‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 2)Chapitre 24 sur 34 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

RÉFLEXIONS THEOLOGIQUES ET MORALES SUR CE SUJET

La mort, la mort , ministres du Très-Haut, voilà ce qu'il nous charge d'annoncer à la terre • mortels , voilà ce qu'il vous ordonne de considérer et de méditer. Sa parole se fait entendre à Jonas ; c'est pour lui enjoindre d'aller de sa part annoncer à la criminelle Ninive que dans quarante jours elle sera détruite. Une voix se fait entendre, dit Isaïe; elle m'ordonne de crier. Et que crierai-je, Seigneur? Toute chair est comme l'herbe, et sa gloire comme la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée , et sa fleur est tombée, parce que le Seigneur a soufflé sur elle. Rendez gloire au Seigneur, dit en son nom Jérémie, avant que l'ombre de la mort ne s'étende sur vous , et que vos pieds n'aillent se heurter contre les montagnes ténébreuses. Jean-Baptiste sort des déserts qui formèrent à la sain* teté ses premières années. Il s'avance sur les rives du Jourdain , criant à la Judée, qui se précipite autour de lui pour l'admirer, l'entendre, et recevoir de lui le baptême: Faites de dignes fruits de pénitence. La hache est déjà élevée sur la racine des arbres. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Jésus-Christ arrive enfin; il ouvre la carrière évangélique en ordonnant aux peuples de faire pénitence , parce que le royaume des cieux s'approche. Il leur déclare que la nuit s'avance où il n'est plus possible de rien opérer. Il envoie son Apôtre annoncer à l'aréopage que le Seigneur, daignant dissimuler les temps passés d'ignorance, fait notifier aux hommes qu'ils aient tous, et en tous lieux , à faire pénitence, parce qu'il a fixé un jour où il les jugera dans toute sa justice. Héritiers de cette grande mission, nous devons à Dieu , qui nous en a revêtus, à vous, pour qui il nous l'a

confiée, à nous-mêmes, à qui il impose la responsabilité, de vous présenter fréquemment le souvenir du jour qui sera pour vous le dernier. Vous annoncer la mort , est le principal objet de notre prédication; vous y préparer, est tout lebut de notre ministère.

Devoir d'écouter.

Eeoutez-la donc cette voix effrayante, mais salutaire, qui vous rappelle la mort, vous tous qui devez mourir, hommes de tout âge, de tout sexe, de tout état. Ecoutez-la, jeunesse dissolue qui, dans l'ivresse de vos plaisirs , accélérez par votre immodération le moment qui doit les terminer et les changer en d'éternelles douleurs. Ecoutez-la, riches engoués de vos trésors, et qu'elle détache de votre cœur des biens passagers qui ne vous suivront pas, et qui , avec vous, périront pour vous. Ecoutez-la, grands de la terre, orgueilleux de vos dignités que vous serez forcés d'abandonner, et qui vous laisseront confondus dans la poussière du tombeau avec les derniers des hommes, maintenant objets de vos mépris, alors devenus vos égaux. Ecoutez-la, femmes vaines d'une beauté qui dans quelques rnomens va se dissoudre dans une vile et hideuse pourriture. Et vous aussi, aines vertueuses, écoutez-la cette voix consolante et encourageante pour vous, qui vous annonce la fin de vos travaux et le commencement de votre récompense. Qu'elle maintienne votre fidélité, qu'elle anime votre ardeur, qu'elle soutienne vos efforts, qu'elle assure votre persévérance, qu'elle soulage vos peines. L'aspect de votre terme , dirigeant et affermissant vos pas, vous y fera enfin heureusement parvenir.

Qu'est-ce que la mort?

Qu'est-ce donc que la mort? L'incrédulité répond, conformément à ses vains désirs, que c'est la fin totale, l'anéantissement absolu de l'être. Mais une voix intérieure assure à ma raison qu'étant Composé de deux substances, la dissolution de l'une n'entraîne pas la destruction de l'autre, et garantit à mon cœur que, libre sous un Dieu juste, je ne dois pas mourir tout entier. En même temps une voix plus sûre encore me crie du haut du ciel que lorsque mon corps rentrera dans la terre dont il fut formé, mon esprit retournera vers le Dieu qui l'a créé. La mort est donc une fin , mais en même temps un commencement; la fin du temps, le commencement de4'élernité. Le moment de la mort est le point

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de séparation entre l'un et l'autre. Ainsi l'idée de la mort en présente deux, celle du temps qui fuit, celle de l'éternité qui s'avance.

La mort est la fin du temps.

La mort est pour l'homme la fin du temps et de tout ce qui est temporel. Elle est pour lui la consommation des siècles. Il n'y aura plus pour lui de temps, a dit l'Ange de la mort. Ainsi, lorsqu'il devient aveugle, de ce moment la lumière du soleil est finie pour lui, quoiqu'elle continue d'éclairer les autres. Saint Chrysostôme compare cette vie à une représentation théâtrale, où tout est illusion. La mort en forme le dénoûment, dissipe le charme, et ferme à jamais la scène. Descendu de son théâtre, dépouillé des hahits de son personnage, l'homme n'est plus ni riche, ni grand, -ni puissant, ni roi, ni ministre, ni guerrier, ni magistrat. Il n'est plus que lui-même. La mort est une séparation ahsolue de tout ce que nous fûmes , de tout ce que nous possédâmes, de tout ce que nous aimâmes. Biens, titres, dignités, crédit, plaisirs, magnificence, amis, païens, nous perdons tout, nous nous séparons de tout. Accoutumés à vivre avec notre corps , et malheureusement peut-être à ne vivre que pour notre corps , il semble encore que nous nous séparions de nous-mêmes.

Avec l'homme, périssent jusqu'à ses pensées. Transportée dans une région nouvelle, lame s'étonne de la révolution qui s'est faite en elle. Ce qu'elle voyait à travers les yeux de la chair a perdu la fausse couleur qu'ils lui imprimaient. La mort a rendu à tous les objets leur teinte véritable et naturelle. Ce qu'on estimait est devenu méprisable, ce qu'on désirait redoutable, ce qu'on chérissait détestable.

Et le commencement de l'éternité.

La fin de cette vie est le commencement d'une autre. En mourant, l'homme renaît. Un nouvel ordre de choses succède sans interruption à celui qu'il vient d'abandonner. En passant cette porte fatale, quel objet frappe ses regards? Dieu assis sur le trône de sa justice, le Paradis ouvert à ses côtés, l'Enfer creusé sous ses pieds. J'ai dit qu'à la mort l'homme était séparé de tout. Je me suis trompé : ses œuvres l'ont suivi. C'est avec le cortège de ses actions bonnes ou mauvaises qu'il se présente devant le tribunal suprême.

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Ce sont là les te'moins qui vont y déposer pour ou contre lui, et faire prononcer l'irrévocable arrêt de son bonheur ou de son malheur éternel. Tel qu'il se trouve au moment de cette terrible comparution, tel il sera dans toute l'éternité, l'ami de Dieu ou l'esclave du démon ; partageant dans le ciel l'immense félicité des saints ou associé dans l'Enfer aux affreux supplices des réprouvés.

Certitude delà mort.

