PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LK MARIAGE
EXORDE
Xtiptia- faciœ sunt in Cana Galikœ ; et cral mater Jcsu ibi : vocatus est autem et
discipuli ejus ad nuptias.
H y eut des noces à Cana en Galilée, et la mère de Jésus s'y trouva. Jésus, fut aussi invité aux noces avec ses disciples. (Jean., c, 2.)
Non seulement il y fut invité, Chrétiens, mais il y assista ; et en y assistant, il les approuva , il les honora, il les sanctifia, il en bannit les désordres , et déjà il prit des mesures pour les consacrer dans l'Eglise par l'institution d'un sacrement. Ce ne fut donc point en vain, ni sans dessein, qu'il y voulut être appelé : Vocatus est autem et Jésus; car c'est de là, disent les Pères , que vient la sainteté du mariage; et, si l'on n'y appelle Jésus-Christ, il n'y a plus rien dans cet état que de profane ni rien qui le relève. Mais je dis plus, et il ne suffit pas que Jésus-Christ y soit appelé par les hommes, si l'on n'y est d'abord appelé par Jésus-Christ même. C'està-dire, mes chers auditeurs, que la grâce de la vocation par où Dieu vous sanctifie pour entrer dans l'état du mariage, doit précéder la prière et comme l'invitation par où vous voulez engager Dieu à s'intéresser dans la sainte alliance que vous contractez et à la bénir : prière inutile sans cette vocation divine. Mais si c'est Dieu qui vous appelle, et qu'ensuite vous appeliez Dieu, voilà le modèle parfait et la véritable idée d'un mariage chrétien. C'est aussi l'importante matière dont j'entreprends aujourd'hui de vous entretenir; et parce que je n'ignore pas à quels écueils mon sujet m'expose, j'ai recours à Dieu. Je m'adresse à lui comme le Prophète, et je lui demande qu'il mette une garde à ma bouche, et qu'il ne laisse pas prononcer à ma langue une parole dont la malignité du siècle puisse abuser. Implorons encore le secours et l'intercession de Marie en lui disant : Ave.
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Saint Augustin, parlant du mariage dans un excellent traité, et rapportant tous les avantages et tous les biens dont Dieu a pourvu cet état , les réduit à trois principaux : à l'éducation des enfans, qui en est la fin ; à la foi mutuelle etconjugale, qui en est le nœud ; et a la qualité du sacrement, qui en fait comme l'essence dans la loi de grâce : Bonum habent nuptiœ , et hoc tripartitum , proies ,fides , sacramentum. Ce sont les paroles répétées en divers endroits des ouvrages de ce Père. Et , en effet , c'est un bien pour les hommes que Dieu , par l'institution d'un sacrement, ait établi des alliances entre eux, et qu'il ait élevé ces alliances à un ordre surnaturel par une grâce dont ils sont eux-mêmes les ministres. De plus, ce n'est pas un avantage peu estimable pour une personne engagée dans le mariage, de penser qu'une autre personne sur la terre lui est obligée de sa foi, et que, ne lui étant rien dans l'ordre de la nature, ni selon la proximité du sang, elle ne laisse pas de lui devoir tout : amour, respect, complaisance, fidélité. Enfin, je prétends que c'est un honneur aux pères et aux mères que Dieu les ait choisis pour lui élever dans le mariage des enfans , c'est-à-dire des serviteurs dont il soit glorifié, et des sujets qui amplifient son Eglise. Voilà donc trois grandes prérogatives du mariage : c'est un sacrement, c'est le lien d'une mutuelle société, c'est une propagation légitime des enfans de Dieu. Tout cela est vrai , Chrétiens; mais ne pensez pas que ce soient des biens tellement gratuits qu'ils ne soient accompagnés d'aucunes charges : car voici l'idée que vous vous en devez former, et que je vous prie de comprendre, parce que j'en vais faire le partage de ce discours. De ces trois sortes de biens résultent par nécessité des devoirs de conscience et des obligations indispensables à remplir dans le mariage, ce sera la première partie; des peines très difficiles et très fâcheuses à supporter dans le mariage, ce sera la seconde; et des dangers extrêmes, par rapport au salut, à éviter dans le mariage, ce sera la troisième. Or, je soutiens qu'on ne peut satisfaire à ces obligations, ni supporter ces peines, ni se préserver de ces dangers sans la grâce et la vocation de Dieu. D'où je conclus qu'il n'y a donc point d'état parmi les hommes où cette vocation divine soit plus nécessaire. C'est tout le sujet de l'attention favorable que je vous demande. (Bourdaloue, Sur F état du mariage,)
Caractère du mariage.
Saint Augustin remarque avant toutes choses qu'il y a trois
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liens dans le mariage. Il y a premièrement le sacré contrat par lequel ceux que l'on unit se donnent entièrement l'un à l'autre : il y a secondement l'amour conjugal par lequel ils se vouent mutuellement un cœur, qui n'est plus capable de se partager, et qui ne peut brûler d'autres flammes : il y a enfin des enfans, qui sont un troisième lien, parce que l'amour des parens venant, pour ainsi dire, à se rencontrer dans ces fruits communs de leur mariage, l'amour se lie par un nœud plus ferme. (Bossuet, Panégyrique de saint Joseph.)
Obligations indispensables à remplir dans le mariage.
On n'en peut douter, Chrétiens, à considérer le mariage dans toute son étendue, et surtout selon les trois qualités que j'ai marquées, comme sacrement, comme lien d'une mutuelle société, et par rapport à l'éducation des enfans, dont il est une propagation légitime; cet état porte avec soi des obligations qu'il vous est d'une importance extrême de bien connaître , et que je vais , pour satisfaire aux devoirs de mon ministère, vous expliquer.
C'est, sans contredit, un bien pour le Christianisme, et pour vous en particulier, qui êtes appelés par la Providence à vivre dans le monde, que le Fils de Dieu ait consacré le mariage par son institution ; que non seulement le mariage ne soit pas un état criminel, comme l'ont voulu faire passer quelques hérétiques; ni une société purement civile, comme il l'est parmi les païens; ni une simple cérémonie de religion, comme il l'était dans l'ancienne Loi; mais un sacrement qui confère la grâce de Jésus-Christ, établi pour sanctifier les âmes, pour représenter un de nos plus grands mystères, qui est l'incarnation du Verbe, et pour en appliquer les mérites à ceux qui le reçoivent dignement : Sacramentum hoc magnum *. Oui, mes frères, disait saint Paul, ce sacrement est grand; et je vous le dis, afin que vous sachiez l'avantage que possède en ceci notre religion, par dessus toutes les autres. Car il n'est grand que par le rapport qu'il a avec Jésus-Christ, notre divin Sauveur. Il n'est grand que dans l'Eglise, qui estl'épouse de Jésus-Christ. Il n'est grand que pour les fidèles , qui sont les membres du corps mystique de Jésus-Christ ; c'est-à-dire qu'il n'est grand que pour vous : Ego autern dico vobis in Christo et in Ecclesia 2. Tout cela est de la foi. Mais de là que s'ensuit-il? des obligations à quoi l'on fait
bien peu de réflexion dans le monde, et que le mariage néanmoins
* Ephes. 5. — * IWd.
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nous impose. Car, puisque c'est un sacrement de la loi de grâce, il n'est donc permis de s'y engager qu'avec une intention pure et sainte; il n'est donc permis de le recevoir qu'avec une conscience nette et exempte de péché ; il n'est donc permis d'en user que dans la vue de Dieu, et pour une fin digne de Dieu; et quiconque manque à ces devoirs commet une offense qui tient de la nature du sacrilège, parce qu'il profane un sacrement. Présupposé le principe de la foi, il n'y a rien en toutes ces conséquences qui ne soit évident et incontestable.
