‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 2)Chapitre 26 sur 34 · PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA MORT · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA MORT

EXORDE

Domine, veni et vide.

Seigneur, venez et voyez. (Jean, xi, 34.)

Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour? et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre? Je ne pense pas, messieurs, que des Chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus -Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre Evangile : Seigneur, venez, et voyez où l'on a déposé le corps du Lazare ; c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour: Venez, et voyez vousmêmes. Jésus ne refuse pas devoir ce corps mort, comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; mais c'est nous, mortels misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle , comme la conviction de nos erreurs. Allons, et voyons avec Jésus-Christ, et désabusonsnous éternellement de tous les biens que la mort enlève.

C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain, quejamaislamort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés, et en mille formes diverses. On n'entend dans les funérailles que des paroles d'étonnement, de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt l'a entretenu ; et tout d'un coup il est mort ; voilà , dit-on, ce que c'est que l'homme; et celui qui le dit, c'est un homme, et cet homme ne s'applique rien , oublieux de sa destinée; ou s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées; et je puis dire, messieurs, que les mortels n'ont pas moins soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. Mais, peut-être que ces pensées feront plus d'effet dans nos cœurs, si nous les méditons avec Jésus-

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Christ sur le tombeau du Lazare ; mais demandons-lui qu'il nous les imprime parla grâce de son Saint-Esprit , et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge. Ave,

Entre toutes les passions de l'esprit humain , l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir, et cette curiosité de connaître fait qu'il épuise ses forces pour trouver, ou quelque secret inouï dans Tordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires. Mais , parmi ces vastes désirs d'enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles , la même chose nous arrive qu'à ceux qui , jetant bien loin leurs regards , ne remarquent pas les objets qui les environnent: je veux dire que notre esprit, s'étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées , et parcourant pour ainsi dire le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près que nous consumons toute notre vie toujours ignorans de ce qui nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes.

Il n'est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s'égarent; et c'est pour cela , Chrétiens, que je vous invite aujourd'hui d'accompagner le Sauveur jusqu'au tombeau du Lazare. Veni et vide : « Venez et voyez. » O mortels ! venez contempler le spectacle des choses mortelles! O hommes! venez apprendre ce que c'est que l'homme! Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes; et vous croirez que ce n'est pas bien représenter l'homme que de le montrer où il n'est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu'il n'est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines.

La nature d'un composé ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange ,il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société de l'âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'ame quelque chose de moins; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et que l'ame aussi est mise en état de retourner au ciel d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit , et ce qu'elle laisse en son entier; quelle partie de notre être tombe sous ses coups , et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme: de sorte que je ne

crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l'état de notre nature. Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c'est que l'humanité! venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de voire être; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : Veni et vide.

O mort , nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance! Toi seule nous convaincs de notre bassesse; toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme s'estime trop , tu sais réprimer son orgueil; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage ; et pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître: qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il finit dans le temps , et infiniment estimable en tant qu'il passe à l'éternité. Ces deux importantes considérations feront le sujet de ce discours. (Bossuet, Sur là Mort.)

Combien chacun est jaloux de ce qu'il est.

C'est une entreprise hardie que d'aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible: surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement; elles ne prennent pas plaisir qu'on remarque leurs défauts; elles veulent que si on les voit, du moins on les cache ; et toutefois, grâces à la mort , nous en pouvons parler avec liberté. Il n'est rien de si grand dans le monde qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, qui ne confesse facilement qu'il n'est rien, à le considérer par cet endroitlà. Mais c'est encore trop de vanité, de distinguer en nous la partie faible, comme si nous avions quelque chose de considérable. Vive l'Eternel! O grandeur humaine ! de quelque côté que je t'envisage, sinon en tant que tu viens de Dieu , et que tu dois être rapportée à Dieu; car en cette sorte je découvre en toi un rayon de la Divinité qui attire justement mes respects; mais en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t'envisage, je ne vois rien en toi que je considère , parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes parts sur ce que l'éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom

auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un si beau titre.