Epouvantable alternative qui nous attend, qui nous menace tous. Depuis qu'il existe des hommes, une sentence suprême, absolue, inévitable, a été portée sur eux, qui les assujétit universellement, d'abord à la mort, et ensuite à un sévère jugement. Adam devint mortel aussitôt qu'il se fut rendu pécheur. Héritiers de son crime, nous le sommes de son châtiment. Nous sommes dans ce monde des criminels condamnés à mort, qui dans notre prison attendons le moment de notre exécution : l'arrêt prononcé sur tous s'exécute successivement sur chacun. La mort est la condition de notre naissance, et notre entrée clans le monde est notre premier pas vers le tombeau. Nous nous écoulons sur la terre , comme les eaux qui finissent par s'y enfoncer et s'y perdre. Un cheval pâle se présente à l'Apôtre saint Jean dans sa vision. Celui qui le monte s'appelle la Mort; il est suivi de l'Enfer, et la puissance lui est donnée sur les quatre parties de la terre d'en faire périr les habitans de toutes sortes de manières. Nous la connaissons cette fatale et irrévocable destinée. En vain chercherions-nous à nous la dissimuler. Au dedans de nous, autour de nous, tout nous la rappelle. Nous mourons continuellement en partie : chaque instant emporte une portion de notre existence. Nos facultés spirituelles et corporelles, qui s'affaiblissent chaque jour et périssent enfin avant nous, nous avertissent que nous n'avons pas long-temps à leur survivre. Toute notre vie est un combat continuel contre la mort; la nourriture, le sommeil, le travail, le repos, toutes nos actions journalières ont pour objet de l'éloigner. Sans cesse aux prises avec elle, nous voyons à tout moment sa faux menaçante élevée sur nos têtes. Les générations se succèdent sur la terre, comme sur la mer les flots qui se poussent les uns les autres pour venir se briser au rivage. En moins d'un siècle la face de la terre, plusieurs fois renouvelée, s'est couverte de nouveaux habitans , qui ont été ou qui vont être à leur tour la proie de la mort. Une génération passe, dit l'Esprit- Saint, une autre arrive, et la terre reste perpétuellement stable

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pour recevoir leur dépouille corporelle, dissoute et décomposée. Mais la foi nous enseigne qu'un jour cette poussière dont nos corps furent composes se retrouvera réunie et animée, et que ce sera la terre, devenue désormais inutile, qui sera anéantie. Nos neveux nous poussent vers le tombeau ; nos ancêtres nous y appellent. Du fond de leur sépulcre leur cendre inanimée nous crie : Souvienstoi du jugement que j'ai reçu ; tu le subiras à ton tour : hier ce fut le mien, aujourd'hui ce sera le tien. L'impitoyable mort plane sur toutes les têtes tranchant de sa faux destructive tantôt les unes , tantôt les autres. Rien ne garantit de ses coups. Elle traverse les années et les gardes, pénètre dans les palais, frappe indistinctement et les dieux de la terre et leurs derniers sujets. Job la représente comme une souveraine absolue, foulant aux pieds tout ce qui respire, jusqu'à ce que, pour son dernier coup, écrasant d'un pied superbe l'univers entier, elle tombe enfin écrasée elle-même sous ses ruines.

La mort s'avance chaque jour.

Tout Chrétien devrait donc se dire, comme saint Paul: Je suis une victime qui a reçu l'aspersion pour le sacrifice : le temps de mon immolation approche. Les jours, les mois, les années s'écoulent: et en même temps s'écoule notre vie. Chaque moment est un pas que la mort fait pour nous atteindre : tandis que nous nous dissipons dans nos assemblées, que nous poursuivons nos plaisirs, que nous goûtons la douceur de nos repas, que nous traitons nos affaires, que nous nouons nos intrigues, elle s'avance continuellement sur nous, le bras étendu pour nous saisir , et elle va incessamment trancher nos futiles passe-temps , nos diverlissemens frivoles, nos occupations inutiles, nos vains projets,

La mort est prochaine.

Qu'est-ce en effet que la vie humaine? L'Esprit-Saint nous l'apprend. C'est une fleur qui se dessèche, une ombre qui passe, un vent qui s'évapore, une vapeur qui se dissipe. Le fil de notre vie est aussi promptement tranché que la toile l'est par le tisserand. Le nombre de nos jours est compté dans les décrets divins, et il nous en est accordé une bien petite mesure. Du sein de la mère, au tombeau, l'intervalle est court. Que sont les années de la vie la plus longue, comparées aux années éternelles qui doit. v, 2 y

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vent les suivre. Agé de cent trente ans, Jacob dit, et avec raison, que les jours de son pèlerinage sont peu nombreux et mauvais. Ce qui a une fin ne doit pas paraître long. Que sont maintenant à vos yeux celles de vos années qui se sont écoulées. Vues dans l'avenir, elles vous paraissaient devoir être longues : passées, elles ne sont plus que comme un songe de la nuit, il en sera de même de celles qui vous restent à parcourir. Arrivées à leur terme, elles ne seront de même pour vous qu'un éclair qui aura passé rapidement; elles ne laisseront pas à votre esprit plus de réalité. Ils sont donc bien insensés ces hommes uniquement occupés du temps présent. Sourds aux oracles que fait retentir à leurs oreilles la voix céleste , qu'entre eux et la mort il n'y a de distance qu'un point, que la mort ne tarde point, et qu'est prochaine l'exécution de la sentence qui les condamne au tombeau ; que le Juge suprême arrive incessamment portant dans sa main ses salaires, pour rendre à chacun selon ses œuvres.

La mort est irrévocable.

Nous mourrons certainement; nous mourrons prochainement; nous mourrons irrévocablement: de la mort à la vie il n'y a point de retour. La porte fatale ne se passe qu'une foi?; et, comme dit Job, de même que la nuée après être tombée ne reparaît plus dans le ciel, de même l'homme descendu dans le tombeau ne remonte plus sur la terre. Sur ce redoutable p;issage, nous ne pouvons pas avoir les leçons de l'expérience. Nous n'apprenons à mourir que de nous-mêmes.

Incertitude de la mort.

Et c'est cependant ce qu'il nous est le plus important de savoir, car à chaque moment nous pouvons mourir. Autant est certaine notre mort, autant le mode de notre mort est incertain; nous en ignorons le genre, le lieu, le temps, et, ce qui doit nous effrayer davantage, nous ignorons l'état clans lequel nous mourrons. La mort seule dévoilera ces terribles secrets. Chaque moment peut devenir le dernier de notre vie, nous ne pouvons compter que sur celui dont nous jouissons. L'instant qui va le suivre sera peut-être celui qui nous précipitera dans le tombeau. L'auteur de notre existence nous a donné le pouvoir sur l'usage de nos jours, mais non sur leur nombre; il s'est réservé de le fixer dans sa puis-

sance, et, dans sa sagesse il a jugé convenable de ne pas nous en instruire. Les saints personnages mêmes auxquels il révèle les secrets de l'avenir, ne sont pas admis à la connaissance de celui-là. Combien de temps subsisterai- je encore? dit le saint homme Job: je l'io-nore. Peut-être dans peu de jours mon Créateur m'enlèvera, t-il. L'homme, selon le Sage, ne sait quand arrivera sa fin; mais, de même que les poissons sont pris à l'hameçon et les oiseaux dans le filet, de même les hommes sont saisis soudainement par la mort, lorsque le temps mauvais est survenu. Saint Prophète-Roi, selon le cœur de Dieu, en vain vous lui demandez de vous faire connaître votre fin , et de vous apprendre quel sera le nombre de vos jours, afin de savoir ce qui vous en reste à parcourir, cette faveur vous sera refusée comme aux autres, le redoutable secret ne vous sera pas découvert. Et dans quel état la mort arrivant sur moi me trouvera-t-elle ? Me présenterai-je à elle revêtu de sainteté, ou chargé d iniquité ? Porterai-je au tribunal suprême une vie abondante en bonnes œuvres, ou pleine de péchés? Où me conduira la voie de toute chair ? Quelle sera mon éternelle habitation ? O conseils secrets dune redoutable providence ! ô urne fatale, où sont agitées en silence les destinées de tous les mortels ! O sacrés nuages qui environnez le trône de Dieu , et rendez inaccessibles à nos regards ses suprêmes décrets! O impénétrable profondeur des jugemens divins, objet de nos respects , motif de nos terreurs! Et pourquoi donc, Dieu de miséricorde, nous tenez-vous dans cette douloureuse incertitude? Pourquoi nous cachez-vous ce qu'il nous serait si important de savoir? Mais que dis-je? C'est parce qu'il nous importe d ignorer le temps de notre mort, que vous nous le cachez. C'est votre bonté qui nous en refuse la connaissance. Si vous nous l'accordiez nous en abuserions. Ou l'éloigneinent de notre terme entretiendrait notre négligence, ou sa proximité nous jetterait dans le désespoir. Mais L'incertitude sur notre mort est un moyen par lequel Dieu nous retient dans l'ordre; elle nous met dans l'heureuse obligation de nous tenir constamment tels que nous désirons que la mort nous trouve. Notre dernier jour nous est caché , dit saint Augustin , pour que nous veillions sur tous nos jours. Et pourquoi donc ce qui devrait exciter notre continuelle attention est-il au contraire ce qui la relâche ? Ne voyant pas l'époque de sa mort, le pécheur ne s'en forme pas une idée fixe; la crainte qu'il en a n'est plus qu'un sentiment vague, et par conséquent léger. De l'incertitude , qui est un principe naturel de terreur, ilse fait un motif de sécurité, et redoute moins le malheur