Mais encore une fois , on ne pense guère à ces conséquences dans le monde : et d'où vient qu'on n'y pense pas, qu'on oublie dans ce sacrement les règles de piété, que l'on garde et que l'on croit devoir garder en recevant les autres? Vous êtes les premiers, et souvent même les plus zélés, à condamner Un homme qui entrerait dans l'Eglise et dans les ordres sacrés, par des vues ou d'intérêt ou d'ambition. Vous ne voudriez pas approcher du sacrement de nos autels sans vous être auparavant purifiés dans les eaux, de la pénitence, et vous croiriez vous rendre coupables en vous présentant au tribunal de la pénitence pour une autre fin que d'honorer Dieu et de vous réconcilier avec Dieu. Quand on vous parle de ce Simon le magicien, qui demanda aux Apôtres le sacrement de confirmation par un motif de vaine gloire; et quand on vous dit que Judas parut à la table de Jésus-Christ, et qu'il y communia dans une disposition criminelle, vous réprouvez l'attentat de l'un et de l'autre. Or, le mariage est il moins respectable et moins vénérable en qualité de sacrement? Le Sauveur du monde l'a-t-il moins institué que les autres sacremens? A-t-il moins de vertu pour donner la grâce que les autres sacremens? Contient-il des mystères moins relevés que les autres sacremens? Tout ce qui se dit des autres sacremens pour les exalter et nous les faire honorer ne convient-il pas également à celui-ci? et, par conséquent, ne demande-t-il pas, par proportion , des dispositions aussi parfaites, un motif aussi chrétien, une pureté de cœur aussi entière, un usage aussi honnête et aussi saint ?
Nous savons tout cela dans la spéculation ; mais dans la pratique, voici la différence qu'on met entre ce sacrement et les autres. Pour ceux-là on s'y prépare, on y cherche Dieu, on y prend des sentimens de religion, et en cela on agit chrétiennement; mais est-il question du sacrement dont je parle, vous diriez que c'est dans la vie une chose indifférente et toute profane, à laquelle ni Dieu ni la religion n'ont point de part. On fait un mariage par des
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considérations purement humaines, sans en avoir le moindre remords. On le célèbre au pied de l'autel, dans un état actuel de péché; et quoique ce soit incontestablement une profanation sacrilège, à peine a-t-on quelque scrupule, parce que la plupart même ignorent ce point de conscience. Or, sur cela, mes chers auditeurs, comment peut-on se justifier devant Dieu? Car si vous voulez que je vous en déclare ma pensée, voilà un des désordres les plus essentiels qui régnent aujourd'hui dans le Christianisme. On n'y regarde plus, ce semble, le mariage comme une chose sacrée , mais comme une affaire temporelle, et comme une pure négociation. Qui est-ce qui consulte Dieu pour embrasser cet état? Qui estce qui considère cet état comme un état de sainteté où Dieu l'appelle? qui est-ce qui choisit cet état dans les vues de sa prédestination éternelle et de son salut? Le dirai-je? les païens mêmes étaient sur ce point plus religieux, du moins plus sages et plus sensés. Si le mariage, parmi eux, n'était pas un sacrement, ce n'était pas non plus, comme il l'est devenu parmi nous, un trafic mercenaire, où l'on se ilonne l'un à l'autre, non par une inclination raisonnable, non par une estime honnête , ni selon le mérite de la personne, mais selon ses revenus et ses héritages, mais au prix de l'argent et de l'or. Car tel est le nœud de presque toutes les alliances ; c'est l'argent qui les forme; d'où vient ensuite ce dérèglement si commun , qu'après un mariaga contracté sans attachement, on fait ailleurs de criminels attachemens sans mariage. Quoi qu'il en soit, ce que nous ne pouvons assez déplorer, Chrétiens, c'est que le mariage, renfermant dans son essence deux qualités, celle de contrat et celle de sacrement, on n'a d'attention que sur la première, qui est d'un ordre inférieur, et qu'on néglige absolument l'autre, qui néanmoins est toute surnaturelle et toute divine. En qualité de contrat, on y observe toutes les règles de la prudence. Combien de traités, combien de conférences et d assemblées, combien d'articles et de conditions, combien de précautions et de mesures ! Mais pour la qualité de sacrement, ni réflexions ni préparatifs. On croit que tout se réduit à quelques cérémonies extérieures de l'Eglise, dont on s'acquitte sans recueillement et sans esprit de religion. Or, est- il possible qu'un sacrement ainsi profané vous attire, de la part de Dieu, les secours de grâces qu'il y a attachés ? et si vous manquez de ces secours, comment accomplirez-vous les obligations de votre état ?
Je dis les obligations que vous impose le mariage, non seulement pris comme sacrement, mais, de plus, considéré comme lien
(l'une société mutuelle. Car voici où je prétends que sont nécessaires les grâces de Dieu les plus puissantes et les plus abondantes : vous l'allez comprendre. 11 ne s'agit point seulement ici d'une société apparente, mais d'une société de cœur; en sorte que vous pratiquiez à la lettre ce précepte de l'Apôtre : Viri% diligite uxores Destras , sicul et Christus dilexit Ecclesiam 1 ; vous, maris , aimez celles que Dieu vous a données pour épouses, et vous, femmes, ceux que la Providence vous a destinés pour époux. La règle que vous devez en cela garder, est de vous aimer l'un l'autre , comme Jésus-Christ a aimé son Eglise : Sicut et Christus dilexit Ecclesiam; voilà, dis-je, votre modèle. Aimez-vous d'un amour respectueux, d'un amour fidèle, d'un amour officieux et condescendant, d'un amour constant et durable, d'un amour chrétien. Tout cela, ce sont autant de devoirs renfermés dans cette foi conjugale que vous vous êtes promise de part et d'autre, et qui vous unit. Prenez garde, je dis d'un amour respectueux, parce qu'une familiarité sans respect porte insensiblement et presque infailliblement au mépris. Je dis d'un amour fidèle, jusqu'à quitter pour un époux ou pour une épouse , père et mère , puisque c'est en termes formels la loi de Dieu ; mais à plus forte raison , jusqu'à rompre tout autre nœud qui pourrait attacher le cœur, et à se déprendre de tout autre objet qui le pourrait partager. Je dis d'un amour officieux et condescendant, qui prévienne les besoins ou qui les soulage, qui compatisse aux infirmités, qui lie les esprits et qui maintienne entre les volontés un parfait accord. Je dis d'un amour constantet durable pour résister aux fâcheuses humeurs qui le pourraient troubler, aux soupçons et aux jalousies, aux animosités et aux aigreurs. Enfin je dis d'un amour chrétien ; car c'est ici que je puis appliquer, et que se doit vérifier la parole de saint Paul , que la femme chrétienne et vertueuse estla sanctification de son mari. C'est ce qu'ont étéces illustres princesses qui ont sanctifié les empires, en convertissant et en sanctifiant les princes dont elles étaient tout ensemble et les épouses elles Apôtres. C'est ce que vous devez être, mesdames, faisant dans vos familles ce que celles-là ont fait si glorieusement et avec tant de mérite dans les royaumes ; estimant que le solide témoignage que vous puissiez donner à un époux , d'un véritable amour, est de le retirer du vice et de le porter à Dieu ; employant à cela toute votre étude, y rapportant tous vos vœux, tous vos conseils, tous vos soins, et vous animant à persévérer dans ce saint exercice par le beau mot
1 Ephes., 5.
de saint Jérôme à Lreta. Elle était fille d'un père idolâtre, mais que son épouse avait enfin réduit, par sa vigilance et par sa patience, à embrasser la foi. Or, il fallait bien, dit saint Jérôme, que cela fût ainsi; un aussi grand zèle que celui de votre mère pour le salut de son mari ne devait point avoir d'autre effet. Et, pour moi, ajoute ce saint Docteur, dans son style élevé et figuré, je pense que ce Jupiter même qu'adoraient les païens eût cru en Jésus- Christ, s'il eût vécu dans une si sainte alliance : Ego puto etiam ipsum Jovem, si habuisset talem cognationcm , potuisse in Christum crcdere.