Convainquons-nous, Chrétiens, de cette importante vérité par un raisonnement invincible. L'accident ne peut pas être plusnoble que la substance, ni l'accessoire plus considérable que le principal, ni le bâtiment plus solide que le fond sur lequel il est élevé, ni enfin ce qui est attaché à notre être plus grand ni plus important que notre être même. Maintenant, qu'est-ce que notre être? pensons-y bien , Chrétiens, qu'est-ce que noire être? Dites-le-nous, ô mort! car les hommes trop superbes ne m'en croiraient pas. Mais, ô mort , vous êtes muette, et vous ne parlez qu'aux yeux. Un grand roi va vous prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre aux oreilles , et que vous portiez dans les cœurs des vérités plus articulées.

Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône , au milieu de sa cour: Sire , elle est digne de votre audience. Ecce mensurabiles posuisti (lies meos, et substantiel mea tanquam nihilum ante le 1 : 0 éternel Roi des siècles, vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-même: votre être éternellement immuable, ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure : « Et voici que vous « avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant « vous, fc Non, ma substance n'est rien devant vous, et tout être qui se mesure n'est rien , parce que ce qui se mesure a son terme , et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout , comme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans? qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours comme les cerfs et les corbeaux que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs: que vous profitera cet amas , puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfans? Et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux Caractères, puisqu'enfin une seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces , du moins d'elle-même, au lieu que ce dernier moment, qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce grand gouffre du néant. Il n'y

1 Psal. xxxvm, 6,

aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes. La chair changera de nature; le corps prendra un autre nom : «Même « celui de cadavre ne lui demeurera pas long-temps. Il deviendra , « ditTertullien , un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune « langue : » tant il est vrai que tout meurt en lui , jusqu'à ces termes funèhres par lesquels on exprimait ses malheureux restes: Post totumignobilitatis elogiutn^ caduc œ in originem terrain, etcadaveris nomen; et de isto quoque nomine periturœ in nul lu m indc jam nomen, in omnis jam vocabuli mortem *.

Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? J'entre dans la vie pour en sortir bientôt, je viens me montrer comme les autres ; après il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser long-temps ce peu de matière qu'elle nous 'prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.

Cette recrue continuelle du genre humain , je veux dire les enfans qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule, et nous dire: Retirez- vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi comme nous en voyons passer d'autres devant nous , d'autres nous verront passer qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu ! encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant: on ne m'a envoyé que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Encore si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant; et vous savez, Chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous sépare. Maintenant nous en tenons un ; maintenant il périt, et avec lui nous péririons tous, si promptement et sans perdre temps nous n'en saisissions un autre semblable ; jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pour-

1 De resur. car., iv, p. 381.

rons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre; et alors nous tomberons tout à coup manque de soutien. O fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux de notre substance! In imagine pertransit homo *. Ah ! l'homme passe vraiment de même qu'une ombre, ou de même qu'une image en figure; et comme lui-même n'est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l'image du bien et non le bien même; aussi est-il: In imagine, sed et frustra conturbatur.

Que la place est petite que nous occupons en ce monde ! si petite certainement et si peu considérable que je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille : Vigilemus aliquando , an ipsum vigilare, qnod dicitur , somni sit perpetui portio 2. Je ne sais si ce que j'appelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plus excitée d'un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles , ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres. (Le même.)

Quelle partie de l'univers est le théâtre des changemens et l'empire de la mort.

N'en doutons pas , Chrétiens ; quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l'univers, qui est le théâtre des changemens et l'empire de la mort; bien plus, quoiqu'elle nous soit inhérente, et que nous la portions dans notre sein ; toutefois, au milieu de cette matière et à travers l'obscurité de nos connaissances qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes , nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste , et qui n'appréhende pas la corruption.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale, et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée, par son industrie, à lui donner des alimens plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins

1 Ps. xxxviii, 7. — » * Advm. Gmt.} lib, H, sub. init.

mêmes à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait sur perflu de vous raconter comme il sait ménager les élémens, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si 'utiles et si nécessaires. Quoi plus ! il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages: pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire , de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer, en théologiens, que Dieu ayant formé l'homme , dit l'oracle de l'Ecriture, pour être le chef de l'univers; d'une si noble institution, quoique changée par son crime , il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque, dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi , si je l'ose dire, il fouille partout hardiment, comme dans son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.

