrité de Jésus, ainsi notre endurcissement nous rendrait à la fin le cœur du même Jésus endurci et inexorable. (Bossuet, Sur la Bonté et la Rigueur de Dieu a l égard des pécheurs.)
1 I Cor., iv, 4. — * Is., lui, 5.-3 jyfatth., xxvi, 41.
DES PREDIC4TIil!llS.
Avantages do la confiance chrétienne
Non, Chrétiens, rien n'est plus salutaire au pécheur qu'une humble et sage confiance qui, sans l'abuser sur le péril de ses infidélités, lui en présente cependant le remède dans l'indulgence de son Dieu, ou qui, même après une "vie entière passée dans de honteux excès, accourt encore au secours d'une anie déchirée par les remords, et dans son infortune la sauve du dernier de tous les malheurs, le désespoir de l'impénitence. Bien loin qu'une telle disposition ait rien de criminel, ou que le pécheur doive l'écarter comme une illusion dangereuse , il y trouve au contraire un moyen assuré d'honorer Dieu , d'édifier le prochain et d'avancer l'ouvrage de sa propre sanctification.
C'est Dieu même qui nous le déclare, qu'il trouve sa gloire à pardonner, et qu'il n'attend avec une si merveilleuse patience le moment de notre repentir que pour relever à tous les yeux le prix de sa miséricorde : Ideo exaltabilur parcens. Ainsi le pécheur qui plein d'horreur pour ses infidélités, se jette aux pieds du Seigneur et conserve dans son cœur une ferme espérance d'obtenir son pardon, bien loin de l'outrager par une telle confiance, ne fait que préparer un plus brillant éclat à cette gloire dont Dieu se montre si jaloux. Plus sa révolte fut obstinée, plus sa confiance est une reconnaissance authentique de la puissance divine qui seule pourra mettre un frein à ses passions et triompher de leur résistance; plus il s'est attaché aux créatures par de coupables liens, et plus 6a confiance est un aveu de leur néant en présence de celui en qui seul il reconnaît le pouvoir de remplir son cœur et de lui rendre le repos ; plus ses prévarications ont outragé la divine miséricorde, plus sa confiance lui rend un solennel hommage, puisqu'une miséricorde infinie peut seule pardonner ses nombreux et déplorables
ega remens.
David, après avoir été comblé des grâces les plus précieuses et prévenu des plus abondantes bénédictions , irrite le Seigneur par un double crime dont aucun prétexte ne peut pallier la noirceur; mmhIu a lui-même, il voit la grandeur de son iniquité, et se livre sans mesure à toute l'amertume de sa douleur; la paix a fui loin de son cœur, le sommeil loin de ses yeux; solitaire dans son palais, il le fait retentir de ses plaintes et de ses gémissemens, et la nuit M couche est encore arrosée de ses larmes. Tout à coup une pensée suffit pour apaiser tous ces orages; il se rappelle les miséri-
cordes du Seigneur, et le calme renaît dans son anie. Eh quoi ! a-t-il pu sitôt oublier qu'il a profité d'une puissance qu'il tenait de la prédilection de Dieu pour souiller le lit conjugal et donner la mort à un serviteur fidèle? Il connaît toute l'horreur de son crime, mais il justifie par une raison admirable l'espoir qu'il conserve encore d'en obtenir le pardon. Seigneur, dit-il, vous me pardonnerez mon péché à cause de son énormité même : Propitiaberis peccato meoj multum est enim : comme si ce roi pénitent avait dit : ô mon Dieu, les maîtres de la terre doivent balancer quelquefois avant d'écouter la clémence; elle peut préparer des périls à leur autorité, rendre l'espoir à leurs ennemis ou en accroître l'insolence; mais vous, dont le trône est inébranlable et qui terrassez les rebelles d'un seul de vos regards, vous pouvez oublier la circonspection et les ménagemens, car vous ne trouvez dans le pardon des plus grands crimes qu'une occasion plus éclatante de manifester votre gloire et de montrer votre indépendance. Ainsi l'excès même de mon offense me donne droit de me confier dans l'excès de votre miséricorde : Propitiaberis peccato meo; multum est enim.
