‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 2)Chapitre 21 sur 34 · PLAIV ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LE MONDE · texte numérisé non relu

PLAIV ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LE MONDE

EXORDE

Vado ad eum qui misit me.

Je vous quitte, et je vais à celui qui m'a envoyé. (Joan., ch. 7.)

Quel objet d'imitation le céleste Epoux offre-t-il dans ce saint temps à la piété de son épouse chérie? Quel modèle de vertu trace ici l'Esprit-Saint à l'édification de son Eglise! Jésus, Sauveur des hommes, séparé encore du commerce du inonde; Jésus, l'attente des nations , enseveli tout de nouveau dans la solitude : pourquoi faut-il que, d'un si petit nombre d'années que les mortels ont à posséder ce précieux trésor , la retraite en dérobe la fin , après en avoir eu déjà les prémices, et que, du peu de jours qui composent une si belle vie, les premiers , comme les derniers, demeurent cachés aux yeux des hommes?

Ah! Chrétiens, répondent ici les Pères, cette retraite de Jésus- Christ, avant sa mort, est la plus belle école du Christianisme : c'est pour nous apprendre à tous que, conformément à nos engagemens et à nos promesses , un de nos premiers soins doit être la fuite du monde. Ne rougissons pas de ce noble devoir, s'écrie saint Ambroise dans l'excellent traité qu'il a composé sur ce sujet : la fuite est glorieuse à tout Chrétien , et le gage le plus assuré de sa victoire : Non erubescamus Jugere ; gloriosa hœcfuga est. Les saints de l'Ancien Testament nous en ont donné l'exemple : Jacob, Moïse et David : Sic fugit Jacob , sic fugit Moïses, sic fugit David : mais surtout Jésus-Christ lui-même nous en a montré le chemin ; et, par une retraite de plus de trente années, s'est acquis le droit de nous dire dans la suite : Fuyez le monde, lors même qu'il vous flatte; et, pour vous le faire haïr , songez qu'il m'a haï le premier : Scitote

quia priorem me mundus odio Jiabuit 1 , parce que j'ai pris à tache de faire connaître sa corruption et ses dangers : Quia testimonium perhibul de illo , quia opéra cjus mala sunt. Chrétiens , qui m'écoutez, à qui pensez-vous que j'adresse ce discours ? est-ce seulement à quelques âmes choisies que Dieu veut préserver de la contagion du siècle, et qu'il appelle en secret dans le fond delà retraite, pour y taire avec elles une alliance plus étroite? En vain leur prêcherais-je la fuite du monde qu'elles ont quitté avant même que de le connaître, ou du moins qu'elles n'ont connu que pour le quitter. Non , Chrétiens! non : c'est à vons-mêmes, qui êtes dans l'usage et le commerce du monde, à qui je viens demander ce divorce avec le monde, que vous avez promis, juré, signé sur les fonts sacrés de votre baptême, et dont, par un oubli fatal, vous vous croyez tous maintenant dispensés. Gomment fuir le monde? disent les uns ; nous y sommes engagés. Pourquoi fuir le monde? disent les autres; ne pouvons-nous pas nous y sauver? Ainsi ceux-ci s'excusent sur l'impossibilité, et ceux-là se retranchent sur l'inutilité de cette séparation.

Montrons aux premiers que la fuite du monde, dans le monde même, est possible : faisons voir aux seconds que la fuite du monde, dans le monde même, est nécessaire.

Vous pouvez vivre dans le monde sans être du monde; c'est ma première proposition.

Vous ne pouvez être du monde et vous sauver; c'est la seconde, et tout le partage de ce discours.

Divin Esprit! dont le souffle puissant a retenu Jésus trente années dans une demeure obscure, achevez votre ouvrage, et faites entrer les membres dans les mêmes routes où vous avez conduit leur chef. Nous vous le demandons par l'intercession de votre épouse la plus recueillie et la plus retirée qui fut jamais. C'est Marie, à qui nous rendons nos hommages, en lui disant : Ave. (Le P, Segàud, Sur la Fuite du monde. )

On peut vivre dans le monde sans être du monde.

C'est la coutume des enfans du siècle, soit malice, soit prévention, de traiter de réformateurs outrés tous ceux qui leur prêchent la fuite du monde; de fermer l'oreille à de pareils discours, comme le serpent à la voix de l'enchanteur; de se plaindre qu'on attente

1 Joan., vu, 7.

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à leur liberté ; qu'on veut rompre tous les nœuds de la société, changer la terre en désert, et faire de ses habitans autant de reclus et de solitaires. Déplorable artifice , dont le démon, appelé dans les divines Ecritures le prince ou plutôt le tyran du siècle, ne cesse de se servir, pour retenir captives les âmes qu'il a malheureusement séduites; mais artifice, après tout, qu'il serait aisé de reconnaître, pour peu qu'on voulut réfléchir sur son état, sa vocation et sa condition. Mon état,'ma vocation et ma condition, ditesvous, c'est de vivre dans le monde : je le veux ; mais ajoutez, d'y vivre en Chrétien, d'y vivre en fidèle , d'y vivre en disciple de Jésus-Christ et de son Evangile. Or, tout Chrétien , vous le savez, promet solennellement de renoncer au monde : Abrenuntio mundo; tout fidèle doit triompher du monde : Hœc est Victoria, quœ vincit mundum,Jides nostra 1 ; tout l'Evangile dit anathème au monde : Vœ mundo ! Cette promesse solennelle faite au baptême de renoncer au monde n'engage point à renoncer à tout, comme les vœux de religion, j'en conviens; mais au moins oblige-t-elle de renoncer à quelque chose de réel; autrement ce serait une promesse illusoire : Abrenuntio. Ce triomphe sur le monde essentiel à la foi n'est pas un dépouillement total des biens de la terre, pour les consacrer au pied des autels ; je le sais bien; mais au moins est-ce un détachement sincère et parfait de tout ce qui peut nous asservir au monde ; autrement ce serait une victoire chimérique : Hœc est Victoria quœ vincit. Cet anathème évangélique , lancé contre le monde, ne porte pas un retranchement absolu de toute liaison humaine, au point où l'ont porté les anciens anachorètes: j'en demeure d'accord; mais au moins ne tombe-t-il pas à faux sur un fantôme imaginaire, autrement ce serait un anathème vain: Vœ mundo !

Il faut donc qu'il y ait, dans le monde même, un monde interdit au Chrétien ; un monde étranger au fidèle; un monde proscrit par l'Evangile.

Quel est ce monde? où est-il ? à quelles marques le connaître ? comment le fuir, et par où l'éviter? Ce sont, Chrétiens, les seules questions que vous avez à faire, et que je vais tâcher d'éclaircir dans ce discours.

Qu'est-ce donc que ce monde réprouvé de Dieu? et à quelles marques peut-on le reconnaître? C'est ici, Chrétiens, un point important de morale auquel saint Augustin s'est particulièrement attaché dans plusieurs de ses ouvrages, mais surtout dans ses

