MONDE
RÉFLEXIONS THÉOLOGIQUES ET MORALES SLR CE SUJET
N'aimez pas le monde, ni ce qui est clans le monde. Celui qui aime le monde, l amour du Père n est pas en lui; parce que tout ce qui est dans le monde est concupiscence delà chair, et concupiscence des yeux , et orgueil de la vie; laquelle concupiscence n'est pas du Père, mais elle est du monde. Or, le monde passe, et la concupiscence du monde passe avec lui; mais celui qui fait la vo. lonté de Dieu demeure éternellement S.
Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir que le mon de? dont il parle ici , sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux invisibles et aux éternelles.
Il faut maintenant considérer à qui il adresse celte parole. Et pour cela il n'y a qu'à lire les paroles qui, précèdent celles-ci : Je vous écris, mes petits enfans , que tous vos péchés vous sont remis au nom de Jésus- Christ. Je vous écris , pet es , que vous avez connu celui qui est dès le commencement , celui qui est le vrai Père de toute éternité. Je vous écris , jeunes gens , qui êtes au commencement de votre jeunesse, que vous avez surmonté le mauvais; je vous écris , petits enfans, que vous avez reconnu votre Père : Je vous écris, jeunes gens, qui êtes dans la force de l'âge, que vous êtes courageux , et que la parole de Dieu est en vous , et que vous avez vaincu le mauvais -. A quoi il ajoute aussitôt après : iV' aimez pas le monde, et le reste que nous venons de rapporter.
Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au commencement de son Evangile, en parlant de Jésus-Christ : Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne U a point
1 Joan., n, 15, 16, 17. — Mbid., m, 12, 43, 14.
connu 1. Et la source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur : Je vous donnerai T Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir ? parce qui il ne le veut pas, et ne le reçoit pas et ne le connaît pas 2; ou il ne sait pas qui il est. Et encore : Si le monde vous hait, sachez^qiiilma haï le premier . Si vous eussiez été du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n êtes pas du monde, et que je vous ai élus du milieu du monde , je vous en ai tirés , c'est pour cela que le monde vous hait 3.
Et encore : Fous aurez de V ajjliction dans le monde : mais prenez courage; j ai vaincu le monde *. Et enfin : T ai manifesté votre nom aux hommes que vous avez tirés du monde pour me les donner 5.... Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que vous ni avez donnés , parce qu ils sont à vous 6.... Je ne suis plus dans le inonde, je retourne à vous; et l'heure d'aller à vous est arrivée : pour eux ils sont dans le monde; mais pour moi je viens à vous 7.... Je leur ai donné votre parole : et le monde les a haïs ; parce qu'ils ne sont pas du monde : et je ne suis pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du monde , mais de les garder du mal , ou de les garder du mauvais. Ils ne sont pas du monde , comme je ne suis pas du monde. Sanctifiez-les en vérité 8.... Mon père juste , le monde ne vous connaît pas : mais moi je vous connais ; et ceux-ci ont connu que vous ni avez envoyé %
Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font profession d'être ses disciples sont tirés du monde, parce qu'ils sont sanctifiés en vérité ; que la parole de Dieu est en eux, qu'ils le connaissent, pendant que le monde ne le connaît pas, et qu'ils connaissent Jésus-Christ, le suivent et l'imitent. La vie du monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ ; et la vie chrétienne, la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine et à ses exemples.
C'est ce que saint Jean nous explique plus en détail par ces tendres paroles : Mes petits en/ans, jeunes et vieux, je vous l'écris , je vous le répète, n'aimez pas le monde ; n'aimez pas ceux qui s'attachent aux choses sensibles, aux biens périssables; ne les aimez point dans leur erreur; ne les suivez point dans leur égarement : aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses disciples qu'il a tirés du milieu du monde , du milieu de la corruption ; mais gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du monde, d'en-
* Joan., 1, 10. — 2 Ibid., xiv, 17. — s ibid., xv, 18, 19. — * Ibid., xvi, 33. — 5 Ibid., xvii, {5, — 6 Ibid., 9. — ? Ibid., M. — s Ibid., 14, 15,J6, 17. — 9 Ibid., 25.
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trer dans leur commerce , dans leur société , dans leurs maximes et d'imiter leurs exemples , parce qu'il n'y a parmi eux que corruption. Et en voici les trois sources : C'est qu'il n'y a dans le monde que concupiscence de la chair , que concupiscence des jeux et orgueil de la vie, qui sont toutes choses trompeuses , inconstantes, périssables, et qui perdent ceux qui s'y attachent. Je le crois, il est ainsi : c'est le Saint-Esprit qui Ta dit par la bouche d'un Apôtre ; mais il faut encore tâcher de l'entendre, afin de haïr le monde avec plus de connaissance.
Ce que c'est que la concupiscence de la chair : combien le corps pèse à l'ame.
La concupiscence de la chair est ici d'abord l'amour des plaisirs des sens; car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul disait: Malheureux homme que Je suis! qui me délivrera du corps de cette mort l ? et nous en rendent l'esclave. Ce qui fait dire au même saint Paul : Qui m en délivrera? qui m'affranchira de sa tyrannie? qui en brisera les liens? qui m'ôtera un joug si pesant?
Les pensées des mortels sont timides et pleines de faiblesse, et nos prévoyances incertaines , parce que le corps qui se corrompt appesantit l'ame , et que notre demeure terrestre opprime l'esprit , qui est fait pour beaucoup penser ; et la connaissance même des choses qui sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons qu'à peine et avec travailles choses qui sont devant nos yeux; mais pour celles qui sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera 2 ? Le corps rabat la sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel. Ce poids nous accable; et c'est la cet empêchement quia été créé pour tous les liommes après le péché, et le joug pesant qui a été mis sur tous les enfans d'Adam, depuis le jour qu'ils sont sortis du sein de leur mère, jusqu'à celui oit ils rentrent , par la sépulture , a la mère commune qui est la terre 3.
Ainsi l'amour des plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui, par sa mortalité, est devenu le joug le plus accablant que l'ame puisse porter , est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses.
* Rom., vu, 24. — » Sap., ix, 14, 15, 16. — * Eccli., xl, 2.
Ce que c'est, selon l'Écriture , que la pesanteur du corps, et qu'elle est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de celte source.
