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PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR LE MONDE

EXORDE

Quum inirasset Jésus Hierosolymam , commota est universa civitas. Jésus étant entré dans Jérusalem, toute la ville fut émue. (Matth.} Tu.)

L'apparition de Jésus-Christ dans Jérusalem y répand le trouble, et partage ses habitans. On l'a vu faire son entrée dans le temple, comme un Législateur souverain qui vient rendre à la maison de Dieu l'honneur qui lui est dû, en chassant de son enceinte les profanateurs , en même temps qu'il s'y fait reconnaître pour le Maître de la nature, à qui il suffit d'une parole pour guérir les aveugles et redresser les boiteux; et l'on s'est écrié qu'il est véritablement un Prophète , le Messie fils de David : Hosanna filio David1, Mais, d'autre part, les pharisiens et les docteurs de la loi s'indignent, et leur sombre jalousie a commencé déjà à conspirer contre lui. Ainsi s'accomplissait la prophétie que Jésus-Christ devait être en butte aux contradictions. Pour les uns, objet de bénédiction et de salut; pour les autres, sujet de scandale et de ruine. Et c'est ce qui a lieu encore non seulement parmi les infidèles, mais parmi les Chrétiens eux-mêmes. Tout en le reconnaissant pour le Législateur venu du ciel, on se plaint de sa loi, on se récrie contre l'austérité de ses défenses et la rigueur de ses commandemens. On ne lui conteste pas le privilège ineffable d'être, ainsi qu'il s'appelle lui-même, la Lumière du monde ; on lui sait gré d'être venu en dissiper les ténèbres, et présenter aux hommes le flambeau qui les éclaire pour la vie éternelle : Ego sum lux mundi. Qui sequitur me, non ambulat in tenebris ; sed habebit lumen vitœ^. Mais on refuse de prendre cette divine lumière pour guide et pour règle de sa conduite. On se plaît dans

1 Malth., xxi, ity. — , 2 Joan., rur, 12,

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les ténèbres qu'il est venu dissiper, et l'on ne sait plus comment vivre chrétiennement dans le inonde.

Ces ténèbres, c'est le monde qui les forme et qui les multiplie. L'un des plus tristes effets qu'elles produisent, c'est de confondre dans une fatale obscurité tous les objets , (de couvrir quelquefois également et les maximes qui doivent diriger les hommes , et les erreurs qui sont la cause de leurs égaremens ; de leur dérober et le bien qu'ils devraient faire, et le mal qu'ils font; de les laisser placés, pour ainsi dire, entre le Christianisme et le monde, sans connaître assez distinctement la sainteté de l'un , la perversité de l'autre ; de leur persuader qu'il est possible d'appartenir sans réserve à celui-ci, sans manquer à celui-là de fidélité; d'être Chrétiens et mondains selon toute l'étendue des deux termes , tandis que le Christianisme et le monde sont deux maîtres si essentiellement opposés qu'on ne les conciliera jamais.

Quel sera donc le moyen de prévenir les déplorables suites d'un si funeste aveuglement? C'est d'apprendre surtout* à connaître les sages préceptes du Christianisme qui tendent à nous prémunir contre la séduction du monde, et c'est ce que je vais essayer de développer dans ce discours. Effrayé de ^'opposition qui se trouve entre le Christianisme et le monde , on nous demande comment on doit se conduire chrétiennement dans le monde, et c'est à quoi je vais répondre : Soyez détachés du monde, craignez le monde. Le détachement du monde, première leçon et premier point; la crainte du monde, seconde leçon et second point. C'est par là que vous parviendrez à vivre chrétiennement dans le monde. Ave, Maria. (Le P. Lenfant, Sur la Fuite du monde.)

Il faut se détacher du monde.

Saint Cyprien , écrivant à Donat, son ami, lui trace cette peinture éloquente du monde : Imaginez-vous être élevé tout à coup sur le haut d'une montagne, d'où vous puissiez contemplera la fois tout le spectacle des choses humaines. Arrêtez un moment vos regards sur cette mer orageuse du monde; considérez-en les flots impétueux. Partout écueils, dangers et naufrages. Que si vous descendez dans le détail , quel épouvantable théâtre de crimes, de misères et de corruption ! Et le saint docteur en concluait la nécessité de la fuite du monde.

Qu'est-ce que le monde? avait demandé avant lui un Prophète; et il répondait : C'est le séjour du mensonge, où il n'y a ni justice, ni miséricorde, ni connaissance de Dieu, ni foi, ni religion: Maledictum, mendacium, homicidtum , furtum , adulterium inundaverunt *. Est-il possible d'habiter une région contagieuse , sans y respirer un air infecté? C'est aussi ce que l'apôtre saint Jean insinue, quand il nous avertit que le monde tout entier, plongé dans l'iniquité, n'élève autour de lui que des vapeurs malignes el pestilentielles : Totus mundus in maligno positus est 2.

Eh! qu'avons-nous besoin, mes frères, d'emprunter les témoignages des docteurs et de nos oracles sacrés? Vos propres aveux, les descriptions que vous entendez faire chaque jour de la corruption du monde, n'enchérissent-elles pas sur les descriptions que nous pourrions en faire? Et, en supposant même qu'elles ne s'appliquent pas à ce monde poli au milieu duquel vous êtes engagés, et qui se vante d'être étranger à ces crimes éclatans dont le nom seul excite votre indignation, combien la dissipation de ses mœurs et la perversité de ses maximes ne suffisent-elles pas encore pour justifier lanathème dont Jésus-Christ a frappé le monde sans exception! Non , le souverain Législateur n'a point condamné tel monde en particulier; sa sentence porte sur tout le monde, parce qu'il est tout entier source de scandales : Vœ inundo a scandalis 3. Or, cet oracle suffit «à des Chrétiens. Pour connaître les dangers du monde et pour en triompher, c'est à la foi chrétienne à nous prêter et sa lumière et l'armure spirituelle dont parle saint Paul. Un des principaux enseignemens qu'elle nous prêche, c'est le détachement du monde. Voyons d'abord, mes chers auditeurs, comment ce détachement est étroitement lié aux principes du Christianisme ; et nous en apercevrons la nécessité : examinons ensuite quelle est la nature de ce détachement, selon les règles du Christianisme, et nous en reconnaîtrons la sagesse.