1 Joan., v, 4.

beaux livres de la Cité de Dieu. Là, ce saint Docteur nous dépoint T amour-propre et l'amour divin comme deux esprits opposés qui, dans l'univers, se sont Mti chacun un monde particulier : Fecerunt civitates duas amores duo : l'un , que ce père nomme la nouvelle Jérusalem , et l'autre , qu'il appelle la nouvelle Babylone: Civitatem J crusalem fecit amor Dei^ civitatem Babylonemfcclt amor sui. Laissons là les noms figurés : arrêtons-nous au premier trait naturel que ce Père nous en donne. Ce monde donc, que Dieu ne reconnaît pas pour son ouvrage, est celui où préside l'amour-propre, où il exerce son pouvoir, où l'on suit ses lois, où il étale tous ses charmes : Civitatem Babylonem fecit amor sui. C'est par conséquent le théâtre de la vanité, l'école de l'agrément, le séjour des plaisirs, le centre de la mollesse, le siège de l'oisiveté, le règne des sens, en un mot l'empire de l'amour-propre: Civitatem Babylonem fecit amor sui. C'est où l'on n'aime de peines que celles que l'on prend à se parer ; de veilles que celles que l'on passe à se divertir; d'assujétisseinens que ceux qu'imposent la mode et ses caprices; d'emploi que celui de remplir agréablement le vide du temps et de charmer réciproquement son ennui; d'étude que celle déplaire; de talent et de mérite, que celui d'y réussir au gré de l'amour-propre : Civitatem Babylonem fecit amor sui. C'est où le jeu succède à la bonne chère, les visites aux spectacles, les promenades aux repas, le sommeil au divertissement, et où le délassement tranquille des satisfactions passées n'est qu'une préparation à un nouvel enchaînement de frivoles amusemens, tous inventés par l'amour-propre : Civitatem Babylonem fecit amor sui. C'est enfin, pour en achever le portrait par la fidèle peinture qu'en faisait David, lorsqu'après une longue expérience, il demandait à Dieu la grâce d'en être délivré comme d'un monde étranger, maudit et réprouvé : Eruc me de manu fdiorum alienorumx ; c'est où les langues, disait-il, savantes dans l'art de flatter, se livrent mutuellement à la complaisance, à l'enjouement, à la bagatelle : Quorum os locutum est vanitatem ; où la jeunesse paraît toujours comme un parterre émaillé de mille fleurs naissantes : Quorum filii sicut novellœ plantationes in juventute sua ,• où les divinités du siècle, parées comme des autels, viennent recevoir publiquement l'encens de leurs adorateurs : Filiœ eorum compositœ circumornatœ ut similitudo templi; où régnent également et la délicatesse, et l'abondance : Promptuaria eorum plena ; où se rangent

1 Ps. cxliii, \\ et seq.

les commodités et les douceurs , et tant qu'on peut nulle des peines et des afflictions de la vie ; où l'entrée est ouverte à la fortune et fermée à la disgrâce; où l'on ne connaît de larmes que celles que la joie fait répandre; de soupirs que ceux que pousse la tendresse; de cris que ceux qu'excitent les ris, les jeux et les applaudiss'emens : Non est ruina tieque transilus^ neque clamor in plateis eorum. Voilà, concluait ce saint roi, voilà le monde que Ton appelle fortuné ; mais moi, Seigneur! ajoutait-il, par une opposition qui doit vous faire trembler, âmes mondaines, je ne connais d'heureux que le petit nombre de vos amis , ou que le monde dont vous êtes véritablement le Dieu : Beatum dixerunt populum, cui hœc sunt : bealus populus ', cujus Dominas Deus ejus. N'était-ce pas assez nous faire entendre que Dieu n'était point l'auteur de ce monde réprouvé dont il venait de parler ? Eh! qui le peut être, si ce n'est l'amour-propre , selon la pensée de saint Augustin : Civitatem Babylonem jecit amor suî. Pourquoi donc, Chrétien, contrefaire l'ignorant quand on vous parle d'un monde que vous devez éviter nécessairement? Pourquoi demander avec affectation quel est ce monde ? où est-il ? quel est son caractère ? Ah ! ah ! consultez votre cœur, interrogez votre amour-propre ; il en est l'artisan , l'ouvrier et le maître : Fecit amor suî. Ce monde dangereux pour vous , quel qu'il puisse être, est celui où vos inclinations vous portent, où votre penchant vous entraîne, où volent tous vos désirs ; c'est celui dont la seule idée vous réjouit; dont l'absence, quoique courte, vous déconcerte; dont la jouissance, quoique aussi entière, aussi longue, aussi fréquente que vous le permettent vos moyens, vos affaires, votre santé, flatte, réveille, excite, enchante votre amourpropre, sans jamais ni l'assouvir ni le contenter : Civitatem Babylonem jecit amor suî.

Mais si c'est là le monde réprouvé de Dieu, répcndez-vous, comment le fuir, et par où l'éviter? les demeures que nous habitons ne nous en éloignent pas; les objets qu'il aime sont ceux qui nous environnent; les rangs et les emplois que nous occupons nous mêlent tous les jours et nous confondent avec lui. Ah! Chrétiens, c'est là l'important secret qu'il faut apprendre et que je viens vous enseigner ; c'est la fin principale que je me suis proposée dans ce discours, de vous montrer que le monde, dans le monde même, n'est pas inévitable et qu'il y a des moyens sûrs, sans en sortir de s'en séparer. Car quelque répandu que soit ce monde fatal au salut, il a néanmoins certains lieux qui lui sont affectés; quelque dominans que soient les objets qui l'occupent, il sent

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pour eux un attachement particulier; quelque communes que soient ses fonctions et les vôtres, il y suit des maximes qui lui sont propres. Or, retenez bien ceci , je vous prie: séparation de corps, par rapport aux lieux où le monde domine; détachement de cœur, à l'égard des objets que le monde idolâtre; opposition de mœurs, aux maximes que le monde suit: voilà ce que j'appelle la véritable pratique de la fuite du monde dans le monde même. Voyons si elle est possible.

Séparation de corps à l'égard des lieux où le monde domine. Car c'est de tout temps que le démon et le monde ont eu des endroits favoris, où ils ont tenu leur cour; et ces hauts lieux, si fameux dans l'Ecriture, par les malédictions continuelles que Dieu leur donne, n'étaient pas seulement, si nous en croyons les Prophètes, les autels abominables des démons, mais encore plus les rendez-vous célèbres du monde : Destruam excelsa vestra K C'était au moins de ces derniers dont parlait Isaïe, quand, animé d'un saint zèle, il répétait avec tant d'ardeur et de force: Retirez-vous; fuyez, sortez de Babylone; sauvez votre faible vertu de l'air contagieux qu'on y respire: Recedite; exite inde ; pollutum nolite tangere ; exite de medio ejus 2. Prenez garde, Chrétiens, à ces expressions si vives et si pressantes: le Prophète ne ditpas: Essayez, tentez, faites effort ; il n'ajoute pas : Si votre état le permet, si votre âge le comporte, si vos intérêts n'y mettent point obstacle. Mais semblable à un guide éclairé , qui de près a découvert une embuscade, il sonne l'alarme générale et donne, sans tarder, le signal d'une prompte retraite. De là que conclure ? sinon que cette séparation de corps des assemblées mondaines est toujours aussi possible qu'elle est indispensable. Autrement ce serait un avis superflu. A cela que répond le mondain habile? il a toujours recours au même artifice, il veut qu'on lui détermine précisément quels sont ces lieux du monde qu'il faut fuir sous peine de péché, comme s'il ne les connaissait pas par la journalière expérience de sa fragilité. Ce serait à nous à vous le demander, partisans du monde, vous que l'ardente passion, dont vous brûlez pour lui, a rendus si éclairés dans ses routes, vous qu'un long usage a instruits de toutes ses marches ; vous qui servez souvent de guides à sa jeune milice, pour venir se ranger sous ses étendards. Pour nous, grâces à Dieu, élevés à une autre école, nous ne pouvons vous enseigner que les lieux où on ne le voit pas. Ce n'est point au pied des saints au-