Pensez maintenant, messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée , selon le corps , aux insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'esprit de Dieu , un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance : non, non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque rare machine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. O homme, il t'a établi pour t'en servir; il a mis, pour ainsi dire, en tes mains toute la nature, pour l'appliquer à tes usages; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art; car qu'est-ce autre chose que l'art, sinon lembeilissemet de la nature? Tu peux ajouler quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate, ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi-même et dans quelque partie de ton être quelque art dérivé de ce premier art, quelques fécondes idées tirées de ces idées originales, en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet Esprit ouvrier qui a fait le monde? Que s'il est ainsi, Chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau-

OKS PRÉDlCVTfctJRS. 447

rayon, celte partie de nous-mêmes, de notre être, qui porte un earactèresi noble delà puissance divine qui la soutient, et qu'ainsi notre aine, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, na rien à craindre que de son Auteur?

Mais continuons, Chrétiens, une méditation si utile de l'image de Dieu en nous ; et voyons de quelie manière cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à ellemême ce qu'elle doit faire. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c'est ici notre faible ; et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces règles immuables des mœurs que la raison a posées. Quoi! cette ame plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache, qui languit, qui se désespère, qui n'est plus à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu qu'elle eût néanmoins sa félicité à part? qu'elle diit dire quelquefois hardiment , tous les sens, toutes les passions, et presque toute la nature criant à l'encontre : « Ce m'est un gain « de mourir * ; » et quelquefois : « Je me réjouis dans les afflictions2.» Ne faut-il pas , Chrétiens, quelle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir, pour oser assurer positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte, qu'il faul s'exposer même avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables, et à une mort assurée pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels ? pt n'est-ce pas une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage , de probité, de justice, ne pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait pour le bonheur du genre humain beaucoup moins de personnes qui les décrient tout-à-fait qu'il n'y en a qui les pratiquent parfaitement?

Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté : « Un «rayon de votre face, 6 Seigneur, s'est imprimé en nos âmes : » Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine^. C'est là que nous découvrons , comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans l'honnêteté et la vertu: c'est la première raison qui se montre à nous par son image; c'est la vérité elle-même qui nous parle , et qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a faits capables de trouver du bonheur, même dans la mort.

Tout cela n'est rien , Chrétiens, et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple:

» Philip., i, 21. — 8 Coloss., i, 24, — • 3 Ps., iv, 7.

sa vie, c'est de se connaître ; et parce que l'homme est son image , il veut aussi qu'il le connaisse. Etre éternel, immense, infini, exempt de toute matière, libre de toutes limites, dégagé de toute imperfection ; Chrétiens , quel est ce miracle? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avonsnous pu comprendre cette éternité? où avons-nous songé cette infinité? O éternité! ô infinité! dit saint Augustin , que nos sens ne soupçonnent seulement pas , par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Mais si nous sommes tout corps et tout matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur? et comment avons nous pu seulement inventer ce nom ?

Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu, et avec raison, que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons : notre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtiles et bien déliés , ne sentez-vous pas en même temps qu'il sort du fond de notre ame une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes , si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer? Si vous la pressez davantage et que vous lui demandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de l'ame : Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. Quelle force, quelle énergie , quelle secrète vertu sent en elle-même cette ame, pour se corriger, se démentir elle-même} et pour oser rejeter tout ce qu'elle pense ? Qui ne voit qu'il y a en elle un ressort caché qui n'agit pas encore de toute sa force, et lequel, quoiqu'il soit contraint, quoiqu'il n'ait pas son mouvement libre, fait bien voir, par une certaine vigueur, qu'il ne tient pas tout entier à la matière, et qu'il est comme attaché par sa pointe à quelque principe plus haut?

Il est vrai, Chrétiens, je le confesse; nous ne soutenons pas long-temps cette noble ardeur; ces belles idées s'épaississent bientôt , et l'ame se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses, elle a ses langueurs ; et, permettez-moi de le dire, car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossièretés incompréhensibles, qui, si elle n'est éclairée d'ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. C'est pourquoi les sages du monde voyant l'homme d'un côté si grand, de l'autre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire d'une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un Dieu, les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère , et qu'elle

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on fait ses délices; les autres, qu'elle l'expose comme une marâtre, et qu'elle en fait son rebut; et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport, et ainsi que, par une espèce de caprice, elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.