Ce que j'appelle le détachement du monde, c'est, par rapport à ceux que leur condition et les ordres de la Providence appellent à vivre dans le monde, non un divorce absolu qui les en sépare à l'extérieur, pour les amener dans la solitude; on peut, dit saint Jérôme, vivre dans le monde sans avoir l'amour ni l'esprit du monde; mais un détachement de cœur qui les élève au dessus de ses prétendus biens, de ses joies frivoles, de ses coupables dissipations; un renoncement intérieur qui éteigne dans la volonté

1 Os., iv, 2. — *[I Joan., v, 19. — * Matth., xvm, 7.

toute affection pour le monde, et qui se manifeste par les œuvres que Jésus-Christ nous commande; c'est là, mes chers auditeurs, le caractère propre et distinctif de ce détachement.

Le Chrétien, nous dit Tertullien, n'est qu'un voyageur égaré loin de sa patrie; citoyen de la céleste Jérusalem, vous n'êtes, 6 mon frère, qu'un étranger dans ce monde: Tu peregrinus es mundi liujus, civis supernœ Jérusalem, Ce n'est pas pour vous que sont faites les joies du siècle; laissez-les à ceux qui bornent leurs espérances à une vie d'un moment; mais vous, vous disciple d'un Maître qui a dit : Le monde sera dans la joie, vous dans les larmes, choisissez pour votre partage, dans ce monde, tout ce qui est contraire à ses plaisirs : Nihil tibi cum gaudiis sœculi, imo contrarium habes.

Ce n'est là que l'expression précise et la suite naturelle des vérités du Christianisme. Interrogez son divin auteur, Jésus-Christ. Qu'est-il venu enseigner aux hommes, en même temps qu'il a vécu au milieu d'eux pour les sauver? Qu'il n'est qu'une chose nécessaire, c'est le salut; que, pour y parvenir, il faut marcher, non pas dans les sentiers du monde, mais dans la voie étroite que lui-même nous a tracée; qu'il n'est de vrais trésors à amasser que pour le ciel, où ils ne peuvent ni diminuer ni périr; que la conquête de l'univers n'est rien pour celui qui perd son ame; qu'il faut chercher, en premier lieu, le royaume de Dieu et sa justice; que s'aimer soi-même dans le temps ( il s'agit d'un amour tout humain), c'est ménager sa perte pour l'éternité; en un mot que, pour avoir placeau nombre do ses disciples, c'estpar le renoncement et l'abnégation qu'on doit le mériter. Comment, en effet, mes chers auditeurs, mériter le titre de disciple de Jésus- Christ sans l'exercice des vertus qu'il commande? Et, parmi les vertus chrétiennes, en est-il une que l'attachement au monde ne combatte, qu'il ne tende à déraciner?

Que sont les passions des hommes , considérées sous le rapport qui les rend coupables? Que leurs affections immodérées pour les biens du monde; affections qui les dominent et qui dirigent leurs pensées, leurs sentimens, leur volonté, tout leur être; affections dont les désordres varient selon la diversité de leurs objets , et dont l'expérience nous apprend (et la preuve en serait facile par le détail) que résultent tous les vices ; affections qui nous autorisent à conclure qu'un cœur trop vivement attaché au monde ne saurait être un cœur vertueux.

Quelles ténèbres ne répand point cet attachement sur les vérités

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mêmes de la religion! Et si, comme dit l'Apôtre, l'homme terrestre ne sent pas les impressions de l'esprit de Dieu 4, est-il disposé à en apercevoir la lumière, à en écouter la voix? Fixé par son inclination naturelle aux biens sensibles dont il jouit, clierchera-t-il à s'élever à ceux que la foi propose ?

Dès là que devient pour lui cette espérance sublime dont Dieu lui-même est l'objet? Hélas ! les dons que Dieu accorde en ceite vie bornenl en même temps la vue et les désirs de la vie future. Tout occupé de ce qu'on possède avec tant d'attache, on est peu frappé de ce qu'il faut obtenir par des efforts : on craint, et l'on craint exclusivement ce qui contrarie les douceurs de la possession présente; et, quand on trouve de fausses délices dans Babylone, on se console aisément de l'exil de Jérusalem.

C'en est donc fait alors de cet amour de préférence si indispensablement dû à Dieu; et combien c'est l'aimer peu que de n'être pas'disposé à sacrifier tout à l'exacte observation de sa loi !

Je parle de sacrifice ; or, pour un cœur attaché à la terre, quelle maxime! Connaît-il la patience dans les maux, la résignation dans les revers , la soumission aux vues de Dieu, la subordination de sa volonté aux desseins de Dieu? En goûtera-t-il les consolations, celui qui n'estime et ne recherche que le monde?

Vous le savez, mes frères; dans les divers genres de béatitude que propose aux Chrétiens leur adorable Législateur, il n'en est pas une où le Fils de Dieu préconise ce qu'on appelle les avantages du monde. Je ne lis point : Heureux les grands, heureux les riches, heureux ceux que les plaisirs suivent, que la fortune favorise, que le monde respecte, qu'il reconnaît pour ses maîtres! c'est le langage des hommes , ce n'est point le langage de Dieu. Je lis au contraire : Heureux les humbles , heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui souffrent, heureux ceux qui ont le cœur pur ! le royaume des cieux sera leur partage. Le ciel est donc promis à ceux que la terre ne réussit pas à s'attacher. Des leçons de Jésus-Christ , j'en appelle à ses exemples ; car il n'est pas de lui comme des hommes qui souvent détruisent, par leur conduite, ce qu'ils établissent dans leurs discours; et je le trouve aussi parfaitement mon modèle qu'il s'est montré éloquemment mon maître. Or, quelle conséquence dois-je tirer de ses instructions et de sa vie ? Faites-y une singulière attention , mes chers auditeurs; car, c'est ici le développement de l'essence

1 ICor., ii, 14.

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même du Christianisme, dont trop souvent on ne se forme qu'une idée vague et superficielle; d'où il arrive qu'on porte stérilement l'auguste nom de Chrétien, qu'on ne s'est point appliqué à approfondir.

