‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 2)Chapitre 27 sur 34 · PLAX ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LA MORT · texte numérisé non relu

PLAX ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LA MORT

EXORDE

Quum appropwquarei Jcsusportœ civitaiis , ccce defunctus effercbatur, filius unicus

matris suœ.

Jésus étant allé près de la porte de la ville , il arriva qu'on portait en terre un mort, qui était le fils unique de sa mère. (Luc, xv, 12.)

Jamais mort fut-elle accompagnée de circonstances plus touchantes? c'est un fils unique, le seul successeur du nom, des titres , de la fortune de ses ancêtres , que la mort enlève à une mère veuve et désolée : elle le lui ravit dans la fleur de l'âge, et à l'entrée presque de la vie; en un temps où échappé aux accidens de l'enfance, et parvenu à ce premier degré de force et de raison qui commence l'homme, il paraissait le moins exposé aux surprises de la mort, et laissait enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accourent mêler leurs larmes à celles de cette mère désolée : assidus à ses côtés, ils cherchent à diminuer sa douleur, par la consolation de ces discours vagues et communs qu'une tristesse profonde n'écoute guère; ils entourent avec elle le triste cercueil; ils parent les ohsèques de leur deuil et de leur présence : l'appareil de cette pompe funèbre est pour eux un spectacle; mais est-il une instruction? ils en sont frappés, attendris; mais en sontils moins attachés à la vie ? et le souvenir de cette mort ne vat-il pas périr dans leur esprit, avec le bruit et la décoration des funérailles ?

A de semblables exemples, mes frères, nous apportons tous les jours les mêmes dispositions. Les sentimens qu'une mort inopinée réveille dans nos cœurs sont des sentimens dune journée, comme si la mort elle-même devait être l'affaire d'un jour. On s'épuise en vaines réflexions sur l'inconstance des choses humaines; mais l'objet qui nous frappait, une fois disparu, le cœur redevenu tranquille se trouve le même. Nos projets, nos soins, nos attachemens pour la terre, ne sont pas moins vifs que si nous travaillions pour des an-

nées éternelles : et au sortir d'un spectacle lugubre, où l'on a vu quelquefois la naissance, la jeunesse, les titres, la réputation fondre tout d'un coup, et se perdre pour toujours dans le tombeau, on rentre dans le monde, plus occupé, plus empressé que jamais de tous ces vains objets dont on vient de voir de ses propres yeux et toucher presque de ses mains le néant et la poussière.

Cherchons donc aujourd'hui les raisons [d'un égarement si déplorable. D'où vient que les hommes s'occupent si peu de la mort, et que cette pensée fait sur eux des impressions si peu durables? Le voici : l'incertitude de la mort nous amuse, et en éloigne le souvenir de notre esprit ; la certitude delà mort nous effraie, et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image : ce qu'elle a d'incertain nous endort et nous rassure ; ce qu'elle a de terrible et de certain nous en fait craindre la pensée. Or, je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers, et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine; vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre : la mort est certaine; vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue. Pensez à la mort, parce que vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la mort, parce qu'elle doit arriver: c'est le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave, Maria (Massillon, Sur la Mort.)

La mort est incertaine, on est donc téméraire de ne pas s'en occuper.

Le premier pas que l'homme fait dans la vie est aussi le premier qui l'approche du tombeau : dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrêt de mort lui est prononcé; et comme si c'était pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive, pour mériter de mourir. Ce n'était point là notre première destinée: l'Auteur de notre être avait d'abord animé notre boue d'un souffle d'immortalité : il avait mis en nous un germe de vie, que la révolution des temps et des années n'aurait ni affaibli, ni éteint : son ouvrage était concerté avec tant d'ordre qu'il eût pu défier la durée des siècles , et que rien d'étranger n'en eût pu jamais dissoudre ni altérerj même l'harmonie. Le péché seul sécha ce germe divin, renversa cet ordre heureux, arma toutes les créatures contre l'homme ; et Adam devint mortel, dès qu'il devint pécheur : C est par le péché, dit l'Apôtre, que le péché est entré dans le monde* . v .w ^

1 Rom., v, 12.

Nous la portons donc tous, en naissant, dans le sein : il semble que nous avons sucé dans les entrailles de nos mères un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins ; mais qui finit toujours par le trépas. Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avance d'un pas vers le tombeau; le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit ; les alimens nous corrompent , les remèdes nous affaiblissent; ce feu spirituel qui nous anime au dedans nous consume, et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situation , quelle image devrait être plus familière à l'homme que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peutil voir que ce triste objet ? et le plus ou le moins que nous avons à vivre fait-il une différence assez grande pour nous regarder comme immortels sur la terre ?

Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale : les uns voient croître en paix, jusqu'à l'âge le plus reculé, le nombre de leurs années, et, héritiers des bénédictions de l'ancien temps, ils meurent pleins de jours, au milieu d'une nombreuse postérité; les autres, arrêtés dès le milieu de leur course, voient comme le roi Ezéchias , les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchant en vain, comme lui, le reste de leurs années *; enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir, et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore et celui qui les voit sécher et disparaître. Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort , parce que nous ne savons où la placer dans les différens âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme, du moins, sûr et inévitable: le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances , fait que nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus , qui ne porte sur rien du tout ;

1 Is., xxxviii, 10.

46o NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

de sorte tjiie l'incertitude , qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.

Or, je dis d'abord, mes frères, que, de toutes les dispositions c'est ici la plus téméraire et la moins censée ; j'en appelle à vousmêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années? Quoi! parce qu'on peut vous redemander votre ame à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre ? Parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire? Et dans quelle autre affaire que celle du salut l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence ? La conduite de ce serviteur de l'Evangile, qui, sous prétexte que son maître tardait de venir, et qu'il ignorait l'heure de son arrivée , usait de ses biens, comme n'en devant plus rendre compte, vous paraît-elle fort prudente? De quels autres motifs Jésus-Christ s'est-il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse? et qu'y a-t-il dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance que l'incertitude de ce dernier jour?

Ah! mes frères, si l'heure était marquée à chacun de nous; si le royaume de Dieu venait avec observation ; si en naissant nous portions écrit sur notre front le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue fixe et certain , quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles : nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous ; cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûterait de tout, nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune indifférente, le monde entier à charge et ennuyeux; ce moment terrible, que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets; et notre vie, ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus, ne serait qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages , mes frères ? La mort , vue de loin, à un point sûr et marqué, nous effraierait, nous détacherait du monde et de nous-mêmes , nous rappellerait à Dieu , nous occuperait sans cesse; et cette même mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant ; et cette mort qui doit nous surprendre, qui doit venir quand nous y penserons le moins; et cette mort qui est peut-être à la porte, nous laisse

DBS PRÉDICATEURS. £6l

tranquilles! que dis-je? nous laisse toutes nos passions, tous nos attachemens criminels, toute notre vivacité pour le monde, pour les plaisirs, pour la fortune! et par* e qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui, nous vivons comme si nos années devaient être éternelles!