Ce joug pesant, qui accable les en fans d'Adam, n'est autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquels l'Ecclésiastique raconte en ces termes: Ils ont les inquiétudes , les terreurs d'un cœur continuellement agité : les inventions de leurs espérances trompeuses et trop engageantes, et le jour terrible de la mort, tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, depuis celui qui est assis sur le trône jusqu'à celui qui couche sur la terre et dans la poussière par sa pauvreté, ou sur la cendre dans son affliction et dans sa douleur; depuis celui qui est revêtu de pourpre et qui porte la couronne jusqu'à celui qui est habillé du linge le plus grossier. La fureur , la jalousie , le tumulte des passions , l agitation de l'esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourmens quelle nous attire par sa durée , les querelles et tous les maux qui les suivent; tout cela se répand partout. Dans le temps du repos et dans le lit, oit on répare ses forces par le sommeil, le trouble nous suit; les songes pendant la nuit changent nos pensées : nous goûtons pendant un moment un peu de repos qui n'est rien ; et tout d'un coup il nous vient des soins , comme dans le jour , par les songes ,* on est troublé dans les visions de son cœur, comme si Ion venait d'éviter les périls d'un jour de combat dans le temps ou l'on est le plus en sûreté', on se lève comme en sursaut , et on s étonne d'avoir eu pour rien tant de terreur. Tous ces troubles sont l'effet d'un corps agité et d'un sang ému , qui envoie à la tête de tristes vapeurs; c'est pourquoi ces agitations, tant celles des passions que celles des songes, se trouvent dans toute chair, depuis V homme j usait à la bête , et se trouvent sept fois davantage sur les pécheurs , où les terreurs de la conscience se joignent aux communes infirmités de la nature. A quoi il faut ajouter les morts violentes, le sang répandu , les combats, l'èpèe, les oppressions , les famines , les mortalités, et tous les autres fléaux de Dieu. Toutes ces choses, qui, dans l'origine, ne se devaient pas trouver parmi les hommes, ont été créées pour la punition des mèchans ; et c est pour eux quest arrivé le déluge. Et la source de tous ces maux , c'est que tout ce qui sort de la terre retourne à la terre , comme toutes les eaux viennent de la mer et y retournent 1.
1 Eccli., xl, S, là.
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En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d'où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous, qui dans notre innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David , nous avons perdu le premier honneur de notre nature : Homo quum in honore esset,non intellexit, comparatus est jumentis insipientibus , et similis factus est illis l. Pendant que l'homme était en honneur , dans son institution primitive, il lia pas connu cet avantage , il s est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu semblable. Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui y attache, comme fait l'amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux, et nous attache à l'état de servitude où nous sommes.
Que l'attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et vicieuse.
Pour connaître encore plus à fond la raison de la défense que nous fait saint Jean , de nous laisser entraîner à la concupiscence de la chair, c'est-à-dire à l'attache au plaisir des sens, il faut entendre que cette attache est en nous un mal qu'il faut ôter, un vice qu'il faut vaincre, une maladie qu'il faut guérir. Ou l'on cède, et on se livre tout-à-fait à ce violent amour du plaisir des sens , et on se rend criminel et esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu'on ne se croirait pas obligé de faire, si elle n'était mauvaise. Et ce qui la rend visiblement telle, c'est qu'elle nous porte au mal, puisqu'elle nous porte à des excès terribles, à la gourmandise , à l'ivrognerie, à toutes sortes d'intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul : Je sais que le bien n habite point en moiyC est-a-dire, dans ma chair ^. Et encore : Je trouve en moi une loi de rébellion et d'intempérance, qui me fait apercevoir, lorsque je m efforce à faire le bien, que le mal m'est attaché 3, et inhérent à mon fond. Ainsi le mal est en nous , et attaché à nos entrailles d'une étrange sorte , soit que nous cédions au plaisir des sens, soit que nous le combattions par une continuelle résistance; puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point tomber dans l'excès , il faut combattre la mal dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le
1 Ps., xlviii, 13 et 21. — J Rom., vu, 18. — 5 Ibid., 21.
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mal consommé, il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement: lit non fiât malum excedendi, resistendum est jnalo conçu piscendi.
Nous faisons une terrible épreuve de ce combat , dans le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur , non contente de nous forcer à ce soutien nécessaire , par la douleur violente de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les accompagnent , nous y invite encore par le plaisir qu'elle a attaché aux fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de biens toute la nature, envoyant, comme dit saint Paul 1, la pluie et le beau temps , et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable. Et , par là , comme dit le même saint Paul, Dieu rend lui-même témoignage à sa providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à chacun.
Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, pour s'attacher à leur corps plutôt qu'à Dieu qui l'avait fait, et ne cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture les captive ; au lieu de manger pour vivre, ils semblent, comme disait un ancien, et après lui saint Augustin, ne vivre que pour manger. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs, et sont amenés au repas par la nécessité de la nature, trompés parle plaisir et engagés plus avant qu'il ne ne faut par ses appâts, sont transportés au delà des justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin , tant que le boire et le mangerflattent leur goût. Ainsi , dit saint Augustin, la convoitise ne sait jamais où finit la nécessité : ISescit cupiditas ubi finiatur nécessitas %.
C'est donc là une maladie que la contagion de la chair produit dans l'esprit: une maladie contre laquelle on ne doit pas cesser de combattre, ni d'y chercher des remèdes par la sobriété et la tempérance, par l'abstinence et par le jeûne.
Mais, qui oserait penser à d'autres excès qui se déclarent d'une manière bien plus dangereuse dans un autre plaisir des sens ? Qui , dis-je, oserait en parler, ou oserait y penser, puisqu'on n'en parle point sans pudeur, et qu'on n'y pense point sans péril , même pour le blâmer ?0 Dieu ! encore un coup , qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette concupiscence
Act., xiv, 16. ■— 2Confess., lib. x, cap.? xxxi, et alibi.
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qui lie l'âme au corps par des liens si tendres et si violens, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à la terre, malheur à la terre, encore un coup mal lieu r à la terre, d'où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s'élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la lumière, d'où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice divine, contre la corruption du genre humain.