1 Lcvit., xwi, 30. — 2 Is , lu, 11.

tels et des tribunaux sacrés; il en redoute trop les approches : ce n'est point dans les visites charitables des orphelins, des pauvres et des malades , des hôpitaux et des prisons; enivré de ses plaisirs et de ses félicités, il ignore qu'il y ait au monde des affligés et des misérables: ce n'est point non plus dans le sein tranquille et retiré d'une famille vraiment chrétienne; le détail assidu d'un domestique à régler, dont on est responsable devant Dieu; l'étude nécessaire d'une charge à remplir , dont on est comptable au public; la rencontre continuelle de cent bonnes œuvres à faire, dont on est redevable à soi-même , sont là des soins tout à la fois et trop sérieux et trop innocens, pour donner place à la recherche d'un, monde voluptueux. Ce n'est donc point là que se rencontre cet ennemi funeste. Vous ne l'apercevez pas non plus, si l'on veut vous en croire, dans les académies de jeu, dans le choix des cercles flatteurs, dans les parties de plaisirs outrés, dans les assemblées de diverti ssemen s tumultueux, dans le concours des théâtres. Où peut-on donc le trouver ce monde malheureux, ou plutôt où fautil l'éviter? Apprenons-le au moins des saints, qui ne l'ont étudié que pour le fuir et s'en séparer. Ecoutons la voix de cette jeune et sainte veuve , dont il est parlé dans le troisième chapitre du livre de Tobie. Seigneur, disait-elle à Dieu dans son humble prière: vous m'êtes témoin qu'on ne m'a jamais vue dans ces compagnies opulentes, où l'application au jeu est l'unique entretien ; où le hasard allume les passions; où l'intérêt sert d'amorce au plaisir; où le divertissement , animé de l'espoir du gain, devient une occupation ruineuse; où l'on achète la perte du temps si précieux, au prix d'un argent destiné par votre providence à de meilleurs usages : TusciSj Domine, quianunquam cum ludentibusmiscui me [. Vous savez, ô mon Dieu, ajoutait-elle, que je n'ai jamais eu de part à ces fêtes mondaines, où de véritables tentations se glissent sous des légèretés apparentes, fades louanges, vains complimens, mots ambigus, parures affectées , airs gracieux, manières enjouées, dangereux stratagèmes de l'ennemi du salut, quisejoue de la perte des âmes: Neque cum his, qui in levitate ambulant , participent me prœbui 2. Voilà les lieux, au jugement des saints, où se trouve le monde et où le vrai fidèle ne doit jamais se trouver. Si vous le fréquentez, ce n'est pas faute de le bien connaître. Aussi cette excuse, qui serait au fond la plus légitime, n'est pas la plus commune ; on sait assez où est le monde et le grand monde ; on se pique

* Tob., m, 17. — 2 Xbid,

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même de le savoir, et Ton regarderait comme un faible ridicule le bonheur inestimable de l'ignorer; mais on imagine de spécieux prétextes pour se persuader que la fuite constante de ces lieux dans le monde est impossible, et qu'on ne peut se dispenser à certain Age, dans certains rangs, au moins de temps en temps, d'y paraître et de s'y mêler. Vaines excuses! nécessités imaginaires! n'écoutez point le goût que vous avez pour le monde, ni le goût que vous croyez que le inonde a pour vous : consultez la raison , la foi , l'expérience, elles vous apprendront qu'aucun motif louable ne peut vous y engager. \Est-ce l'espérance d'un établissement, jeunes personnes, que vous y cherchez? Eh quoi! pensez-vous que l'esprit dune exacte retraite ne soit pas auprès de Dieu la disposition la plus favorable pour vous le procurer, et, au jugement des hommes mêmes la dot la plus précieuse que vous puissiez y porter? Cette jeune Sara, dont je viens de vous rapporter les sentimens et de vous proposer l'exemple, concevait de quelle conséquence était pour elle une alliance nouvelle et fortunée, qui pût réparer le désastre de sept engagemens consécutifs, changés sur-le-champ en autant de pompes funèbres. Cependant où alla~t-e!le la chercher cette alliance? où espéra-t-elie la trouver? fut-ce au milieu du monde ou dans le sein de la retraite? Perrexit in superius cubicuhun domus suœ^ . Fut-ce dans la dissipation du monde, ou dans le recueillement de l'oraison ? In oratione persistens. Fut-ce dans les folles joies du monde, ou dans les larmes dune sainte componction? Cum lacrymis deprecabatur Deuni ut ab isto improperio liberaret eam. Aussi mérita-t-elle d'avoir un Tobie pour époux, et pour o-arant de son bonheur un ange tutélaire. Est-ce envie, dans un â°-e plus mûr de maintenir votre crédit, de soutenir votre rang, d'empêcher qu'on ne parle? Eh quoi donc! une vie chrétienne et retirée aviiitelle la condition, affaiblit-elle le crédit, donne-t-elle plus de prise aux discours critiques et malins, qu'une vie mondaine et dissipée? Qui eut jamais une fortune plus florissante que la sage Judith ? Vir suus relhpierat divitias multas 2 : une autorité mieux établie? Erat hœc in omnibus famosissima: une réputation plus saine et plus entière ? I\ec eral qui loqueretur de Ma verbum malwn. Par quels moyens sut-elle se conserver tant de rares avantages ? Elle prit le parti, dit l'Ecriture, de se séparer de bonne heure du monde- elle se bâtit dans sa maison une sainte solitude : In superioribus domus siue fccit sibi secretum cubicuhun. Elle s'y tenait renfermée avec sa

1 Tob., m, 10 el seq.— * Judith, vin, 7 et seq.

famille, qui suivait en cela son exemple: Inquo cum puellis suis clausa morabatur. Elle y consumait ses jours dans de continuels exercices de piété et de pénitence: Et pros terriens se clamai at ad Domiuum. Aussi fut-elle choisie de Dieu pour être non seulement le soutien de sa maison, mais encore le salut et l'appui de sa nation. Est-ce, dans certaines conditions, la connaissance du monde que vous croyez utile et nécessaire à vos emplois ? Fut-il jamais juge plus éclairé, magistrat plus habile , chef d'un peuple guerrier plus heureux que le jeune Samuel? Où puisa-t-il je vous prie, tant de lumières, de succès, de bénédictions? Vous le savez : dans la retraite et l'éloignement du monde, où il avait été élevé dès sa plus tendre enfance : Puer autem Samuel ministr abat Domino !. Ce fut à l'ombre du tabernacle que crût cet oracle des peuples et des rois : Ministrabat Domino. Est-ce désespoir de pouvoir vous suffire à vous-mêmes ou de trouver de société sortable, hors de ces assemblées mondaines ? Que ferez-vous donc quand l'âge, l'infirmité ou quelque fâcheux revers ne vous permettront plus d'y paraître avec honneur, et que vous lirez sur le front des personnes qui les composent, que votre présence importune n'y sera plus de saison? Il faudra bien vous en passer alors. Pourquoi ne feriez-vous pas par avance et de plein gré ce que vous ferez un jour avec plus de peine, avec moins de mérite, et par nécessité. Concluez donc que cette séparation de corps, à l'égard des lieux où le monde domine, quelque difficile qu'elle soit, vous est possible.

Passons au détachement du cœur, par rapport aux objets que le monde aime : seconde démarche dans la fuite du monde. (Le même.)

Autre chose est de passer avec le monde ; autre chose est de passer du monde pour

aller à Dieu.

Le premier, c'est le partage des pécheurs : malheureux partage, qui ne leur demeure même pas; puisque, si le monde passe, ils passent aussi avec lui. Le second , c'est le partage des enfans de Dieu, qui, de peur de passer toujours, ainsi que le monde, sortent du monde en esprit, et passent pour aller à Dieu. Domaines, possessions, palais magnifiques, beaux châteaux, pourquoi voulezvous m'arrêter ? vous tomberez un jour; ou si vous subsistez, bientôt je ne serai plus moi-même pour vous posséder : adieu, je

» Reg., h, 18.

passe, je vous quitte , je m'en vais, je n'ai pas le loisir d'arrêter. Et vous, plaisirs, honneurs, dignités, pourquoi étalez-vous vos charmes trompeurs ? Je m'en vais. En vain vous me demandez encore quelques momens, ce reste de jeunesse et de vigueur : non , non : je suis pressé; je pars; je m'en vais; vous ne m'êtes plus rien. Mais où allez-vous ? Je vous l'ai dit ; je m'en vais à mon Père : c'est la seconde raison de hâter mon départ.