Remarquez en effet , mes frères , que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, ou du moins d'occuper un homme sage , et qui fait quelque usage de la raison. Premièrement, la surprise de ce dernier jour, que vous avez à craindre, n'est pas un de ces accidens rares, uniques, qui ne tombent que sur quelques malheureux , et qu'il est plus prudent de mépriser que de prévoir. Il ne s'agit pas ici, pour que la mort vous surprenne, que la foudre tombe sur vous , que vous soyez ensevelis sous les ruines de vos palais, qu'un naufrage vous engloutisse sous les eaux; ni de tant d'autres malheurs, que leur singularité rend plus terribles, et cependant moins appréhendés : c'est un malheur familier; il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples ; presque tous les hommes sont surpris de la mort; tous l'ont vue approcher, lorsqu'ils la croyaient encore loin; tous se disaient à eux-mêmes, comme l'insensé de l'Evangile : Mon ame, reposez-vous , vous avez du bien pour plusieurs années *. Ainsi sont morts vos proches, vos amis, tous ceux presque que vous avez vus mourir; tous vous ont laissés vous-mêmes étonnés de la promptitude de leur mort : vous en avez cherché des raisons dans l'imprudence du malade, dans l'ignorance de l'art, dans le choix des remèdes; mais la meilleure et la seule, c'est que le jour du Seigneur nous surprend toujours. La terre est comme un vaste champ de bataille où l'on est tous les jours aux prises avec l'ennemi : vous en êtes sortis heureusement aujourd'hui; mais vous y avez vu périr des gens qui se promettaient d'en sortir comme vous : il faudra demain rentrer en lice; qui vous a dit que le sort, si bizarre pour les autres, sera toujours constamment heureux pour vous seul ? et puisqu'enfin vous devez y périr, êtes-vous raisonnable d'y bâtir une demeure stable et permanente , sur le lieu même destiné peut-être à vous servir de sépulture? Mettez-vous d ns telle situation qu'il vous plaira, il n'est point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier, et qui ne l'ait été à vos yeux de quelques uns de vos frères : point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau; et Hérode

1 Luc, xn, 19.

est frappé au milieu des applaudissemens insense's de son peuple : point de jour solennel qui ne puisse finir par votre pompe funèbre; et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avait choisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais : point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort; et Balthazar expire autour d'une table somptueuse : point de sommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel; et Holopherne, au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces, expire sous le glaive d'une simple femme d'Israël : point de crime qui ne puisse finir vos crimes; et Zambri trouve une mort infâme dans les tentes mêmes des filles de Madian : point de maladie qui ne puisse être le terme fatal de vos jours; et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'attente des malades, et tourner tout d'un coup à la mort: en un mot, représentez-vous dans quelque circonstance de votre vie où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrez-vous compter ceux qui y ont été surpris; et rien ne peut vous garantir que vous ne le serez pas vous-mêmes. Vous le dites ; vous en convenez; et cet aveu si terrible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution, qui puisse vous mettre à couvert du péril.

Secondement, si cette incertitude ne roulait que sur l'heure, sur le lieu , ou sur le genre de votre mort , elle ne paraîtrait pas si affreuse; car enfin, qu'importe au Chrétien , dit saint Augustin , de mourir au milieu de ses proches, ou dans des contrées étrangères; dans le lit de sa douleur, ou dans le sein des ondes, pourvu qu'il meure dans la piété et dans la justice? Mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur, ou dans votre péché; c'est que vous ignorez ce que vous serez dans cette autre terre, où les conditions ne changeront plus; entre les mains de qui tombera votre ame, seule, étrangère, tremblante, au sortir du corps; si elle sera environnée de lumière, et portée au pied du trône sur les ailes des esprits bienheureux, ou enveloppée d'un nuage affreux, et précipitée dans les abîmes : vous êtes entre ces deux extrémités ; vous ne savez àjaquelle des deux vous appartiendrez: la mort seule vous découvrira ce secret; et , dans cette incertitude , vous êtes tranquilles ! et vous la laissez venir indolemment , comme si elle ne devait décider de rien pour vous! Ah! mes frères, si tout devait finir avec nous, l'impie aurait encore tort de-dire : Repensons point à la lin de notre vie; mangeons et buvons, nous mourrons demain : plus il trouverait

de douceur à vivre, plus il aurait raison de craindre la mort," qui ne serait pour lui cependant qu'une cessation entière de son être. Mais nous , à qui la loi découvre, au delà, des peines ou des récompenses éternelles; nous qui devons arriver à la mort incertains sur cette terrible alternative, n'y a-t-il pas de la folie, que dis-je ? de la fureur en ne tenant pas, à la vérité, le même discours que l'impie : Mangeons et buvons, nous mourrons demain ; mais de vivre comme si nous pensions comme lui? Eh! pouvons-nous être un seul instant sans nous occuper de ce moment décisif, et sans adoucir, par les précautions de la foi, ce que cette incertitude peut jeter de trouble et de frayeur dans une ame qui n'a pas encore renoncé à ses espérances éternelles ?

Troisièmement, dans toutes les autres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous le même péril peut nous rassurer; ou des ressources, dont nous pouvons nous flatter, nous laissent plus tranquilles, ou enfin, tout au pire, la surprise n'est qu'une instruction qui nous apprend, à nos dépens, à être une autre fois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit, mes frères, le nombre de ceux qui courent le même risque que nous ne diminue rien au nôtre : toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort sont d'ordinaire des illusions , et la religion elle-même qui les fournit n'en espère presque rien : enfin la surprise est sans retour; nous ne mourons qu'une fois; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une autre occasion. Notre malheur nous détrompe, il est vrai; mais ces nouvelles lumières qui dissipent notre erreur, devenues inutiles par l'immutabilité de notre état, ne sont plus que des lumières cruelles qui vont nous déchirer éternellement , et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice, plutôt que des réflexions sages qui puissent nous conduire au repentir.

Sur quoi pouvez-vous donc justifier cet oubli profond et incompréhensible, dans lequel vous vivez de votre dernier jour? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années? La jeunesse? mais le fils de la veuve de Naïm était jeune : la mort respecte-t-elle les âges et les rangs? La jeunesse? mais c'est justement ce qui me ferait craindre pour vous des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes , des passions outrées, les excès de la table, les mouvemens de l'ambition, les dangers de la guerre , les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance. JN 'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course? Adonias eût vieilli s'il n'eût été voluptueux ; Absalon , s'il eût été libre

/f6'4 NOUVP.Lf.Ii BIBI/IOTKKQUR

d'ambition; le fils du roi de Sichem, s'il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas, si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse? mais faut-il renouvelerici la douleur de la nation, et redoubler les larmes qui coulent encore? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore et qui saignera long-temps, dans le cœur du grand prince qui nous écoute? Une jeune princesse, les délices de la cour; un jeune prince, l'espérance de l'état; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse etdesvœux publics, la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œil ? et cet auguste palais , rempli , il y a peu de jours, de tant de gloire, de majesté, de magnificence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours une maison de deuil et de tristesse? La jeunesse? que la France serait heureuse si Ton eût pu compter sur cette ressource! Hélas! c'est la saison des périls, et recueil le plus ordinaire de la vie.