Mais par un renversement que nous ne déplorerons jamais assez, mes chers auditeurs, et dont peut-être vous éprouvez vous-mêmes les suites funestes, qu'arrive-t-il ? vous ne pouvez l'ignorer, puisque vous le voyez tous les jours. Cette société qui devait faire l'union et le bonheur des familles, et en être le plus ferme appui; cette société que devait conserver mutuellement entre eux le mari et la femme, comme des biens de leur état les plus estimables, à quoi se trou ve-t- elle sans cesse exposée? aux ruptures, aux aversions, aux divisions , aux éclats quelquefois les plus scandaleux; et cela pourquoi? parce que ni l'un ni l'autre ne veut contribuer à l'entretenir. Une femme est entêtée, est capricieuse, est idolâtre de sa personne , aime le jeu, la dépense, les vains ajustemens , les compagnies et les divertissemens du monde. Un mari est impérieux, est jaloux, est chagrin, est emporté et colère, aime son plaisir et la débauche. Et parce qu'ils ne voudraient pas se faire la moindre violence, l'une, pour revenir de ses entêtemens, pour régler ses caprices, pour mettre des bornes à son jeu, à ses dissipations, à ses vanités, à son attachement au monde; l'autre, pour abaisser ses hauteurs, pour adoucir ses chagrins, pour se défaire de ses soupçons injustes et de ses inquiétudes outrées et mal fondées, pour modérer ses emportemens, et pour se retirer de ses débauches : de là viennent les contrariétés, les plaintes réciproques et les murmures , les reproches aigres et amers. On conçoit du dégoût l'un pour l'autre; et souvent enfin, pour prévenir de plus grands désordres , on se trouve réduit à se séparer l'un de l'autre. Divorces et séparations que la loi des hommes autorise, mais qui ne sont pas pour cela toujours justifiés devant Dieu et selon la loi de Dieu. Divorces et séparations si ordinaires aujourd'hui dans le monde, et que nous pouvons regarder comme la honte de notre siècle, surtout parmi les Chrétiens. Divorces et séparations d'où suit presque immanquablement la ruine des maisons les mieux
établies, et où nous voyons s'accomplir à la lettre cette parole de Jésus-Christ, que tout royaume divisé sera désolé. Divorces et séparations où vivent quelquefois sans scrupules les personnes d'ailleurs les plus adonnées aux exercices de piété, ne se souvenant pas que le premier devoir dune piété solide est, à leur égard, et autant qu'il peut dépendre de leurs soins, de demeurer dans une société que Dieu lui-même a formée ou a dû former. (Bourdaloue.)
Tribulations du mariage.
Demandez, voyez, écoutez : que trouvez-vous dans toutes les familles, dans les mariages mêmes qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux , sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà ces tribulations dont parle l'Apôtre ; il n'en a point parlé en vain. Le inonde en parle encore plus que lui : toute la nature humaine est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y paraît rien de malheureux; mais pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre ?
Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez, chose étrangement rare, et qu'il n est pas permis d'espérer; mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue : on se voit de si près , si souvent, avec tant de défauts de part et d'autre , dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, où l'on ne peut point être préparé : on se lasse, le goût s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus; il faut à toute heure prendre sur soi, et ne point montrer ce qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche; on se devient une croix l'un à l'autre : on aime sa croix , je le veux ; mais c'est la croix qu'on porte. Souvent l'on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus ou par une estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux; le cœur ne s'y repose truère; c'est plutôt une conformité d'intérêts, un lien d'honneur, un attachement fidèle i, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié : que fera-t-elle? où peut-elle aboutir? Elle cause aux deux époux des délicatesses , des sensibilités , des
alarmes. Mais voici où je les attends : enfin il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre ; et il n'y a pas dans l'humanité de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées pour le meilleur mariage du monde.
Joignez à ces tribulations celle des enfans, ou indignes et dénaturés, ou aimables, mais insensibles à l'amitié; ou pleins de bonnes et de mauvaises qualité?, dont le mélange fait le supplice desparens; ou enfin heureusement nés, et propres à déchirer Je cœur d'un père et d'une mère qui dans leur vieillesse voient par la mort prématurée de cet enfant éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu'on souffre dans la vie, par les domestiques, par les voisins, par les ennemis, par les amis mêmes; les jalousies , les artifices, les calomnies , les procès , les pertes de biens, les embarras des créanciers? Est- ce vivre ? O affreuses tribulations ! qu'il est doux de vous voir de loin dans la solitude!
O sainte solitude! ô sainte virginité! heureuses les chastes colombes qui, sur les ailes du divin amour, vont chercher vos délices dans le désert! O âmes choisies et bien-aimées, à qui ir est donné de vivre avec indépendance de la chair! Elles ont un époux qui ne peutmourir, en qui elles ne verront jamais ombre d'imperfection, qui les aime, qui les rend heureuses par son amour: elles n'ont à craindre que de ne l'aimer pas assez, ou d'aimer ce qu'il n'aime pas. (Bossuet, Sur les obligations de l'état religieux,)
Peines très difficiles et très fâcheuses à supporter dans le mariage.
Je l'ai dit et je le répète : que le mariage soit un sacrement , c'est ce qui fait son excellence et sa plus belle prérogative dans la loi de grâce; mais c'est cela même aussi qui en fait la servitude: pourquoi? parce que c'est cette qualité de sacrement qui le rend indissoluble, et par conséquent qui en fait un joug, une sujétion, comme un esclavage où l'homme renonce à la liberté. Si le Fils de Dieu avait laissé le mariage dans l'ordre purement naturel , ce ne serait qu'une simple convention plus rigoureuse, à la vérité, que toutes les autres dans son engagement, mais, après tout, qui pourrait se rompre dans les nécessités extrêmes. Et en effet, nous voyons que parmi les païens, où les lois et la jurisprudence ont paru les plus conformes à la raison humaine , la dissolution du mariage était autorisée. Ils les cassaient lorsque des sujets importans le demandaient ainsi ; et ils renonçaient aux alliances qu'ils avaient con-
tractées, dès qu'elles leur devenaient préjudiciables. Dieu même, dans l'ancienne Loi, permettait aux Juifs de répudier leurs femmes; et quoiqu'il ne leur donnât ce pouvoir que pour condescendre à la dureté de leurs cœurs, c'était néanmoins un pouvoir légitime, dont il leur était libre d'user. Mais dans l'Eglise chrétienne, c'est-à-dire depuis que Jésus-Christ a fait du mariage un sacrement, et qu'il lui en a donné la vertu, ce sacrement porte avec soi un caractère d'immutabilité. Est-il une fois reconnu valide, c'est pour toujours. Quand il s'agirait de la conservation de la vie, quand des royaumes entiers devraient périr, quand l'Eglise universelle serait menacée de sa ruine, et que toutes les puissances s'armeraient contre elle, ce mariage subsistera , ce mariage durera jusqu'à la mort, qui seule en peut être le terme. Voilà ce que la foi même nous enseigne.