Vous jugez bien , messieurs, que ni les uns ni les autres n'ont donné au but , et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle; l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières; l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu'il a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature ellemême : je parle de la nature sensible. D'où vient donc une si étrange disproportion? Faut-il, Chrétiens, que je vous le dise? et ces masures mal assorties, avec ces fondemens si magnifiques, ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier ? Contemplez cet édifice, vous y verrez des marques d'une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. O Dieu! quel est ce mélange? J'ai peine à me reconnaître ; peu s'en faut que je ne m'écrie avec le Prophète : Hœccine est urbs perfecti decoris, gaudiumunwersœ terrée* ? Est-ce là cette Jérusalem ?« Est-ce là cette ville? est-ce là ce tem- « pie , l'honneur et la joie de toute la terre ? » Et moi je dis : Est-ce là cet homme fait à l'image de Dieu , le miracle de sa sagesse, et le chef-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même n'en doutez pas. D'où vient donc cette discordance? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son Créateur, et il s'est éloigné du plan; ainsi, contre la régularité du premier dessein , l'immortel et le corruptible , le spirituel et le charnel , l'Ange et la bête, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras'; la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Mais, hélas! que nous profite cette dignité? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n'en sommes pas moins accablés dessous ; notre ancienne immortalité ne sert qu'à nous rendre plus insupportable la tyrannie de la mort; et quoique nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend misé-

1 Thren., Il, 15.

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râbles, elles n'ont pas de quoi se vanter d'une éternité si onéreuse. Que dirons-nous, Chrétiens? que répondrons-nous à une plainte si pressante ? Jésus-Christ y répondra dans notre Evangile. Il vient voir le Lazare décédé, il vient visiter la nature humaine qui gémit sous l'empire de la mort : ah ! cette visite n'est pas sans cause ; c'est l'ouvrier même qui vient en personne pour reconnaître ce qui manque à son édifice; c'est qu'il a dessein de le réformer suivant son premier modèle : Secundum imaginent ejus qui creavit illum 1 : « Selon l'image de celui qui l'a créé. »

0 ame remplie de crimes, tu crains avec raison l'immortalité qui rendrait ta mort éternelle. Mais voici en la personne de Jésus- Christ « la résurrection et la vie': qui croit en lui ne meurt pas-;» qui croit en lui est déjà vivant d'une vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire; mais le corps est cependant toujours sujet à la mort. O ame, console-toi ; si ce divin architecte qui a entrepris de te réparer laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps , c'est qu'il veut te le rendre en meilleur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre : il entrera pour un peu de temps dans l'empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains si ce n'est la mortalité.

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption selon les raisonnemens de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus haut nos esprits, et croire, selon les principes du Christianisme, que ce qui engage la chair à la nécessité d'être corrompue, c'est qu'elle est un attrait au mal , une source de mauvais désirs, enfin une « chair de péché,» comme parle le saint Apôtre. Une telle chair doit être détruite , je dis même dans les élus; parce qu'en cet état de chair de péché , elle ne mérite pas d'être réunie à une ame bienheureuse ni d'entrer dans le royaume de Dieu : « La chair et le sang ne peu- « vent posséder le royaume de Dieu : » Caro et sanguis regnum Dei possidere non possunt 5. Il faut donc qu'elle change sa première forme afin d'être renouvelée, et qu'elle perde tout son premier être pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu'on néglige de réparer, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture; ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise, Dieu la laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier

1 Coloss., m, 10. -r s Joan., xi, 23, 26. — s jCor., Xv; 50.

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plan de sa création ; elle doit être réduite en poudre, parce qu'elle a servi au péché.

Ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau? c'est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole et ils ressusciteront comme le Lazare; ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu'ils ressusciteront pour ne mourir plus, et que la mort, dit le Saint-Esprit, sera noyée dans l'abîme pour ne paraître jamais : Et jyiors ultra non erit *.

Que crains-tu donc, ame chrétienne, dans les approches de la mort? peut-être qu'en voyant tomber ta maison tu appréhendes d'être sans retraite? mais écoute le divin Apôtre. « Nous savons, » nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais nous le savons très assurément et avec une entière certitude : « Que si cette maison de terre et de i boue dans laquelle nous habitons est détruite, nous avons une « autre maison qui nous est préparée au ciel 2. » O conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins! Il a dessein, dit excellemment saint Jean Chrysostôme, de réparer la maison qu'il nous a donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la renverse pour la refaire toute neuve, il est nécessaire que nous délogions; car que ferions-nous dans cette poudre, dans ce tumulte, dans cet embarras? Et lui-même nous offre son palais; il nous donne un appartement pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice. (Le même.)

La mort est un bien parce qu'elle nous affranchit du péché , et parce qu'elle a racheté"

le monde.