Sur quoi vous rassurez-vous donc encore ? sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint: il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau,- si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas! mes frères, ce qui doit finir peut-il vous paraître long? regardez derrière vous; où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit: vous rêvez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste. Tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer. Quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel: tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instans fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers , toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événemens qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir eu un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de place, les traités glorieux, les magnificences, les événemens pompeux des premières années de ce règne; vous y touchez encore: vous en avez été la

DES PRÉDlGAThUHS. 4^5

plupart, non seulement spectateurs; mais vous en avez partagé les périls et la gloire: ils passeront dans nos annales Jusqu'à nos derniers neveux; mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efïace même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire? croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés ? Les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparaissent, elles nous échappent en un instant; et nous n'aurons pas tourné la tête que nous nous trouverons , comme par un enchantement , au terme fatal qui nous paraît encore si loin et ne devait jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs; ce sont de nouveaux événemens, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros dans la vertu comme dans le vice qui font le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques; un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçus, sur les débris du premier ; tout passe avec vous et comme vous; une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent; la figure du monde passe sans cesse; les morts et les vivans se remplacent et se succèdent continuellement ; rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint; Dieu seul demeure toujours le même; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux ; et il voit avec indignation de faibles mortels , emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant ; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber, au sortir .de là, entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant parmi nous les sages? dit l'Apôtre; et un homme, fût-il capable de gouverner l'univers, peut-il mériter ce nom, dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être ? (Le même.)

II faut veiller, puisque l'heure de la mort est incertaine.

Il y a dans l'homme une curiosité naturelle qui le porte à s'enfoncer dans les ténèbres de l'avenir: habitude qui tient au défaut de réflexion et à letat d'imperfection où nous sommes ici-bas. t. v. 3o

/J66 NOUVELLE BIBLIOTHÈQDB

Enfans, qui pressons de questions nos maîtres et nos parens, qui les étourdissons de ces paroles : Quand arrivera telle ou telle chose ? c'est là le produit de la mollesse où Ton vit, et du manque d'occupations graves. Cette curiosité, avide de dérober à l'avenir ses secrets, s'exerce particulièrement sur la question de la fin du monde. Comment, hélas ! échapperions-nous à cette faiblesse? Les saints eux-mêmes ne savent pas toujours s'en défendre. Les Apôtres demandaient bien à Jésus-Christ, avant sa Passion : « Quand ces « choses arriveront-elles? Quels signes annonceront votre avéne- « ment et la consommation du siècle l ? » Encore, après sa résurrection, ils lui disaient: «Seigneur, dites-nous si c'est dans ce « temps que vous rétablirez le royaume d'Israël2. «Mais après qu'ils eurent reçu le Saint-Esprit, non seulement il n'y eut plus de leur part de questions semblables, plus de ces indiscrètes curiosités ; mais on les voit déployer leur autorité contre ceux qui se les permettaient. Saint Paul, entre autres, les combat par cet avertissement donné aux Thessaloniciens: « Pour les temps et les momens « auxquels le Fils de Dieu viendra, il n'est pas besoin, mes frères, que « nous vous en écrivions"*».» Pourquoi n'est-ce pas nécessaire? Parce que toute recherche à ce sujet serait en pure perte. Car enfin, dites-moi , qu'y gagneriez-vous ? Supposons que le monde finira dans vingt, trente ou cent ans ; plus tôt ou plus tard, que nous importe ? Pour qui meurt , c'est la fin du monde. N'avez-vous pas assez de quoi vous occuper de votre propre fin , sans vous tourmenter à vouloir pénétrer le secret de l'univers? Mais voila ce qui arrive dans mille circonstances ; on ne songe pas à sa propre cause; on s'embarrasse de soins étrangers : on fait la censure des autres. Un tel est un débauché, celui-ci un adultère, celui-là un spoliateur du bien d'autrui , cet autre a commis un acte de violence. Eh î que ne vous mêlez-vous plutôt de ce qui vous regarde? Ainsi l'on veut savoir comment les autres finiront : on oublie comment l'on finira soimême. Quel rapport y a-t-il entre vous et la fin du inonde ? Songez seulement à vous bien préparer à la vôtre, et vous n'aurez rien à redouter de celle-là. Qu'elle doive arriver bientôt ou quelle doive se faire attendre encore long-temps, que vous importe ? Si Jésus-Christ n'en a point révélé l'époque , c'est qu'il nous était indifférent de le savoir. Tout ce qu'il en dit à ses Apôtres, c'est que « ce n'était pas à eux à savoir le temps et les momens que le Père a mis en sa disposition 4. Saint Pierre, lorsqu'il fut le

»Maiih.,xxiv, 5. — *Act., î, 6. — 5 I Thess., v, i. — * Act.,17.

DES PRÉDICATEURS. /\6j

premier des Apôtres , n'en sut pas davantage. Ils avaient demandé plus qu'il ne leur appartenait de connaître : en se refusant à leur curiosité, Jésus-Christ refusait à l'avance celle des infidèles. Ce qu'il importe de savoir, c'est que le monde, à qui le paganisme, dans son aveuglement, donne le privilège de la Divinité, celui d'être immortel, mourra. Quand? question infidèle; vous le diriez à l'infidèle; incrédule sur un point, il ne vous croira pas davantage sur l'autre. « Quant à vous , écrivait saint Paul aux « Chrétiens de Thessalonique, vous savez bien que le jour du « Seigneur viendra, comme un voleur qui survient la nuit x. » Non pas seulement ce grand jour où tout s'anéantira , mais celui où vous mourrez; car il en sera du jour de votre mort comme de celui de la dernière consommation : ressemblance parfaite entre l'un et l'autre. Ce que l'un fait en détail, l'autre le fera pour l'universalité des êtres. Le temps de la consommation dure depuis Adam , auquel il a commencé, pour s'achever à ce jour fatal , qui déjà s'exécute sous nos yeux dans la personne de tous ces morts que nous voyons journellement disparaître du milieu de nous, pour aller attendre ce dernier des jours, avant lequel personne ne ressuscitera.

Maintenant , quelle est la raison pourquoi Dieu nous a dérobé la connaissance ; pourquoi il nous avertit qu'il viendra nous surprendre comme le voleur de nuit : à la bonne heure, voilà une curiosité légitime, et à laquelle je vais satisfaire. Quel homme, s'il savait le jour où il mourra, ferait de la vertu l'exercice continuel de toute sa vie ? Pas un. On croirait pouvoir impunément s'abandonner à tous les désordres, sauf le jour venu, où l'on penserait à se faire baptiser, ( à se convertir). Aujourd'hui que l'ignorance où nous sommes de l'instant de la mort devrait la faire appréhender à tous les instans de la vie, on n'y pense pas, on se jette à corps perdu dans le péché, et l'on renvoie le baptême à son dernier soupir. Que serait-ce si l'on péchait avec la certitude de n'avoir rien à redouter? Combien en voit-on mourir tous les jours sans avoir pu recevoir le baptême, parce qu'ils avaient compté faussement sur le temps nécessaire pour s'y préparer! Et cette expérience ne corrige personne. Si l'on n'avait pas cette crainte que l'on peut mourir au moment où l'on s'y attendra le moins, penserait-on à se combattre soi-même, à vivre dans la pratique du bien? Non.

iThess., v, 2, 4.