Or, c'est, Chrétiens, ce que j'appelle une servitude, et ce qui l'est en effet. Car je vous le demande : un état qui vous assujétit, sans savoir presque à qui vous vous donnez , et qui vous ôte toute liberté de changer, n'est-ce pas en quelque sorte l'état d'un esclave? Or, le mariage fait tout cela. Il vous engage à un autre qu'à vous, et c'est ce qu'il y a de plus essentiel , à un autre, dis-je, qui n'avait nul pouvoir sur vous, mais de qui vous dépendez maintenant, et qui s'est acquis un droit inaliénable sur votre personne. Par le sacerdoce, je ne me suis engagé qu'à Dieu et à moi-même : à Dieu mon souverain maître, et à qui j'appartenais déjà; à moi-même, qui dois naturellement me régir et me conduire. Mais par le mariage vous transférez ce domaine que vous avez sur vous-même à un sujet étranger; et ce qu'il y a de plus difficile et déplus héroïque dans la profession religieuse devient la première obligation de votre état. Encore dans la religion je ne me trouve pas engagé à telle personne en particulier; ce n'est précisément et pour toujours, ni à celui-ci ni à celui-là, mais tantôt à l'un , tantôt à l'autre: ce qui doit infiniment adoucir le joug. A.u lieu que dans le mariage, votre engagement est perpétuel pour celui-là et pour celle-ci. Si la personne vous agrée et qu'elle soit selon votre cœur, c'est un bien pour vous; mais si ce mari ne plaît pas à cette femme, si cette femme ne revient pas à ce mari , ils n'en sont pas moins liés ensemble, et quel supplice qu'une semblable union!
A quoi j'ajoute, mes frères, une nouvelle différence, mais bien remarquable entre nos<leux conditions. C'est que, pour l'état religieux, il y a un noviciat et un temps d'épreuve, et qu'il n'y en a point pour le mariage. De tous les états de la vie, dit saint Je-
rôme , le mariage est celui qui devrait plus être de notre choix , et c'est celui qui lest le moins. Vous vous engagez, et vous ne savez à qui; car vous ne connaissez jamais l'esprit, le naturel, les qualités du sujet avec qui vous faites une alliance si étroite, qu'après votre parole donnée, et lorsqu'il n'est plus temps de la reprendre. Maintenant que ce jeune homme vous recherche, il n'a que des complaisances pour vous, il n'a que des apparences de douceur, de modération, de vertu; mais dès que le nœud sera formé, vous apprendrez hientôt ce qu'il est , vous verrez succéder à cette douceur feinte des emportemens et des colères , à cette modération affectée des brusqueries et des violences, à cette vertu hypocrite des débauches et des excès. Maintenant que cette jeune personne est sans établissement, et que vous lui paraissez un parti convenable, elle sait se composer et se contrefaire; mais quand une fois elle n'aura plus tant de ménagemens à prendre ni tant d'intérêt à vous plaire, vous en éprouverez bientôt les caprices, les bizarreries, les entêtemens, les hauteurs. Quoi que vous fassiez et de quelque diligence que vous usiez, il en faut courir le hasard. Ce qui faisait dire à Salomon , que, pour les biens et les richesses , c'est de nos parens que nous les recevons ; mais qu'une femme sage et vertueuse , il n'y a que Dieu qui la donne : Divitiœ dantur a parentibuS) a Domino autem uxor prude ns 1. (Bourdaloue.)
Peines du mariage considérées comme lien d'une société mutuelle.
Ce qui redouble la douleur et ce qui doit la rendre encore plus vive, c'est cette société dont le mariage est le nœud. Car quoique la société, prise en elle-même, ait toujours été regardée comme un bien , toutefois, par l'extrême difficulté de trouver des esprits qui s'accordent ensemble, et qui se conviennent mutuellement l'un à l'autre , on peut dire que la solitude lui est communément préférable. Nous avons de la peine à nous souffrir nous-mêmes : un autre nous sera-t-il plus aisé à supporter ? Je ne parle point de mille affaires chagrinantes qu'attire la société et la communauté des mariages. Ce ne sont que les accidens de votre état, mais des accidens , après tout, si ordinaires que les mariages même des princes et des rois n'en sont pas exempts. Je m'arrête à la seule diversité d'humeurs qui se rencontre souvent entre une femme et un mari. Quelle croix et quelle épreuve ! Quel sujet de mortification et de
1 Prov., 9.
patience! un mari sage et modeste avec une femme volage et dissipée; une femme régulière et vertueuse avec un mari libertin et impie. De tant de mariages qui se contractent tous les jours , combien en voit- on où se trouve la sympathie des cœurs? et s'ii y a de l'antipathie, est-il un plus cruel martyre? Du moins si l'on savait par là se sanctifier; si l'on portait sa croix en chrétien , et que d'une triste nécessité on se fit une vertu et un mérite; mais ce qu'il y a de bien déplorable, c'est que ces peines domestiques ne servent encore qu'à vous éloigner davantage de Dieu , et qu'à vous rendre plus criminels devant Dieu. On cherche à se dédommager au dehors; on tourne ailleurs ses inclinations; et à quels désordres ne se laisse-t-on pas entraîner ! Du reste , quelles animosités et quelles aversions ne nourrit-on pas dans lame ! En quelles plaintes et en quels murmures, en quelles désolations et en quels désespoirs les années s'écoulent-elles! On demeure dans ces dispositions jusqu'à la mort ; et , comme disait saint Bernard , on ne fait que passer d'un enfer à un autre enfer, d'un enfer de péché et de crime à un enfer de peine et de châtiment, de l'enfer du mariage au véritable enfer des démons.
Ce sont là, dites-vous, des extrémités; il est vrai: mais extrémités tant qu'il vous plaira, rien n'est plus commun dans l'état du mariage; et n'est-ce pas cela même qui nous en doit mieux faire connaître la pesanteur, qu'on y soit si souvent réduit à de pareilles extrémités? Si cet état était pour vous de l'ordre de Dieu; si vous ne l'aviez pas choisi vous-même, ou que vous ne l'eussiez pris que par la vocation de Dieu, que dans les vues de Dieu, que sous la conduite de Dieu , sa grâce vous l'adoucirait et sa providence ne vous manquerait pas au besoin. Il vous aurait adressée , comme llebecca, à l'époux qui vous était destiné et qui vous convenait. 11 donnerait à vos paroles une efficace et à vos soins une bénédiction toute particulière pour rendre ce mari plus traitable, pour fixer ses légèretés, pour arrêter ses emportemens, pour le retirer de ses débauches , pour calmer ses inquiétudes et dissiper ses jalousies. Du moins, dans les ennuis et les dégoûts, dans les rebuts et les mépris, dans les contradictions et les chagrins où vous vous trouvez exposée, il vous revêtirait d'une force divine pour les supporter; et, par son onction intérieure, il saurait bien, lors même que tout serait en trouble au dehors, vous faire goûter dans le fond de l'ame les douceurs d'une sainte paix. Mais, parce que de vous-même et en aveugle, vous vous êtes , pour ainsi parler, jetée dans les fers , il vous en laisse porter tout le poids. C'est-à-dire, et
vous ne le savez que trop, qu'il vous laisse porter tous les caprices d'un mari bizarre, toutes les hauteurs d'un mari impérieux, toutes les brusqueries d'un mari violent , toutes les épargnes d'un mari avare, toutesjes dissipations d'un mari prodigue, tous les dédains d'un mari peu affectionné et indifférent, toutes les folles et chimériques imaginations d'un mari jaloux. Il permet que vous-même, au lieu de chercher dans votre patience et en de sages ménagemens, le remède aux maux qui vous affligent, vous les augmentiez; que vous-même vous deveniez une femme vaine, une femme indiscrète, une femme mondaine et dissipée, une femme obstinée et opiniâtre; que vous-même vous ayez vos variations et vos inconstances, vos aigreurs et vos fiertés, vos vivacités et vos colères ; que l'un et l'autre vous ne serviez qu'à exciter le feu de la discorde, et qu'à rendre votre condition plus malheureuse. (Le même.)