Le monde est si peu de chose que les philosophes l'ont quitté, sans même savoir où aller : dégoûtés de sa vanité et de ses misères, ils l'ont quitté; ils l'ont quitté, dis-je, sans même savoir s'ils trouveraient, en le quittant, une autre demeure où ils pussent s'établir solidement. Mais, moi , je sais où je vais : je vais à mon Père. Que craint un enfant , quand il va dans la maison paternelle? Ce malheureux prodigue, qui s'était perdu en s'en éloignant, et qui s'était jeté en tant de péchés et en tant de misères, trouve une ressource , en disant : « Je me lèverai , et je retournerai chez mon « père ^«Prodigues, cent fois plus perdus que le prodigue de l'Evangile, dites donc : Je me lèverai, je retournerai; mais plutôt ne dites pas : Je retournerai ; partez à l'instant. Jésus-Christ vous apprend à dire, non pas, j'irai à mon Père; mais j'y vais, je pars à l'instant; ou si vous dites : Je retournerai, avec le prodigue; que cette résolution soit suivie d'un prompt effet, comme la sienne; car il se leva aussitôt, et il vint à son père. Dites donc dans le même esprit : Je retournerai à mon Père ; là les mercenaires , les âmes imparfaites, ceux qui commencent à servir Dieu, et qui le font encore par quelque espèce d'intérêt, ne laissent pas de trouver dans sa maison un commencement d'abondance. Combien donc en trouveront ceux qui sont parfaits, et qui le servent par un pur amour! Allez donc, marchez; quand le monde serait aussi beau qu'il s'en vante, et qu'il le paraît à vos sens, il le faudrait quitter pour une plus grande beauté, pour celle de Dieu et de son royaume. Mais maintenant ce n'est rien, et vous hésitez; et vous dites toujours : J'irai, je me lèverai, je retournerai à mon père; sans jamais dire : Je vais.

Mais enfin supposons que vous partiez ; vous voilà dans la maison paternelle. Attiré par les sensibles douceurs d'une conversion naissante, vous y demeurez, c'est le veau gras qu'on vous y a donné d'abord, c'est la musique qu'on fait retentir dans toute la maison à votre retour. Voulez-vous donc demeurer dans cet état

1 Luc, xv; 18.

agréable, et y attacher votre cœur? Non , non, marchez, avancez; recevez ce que Dieu vous donne ; mais élevez-vous plus haut, à la croix, à la souffrance, aux délaissemens de Jésus-Christ, à la sécheresse qui lui a fait dire : « J'ai soif; » où néanmoins il ne reçoit encore que du vinaigre.

Ëh bien! me voilà donc arrivé; j'ai passé par les épreuves, et Dieu m'a donné la persévérance ; je n'ai donc qu'à m'arrêter. Non, marchez toujours. Etes-vous plus avancé qu'un saint Paul, qui avait bu tant de fois le calice de la passion de son Sauveur? écoutez comme il parle, ou plutôt considérez comme il agit. Il dit aux Philippiens : « Mes frères, je ne crois pas être arrivé. » Et quoi, grand Apôtre, n'êtes-vous pas du nombre des parfaits? et pourquoi avez-vous dit dans cet endroit même : « Tout ce que nous « sommes de parfaits, ayons ce sentiment? » Il est parfait, et néanmoins : « Non , dit-il , mes frères, je ne suis pas encore où je « veux aller, et il ne me reste qu'une chose à faire. » Entendezvous : il ne me reste qu'une chose à faire. Et quoi ? « C'est qu'ou- « bliant ce que j'ai fait, et tout l'espace que j'ai laissé derrière moi « dans la carrière où je cours, je m'étende à ce qui est devant « moi. » Je m'étende; que veut-il dire? Je fais continuellement de nouveaux efforts; je me brise, pour ainsi dire, et je me disloque moi-même, par l'effort continuel que je fais pour m'avancer; et cela incessamment, sans prendre haleine, sans poser le pied un moment dans l'endroit de la carrière où je me trouve : « Je cours « de toutes mes forces vers le terme qui m'est proposé. « Et encore, quel est ce terme? et verrons-nous une en à votre course durant cette vie mortelle? Ecoutez ce qu'il répond : « Soyez mes imita - « leurs comme je le suis de Jésus-Christ. » Imitateur de Jésus-Christ î je ne m'étonne donc plus si après tant d'efforts, tant de souffrances, tant de conversions, tant de prodiges de votre vie, vous dites toujours que vous n'êtes pas encore arrivé. Le terme où vous tendez, qui est d'imiter la perfection de Jésus Christ, est toujours infiniment éloigné de vous : ainsi vous irez toujours, tant que vous serez en cette vie; puisque vous tendez à un but où vous ne serez jamais arrivé parfaitement. (Bossuet, Sur le mépris du monde.)

La fuite du monde est nécessaire à tout Chrétien.

A ne juger des objets d'aversion et de fuite que par les honteuses apparences du vice, le monde , que je combats ici , ne pa-

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raît rien avoir qui doive si fort alarmer. Tous les désordres grossiers, que la nature éclairée de la raison abhorre, en sont bannis, ou du inoins y sont hautement condamnés : toutes les vertus morales, qu'une heureuse naissance jointe à une honnête éducation peut inspirer, y sont favorablement reçues, et forment même les premiers nœuds de cette société. Les personnes qui la composent sont incapables d'injustice criante, de violence ouverte, de débauche scandaleuse : l'honneur, la probité, la politesse même dont on y fait profession, semblent des barrières assez fortes pour en défendre l'accès aux grands crimes. Est cela, Chrétiens mes frères, outrer le portrait du monde, comme vous en accusez si souvent les prédicateurs de 1 Evangile; et n'est-ce pas peut-être Un peu trop le flatter? Quoi qu'il en soit, voilà la peinture avantageuse que vous vous en faites : voilà l'idée qui en autorise parmi vous la réalité; voilà sur quoi vous prétendez avoir droit d'être, toujours du monde, et attachés au monde, et de vous sauver. Que votre prétention n'est-elle bien fondée ! nous y souscririons de bon cœur. Car, hélas! quel plaisir prendrions-nous à vous rétrécir le chemin du ciel, à vous en rendre toutes les avenues épineuses et difficiles, et à vous envier celles qui, sans vous éloigner du terme, seraient plus conformes à vos désirs? Mais s'il n'en est point de telles, selon Jésus-Christ; si, selon le Sage, il est au contraire des voies sûres en apparence, et qui mènent, en effet, au précipice; pouvonsnous nous empêcher de vous ouvrir les yeux sur le péril véritable où vous êtes, et de faire nos efforts pour vous ôter toute trompeuse sécurité? Or, lassurance que vous avez de pouvoir allier ensemble le soin du salut et l'amour du monde n'est-elle pas de cette nature? Examinons si l'entreprise est possible; mais choisissons auparavant nos juges. Il s'agit du salut : qui peut mieux nous en instruire que le Sauveur même, surtout lorsqu'il parle en Sauveur des hommes. Il s'agit du salut entrepris dans la liaison et l'amour du monde ; qui faut-il plus facilement croire que le monde même, surtout s'il décide contre lui? Il s'agit de votre salut en particulier; qui doit être plutôt écouté que vous-mêmes, surtout si vous prononcez contre vos penchans naturels et vos plus chères inclinations? Ainsi donc le monde reconnu par le mondain; le inonde convaincu par lui-même; le monde condamné par le Sauveur, comme un obstacle invincible au salut : voilà la matière de trois courtes mais importantes réflexions.