/|68 ffOUVKLLE BIBLIOTHÈQUE

Un ressort qui agit puissamment sur tel J'entre nous, c'est la crainte de la mort et l'amour de la vie. Mais si on ne l'avait pas, si on connaissait à point nommé le jour de sa mort ; si, par exemple, l'on savait que l'on mourra demain, qui empêcherait qu'aujourd'hui on ne se livrât aux plus criminels excès ? Quel frein arrêterait le fer du meurtrier? Quelle ardeur, quel plaisir à se venger de son ennemi! Le scélérat qui s'attend à mourir demain , et qui , par conséquent, ne tient plus compte de la vie, n'a plus rien à ménager: jet le trône lui-même ne met pas à l'abri des fureurs d'un désespéré. Quel risque peut craindre celui qui est assuré qu'il n'a plus rien à perdre? Mourir pour mourir, du moins vaut-il mieux auparavant se satisfaire.

Donnez cette certitude à des hommes qui tiennent à la vie et aux choses de ce monde : vous les plongez dans un abîme de maux, vous les consumez d'inquiétude. Allez dire à un jeune homme qu'il n'atteindra pas la vieillesse; qu'il en soit bien persuadé, et cette brillante ardeur se flétrit et s'abat tout entière dans l'attente de son dernier moment.

Mais où serait encore le mérite et la récompense de la vertu? Une fois pénétré de la certitude que l'on mourra dans un temps précis, et point auparavant, quoi qu'il puisse arriver, le beau mérite, dites-moi, de braver les dangers quand il n'y en a pas; de s'exposer à la mort quand on est parfaitement sûr qu'elle ne vous atteindra pas! Par exemple, qu'Abraham n'eût obéi à l'ordre du Seigneur d'amener son fils Isaac au lieu du sacrifice qu'avec la certitude de n'être pas obligé de l'immoler, où serait la gloire de son sacrifice? Qu'un saint Paul n'eût entrepris de si périlleux travaux qu'avec la prescience qu'il échapperait à tous les périls, où serait son mérite? A pareil prix le plus lâche des hommes verra sans pâlir la flamme du bûcher. Les trois enfans de la fournaise disaient bien àNabuchodonosor : «Il y a dans le ciel un Dieu qui « nous délivrera de vos mains, et nous sauvera de ces feux dévo- « rans *.» Mais ils ajoutaient : « Que s'il ne le juge pas à propos, nous « ne laissons pas de vous déclarer, ô prince , que nous n'adorerons « point vos dieux ni votre statue. » Bien loin de nous plaindre de notre ignorance à cet égard, nous devons en remercier la bonté divine, qui a attaché tant de biens à celte ignorance même. Ce qu'il nous suffit de savoir, c'est que le jour du Seigneur viendra comme un voleur, durant la nuit, pour éviter de nous jeter

1 P-n-, ni, 17.

dans le mal, de nous laisser aller à la négligence, et de nous rendre indignes des récompenses qui nous sont promises. « Voilà, « dit l' Apôtre, ce que vous savez, et à n'en pouvoir douter1.» Pourquoi de nouvelles questions, si vous en êtes bien convaincus, et qui ne vous mèneraient à rien? La conséquence, c'est Jésus-Christ qui vous la donne; la voici : Puisque l'avenir est incertain, « veil- « lez, veillez, nous dit-il, parce que vous ne savez à quelle heure « le voleur viendra- . (Saint Chrysostôme 3.)

L'incertitude de l'heure de la mort fait éviter le pécké.

L'aspect des tombeaux nous ramène efficacement à la modestie et à la sagesse, il réveille la tiédeur, il redouble la piété, et l'excite à des précautions plus sévères, il console de la pauvreté, prévient et corrige l'orgueil qui s'attache à l'opulence. Peut-on porter sur les tombeaux une vue attentive , sans penser, malgré soi-même, que l'on mourra , qu'il n'y a rien dans ce monde dé permanent , pas plus dans la mauvaise que dans la bonne fortune ? et lorsque l'on est bien pénétré du sentiment de cette vérité , le péché n'a plus guère d'accès dans le cœur. De là ce précepte du Sage : « Dans « toutes vos paroles, souvenez-vous de votre dernière fin, et vous « ne pécherez jamais *.; » et cet autre qui revient à celui-ci: « Dis- « posez vos œuvres pour votre sortie , et préparez-vous pour le « voyage 5 » hors de la vie. La pensée habituelle de l'incertitude de la mort entretient l'ame dans une défiance salutaire qui l'empêche également de s'enivrer par la prospérité et de s'abattre par les disgrâces. Tout cela dure si peu! Vous avez commencé la journée : êtes-vous sûr de la finir? Ce n'est pas dans le tourbillon des villes que ces réflexions viendront se présenter *à votre esprit: sortez de cette bruyante enceinte; allez voir les tombeaux, et, au milieu de ce peuple de morts, votre esprit s'élèvera sans effort au dessus des misérables affections de la terre; il prendra un essor sublime vers la patrie où l'on ne meurt pas ; il s'occupera de s'approvisionner pour le voyage. Tout ce que vous laissez icibas est perdu pour vous sans ressource, il reste à l'hôtellerie, vous ne retrouverez au terme du voyage que ce que vous aurez envoyé devant.

La vie présente est un voyage où il n'y a rien de stable: nous

1 I Tira., v, 2. — J Matth., xxiv, 42. — 3 Hom. ix, in ad Thess. — * Eccli., vu, 40. — 5 ProY., xxiv, 27.

ne faisons que passer au travers de ses maux et de ses biens. (Le

MEME

Brièveté de la vie et néant de l'homme.

C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui vous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfant qui est encore à naître , où il ne sera rien. Si long-temps qu'on soit au monde, y serait-on mille ans , il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais: cette différence est bien petite, puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'ai été, et où peu m'importera combien de temps j'ai été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir ; je viens faire mon personnage , je viens me montrer comme les autres; après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle; tous enfin viendront se confondre dans le néant. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne 'serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! Je ne suis rien , ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre , encore n'avait-on que faire de moi ; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée , quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois n'est qu'un vain simulacre: Prœterit figura hujus mundi *.

Ma carrière est. de quatre-vingts ans tout au plus ; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer! par combien ci e maladies, etc ! à quoi tient il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois? J'ai échappé la mort à telle et telle rencontre ; c'est mal parler, j'ai échappé la mort. J'ai évité ce péril, mais non pas la mort; la mort nous dresse diverses embûches : si nous échappons l'une, nous tombons en une autre; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois

« I Cor., vu, 31.