Cependant, il faut le répéter encore, les sentimens d'une trompeuse espérance ne doivent point séduire ces pécheurs vieillis dans le crime qui, pour se livrer en paix à leurs désordres, voudraient endormir leurs remords par un coupable espoir en la divine miséricorde : leur confiance serait abominable aux yeux du Seigneur; il leur déclare lui-même plus d'une fois qu'il viendra au milieu des ténèbres , qu'il les surprendra comme un voleur, et qu'ils mourront dans leurs péchés, et ce n'est qu'aux infortunés qui, pénétrés enfin d'une sainte douleur, voudraient revenir à Dieu, mais se sentent repoussés par la crainte de ses jugemens, que la religion fait entendre ces invitations consolantes.
Or, si de tels pécheurs, quelles que soient leurs iniquités, doivent ouvrir leur cœur à la confiance, combien ce sentiment ne doit-il pas être plus familier encore à ces âmes pieuses qui, dociles à la voix du Seigneur, ne connaissent d'autre joie que de suivre ses ordonnances, ni d'autre sujet de douleur qu'une fragilité qui trompe quelquefois la généreuse hardiesse de leurs résolutions ! Qu'elles expient sans doute leur faiblesse par les gémissemens d'une douleur chrétienne, mais toutefois sans se précipiter dans la tristesse d'un découragement plus dangereux mille fois pour elles-mêmes que les péchés qu'elles déplorent, et peut-être plus funeste au prochain que de scandaleux exemples.
DES PREDICATEURS. 289
C'est peu de diriger le prochain par nos conseils, de ranimer son courage par nos exhortations, de lui inspirer enfin pour le ■vice une horreur salutaire, il faut encore lui apprendre à aimer la vertu, à goûter la douceur du joug évangélique, à connaître le prix des consolations préparées à la fidélité; il faut enfin lui aplanir le chemin du devoir en lui montrant son bonheur véritable étroitement uni à l'accomplissement de ses obligations. Mais si votre cœur est toujours resserré par la tristesse et par la crainte, comment pourrez-vous le dilater pour parler de la bonté du Seigneur et raconter ses miséricordes? comment vous entretiendrez vous de la sainte liberté des enfans de Dieu, si vous traînez péniblement votre chaîne? Que penseront surtout des âmes incertaines et chancelantes dans le sentier de la vertu, si elles sont les confidentes de vos peines secrètes et de toutes vos anxiétés ? croirontelles que l'on goûte tant de charmes à s'entretenir avec son Dieu , si elles savent que vous portez à ses pieds toujours la frayeur qu'imprime aux esclaves sa justice, jamais la confiance quinspire-aux enfans son amour? triompheront -elles des répugnances qui les éloignent du tribunal sacré, si elles vous en voient toujours sortir avec le même découragement et les mêmes alarmes? désirerontelles enfin de se nourrir du pain des Anges, si elles devinent que cet aliment divin ne fait lui-même qu'aigrir vos ennuis et redoubler
vos terreurs ?
Au reste, quand vous renfermeriez avec soin les tristes fruits de votre défiance, votre abattement et une inquiétude qui perce dans tous vos discours ne trahissent que trop votre malheureux secret. Sans doute, puisque vous voulez servir Dieu, vous devez vous soustraire aux séductions du siècle, détourner vos pas de la route que suivent les pécheurs, refuser de partager leurs plaisirs insensés et leurs joies corruptrices; mais il est enfin des joies innocentes et pures , il est des plaisirs légitimes , il est des devoirs que la bienséance vous impose, que la société attend de vous, dont Dieu peut quelquefois vous faire lui-même une loi , et vous n'y apportez qu'une morne tristesse, un silence rêveur, un front sévère; et par là vous semhlez justifier les blasphèmes de l'impie, quand il accise la religion de mentir à ses disciples et de leur promettre en vain dans les douceurs du service de Dieu, et dans la paix de la conscience, le dédommagement à tous leurs sacrifices. Mais quelle apologie de la piété, quelle secrète et puissante exhortation pour en suivre la route, offrent dans leur conduite ces Ames éclairées et solides qui savent concilier, avec l'accomplissement fidèle des lois *. ▼• 19