qui le menace à tous les momens , qu'il ne le craindrait prévu dans le lointain. Tel est le piège dans lequel le démon nous prend et nous retient. Il ne nous dit pas, comme à nos premiers parens, qui n'avaient point l'expérience de la mort : Tu ne mourras point. Le mensonge vis-à-vis de nous serait trop grossier. Ne pouvant nous ôter la persuasion de la mort, il en recule l'époque à nos yeux, et il nous entretient dans le péché par l'espoir d'avoir toujours le temps de nous en retirer.

Surprise de la mort.

Et que résulte-t-il de cette coupable indolence? C'est que le pécheur qui s'y est endormi se trouve arrivé à son dernier moment lorsqu'il y pense le moins. Car, si l'heure de la mort est incertaine, il est certain qu'elle vient quand on ne s'y attend pas. Les oracles divins y sont précis. Tenez-vous prêts, dit le Sauveur, parce que le Fils de l'Homme viendra à l'heure à laquelle vous ne pensez pas. Vous le savez, vous fait-il dire par son Apôtre, le jour du Seigneur viendra comme le voleur dans la nuit; car, quand ils diront, paix et sécurité, ce sera alors qu'une mort soudaine fondra sur eux. Il est peu de vérités aussi souvent répétées dans les livres saints. Les textes sacrés sont tellement clairs et formels qu'il faut , ou les ignorer absolument, ou les réjeter audacieusement, pour espérer de se soustraire à leur terrible menace. Balthasar, au milieu de ses plaisirs et de ses festins impies , voit son arrêt tracé , et dans la même nuit ses jours sont tranchés. Pécheurs qui oubliez la mort, c'est là votre emblème ! Tandis que vous vous livrez à vos dissolutions, votre arrêt s'écrit, et son exécution, peut-être trèsprochaine, se prépare. Vous ne redoutezpasla surprise delà mort. Mais pouvez-vous ne pas voir, pouvez-vous vous dissimuler ses surprises continuelles ? Votre jeunesse, votre santé, votre régime sage et modéré vous rassurent, et vous persuadent que la mort ne vous surviendra pas à l 'improviste. Cette imprudente sécurité est ce qui vous fera surprendre. Combien avez-vous vu d'hommes plus jeunes, plus forts, mieux réglés que vous , emportés au moment où ils l'imaginaient le moins. Ils se flattaient comme vous que la mort était encore éloignée d'eux. Comme l'insensé de l'Evangile, arrivés au terme de leurs désirs, ils ne pensaient qu'à en jouir, et c'est l'instant même où ils se promettaient de longues jouissances, qui est venu les terminer toutes; ils ont cherché à se faire illusion sur la venue du dernier moment : ils v réussiront,

mais pour leur plus affreux malheur. Le désir qu'on leur connaît de bannir de leur esprit la pensée de la mort fera qu'on éloignera d'eux tout ce qui pourrait la rappeler. Voyez ce vieillard accablé d'années; tout ce qui l'entoure est occupé à l'abuser par le récit de vieillesses plus longues. Suivez-le au lit de la mort; là encore on craint de l'avertir de son état. Gomme si la mort était son plus grand danger, une fausse piété, disons mieux, une véritable trahison lui dérobe la connaissance de son danger. Une épouse désolée, des enfansen pleurs, des amis affligés ne pensent qu'à lui cacher leurs larmes. Il ne voit que sérénité sur leurs fronts, tandis que le désespoir déchire leur cœur. Dans sa maison est la consternation , dans sa chambre la sécurité. On cherche à ralentir, quelquefois on repousse le zèle ecclésiastique. On défend aux Isaïe de /venir lui dire : Mettez ordre à votre maison , vous mourrez; parce qu'il n'est pas un Ezéchias disposé à les entendre. Et le dernier soupir, qui termine sa longue maladie, est pour lui une mort subite, parce qu'elle a été une mort imprévue.

Mort du juste.

Il n'en est pas ainsi du juste; tandis que le pécheur ne se précautionne que contre la mort, c'est principalement contre les surprises et les suites de la mort que le vrai Chrétien tourne ses précautions. Tous les deux sont persuadés qu'ils doivent mourir; mais dans l'un c'est une connaissance purement spéculative , qui considère la mort dans l'éloignement, et comme un événement actuellement peu redoutable; dans l'autre c'est un sentiment profond de la certitude , de la proximité de sa dissolution. Ainsi la mort peut fondre sur lui inopinément, elle ne peut pas le surprendre. Quelque prompt que soit le coup qui tranche le fil de ses jours, il le trouvera disposé à le recevoir. Il avait prévu ce dernier moment, il l'attendait. La pensée de son heure fatale était toujours dans son esprit, à côté de ses autres pensées. Elle tempérait ses désirs, dirigeait ses projets , réglait ses affections , était le mobile de ses actions , le principe et l'ame de toute sa conduite.

Aussi quelle différence entre la mort de l'un et de l'autre ! Le plus grand bonheur de la vie est de la finir saintement. Que mon ame , disait un inspiré de Dieu, meure de la mort des justes; que mes derniers momens soient semblables aux leurs. La mort du Chrétien fidèle est heureuse, par la paix dont elle le fait jouir, par la confiance qu'elle lui inspire. Le passé ne lui donne pas de re-

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mords, le présent de regrets, l'avenir de terreurs : aucune de ses pensées n'est changée. Prêt à quitter le monde , il le voit comme il l'a toujours vu, il le juge comme il l'a toujours jugé. Au moment d'entrer dans l'éternité , il l'envisage avec la même sérénité dont il l'a jusqu'alors contemplée.Qu'est-ceque la mort lui enlève? De quoi le sépare-t-elle qu'il n'ait fait depuis long-temps dans son cœur. Le monde, il le regarda toujours comme un lieu de passage, comme une terre d'exil ; ses biens, il n'y tenait pas, il avait placé son trésor dans le ciel ; ses dignités et ses emplois , ce n'était pour lui qu'un joug embarrassant, qu'un sujet de crainte d en faire un mauvais usage ; ses parens, ses amis, ils ne sont pas perdus pour lui , il emporte l'espérance de se réunir à eux dans le sein de Dieu; son corps, ce fut l'ennemi de sa vertu , l'obstacle à ses pieux désirs, et quelquefois l'écueil de ses saintes résolutions. Il se voit arrivant au port, d'où , jetant un regard derrière lui, il contemple avec satisfaction cet élément 'terrible dont les tempêtes l'ont si souvent et si violemment agité; il regarde, avec la joie de les avoir évités, les écueils qui tant de fois l'ont menacé du naufrage. Les illusions du monde sont dissipées; les combats contre la chair terminés; les occasions de chute à jamais éloignées; les obstacles au salut levés. De cette vallée de larmes il s'élance dans la région céleste. Une voix du haut du ciel se fait entendre à l'Apôtre saint Jean : Ecrivez qu'ils sont heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. L'esprit les appelle au repos de leurs travaux, parce que leurs œuvres les suivent. Combien de fois la mort n'a-t-elle pas été un bienfait de la Providence, un asile ouvert par la miséricorde à l'innocence, pour la réfugier contre les dangers où elle aurait péri? Précieuse devant Dieu, la mort des Saints peut-elle pour eux être malheureuse? Faibles et insensés que nous sommes! nous les regardons, nous les regrettons, nous les pleurons comme morts. Ils ont au contraire acquis l'immortalité. Heureuses dans le sein de Dieu, leurs âmes sont désormais hors des atteintes de la mort. Une paix éternelle a remplacé leurs souffrances. Avec quelle douce confiance le juste voit arriver sa dernière heure! De son lit de mort il lève les yeux vers la région des vivans : il s'y voit d'avance en possession des biens que le Seigneur lui prépare. Parvenu au terme de la carrière qu'il a fournie avec gloire, il touche de la main la palme de sa victoire, il incline sa tête sous la couronne de justice que le juste Juge tient élevée pour l'en orner. A mesure qu'il sent se dissoudre son habitation terrestre, il découvre, au delà des portes célestes qui s'ouvrent devant lui, l'habitation