Mais on dit : « Il est écrit que Dieu n'a pas fait la mort 3 ; » a que *< la vie existait dans le Paradis , où était placé l'arbre de vie 4, » « et que la vie était la lumière de l'homme 5. » La mort est donc un mal, puisqu'elle est venue plus tard et comme par surprise : mais comment la mort serait-elle un mal, si, comme le disent les gentils, elle détruit tout sentiment, ou si, suivant l'Apôtre, « par « elle nous gagnons le Christ, avec lequel il vaut mieux être6? » Comment la mort est-elle un mal pour nous , si au delà de la mort il n'y* plus de sentiment. S'il n'y a plus de sentiment, il n'y a pas

» Ar>o*., \xi, 4 — MI Cor,, v, 1. — 3 Snp., i, 13, -* * Gen., u, 9. — s Joan., i, 4. — c Philip , i, 23.

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non plus de peine ou de douleur; car la douleur est un sentiment. Si on admet encore quelque sentiment après la mort, il faut admettre aussi une autre vie; il faut admettre que c'est lame qui subsiste et qui vit après la mort : mais si, après la mort, il existe encore une ame et une vie, le bien survit donc aussi, et la mort, au lieu de le détruire, l'augmente. L'arne, n'étant plus retenue par aucun des liens de la mort, agit avec plus de force, parce qu'elle agit par elle-même et sans être arrêtée par cette société forcée avec le corps, « qui est pour elle plus nuisible qu'utile x. » Quel mal resterait-il donc à craindre pour lame qui a veillé sur sa pureté et qui a pratiqué la vertu ? Que si elle ne l'a plus cette pureté, ce n'est pas la mort qui devient un mal, c'est la vie qui était un mal, parce qu'elle n'était pas ce que doit être la vie. Qu'est-ce, au fait, que cette vie, quand elle est remplie par le vice et le péché? Pourquoi donc accuser la mort, qui ne fait que supporter la peine qu'a méritée la vie, ou qui met fin aux douleurs et aux angoisses dont elle a été semée ? Ainsi , dans la mort, nous jouissons du repos qui lui est propre, ou nous souffrons d'un mal qui lui est étranger. Considérez ceci maintenant : si la vie est une charge, la mort en est l'affranchissement; si la vie est un supplice, la mort en est la réparation ; s'il y a un jugement après la mort, il y a donc aussi une nouvelle vie. Cette mort alors n'est-elle donc pas un bien? Si la vie en ce monde a été bonne, comment la mort ne serait-elle pas un bien, puisque là il n'y aura plus la crainte d'un jugement terrible? Mais si elle a été bonne cette vie, quelles sont les choses qui en ont fait le mérite? la vertu, les bonnes mœurs. Ce n'est donc pas dans ce qui tient à la liaison de l'arne avec le corps qu'elle a été bonne, mais parce que, à l'aide de la vertu, elle a repoussé tout ce qui est mauvais en elle, elle a acquis tout ce qu'il y aura ensuite de bon dans la mort, elle a été remplie plutôt de ce qui appartient à l'arne que de ce qui résulte de sa dégradante société avec le corps. Or, si la vie est bonne lorsqu'elle est comme une longue séparation de lame et du corps, si l'arne est d'autant meilleure qu'elle sait mieux s'élever et briser les liens qui l'attachent à ce corps, la mort est par elle-même un bien, puisque c'est elle qui affranchit entièrement l'arne de la servitude en la délivrant de la société de la chair. Donc de toutes manières la mort est un bien , et parce qu'elle sépare deux choses qui répugnent l'une à l'autre et fait cesser le combat/ et parce qu'elle offre un port

»■ 1 Sap., ix, 15.

à ceux qui, long-temps battus sur le vaste océan de cette vie, cherchent un abri pour se reposer en paix, et enfin parce que, n'ajoutant rien aux fautes des hommes, elle en conserve seulement le compte tel quelle l'a trouve, pour le représenter au jugement futur. Elle donne le repos, elle soustrait à la haine et à l'envie du monde, elle offre pour consolation l'attente d'un avenir.