de la religion, cette noble et touchante liberté que donne la confiance en Dieu et le sentiment profond de sa miséricorde! Voyez ce Chrétien long-temps entraîné par l'ardeur des passions, longtemps livré aux illusions du siècle; il a reconnu ses égaremens, il en déplore la honte, mais garde toujours au fond de son cœur la paix, doux et inestimable fruit de sa confiance. Ah! il n'est pas besoin qu'il raconte quels biens Dieu réserve à un cœur qui écoute enfin sa voix , ni quelles sont les consolations de sa condition nouvelle: on l'a connu durant les jours de ses erreurs, on l'a vu au milieu du tumulte et des agitations du siècle ; il était sombre alors, et son front était sans cesse obscurci de nuages; il s'aigrissait à la contradiction la plus légère; à un revers inattendu , il tombait dans une consternation profonde: de peur d'effaroucher ce caractère inquiet et difficile, il fallait à ses serviteurs mille précautions; à sa femme et à ses enfans, mille ménagemens et mille adresses. On voyait qu'au milieu de ses folles jouissances une plaie secrète tourmentait ce malade et le faisait souffrir; mais maintenant que, touché de la grâce, il s'est arraché à son avilissement et à ses remords; maintenant qu'un sentiment secret lui dit que son Dieu n'a pas été sourd à ses gémissemens, n'a pas vu sans pitié couler les pleurs de sa pénitence, quel changement et quelle guérison! le calme a succédé aux agitations; à f aigreur, une douceur aimable; à l'impatience, une céleste résignation, et la confiance, embellissant son repentir des privilèges d'une constante fidélité, aplacé sur son front, comme dans son cœur, une sérénité qui ne semblerait faire que pour l'innocence. Ah! il n'a pas besoin de dire avec le Roi- Prophète qu'un seul moment au pied des saints autels est plus doux que de longs jours passés sous les tentes des pécheurs. L'ennui le poursuivait jadis au milieu de ses plaisirs, de ses fêtes pompeuses et de leur appareil ; et plus d'une fois, ne pouvant soutenir le dé- 'gofït dont il était obsédé , il se ménageait même au milieu de ces bruyantes joies une solitude pour y déplorer à l'écart la vanité de ses jouissances, s'y plaindre de ce monde, qui lui avait promis le bonheur, et l'accuser à loisir de mensonge ou d'impuissance. Mais aujourd'hui quelles douceurs dans le service du nouveau maître dont enfin il a reconnu les droits ! quel empressement à se rendre dans le temple du Seigneur! quel humble mais paisible recueillement en présence de cette majesté souveraine! quelle allégresse à chanter les louanges du Très-Haut! quelle ardeur pour la sainte parole! quelle avidité pour un pain plus doux et plus précieux encore! Qui pourrait n'être pas attendri à ce touchant spectacle!
La vue de tant de biens allume dans les cœurs les plus froids une sainte jalousie, et ils se sentent enflammés du désir de mériter par une fidélité pareille ces hautes et consolantes prérogatives. (M. Borderies. )
Motifs pour compter sur la miséricorde de Dieu.
Motif de reconnaissance: il daigne nous attendre, nous rechercher, nous poursuivre; il ne s'en est pas encore lassé, quoique depuis bien des années peut-être je le fuie, je le rebute, je lui résiste. N est-il pas temps d'ouvrir les yeux sur mon ingratitude et de la réparer ?
Motif de confiance: celui qui m'appelle ne m'abandonnera pas; il connaît ma faiblesse, il sera mon appui, mon soutien; il affermira mes pas dans les sentiers de la justice; il dissipera ces terreurs , ces fantômes effrayans qui me représentent la pratique de la vertu comme si ennuyeuse , comme si fatigante ; il sera avec moi; il combattra pour moi, et je triompherai de tout par lui et avec lui.
Motif d'espérance : je regagnerai tout ce que j'ai perdu : Omnia bonaresurgunt , dit saint Chrysostôme ; ces mérites, ces bonnes œuvres, tant de saintes actions , tout ce que j'ai fait pour Dieu dans les jours heureux de mon innocence, je l'avais perdu en per« dant la grâce, en me livrant au péché ; mais, en y renonçant, ces biens, les seuls véritablement précieux, vont reprendre une nou<* velle vie, une valeur encore réelle. Nous donnons tant de larmes aux pertes temporelles ! Hélas î nous ne savons pas que ces larmes sont un trésor que nous prodiguons !