Etre Chrétien , selon la véritable étendue du terme , est-ce donc se borner à offrir à Jésus-Christ le facile tribut de quelques adorations? Non, mes chers auditeurs; c'est encore l'écouter, le croire, l'imiter. C'est, selon la doctrine de saint Paul, se revêtir de Jésus-Christ, vivre de la vie même de Jésus-Christ, en être les fidèles imitateurs, saints, parfaits comme lui. Or, je vous le demande, suivre les usages du monde, et partager ses plaisirs, estce ressembler à Jésus-Christ? N'est-ce pas bien plutôt se déclarer l'ennemi de Jésus-Christ, abjurer son Evangile? Etre Chrétien, nous disent d'une commune voix tous les saints docteurs de l'Eglise de Jésus-Christ, c'est être rendu à la sublimité de notre première destination; or, cette première destination, c'était la possession de Dieu. Dès qu'il vous a rendu vos droits, il faut donc qu'il redevienne lui-même l'objet de vos vœux et le terme de vos espérances. De là vient qu'en rétablissant vos droits par la grâce du baptême , il a exigé cette renonciation solennelle à ce qui pouvait vous éloigner de lui, et singulièrement aux vanités du monde. Etre Chrétien, c'est se rappeler, avec saint Paul , que le temps est court, que le monde n'est qu'une figure qui passe; qu'il est sage d'en user comme n'en usant pas , et que , n'ayant point ici-bas une cité permanente, tous nos vœux, tous nos efforts, toutes nos actions doivent se diriger sans relâche vers la patrie céleste pour laquelle nous sommes faits. Telle est, en substance, l'économie toute surnaturelle de la religion de Jésus-Christ.

Or , puisque cette religion divine propose une fin si relevée, si supérieure à tous les biens du monde , que ces biens ne peuvent avoir avec elle de rapport que celui du bon usage qu'on en fait; dès qu'elle ne nous fait envisager comme un avantage solide que celui de la vertu comme un sort désirable , que celui du Juste comme un vrai bonheur, que celui de l'éternité comme digne de nous , que ce qui nous rend dignes de Dieu , ne suit-il pas évidemment de ces principes qu'il n'est rien de plus essentiel et en même temps de plus raisonnable que de se détacher sincèrement du monde, et de s'attacher uniquement à Dieu ? Rendons la chose aussi sensible qu'elle peut l'être. Je parle ici à des Chrétiens ; ils sont les sincères adorateurs de Jésus-Christ, pénétrés de foi pour ses oracles, et pleins de confiance en ses promesses. S'ils ne sont

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tels, que font-ils dans ce saint temple? Ce Dieu Sauveur y réside personnellement, et je n'y parais que pour prêcher son évangile. Or, cet évangile à la main, je consens que ce que l'esprit tentateur essaya autrefois à l'égard de Jésus- Christ même, l'esprit du monde le renouvelle par rapport à vous. Qu'il réunisse donc à vos yeux totit ce qu'il a de plus frappant; qu'il entasse ses vanités; qu'il accumule ses illusions; qu'il étale le présent avec pompe; qu'il vous dévoile l'avenir avec certitude ; qu'il multiplie les offres de ses biens; qu'il en garantisse l'effet : voilà, sans doute, le piège le plus propre à vous faire tomber dans cette espèce d'idolâtrie à laquelle il ne cesse de vous inviter : Hœc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me i.-Que ferai-je, mes chers auditeurs, pour en repousser l'effort ? J'invoque le secours de Dieu et de sa grâce, et je vous propose ensuite la plus courte et la plus simple réflexion , que je vous exhorte à faire sérieusement avec moi, et à méditer habituellement. A quoi vous servira le séduisant éclat des honneurs qui vous environnent, si, lorsque Dieu vous demandera compte de vos jours, il les trouve vides de mérite et de la seule gloire à ses yeux, les bonnes neuvres ? Que deviendra le lustre de ces actions brillantes, dont les hommes chercheront peut-être à éterniser le souvenir dans l'histoire, si le Dieu qui se joue de l'élévation et de la chute des royaumes et des empires euxmêmes n'a pas à récompenser dans vous de saints efforts, d'utiles travaux pour conquérir le ciel ? Quel, effet auront pour nous cette haute réputation et ces succès flatteurs, que du sein de vos talens on vit tout à coup éclore et se répandre avec tant d'éclat, lorsque, vous survivant à vous-mêmes sur la terre dans l'estime du monde, Dieu vous examinera uniquement sur la science des Saints? De cette fortune immense, source de tant d'agrémens et de délices, qu'offrirez-vous à Dieu, ce juge incorruptible, quand après vous avoir arraché totalement à vos possessions, il discutera ponctuellement votre conduite? Quel usage ferez vous alors de cette faveur , de ce crédit qui firent ambitionner aux hommes votre protection , lorsque vous-même serez seul et sans protecteur devant Dieu, ce maître suprême, auprès duquel il n'est d'intercession que celle de la vertu? De tant de richesses accumulées avec tant de sollicitudes et d'embarras, peut-être d injustices et de violences, que vous restera-t-il ? Rien qu'un vaste monceau de sable, qui , au premier choc , s'écroulera sur vos têtes. Et de tout ce

1 Matth., iv, 9.

cortège de gloire, de cette pompe de dignités et d'honneurs, de cette longue suite d'aïeux dont la vanité humaine est si fière, de ce vain bruit de renommée qui vous suivra par delà le tombeau, et dont rien ne sera entré avec vous dans la tombe, comme dit le Prophète, que vous restera-t-il , si vous veniez à perdre votre ame? Rien que la matière d'un plus rigoureux châtiment, et des charbons de feu amassés pour l'éternité. (Le même.)