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nouvelle qui ne fut point construite par la main des hommes, où Dieu l'attend pour le faire résider aussi longtemps que durera l'éternité, Aucune inquiétude, aucune crainte ne trouble la sérénité de ses derniers momens. S'il se rappelle avec regret les fautes qui ont pu déparer sa vie, il se rappelle en même temps la vive douleur qu'il en ressentit; il se rappelle la sévère pénitence qu'il en fit; il se rappelle le redoublement de fidélité et de ferveur qui les suivit; il se rappelle surtout la miséricorde divine qui lui en inspira la contrition , qui lui en accorda le pardon : c'est encore un nouveau motif de confiance en elle.

Mort du pécheur.

Du lit de mort de l'homme juste transportez -vous auprès du pécheur expirant. Quelle immense différence, grand Dieu! Autant les derniers momens de l'un ont été sereins, tranquilles, autant la dissolution de l'autre est déplorable et déchirante. C/est le passage des délices de cette vie aux tourmens de la vie future. Pour vous former une idée de l'état d'un pécheur touchant à sa dernière heure, figurez-vous l'anticipation de l'Enfer. Il voit ses jours terminés, il sent ses pensées se troubler , se confondre, pour tourmenter son cœur. Les ténèbres répandues sur sa conscience se dissipent. Les lumières de la raison et de la foi, dont il avait détourné les yeux, se présentent maintenant à lui, brillantes de tout leur éclat; mais c'est pour lui faire voir toute l'horreur de son sort. L'illusion qu'il s'était faite d'avoir toujours le temps de se convertir s'est évanouie. Il ne s'endort plus sur l'idée de l'infinie miséricorde; il se réveille à l'approche de la justice suprême. Le démon, qui l'avait jusque là retenu dans ses filets par la sécurité, l'y entraîne maintenant par le désespoir. Le souvenir du passé le désole; les pertes du présent l'accablent; la perspective de l'avenir le déchire. Le scélérat qui a commis des brigandages et des assassinats jouit du prix de ses forfaits jusqu'à ce que, tombant entre les mains de la justice, il en ressente enfin toute l'horreur et le danger. Il en est de même du pécheur prêt à comparaître devant le Juge suprême. Les années qui se sont écoulées, ressortant alors de l'oubli, viennent se retracer à sa pensée, et avec elle tous les péchés dont il les a remplies. Les dissipations du premier âge, les dissolutions de la jeunesse, les projets ambitieux et les moyens criminels de les réaliser de l'âge mûr, les déréglemens de la vieillesse, toutes les grâces négligées, tous les moyens du salut rejetés

tout ce qu'il fit pour le monde, tout ce qu'il omit de faire pour le ciel , tous les fantômes de bonheur qu'il poursuivit et auxquels il sacrifia son bonheur éternel, tout cela est maintenant présent à son esprit 5 tous ses plaisirs sont devenus des remords. Et quelle conscience, grand Dieu, est capable de soutenir l'énorme poids de cette multitude de reproches! Il lui resterait encore une ressource; c'est la croix qui lui est présentée, la croix où Jésus-Christ pardonna à un pécheur mourant. Mais ce spectacle le frappe et ne le touche pas. Il y voit, non la miséricorde qui le sollicite encore, mais les ingratitudes dont il a constamment payé ses bienfaits. Il y voit, non pas son Sauveur, mais son juge. Il n'a pas encore comparu devant le tribunal suprême , et déjà il y est présent par la pensée. Il commence à boire le calice amer de la fureur du Tout- Puissant. Il porte d'avance le poids de la colère divine que ses péchés ont provoqué : il en est accablé avant même d'avoir reçu l'épouvantable jugement qu'elle lui prépare. Il voit son éternité commencer, et l'Enfer s'ouvrir. C'est à la lueur de ses flammes vengeresses que sa conscience est enfin éclairée.

Cause de la crainte de la mort.

Mais n'y a-t-il donc que le pécheur qui redoute la mort? Ne voit-on pas des justes, n'a-t-on pas vu quelquefois les plus grands saints agités de cette frayeur dans leurs derniers momens? Pour répondre à cette question, analysons la crainte de la mort. Considérons-la d'abord en elle-même, ensuite dans le juste et dans le pécheur, et voyons quels sont ses effets , soit pour l'un, soit pour l'autre.

L'ame étant unie au corps par un lien secret, mais intime, accoutumée, d'une part, à recevoir de lui la plus grande partie de ses pensées ; de l'autre, à lui imprimer tous les mouvemens, toutes les directions, il n'est pas étonnant que la rupture de cette union lui cause une peine sensible, excite en elle une vive répugnance. L'Auteur de notre nature l'a ainsi réglé pour en empêcher la volontaire destruction. Ayant placé l'ame dans le corps comme dans un poste, il n'a pas voulu qu'elle en sortît sans son ordre, lorsque le poste lui déplairait Pour cet effet, il lui en a ôté la volonté. Il ne s'est pas contenté de l'unir fortement au corps, il l'y a attachée, il l'y a enchaînée par un lien plus puissant que le raisonnement, par le 'sentiment. Un autre principe naturel contribue aussi à l'effroi qu'inspire la proximité de la mort. Il n'y a personne qui , au mo-

ment d'un grand et importamt e'vénement, n'éprouve intérieurement une commotion, une agitation, une sorte de crainte sur le succès. Le courage consiste à en triompher, mais il n'y rend pas insensible. Depuis la naissance, il n'y a pas pour l'homme d'événement plus intéressant que la mort, d'événement plus frappant que l'entrée dans l'éternité, d'événement plus alarmant que l'impénétrable jugement de Dieu. Jusque là les frayeurs de la mort sont communes au juste et au pécheur, les motifs de la redouter les mêmes pour l'un et pour l'autre. Mais combien ces terreurs deviennent ensuite différentes entre eux!

Crainte de la mon dans le juste et dans le pécheur.