Ajoutons à cela que c'est à tort qu'on voit et qu'on craint dans la mort la destruction et la fin de la nature : car il faut se rappeler que Dieu n'avait pas fait la mort, mais qu'après que l'homme fut tombé dans un abîme de fraude et d'impiété, la sentence divine le condamna, ordonnant « que la terre retournât à la terre *; » et nous comprendrons alors que la mort n'était que la fin du péché, puisque plus la vie eût été longue, plus le nombre des fautes eût été grand. Dieu a donc permis que la mort vînt se joindre à son ouvrage pour mettre un terme au péché; et ensuite, pour que la ciéature ne fût pas anéantie dans la mort , il a accordé la résurrection des corps, voulant que la mort fît cesser le péché, et que, par la résurrection , la nature de l'homme se perpétuât. Ainsi la mort est pour nous tous un passage; il faut l'entreprendre avec courage : « C'est le passage de la corruption à une éternelle pureté, « de la mortalité à l'immortalité, du trouble au repos 2. » Que le mot de mort ne nous effraie donc plus; songeons avec joie aux biens qui suivent cet heureux passage. Qu'est-ce, en effet, que la mort où tous les vi es viennent s'ensevelir, où commence une nouvelle vie pour toutes les vertus? C'est ce qui fait dire encore à un Prophète : « Que mon ame meure avec les aines des « justes ~>; » c'est-à-dire qu'elle soit ensevelie avec elles, afin que, dépouillée de ses vices, elle soit sanctifiée par la grâce de ces saints qui portent dans leur corps et dans leur ame la mortification de Jésus-Christ. Or, la mortification de Jésus-Christ est «la rémission « des péchés, l'abolition des crimes, l'oubli de l'erreur, la perception de toutes les grâces K »

Au reste, que peut-on faire de plus pour prouver que la mort est un bien , que de dire que c'est la mort qui a racheté le monde? (Saint Amerojse, Que la mort est un bien.)

Depuis que Jésus-Christ a goûlé la mort , nous ne devons plus la craindre. Pour nous rendre la mort moins amère, Jésus-Christ a bien 1 Gen., m, 19. — 2 I Cor , xv, 52. — 5 Num., xxvui, 10. — 4 II Cor., iv.

voulu la goûter lui-même, comme fait le médecin pour U breuvage qu'il présente au malade. Parce que les enfans d'Adam redoutent la mort, il a consenti à s'y soumettre, afin de nous en diminuer 1 horreur. Depuis Jésus-Christ, elle a changé de nature; elle n'est plus qu'un sommeil , qu'un échange de la vie présente dans une vie meilleure, que la séparation de l'ame d'avec le corps, pour y rentrer au jour de la résurrection. Je vous remercie donc, ô mon Sauveur, de nous avoir donné votre propre mort pour gage de notre immortalité, votre résurrection pour arrhes de celle qui nous est promise à nous-mêmes. C'est là l'espérance qui soutient et ranime les morts au fond de leurs tombeaux. Foyer inépuisable de lumière et de chaleur, que vos rayons percent l'obscurité de nos sépulcres; qu'ils réchauffent nos cendres; qu'ils rendent le mouvement et l'allégresse à nos ossemens desséchés ! Nous dormons dans la terre comme des semences jetées dans son sein. Vivifiées par vos rosées bienfaisantes, nous y germerons, pour être revêtus de feuilles nouvelles, et croître jusqu'au jour de la moisson. Nous attendons en silence le moment où voire voix toute-puissante commandera à notre poussière de se lever, pour renaître à une vie immortelle, et célébrer à jamais les louanges du Dieu Sauveur.

Cette vie est sitôt écoulée , voyez : quels avantages réels pouvez-vous lui promettre? Au contraire, que d'embarras! quelle diversité dans les conditions! que d'inconstance et de vicissitudes dans son cours! Autour de vous tout change, tout s'échappe, tout périt, excepté les œuvres de la foi , l'innocence et la sainteté des mœurs, seuls biens qui se manifesteront avec confiance à lous les yeux. Nos pères sont tombés avant nous sous les coups de la mort sans s'y être attendus. Que de travaux, que de tribulations , pour aboutir à ce terme commun ! On a vu mourir les rois et leurs royaumes avec eux, sans que tous les efforts de l'univers dompté par leurs armes pussent d'un seul moment retarder leur chute; sans que leurs trésors, ni toute leur puissance pussent les arracher au trépas. Pourtant que n'avaient-ils pas fait pour se rendre immortels? Ils ont bâti des villes, élevé des remparts, érigé des monumens qui nous étonnent. La mort s'est jouée de leurs espérances; elle a renversé leurs desseins ; elle a tout abattu avec eux dans la poussière du sépulcre.... La magnificence de leurs tombeaux ne fait que montrer avec plus d'éclat le néant des grandeurs humaines. Ils y sont entrés tout seuls ; et ces vastes constructions , ces tables opulentes, ces couches voluptueuses, où dormaient ces mêmes