Il faut craindre le monde.

Ne pas se permettre un vif attachement au monde, Chrétiens auditeurs, c'est déjà se prémunir contre lui. Mais ce n'est point assez encore ; il faut échapper à ses dangers. Etre détaché de ses biens, sans redouter ses écueils, c'est ne le reconnaître qu'à demi. On peut mépriser le monde et se perdre. Mais que faut-il craindre dans le monde? quel doit être l'effet de la crainte du monde? C'est ce que nous exposent les règles du Christianisme.

Gardons-nous d'en réduire les devoirs à la docilité de la foi. Si elle est le premier pas que doit faire vers Dieu celui qui veut en approcher, elle ne peut pas toute seule nous y réunir; et, puisque sans les œuvres la foi est morte, comment pourrait-elle nous donner la vie? C'est une calomnie des temps modernes de nous confondre avec l'ancienne synagogue, où tout le culte de la religion consistait, nous dit-on, dans le cérémonial, sans obliger rigoureusement le cœur ni les œuvres. Ce qui n'est pas vrai à l'égard du Christianisme ne doit être entendu qu'avec une sage réserve de la loi mosaïque elle-même. Sans doute que son peuple charnel mettait l'essentiel de la religion dans le culte extérieur; il se piquait d'observer fidèlement les purifications légales, sans songer à purifier l'ame de ses souillures ; et, se faisant en quelque sorte un rempart de l'observation de ses rits contre la sévérité des préceptes moraux, les pharisiens surtout s'y croyaient autorisés à violer les commandemens, quand ils en avaient exactement rempli les pratiques ; c'était là un criminel abus qui leur attira les reproches du Sauveur. Mais, de siècle en siècle, Dieu suscitait des Prophètes qui venaient troubler cette tranquillité funeste et arracher le bandeau que ce peuple grossier ramenait sans cesse sur ses yeux, jusqu'à ce que les temps fussent arrivés où il ne dût plus y avoir sur la terre que de vrais adorateurs ; où Dieu, qui est un pur Esprit, ne fut plus adoré qu'en esprit et en vérité. Que s'il se rencontrait au sein du Christianisme de ces pharisiens plaçant l'essentiel de la

religion dans l'extérieur , ne nous lassons pas de leur rappeler, avec tous nos illustres docteurs, ces grandes, ces saintes maximes : Que le culte extérieur nous est prescrit pour établir, fortifier, animer le culte intérieur; mais aussi ces actes extérieurs du Christianisme, parmi lesquels il en est qu'il est absolument nécessaire de pratiquer, d'autres qu'il est coupable de blâmer, qu'il est pernicieux d'abandonner, qu'il est édifiant d'accréditer, ne sont pas, à beaucoup près, tout le Christianisme. Que les impies cessent donc de le lui reprocher; c'est le cœur de l'homme que la religion de Jésus-Christ veut rendre chrétien.

De là ce qui nous est enseigné de cette mortification du cœur, sans laquelle il se révolte; de la guerre qu'il faut livrer à ses penchans pour qu'il triomphe de leur violence ; de la nécessité de veiller sur les sens qui s'efforcent à le séduire; de l'éloignement des occasions dans lesquelles il succombe. De là cette opposition qu'il exige à l'amour déréglé de soi-même qu'il faut vaincre; cette innocence de mœurs qu'il faut conserver; cette haine implacable du péché qu'il faut nourrir; cette sincérité de pénitence qui en expie les désordres. La nature en est effrayée; mais Jésus-Christ, qui voulait en réparer la chute, ne devait pas en écouter les plaintes. Il n'est pas venu pour la consulter, mais pour la guérir. Il faut donc craindre, dans le monde, tout ce qui peut y exciter, y seconder, y fortifier les mauvaises inclinations de la nature, éloigner de Dieu, égarer le cœur, le pervertir. Et telle est, mes chers auditeurs, l'idée générale des dangers du inonde, dont le Christianisme nous oblige à triompher.

Vous demandez quels sont les dangers à craindre clans le monde: question à laquelle, mes chers auditeurs, je n'ai d'autre réponse à vous faire qu'en vous invitant à rappeler, pour les comparer les unes avec les autres, les maximes de l'Evangile et celles du monde. Le monde estime et paraît n'estimer que l'éclat de l'opulence. Il envie le sort de ceux qui en jouissent, et Jésus-Christ semble avoir réuni sur les riches toutes les malédictions: Vœ vobis divitibus *. Il parle en termes effrayans des difficultés que les richesses mettent au salut sur la terre , non pas qu'en elles-mêmes elles soient un crime; elles sont, dans quelques uns, l'épreuve éclatante de leurs vertus, mais parce que leur mauvais usage devient aisément la source de tous leurs abus. Leur orgueil, leur faste, leur mollesse, l'insensibilité qui peut les suivre: voilà ce que vous avez à crain-

1 Luc, vi, 24.

(Ire et à éviter. Le monde se plaît à écouter cette curiosité orgueilleuse et cette indocile fierté qui cite à son tribunal Dieu et sa parole, la révélation divine et ses mystères ; et Jésus-Christ annonce que celui qui ne croira pas sera condamné : Qui non crediderit condemnabitur K Cette téméraire audace, cette confiance en ses propres lumières, qui veut tout comprendre, tout expliquer, qui dispute, qui combat, qui résiste à l'autorité de Dieu: voilà ce que vous avez à craindre, et dont il faut soigneusement vous préserver dans le monde.