Teines du mariage considérées par rapport à l'éducation des enfans.
Encore si l'on en était quitte à ce prix; mais une troisième source de peines dans le mariage, et j'ose dire une source presque inépuisable, c'est l'éducation des enfans. Un enfant sage, dit Salomon, fait la joie de son père; et celui, au contraire, qui a l'esprit mal tourné, est un sujet de douleur et de tristesse pour sa mère : Filius sapiens lœtifîcat patrem^jïlius vero stultus mœstitia est matris suœ *, Mais sans altérer en aucune sorte la parole du Saint-Esprit, je puis ajouter, dans un autre sens, que des enfans à élever, soit qu'ils soient réglés ou qu'ils ne le soient pas , sont communément pour des pères et pour des mères un lourd fardeau et une croix bien pesante. Je ne parle point des soins que demande une première enfance, sujette à mille faiblesses auxquelles il faut condescendre, à mille besoins auxquels il faut fournir, à mille accidens sur lesquels il faut veiller. Supposons-les dans un âge plus avancé et dans ce temps où ils commencent proprement à se faire connaître ou par leurs bonnes ou par leurs mauvaises qualités. Que ce soient, si vous le voulez, des enfans bien nés, et qui donnent pour l'avenir les plus heureuses espérances; que ce soient de bons sujets, sur qui dans la suite on puisse compter, j'y consens; mais est-on pour cela en état de les pourvoir et de les avancer? est-on pour cela certain de ne pas les perdre et de les conserver? Quel amer déboire, par exemple, et quelle dé-
1 Prov., 10.
solation de se voir chargé d'une nombreuse famille, et de manquer des moyens nécessaires pour l'établir; d'avoir des enfans capables de tout, et de ne pouvoir les pousser à rien; d'être obligé de les laisser dans une oisiveté forcée où ils passent tristement leurs jours, et dans une obscurité où leur naissance, leur nom, leur mérite personnel , demeurent ensevelis! Quel regret, quel accablement, lorsqu'un accident imprévu, qu'une mort inopinée vient tout à coup à enlever des enfans qu'on aimait et sur qui l'on faisait fond, à qui l'on avait d'amples héritages, de grands titres à transmettre, et qui devaient être le soutien d'une maison, laquelle tombe avec eux, ou va bientôt après eux tomber! Or, vous le savez, si ce sont là dans le monde des événemens rares, dont on ne puisse tirer nulle conséquence ; et vous n'ignorez pas ce qu'une expérience si commune vous a là-dessus appris et vous apprend tous les jours. (Le même.)
Les époux doivent supporter leurs défauts mutuels.
Mais quoi ! si le mari est d'un caractère doux , et si l'épouse est méchante, médisante, si elle est de celles qui ne peuvent retenir leur langue; si elle aime la dépense et le luxe; si elle est remplie d'orgueil et d'imprudence; en un mot, si elle a tous les vices et tous les travers de son sexe , comment peut-on condamner un malheureux à passer sa vie entière avec une semblable créature? De même si la femme est modeste, attachée à ses devoirs, et que l'homme, au contraire, soit'emporté, superbe, cruel; s'il abuse de ses forces et de la puissance que la loi lui donne sur son épouse; s'il la traite comme son esclave; s'il n'a pas plus d'égards pour elle que pour la dernière des servantes, peut -on exiger qu'elle endure une semblable servitude ? Et que sera-ce encore si, comme cela n'est pas sans exemple, l'époux se tient tout-à-fait étranger à son épouse?
Voilà sans doute de grands malheurs ; mais les époux n'ont point d'autre remède à y opposer que la patience. Patientez , leur dira l'Apôtre; mais tant que la mort de celui auquel vous avez uni vos destinées ne vous aura point rendu votre liberté , vous n'avez à choisir qu'entre ces deux partis : ou tâchez de l'adoucir à force de bons procédés et de prévenances; ou, si la chose est impossible, supportez avec résignation tous les déplaisirs et tous les désagrémens qui seront la suite d'un lien auquel vous vous êtes volontairement soumise.
DES PREDICATEURS. 20,
Dans ce cas , l'ancienne Loi , faite pour des hommes grossiers et charnels, permettait le divorce : renvoyez chez ses parens , y était-il dit, 1 épouse qui vous sera devenue odieuse. Mais Dieu, quand il parle à la nouvelle Eglise, s'exprime bien autrement: Celui, dit Jésus-Chrisl , qui se sépare de son épouse, et qui en prend une autre, commet un adultère. (Saint ChrysostÔme, De la flrginitc.)
Charilé dans le mariage.
Il faut que les époux vraiment chrétiens soient persuadés de cette vérité, que Dieu n'a établi l'union des deux sexes que pour veiller par ce moyen à la reproduction de l'espèce humaine. C'est avec le plus grand respect, qu'il faut obéir à cette vue de la divine Providence. Que tous ceuxquifont profession d'être véritablement les disciples du Dieu de toute pureté soient tels dans leur conduite et dans leurs mœurs , qu'ils sachent se commander à euxmêmes. Car ceux qui obéissent à la volupté et à leurs passions rendent par là leur aine esclave de leur corps, et la condamnent à la mort éternelle.
Que chacun donc s'efforce de pratiquer la chasteté la plus parfaite ; que la pudeur, le respect, l'accompagnent sans cesse. Mais, Chrétiens , contentez-vous de l'épouse qui vous est unie par les liens sacrés du mariage. Que nulle autre femme, esclave ou libre, ne vienne lui disputer la possession de votre cœur. Ce serait une grande erreur de penser que la femme seule est adultère, quand elle oublie la fidélité qu'elle doit à son époux, et qu'il est permis à celui-ci , sans qu'il se rende coupable du même crime, de répandre ses affections sur autant d'objets qu'il lui plaît. La loi divine n'établit aucune inégalité entre les époux soumis au même joug. Quiconque s'écarte de la ligne qu'elle lui a tracée est par là même coupable d'adultère.
Chacun des deux époux doit donc à l'autre la plus scrupuleuse fidélité. Je dis plus : le mari doit à sa femme l'exemple de la continence. Il serait injuste d'exiger d'elle ce qu'il ne peut lui-même observer. Et pour que personne ne s'imagine pouvoir restreindre les préceptes divins à cet égard, l'Evangile nous apprend encore que c'est commettre un adultère que d'épouser la femme séparée de son mari , et que celui aussi qui renvoie sa femme pouren épouser une autre est également coupable d'adultère : c'est toujours séparer et désunir ce que Dieu iui-même a uni par les nœuds les
3o NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
plus étroits. Et, pourrions donner encore plus d'horreur de l'adultère , l'Evangile nous enseigne que ce n'est pas seulement l'action extérieure que nous devons éviter, mais que nous devons repousser comme un crime jusqu'à la pensée qui s'en présente à notre esprit. Ainsi, il nous est défendu de regarder l'épouse de notre prochain avec un mauvais désir, parce que, pour souiller une ame de l'adultère, il suffit d'une image impure et d'une pensée de volupté. (Lactance, Inslit. div.)
De la jalousie.
Si quelqu'un se trouve être naturellement porté à la jalousie, ou si quelque apparence souvent trompeuse vient à faire naître cette dangereuse passion dans son ame, peut- on imaginer un sort plus affreux que ne le sera alors le sien ? Toutes les horreurs de la guerre, les combats les plus épouvantables que se livrent les élémens pendant la tempête ne sont qu'une bien faible image de ce qui se passe dans son cœur et dans l'intérieur de sa maison. Le trouble, les soupçons, les querelles, le désespoir s'y succéderont sans interruption ; car l'infortuné livré à cette dangereuse folie n'est en rien au dessus de ces furieux que possède l'esprit immonde.