Commençons par vos propres sentimens; car inutilement vous prouverais-je par les autorités les plus claires qu'on ne peut être

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du monde, et du nombre des prédestines, si vous soutenez toujours que vous n'y vivez point en réprouvé. Mais aussi vous efforcerezvous en vain de me persuader, par des raisonnemens étudiés, qu'on peut être du monde comme vous en êtes , et y faire son salut, si le vôtre y court le moindre risque. J'en appellerai toujours au témoignage de votre conscience, et sa voix suffira seule pour vous condamner. Souffrez donc que je vous demande d'abord à vous-mêmes ce que vous pensez du monde: non pas lorsque vous êtes actuellement engagés dans le cours et le mouvement de ses dissipations; car alors, comme un soldat au milieu de la mêlée, vous pouvez porter et recevoir les coups les plus mortels, sans presque y penser ; mais , lorsqu'un peu remis des agitations du siècle, sevré pour un temps, ou par force , ou par choix , de sa coupe enchantée, qui cause l'ivresse du cœur et l'oubli de Dieu , réveillé d'un long assoupissement, à la veille des solennités saintes, et à l'approche de l'Agneau sans tache, vous rentrez enfin en vous-mêmes, pour y sonder vos plaies, en découvrir la grandeur, en compter la multitude; dans ces heureux momens, faux Chrétiens, ne vous est-il jamais échappé de vous dire à vous-mêmes ce queZacharie, selon le sens que quelques interprètes donnent à ses paroles , disait aux faux prophètes , martyrs comme vous de leur indiscrétion et de leur témérité: Quid surit plagœ istm * f D'où viennent des blessures si profondes? quelle est la cause de tant de maux spirituels et cachés ? en quels lieux cette ame autrefois si innocente et si pure a-t-elle reçu ces atteintes mortelles? Ah ! combien de fois avez-vous en secretrépondu comme eux? C'est dans ce monde que j'aimais, et qui m'a lui-même trop aimé pour mon malheur : In domo eorum qui diligcbant me. C'est dans ces artificieux spectacles, c'est dans ces livres fabuleux, que de feintes passions en ont fait naître en moi de véritables. Parmi tant de traits enchanteurs pouvais-je aisément échapper? Ne savais-je point, avant que de m'y engager, que les esprits les plus habiles dans l'art d'amollir les cœurs avaient à loisir préparé ces armes , pour en rendre l'effet et plus mortel et plus prompt, et pour empoisonner les âmes par les yeux ? C'est dans ces conversations enjouées que j'ai répandu le funeste poison de la médisance, flatté des applaudissemens que l'on donnait à l'agrément dont je savais l'assaisonner, et jamais mieux écouté que dans le récit orné de cent histoires secrètes'que j'aurais du tenir cachées dans un silence charitable. C'est dans ces assemblées brillantes que j'ai conçu ce levain

»■ 1 Zach., xm, 6.

subtil, cette envie maligne, cette jalouse aigreur contre des personnes de même rang, de même âge et de même sexe, fâché de les voir distraire des regards que je prétendais réunir , partager des suffrages que je voulais recueillir, me disputer un encens que je me croyais dû, et dont j'étais en possession : In clomo eorum qui clih'gchaut me. Si je n'avais cherché dans le monde que ce qui me pouvait porter à Dieu ; si, dans la nécessité d'avoir des amis , j'avais fait un choix d'amis vertueux et chrétiens; si je ne m'étais fait un plaisir de mon devoir, et non pas un devoir de mon plaisir, il faut l'avouer, ma vie serait encore innocente ou moins coupable. Je me serais épargné bien des fautes grièves que j'ai regardées comme légères, et que je rougis aujourd'hui d'avouer. C'est à ce monde séducteur que je dois tous les mauvais exemples que j'ai donnés aux autres , après les avoir reçus de lui; toutes les pernicieuses et fausses maximes que j'ai suivies et débitées sur sa parole; tous les fruits d'iniquités que j'ai portés , et dont il a jeté les semences dans mon ame : In clomo eorum qui diligebant me. Il ne se peut, Chrétiens, que votre conscience ne vous ait déjà fait plusieurs fois ce reproche ; mais, ne vous l'eût-elle jamais fait qu'une fois, ce premier aveu me suffit pour vous convaincre par vous-mêmes que vous ne pouvez être du monde sans être dans l'occasion prochaine du péché. Mais allons plus avant, et , du secret du cœur dont Dieu seul est témoin , passons à la confession de bouche que vous faites à ses ministres. Car, quand un confesseur zélé pour votre salut vous reproche avec justice votre facilité à tomber dans certains péchés, si communs aujourd'hui, et si faiblement détestés dans le commerce du inonde, je dis du monde chrétien , mais si rares et si sévèrement punis dans la ferveur de la primitive Eglise; certains péchés qui n'ont rien d'infâme au jugement des hommes, mais qui n'en sont pas moins damnables devant Dieu ; certains péchés que l'on commet sans honte, et dont on s'accuse sans douleur : quand il vous découvre, par exemple, le danger qu'il y a d'ouvrir ou de continuer, d'approuver ou d'entendre même des discours qui blessent, quoiqu'imperceptiblement, la pureté des mœurs, les lois de la charité, la vérité de la religion, la docilité de la foi, et la soumission que l'on doit aux décisions de l'Eglise; d'autoriser par votre usage des modes indécentes et contraires à la modestie chrétienne ; d'entretenir par vos complaisances des liaisons suspectes , et peu convenables à l'édification publique ; de contribuer par votre présence à l'entretien, à la vogue de gens frappés des anathèmes de l'Eglise, quelle est alors votre excuse la plus ordinaire? Le moyen,

dites-vous, d'être du monde, et de faire autrement qu'on ne fait? Ah! Chrétiens, permettez-moi de tirer votre condamnation de ce que vous alléguez pour votre défense. Le moyen , dites-vous, d'être du monde, et de faire autrement que le monde? Il est donc , selon vous-mêmes, impossible d'être du monde sans avoir part à tous ses 'abus; selon vous-mêmes, impossible d'être du monde sans risquer sa conscience; selon vous-mêmes , impossible d'être du monde sans s'exposer au péril continuel d'offenser Dieu, et, par conséquent, selon vous-mêmes , vous êtes obligés, de la manière que je vous l'ai enseigné, de fuir le monde et de vous en séparer, si vous voulez conserver votre innocence, et assurer votre salut.

A ce premier témoignage de chaque mondain en particulier, ajoutons le témoignage du monde en général ; témoignage en apparence bien différent du premier, mais dont je vais cependant tirer la même conséquence. Car, tandis que le mondain plus sincère gémit en secret, au pied des autels, des pièges inévitables que le siècle tend à la vertu, le monde paraît en public s'applaudir de sa probité, et faire trophée de son innocence. Semblable à ces honnêtes païens que saint Augustin entreprenait de confondre, il n'apporte point d'autre réponse à tous les anathèmes qu'on lance contre lui dans les chaires chrétiennes que cette vague apologie : Quel est donc mon crime ? à qui fais-je tort? où est le bien que je ravis? l'honneur que je flétris? la vie que j'attaque? Bene vivo; nullam rapinam facio ; nullo adulterio coinquinor. Accordons-lui, Chrétiens, cet éloignement prétendu des grands crimes ; c'est assez que ses mœurs attestent pour lui son éloignement effectif de toute pénitence. Que sa vie soit au dehors sans reproche, c'est ce qu'on pourrait bien contester; mais qu'au fond elle soit aussi sans austérité, c'est de quoi maintenant il faut qu'il tombe d'accord. Qu'il publie tant qu'il lui plaira avec le pharisien de l'Evangile : Je ne suis ni fornicateur, ni fourbe , ni adultère comme les impies : Non sum, sicut cœteri kominum, raptores , injusti, adulteri li Au moins avouera-t-il sans peine qu'il ne peut ajouter : Je jeûne régulièrement deux fois la semaine , et je donne exactement la dîme de tous mes biens aux pauvres : Jejuno bis in sabbato : décimas do omnium quœ possideo. Et, en effet, mes frères, quelle preuve de pénitence le monde pourrait-il nous donner, lui qui, parce qu'il se croit exempt de grands crimes, n'en reconnaît point l'obligation et la nécessité? Quelle rigueur voudrait-il exercer sur son corps et sur ses sens,

1 tue., xvtir, 11.