Dans le juste, ce que la crainte de la mort a d'excessif est réformé, ce qu'elle a d'amer est adouci, ce qu'elle a d'affligeant est modéré par l'espérance chrétienne. La nature la lui fait sentir ; la raison et la religion la corrigent. Les pluss sages du paganisme avaient trouvé, dans la persuasion de l'immortalité de lame, un remède contre les terreurs du trépas. Socrate mourant débite sur ce grand sujet, au rapport de Platon, des maximes d'une sublimité presque chrétienne. Mais il appartenait à la foi d'éclaircir, de développer, de fixer, de confirmer, d'assurer ces grandes vérités. Les hommes qu'elle forme , résignés à vivre, disposés à mourir, reçoivent de la main de Dieu l'un et l'autre avec soumission. S'ils craignent les maux du monde futur, ils redoutent bien plus les périls du monde actuel. Si , par un sentiment nature! , ils sont encore attachés à cette vie, un raisonnement plus sûr leur fait voir dans la mort le seul moyen de parvenir à une vie tout autrement heureuse. Consumé d'années et de macérations, Hilarion aux portes de l'éternité se dit : O mon ame, pourquoi trembles-tu? Il y a soixantedix ans que tu sers le Seigneur, et tu crains la mort ! Saint Paul se figure avec effroi combien il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. Mais le désir de vivre éternellement auprès de lui l'emporte dans son cœur. Il soupire sans cesse, et c'est un des sentimens qu'il exprime le plus fréquemment; il soupire après l'instant qui le délivrera de son corps mortel , et qui , terminant son pèlerinage, le revêtira de l'immortalité et le réunira à son Dieu. Long-temps avant lui, les Prophètes, animés du même esprit, déploraient la longueur de leur exil, désiraient d'être enfin transportés dans la présence de Dieu , avec la même ardeur qui fait courir le cerf altéré aux sources rafraîchissantes; et, surmontant la repu-

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gnance qu'inspire la pourriture du tombeau, souhaitaient que leur corps y fût livre, pour que leur arne s'élevât dans la société des saints. Et qu'a donc de si flatteur, pour que l'homme y soit attaché avec immodération , une vie traversée par tant de contrariétés x désolée de tant de chagrins , affligée de tant d'infirmités , tourmentée de maux de tout genre? qu'a-t-elle de si attrayant pour le Chrétien , qui n'y aperçoit au-dedans de lui, autour de lui, que des dangers, qui la passe dans la continuelle et pénible obligation de résister aux tentations, de contrarier ses inclinations, de réprimer ses passions? Naviguant parmi des écueils, luttant sans cesse contre des tempêtes, environné de naufrages, ne doit-il pas tendre de tous ses vœux vers le port qu'il découvre des yeux de la foi?jEst-il étonnant que le désir d'une vie immortelle surmonte en lui l'horreur de la mort temporelle?

Mais, pour le pécheur qui est privé d'espérance, il n'y a dans la mort ni consolation , ni dédommagement : elle est pour lui le m;ilheur extrême, le malheur irréparable. A l'horreur naturelle qu'elle inspire, se joint dans lui la terreur bien autrement violente de ce qui va la suivre. A-t-il conservé la foi ? C'est pour être tourmenté des grandes vérités qu'elle lui a enseignées. A-t-il introduit dans son esprit le poison de l'incrédulité? Il est agité des doutes que tous ses efforts, surtout en ce moment, ne peuvent dissiper : il se voit placé entre l'anéantissement qu'il désire, mais dont il ne peut s'assurer et une éternité de supplices dont il tâche en vain de rejeter l'idée. Incertain s'il ne s'est pas trompé, mais certain des conséquences affreuses que va avoir son erreur, si elle est réelle, il n'aperçoit devant lui qu'un abîme ténébreux à son entrée , mais dont il tremble de trouver le fond embrasé. Considérez avec quelle anxiété tirent au sort des soldats condamnés à voir l'un d'entre eux supplicié: et cependant il ne s'agit pour eux que de la vie tempo relie. Imaginez ce que doit être l'incertitude sur l'éternité.

Il y a donc deux sortes de frayeurs, ou pour parler plus exactement, peut-être, d'horreurs de la mort. L'une est chrétienne, et l'autre mondaine : la première tempérée par la foi, calmée par l'espérance, quelquefois même entièrement détruite par le désir de la vie éternelle; la seconde fortifiée, aggravée, rendue plus déchirante par la perspective des tourmens éternels, par leur approche menaçante, par le désespoir de les éviter. L'une est une pensée profonde de l'événement le plus important , de l'alternative la plus redoutable; pensée sage et raisonnable , qui a constamment engagé le juste à se disposer à ce grand passage. L'autre est une idée

légère, inconséquente, qui n'a eu d'autre effet que d'engager le pécheur à bannir de son esprit une terreur importune. Celui-ci tremble de s'occuper de la mort, celui-là de mourir sans s'en être occupé. lien résulte que celui qui, dans le cours de sa vie, éloignait le souvenir dune vie future, en est à sa mort saisi d'une vive terreur; tandis que l'homme qui contempla toujours avec une religieuse frayeur le jugement de Dieu, au moment de le subir est rassure par l'espoir de se l'être rendu favorable. Je vois dans une prison deux hommes agités d'idées bien contraires. Chaque fois que la porte s'ouvre, l'un , qu'agile le remords de ses crimes, pense avec effroi qu'on vient lui apporter l'arrêt de son supplice; l'autre, que calme la pureté de sa conscience, espère qu'on lui rend sa liberté.

Considérons des yeux de la foi cette crainte delà mort, que nous éprouvons même involontairement: nous verrons que c'est Dieu qui nous secoue de cette terreur , pour nous préserver ou nous retirer de la léthargie mortelle dans laquelle le péché nous jette et nous retient. Il montre le danger afin qu'on l'évite; il fait craindre la mort, pour qu'on la prévienne; il imprime la terreur, pour inspirer les précautions. Nous redoutons la mort , à raison de ses suites; travaillons donc à nous les rendre favorables. Nous redoutons la mort , à cause de notre fragilité; faisons de cette crainte le soutien de notre faiblesse. Nous redoutons la mort, par rapport aux tentations qui nous mettent sans cesse en danger de succomber; faisons de cette crainte même notre défense contre les tentations ; nulle arme plus puissante pour en triompher. Nous redoutons la mort, parce que nous sommes engagés dans le désordre du péché; redoutons-la pour nous en retirer : faisons de cette crainte le remède à notre Lâcheté. Recevons l'horreur de la mort, dans les vues dans lesquelles Dieu nous la fait sentir: faisons-en l'usage pour lequel il nous la donne. Qu'au lieu de nous abattre, elle nous encourage. Modérons son excès par l'espérance, mais entretenons-la parla foi et dirigeons son impression parla prudence chrétienne. Prévenons la surprise du dernier moment par notre vigilance, ses atteintes par nos précautions, ses terribles suites par notre préparation.

Nécessité de se préparer à la mort.

Et , s'il est permis de mettre un moment à l'écart les principes religieux qui doivent cependant être toujours notre règle suprême,

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la raison seule ne nous montre-t-elle pas clairement qu'à toutes les affaires importantes nous devons apporter une préparation sérieuse, une préparation proportionnée au bien que nous désirons, ou au mal que nous craignons? N'est-ce pas ainsi que nous nous conduisons dans tous les événemens intéressans de notre vie? Nous nous y préparons d'aussi loin que nous pouvons. Nous méditons avec réflexion 7 nous suivons avec soin, nous saisissons avec empressement, nous employons avec ardeur les moyens de les faire tourner à notre satisfaction. Nous redoublons d'attention, nous multiplions nos précautions à raison de l'importance de l'affaire, de l'avantage et des dangers de ses suites. Peut-il y avoir dans la vie un événement d'un intérêt comparable à celui de la mort? Si une voix, même inconnue, vous avertissait qu'un danger sérieux vous menace, vous n'bésiteriez pas, vous ne tarderiez pas à vous précautionner pour l'éviter. C'est Jésus-Christ qui vous crie, qui ne cesse de vous répéter, par lui-même, par ses ministres, par les exemples qu'il place sous vos yeux, par les sentimens qu'il met dans votre cœur , que la mort est inévitable , son moment incertain, ses surprises prochaines, ses suites épouvantables : et à toutes ces voix menaçantes vous fermez l'oreille. Le plus important de tous les événemens est celui dont vous vous occupez le moins. La grandeur du danger, qui devrait ranimer votre attention , vous en fait repousser la pensée.