On le voit s'agiter, se tourmenter, s'irriter sans sujet, décharger les bruyans accès de sa fureur sur les absens comme sur les présens, sur ses propres enfans comme sur ses domestiques. Le premier venu, quelque innocent qu'il soit, n'est point à l'abri de ses ressentimens. Quelle jouissance, je vous le demande, peut encore trouver place dans une vie aussi remplie de peines , de déplaisirs et de chagrins?
Qu'un tel homme reste chez lui, ou qu'il cherche à dissiper ses ennuis dans les sociétés et dans les voyages, les tourmens auxquels il est en proie le suivent partout, et partout il emporte enfoncé dans son cœur le trait poignant qui le déchire. La mort n'est-elle pas mille fois préférable à une semblable existence? Car imaginez réunis tous les maux possibles, et la pauvreté la plus dénuée de tout, et la maladie la plus aiguë et la plus invétérée, et tous les supplices que l'on peut faire endurer avec le fer et le feu, vous serez encore bien au dessous du mal qu'éprouve celui dont le démon de la jalousie s'est emparé.
En effet, qui pourra jamais rendre le bonheur à celui qui se trouve entraîné a soupçonner ce qu'il a de plus cher au monde,
DES PREDICATEURS. 3l
à craindre son déshonneur de la femme à qui il a consacré sa vie entière? Veut-il prendre quelque nourriture, les mets dont sa table est couverte ne lui paraissent plus que des poisons mortels; veut-il chercher le repos , le repos fuit sa triste paupière, et sa couche brûlante est pour lui comme un lit de feu sur lequel il se retourne et s'agite en vain. Les entretiens de l'amitié, les distractions des affaires , les dangers , les plaisirs , rien ne saurait l'arracher aux cruelles pensées qui font son supplice. L'idée qui l'obsède le poursuit partout, ne lui laisse aucun relâche, au milieu des peines comme parmi les douceurs de la vie. C'est ce qui faisait dire au sage Salomon : « La jalousie est semblable à l'enfer 1. »
Pour la femme qui a le malheur d'être unie à un jaloux , ses tourmens sont encore, s'il *est possible, plus horribles que ceux de son mari ; car quand celui qui devait être son appui dans les misères dont la carrière de la vie est semée , celui dont elle attendait sa consolation , n'est plus pour elle qu'un tyran cruel , qu'un implacable ennemi , vers qui se tournera-t-elle pour demander du secours? Quel asile sera encore ouvert pour elle, quand celui qui devait naturellement la protéger est devenu lui-même la cause de tout ce qu'elle souffre ?
L'infortunée se voit exposée aux outrages de ses propres domestiques, qui, se modelant sur leur maître, portent même la me'-> chanceté plus loin que lui. Car cette espèce d'hommes, pour l'ordinaire ingrate et soupçonneuse, profitant de la mésintelligence qui règne entre elle et son époux, et se voyant autorisés à la persécuter, se font un plaisir cruel d'ajouter sans cesse à ses chagrins. Ils savent qu'ils peuvent impunément la charger de calomnies, et que toutes leurs coupables invectives seront bien reçues. En effet, l'homme dans le cœur duquel règne la jalousie est prompt à croire tout le mal qu'on lui dit de l'objet qu'il soupçonne, et son oreille est toujours ouverte aux délateurs. Aussi cette tourbe méprisable de valets est-elle le fléau le plus redoutable pour une malheureuse épouse qui a perdu la confiance de son mari. Il faut qu'elle se voie elle-même privée de toute autorité sur eux , et, ce qui est encore plus affreux, qu'elle devienne elle-même en quelque sorte leur esclave.
Quand cette victime de la jalousie cessera-t-elle de verser des larmes? Le jour, la nuit s'écoulent pour elle dans le deuil et les gémissemens. Il n'est plus pour elle de jours de fête. Contiuuel-
1 Eco!., xxiv, 8.
lement ses oreilles sont frappées du bruit des menaces. Elle se voit dans la nécessité de dévorer les outrages les plus avilissans. Chacun se croit en droit de s'établir son gardien. Partout elle ne voit que sujets de craindre et de trembler. Toutes ses démarches sont épiées. Elle ne peut ni entrer ni sortir sans avoir un surveillant rigide. Ses paroles, ses soupirs, ses moindres gestes, sont l'objet d'un examen sévère, et il faut qu'elle supporte en silence des tourmens aussi épouvantables.
Jusqu'ici il n'a été question des effets de la jalousie que lorsque c'est le mari qui est tourmenté par cette passion ; mais si c'est la femme qui en est elle-même atteinte (et cela n'arrive que trop souvent), ne croyez pas que le sort de celle-ci en soit plus supportable. Au contraire, ses peines n'en deviendront que plus nombreuses et plus cuisantes ; car elle aura à souffrir les mêmes déchiremens que souffre un homme jaloux ; mais elle ne pourra employer contre celui qu'elle soupçonne les mêmes moyens qu'en pareil cas celui-ci emploierait contre elle. Qui voudrait, en effet, souffrir qu'une femme le rendît prisonnier dans sa propre maison ? ou quel domestique aurait l'audace de s'établir ouvertement l'espion et le gardien de son maître ?
Par cela même, la femme n'aura pas la consolation de faire souffrir l'objet de ses soupçons des tourmens qu'elle endure ellemême. Tout ce qu'elle peut se promettre raisonnablement, c'est que son mari écoute une ou deux fois tout au plus ses plaintes ; mais si elle veut continuer de l'en entretenir, il lui fera bientôt voir qu'il lui était encore plus avantageux de garder le silence.
Telles sont les suites horribles de la jalousie, lors même qu'elle n'est fondée que sur de légers soupçons; mais si elle se trouve appuyée sur la réalité, combien ces suites ne seront-elles pas encore plus funestes et plus déplorables! Et certes, c'en est plus qu'il ne faut pour écarter des époux chrétiens de cette odieuse passion. (Saint Ghrysostome, De la Virginité.)
Comment la femme doit contribuer au salut de son mari.
Saint Paul lui-même trace aux épouses chrétiennes leur devoir à l'égard du zèle qu'elles doivent avoir pour le salut de leurs maris : « Que savez-vous, leur dit-il, si vous ne sanctifiez pas votre « mari 1? » Sans doute, et moi aussi je me range à l'opinion de
* I Cor., vu, 16.
cet illustre Apôtre. Je sais combien la femme est capable d'aider l'homme dans tout ce qui a rapport au salut; mais, je ne puis in empêcher de le dire aux épouses chrétiennes , ce n'est pas en se parant d'ornemens mondains, en menant une vie molle et voluptueuse, en se livrant au luxe et à la prodigalité, qu'elles "peuvent concourir à sanctifier celui auquel elles sont unies ; c'est en s'élevant au dessus de toutes ces vanités; c'est en faisant voir en elles une vie toute apostolique, une honnêteté de mœurs et une modestie parfaites, un noble mépris pour l'argent, une patience et une douceur à toute épreuve; c'est quand elles pourront se rendre à elles-mêmes ce témoignage que Paul se rendait jadis : « Nous sommes contens d'avoir la nourriture et le vêtement *; » c'est quand elles regarderont comme la moindre chose la crainte de la mort du corps , et qu'elles n'auront aucun attachement à la vie présente; c'est enfin quand toute la gloire de ce monde ne sera pas plus précieuse à leurs yeux que la fleur de l'herbe, suivant l'expression d'un Prophète.