Le monde vante les douceurs d'une prospérité constante, il s'irrite des afflictions et des maux; et Jésus-Christ dit hautement que, pour se rendre digne de lui , il faut porter sa croix et le suivre : Qui non accipit crucem suami et sequitur me, non est me dignus 2. Cet éloignement de toute peine, cette horreur de tout sacrifice, ce trouble volontairement entretenu, ces murmures qu'on oppose à l'adversité, voilà ce que, dans le inonde, vous avez à craindre, et ce qu'il faut nécessairement étouffer. Le monde, en même temps qu'il veut qu'on lui plaise, veut qu'on ne serve que lui. Il prodigue aux fidèles disciples de l'Homme-Dieu ses railleries et ses mépris ; et Jésus-Christ déclare que si quelqu'un a rougi de lui devant les hommes, il rougira lui-même de ce mauvais serviteur devant son Père: Qui me erubuerit, hune Filius hominis erubescet^** Cette pusillanimité qui s'alarme, cette lâcheté qui n'ose se montrer à découvert, cette faiblesse qui semble emprunter le voile de l'apostasie, ce respect humain qui fait abandonner les devoirs essentiels de la religion : voilà ce que, dans le monde, vous avez à craindre, et ce que rien ne peut excuser. Enfin, pour réunir tout sous une seule idée, le monde ouvre une carrière douce et facile,* elle est semée d'agrémens ; elle invite à la suivre. Poussé par l'impétuosité des penchans, on y court, on y vole plutôt qu'on n'y marche. Or, Jésus-Christ parle en termes exprès de ce que la voie qui conduit au royaume des cieux présente de difficile, en nous exhortant à y entrer ; il peint, par l'expression même dont il use, les efforts qui doivent nous l'obtenir : Contendite intrare per angustam portam 4. Cette vie aisée que rien ne gêne; cette vie indolente qui languit* cette vie molle qui énerve les vertus; cette vie dissipée qui affaiblit l'idée des devoirs; cette vie en apparence peu criminelle, parce que les grands excès en sont bannis, mais coupable, cependant, puisqu'elle est elle-même un excès de ce que la modération ren-

1 Marc, xvi, \0. — sMatlh., x, "8. — I Luc, ix, 2C, — *Luc, xxn, 24,

tirait légitime ; en un mot, cette vie mondaine, voilà ce que vous avez à craindre, et qu'il ne vous est pas permis d'imiter.

Je parle à votre foi; qu'il me soit permis un moment d'invoquer votre sensibilité. Vous êtes Chrétiens; vous aimez Jésus-Christ : qu'iriez-vous faire dans un monde où Jésus-Christ est outragé? Pourrez vous y sourire à l'impiété qui le blasphème, à la satire, à la médisance, à l'orgueil qui l'immolent dans les pauvres qui le représentent, dans les hommes qui sont ses frères? Pourrez-vous applaudir au langage des passions qui , selon l'expression de saint Paul, renouvellent tous les jours au milieu de nous, non pas seulement dans les cœurs, mais hautement et au grand jour, le crime de ses bourreaux? Pourrez-vous, dirai-je avec un pieux écrivain , voir tous les amateurs du inonde courir en dansant , comme des insensés, un bandeau sur les yeux, au précipice, et vous faire, d'un spectacle si effrayant, un objet capable d'amuser votre loisir ou d'égayer vos ennuis f C'est au sortir du monde que vous devriez avoir besoin de délassement, et vous aller consoler aux pieds de Jésus-Christ. Ah! si vous pouvez , je ne dis pas trouver quelque plaisir au milieu du monde, mais le voir encore sans douleur; peut-être ne haïssez-vous pas des abus qui vous laissent si tranquille; peut-être vous-mêmes portez-vous dans le cœur les mêmes passions qui vous alarment si peu dans les autres.

Mais à quoi donc enfin doivent engager cette crainte salutaire et cette fuite courageuse du inonde ?

Nous vous l'avons déjà dit , mes chers auditeurs : sinon à le fuir en effet, du moins à le fuir par affection. On quitte le monde, quand, au milieu de ses pompes, on sait se conserver inviolablement attaché à son Dieu. C'est là une des maximes de saint François de Sales, qui savait d'ailleurs si bien y conformer sa conduite. Fuyez Babylone, non pas ses murailles, mais son esprit et ses mœurs: E gredimini de Babylone1. « Fuyez-la d'esprit et de cœur; d'esprit, en regardant avec mépris un ennemi que Jésus-Christ méprise; de cœur, en regardant avec horreur un ennemi que Jésus- Christ réprouve. Cela vous paraît difficile; mais il n'est question que de mettre en moi votre confiance, dit Jésus-Christ. J'ai vaincu le monde; et le monde vaincu n'a que des efforts impuissans contre ceux qui mettent leur confiance en moi. Conjidite ; ego vici mundum 2. Triomphez du monde avec Jésus-Christ; et, avec lui, vous siégerez pour juger et condamner le monde. »

1 Is., xviii, 20. — 2 Joan., xvi, 33.

DES PREDICATEURS. 3$3

Voilà la séparation dont Jésus-Christ nous fait à tous un devoir sacré, par son Evangile et par l'organe de ses ministres: séparation de pensées , de sentimens, d'atïections, de langage et de conduite, qui vous éloigne courageusement du monde, dès que le monde cherche à vous éloigner de Dieu. Donnons du jour à cette maxime, en entrant dans un court détail.