Et quel est donc l'espoir qui vous berce dans ce funeste sommeil? Imaginez-vous qu'on puisse bien mourir sans s'y être préparé? ou plutôt ne vous faites-vous pas l'illusion, malheureusement commune, qu'il sera encore temps de vous préparer à la mort quand le temps de la mort sera arrivé? Pensez-vous pouvoir en un moment faire d'un pécheur un pénitent? Et dans quel moment encore ? Quand votre corps affaibli par ia maladie, votre aine affaissée sous le poids du mal, votre conscience accablée de ses remords, ne vous laisseront plus ni la pensée de projeter, ni le courage d'entreprendre, ni la force d'exécuter une conversion. Se préparer à l'action seulement au moment d'agir, c'est vouloir agir sans préparation. C'est lorsque l'ennemi est encore éloigné qu'on forme le soldat à l'usage des armes. On ne met pas au pilote le gouvernail en main avant de l'avoir instruit à la manœuvre. On n'attend pas pour calfater le vaisseau que l'eau y pénètre. Vous attendez pour vous disposer à la mort que , déjà entrée dans votre chambre , elle s'approche de votre lit pour vous saisir ! Ne vous abusez pas ; confier ainsi votre salut à une

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confession faite au dernier moment, c'est attacher à un fil l'ancre de vos espérances. Le divin Maître ne vous dit pas : Préparezvous à l'approche de la mort ; il vous ordonne de vous tenir prêts. Elles coururent se préparer lors de l'arrivée de l'époux les vierges que, dans sa parabole, Jésus-Christ traite d'insensées. Mais il était trop tard : l'entrée du banquet nuptial leur fut refusée. Les vierges qui avaient eu la prudence de se préparer d'avance furent les seules admises. Faites donc, vous crie l'Esprit- Saint ; faites promptement ce que vous pouvez faire. En arrivant aux portes de l'Enfer, vers lequel vous vous avancez , vous n'aurez plus ni sagesse pour vouloir, ni force pour pouvoir. Hâtezvous; tout moment est précieux à qui ne peut s'en promettre aucun.

Mode de cette préparation.

Cette préparation qui dispose à la mort , les saints Pères , les docteurs, les maîtres de la vie spirituelle enseignent tous d'un commun accord qu'elle doit être la vie entière. Ce n'est que pour cela qu'elle nous est accordée. C'est pour que nous nous rendions dignes d'entrer au ciel que l'Auteur de notre être nous a placés sur la terre. C'est pour que nous méritions d'entendre à la mort un arrêt favorable de sa justice , qu'il ne cesse de verser sur nous , pendant la vie , les bienfaits de sa miséricorde. Toutes les vues de sa providence, dans sa conduite sur nous, sont de nous amener à une bonne mort.' Que ce soient donc aussi les nôtres. Ne vivant que pour mourir, ne vivons que pour bien mourir, et faisons de toute la vie l'apprentissage de la mort. Mourons d'avance en esprit; mourons à nos passions, au monde, à ses vains plaisirs, à ses biens frivoles. Détachons-nous-en , séparons-nous-en de cœur et volontairement , comme la mort nous en séparera réellement et forcément. Prévenons-la par nos sacrifices, afin qu'elle ne nous prévienne pas par ses surprises. La raison , l'expérience , la foi , tout nous enseigne que la destinée ordinaire des hommes est de mourir comme ils ont vécu : vivons saintement pour mourir de même. Craignons le Seigneur toute la vie, afin d'espérer en lui à la mort. Que la salutaire terreur du dernier moment nous retienne constamment dans l'état où nous désirons être trouvés quand il arrivera: Pouvant à chaque instant nous voir surpris par la mort, soyons à chaque instant préparés à la recevoir. Continuellement exposés à enten-

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dre le Maître suprême exiger le compte de noire gestion, tenonsle prêt à être rendu. Chacune de nos actions pouvant être la dernière, faisons-la comme si elle devait l'être. Regardons-les toutes comme les œuvres d'un mourant, puisque en effet il est possible qu'elles le soient. C'est, dirons-nous, la plus haute imprudence, l'extravagance la plus insigne, de courir un seul moment les risques affreux de l'éternité ; de la compromettre à l'incertitude d'un événement qui peut arriver à chaque instant; qui probablement arrivera au moment où il ne sera pas attendu. Ignorant quand celui qui nous donna la vie nous la redemandera, ou, comme le dit Jésus-Christ dans sa parabole, à quelle heure arrivera subitement le maître de la maison, qui nous ordonne de l'attendre, si ce sera le soir, à minuit, au chant du coq, ou le matin, ayons soin qu'il ne nous trouve pas plongés dans le sommeil du pécbé ; veillons sans interruption, veillons, c'est le précepte qu'il nous donne formellement à tous. Heureux, nous déclare-t-il , ceux qu'à son arrivée il trouvera éveillés pour le recevoir.

Uiililé de la pensée de la mort.

Pour nous tenir dans cet état constant, habituel de vigilance et de précaution contre les surprises de la mort et contre ses redoutables suites, il est un moyen efficace et infaillible, c'est d'y penser souvent. La pensée de la mort, voilà la première préparation à la mort; celle qui produit toutes les autres, qui en maintient la continuité, qui en assure le succès. La pensée de la mort est un bienfait de Dieu, une grâce qu'il nous envoie. C'est sa miséricorde qui nous l'inspire, afin de nous enseigner, de nous exciter, de nous encourager à bien mourir. La pensée de la mort vous effraie, mais c'est pour vous préserver des dangers de la mort. La pensée de la mort vous afflige, mais c'est pour vous remplir de consolations quand la mort sera venue. A tous les maux dont menace la mort, la pensée de la mort est le remède; remède amer peut-être, mais par-là même d'autant plus salutaire. Plus elle vous frappera, plus elle vous sera utile. Ah! que ne peut-elle, cette grande, cette puissante, cette nécessaire pensée, pénétrer profondément dans les esprits de ces hommes qui, oubliant qu'ils sont mortels, vivent comme s'ds ne devaient jamais mourir! Que ne peut-elle les troubler, les agiter assez fortement pour les retirer de leur fatal engourdissement, et réveiller leur conscience assoupie, en y enfonçant l'aiguillon du remords!

Il vaut mieux aller dans la maison du deuil que dans celle du festin, parce qu'on y est averti de la fin de tous les hommes, et que celui qui est actuellement vivant pense à ce qu'il doit devenir. C'est le Sage qui nous donne cette maxime profondément vraie et souverainement utile; utile aux justes qu'elle retient dans la voie du salut; utile aux pécheurs qu'elle y ramène; utile aux justes dont elle assure la persévérance; utile aux pécheurs qu'elle excite au repentir; utile aux justes; et n'est-ce pas la puissante considération de la mort qui a couvert les échafauds de martyrs, peuplé de solitaires les déserts? N'était-ce pas en gravant dans son esprit le souvenir des années éternelles, en les méditant fortement, que le saint roi David se maintenait dans la justice? Utile aux pécheurs, c'est la considération de la mort et de ses suites qui opère presque toutes les conversions. Qui pourrait compter toutes les âmes arrachées à l'Enfer par la terreur de l'Enfer? En pensant à la mort, l'esprit se transporte sur cette fatale limite du temps et de l'éternité. Placé sur ce point intermédiaire, il contemple l'un et l'autre, non plus dans un lointain trompeur, mais de près et comme en y touchant; non plus à travers les vapeurs qu'élèvent autour de lui les passions, mais dans un jour pur et serein : les hiens et les maux futurs se présentent à lui tels qu'ils sont dans leur réalité. Il les voit, il les juge comme il les verra, comme il les jugera à son dernier moment. Il prend dès lors les dispositions chrétiennes où la mort le mettra ; il se pénètre des sentimens religieux qu'elle lui inspirera. Si la vie est la préparation à la mort, la mort est l'école de la vie. En vivant bien, nous nous disposons à mourir; en pensant à mourir, nous nous instruisons à bien vivre. De ce tombeau que je contemple, que d'enseignemens ressortent pour éclairer mon esprit! que d'exhortations se font entendre à mon cœur pour le toucher !

Elle désabuse du monde.