lui qui du matin au soir s'applique uniquement à les flatter? oserait-il seulement prononcer le nom d'austérité, lui qui se pique de délicatesse ? La pénitence se nourrit de soupirs et de larmes; et lé monde tient les ris et les jeux à sa suite : la pénitence aime le silence et la retraite; et le monde se soutient par les assemblées et les conversations : la pénitence fuit la lumière, se cache aux yeux des hommes; et le monde cherche à se produire, et veut représenter. Mais encore en quoi le monde ferait-il consister les exercices de sa pénitence? Tenons-lui compte des apparences de mortification les plus légères : je veux en l'attaquant aujourd'hui qu'il ne me puisse reprocher ni d'exagérer ses vices ni de diminuer ses vertus. Serait-ce dans les jeûnes et dans les abstinences de 1 Eglise? et ne sait-on pas que dans le grand monde ces saintes pratiques ne sont guère en usage, lors même qu'elles sont commandées sous peine de péché? que les moindres prétextes passent pour de grandes raisons de s'en dispenser ? que parmi ceux mêmes qui, pour l'édification, en conservent encore quelques faibles vestiges, les adoucissemens et les mitigations ont fait de ces intervalles de pénitence des changemens de délices ? Serait-ce dans les afflictions et les disgrâces? il y en a, je l'avoue, dans le monde. Mais qu'elles sont rares, s'écriait David, parmi les heureux du siècle! In labore hominum non sunt * : quelles sont au moins légères en comparaison des fléaux qui fondent sur le commun des hommes ! Cuiu hominibus non flagellabuntur : Qu'elles sont courtes! et que leurs larmes sont bientôt desséchées par le retour des plaisirs qui viennent en tarir la source ! Non est firmamentum in plaga eorum. Ajoutons qu'elles sont souvent inutiles, perdues, perverties même par le mauvais usage qu'ils en font, en impatiences, en murmures, en imprécations, en blasphèmes, en un mot, en sources intarissables de péché. Serait-ce dans les peines attachées à leur état, à leur condition, à leurs emplois et à la conduite de leurs affaires! Ah! Chrétiens! ce n'est point le supplice, disait un saint Père, c'est la cause qui fait les martyrs : Causa fecit martyres. Et c'est aussi le motif et non la peine qui fait les pénitens : Causa fecit pœnitentes. Tous travaillent dans le monde, les mondains comme les Chrétiens , mais dans des vues bien différentes. Ceuxci, pour satisfaire à Dieu, et ceux-là pour se satisfaire eux-mêmes : les uns pour acquérir les biens du ciel , et les autres pour mériter les récompenses de la terre; les premiers pour fuir l'oisiveté, et

1 Ps. Lxxn, 5.

les seconds pour se la rendre plus délicieuse; ici c'est pénitence ; là c'est amour-propre. Serait-ce enfin dans cette victoire si vantée sur les passions honteuses , sur les inclinations corrompues , sur les désordres grossiers? Cela serait bon , répond saint Eucher, si le mondain en triomphait par les armes surnaturelles de la foi, de l'espérance, de la charité; mais non : c'est par les liens naturels qui l'attachent au soin de sa réputation, qui le captivent sous les lois du respect humain, qui l'enchaînent à la suite de sa fortune; en sorte ; dit ce Père, que le monde n'évite les péchés énormes et crians que par un péché plus délicat et plus subtil; et que chez lui la fuite du vice n'est pas exempte de vice : Non est vacua vitiis abstinent ia vitiorum. Il est donc impossible d'être du monde, et de pratiquer la pénitence : vérité dont le monde même est si convaincu qu'il ne peut accorder la vue d'une vie mondaine et l'opinion d'une conversion chrétienne; qu'il dispute le nom de pénitens à tous ceux qui, sans rompre avec lui, rompent avec leurs mauvaises habitudes ; qu'il impute leur changement apparent à des vues extérieures et humaines plutôt qu'à des touches secrètes et divines; qu'il va tout au plus chercher la cause de leur amendement dans la maturité de leurs esprits revenus de leurs jeunes erreurs , et jamais dans la componction de leurs cœurs repentans de leurs égaremens passés. Le monde est malin; je le sais : Mundus totus in maligno positus est, dit saint Jean. Mais ce n'est pas toujours par malignité qu'il pense de la sorte ; c'est par l'impossibilité d'allier ensemble les leçons de la pénitence et l'école du monde. Vérité que le monde même semble si fort respecter, que lorsqu'il voit approcher le temps de la mort pour quelqu'un de ses partisans et de ses esclaves, temps où l'on ne peut renoncer à la pénitence sans renoncer au salut, alors il le tient quitte de toute assiduité, et est le premier à lui faire entendre qu'il faut désormais penser à la retraite. Combien de fois avez-vous entendu dire dans des cercles profanes les mêmes paroles que saint Jérôme disait d'un vieux mondain? Que fait cet homme dans le grand monde? est-il sage d'y paraître encore? sa tête est toute blanche, ses genoux tremblent, son grand âge a semé les rides sur son front; son corps penche vers la terre , il touche à sa fin , et déjà l'on prépare son cercueil : Incarnât caput, tremunt genua ; et front e tôt rugis arata vicina est mors inforibus; designatur rogus. Qu'il songe donc au grand voyage qu'il va faire; qu'il envoie au ciel ce qu'il risque tous les jours au jeu, ou ce qu'il consume en de folles dépenses : qu'il prenne congé du monde, ou le monde le lui donnera : Paret

sibi viaticum , quod tam lonso itineri necessarium est; secum portet quod iiwitus dimissiwus est.

Ainsi parle le monde même; et de là, Chrétiens, quel avantage ne pourrais-je pas tirer contre lui? Je pourrais ici montrer que dans sa liaison on ne peut bien vivre, puisque de son propre aveu on n'y apprend pointa bien mourir. Je pourrais lui faire voir, par la décision du dernier concile œcuménique, que la vie qu'il mène n'est point une vie chrétienne, puisqu'elle n'est pas une vie pénitente, et beaucoup moins une pénitence continuelle : Christiana ■vita '-, perpétua pœnitentia. Je pourrais le convaincre par l'Evangile que le chemin qu'il tient et qu'il enseigne ne peut être le chemin du salut, puisque sans difficulté c'est le plus large, le plus commode et le plus suivi. Je pourrais, le crucifix en main, le confondre, en lui montrant, avec saint Bernard, une opposition monstrueuse, entre des membres délicats et un chef couronné d'épines, des membres immortifiés et un chef couvert de plaies et de sang, des membres avides d'honneur et de plaisir, et un chef rassasié d'opprobres et de douleurs. Mais sans entrer dans de nouvelles preuves, et réunissant simplement le double témoignage que vous venez d'entendre, l'un du mondain et l'autre du monde même, j'y trouve, contre l'alliance chimérique du monde et du salut, une démonstration sans réplique. Car, d'une part, le mondain, quand il veut parler de bonne foi, avoue qu'on ne peut être du monde et vivre dans l'innocence; et, d'autre part, le monde reconnaît qu'on ne peut être du monde et faire pénitence; de là que s'ensuit-il? sinon qu'on ne peut être du monde et se sauver; car il n'y a que ces deux voies qui conduisent au ciel, ou innocence, ou pénitence; ou pureté de mœurs, ou austérité de vie ; ou grâce baptismale, ou sévérité médicinale : tant de vertus dans le monde qu'il vous plaira, elles ne seront jamais de poids devant Dieu, si elles ne sont ou toutes pures, ou toutes crucifiées. Dans le commerce du monde, point de vertus sans tache : voilà le langage du mondain ; dans la vie du siècle, point de vie sans plaisir : voilà la devise du monde ; donc, si vous ne fuyez le monde, point de salut pour vous. (Le P. Ségaud.)

II faut se détacher du monde.

