‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 2)Chapitre 19 sur 34 · PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LE MONDE · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LE MONDE

EXOllDE.

Dixit Jésus discipalis suis : nemo polest duobus dominis servire ; aut enim unum odio habebit, etalterum diliget ; aut unum sxistinebit , et alterum conlemnet.

Jésus dit à ses disciples : Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à celui-là et méprisera celui-ci. ( Saint Matthieu, ch. 6.)

C'est l'oracle de la vérité éternelle ; et sans recourir à la foi, la raison seule nous fait assez comprendre qu'il n'est pas possible d'allier ensemble le service de deux maîtres ennemis l'un de l'autre , et qui n'ont pas seulement des intérêts différens, mais des intérêts et de sentimens tout opposés. Car, comme disait l'Apôtre aux Corinthiens, qu'y a-t-il de commun entre la justice et l'iniquité, quel rapport de la lumière avec les ténèbres? enfin, quelle société pour unir et concilier Jésus-Christ et Bélial? C'est aussi de laque les serviteurs de Dieu ont conclu qu'ils devaient renoncer au monde, et que plusieurs en eifet se sont confinés dans les déserts, et ont passé toute leur vie dans unéloignernent entier du monde. Ce n'est pas que le monde n'eût de quoi les flatter et de quoi les attacher. Combien d'entre eux, avant leur retraite, occupaient dans le monde les premières places, ou se trouvaient en état d'y parvenir ! combien vivaient dans l'abondance et jouissaient de toutes les douceurs d'une opulente fortune! Mais, déterminés à servir Dieu , et voyant qu'ils ne pouvaient en même temps servir le monde, ils ont généreusement sacrifié tous les intérêts, tous les plaisirs, toutes les grandeurs du monde, et se sont dévoués au culte de Dieu dans le silence et l'obscurité de la solitude. Ce qui les y a portés encore plus fortement, c'est qu'en regardant le monde comme l'ennemi de leur Dieu, ils l'ont regardé comme leur propre ennemi, parce qu'ils savaient qu'en les détachant de Dieu et leur faisant

perdre la grâce de Dieu, il les exposait à toutes les vengeances divines et mettait un obstacle invincible à leur salut. Or ce sont mes chers auditeurs, ces mêmes motifs qui doivent nous en^o-er à la fuite du monde; et ce point est d'une telle conséquence pour la sanctification de notre vie que j'en veux faire aujourd'hui tout le sujet de cet entretien. Esprit-Saint, vous qui tant de fois, parles lumières et la force de votre grâce, avez triomphé du monde, opérez dans nos cœurs les mêmes miracles, et faites-nous remporter par votre secours les mêmes victoires. INous employons, pour l'obtenir, la médiation de cette Vierge que nous honorons comme votre épouse, et nous lui disons : Ave.

Prêcher la fuite du monde aux religieux et aux solitaires c'està-dire à ceux qui, par l'engagement de leur état, sont déjà séparés du inonde, c'est un sujet, Chrétiens, qui, par rapport à leur profession, pourrait n'être pas inutile, mais dont le fruit, comparé à celui que je me propose, n'aurait rien que de médiocre et de borné. C'est aux hommes du siècle, dit saint Ambroise, qu'il faut adresser cette morale, parce qu'elle est pour eux dune utilité infinie ou plutôt d'une souveraine nécessité ; c'est, dis-je, à ceux qui par l'ordre de la Providence divine, sont appelés à vivre dans le monde* c'est à ceux qui, contre les desseins de Dieu, s'encraient deuxmêmes trop avant dans le monde: aux premiers, parce que la même grâce de vocation qui semble les attacher au monde est celle gui les oblige de temps en temps à s'en éloigner; aux seconds parce qu'étant de la manière que je le dis, dans le monde, il n'y a point pour eux d'autre grâce que celle qui les en éloigne, ou s'il m'est permis d'user de ce terme, que celle qui a la force et la vertu de les en arracher : aux uns et aux autres, parce qu'à proportion qu'ils sont du monde, c'est cet esprit de retraite et de séparation du monde qui les doit sauver. Et voilà, mes chers auditeurs tout le plan du discours que j'ai à vous faire. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à deux propositions que j'avance, et qui, sans rien confondre dans les devoirs de l'homme du monde et de l'homme chrétien vont établir deux vérités importantes pour vous. Le monde au milieu duquel vous vivez a deux pernicieux effets : il nous dissine et il nous corrompt. Il nous dissipe par la multitude et la superfluité des soins qu'il nous attire; et il nous corrompt par les occasions et les engagemens du péché où il nousjette. Nous devons donc prendre, pour nous garantir de ces deux désordres, le plus excellent moyen, qui est une sainte retraite, pratiquée et fidèlement observée dans chaque condition selon les règles de Ja prudence