DES PREDICATEURS. 4?*

un arbre battu des vents; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus, les autres moins; que s'il y en a qui échappent de L'orage, toujours l'hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber ; ou comme dans une grande tempête les uns sont soudainement suffoqués , les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues, et lorsqu'ils croient avoir évité tous les périls, après avoir duré long-temps, un flot les pousse contre un écueil et les brise. Il en est de même : le grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques uns passent jusqu'au bout; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course; leur vie s'éteint d'elle-même , comme une chandelle qui a consumé sa matière.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans , combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? le sommeil est plus semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore? voyons à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur ? mais combien ce temps estil clair-semé dans ma vie? c'est comme des clous attachés à une longue muraille , dans quelques distances ; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main. Si j ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc., de ma vie, que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelques contentemens ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il? Mais ces contentemens , les ai-je eus tous ensemble, les ai-je eus autrement que par parcelles ? mais les ai-je eus sans inquiétude? et s'il y a de l'inquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime ou à celui que je ne compte pas ? et ne les ayant pas eus à la fois, les ai-je du moins eus tout de suite ? l'inquiétude na-t-elle pas toujours divisé deux contentemens? ne s'est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il des plaisirs licites? un souvenir inutile: des illicites? un regret, une obligation à lEnfer ou à la pénitence, etc.

Ah! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps! nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre : ils se passent les uns après les'autres ; les uns après les autres je les joins , tâchant de m'assu-

rer; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c'est que de ma vie; et ce qui est épouvantable, c'est que cela passe à mon égard; devant Dieu, cela demeure, ces choses me regardent. Ce qui est à moi, la possession en dépend du temps, parce que j'en dépends moi-même; mais elles sont à Dieu devant moi, elles dépendent de Dieu devant que du temps le temps ne les peut retirer de son empire, il est au dessus du temps : à son égard cela demeure, cela entre dans ses trésors. Ce que j'y aurai mis, je le trouverai : ce que je sais dans le temps, passe par le temps, est compris et est sous l'éternité et aboutit à l'éternité. Je ne jouis des momens de ce plaisir, il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire , ils sont passés, je n'y songerai plus : ils sont passés, oui pour moi, mais à Dieu, non, il m'en demandera compte.

Eh bien! mon ame, est-ce donc si grande chose que cette vie? et si cette vie est si peu de chose parce qu'elle passe , qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment? cela vaut-il bien la peine de se damner? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peines, d'avoir tant de vanité? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur en votre présence de penser tous les jours , au moins en me couchant et en me levant , à la mort. En cette pensée, j'ai peu de temps, j'ai beaucoup de chemin à faire, peut-être en ai -je encore moins que je ne pense; je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordre à mes affaires, à ma confession, à mes exercices avec grande exactitude , grand courage , grande diligence; pensant, non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure. (Bosstjet, Sur la Brièveté de la vie.)

La mort est certaine, on est donc insensé d'en craindre le souvenir.

L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bassesse; tout ce qui le rappelle à son origine le rappelle en même temps à sa fin , blesse son orgueil, intéresse l'amour de son être, attaque par le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir, disparaître à tout ce qui nous environne; entrer dans les abîmes de l'éternité; devenir cadavre, la pâture des vers , l'horreur des hommes , le dépôt hideux d'un tombeau ; ce spectacle tout seul soulève tous les sens, trouble la raison, noircit l'imagination , empoisonne toute la douceur de la vie :

on n'ose fixer ses regards sur une image si affreuse : nous éloignons cette pensée, comme la plus triste et la plus amère de toutes; tout ce qui nous en rappelle le souvenir, nous le craignons, nous le fuyons, comme s'il devait hâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse, nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies; on prend soin de déroher à nos regards les lieux qu'elles habitaient, les peintures où leurs traits sont encore vivans, tout ce qui pourrait réveiller en nous avec leur idée, celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que dirai-je? nous craignons les récits lugubres; nous poussons ïà-déssus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages sinistres de notre mort, dans les rêveries d'un songe, dans le chant nocturne d'un oiseau, dans un nombre fortuit de convives , dans des événemens encore plus ridicules : nous croyons la voir partout, et c'est pour cela même que nous tâchons de la perdre de vue.

Or, mes frères, ces frayeurs excessives étaient pardonnables à des païens, pour qui la mort était le plus grand des malheurs, puisqu'ils n'attendaient rien au delà du tombeau, et que, vivant sans espérance, ils mouraient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des Chrétiens, et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.

Car, en premier lieu, je veux que vous ayez raison de craindre cette dernière heure; mais comme elle est certaine, je ne comprends pas que, parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir : il me 'semble, au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacés est affreux, plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi ! plus le péril vous frappe et vous épouvante , plus il vous rendrait indolens et inappliqués? les terreurs outrées de votre imagination vous guériraient de cette crainte sage même qui opère le salut? et, parce que vous craignez trop , vous ne penseriez à rien? Mais quel est l'homme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? quoi! s'il fallait marcher par un sentier étroit et escarpé, entouré de toutes parts de précipices , ordonneriez-vous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de l'abîme ne vous fît tourner la tête ? Ah! mon cher auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos pieds, cet objet affreux vous alarme, et au lieu de prendre dans la sagesse de la religion toutes les précautions qu elle vous

offre pour ne pas tomber inopinément dans ce gouffre, vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir ; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idée de votre esprit ; et, semblable à ces victimes infortunées du paganisme, vous courez au bûcber les yeux bandés, couronné de fleurs, environné de danses et de cris de joie, pour ne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit, et de peur de voir l'autel, c'est-à-dire le lit de la mort, où vous allez à l'instant être immolé.

De plus, si, en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse. Mais pensez-y, ou n'y pensez pas, la mort avance toujours; chaque effort que vous faites pour en éloigner le souvenir vous rapproche d'elle; et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? Diminuez-vous le danger? vous l'augmentez; vous vous rendez la surprise inévitable. Adoucissez-vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant ? ah ! vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible! Si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit faible et timide s'y accoutumerait insensiblement; vous pourriez peu à peu y fixer vos regards, et l'envisager sans trouble, ou du moins avec résignation au lit de la mort : elle ne serait plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne : la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.

Mais d'ailleurs, quand cette pensée vous troublerait, ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient? N'êtes- vous sur la terre que pour y vivre dans un calme indolent, et ne vous y occuper que d'images douces et riantes? On en perdrait la raison, dites-vous , si l'on y pensait tout de bon. On en perdrait la raison ! mais tant dames fidèles, qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions, et qui font du souvenir de cette dernière heure le frein de leurs passions , et le plus puissant motif de leur fidélité; mais tant d'illustres pénitens, qui s'enfermaient tout vivans dans des tombeaux pour ne pas perdre de vue l'image de la mort; mais les saints, qui mouraient tous les jours, comme l'Apôtre, pour ne pas mourir éternellement , en ont-ils perdu la raison ? Vous en perdriez la raison! c'est-à-dire vous regarderiez le monde comme un exil; les plaisirs, comme une ivresse; le péché, comme le plus grand des malheurs; les places, les honneurs, la faveur, la fortune, comme des songes; le salut, comme la grande et unique affaire : est-ce là perdre la raison ? Heureuse folie ! et que n'êtes-