Rompez donc, je vous en conjure, cette chaîne d'affaires et d'intérêts qui vous attachent à la terre; délivrez-vous de ces innombrables engagemens, de ces soins sans cesse renaissans qui rem-

plissent tonte votre vie : car ce sont autant de liens auxquels chaque jour ajoute de nouveaux nœuds, et qui chaque jour rendent votre captivité plus dure et votre délivrance plus difficile; renoncez enfin, croyez-moi, à tous ces pénibles travaux, à toutes ces vastes entreprises, qui épuisent et abrègent notre vie déjà si courte, et qui ajoutent tant d'embarras volontaires aux inévitables embarras dont elle est déjà surchargée. Qu'est-ce que, après tout, qu'une si triste existence? une continuelle alternative de fausses joies et de chagrins cuisans; tantôt des désirs et des desseins qui nous ôtent le repos; tantôt des espérances que l'inquiétude empoisonne, des succès que la crainte accompagne, des revers que la honte et le dépit rendent insupportables. Dans ce perpétuel mouvement, on cherche en vain un jour de calme, un moment de tranquillité; nulle stabilité, nulle assurance dans aucune condition: les plus basses comme les plus élevées ont leurs inconvéniens et leurs vicissitudes ; les petites sont exposées à l'injustice et à l'oppression, les grandes à l'envie et à la haine. Veut-on borner son ambition, on est dominé et comme écrasé par mille ambitions supérieures; prétend-on monter au premier rang, on rencontre le principe de sa chute dans l'excès même de son élévation. Voilà, mon ami, voilà cette vie, si courte, si l'on considère les vains pro» jets qui la remplissent; si longue, si nous comptons les ennuis et les peines qui l'assiègent.

i Les hommes, je lésais, tiennent aux choses de ce monde par deux motifs puissans qui, en flattant à la fois leur orgueil et leur sensualité, les attachent par des liens fort difficiles à rompre. Premièrement, ce sont les richesses, sources de mille délices, et secondement, les honneurs, principe de la gloire humaine. Cependant ce ne sont pas les satisfactions que procurent les richesses qui peuvent remplir le cœur de 1 homme ; il n'a pas été formé pour elles , et, au milieu de ces inutiles trésors, il demeure vide et dans une indigence digne de pitié. La gloire et les grandeurs humaines ne sont pas plus propres à le satisfaire : car elles ne sont au fond qu'illusions et vanité, et ce n'est pas sur cette base fragile que peut être fondée la véritable élévation de l'homme. Ce sont pourtant ces deux funestes passions qui nous tiennent asservis sous un joug honteux, qui déposent dans notre cœur le germe de tous les vices, en promettant à nos sens tous les plaisirs, et qui entretiennent en nous cette ardeur inquiète à chercher sans cesse dans de nouveaux désordres un remède contre la fatigue des désordres passés. Et d'abord, en ce qui touche les richesses, qu'y a-til au monde

de plus pernicieux? Difficiles à acquérir, plus difficiles à conserver, l'injustice est la source ordinaire des richesses qui, à leur tour, deviennent la source de mille injustices. Ne sont-elles pas, en effet, la cause de presque toutes les haines qui divisent les hommes ? et n'est-ce pas justement qu'un écrivain a dit : «Que « sont les richesses, sinon un gage assuré de persécution? » Exposées aux regards des envieux comme une proie qui leur est offerte, il n'est rien qu'ils ne tentent pour s'en rendre les maîtres. Les calomnies ou les proscriptions, la ruse ou la violence, tous les moyens leur sont hons pourvu qu'ils satisfassent leur cupidité.

Mais je veux bien supposer qu'obtenues par des voies légitimes, elles ne vous soient pas ravies par 1 injustice : êtes-vous sûr pour cela de les conserver long-temps? N'y a-t-il pas, même sans compter la mort , mille chances de les perdre? et cette incertitude seule ne devrait-elle pas en détacher votre cœur? Le Prophète a dit : « L'homme amasse des trésors , mais il ignore pour qui il les « amasse I. » Cependant je suppose encore que vous les puissiez léguer à un héritier de votre nom : qui vous dit qu'il ne dissipera pas bientôt en folles dépenses ces richesses si péniblement amassées par vos soins, et qu'elles ne serviront pas à alimenter les désordres d'un fils que vous aurez mal élevé ou d'un gendre que vous aurez mal choisi? Ainsi donc, tout à la fois incertain de la durée de votre possession, incertain de l'usage que l'on en fera après vous, comment pouvez-vous y placer vos espérances?

Et remarquez, je vous prie , dans quel étrange égarement la cupidité jette les hommes : par amour pour des biens qui vous sont étrangers, vous cessez de vous aimer vous-même; pour y penser, vous vous oubliez. Car les objets de votre passion ne tiennent point à vous; ils sont hors de vous, et ils vous font, pour ainsi dire, sortir de votre propre cœur. Ah! rentrez-y au plutôt pour apprendre à vous préférer ce qui n'est pas vous , à ce qui ne sera même pas long-temps à vous , et soyez-vous plus cher que tous ces vains trésors. Certes , si nous faisions choix d'un ami , nous exigerions avec raison qu'il nous aimât plus que notre fortune; et, dans un danger, nous lui saurions plus de gré d'avoir sauvé notre vie que nos trésors. Eh bien ! puisque vous devez vous être à vous-même votre plus fidèle ami, traitez-vous comme vous souhaiteriez qu'un autre vous traitât, et remplissez envers vous les plus simples devoirs de l'amitié. Il me semble que ce n'est pas trop exiger.

* Ps. xxxvui, 7.

Quant aux honneurs dont le monde se montre si jaloux , je vous demanderai d'abord quel cas un homme raisonnable en peut faire, quand il voit la fortune y élever indifféremment les médians et les bons , et confondre dans ses faveurs le vice et la vertu , l'intrigue et le mérite ? Car on ne peut nier que ce qui devait être une marque de .distinction ne soit au contraire devenu, par un singulier bouleversement , un signe de confusion; de sorte que ces honneurs , qui originairement avaient été institués pour indiquer la différence entre les hommes vertueux et capables et les hommes inhabiles et pervers, sont précisément devenus aujourd'hui un trait de ressemblance commun aux uns et aux autres. Or, en pareil cas, il est plus honorable , ce me semble, de les fuir que de les rechercher; et ne trouvez-vous pas, comme moi, qu'il y a plus de véritable gloire à se distinguer par la pureté de ses mœurs et l'éclat de ses vertus, que par de frivoles dignités qui n'honorent personne quand tout le monde peut y atteindre ?

Encore si cette gloire, toute vaine qu'elle est, du moins était durable : mais ce siècle n'a-t-il pas vu des hommes comblés d'honneurs, environnés d'hommages, appelés aux plus sublimes emplois, et dont l'élévation et la fortune avaient même surpassé les espérances; ne les a-t-il pas vus, dis-je, briller un instant, puis disparaître pour toujours ? Mais, élevant nos regards plus haut, considérons aussi la majesté des princes de la terre : rien n'a égalé leur grandeur; leur opulence a été toute royale; la terre leur a offert le tribut de ses plus rares merveilles ; resplendissans d'or et d'argent , leurs palais éblouissaient les yeux ; les diamans étaient semés sur leurs vêtemens , et les pierres précieuses étincelaient sur leur trône; tout autour d'eux respirait la magnificence; leur volonté seule réglait le destin des peuples , et leurs simples paroles étaient des lois. Enfin qui eut jamais une puissance égale à leur puissance? et cependant ils sont tombés , et tout cet éclat s'est évanoui , et ces immenses richesses leur ont échappé; elles ont disparu, et euxmêmes ont disparu avec elles !