Oh! que l'Apôtre vierge, l'ami de Jésus et le fils de la Vierge, mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix ; que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfans comme aux pères : N'aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde, parce que ce qu'il y a dans le monde est concupiscence de la chair; un attachement à la fragile et trompeuse beauté des corps, et un amour déréglé du plaisir des sens, qui corrompt également les deux sexes.
0 Dieu! qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable à ce principe d'incontinence, vous y avez préparé un remède dans l'amour conjugal; mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal , puisqu'il se mêle tant d'excès dans l'usage de ce remède sacré. Car, d'abord, ce sacré remède, c'est-à-dire, le mariage , est un bien et un grand bien , puisque c'est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Eglise, et le symbole deleurunion indissoluble. Mais c'est un bien qui suppose un mal dont on use bien ; c'est-à-dire, qui suppose le mal de la concupiscence, dont on use bien , lorsqu'on s'en sert pour faire fructifier la nature humaine. Mais, en môme temps, c'est un bien qui remédie au mal, c'est-à-dire à l'intempérance; un remède de ses excès , et un frein à sa licence. Que de peine n'a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les bornes delà liaison conjugale, exprimées dans le contrat même du mariage ! C'est ce qui fait dire à saint Augustin, qu'z7 s en trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu'il ne s'en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale; un amour désordonné pour sa propre femme étant souvent, selon le même Père, un attrait secret à en aimer d autres. O faiblesse de la misérable humanité, qu'on ne peut assez déplorer! Ce désordre a fait dire à saint Paul même que ceux qui sont mariés doivent vivre comme ri ayant pas de femmes * ; les femmes par consé-
1 1 Cor., vu, 23.
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quent comme n'ayant pas de maris; c'est-à-dire les uns et les autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C'est encore ce qui fait dire au même saint Paul que ceux qui sont dans la chair, qui y sont plongés, et attachés par le fond du cœur à ses plaisirs, ne peuvent plaire à Dieu: Qui in carne surit , Deo placere non possunt l. C'est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et, sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine, par rapport à la concupiscence de la chair. Les chastes mariés usent hien de ce mal; les intempérans en usent mal; les continens perpétuels n'en usent point du tout, et ne donnent rien à l'amour du plaisir des sens.
Disons donc avec saint Jean, à tous les fidèles, et à chacun selon l'état où il est : O vous , qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser captiver ; et vous , qui en usez hien dans un chaste mariage , n'y soyez point attachés , et modérez vos désirs; et vous qui, plus courageux comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez rien du tout , et la méprisez tout-à-fait, persistez dans cette chaste disposition qui vous égale aux Anges de Dieu : tous ensemhle abattez cette chair rebelle , dont la loi impérieuse qui est dans nos membres , a tant fait répandre de larmes tant pousser de gémissemens à tousles saints : à l'exemple de saint Paul, fortifiez- vous contre elle par les jeûnes, et, mortifiant votre goût , travaillez à rendre plus facile la victoire des autres appétits plus violens et plus dangereux.
Que la concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par tous les sens.
Il ne faut pas s'imaginer que la concupiscence de la chair consiste seulement dans les passions dont nous venons de parler: c'est une racine empoisonnée qui étend ses branches sur tous les sens, et se répand dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c'est par les yeux que l'on commence à avaler le poison de l'amour sensuel; ce qui faisait dire à Job: T ai j ait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à une fille 2 ; et à taint Pierre que les yeux des personnes impudiques sont pleins ri adultère 3 ; et à Jésus-Christ même: Celui qui regarde une jemme pour la convoiter, s est déjà souillé avec elle dans son cœur 4.
Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux ,
» Rom., vm, 8. — 2 Job., xxxi, 1. — s II Pet., h, 14. — 4 Matth., ▼, 28.
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dont saint Jean parle dans notre passage. Car ici, où l'on ouvre les yeux pour s'assouvir de la vue des beautés mortelles , ou même se délecter à les voir et à en être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair. Les oreilles en sont infectées, quand, par de dangereux entretiens et des chanls remplis de mollesse, l'on allume ou l'on entretient les flammes de l'amour impur, et cette secrète disposition que nous avons aux joies sensuelles; car lame, une fois touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s'attache aux sens et au corps. Cette femme, qui dans les Proverbes vante les parfums qu'elle a répandus sur son lit, et la douce odeur qu'on respire dans sa chambre, pour conclure aussitôt après : Enivrons-nous des plaisirs , et jouissons des embrassemens désirés l, montre assez par son discours à quoi mènent les bonnes senteurs préparées pour affaiblir lame, l'attirer aux plaisirs des sens par quelque chose, qui, ne semblant pas offenser directement la pudeur, s'y fait recevoir avec moins de crainte, la dispose néanmoins à se relâcher, et détourne son attention de ce qui doit faire son occupation naturelle.
Tous les plaisirs des sens s'excitent les uns les autres ; l'âme qui en goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous. Ainsi les plus innocens , si l'on n'est toujours sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font sortir la joie qu'on ressentirait dans les plus grands et réveillent la concupiscence. Il y a même une mollesse et une délicatesse répandue dans tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible, le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une attache qui fait oublier son ame, et l'image de Dieu qu'elle porte empreinte dans son fond; on ne se peut rien refuser ; un soin excessif de sa santé fait qu'on flatte le corps en tout; et tous ces divers sentimens sont autant de branches de la concupiscence delà chair.
Hélas! je ne m'étonne pas si un saint Bernard craignait la santé parfaite dans ses religieux ; il savait où elle nous mène, si on ne sait châtier son corps avec l'Apôtre, et le réduire en servitude par les mortifications, par le jeûne, par la prière, et par une continuelle occupation de l'esprit. Toute ame pudique fuit l'oisiveté, la nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures exquises; tout cela n'est que la pâture de la concupiscence de la chair, que saint Jean nous défend, et en entretient le feu.
1 Prov., vu, 24.
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Ce que c'est que la chair de péché dont patle saint Paul.
Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l'ont fait appeler par saint Paul la chair de péché : Dieu , dit-il, a envoyé son Fils dans la ressemblance de la chair du péché *. Remarquez donc en Jésus-Christ non pas la ressemblance delà chair absolument, mais la ressemblance de la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente qu'elle nous inspire au péché, par l'attache aux sens: et en Jésus-Christ seulement la ressemblance de la chair du péché ; parce que sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair est très véritable, faite d'une femme et vraiment sortie du sang d'Abraham et de David ; ce qui emporte non la ressemblance, mais la véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue- t-il non pas la ressemblance delà chair, mais la ressemblance de la chair du péché , à cause que, sans avoir les perverses inclinations dont les semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et la mortalité; c'est-à-dire, la seule peine du péché , sans en avoir ni la coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent.