Vous pleurez une santé détruite, un ami que la mort vous a en* levé; vous pleurez votre fortune qu'a renversée le malheur des temps ou la malice des hommes: larmes inutiles; donnez-les à cette ame qui doit vous être si chère; pleurez sa perte; vos pleurs vous la feront retrouver , et avec elle vous ferez revivre les droits que Jésus-Christ nous a donnés à sa gloire.
Oui, mon frère, j'ose l'espérer, vous êtes touché de tout ce qu'a fait pour vous ce Dieu plein de miséricordes ; vous voulez enfin vous rendre à ses invitations : la conduite de sa grâce à votre égard vous détermine à ne plus y résister; apprenez de plus, par cette conduite même, comment vous devez lui obéir; faites-en la règle et le modèle de votre pénitence. Le temps ne permet pas d'entrer dans le détail immense que demanderait cette seconde
partie, je ne ferai que vous en indiquer les points principaux; vos réflexions suppléeront à ce que j'aurais à vous dire sur un objet si important
Votre pénitence doit être prompte, pour profiter de cette grâce patiente et prévenante qui vous attend et qui vous recherche ; elle doit être sincère et constante , pour remplir les desseins de cette grâce qui vous ménage, qui se plie, en quelque sorte, à vos idées, à vos penchans, à votre caractère; elle doit être fervente> pour honorer et reconnaître cette grâce qui vous reçoit et qui vous prodigue ses richesses.
i* Pénitence prompte. N'imitons pas, mes chers auditeurs, ces pécheurs qui , pour se calmer , pour s'étourdir sur des remords qu'ils ne peuvent apaiser, se réduisent à de vains projets. On s'est senti ému, touché; on s'est senti contrit, ébranlé: mais à ces heureux mouvemens de la grâce on résiste, pour ainsi dire, sans leur résister; les passions arrêtent les désirs du salut, non par l'obstination qui les combat, mais par l'artifice qui les suspend; on ne donne à la grâce qu'une promesse de lui être fidèle dans la suite; on lui promet sa conversion , et on la lui refuse: Audiemus te de hoc iterum '. On renonce à son salut, et on n'en désespère pas; on donne à Dieu l'avenir , on abuse du présent ; on promet ce qu'on n'a pas , on refuse ce que Ion a. Nous nous convertirons clans la vieillesse, quand nous serons lassés du monde, et que le monde sera lassé de nous ; quand nous n'aurons plus rien à souhaiter ou à espérer; quand notre esprit ne sera plus propre à d'autres vues ; quand notre cœur ne sera plus capable d'un autre attachement; quand rien ne nous plaira, et que nous ne plairons à personne.
Ne cesserons-nous point d'être méchans, parce que Dieu est bon ? Nous ferons-nous toujours de ses empressemens une raison pour le fuir, pour nous tranquilliser dans notre péché, pour nous rassurer, pour multiplier, pour étendre notre péché, pour nous obstiner, pour nous affermir dans les routes perverses et détournées que nous parcourons ? An oculus tuus nequam est^ quia ego bonus sum a ? •
Voilà, encore une fois, le prodige inconcevable qui marque le mieux la corruption de notre cœur. Rien ne devrait tant nous attacher à Dieu que sa bonté prévenante, et souvent on en abuse pour s'en éloigner; on se repose sur l'idée d'un Dieu plein de pa-
1 Act. xvn, 52. — 2 Matlh., xx, 15,
tience, d'un Dieu toujours prêt à donner sa grâce et à recevoir le pécheur. < I • »
Ainsi, nous tournons contre nous sa miséricorde. Elle sauve ceux qui s'en servent, elle perd ceux qui en abusent; elle sauve ceux qui s'en font un motif de conversion , elle perd ceux qui s'en font un motif de ne pas se convertir. Le désespoir ne s'en sert pas, la folle confiance en abuse. Le désespoir ne s'en sert pas pour sortir des voies de l'iniquité, la folle confiance en abuse pour y demeurer. Le désespoir ne reçoit pas la main qui se présente pour le retirer de l'abîme , la folle confiance s'appuie sur elle pour s'y soutenir. Dans le désespoir il y a plus d'aveuglement, dans la folle confiance plus de malice. On laisse donc passer et s'enfuir ces instans de lumière, ces momens précieux, ces grâces de faveur; et peut-être ne reviendront-elles plus. Ce sont des éclairs qui, échappés au fort de la tempête, nous découvrent les rochers où nous allons nous briser; mais, dans le tumulte, dans l'agitation des passions, rien ne nous éclaire, rien ne nous remue, parce que notre cœur et notre esprit sont tout entiers au monde.