vous dès aujourd'hui du nombre de ces sages insensés! Vous en perdriez la raison! oui, cette raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, insensée, qui vous séduit; oui, cette raison corrompue, qui obscurcit la foi, qui autorise les passions, qui nous fait préférer le temps à l'éternité , prendre l'ombre pour la vérité , et qui égare tous les hommes; oui, cette raison déplorable, cette vaine philosophie, qui regarde comme une faiblesse de craindre un avenir, et qui, parce qu'elle le craint trop, fait semblant, ou s'efforce de ne pas le croire. Mais cette raison sage , éclairée, modérée, chrétienne; mais cette prudence du serpent, si recommandée dans l'Evangile, c'est dans ce souvenir que vous la trouveriez; mais cette sagesse préférable, dit l'Esprit-Saint, à tous les trésors et à tous les honneurs de la terre; cette sagesse si honorable à l'homme, et qui l'élève si haut au dessus de lui-même; cette sagesse qui a formé tant de héros chrétiens, c'est l'image toujours présente de votre dernière heure qui en embellira votre aine. Mais cette pensée , ajoutez- vous, si l'on s'était mis en tête de l'approfondir et de s'en occuper sans cesse , serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes : c'est-à-dire de vous détacher du monde, de vos vices , de vos passions, de l'infamie de vos désordres, pour vous faire mener une vie chaste, réglée, chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce que le monde appelle des résolutions violentes et extrêmes. Mais de plus , sous prétexte d'éviter de prétendus excès , vous ne prendriez pas même les résolutions les plus nécessaires? Commencez toujours : les premiers transports se ralentissent bientôt; et il est bien plus aisé de modérer les excès de piété que de ranimer sa langueur et sa paresse. Mais, d'ailleurs, ne craignez rien de la ferveur excessive et des emportemens de votre zèle; vous n'irez jamais trop loin de ce côté-là. Un cœur indolent, sensuel comme le vôtre, nourri dans les plaisirs et dans la paresse, sans goût pour tout ce qui regarde le service de Dieu, ne nous promet pas de grandes indiscrétions dans les démarches d'une vie chrétienne : vous ne vous connaissez pas vous-même; vous n'avez pas éprouvé quels obstacles toutes vos inclinations vont mettre aux pratiques les plus communes de la piété. Prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le découragement : voilà le seul écueil que vous avez à craindre. Vous vous rappelez l'histoire de Pierre, qui se fit ordonner de remettre le glaive, comme si son zèle eût dû le mener trop loin, et qui au sortir de là vint échouer contre la voix d'une simple femme, et trouver dans sa lâcheté la tentation qu'il ne

semblait craindre que de sa ferveur et de son courage. Quelle illusion! de peur d'en faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout : la crainte de donner trop d'attention à son salut nous empêche d'y travailler, et l'on se perd de peur de se sauver trop sûrement : on craint les excès chimériques de la piété, et on ne craint point l'éloignement et le mépris réel de la piété elle-même. La crainte d'en trop faire pour votre fortune et pour votre élévation , et de la pousser trop loin, vous arrête-t-elle ? refroidit-elle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? n'est-ce pas cette espérance elle-même qui les soutient et qui les anime? Rien n'est de trop pour le monde, et tout est excès pour Dieu : on craint, et on se reproche de n'en faire pas assez pour une fortune de boue ; et on s'arrête, de peur d'en faire trop pour la fortune de son éternité.

Mais je vais plus loin, et je dis que c'est a vous une ingratitude criminelle envers Dieu d'éloigner la pensée de la mort seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme : car cette imoression de crainte et de terreur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise. Hélas! combien est-il d'impies qui la méprisent, qui se font un mérite affreux de la voir approcher avec fermeté , et qui la regardent comme l'anéantissement entier de leur être! combien de sages et de philosophes dans le Christianisme , qui , sans renoncer à la foi, bornent toutes leurs réflexions, toute la supériorité de leurs lumières, à la voir arriver tranquillement, et ne raisonnent toute leur vie que pour se préparer, en ce dernier moment, à une constance et à une sérénité d'esprit aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires, et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même! Combien de ces hommes follement amoureux de la valeur et de la gloire, qui , au milieu des combats, vont au danger comme à un spectacle, sans remords, sans inquiétude, sans réflexion sur les suites de leur destinée (cette témérité, la valeur de la nation la rend encore plus familière parmi nous que partout ailleurs; et je parle devant une cour où ceux qui la composent sont en possession d'en donner l'exemple aux autres)! Combien de pécheurs dans la tranquillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée, livrés à l'endurcissement et à un sens réorouvé,ne sont plus touchés de cette image! Combien d'autres enfin, qui, parles suites d'un caractère trop vif, trop frivole, trop léger, et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses, passent toute leur vie sans avoir pensé une fois seulement qu'ils devaient mourir! C'est donc une grâce signalée que Dieu vous fait, de donner à cette pensée tant de force et d'ascendant sur votre

aine; c'est Jonc vraisemblablement la voie par laquelle il vent vous ramener à lui: si vous sortez jamais de vos égaremens, vous n'en sortirez que par là : votre salut paraît attaché à ce remède. Que faites-vous donc en éloignant cette pensée parce qu'elle vous jette dans des frayeurs salutaires ? vous vous privez du seul secours qui peut vous faciliter votre retour à Dieu; vous rendez inutile une grâce qui vous est propre; vous savez, pour ainsi dire, mauvais gré à Dieu de vous en avoir favorisé, et vous vous reprochez à vous-même d'y être trop sensible. Tremblez, mon cher auditeur, que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires; que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spt-ctacles les plus lugubres ; que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut, et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces terreurs de religion. Un bienfait non seulement méprisé, mais regardé même comme une peine, est bientôt suivi de l'indignation, ou du moins de l'indifférence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité : vous courrez à un plaisir au sortir dune pompe lugubre : vous verrez des mêmes yeux, ou un cadavre hideux, ou l'objet criminel de votre passion : alors vous en viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis au dessus de ces craintes vulgaires; jusqu'à vous applaudir d'un changement si terrible pour votre salut. Mettez donc à profit pour le règlement de vos mœurs cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore : rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image, tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions : venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas; venez les interroger quelquefois sur ce qui leur reste, dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leur dignité et de leur gloire; venez vous-même ouvrir ces tristes demeures, et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux yeux des hommes, voyez ce qu'ils sont maintenant : des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence, des amas de vers et de pourriture; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes ; mais que sont-ils devant Dieu? Descendez en vous-même en esprit dans ces lieux d'horreur et d'infection , et choisissez-y d'avance votre place : représentez-vous vous-même dans cette dernière heure, étendu sur le lit de votre douleur, aux prises avec la mort, vos membres engourdis, et déjà saisis d'un froid mortel; votre langue déjà liée des chaînes de la mort; vos yeux fixes, immobiles, couverts d'un nuage confus, devant qui tout commence à disparaître; vos proches et vos amis autour de vous, faisant des

4^8 NOUVELLE BIBLIOTJIÈQUE

vœux inutiles pour votre santé, redoublant votre frayeur et vos regrets par la tendresse de leurs soupirs et l'abondance de leurs larmes ; le ministre du Seigneur à vos cotés , le signe du salut ( alors votre seule ressource) entre ses mains, des paroles de foi, de miséricorde et de confiance à la boucbe. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant : vous même alors dans les tristes agitations de ce dernier combat, ne donnant plus de marques de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort; tout le monde anéanti pour vous ; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres; accompagné de vos seules œuvres, et près de paraître devant Dieu. Ce n'est pas ici une prédiction ; c'est 1 histoire de tous ceux qui meurent chaque jour à vos yeux, et c'est d'avance la vôtre. Rappelez ce moment terrible : vous y viendrez, et le jour peut-être n'est pas loin , et peut-être y touchez-vous déjà. Mais enfin , vous y viendrez; et quelque loin qu'il puisse être , ce sera demain , et vous y arriverez en un instant ; et la seule consolation que vous aurez alors sera d'avoir fait de touie votre vie l'étude, la ressource et la préparation de votre mort. (Massillon.)