Jugeons à présent avec combien de raison saint Jean nous corn* mande d'avoir le monde en horreur, à cause qu'il est tout rempli de la concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète disposition à un soulèvement universel contre l'esprit: La chair convoite contre ï 'esprit , comme dit saint Paul 2; c'est-à-dire, que c'est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc autant haïr que le péché même où elle nous porte.
D'où vient en nous la chair de péché, c'est-à-dire, la concupiscence de la chair.
Lorsque saînt Paul a parlé de notre chair, comme d'une chair de péché , il semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur : Tout ce qui est ne de la chair est chair , et tout ce qui est né de l esprit est esprit. Ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de nouveau 3. : v; !i
Cette parole' nous ramène à l'institution primitive de notre na-
* Rom., u, 5,ivr *- «Gai., v, 17. — 3 Joany tu, 6, 1,
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ture. Dieu a fait l homme droit, dit le Sage 1 ; et cette droiture consistait en ce que l'esprit étant parfaitement soumis à Dieu , le corps aussi était parfaitement soumis à l'esprit. Ainsi tout était dans l'ordre* et c'est cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Gomme il n'y avait point de péché, il n'y avait point de peine: par la même raison il n'y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine du péché. Il y avait encore moins de honte : Dieu n'avait rien mis que de bon, que de bienséant, que d'honnête dans notre corps, non plus que dans notre ame; l'ouvrage de Dieu subsistait en son entier : Ils étaient nus ïunet ï autre, dit l'Ecriture 2, et ils ne rougissaient pas.
Mais aussitôt qu'ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: Tai entendu votre voix , dit Adam , et je me suis caché dans les bois; parce que j'étais nu. Et Dieu lui dit: Qui vous a fait connaître que vous étiez nu , siée n est que vous avez mangé du fruit que je vous avais défendu 3 ? Le corps cessa d'être soumis, dès que l'esprit fut désobéissant : l'homme ne fut plus maître de ses mouvemens , et la révolte des sens fit connaître à l'homme sa nudité ; leurs yeux furent ouverts; ils se couvrirent, et se firent comme une ceinture de feuilles de figuier 4. L'Ecriture ne dédaigne pas de marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous faire voir qu'ils ne s'en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du chaud, ni de l'inclémence de l'air ; il y en eut une autre cause plus secrète, que l'Ecriture enveloppe dans ces paroles , pour épargner les oreilles et la pudeur du genre humain, et nous faire entendre, sans le dire où la rébellion se faisait le plus sentir. Ce ménagement de l'Ecriture nous découvre d'autant plus notre honte, qu'elle semble n'oser la découvrir, de peur de nous donner trop de confusion. Depuis ce temps, les passions de la chair, par une juste punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques • l'homme a été plongé dans le plaisir des sens: « Et au lieu, dit saint Augustin, « que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à « l'esprit, il devait être spirituel , même dans la chair , il est devenu « charnel, même dans l'esprit. Quifuturus erat etiam carne spiri- « taïis, faclus est mente carnalis S.» On est tombé d'un excès dans un autre : l'homme tout entier fut livré au mal. Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre , et que toute la pensée du cœur humain a tout moment se tournait au mal 6. ^
» Eccl., vu, 30. - * Gen., u, 23. — * Ibid., m, 10, 11. — * Gen., m, :. «, » De civitate Dei, lib. xiv, cap. xy, lora. \u. - « Gen., fi, 5.
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Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source, et nous trouverons que l'occasion d'une si forte expression de l'Ecriture, et la cause de tout ce désordre, y est clairement marquée dans ces paroles qui précèdent: Les enf ans de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles, et s'allièrent avec elles !, par une nouvelle transgression du commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés , de peur que les filles des hommes n'entraînassent ses enf'ans dans la corruption. Tout le désordre vint de la chair et de l'empire des sens, qui toujours prévalaient sur la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parens ; nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam rebelle, à Adam pécheur ; nous sommes souillés en celui en qui nous étions tous, comme dans la source de notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas tout-à-coup; mais le germe qui les produit toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens. Qu'est-on autre chose dans l'enfance, pour! ainsi parler, que corps et chair?
Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons, corps et chair, encore plus en quelque façon dans le sein de nos mères ; et dès le moment de notre conception, ou sans aucun exercice de la vue ni de l'ouïe , qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller notre raison , nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure masse de chair, n'ayant aucune connaissance de nous-mêmes , ni aucune pensée que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang, qu'à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C'est donc ce qui fait dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous produisent; nous n'avons pas le moindre petit usage de la raison au commencement et durant les premières années de notre être : dès qu'elle commence à poindre , tous les vices se déclarent peu à peu: quand son exercice commence à devenir plus parfait, les grands déréglemens de la sensualité commencent au même temps à se déclarer. C'est donc là ce qui s'appelle la chair de péché.
Livrés au corps , et tout corps dès notre conception , cette première impression fait que nous en demeurons toujours esclaves. Quel effort ne faut-il point pour faire que nous distinguions notre
1 Gcn .., vi, 2.
DES PREDICATEURS. 3o^f
ame d'avec notre corps ! Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction? Et ceux même qui sortent un peu de cette masse de chair , et en séparent leur ame, ne s'y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s'ils ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de dominer; et non seulement de dominer, mais encore de faire tout, et même d'être tout en nous? Nous sommes donc entièrement corps, et nous ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus- Christ nous ne renaissions de l'esprit.
Voyons un peu ce que c'est que la nature humaine dans ce reste immense de peuples sauvages , qui n'ont d'esprit que pour leur corps , et en qui , pour ainsi parler, ce qu'il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et du sang ? Comment en sortiraient-ils, s'il y a si peu de chrétiens qui en sortent? De quoi s'entretient, de quoi s'occupe notre jeunesse, dans cet âge où l'on se fait un opprobre de la pudeur ? Que regrettent les vieillards , lorsqu'ils déplorent leurs ans écoulés; et qu'est-ce qu'ils souhaitent continuellement de rappeler, s'ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n'est les plaisirs des sens ? Que sommes-nous donc autre chose que chair et sang? Et combien devons-nous haïr le monde , et tout ce qui est dans le monde, selon le précepte de saint Jean, puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: Que tout ce qui est au monde , c'est la concupiscence de la chair!