Vous avez par état des liaisons avec le monde. Elles sont légitimes ; le Christianisme ne les condamne pas. Mais nous vous disons, d'après ses principes, qu'il n'est aucun état dans le monde qui puisse vous autoriser à vivre selon le coupable esprit du monde, parce que le premier et le plus grand de vos titres , c'est celui de Chrétien, et que rien ne doit l'emporter sur les lois saintes du Christianisme. Engagés dans le monde , vous vous voyez environnés de dangers: réflexion salutaire; mais Dieu y pourvoit par ses secours, sa parole, ses sacremens , par le recueillement et la prière. Que de ressources vous ménage la grâce! que de moyens elle vous fournit! Qu'une vive confiance en fasse assidûment un saint usage; vous vivrez dans le monde, sans en adopter les erreurs et sans en partager les crimes. Dans le monde, i! est des biens qu'on possède, des honneurs dont on jouit; faut-il nécessairement tout abandonner? Non, mais il faut nécessairement que l'équité règle les acquisitions , que la charité distribue les biens, que la modestie accompagne la gloire, que l'estime des dons naturels du Seigneur en rectifie l'usage. Dans le monde, on a des amis; la véritable amitié a des douceurs : faut-il nécessairement se les interdire? Non ; mais il faut nécessairement nous ressouvenir que, comme nous devons nous aimer selon Dieu , il faut donc ne nourrir aucun sentiment contraire à la loi de Dieu; il faut, par conséquent , se tenir en garde contre ses propres inclinations , en prévenir la vivacité, en fuir les pièges, en modérer la force, en réprimer tout excès. Dans le monde, on forme des sociétés, on se distrait par des entretiens, on se permet des délassemens ; faut-il nécessairement tout proscrire ? Non ; mais il faut nécessairement tout régler. Il est permis, sans doute, de ne pas se refuser aux agrémens honnêtes d'une société vertueuse ; mais quel abus , quel aveuglement de n'être jamais seul avec Dieu et avec soi-même; de borner toutes ses occupations à ce qui devrait n'en être que l'intervalle; de céder à un tourbillon rapide qui entraîne les jours et les consume ! Quel oubli d'en laisser écouler un seul, sans puiser dans la société qu'on entretient avec Dieu les préservatifs nécessaires contre les dangers des sociétés du monde! Les entretiens

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sont destinés à lier les hommes; qu'ils soient donc à jamais bannis ceux qui les divisent. Si la vertu ne condamne pas à la continuité d'un austère silence, elle réprouve tous les discours qui peuvent la blesser; elle cesse de tolérer tout ce qui cesse d'être décent. Pourrait-elle surtout consentir que l'honneur et la réputation du prochain servent d'aliment à une cruelle malignité? Elle permet les amusemens; oui, mes frères; mais à la condition qu'elle les choisisse et qu'elle les épure; et c'est principalement là-dessus qu'elle doit redoubler et l'activité de votre vigilance et l'étendue de vos précautions. Ah ! qu'il s'en faut qu'elle autorise ce que le monde accrédite sur ce point par ses usages , et qu'elle ne voie qu'un délassement où elle gémit de trouver une source de dépravation ! Combien vivement elle réclame, et contre ces lectures aussi pernicieuses que frivoles, qui, sous prétexte de distraire l'esprit, de récréer l'imagination, amollissent le cœur et le corrompent; et contre ces assemblées nocturnes, où la confusion tumultueuse d'une joie bruyante enhardit la passion et en couvre la licence ; et contre ces spectacles dont l'effet est bien moins de représenter le caractère odieux du vice que d'en réunir les attraits et d'en inspirer le goût !

En vain, pour ennoblir le motif en le déguisant; on appelle amusemens des jeux dont le grand intérêt consiste dans le gran d danger de la fortune, et qui ne sont que le périlleux travail d'une vile cupidité. Non, il n'est de plaisirs avoués de la vertu que ceux dont l'innocence laisse à l'ame toute sa paix et à la vertu ellemême tous ses droits : double avantage dont la privation ne marque que trop le malheur réel des plaisirs du monde.

EnGn il est dans le monde des bienséances de rang, des cérémonies d'usage, des devoirs particuliers de circonstances; faut-il tout supprimer ? Non , le Christianisme, loin de confondre les rangs, veut qu'on respecte les prérogatives et les droits. L'humilité des grands ne consiste pas à cesser de l'être, mais à écarter de la grandeur l'enflure et la vanité. Eslher paraissait avec décence ornée des vêtemens de sa gloire ; il fallait soutenir celle du trône. Mais elle les portait à regret; c'était le noble sentiment qu'elle exprimait à Dieu. Voilà comment on sanctifie les bienséances quand la vertu y préside; les devoirs du monde quand on y observe les lois de Dieu ; tous les états quand on remplit celui de Chrétien. Voilà comment il est possible de vivre chrétiennement au milieu du monde, et voilà comment on voit encore , dans le monde , de fidèles observateurs du Christianisme. Regardez donc le monde, mes

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chers auditeurs (c'est la conclusion solide de ce discours), regardez le monde comme une terre ennemie où vous ne pouvez vivre en sûreté qu'en y vivant avec une grande circonspection. Au milieu des élémens dont l'usage nous est nécessaire , nous avons à nous défendre contre leurs efforts. La terre qui nous porte , l'air que nous..respirons, le feu qui nous échauffe, sont armés eux-mêmes contre nos jours. Il enestainsi du monde; la nécessité y fixe le séjour de l'homme, c'est à la sagesse évangélique à y préserver le Chrétien. Que le Christianisme soit donc inviolablement votre règle ou il deviendra infailliblement votre accusateur. Vous pouvez l'abjurer, le haïr, mais vous ne le détruirez pas. Le caractère en est gravé sur vous dès votre naissance ; la mort ne l'effacera point et il vous suivra dans l'éternité.

Hélas! est-ce donc l'opinion du coupable qui décide de la sentence du juge? Opposerez-vous à Dieu, pour désarmer sa justice votre résistance à sa parole ? Est-ce en méprisant ses oracles qu'on peut braver ses vengeances? Le Christianisme cesserait-il d'être parce que vous aurez cessé d'être Chrétiens? Cet Evangile, contre lequel ni les temps , ni les erreurs , ni les persécutions , ni les artifices, ni les talens, ni les crimes, ni tous les efforts réunis du monde n'ont pu prescrire, sera-t-il sans autorité et sans force parce que vous aurez été mondains ?

Les cieux et la terre passeront, dit le Seigneur ; ma parole est éternelle, elle ne passera point *. Et c'est cette parole immuable que le Christianisme nous a transmise, et qui a condamné le monde, et qui en condamne encore aujourd'hui, et toujours en condamnera les coupables sectateurs, (Le même.)

Tentations que le monde nous suscite.