Il ne faut point craindre la mort.

Parlons maintenant de cette mort qui est réservée à tous les hommes. Pourquoi la craignons-nous, puisqu'elle ne nuit point à lame? En effet il est écrit: « Ne craignez pas ceux qui tuent le « corps, car ils nepeuvent tuer l'âme 1. » La mort au contraire délivre l'ame de la société du corps, brise ses fers, et la débarrasse de cette tunique empoisonnée. Ainsi donc, pendant le temps que nous avons encore à habiter ce corps , « imitons ce que la mort doit « y produire un jour 2; » élevons notre ame au dessus de ce lit de la chair, et tâchons de sortir de cette espèce de sépulcre, dégageons-nous des entraves du corps, abandonnons tout ce qui est de ce monde, pour que l'ennemi, lorsqu'il viendra, ne trouve plus rien en nous qui lui appartienne; marchons vers l'éternité, que notre ame prenne son essor et s'élance, soutenue par l'amour et la charité, vers le céleste séjour; levons-nous, quittons tout ceci, quittons tout ce qui est de la terre et du temps, car Jésus-Christ a dit: « Levez-vous, sortons d'ici 5!» Il veut que chacun de nous tourne en haut ses yeux qui s'abaissaient vers la terre, relève son ame couchée dans la fange , et la dirige vers la suprême grandeur,

1 Matlh., x, 28. — 2 II Cor., v, 14. — 5 Joan., xiv, 31.

réveille enfin cet aigle dont il est dit : « Sa jeunesse sera renouvelée « comme celle de l'aigle *. » C'est à lame que s'adressent ces paroles. Que notre ame , comme l'aigle , plane donc au dessus des basses régions de l'air ; qu'elle s'élève au dessus des nuages; que, brillanted'un nouvel éclat, elle aille cherchervers le ciel des lieux où il n'y a plus de pièges à craindre pour elle. L'oiseau qui descend du haut des airs ou qui ne sait pas s'y élever est pris dans les fdets ou tombe dans quelques autres embûches. Que notre ame aussi craigne de s'abaisser vers les choses de ce monde. L'or est plus dangereux que les fdets, et l'argent plus dangereux que la glu; la richesse est une embûche, l'amour même est un piège. Sous cet or est caché le lien qui va nous étrangler, cet argent va servir à nous enchaîner, et la main qui s'avance pour saisir un trésor va se trouver éternellement retenue. Quelle est donc cette vaine richesse que nous voulons acheter par le sacrifice de notre ame? Le monde tout entier est trop petit pour être mis a un si haut prix: « Que servirait « à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son ame2 ? • Que demanderas-tu donc en échange de ton ame? L'or, l'argent ne peuvent la racheter, ils la perdent au contraire. Dans les femmes il est aussi un charme qui nous séduit et nous retient. L'amour est une chaîne la colère est une chaîne, la tristesse est une chaîne, toutes nos passions sont des chaînes qui pèsent sur nous, ou plutôtee sont des fers aigus qui traversent notre ame et la clouent au corps. Fuyons donc ces maux: « que notre ame s'élève jusqu'à l'image et « à la ressemblance de Dieu 5. » Fuir le mal, c'est ressembler à Dieu, et les vertus nous rapprochent de son image. C'est pour cela que les premières couleurs dont le Créateur nous avait ornés étaient celles des vertus. «Voilà, dit-il, ô Jérusalem! que j'ai peint tes « murailles *. » Que notre négligence ne vienne pas, comme une éponge, effacer ces divines couleurs dont notre ame ét;iit ornée. Le Seigneur a dit encore: J'ai peint des murailles qui pussent repousser l'ennemi: car l'aine a ses murailles au dessus desquelles elle domine , et elle dit : « Je suis une ville forte , je suis une ville assié- « gée \ » Or, voilà les murs qui l'entourent, qui la défendent contre l'ennemi, et l'on peut dire que l'ame est réellement comme une muraille qui se place à l'entrée du camp. Aussi dit-elle ellemême dans le Cantique des cantiques : « Je suis une forteresse, et « mon sein est une tour \ » Bonne est la forteresse dont Dieu se

* Ps. en, 3. — 2 Luc, ix, 25. — 5 II Cor., m, 18. — * Is., xux, 16. — 5 Ibid., xxvu, 10.

48û NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

représente l'image, comme il dit lui-même : « J'ai peint sur la pau- « me de mes mains l'image de tes remparts, et tu es sans cesse « présente à mes yeux ]. » Bonne est lame qui a Dieu pour spectateur, et qui est entre ses mains comme cette ame prophétique qui se remettait tout entière entre les mains du Seigneur, et «qui « était en présence de Dieu 2. » « Car l'œil de Dieu ne s'éloigne « point des justes 3. » Et aussi l'épouse du Cantique des cantiques s'écrie: « J'étais devant ses yeux comme y trouvant la paix '*. » Celle-là est bien protégée, qui peut parler de ce qu'il est donné de comprendre, et enseigner ce qu'il faut pratiquer. Cette ame, forte de sa fécondité , et semblable à l'épouse, entre dans le jardin ; elle y trouve l'époux assis et causant avec les amis ; elle lui dit : « O toi , « qui es assis dans le jardin , tes amis V écoutent ; fais-moi entendre « ta voix; fuis, monbien-aimé î » Elle engage l'Epoux à fuir, parce que déjà elle sent qu'elle peut le suivre, lorsqu'il va fuir au delà de tout ce qui est terrestre ; elle veut qu'il fasse comme le jeune daim qui fuit loin des toiles; car déjà elle veut elle-même et fuir aussi , et prendre son essor au delà de ce monde 5. C'est là que Platon 6 avait pris l'idée de ce jardin qu'il appelle tantôt le jardin de Jupiter, tantôt le jardin de l'Esprit: car il fait de Jupiter le Dieu et l'Esprit de toutes choses. Il y fait entrer lame qu'il appelle Ponia 7, pour se rassasier des fruits et des richesses que renferme ce jardin, où le Dieu se repose lui-même , enivré d'un breuvage qui l'emporte sur le nectar. Il est clair qu'il a pris ceci dans le livre des Cantiques, où l'âme attachée à Dieu entre aussi dans un jardin spirituel, «où « les vertus sont comme des fruits abondans , et les paroles comme « des fleurs 8. » Et qui ne sait pas que , sous la figure de ce Paradis que nous présente la Genèse, «comme contenant l'arbre de vie, a l'arbre de la science du bien et du mal, et d'autres arbres 9, » on a pensé qu'il fallait comprendre l'abondance de toutes les vertus, et les transporter dans le jardin spirituel de l'ame? C'est de ce jardin que veut parler Salomon dans le Cantique des cantiques, ou plutôt c'est de l'ame elle-même. Ainsi il est écrit: « Ma sœur, mon « épouse, tu es un jardin fermé, une source scellée, et le Paradis est « en toi 10. » Et plus bas l'ame à son tour s'écrie: « Venez, vents du « midi, venez, aquilon , soufflez dans mon jardin , et que tous mes « narfums s'exhalent en abondance ; que mon bien-aimé vienne

» Cant., vin, 40. — a Is., xi ,ix,xx6. — * Ibkl. , xxxm, 17. — * Cant. vin, 10. — s Çant., 13. — 6 Plat., m Sympos. — 7 Déesse de la pauvreté. — sCant., vm, S 1. — flGrn., ir,b. - 10 Cant , iv, 12.