De la concupiscence des yeux', et premièrement de la curiosité.
La seconde chose qui est dans le monde, selon saint Jean , c'est la concupiscence des yeux. Il faut d'abord la distinguer de la concupiscence de la chair : car le dessein de saint Jean est ici de nous découvrir une autre source de corruption , et un autre vice un peu plus délicat en apparence ; mais dans le fond aussi grossier et aussi mauvais, qui consiste principalement en deux choses, dont l'une est le désir de voir, d'expérimenter, de connaître, en un mot, la curiosité; et l'autre est le plaisir des yeux, lorsqu'on les repait des objets d'un certain éclat capable de les éblouir ou de les séduire.
Le désir d'expérimenter et de connaître s'appelle la concupiscence des yeux, parce que, de tous les organes des sens, les yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les autres sens; et, dans l'usage du
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langage humain , souvent sentir et voir , c'est la même chose. On ne dit pas seulement : Voyez, que cela est beau ! mais, voyez, que cette fleur sent bon! que cette chose est douce à manier! que cette musique est agréable à entendre ! C'est donc pour cela , dit saint Augustin l , que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux.
Le désir de voir, pris en cette sorte, c'est-à-dire, celui d'expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher, et d'imaginer de nouveaux plaisirs , avec de nouveaux assaisonnemens , pour en irriter la cupidité. Mais ce désir a plus d'étendue , et c'est pourquoi il faut distinguer cette seconde concupiscence delà première. Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le monde, tout le secret de celte intrigue, de quelque nature quelle soit; tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels qui se donnent tant de mouvemens dans le monde, les ambitieux desseins de celui-ci, et de celui-là , avec toute l'adresse qu'ils ont de le couvrir d'un beau prétexte , souvent même de celui de la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles! Et qu'apprendrez-vous par là qui soit si digne d'être connu? Est-ce une chose si merveilleuse de savoir ce qui meut les hommes , et la cause de toutes leurs illusions , de tous leurs songes? Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous produiront-elles , sinon des soupçons ou des jugemens injustes, et pour vous une redoutable matière des jugemens de celui qui dit : Ne jugez pas, et vous ne serez pas juge 2 ?
Cette curiosité s'étend aux siècles passés les plus éloignés : et c'est de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l'histoire. On se transporte en esprit dans les cours des anciens rois, dans les secrets des anciens peuples : on s'imagine entrer dans les délibérations du sénat romain, dans les conseils ambitieux d'un Alexandre, ou d'un César, dans les jalousies politiques et raffinées d'un Tibère. Si c'est pour en tirer quelque exemple utile à la vie humaine, à la bonne heure ; il le faut souffrir et même louer, pourvu qu'on apporte à cette recherche une certaine sobriété. Mais si c'est, comme on le remarque dans la plupart des curieux , pour se repaître l'imagination de ces vains objets; qu'y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui n'est plus , que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la tête d'un mortel, que de rappeler
1 Conftss., lib., x, cap., xxxv, toni. t. — 2 Matth., vïr, I .
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avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa cité sainte, ces ombres qu'il a dissipées, tout cet attirail de la vanité, qui de lui-même s'est replongé dans le néant, d'où il était sorti? Enfans des hommes , jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? Pourquoi aimez-vous tant la vanité , et pourquoi vous délectez- vous à étudier*le mensonge ' ?
Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les mauvaises sciences, telles que sont celles de deviner par les astres, ou par les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi frivoles , les événemens de la vie humaine, que Dieu a soumis à la direction particulière de sa Providence. C'est entreprendre sur les droits de Dieu, c'est détruire la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa volonté , que de donner dans ces sciences aussi vaines que pernicieuses; c'est accoutumer l'esprit à se repaître de choses frivoles , et à négliger les solides. On n'a pas besoin de remarquer que c'est encore un plus grand excès, que de chercher les moyens de consulter les démons, ou de les voir, et de leur parler, ou d'apprendre desguérisons qui se font par leur ministère , et par des pactes formels ou tacites avec ces malins esprits. Car , outre que dans toutes ces curiosités il y a de l'impiété et une damnable superstition, on peut encore ajouter qu'elles sont l'effet de la faiblesse d'un cerveau blessé ; de sorte que c'est éteindre la véritable lumière que d'en suivre de si fausses.
Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui est des véritables , on excède encore beaucoup à s'y livrer trop, ou à contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il arrive à ceux qui dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu , s'adonnent ou à l'histoire, ou à la philosophie , ou à toute sorte de lectures, surtout des livres nouveaux, des romans , des comédies , des poésies , et se laissent tellement posséder au désir de savoir qu'ils ne se possèdent plus eux-mêmes. Car tout cela n'est autre chose qu'une intempérance , une maladie, un dérèglement de l'esprit , un dessèchement du cœur , une misérable captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une source d'erreurs.
C'est encore s'abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve , que d'apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou des mystères de la religion. ]Se recherchez point , dit le Sage, ce qui est au dessus de vous 2. Et encore : Celui qui sonde
1 Ps. îv 3. — 2 Eccli,, ni, 22.
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trop avant les secrets de la divine Majesté sera accablé de sa gloire1 \ Et encore : Prenez garde de ne vouloir point être sages plus quil ne faut , mais d'être sages sobrement et modérément 2. La foi et l'humilité sont les seuls guides qu'il faut suivre. Quand on se jette dans l'abîme, on y périt. Combien ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce ! Il en faut savoir autant qu'il est nécessaire pour bien prier , et s'humilier véritablement, c'est-à-dire qu'il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu? N'est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l'a faite, la sait mouvoir et la conduire à ses fins cachées, sans la détruire ? Prions-le donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par les moyens qu'il sait. C'est à sa science, et non à la nôtre, que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire, comme la vie future est le temps de voir. C'est tout savoir, dit un père , que de ne rien savoir davantage : Nihil ultra scire, omnia scire est.