2° Pénitence sincère et constante. Hélas ! mes frères , que d'inconstance, que d'instabilité dans nos voies ! Ce Dieu, qui est toujours le même par rapport à nous, ne voit dans notre conduite par rapport à lui que changement, que variations continuelles. Il nous a recherchés; il est revenu à nous: mais qu'il s'en faut bien que nous rêve* nions à lui de tout notre cœur! Quand il s'agit de notre fortune,de nos plaisirs, nous ne craignons jamais d'en trop faire; quand il s'agit de quitter le péché, de renoncer au péché, de faire pénitence du péché, que de réserves alors , que de ménagemens ! tout paraît excès ; et nos pénitences ne sont-elles pas toujours ou fausses ou bornées? On dirait que nous cherchons à tromper Dieu; mais non, c'est nous-mêmes que nous cherchons à tromper, que nous voulons tranquilliser. Hélas ! Dieu ne se donne pas à nous à demi, donnonsnous donc à lui entièrement et sans réserve. Il sonde tous les replis de notre cœur; il y voit ces attachemens auxquels nous ne renonçons qu'en apparence, ces haines, ces ressentimens que nous ne faisons que pallier; toutes ces passions que nous ne combattons que faiblement, et auxquelles nous en accordons peut-être plus que nous ne leur en refusons. Gomment la vérité, la générosité , l 'immutabilité par excellence a gréerait- elle des hommages aussi peu dignes d'elle?
3° Pénitence fervente. Si la notre l'était, elle ne se rebuterait pas aussi aisément : dans les premiers jours de sa conversion rien
Îlp4 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
ne coûte, parce qu'on aime Dieu, parce qu'on déteste le péché; mais on se relâche peu à peu ; après avoir couru au commencement de la carrière, on marche ensuite d'un pas lent, on s'arrête, on se repose; dès qu'on croit n'être plus pécheur, on se croit dispensé d'être pénitent, on se persuade que des péchés une fois pleures ne demandent plus de larmes. Mais ces pénitences froides ne sont point les pénitences canonisées; ce ne sont point celles qui édifient ceux que vous avez scandalisés; ce ne sont pas celles qui réparent des maux si difficiles à expier, qui honorent cette grâce tant de fois rebutée, et qui attirent cette grâce qui fixerait notre bonheur pour l'éternité. ( Le P. de Neuville, Sur la Miséricorde de Dieu.)
Péroraison.
Ouvrez donc vos cœurs au sentiment si consolant et si doux de la confiance, vous qui craignez le Seigneur, mais qui trop souvent oubliez ce qu'on peut attendre de sa miséricorde. Ames justes, qui marchez si péniblement dans ses voies et qui ne savez que trembler à la vue deschâtimens qu'il réserve au crime, portez aussi quelquelois vos regards vers la couronne qui, au bout de la carrière, doit payer la fidélité ! Qui timetis Dominum, crédite illi et non évacuabitur merces vestra. Ames pusillanimes , que dessèche la crainte d'une justice inexorable, souffrez que l'onction de la grâce adoucisse vos anxiétés par la pensée dune bonté compatissante : Qui timetis Dominum, sperate in illum, et in oblectationem veniet vobis misericordia. Mais vous, surtout, âmes souillées de crimes, que le démon glace d'épouvante pour vous retenir plus sûrement dans l'esclavage , laissez arriver jusqu'à vous la douce lumière de l'espérance qui, en dissipant vos ténèbres, vous montrera dans le Dieu que vous redoutez, un père qui vous tend les brns et vous invite au repentir : Qui timetis Dominum , diligite illum, et illuminabuntur corda vestra. Vous tous enfin qui voulez servir Dieu , ne séparez j amais du souvenir de la justice le souvenir de la miséricorde : c'est le seul moyen de marcher sûrement dans le sentier de la vertu, et d'en obtenir la récompense éternelle. Ainsi soit-iL (M. Borderies.)