DES PREDICATEURS. 4^1

« dans mon jardin1 . » Combien même n'est-il pas plus beau devoir ici-bas lame ornée de toutes les vertus, comme autant de fleurs , représenter un jardin, ou renfermer en elle-même le Paradis tout vivant! Et le Verbe du Seigneur est appelé à descendre dans le jardin , afin que lame, fertilisée par cette rosée du Verbe divin, et enrichie de son abondance, porte des fruits abondans. Et le Verbe de Dieu se nourrit des vertus de l'ame, et lorsqu'il trouve une ame soumise et pleine de vertus, il cueille ses fruits, et demeure en elle avec joie,* et lorsque le Verbe de Dieu est descendu en elle, elle distille les parfums de ses divins accens, et le souffle embaumé de toutes les grâces se répand au loin autour d'elle. Aussi l'époux s'écrie (et cet époux de l'ame c'est le Verbe de Dieu, auquel l'ame est unie par une sorte de nœud légitime) : « Je suis entré dans mon « jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai recueilli la myrrhe et les parf fums qui y croissent pour moi ; j'ai mangé le miel de mes rayons, «j'ai bu mon vin et mon lait. Mangez, mes amis, buvez etenivrez- « vous, mes bien-aimés: pour moi je dors, et mon cœur veille 2. » Connaissons donc ces fruits et cette nourriture dont se repaît le Seigneur, et qui lui donnent de la joie. Il se réjouit, si celui qui a péché se mortifie, s'il efface sa faute, s'il ensevelit et abolit à jamais son iniquité: car l'encens alors s'élève de ce tombeau; mais le péché n'est mort que lorsqu'il ne peut réellement plus revivre. Les blessures faites par le péché sont baignées du baume de la parole divine. Le Verbe céleste donne d'abord une nourriture plus forte et comme un pain plus nourrissant; puis d'autres plus suaves sont envoyées comme un doux miel pour fermer la plaie. Ailleurs encore Salomonnous apprend que la parole est notre nourriture, lorsqu'il dit: « Les bons discours sont comme des rayons de miel 3.» C'est dans ce jardin que se trouvent les salutaires paroles: l'une pour vaincre le péché, l'autre pour combattre l'injustice, l'autre pour tuer l'orgueil et l'ensevelir en quelque sorte; et elles s'y trouvent toujours lorsqu'un pécheur renonce à ses erreurs. Il y a ensuite une parole plus forte qui affermit le cœur de l'homme en le nourrissant de l'aliment plus puissant des célestes Ecritures; il y a aussi des paroles persuasives, douces comme le miel, et qui savent cependant, par leur douceur même, agir sur la conscience du pécheur; il y a aussi une parole dont l'esprit est plus vivifiant, « qui enivre comme « le vin, et qui répand la joie dans le cœur de l'homme 4; » il y a

1 Cant., iv, 1G; v, 1. — 8 Cant., v, 1. — 3 Prov., xvr, 24. — *Ps., cm, 15. T. V. 3l

aussi une parole pure et candide comme le lait. C'est de cettenourriture de suaves et salutaires paroles que l'Epoux dit à ses amis : « Mandez et buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés. » Or, ses amis sont ceux qui le suivent et qui assistent à cette divine union. C'est aussi de cette nourriture que l'ame se repaissait elle-même : « car « chacun boit dans sa propre coupe, et puise dans sa propre « source *j » et , doucement enivrée , elle dormait pour le monde , elle veillait pour Dieu. Et, comme la suite nous le montre, Dieu le Verbe demandait «que la porte de cette amc lui fût ouverte pour « lui-même tout entière par sa présence 2. » Nous retrouvons là les convives de Platon, le nectar composé de vin et de miel prophétique, et ce doux sommeil et cette vie perpétuelle dont il fait la nourriture de ses dieux : « Car le Christ est la vie 5. » Quand l'ame est fortifiée par l'aliment de cette parole, elle s'en va vers le Verbe divin ; et loute ame qui s'affranchit de la servitude, et qui s'élève audessus des corps, suit le Verbe qui l'appelle. (Saint Ambroise , Que la Mort est un bien.)

Péroraison.

Non mes frères , la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une ame juste : arrivée à cet heureux moment, elle voit sans regret périr un monde, qui ne lui avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'elle n'avait jamais aimé : ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre; qu'elle avait toujours regardés comme une décoration d'un moment , et dont elle n'avait pas laissé de craindre les dangereuses illusions : elle sert sans inquiétude, que dis-je? avec plaisir, ce corps mortel qui avait été la matière de toutes ses tentations, et la source fatale de toutes ses faiblesses , se revêtir de l'immortalité : elle ne regrette rien sur la terre, où elle ne laisse rien, et d'où son cœur s'envole comme son ame : elle ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course, et de finir ses jours en un âge encore florissant; au contraire, elle remercie son libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années , de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le prix de son éternité, et d'avoir consommé dans peu son sacrifice, de peur qu'un plus long séjour dans un monde corrompu ne pervertît son cœur. Ses violences, ses austérités, qui avaient tant coûté à la faiblesse de sa chair, font alors la plus douce de ses

1 Prov., v, 15, 46, 17. — 8 Cant., v, 2.-3 Joan., xiv, 30.

pensées : elle voit que tout s'évanouit, hors ce qu'elle a fait pour Dieu; que tout l'abandonne, ses biens, ses proches, ses amis, ses dignités, hormis ses œuvres; et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur des princes, dans les enfans des hommes, dans les vaines espérances de la fortune, dans tout ce qui va périr; mais dans le Seigneur tout seul, qui demeure éternellement, et dans le sein duquel elle va trouver la paix et la félicité que les créatures ne donnent point. Ainsi, tranquille sur le passé, méprisant le présent, transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs; voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la recevoir, et le Fils de l'Homme assis à la droite du Père, tenant en ses mains la couronne d'immortalité, elle s'endort dans le Seigneur; elle est portée par les esprits bienheureux dans la demeure des Saints , et s'en retourne dans le lieu d'où elle était sortie. Puissiez-vous, mes frères, voir ainsi terminer votre course! c'est ce que je vous souhaite. Ainsi soit-il. (Massillon.)

Page 1