Le tentateur s'est éloigné , et c'est vous qui avez fait qu'il s'éloignât. Le temps, les occasions lui ont manqué, et c'est vous qui avez fait en sorte que tout cela lui manquât. D'autres fois le tentateur s'est présenté; ni le temps ni le lieu ne lui ont manqué ; niais vous m'avez retenu, ô mon Dieu! vous m'avez empêché de consentir à ce qu'il voulait. L'ange des ténèbres s'est présenté tel qu'il est , et vous m'avez rempli de courage pour le mépriser. Il s'est présenté en armes et rempli d'audace, et , pour qu'il ne me vainquît point , vous l'avez enchaîné , vous m'avez fortifié. Il s'est présenté

1 Matth., xxiv, ôo.

transformé en Ange de lumière, et Vous lui avez défendu de me tromper, et vous m'avez moi-même éclairé, afin que je le reconnusse. Je l'ai vu alors tel qu'il est, cet antique serpent ; je l'ai vu au milieu de la troupe impure de ces esprits rebelles qu'il a entraînés dans sa chute , et qui, nuit et jour, ne font autre chose qu'errer de côte et d'autre , cherchant quelque proie à dévorer, si vous ne vous hâtez de la leur arracher.

Et voilà pourquoi, ô mon Dieu! nous ferons inontertous les jours vers vous ce cri : Seigneur, délivrez-nous de notre ennemi de tous les jours, de cet ennemi cruel qui, soit que nous dormions ou que nous soyons éveillés, que nous mangions ou que nous buvions, ou que nous fassions toute autre chose, nous attaque en mille manières par d'innombrables artifices, tantôt dans le secret, tantôt au grand jour, et dirige à toute heure contre nous ses traits empoisonnés pour donner la mort à nos âmes. Et cependant, ô mon Dieu! quelle est notre folie! Tous les jours nous voyons ce monstre qui nous menace , qui semble prêt à nous dévorer, et cependant nous nous endormons, nous nous laissons aller à une molle indolence, comme si nous n'avions rien à craindre en présence de celui qui ne désire que notre perte. Notre ennemi, pour réussir à nous perdre, a les yeux toujours ouverts; et nous, nous ne voulons point nous arracher à notre funeste sommeil pour songer à notre sûreté.

O mon Dieu! vous ne l'ignorez point ; il a tendu devant nos pas unejnfinité de pièges ; il a rempli tous nos chemins d'embûches perfides, où il saisit nos âmes au passage- qui donc pourra lui échapper? 11 a dressé ses pièges partout: pièges dans les richesses, pièges dans la pauvreté, pièges dans le boire et manger, pièges dans la veille et dans le sommeil, pièges dans nos paroles, pièges dans nos actions, pièges, en un mot, dans toutes nos démarches. Mais vous, ô mon Dieu! délivrez-nous des pièges de cet esprit impur, afin que nous puissions chanter vos louanges, en disant: « Béni soit le Seigneur, qui n'a point permis que nous devinssions 1 a proie de notre ennemi. Notre ame s'est échappée comme un léger passereau des filets du chasseur; le fil s'est rompu , et nous avons été délivrés. » {Soliloques attribués à saint Augustin.)

Des différentes peines de cette vie.

Eh que parlé-je de pièges au dehors de nous ? Les plus à craindre sont ceux qui sont en nous ; dans notre propre corps sont ré-

pandus en foule des pièges qu'il nous faut e'viter. Ne nous fions pas au corps, ne laissons pas notre ame se mêler avec lui. « Que ton ame, dit l'Ecriture , s'unisse à ton ami, mais non à ton ennemi !.» « Or, le corps est l'ennemi , sa nature répugne à celle de l'ame 8jj » « ses œuvres sont l'inimitié, les dissensions, les agitations de tout genre r\ >» Ne laisse pas ton ame se mêler à lui ; de peur que la confusion ne devienne entière. Si ce mélangea lieu, le corps, qui est fait pour obéir, y gagne plus que lame, qui est faite pour commander; car l'ame donne la vie au corps, et le corps ne peut que faire participer lame à la mort qu'il porte en lui. Tout est confondu alors, leur action et, pour ainsi dire, jusqu'à leur substance. En conséquence, lame devient insensible comme un corps qui a déjà cessé d'agir, et le corps agit avec toutes les forces vitales de l'ame. S'il faut répondre à ceux qui pourraient croire que l'ame, parce qu'elle existe dans le corps, doit effectivement être aussi confondue avec lui, une seule comparaison peut suffire. Une lumière qu'on descend dans un lieu souterrain existe au milieu de l'obscurité, mais ne se confond pas avec elle. Ne confondons pas non plus Faction de deux êtres dont la substance est différente; mais que notre ame, maîtresse du corps, « le vivifie, le gouverne et l'éclaire 4. » Nous ne pouvons pas nier cependant que l'ame ne souffre avec le corps , puisqu'elle s'attriste de ce qu'il souffre. En effet, Jésus-Christ a dit : « Mon ame est triste jusqu'à la mort5, » exprimant ainsi les sensations humaines. Et ailleurs il dit encore :«Mon ame est troublée 6. » Ainsi , l'homme s'attendrit aux sons qu'il tire lui-même de sa flûte ou de sa lyre ; il est ému de son geste, de sa propre voix. Plus triste avec les sons tristes, plus gai avecles sons gais , plus animé avec un mouvement vif, plus porté enfin à la douceur et à la bienveillance en produisant des accens plus doux, il commande lui-même aux chants, et ordonne d'avance, en quelque sorte, l'impression qu'ils vont produire sur lui-même. L'ame aussi touche, en quelque sorte, les passions du corps comme les cordes d'une lyre; elle les force à exprimer, dans un harmonieux accord, les bonnes mœurs et les vertus. Cet accord se conserve dans toutes ses pensées , dans toutes ses œuvres ; ses projets , ses actions en sont comme l'écho. Le corps est donc l'instrument , et c'est l'ame qui en dirige l'usage; par conséquent , ce qui gouverne est autre que ce qui obéit; ce que nous sommes par nous-mêmes

^cclcs., vi, 13. — s Rom., vu, 23. — 3 Gai., v, 10. — *1 Cor., kui - s Malth., xxvi, 38. — c Joan., xu, 27.