Ce n'est donc pas celle qui se conduit en femme avec l'homme qui le sanctifiera , mais celle qui lui apprendra à vivre selon l'Evangile, en y conformant elle-même toute sa conduite et toutes ses démarches. Pour rappeler à ses devoirs celui auquel elle est unie, il faut que l'épouse montre elle-même une grande sagesse, une grande patience ; qu'elle sache supporter sans se plaindre toutes les peines attachées à l'état du mariage, et qu'elle n'ait d'autre pensée que de procurer la conversion et le salut de son mari. (Le même , De la Virginité,)
Dangers extrêmes par rapport au salut à éviter dans le mariage.
Toutes les conditions de la vie ont leurs dangers ; je dis leurs dangers par rapport au salut. Non seulement dangers communs, mais dangers particuliers et propres de chaque état. La solitude même n'en est pas exempte, et les anachorètes ont eu à combattre pour mettre à couvert leur innocence et pour se défendre des attaques où ils ont été exposés. Encore n'y ont-ils pas toujours réussi; et combien de fois l'Eglise a-t-elle vu ses plus brillantes lumières s'éteindre et pleurer la chute de ceux qu'elle se proposait de mettre un jour au rang des saints ! Mais du reste, selon le sentiment universel des Pères et des maîtres de la morale, s'il y a par-
»j Tim., vi, 8.
tout des dangers, on peut dire qu'un des états les plus dangereux, c'est le mariage. En \©iei la preuve: parce que dans le mariage il faut concilier des choses dont l'accord est très difficile; qui ne se trouvent presque jamais ensemble; qui, dans l'estime commune des hommes, paraissent incompatibles, et sans lesquelles néanmoins il n'est pas possible d'être sauvé. Car il s'agit d'accorder la licence conjugale avec la continence et la chasteté; une véritable et intime amitié pour la créature avec une fidélité inviolable pour le Créateur; un soin exact et vigilant des affaires temporelles avec un détachement d'esprit et un dégagement intérieur des biens de la terre. Tout cela sur quoi fondé? toujours sur les mêmes qualités du mariage qui servent de fond à tout ce discours.
Prenez garde, en effet, Chrétiens , s'il y a quelque chose qui rende l'incontinence des mariages plus criminelle devant Dieu, c'est la dignité du sacrement, et cependant rien de plus sujet que le mariage aux excès d'une passion sans règle et sans retenue. Qu'est-ce qui porte plus fortement une femme et qui l'oblige même à prendre avec plus de zèle tous les intérêts d'un mari et à chercher tous les moyens de lui plaire? n'est-ce pas cette étroite société qu'il doit y avoir entre l'un et l'autre? Mais n'est-ce pas aussi d'ailleurs ce même zèle pour un époux, cette même attache qui la met dans un péril évident d'abandonner en mille rencontres les intérêts de Dieu et de déplaire à Dieu? Enfin, il faut qu'un père et une mère aient de la vigilance et du soin pour établir leur maison, et sans cela ils ne satisfont pas au devoir de leur conscience, puisqu'ils sont les tuteurs de leurs enfans, et qu'aprèsJeur avoir donné la vie, ils leur doivent encore l'entretien et l'éducation. Or , dites-moi si cette vigilance, si ce soin d'établir une famille, de placer des enfans, de leur laisser un héritage qui leur convienne et qui puisse les maintenir dans la condition où ils sont nés, n'est pas la plus dangereuse de toutes les tentations ; si ce n'est pas le prétexte le plus spécieux et le plus subtil pour autoriser en apparence toutes les injustices que suggère une avare cupidité; et par conséquent si ce n'est pas une occasion continuelle et toujours présente de se perdre. Reprenons: et vous, mes chers auditeurs, que votre état expose à tant de périls, ouvrez au moins les yeux pour les apercevoir et pour vous apprendre à vous en préserver.
Le premier, c'est l'incontinence des mariages; je m'en tiens à cette parole, et ce n'est même qu'avec peine que je l'ai laissée échapper. Saint Jérôme , écrivant à une vierge et l'instruisant des devoirs du célibat où elle faisait profession de vivre , ne
craignait point de s'exprimer en certains termes dont elle pouvait être blessée: pourquoi? C'est, lui disait ce saint docteur, que j'aime mieux me mettre au hasard de vous parler avec un peu moins de réserve que de vous cacher des vérités qui concernent votre salut: Malo verecundia pereclitari quam -verïtate. Peut-être avait-il raison de s'expliquer de la sorte dans une lettre; mais ici Chrétiens, dans cette chaire évangélique, je dois, sans altérer la vérité, user de la sage précaution que demande la dignité de mon ministère. Vous savez ce que la loi chrétienne vous ordonne et ce qu'elle vous défend, ou, si vous ne le savez pas, tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il vous est dune extrême importance de vous en instruire, puisqu'il y va de votre salut; c'est que le mariage est un état de chasteté et de continence aussi bien que le célibat, quelque différence qu'il y ait d'ailleurs entre l'un et l'autre ; c'est qu'il y a dans le mariage des lois établies de Dieu, et qu'il n'est pas permis de transgresser : c'est que tous les désordres qui s'y commettent, bien loin d'être excusés, et en quelque manière justifiés par le sacrement, tirent de là même une malice et une difformité particulière; c'est que vous avez sur cela une conscience qu'il faut écouter et qui vous jugera devant Dieu ; enfin, selon la pensée de saint Jérôme, c'est que des trois espèces de chasteté, savoir, celle de la virginité, celle de la viduité et du mariage, la chasteté conjugale quoique la plus imparfaite, est néanmoins la plus difficile; pourquoi ? Parce qu'il est bien plus aisé, dit ce saint docteur, de s'abstenir entièrement que de se modérer, et de renoncer absolument à la chair qui est votre ennemi domestique, que de lui prescrire des bornes et de la réprimer. La virginité, ajoute le même Père, en se conservant, triomphe presque sans combat. A peine connaît-elle le danger, parce qu'elle le fuit et s'en tient éloignée. On peut dire par proportion de même de l'état de viduité, mais il en va tout autrement à l'égard de la chasteté conjugale. Entre elle et l'impureté il n'y a qu'un pas à faire; mais ce pas conduit au crime et jusqu'à la damnation.
A ce premier danger un autre encore se trouve joint; c'est celui de la société mutuelle. Comprenez-le. Car l'effet de cette société doit être une union des cœurs si parfaits, que pour un époux l'on soit disposé à se détacher de tout, à sacrifier tout, mais avec cette exception si délicate et si rare que l'amour conjugal ne l'emporte pas sur l'amour de Dieu; que l'époux et l'épouse soient tellement attachés l'un à l'autre qu'en même temps ils soient l'un et l'autre encore plus étroitement attachés à Dieu ; qu'une femme disposée ù
suivre toutes les inclinations raisonnables d'un mari ait d'ailleurs la force de lui résister quand il s'agit de suivre ses passions, de participer à ses désordres, de prêter l'oreille à ses discours médisans ou impies, d'entrer dans ses ressentimens , de seconder ses vengeances. Ainsi, que cet époux ait reçu une injure, qu'il ait été offensé et outragé, il vous est permis d'en être touchée, de partager avec lui sa peine, de lui procurer toute la satisfaction convenable ; vous le pouvez et même vous le devez. Mais d'aller au delà, de prendre ses animosités et ses haines, de l'autoriser dans ses emportemens et ses violences, de condescendre à tout ce que lui inspire un cœur aigri et animé, ce n'est point agir en femme chrétienne, ce n'est point là une vraie fidélité; et Jésus-Christ, en instituant le mariage dans son Eglise, n'a point prétendu qu'il servît à se faire un crime propre du crime d'autrui. De même que ce mari, ou ambitieux, ou intéressé, forme d'injustes desseins, et qu'il veuille contre le droit et la bonne foi vous engager dans ses entreprises, c'est là qu'avec une sainte assurance il faut tenir ferme et s'opposer à l'iniquité. Mais je lui dois obéir : point d'obéissance qui lui soit due au préjudice de la loi de Dieu. Mais il s'éloignera de moi : sa disgrâce alors vaudra mieux pour vous que son estime. Mais la paix en sera troublée : vous aurez la paix de la conscience, et elle vous suffira. Mais il cherchera toutes les occasions de me chagriner : vous profiterez de vos chagrins pour pratiquer la patience, et Dieu du reste vous consolera. Mais le moyen enfin de se soutenir toujours dans cette fermeté inébranlable et de ne se démentir jamais? cela n'est pas aisé, j'en conviens, mais c'est pour cela même que je vous l'ai proposé comme un des grands dangers de votre état.