Venez et voyez, disaient à Jésus-Christ les Juifs en lui ouvrant le tombeau de Lazare : et nous le répétons à tous les Chrétiens. Un superbe mausolée frappe vos regards; vous admirez les magnifiques statues dont il est entouré, les pompeux ornemens dont il est surchargé, l'emphatique épitaphe dont il est décoré. Venez et voyez la beauté défigurée, la grandeur abattue, la pompe évanouie , la richesse anéantie. Venez et voyez des ossemens arides des chairs rongées des vers, une poignée de vile poussière. Venez

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et voyez ce que deviendra un jour ce corps, objet actuel de vos complaisances. A cet aspect hideux, à cette dégoûtante contemplation, se dissipe la fascination de bagatelles, pour nous servir de l'expression du Sage, qui ternissait le bien et embellissait le mal, et s'amortit cette variété de concupiscence qui pervertissait les sens. Au milieu du monde, tout est illusion comme le monde luimême. Tous les objets nous sont présentés sous les fausses couleurs dont le monde les farde et les déguise. Mais en regardant mon tombeau, je vois de ses ténèbres sortir un trait de lumière qui rend à chaque chose ses couleurs naturelles. Concupiscence delà chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie, voilà, dit l'Apôtre chéri , tout ce que contient le monde. Tout cela passe, ajoute-t-il, et le monde lui-même passe avec ses concupiscences. Tout passe ; ces comparaisons sont de l'Esprit-Saint, comme l'ombre qui fuit, comme le courrier qui traverse, comme le vaisseau qui sillonne les eaux, comme l'oiseau qui parcourt les airs, dont le passage ne laisse aucun vestige, et dont l'œil recherche en vain la trace. Voilà ce que la pensée de la mort présente nettement à nos esprits. En ôtant aux biens terrestres le degré d'importance et de solidité que nos vaines idées leur attribuaient, elle les dépouille de tous leurs charmes, leur enlève jusqu'à leur réalité. Elle est une démonstration de leur nullité, plus claire, plus complète que tous les raisonnemens de la philosophie. Elle met leur néant dans un tel jour qu'il n'est plus possible d'en douter.

En désabusant l'esprit de l'estime des choses mondaines, la pensée chrétienne de la mort arrache par cela même du cœur l'attachement qu'il leur portait, et qui était l'obstacle principal au salut : car l'éloignement de Dieu est toujours en proportion avec l'amour du monde. Monde trompeur, vie incertaine, biens fugitifs, comment à la vue d'un tombeau un être raisonnable peut-il encore vous aimer? peut-il vous chérir un seul moment, pouvant vous perdre dans le moment suivant? peut-il continuer de vous souhaiter avec ardeur, de vous poursuivre avec empressement, en voyant clairement qu'avant qu'il vous ait atteint vous serez peutêtre anéantis pour lui ? N'est-il pas insensé de vouloir serrer dans ses mains ce qui, malgré tous ses efforts, va incessamment s'en échapper? Ce qui cause cette fatale préférence des biens de cette vie sur ceux de la vie future, c'est qu'on jouit des uns actuellement, et qu'on n'aperçoit les autres que dans le lointain. La contemplation de la mort renverse ces dangereuses pensées. C'est l'éternité qui devient présente à l'esprit. Il ne voit plus le temps que

dans le passé, il le voit comme s'il n'était déjà plus. L'oubli de la mort avait fait chérir le monde, la pensée de la mort le fait mépriser. En méditant la mort, le Chrétien ne cesse pas de penser à ce monde, mais il y pense chrétiennement : il en prend les idées justes, sages, salutaires que lui donne la mort; il pense au monde, niais pour le redouter, pour éviter ses séductions, pour abjurer ses maximes; il pense à ce inonde, mais pour le faire servira l'éternité, pour faire de ses biens, soit les usages, soit les sacrifices que la foi prescrit ; il les regarde, non comme sa propriété, mais comme un prêt que lui a fait la Providence pour les besoins de son pèlerinage. Prêt à les rendre quand elle les redemandera, il les possède comme ne les possédant pas, il en jouit comme n'en jouissant pas, d'après l'enseignement du grand Apôtre, que le temps est court, et que la figure de ce monde passe et disparaît promptement. Son cœur, jusque là rétréci par la petitesse des objets de sa cupidité, s'agrandit de l'immensité de ses désirs et de ses espérances. C'est désormais l'éternité entière qui le remplit.

Car la pensée de la mort ne marche qu'accompagnée de toutes ses suites. Elle transporte d'avance l'esprit dans la région qu'il ira habiter au sortir de celle-ci. Elle le place devant le tribunal où il rendra un jour compte de toute sa vie, où il en subira le jugement. Elle l'introduit aux portes du double séjour dont l'un sera indubitablement son éternelle demeure, et lui découvre la félicité sans mesure et sans terme qui lui est réservée, s'il s'en rend digne, les épouvantables supplices qui l'attendent , s'il les mérite. L'aspect de cette terrible alternative est pour lui l'encouragement le plus puissant à suivre le sentier droit, mais pénible et étroit de la vertu , et à fuir les voies tortueuses , spacieuses et faciles du vice.

La pensée de la mort fait pratiquer les vertus.

De combien de vertus la mort chrétiennement méditée remplit notre vie! Vigilance exacte, que ne déconcerte aucune ruse de l'ennemi, et qui prévient toutes ses surprises ; force qui brave les dangers, surmonte les obstacles, triomphe des attaques; humilité soutenue par l'espérance, qui, pénétrée de sa propre faiblesse, se confie en Dieu, et attend de lui les moyens de salut; piété qui les sollicite avec ardeur ; persévérance qui ne se rebute jamais dans ses efforts, ne se repose jamais dans ses travaux, ne s'abat jamais dans les revers, ne se relâche jamais dans ses bonnes œuvres. En T, v. u8

pensant que le temps finira, le Chrétien en conclut que, tant qu'on le possède, il faut l'employer à faire le bien. Le voyageur qui a sans cesse les yeux fixés sur son terme ne se détourne pas un seul moment de sa route.

Elle réprime les passions.

Que les passions, s'agitant autour de lui, au dedans de lui, s'efforcent de l'entraîner hors de cette voie du salut, avec la pensée de la mort, il les repousse. A leurs séductions il répond: De tout ce que vous me promettez, que me restera-t-il au dernier moment? La honte, le regret, la punition de vous avoir écoutées. Les plaisirs des sens auront-ils sur lui quelque pouvoir ? Il n'a pas attendu que la mort vînt le séparer de ce corps de péché, comme l'appelle saint Paul. La considération de la mort en a détaché son ame. Elle lui reste encore unie , mais non soumise. Elle a repris sur lui son légitime empire, et, en continuant de recevoir ses impressions, elle ne cesse de lui donner des lois. Est-ce l'orgueil des grandeurs ou des richesses qui vient la tenter? Le souvenir de l'égalité primitive et finale de tous les hommes l'a bientôt réprimé. Il a devant les yeux cette région où tout est confondu, où marchent d'un pas égal le souverain et le sujet, le maître et l'esclave, le grand et le petit, le riche et le pauvre. Peut-il aspirer à dominer sur les têtes des autres, en pensant que bientôt ils le fouleront lui-même aux pieds? Qu'il aille à l'école de la mort l'être enflé de quelques petites prééminences qu'il a au dessus de ses frères. Qu'il se figure l'Esprit-Saint le transportant, comme autrefois Ezéchiel dans un champ rempli d'ossemens, et lui disant de même : Prophétise sur ces os dispersés. Recherche dans cette confusion la dépouille de ce conquérant qui fit trembler la terre, de ce souverain qui la fit gémir sous son pouvoir, de ce législateur qui lui dicta ses volontés , de ce ministre qui la gouverna avec empire. Démêle leurs restes desséchés de ceux du vulgaire qu'ils régirent. A ce spectacle, osera-t-il, pourra-t-il encore conserver dans son cœur sa minutieuse et dangereuse vanité?