L'histoire de ces règnes fameux, si près même qu'ils soient de nous, déjà ne nous paraît plus qu'une suite de brillans mensonges, et nous la reléguons presque parmi les fables : car un peu de temps a suffi pour effacer jusqu'à la trace de toutes ces grandeurs. Ceux mêmes qui les possédaient s'en sont vus abandonnés; et, de tant de richesses et de puissance, il ne leur est resté, à l'heure de la mort, que le trésor de leur foi et la couronne de leurs vertus. Ce sont ces biens-là seuls qui, comme autant d'amis fidèles, les ont

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accompagnes devant le Juge suprême; ce sont ces biens-là seuls qui, alors que tout le reste leur manquait, ont pourvu à leurs besoins et assuré leur repos. Aussi ne reconnaissent-ils plus maintenant d'autres biens et n 'estiment-ils plus d'autres richesses! Imitons-les, et puisque notre nature nous porte à aimer la fortune et la gloire, ne changeons point notre inclination; changeons-en seulement l'objet; laissons le faux pour le vrai; abandonnons ce qui passe pour nous attacher à ce qui demeure : enfin quittons volontairement ces biens de la terre, qui bientôt nous quitteront, et méritons, par ce sacrifice , que Dieu nous accorde en échange l'éternelle possession des biens du ciel. (Saint Eucher, Lettre à Valérien.)

Péroraison.

Le Prophète s'écrie : L'homme n'est qu'une vapeur, sa vie s'échappe et disparaît comme une ombre. Jusque a quand donc, enfans des hommes, aimerez-vous la vanité et cherclierez-rvous le mensonge? La scène de ce monde passe, emportée par un continuel mouvement. Une saison succède à une autre; on passe d'un âge à un autre pour n'y plus revenir. Le cours fugitif des années , des mois, des jours, nous dit avec quelle rapidité le monde fuit! On n'est entré dans cette carrière de la vie qu'à la condition ul'en sortir. Chaque pas que vous y faites vous pousse vers la fin. Vous n'êtes sorti du sein où vous avez pris naissance que pour cheminer vers le tombeau, pour n'en plus sortir. Au moment où paraît un nouvel habitant delà terre, un autre l'a quittée. Acôté decetavare qui thésaurise et cache soigneusement son or, un autre s'en va les mains vides , forcé de tout abandonner. Jetez les yeux sur cette succession éternelle des héritages dune famille à une autre. Riches, pauvres , n'importe; il faut faire place à ceux qui viennent après nous. Vanité des vanités , et tout est vanité, s'écrie le Sage. C'est une roue qui tourne sans cesse sur elle-même, entraînant avec soi les saisons et les années. Ce qu'on appelle biens, ce qu'on appelle maux , est sans réalité , sans nulle consistance. Un moment dans l'abondance pour tombei après dans l'indigence. Le plaisir vient , vous en jouissez quelques instans, vous croyez l'avoir saisi; il est déjà loin; le chagrin l'a remplacé. Aujourd'hui dans la joie, demain dans les larmes et les gémissemens. Hier, vous célébriez votre mariage; une épouse dans la jeunesse vous laissait espérer de longs ours passés avec elle; la mort était venue prendre sa place au

banquet nuptial; elle l'attendait, cette épouse, pour la frapper au moment où elle s'y attend le moins, l'arracher d'entre vos bras, et vous plonger dans les amertumes d'un deuil bien plus sensible que ne le furent tous les plaisirs qui précédèrent. Cet homme que vous voyez éclatant sous la pourpre, étaler son orgueil avec la pompe de sa parure, attendez un moment: dépouillé de ses riches ornemens , il va descendre dans la tombe, pour y apprendre qu'il n'a fait qu'un beau songe, et pour s'y retrouver seul avec les insectes qui lui filent un autre vêtement. Voilà donc à quoi viendront aboutir les pensées de cet autre, qui s'occupe aujourd'hui de construire un magnifique palais, qui en parcourt déjà les vastes galeries: saisi par la mort , le voilà gisant sur un lit de quelques pieds , enchaîné à la souffrance, bientôt mourant. A peine a-t-il fermé les yeux , les ministres de la mort sont accourus ; ils garrottent et ses pieds et ses mains; ils l'enveloppent des pieds à la tête du linceul funèbre, pour l'entraîner hors desa propre maison, sanslui accorder une demi-journée de grâce. On l'emporte à la hâte, et le voilà au fond du sépulcre pour y rester tout seul. Tel est le dénoûment par où se termine la vie; oui, tout ri est que vanité et affliction cl esprit. Ses jours ont disparu , ils ont fui à tire-d'ailes , avec l'agilité d'un songe; et c'est comme s'il n'avait jamais été. Que devient à ce redoutable moment ce grand si fier de sa puissance et du haut rang qu'il occupe, employant tour à tour la violence et l'artifice, qui ne songe qu'à écraser tout ce qui l'environne du poids de son insolence, qu'à en faire ses tributaires et ses esclaves , qu'à s'enrichir des dépouilles qu'il ravit? Lui et tout son faste, ce ne sera qu'un peu de cendre: Vanité et affliction desprit. Je compare le monde à la nuit où l'on dort, bercé par des rêves trompeurs. Dupe de ces illusions, on croit tenir ce que Ton voit; on est riche, on est gouverneur de province, élevé par dessus les autres, magnifiquement vêtu; on voit un peuple entier ramper à ses pieds; on est ivre de bonheur. Le jour\ient, on s'éveille; tout a disparu. Ce n'était qu'un vain songe. Pas la moindre trace de ces prospérités imaginaires. Voilà le monde. Ainsi, au moment où le corps se trouvera plongé dans la nuit du tombeau, l'ame, réveillée de son assoupissement, ouvre les yeux, et cherche inutilement autour d'elle les songes agréables auxquels elle s'abandonnait; elle gémit, elle s'étonne et s'effraie de sa crédulité, elle aperçoit ce qu'elle n'avait pas soupçonné jusque là. Elle déplore son erreur; il n'est plus temps. Il lui arrive ce qu'éprouvent tous ceux qui, au sortir d'un songe flatteur, se retrouvent dans leur indigence et leurs chagrins

d'auparavant. Ils s'en croient être plus pauvres encore par les comparaisons. On n'envisage qu'avec effroi cette nudité réelle , cette longue accumulation de crimes dont on s'est rendu coupable, et dont la chaîne vous enlace de toutes parts. Il en sort comme un nuage sombre dont on se sent enveloppé, sans pouvoir y échapper. Nulle issue, partout des crimes, des iniquités qui s'offrent à votre vue. L'ennemi du salut vient alors assiéger vos derniers momens ; il se présente tel que l'exacteur impitoyable, reproduisant sous vos yeux ces songes mêmes dont le monde fascina votre imagination séduite. Il vous rappelle ces biens dont la poursuite vous faisait oublier le service de Dieu , ces faux biens dont la mort nous a dépouillés ; il insulte à votre indigence ; il accuse et ces passions honteuses de qui les jouissances vont être châtiées parles supplices des Enfers, et ces concussions , ces violences , ces artificieuses manœuvres, ces emportemens, ces jalousies secrètes qui de loin attisaient les feux du courroux céleste. Il déroule sous vos yeux le tableau toutentier dune vie pleine tout entière d'iniquités. Amères révélations! elles remplacent bien douloureusement les songes décevans quiremplirent le cours decette vie, et qui deviennent alors autant d'instrumens de supplices. Ah! gardons, gardons-nous donc des perfides amorces d'un monde qui passe. N'oublions pas avec quelle promptitude il s'écoule et se précipite vers sa fin. Le jour l'heure présente n'arrêtent point le jour et l'heure qui s'avancent; vainement feriez-vous tous les efforts imaginables pour empêcher qu'ils n'arrivent; c'est comme si l'on voulait détourner le cours d'un fleuve par le mouvement de sa main. Vous êtes dans le monde. C'est pour le quitter au moment fixé; il ne vous est pas donné de le reculer tant soit peu. Chaque portion de votre vie vous la dérobe en détail, sans que vous vous en aperceviez. Chacune des heures que vous avez vécu en a emporté une partie ; elles la minent et l'altèrent insensiblement, jusqu'à ce que la Dame en soit complètement épuisée. (Saint Ephrem.)

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