Que dirai-je, ou que ne me reste-t-il point à dire d'un dernier danger que porte avec soi le soin d'une famille et l'éducation des enfans? Il est certain , et je vous l'ai déjà fait assez entendre , que l'éducation de vos enfans vous engage par devoir et par état à vaquer aux affaires temporelles. Mais il n'est pas moins vrai que cet engagement est un écueil , où il est rare de ne pas échouer; et qui ne voit pas l'extrême difficulté qu'il y a de concilier ensemble le soin des biens de la terre et le détachement de ces mêmes biens ? Selon l'Evangile, si vous négligez de pourvoir vos enfans d'une manière conforme à leur condition, vous vous rendez coupables devant Dieu; et si d'ailleurs, afin de pourvoir vos enfans, vous vous laissez emporter au désir et à l'amour des richesses, il n'y a point de salut pour vous. Dans le mariage, il ne vous est pas permis, comme aux autres, d'abandonner toutes choses pour suivre
DES PRÉDICATEURS. dj
Jésus-Christ : ce n'est point là votre perfection. Il faut que vous possédiez , que vous conserviez, et même que vous travailliez raisonnablement à acquérir. Mais en possédant, en conservant, en acquérant, il faut préserver votre cœur de toute affection terrestre. Ainsi vous le dit saint Paul; écoutez-le. Hoc itaque dico , fratres, reliquum est ut et qui habeut uxores < tanquam non habentes sint ; et qui emunt, tanquam non possidentes ; et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur *. |Voilà, mes frères, disait ce grand Apôtre, ce que j'ai à vous intimer de la part de Dieu, savoir, que parmi vous ceux qui sont engagés dans le mariage aient l'esprit et le cœur aussi libres que s'ils étaient pleinement maîtres d'euxmêmes ; que ceux qui vendent et qui achètent le fassent comme s'ils ne possédaient rien ; et que ceux qui ont la disposition des biens de ce monde en usent comme s'ils ne leur appartenaient pas : pourquoi cela ? Parce que la figure de ce monde passe , poursuivait le docteur des gentils : Prœterit enim figura hujus mundi 2. Et moi j'ose ajouter, en vous appliquant cette morale, parce que le soin que vous pouvez et que vous devez avoir des biens de ce monde ne vous dispense en aucune' sorte de l'obligation d'y renoncer de cœur et de volonté. Jésus-Christ en a fait une loi générale pour tous les hommes; et cette loi, dit saint Chrysostôme, ne pouvant s'entendre d'un renoncement réel et effectif, il faut par nécessité l'interpréter du renoncement de l'esprit : Qui non renuntiat omnibus"^. G'est-à-dire, Chrétiens, que quand le Sauveur des hommes prononçait cet oracle , il parlait pour vous aussi bien que pour moi : avec cette différence néanmoins qu'en vous faisant ce commandement il vous obligeait à quelque chose de plus difficile que moi. Car il voulait que ce détachement intérieur ne vous ôtât rien de toute la vigilance nécessaire pour la conservation de vos biens et pour l'entretien de vos familles. Or, de joindre l'un et l'autre ensemble, c'est ce que j'appelle la vertu héroïque de votre état. Et comment en effet, me direz-vous, atteindre à ce point de pauvreté évangélique? A cela je vous réponds ce que répondait Jésus-Christ lui-même sur un sujet à peu près semblable : La chose est impossible aux hommes, mais elle ne l'est pas à Dieu. Elle est impossible à ceux qui s'ingèrent d'eux-mêmes et sans la grâce de la vocation dans le mariage, ou qui, l'ayant celte grâce , n'en font pas l'usage qu'ils doivent. Mais à ceux qui y sont fidèles, tout devient possible. Abraham vécut dans
1 Cor., 7. — 2 Ibid. — 3 Luc, 14.
le même état que vous, il eut une maison à soutenir comme vous, il posséda de plus grands biens que vous; et jamais ces biens périssables n'excitèrent le moindre désir dans son cœur, et n'y allumèrent le feu de la convoitise. (Bourdaloue.)
Péroraison.
Quoi qu'il en soit, vous connaissez, mes chers auditeurs, les obligations du mariage, vous en savez les peines, vous n'en ignorez pas les dangers, et par conséquent vous voyez combien il vous importe d'y être éclairés, conduits^ secourus de Dieu; c'est-à-dire combien il vous importe de n'y entrer que par le choix de Dieu, et d'y attirer sur vous la grâce de Dieu. Mais si ce n'est pas par cette vocation divine que je lai embrassé, n'y a-t-il plus de ressource pour moi, et que ferai-je ? Vous ferez ce que fait le pécheur pénitent. En se convertissant à Dieu, il répare par la grâce de la pénitence ce qu'il a perdu en se dépouillant de la grâce d'innocence. De même vous réparerez après le mariage le mal que vous avez commis en vous engageant dans le mariage; et puisque vous n'avez pas eu les premières grâces de cet état, vous aurez recours à Dieu pour obtenir les secondes. Car Dieu a de secondes grâces pour suppléer au défaut des premières, et c'est dans ces secondes grâces que vous devez mettre votre confiance. Cependant, parce qu'elles sont plus rares et moins abondantes quand elles n'ont pas été précédées des autres, ce qui vous reste, c'est de veiller avec plus d'attention sur vous-mêmes, de vous appliquer avec plus de zèle à tous les devoirs d'un état où Dieu veut maintenant que vous persévériez, de concevoir un repentir plus vif et plus amer de l'égarement où. vous êtes tombé par votre faute , de redoubler sur cela vos vœux, et de crier plus fortemeut vers le Seigneur. Ah! mon Dieu, lui direz-vous, comme dit le frère de Jacob à Isaac après avoir perdu son droit d'aînesse , n'avez-vous pas plus d'une bénédiction, et le trésor de vos grâces n'est-il pas infini? Num unam lantum benedictionem habes , Pater? K II est vrai, Seigneur, je me suis écarté de ma route, en m'écartant de celle que vous m'aviez marquée ; car c'était là proprement ma route , c'était mon chemin. Mais m'avez-vous pour cela rejeté , et votre Providence manque- t-elle de moyens pour réparer la perte que j'ai faite ? Jetez, mon Dieu , jetez encore un regard favorable sur moi ,
1 Gen., 27.
et ne m'abandonnez pas à moi-même, lorsque je veux désormais m'abandonner pleinement à votre conduite : Miki quoque obsecro ut benedicas '. Il vous écoutera, mou cher auditeur; et par un retour de sa miséricorde, il prendra pour vous de nouvelles vues de prédestination, et vous fera arriver au salut éternel, que je vous souhaite, etc. (Le même.)
» Gènes., 27.
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