Causes de l'oubli de la mort.

Quel est le plus affreux malheur que l'homme puisse éprouver sur la terre? C'est incontestablement de mourir dans le péché. Quel est le moyen de le prévenir? C'est dépenser à la mort, L'Es-

prit-Saint l'a dit : Dans toutes tes actions souviens-toi de tes dernières destinées, et tu ne pécheras jamais. Gomment aura l'affreux courage de commettre un péché celui qui considérera que peutêtre ce va être le dernier acte de sa vie ? Admirable disposition de la Providence ! de ce qui fut le châtiment du péché, elle en, fait le remède : ce fut par le péché que la mort entra dans le monde; c'est la méditation de la mort qui bannit de nous le péché. Combien donc ils sont à plaindre ceux qui, dans tout le cours de leur vie, rejettent loin d'eux la pensée du moment qui doit la terminer! Peuple sans conseil et sans prudence, disait le législateur d'Israël, plût à Dieu qu'ils puisassent l'intelligence et la sagesse dans la prévoyance de leurs fins dernières! Indifférence stupide dans des êtres qui se croient raisonnables, criminelle dans des hommes qui se disent chrétiens. Car nous ne parlons pas seulement ici de cette classe d'impies qui , se réduisant aux rang des bêtes, se flattent de mourir entièrement comme telles , afin de se donner la licence de vivre de même. Moins criminels peut-être dans le principe, mais plus inconséquens dans la pratique, des hommes qui savent tout ce que la foi enseigne sur la mort et sur ses suites paraissent l'ignorer profondément : ils en ont la persuasion, ils ne veulent pas en avoir la pensée. Sûrs de s'avancer à chaque moment vers la mort, ils y marchent sans s'en occuper. Courant à chaque instant le risque affreux d'une éternité de tourmens, ils n'y réfléchissent pas. A la porte de l'Enfer, ils en détournent les yeux. A voir leur insouciance, il semblerait que cet événement, le plus important qui puisse exister pour eux, ne les regarde aucunement. Ce sont les justes, qui paraîtraient n'avoir rien à redouter de la mort, qui en font l'objet continuel de leurs méditations. Ce sont les pécheurs, qui auraient le besoin le plus urgent de la contempler, qui l'oublient. Et quels sont donc les motifs de leur oubli volontaire? Ce sont précisément les raisons qui devraient les engager à s'en rappeler fréquemment le souvenir. C'est d'une part la crainte qu'ils ont de ce dernier moment, de Vautre la crainte de se voir, en y pensant, forcés de se convertir. On craint de mourir, et en conséquence on craint de penser à mourir : c'est une première faiblesse qui en entraîne une seconde, aussi déraisonnable qu'elle est pusillanime. Croit-on, en éloignant de soi l'idée de la mort, éloigner la mort elle-même? Croit-on diminuer le péril en s'y avançant les yeux bandés? On dit qu'un animal stupide, pour se dérober aux coups du chasseur, lui cache sa tête, et se croit délivré du danger parce qu'il a cessé de le voir: emblème naturel du pécheur qui, par

crainte de la mort, refuse de l'envisager. C'est en ne pensant pas à la mort qu'on la rend plus funeste, parce qu'on rend ses surprises inévitables. Voulez-vous ne plus la craindre? Occupez-vousen. Familiarisé avec cette idée, qui d'abord lui fait horreur, votre esprit s'accoutumera à la contempler. Le danger prévu cessera d'en être un : la mort n'est redoutable que lorsqu'elle est imprévue. Plus on s'en occupe, plus on en diminue les risques, parce qu'en s'en occupant on s'y prépare ; mais c'est cette préparation même que l'on redoute. On rejette la pensée de la mort, précisément parce qu'on en craint la salutaire efficacité. On sent que cette grande idée, retentissant dans l'ame, la retirerait du sommeil dont les songes sont agréables; que, frappant avec force sur des liens qui sont cbers, elle les briserait; que, prenant l'empire du cœur, elle en bannirait les attachemens qui, en le dominant, lui plaisent. Elle exigerait et opérerait le sacrifice du plaisir au devoir ; de la jouissance d'un bonheur présent à l'espoir d'une félicité future : on se fait un art criminel d'écarter un souvenir qui dissiperait des illusions enchanteresses.

Comment on y pense.

Quand nous parlons de la pensée de la mort , c'est la pensée chrétienne que nous entendons. Ayant sans cesse dans le monde le spectacle de la mort, environnés d'hommes que nous voyons journellement tomber sous ses coups, il est impossible que nous n'y pensions pas fréquemment. Le libertin d'esprit et de cœur, qui croit que la mort est la fin de tout l'homme, y pense lui-même; mais, comme l'observe le Sage, c'est pour s'enfoncer de plus en plus dans son libertinage, et pour multiplier ses voluptueuses jouissances, qui doivent s'anéantir avec lui. Mais, sans parler de ces impies qui ont abjuré tout principe religieux , qu'est-ce que la considération de la mort, parmi ceux mêmes qui font profession de croire à ses suites? On pense à la mort, et pourquoi? pour se garantir de son atteinte, ou au moins pour l'éloigner par les secours de l'art. On y pense pour régler des intérêts de famille, d'après des volontés qu'une mort inattendue pourrait déconcerter. Il n'y a presque pas une affaire civile où la mort ne soit prévue; ce n'est que pour l'affaire du salut qu'elle est oubliée. On pense à la mort, et comment? On pense à la mortd'autrui, on ne s'occupe point de la sienne. Le spectacle d'une fin tragique, ou la mort d'une personne chère, excite quelque sensibilité, mais sans retour sur soi-

même. On s'occupe de ce que la mort a enlevé , et non de ce quelle a apporté. Au sortir d'une cérémonie funéraire on rentre dans le monde aussi infatué de ses vanités, aussi amateur de ses plaisirs, aussi ardent à poursuivre ses faux biens, que si on ne venait pas d'en voir le vide et le néant. Ou, si quelquefois un spectacle funèbre, ou plutôt un mouvement de la grâce, nous fait reconnaître l'incertitude de la vie, la frivolité du monde, l'illusion des biens qu'il étale, c'est un sentiment passager qui ne fait tout au plus qu'effleurer le cœur , sans y laisser la moindre trace , et qu'on se bâte d'aller perdre dans les dissipations mondaines. Ce que nous voyons le plus souvent est ce que nous oublions le plus promptement.

Comment on devrait y penser.

Elle est bien différente dans les âmes vertueuses l'importante pensée de la mort. Elle y est, non une idée légère et superficielle, mais une profonde réflexion, qui, avec la mort, considère ses suites, les embrasse toutes, et se les rend présentes. Elle n'est pas une simple spéculation , elle est une contemplation pratique, qui s'applique les conséquences de la mort, et en fait la règle de sa conduite. Dans toutes les circonstances importantes, nous ^chercbons de sages conseils, nous interrogeons ceux que nous jugeons propres à nous donner d'utiles avis. Prenons conseil de la mort; c'est le conseiller le plus sûr, qui ne nous flattera jamais, qui ne nous induira dans aucune erreur , qui nous fera opérer tout bien , et éviter tout mal. Ah! qu'elle soit toujours présente à mon esprit cette grande et salutaire pensée ; qu'elle dirige mes volontés , modère mes désirs, préside à mes entreprises, règle mes actions. Qu'au moment du sommeil elle me le présente comme pouvant être éternel; qu'à l'instant du réveil elle me rappelle que peut-être j'entre dans mon dernier jour. Que dans mes œuvres de piété elle ranime ma ferveur; que dans les devoirs de mon état elle soutienne mon exactitude, qu'elle m'accompagne jusque dans mes délassemens, pour les sanctifier. Qu'à tous mes pas je l'aie devant les yeux, puisqu'à chaque pas je puis voir la mort elle-même me saisir et m'enlever. (Le G. de La Luzerne , Considérations sur divers points de morale,)

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