hommes aujourd'hui gisans dans les cachots de la mort, ces richesses, acquises au prix du juste et de l'injuste, ne les ont point accompagnés au lieu de leur dernière demeure. Viendra le jour où le juste Juge nous appellera au pied de son tribunal. Le son de la .trompette, précurseur de l'avènement du Fils de l'Homme, retentira par tout l'univers pour l'ébranler jusque dans ses fondemens. Le soleil ne donnera plus sa lumière; la lune disparaîtra ; les astres interrompront leurs mouvemens réguliers , les cieux perdront leur brillante parure, tous les chefs-d'œuvre du génie et de l'industrie humaine seront anéantis ; les premières cités de l'univers ne seront plus qu'un amas de ruines dispersées à travers une immense solitude. Les justes , appelés à la jouissance du royaume céleste, y posséderont les immortelles délices du Paradis; les impies, condamnés aux supplices des Enfers, s'écrieront, dans les déchiremens de leur conscience: Vos jugemens sont justes, ô Seigneur, ô monarque suprême de toute la nature !

J'ai entendu la mort et le démon disputer entre eux à qui pouvait faire à l'homme le plus de mal. La mort faisait valoir la puissance où elle est de soumettre tous les mortels à sa domination ; le démon était fier de la facilité avec laquelle il se vante de les faire tomber, quand il lui plaît, dans les plus grands désordres, et dans les crimes les plus monstrueux.

Vous allez reconnaître, mes frères, si l'un et l'autre avaient raison de prétendre nous avoir vaincus ; ou plutôt si ce n'est pas eux qui ont eu toute l'humiliation de la défaite, sans avoir l'espérance de s'en relever jamais.

Le démon s'écriait donc: De quel droit, ô mort, insultes- tu aux justes comme à ceux qui ne le sont pas? Tous appartiennent également au Seigneur qui les a faits : ce n'est pas de toi, mais de lui seul qu'ils reçoivent l'ordre de quitter la vie.

La mort répliquait : Misérable séducteur ! tout homme est libre d'obéir ou d'échapper à tes manœuvres : personne ne l'est de se soustraire à mon empire.

Jésus-Christ a résolu le problème. Par l'immortalité, il a vaincu la mort; par la grâce de ses sacremens, il nous assure le prix de la victoire, en même temps que notr libertée nous en laisse le mérite. (Saint Ephrem.)

Péroraison.

Une considération non moins profonde s'élève encore dans mon

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esprit, à l'aspect des tombeaux. Je vois dans la mort l'exécutrice et l'image des sévères jugemens de Dieu, par l'égalité qu'elle établit entre tous les hommes. Pour elle, nulle distinction entre les rois et les sujets, les riches et les pauvres. De même que la justice divine ne fait aucune acception de personnes , dans la distribution des'peines et des récompenses; de même la mort ne met aucune différence entre les mortels. Le monarque est pour elle à l'égal du dernier des sujets ; enchaînés par les mêmes liens, traînés l'un et 1 autre dans le sépulcre pour n'en plus sortir. Ainsi la justice céleste l'a-t-elle ordonné pour corriger l'orgueilleuse insolence, en faisant voir aux grands de la terre qu'il leur convient peu de s'élever au dessus des petits, puisqu'ils ne sont pas moins qu'eux appelés à l'ignominie du tombeau. Comme ils ont commencé de même, ainsi finiront-ils de même. Le tombeau égale toutes les conditions. Morts, ensevelis de la même manière, ils ressusciteront de même tous à la fois, sans plus de distinction. Il n'y aura de différence que pour les œuvres, bonnes ou mauvaises. Il sera donné à chacun, en proportion de leurs mérites. C'est à vous à préparer, durant que vous êtes sur la terre, l'édifice que vous allez habiter après la mort. Voyageurs, qui ne sommes ici-bas que comme dans une hôtellerie, où nous séjournons précairement, c'est au jour de la consommation des siècles que l'on assignera à chacun de nous la maison que nous devons occuper en conséquence de nos œuvres. ( Le même. )

des prédicateurs. 4^7

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