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chrétienne, parce que c'est ainsi que nous éviterons et la dissipation du monde et la corruption du monde : la dissipation du monde qui nous empêche de vaquer à Dieu , et la corruption du monde qui nous fait perdre l'esprit de Dieu. Quel remède plus efficace contre l'un et l'autre que de se retirer du monde et de le fuir? Je dis s'en retirer à certains temps, et autant qu'il est nécessaire pour nous recueillir et pour s'adonner aux exercices du salut; et je dis même de le fuir absolument et de n'y pas retourner, dès qu'il nous devient un sujet de scandale, et qu'il nous égare de la voie du salut* de s'en retirer à certains temps comme Chrétiens, et de le fuir absolument comme pécheurs ; de s'en retirer à certains temps comme Chrétiens, afin qu'il ne nous fasse pas négliger les pratiques du Christianisme en nous dissipant; et de le fuir absolument comme pécheurs, afin qu'il ne nous conduise pas à la perdition en nous corrompant. Mais que faisons-nous? A deux obligations si essentielles nous opposons, pour les éluder, deux prétextes : l'un fondé sur les soins temporels, et l'autre sur les engagemens de péché, que nous prétendons être inséparables de notre condition. Je m'explique. Parce qu'on vit dans une condition occupée des affaires du monde et continuellement exposée aux tentations du monde, on se figure cette retraite et cette fuite du monde, à quoi je viens vous exhorter, comme une chose impraticable, gémissant d'une part sous le joug du monde qui nous domine, et ne faisant d'ailleurs nul effort pour s'en délivrer. Or, je vous soutiens que ces deux prétextes n'ont nul fondement solide; et dans la première partie je veux vous montrer que les occupations et les soins du monde ne peuvent jamais dispenser un homme chrétien de s'éloigner quelquefois du monde qui le distrait, et d'avoir dans la vie des temps spécialement consacrés à l'affaire de son salut. Dans la seconde, je vous ferai voir que tous les engagemens du monde ne justifieront jamais devant Dieu un homme pécheur de n'avoir pas fui même absolument le monde, qui le pervertissait, et de n'y avoir pas renoncé pour jamais , afin de mettre en assurance l'affaire de son salut. La matière demande toute votre attention. (Bourdaloue, Sur la Fuite du monde.)

Les occupations du monde ne peuvent pas dispenser un Chrétien de s'éloigner

quelquefois du monde.

Il faut être Chrétien, et dans la condition de Chrétien il faut travaillera l'affaire essentielle et capitale, qui est celle du salut

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éternel. Il est donc juste, et même d'une absolue nécessité, de vivre, quoique au milieu du monde, non seulement dans l'esprit, mais à certains temps réglés , dans l'usage d'une séparation convenable et d'un saint éloignement du monde. C'est la conséquence que je vais établir d'abord, et à laquelle je vous ferai voir ensuite que la prudence du siècle, toute présomptueuse qu'elle est, ne peut rien opposer que de vain et de frivole.

Je fonde cette conséquence sur le premier devoir chrétien , qui a le salut pour objet. Car, pour parvenir à ce bienheureux terme du salut, et pour ne rien omettre dans l'exécution de tout ce qui s'y rapporte, qui me donnera des ailes, disait David , comme celles de la colombe, afin que je prenne mon vol , et que je puisse trouver du repos? Quis dabit mihi pennas sicut columbœ^ et volabo, et requiescam 1 ? Ah! Seigneur, ajoutait-il, voici le secret, que vous m'avez appris pour tout cela. Je me suis éloigné du monde (c'est un roi qui parle, Chrétiens), je me suis éloigné du monde; et jusque dans le centre du monde*, qui est la cour, je me suis fait une solitude où je me suis renfermé. Ecce elongavi fugiens, et mansi in solitudine. En effet , c'est dans la retraite et la séparation du monde qu'on trouve ce repos^où l'on apprend à connaître Dieu, où l'on étudie les voies de Dieu, où l'on se remplit de la crainte des jugemens de Dieu ; c'est là qu'en présence de la majesté de Dieu on examine le passé, on règle le présent, on prévoit l'avenir, on approfondit ses obligations, on découvre ses erreurs, on déplore ses misères, on se confond de ses lâchetés, on se reproche ses infidélités. Et comment peut-on espérer de faire tout cela dans le tumulte et l'embarras du monde? Quel moyen, dit saint Bernard, de pénétrer avec un juste discernement, et les choses qui sont au dessus de nous, c'est-à-dire un premier principe, une fin dernière, un souverain bien qui est Dieu , pour nous y élever par les exercices d'une pure et solide religion ; et les choses qui sont au dessous de nous, c'est-à-dire les besoins des hommes que la Providence nous a soumis comme inférieurs, pour y descendre par la pratique d'un vrai et charitable zèle; et les choses qui sont autour de nous, c'est-à-dire les devoirs infinis qui nous lient comme égaux à notre prochain, pour y satisfaire et pour en remplir la mesure dans l'étendue d'une exacte justice? quel moyen d'accomplir toutes ces obligations, tandis que le monde nous obsède et que nous sommes occupés ou plutôt possédés du inonde ?Quel moyen,

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