Toute ame curieuse est faible et vaine : par-là même elle est discoureuse , elle n'a rien de solide , et veut seulement étaler un vain savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les
ignorans.
Il y $ une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés , trop de bijoux précieux, trop de pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le plus souvent envie de les lire. Ce n'est qu'amusement et ostentation. Malheureuse curiosité , qui pousse à bout la dépense, et sèche la source des aumônes ! Mais elle pourra revenir à la seconde manière de concupiscence des yeux dont nous allons parler.
De ce qui contente les yeux.
Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les yeux de la chair, et d'abord, il est bien certain que ce qui s'appelle attachement du cœur et en général sensibilité, commence par les yeux; mais tout cela, comme nous l'avons déjà dit, appartenant à la concupiscence de la chair, nous avons à présent à remarquer, avec saint Jean , une autre sorte de concupiscence.
* Prov., xxv, 27. — ■ Rom., xn, 3.
DES TRÉDICATETIRS. 3ll
Disons donc, avec cet Apôtre, à tous les fidèles : N'aimez pas le monde , ni ses pompes, ni ses spectacles , ni son vain éclat, ni tout ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui éblouit et séduit les vôtres. Vos yeux sont gâtés , vous ne pouvez souffrir la modestie, ni les ornemens médiocres; vous étalez vos riches ameublemens vos riches habits, vos grands bàtimens. Qu'importe que tout cela soit grand en soi-même, ou par rapport aux proportions et aux bienséa nces de votre état ? Comme vous voulez être regardés, vous voulez aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-mêmes, que ce qui étale de la grandeur, et ce qui distingue. Et tout cela qu'est-ce autre chose qu'ostentation d'à* bondance , et désir de se distinguer par des choses vaine.s ? C'est donc là , au lieu de grandeur, ce qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est pauvre; et tout l'éclat que vous mendiez dans les choses extérieures montre trop visi* blement combien de vous-mêmes vous êtes destitués de ce qui relève.
Il faut rapporter l'amour de l'argent a cette concupiscence des yeux. Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d'autres biens , par exemple , pour acheter des plaisirs, ou s'avancer dans les grandes places du monde, on n'est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui qui n'ose touchera son argent, qui n'en est que le triste gardien , et semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est proprement celui qu'on appelle avare. Aussi le Sage le décrit- il en cette sorte : L avare ne se remplit point de son argent. Celui qui aime les richesses rien reçoit aucun fruit. Et que sert au possesseur de tout cet argent , si ce riest au il le regarde de ses yeux !? C'est pour lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d'approcher ses mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l'objet de sa passion. Celuici donne à son or et à son argent un éclat que la nature ne lui donne pas; il est ébloui de ce faux éclat; la lumière du soleil qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas si belle. Et que lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur ? Quel bien lui revient-il de tant de richesses ? C'est pourquoi le Sage lui préfère celui qui boit et qui man^e, et qui jouit avec joie du fruit de son travail; car il remplit du moins son estomac, et il engraisse son corps % Mais, pour les richesses , elles
1 Ecoles., v, 9, 10. -^ 2 l\M., v, 17, 18.
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ne repaissent que les yeux. Disons-en autant des meubles, des bâtimens, de tout l'attirail de la vanité. Vous n'en êtes qu'un possesseur superficiel , puisque les voir, c'est tout pour vous. Et cependant, comme si c'était un grand bien, on ne s'en rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque déréglé qu'il soit; cette gourmandise des yeux n'est jamais contente ; elle n'a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. L'avare ne cesse de se consumer par un vain travail; et ses yeux, continue le Sage, ne se rassasient point de richesses i. Et encore : L'Enfer, le sépulcre, la mort, ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout, sans se satisfaire; ainsi les yeux des hommes sont insatiables 2.
N'aimez donc point le monde , ni tout ce qui est dans le monde; car tout y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d'autant plus pernicieuse qu'elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous ; vous n'avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l'approprier ; vous ne savez pour qui vous le gardez; il vous échappe malgré vous par cent manières différentes , ou par la rapine , ou par le feu , ou enfin sans remède par la mort ; et il passera avec aussi peu de solidité , et une semblable illusion , à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera rien, ou plutôt, qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait votre fils; puisqu'un mort n'a plus rien à soi, et que ce fils , pour qui vous avez tant travaillé, non seulement ne vous servira de rien dans ce séjour des morts où vous allez; mais sur la terre , à peine se souviendra- t-il de vos soins , et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d'un deuil très court. Et jamais vous ne vous dites à vous-même : Pour qui est-ce que je travaille? Quoi, pour un héritier dont je ne sais pas s il sera Jou ou sage , et s'il ne dissipera pas tout en un moment? Et y a-t-il rien déplus vain? s'écrie le Sa^e3. Qu'y a-t-il de plus insensé, que de se tant tourmenter pour se repaître de vent ? Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis que vous a causés le soin d'entasser et de conserver tant de richesses ? Vous n'en emporterez rien , et vous sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre1*. Que reste-t-il à ce mauvais riche , de s'être habillé de pourpre , et d'avoir orné sa maison d'une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans
1 Eccles., iv, 8. — *Prov., xxvii, 20. — 3 Eccles., il, 49. — 4 Ibid,, v, U, 45.
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les flammes éternelles ; pour tout trésor, il a les trésors de colère et de vengeances, qu'il s'est amassés par sa vanité. Vàus vous amassez, dit saint Paul, des trésors de colère pour le jour de la vengeance l.
Par conséquent, encore un coup, n'aimez point le monde; n'en aimez point la pompe et le vain éclat, qui ne font que tromper les yeux; n'en aimez point les spectacles, ni les théâtres, où l'on ne songe qu'à vous faire entrer dans les passions d'autrui , à vous intéresser dans ses vengeances et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous , si l'on ne réveillait les vôtres ? Pourquoi versez-vous des larmes sur les malheurs de celui dont les amours sont trompées, ou l'ambition frustrée de ce qu'elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement de ces passions dans les autres , si ce n'est parce que vous croyez que l'on est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le monde : ceux qui ont ces biens sont heureux : Beatum dixerunt populum cui hœc sunt. Et comment dans ce sentiment pouvezvous dire : Ceux-là sont heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus ejus 2.
Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux, chantez avec David : Je verrai vos deux , qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les étoiles que vous avez fondées s. Ecoutez Jésus-Christ, qui vous dit : Considérez les lis des champs, et ces fleurs qui passent du matin au soir. Je vous le dis en vérité , Salomon dans toute sa gloire, et avec ce beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n'est pas si richement paré qu'une de ces fleurs 4. Voyez ces riches tapis dont la terre commence à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces grands ouvrages de Dieu ! On y voit la simplicité avec la grandeur, l'abondance , la profusion , d'inépuisables richesses qui n'ont coûté qu'une parole, qu'une parole soutient. Tant de beaux objets ne se montrent et n'attirent vos regards que pour les porter à leur auteur incomparablement plus beau. Car, si les hommes, ravis de la beauté du soleil et de toute la nature , en ont été transportés jusquà en faire des Dieux , comment ri ont-ils pas pensé de combien doit être plus beau celui qui les a faits , et qui est le père de la beauté 5 ?
Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Orriez le temple de Dieu , et dites encore avec David : Seigneur, fai aimé la
1 Rom., n, 5. — *Ps. cx*iii, 15. — * Ibid. vm, 4. — * Matth., \i, 28, 29. — 5 Sap., un, 3.
beauté et T ornement de votre maison , et la gloire du HéU ou vous habitez '. Et âe là que conclut-il? Ne perdez point mon ame avec les impies1"2 ; car, j'ai aimé les vrais ornemens, et ne me suis point avec eux laissé séduire à un vain éclat.
Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de va-, ni té,» et l'objet de la cupidité publique , et les parent comme on fait un temple ■. Ils transportent les ornemens que votre temple devrait avoir seuls à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis; et il semble qu'ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise; tout, par conséquent, d'erreur et de corruption. O Fidèles, ô enfans de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences. Pourquoi tournezvous vos nécessités en vanités ? Vous avez besoin d'une maison comme une défense nécessaire contre les injures de l'air : c'est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d'un lit pour vous reposer dans votre accablement, et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de tous ces témoins et de tous ces monumens de votre faiblesse, un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de l'infirmité qui vous environne de toutes parts.
Pendant que tout le reste des hommes s'enorgueillit de ses besoins, et semble vouloir orner ses misères, pour se les cacher à soi-même; toi du moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions; aime dans ta table le nécessaire soutien de ton corps, et non pas cet appareil somptueux! Heureux ceux qui, retirés humblement dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leur petite cellule, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie , qui n'est qu'une ombre de mort, pour n'y voir que leur infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les vierges sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du monde , et qui voudraient se cacher à ellesmêmes sous le voile sacré qui les environne! Heureuse la douce contrainte qu'on fait à ses yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David : Détournez mes yeux , afin de ne les pas voirai Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu du monde, comme ce saint roi , n'en sont point touchés ; qui y passent
*■ 1 Ps. xxv, 8. — s Ibid. 9. — 5 Ps. cxliii, 12. — * Ibid. 37.
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sans s'y attacher; qui usent , comme dit saint Paul ' , de ce monde, comme rien usant pas ; qui disent avec Esther sous ie diadème : Vous savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d'orgueil et tout ce qui peut servir à la gloire des impies, et que votre servante ne s'est jamais réjouie quen vous seul, 6 Dieu d Israël"1', qui écoutent ce grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous souillant dans divers objets, qui est la corruption , et pour parler avec le texte sacré, la fornication des yeux : Nec sequantur cogitationes suas, et oculos per res varias fornicantes s; enfin , qui prêtent l'oreille à saint Jean, qui , pénétré de toute l'abomination qui est attachéeaux regards, tant d'un esprit curieux, que des yeux gâtés par la vanité, ne cesse de leur crier : N 'aimez pas le monde, oit tout est plein d'illusion et de corruption par la concupiscence des yeux.
De l'orgueil de la vie , qui est la troisième sorte de concupiscence réprouvée par
saint Jean.
Quoique la curiosité et l'ostentation dont nous venons déparier semblent être des branches de l'orgueil , elles appartiennent plutôt à la vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel ; tout s'y réduit à l'ostentation que nous avons rapportée à la concupiscence des yeux. La curiosité n'a d'autre fin que de faire admirer un vain savoir, et , par Là, se distinguer des autres hommes. L'ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne cherche qu'à se donner une vaine distinction. L'orgueil est une dépravation plus profonde; par elle l'homme livré à lui-même se regarde lui-même comme son Dieu, par l'excès de son amourpropre. Etre superbe, dit saint Augustin 4, c'est en laissant le bien et le principe commun, auquel nous devions tous être attachés, qui n est autre chose que Dieu , se faire soi-même son bien et son principe, ou son auteur, c'est-à-dire, se faire son Dieu : Relicto communi, cui omnes debent hœrere, principio, sibi ipsi fieri atqtte esse principium.
C'est ce vice qui s'est coulé dans le fond de nos entrailles, à la parole du serpent, qui nous disait en la personne d'Eve : Vous serez comme des dieux •"; et nous avons avalé ce poison mortel , lorsque nous avons succombé à cette tentation. Il a pénétréjusqu'à
1 1 Cor., vu, 31. — «Eslh., xiv, 15, 16, 18. — 5 Num., xv, 39. — 4 De civ. Dei, lib. xiv, cap. xm, n° 1, tom. vu, col. 364. — s Gen., m, 5.
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la moelle de nos os; et toute notre ame en est infecte'e. Voilà , en général, ce que c'est que cette troisième concupiscence, que saint Jean appelle l'orgueil; et il ajoute: ï orgueil de la vie , parce que toute la vie en est corrompue : c'est comme le vice radical , d'où pullulent tous les autresvices : il se montre dans toutes nos actions. Mais, ce qu'il a déplus mortel, c'est qu'il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur.
De l'amour-propre , qui est la racine de l'orgueil.
Pour pénétrer la nature d'un vice si inhérent, il faut aller à l'origine du péché , et pour cela en revenir à cette parole du Sage : Dieu a fait F homme droit 1. Cette rectitude de l'homme consistait à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son ame, de toutes ses forces, de toute son intelligence , de toute sa pensée , d'un amour pur et parfait, et pour l'amour de lui-même, et de s'aimer soimême en lui et pour lui. Voilà la droiture et la rectitude de l'ame; voilà l'ordre; voilà la justice. Il est juste de donner l'amour à celui qui est aimable, et le grand amour à celui qui est très aimable, et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable; et tout l'amour à celui qui est uniquement aimable , et qui ramasse en lui-même tout ce qui est aimable et parfait; en sorte qu'on ne se regarde et qu'on ne s'aime soi-même que pour lui.