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est autre que ce qui nous appartient. Ainsi, qui aime en nous la beauté de l'aine nous aime réellement nous-mêmes; qui aime la beauté du corps aime, non pas l'homme, mais la beauté de cette chair qui va cependant bientôt se flétrir et passer. Comprenons donc ce que dit le Prophète de celui « qui n'a pas en vain reçu son « an\e *♦* Celui-là l'a reçue en vain , qui bâtit sur les choses de ce monde, qui construit de périssables édifices. Et ici il est temps de commencer à parler des différentes peines de ce monde.

Chaque jour renaît le besoin de nourrir le corps ; mais ce corps n'est pas rassasié pour avoir mangé ; il a soif encore après avoir bu, et au bout d'un moment renaît le besoin. Chaque jour nous cherchons quelque gain , et la cupidité n'a point de bornes. « L'œil , dit « l'Ecclésiaste, n'est jamais rassasié devoir, ni l'oreille d'entendre-;» qui aime l'argent n'est jamais rassasié d'argent ; le travail n'a point de terme ; l'inutile abondance ne suffit même pas ; chaque jour nous voulons apprendre quelque chose de nouveau : et qu'est-ce que la science elle-même , si ce n'est une peine de plus ? « Tout ce qui est « a déjà été ; rien de nouveau sous le soleil, tout y est vanité r>. » « J'ai détesté la vie, dit l'Ecclésiaste 4. » Or, qui déteste la vie fait l'éloge de la mort. Aussi félicitera-t-il les morts plus que les vivans, et estimera-t-il heureux « celui qui n'est pas entré dans cette vie et « qui n'a pas entrepris ce vain travail 5. » « Mon cœur, dit-il , a re- « gardé de tous les côtés pour examiner, pour chercher la sagesse « et l'ordre, pour connaître la joie, les chagrins et l'orgueil de «l'impie, et j'ai trouvé cette joie plus amère que la mort6; » non pas que la mort soit amère, mais parce qu'elle est amère pour l'impie, et cependant la vie pour cet impie même est plus amère que la mort. Car il est plus mauvais de vivre dans le péché que de mourir dans lepéebé; et l'impie , tant que sa vie se prolonge, augmente la masse de ses fautes : lorsqu'il meurt , il cesse de pécher. On se réjouit d'avoirreçu l'absolution de ses fautes: si l'on veut se corriger, cette joie est sagesse; si l'on veut persévérer dans le péché, elle est folie : la condamnation eût mieux valu , puisqu'elle eut arrêté l'accroissement des fautes. H y a, à ce sujet, une parole admirable de l'Apôtre; il dit : « Sont dignes de la mort non seulement « ceux qui commettent des crimes, mais encore ceux qui les ap- « prouvent 7 : » et ceux-là aussi sont inexcusables qui condamnent dans autrui ce qu'ils font eux-mêmes; ils sont jugés par leur

* Ps. xxhi, 4. — * Ecoles., i, 8. — 5 Ibid. i-* * IbM., u, 17. — » Ibid., v, o. — lbid.; vu, 20, 27. — 7 Ron^, i, 52.

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propre sentence; « en condamnant les antres ils se condamnent « eux-mêmes '; »> et il ne faut pas qu'ils se flattent parce que pour un temps fils ont paru échapper au châtiment et au sentiment même du crime; car la peine intérieure sera d'autant plus grande et le remords d'autant plus déchirant qu'il ne se montre point à d'autres yeux ; et, au moment où ils condamnent ainsi les fautes d'autrui, leur propre conscience leur fait entendre une sentence bien plus dure. « Mais, 6 homme ! s'écrie encore l'Apôtre, nemé- « prise pas les trésors de la bonté et de la patience divines -. » Car la bonté de Dieu te porte au repentir, t'invite à la patience, et la dureté avec laquelle tu persévères dans l'entêtement de l'erreur appelle déjà sa sévérité pour ce jugement où tu devras recevoir la juste récompense de tes fautes. (Saint Ambroise, Que la mort est un bien.)

Péroraison.

Deux voyageurs étaient partis ensemble pour une même ville. En chemin, ils arrivèrent à un lieu charmant, à'un bois délicieux. L'un , pressé d'arriver au terme de son voyage, le traverse sans s'y arrêter, et parvient sain et sauf à la ville; l'autre, comme enchaîné par les attraits d'un si beau paysage, s'y arrête trop longtemps. Un monstre survient, le traîne dans un antre, et le dévore. Ces deux voyageurs sont l'image parfaite de deux hommes qui s'efforcent ensemble et par le même chemin d'arriver à la perfection. Leur ennemi, pour les embarrasser dans l'exécution de leur dessein , leur suggère mille pensées, mille désirs capables de les séduire. Celui des deux qui s'empresse véritablement d'arriver à son but ne se laisse point arrêter dans sa marche par ces désirs et ces pensées ; mais l'autre se laisse captiver par les affections terrestres et par les séductions des sens , est saisi bientôt par le péché, le plus épouvantable des monstres, et est mis en pièces.

Ainsi fuyons les vains désirs du siècle , de peur de tomber dans la honteuse servitude du péché , dans la corruption des passions ; ne nous attachons à rien de ce qui brille aux yeux du monde, ni à la beauté du corps, ni cà la magnificence des vêteniens, ni aux honneurs, ni aux dignités ; recherchons par dessus tout l'humilité. Il serait indigne que des âmes qui font profes-

1 Rom., u, 1. — 2 lbid., n, 4.

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si on de n'aspirer qu'aux biens célestes se laissassent séduire en passant par ceux de la terre. Puisse le Seigneur nous faire la grâce de rechercher dans toutes nos pensées, dans toutes nos paroles, dans toutes nos actions, ce qui lui plaît, parce que la gloire lui appartient dans tous les siècles. (Saint Ephrem, Discours as~ ce tique.)

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