Telle est donc la rectitude où l'homme avait été créé. Cela même fait la beauté delà créature raisonnable, faite à l'image de Dieu. Dieu étant la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas n'être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle est l'image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul d'un amour sans bornes. Mais lame, se voyant belle, s'est délectée en elle-même, et s'est endormie dans la contemplation de son excellence ; elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu; elle a oublié sa dépendance; elle s'est premièrement arrêtée , et ensuite livrée à elle-même ; déçue par sa liberté , qu'elle a trouvée si belle et si douce , elle en a fait un essai funeste: Sua in œternum libertate deceptus. Mais, en cherchant d'être libre jusqu'à s'affranchir de l'empire de Dieu, et des lois de sa justice, l'homme est devenu captif de son péché.
Quiconque n'aime pas Dieu n'aime que soi-même ; mais quicon-
1 Eccles., vu, 30.
DES PRÉDICATEURS. 3l7
que n'aime que soi-même , uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu ; et, demeurant incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les autres , et veut que tout serve non seulement à ses intérêts , mais encore à ses caprices.
Dieu est juste, et c'est une loi de sa justice publiée dans le livre de la Sagesse, et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que quiconque pèche contre lui soit puni par les choses qui l'ont fait pécher : Fer quœ et peccat quis , per hœc et torquetur 1. Il a fait la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle serait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son erreur. L'homme donc étant devenu pécheur en se cherchant soi-mêmej est devenu malheureux en se trouvant. Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui alaisséque le fonddel'êlre pour être l'objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il n'est plus demeuré à l'homme que ce qu'il peut avoir sans Dieu, c'est-à-dire, l'erreur, le mensonge, l'illusion, le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le troublent dans le bien particulier qu'il a préféré au bien général , que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance et le péché, et à la fois la peine du péché ; et non seulement au premier abord, le commencement, mais encore dans la suite, la consommation de l'Enfer. Car c'est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui ronge la conscience, et enfin, ces pleurs éternels dans des flammes qui ne s'éteignent jamais ; elles sortent du fond de notre crime. Je tirerai^ dit le saint Prophète, un feu du milieu de toi pour te dévorer : Producam ignem de medio tui qui comedat te 2. Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance divine, d'où sort le feu dévorant qui pénètre l'âme par l'impression d'une vive et insupportable douleur. Voilà ce que produit l'amour de nous-mêmes; voilà comme il fait d'abord notre péché, et ensuite notre supplice.
! Sap., xi, 17. — 2 Ezech., xxviii, 18.
Opposition de l'amour de Dieu et de l'amour-propre.
Les contraires se connaissent l'un par l'autre : l'injustice de l'amour-propre se connaît par la justice de la charité, dont l'amour-propre est l'éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en cette sorte : La charité , dit ce saint l , cest l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même; et au contraire, la cupidité est F amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu. Quand on dit que l'amour de Dieu va* jusqu'au mépris de soi-même par rapport à Dieu, et en se comparant à lui; et en ce sens, douter qu'on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à l'estime. Mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu , ou que lui peut-on comparer, puisqu'il est celui qui est, et le reste n'est rien devant lui? Ce qui fait dire au Prophète : Les nations devant Dieu ne sont quune goutte d eau , et comme un petit grain dans une balance ; et les plus vastes contrées ne sont qu'un peu de poussière 2. On ne peut rien de plus vil ; et cependant i'Ecriture n'est pas contente de cette expression , et la trouve encore trop forte pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière justesse et précision, à cette sentence : Toutes les nations devant Dieu sont comme n étant pas , et il les estime comme un néant 3.
En voulez-vous davantage? ce n'est pas d'un homme qu'il parle en particulier, c'est de toute une nation auprès de laquelle un seul homme n'est rien. Mais toute cette nation n'est elle-même qu'une goutte d'eau, qu'un petit grain, qu'un vil amas de poussière! et non seulement une nation n'est que cela; mais toutes les nations sont encore moins : elles ne sont qu'un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce qu'il entasse avec tant de soin. Une nation n'est qu'une goutte d'eau, mais toutes les nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être? Point du tout: plus vous mettez ensemble d'êtres créés, plus le néant y paraît.
Il ne faut donc pas s'étonner que l'amour de Dieu aille jusqu'au mépris de soi-même : on ne peut pas se mépriser davantage que de se considérer comme un néant. C'est donc la justice d'être un néant devant Dieu , et d'avoir pour soi-même le dernier mépris. 11 n'y a qu'à dire avec saint Michel : Qui est comme Dieu? Qui mé-
1 De civ. Dei, lib. xiv, cap. xxvm, tom. vu, col. 578. — 2 Is., xl, 15. — 3 Is., XL, 17.
DES PREDICATEURS. 3 IO,
rite de lui être comparé, on d'être nommé devant sa face? Il est celui qui est; et la plénitude de l'être est en lui. Multipliez les créatures, et augmentez-en les perfections de plus en plus jusqu'à l'infini; ce ne sera toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu'un non-être. Et que sert d'amasser beaucoup de non-êtres? De tout cela en fera-t-on autre chose qu'un non être ? Rien autre chose sans doute. O homme! aime donc Dieu comme celui qui est seul; et porte l'amour de Dieu jusqu'à te mépriser comme un néant.
Mais au lieu de pousser l'amour de Dieu, comme il le devait, jusqu'au mépris de soi-même, il a poussé l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu : il a suivi sa volonté propre jusqu'à oublier celle de Dieu, jusqu'à ne s'en soucier en aucune sorte, jusqu'à passer outre malgré elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne s'arrêter non plus à sa défense que s'il n'était pas. Ainsi, c'est le néant qui compte pour rien celui qui est, et qui au lieu de se mépriser soi-même pour lamour de Dieu , qui était la souveraine justice, sacrifie la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l'être à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu'il ne soit qu'un néant, qui est le comble de l'injustice et de l'égarement. (Bossuet, Traité de la Concupiscence^