MÉDISANCE ET CALOMNIE
RÉFLEXIONS THÉOLOGIQUES ET MORALES SUR CE SUJET
La délraclion est commune.
Il est aussi ancien, aussi répandu que la société humaine, le vice odieux qui l'attaque directement, qui la divise , la trouble et la désole. Le Roi-Prophète en détestait la criminelle noirceur , en déplorait l'universelle diffusion. Ils se sont tous égarés, disait-il ; tous se sont rendus inutiles. Il n'y en a pas un seul qui fasse le bienj leur gosier est un sépulcre ouvert: la fraude est sur leur langue, le venin de l'aspic sur leurs lèvres , la médisance et l'amertume dans leur bouche. Il y a des vices attachés plus particulièrement à certains états, qui épargnent communément les autres. Vous trouverez rarement dans les conditions obscures l'ambition qui agite les cours : vous verrez dans les cloîtres peu de traits de cette avarice qui infecte la finance et le commerce. Mais où porterez-vous vos pas que vous n'entendiez de tous côtés autour de vous déchirer la réputation du prochain? cherchez une société, une famille, une condition, j'ai presque dit une seule personne, qui ne soit plus ou moins entachée de ce dangereux péché. Dans les cours , dans les villes , dans les campagnes , dans les places et dans les maisons , dans les assemblées publiques et dans les cercles privés , partout la détraction retentit : partout on est occupé à dévoiler, à censurer les défauts du prochain , ou naturels ou moraux, ou cachés ou publics, ou graves ou légers. La malignité en fait son amusement, le vice son excuse, le malheur sa consolation, la médiocrité son esprit. La société humaine ressemble à un vaste champ
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de bataille, où mille coups mortels à la réputation sont portés de toutes parts. Hélas ! et ce qui est le comble de notre douleur, ce n'est pas seulement dans lesconventicules des pécbeurs que la detraction est répandue; elle a pénétré dans les asiles les plus saints; elle a forcé les barrières sacrées qui entourent le sanctuaire; elle a enfoncé les portes respectables qui ferment les cloîtres. Et quelles bornes pourront donc mettre un terme à ses déplorables progrès ( si la profession même de la piété est incapable de l'arrêter ? Les médisances que se permettent trop souvent les personnes dévoies sont, et nous l'entendons souvent, le prétextedes invectives, lobjet de la raillerie des ennemis de la dévotion; elles font calomnier la dévotion même, attirent sur elle le reproche qui ne devrait tomber que sur ceux qui , en l'affichant , la violent , et lui font imputer ce qu'elle interdit absolument. Ainsi s'élever contre la détraction, c'est attaquer en quelque sorte le genre humain entier. Prouver à l'universalité du monde qu'elle est infectée de ce vice , c'est s'exposer à lui déplaire, c'est s'attirer son inimitié. Car, quoique la terre soit pleine de détracteurs, personne ne veut l'être. Tous désirent s'en donner le plaisir: aucun ne veut en avoir la réputation. Serait-ce donc la profondeur de la plaie qui empêcherait de la traiter? Serait-ce lorsque la contagion est généralement répandue qu'il faudrait s'abstenir d'y porter le remède? L'universalité d'un vice lui donne-t-ildes droits à notre respect? Non : plus au contraire nous le voyons commun, plus notre ministère doit s'attacher à le combattre. Nos efforts doivent croître avec ses progrès : notre zèle doit se ranimer à la vue de la multitude de pécheurs auxquels il est devenu nécessaire. Examinons donc la détraction dans sa nature, découvrons-en l'énormité, suivons-la dans ses effets, remontons à ses causes, réfutons les vaines excuses dont elle s'autorise, indiquons-en les remèdes.
Notion de la détraction.
La détraction considérée dans sa généralité est une injuste diffamation du prochain, un tort fait à sa réputation en son absence. L'attaque portée à son honneur, en sa présence, est un autre péché: on l'appelle outrage, injure, affront, selon sa grièveté. On nuit à la réputation du prochain, ou en révélant ce qui est secret, et c'est la médisance, ou en énonçant ce qui est faux, et c'est la calomnie. Ce n'est pas seulement par des discours que l'on se rend coupable, soit de médisance, soit de calomnie: on peut les corn-
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mettre par des signes. Un geste d'impatience ou de mécontentement donné à des éloges , un silence d'approbation ou un sourire malicieux accordé à des inculpations, deviennent de véritables détractions. Il en est de ce péché comme des autres: c'est principalement l'intention avec laquelle on le commet qui en fait Ténormité. Celui qui blesse la réputation de son frère par légèreté , ou par une trop grande démangeaison de parler, est beaucoup moins coupable que celui qui l'attaque de propos délibéré et avec la volonté denuire. Mais toute détraction faite dans cette intention est un péché du genre le plus grave. Qu'elle ait ou n'ait pas son effet, qu'elle réussisse à persuader ou qu'elle ne convainque personne, elle est toujours souverainement criminelle. Elle ne sera pas funeste dans ses suites : en est-elle moins vicieuse dans son principe? Le coup n'a pas atteint; mais il a été porté. Et quel est le tribunal où un crime tenté serait justifié parce que l'effet a été manqué? Il n'est pas non plus nécessaire, pour former une détraction mortellement coupable, qu'elle soit une accusation directe; ils sont également vicieux et souvent plus dangereux ceux qui indirectement altèrent la réputation du prochain , en niant ses actions vertueuses, en jetant du doute sur ses bonnes qualités, en diminuant son mérite par d'artificieuses restrictions , ou même en atténuant par des louanges froides et légères l'estime qu'il avait inspirée.
Circonstances qui la justifient.
Avant de montrer l'énormité de la détraction , il est nécessaire d'exposer les circonstances qui peuvent exempter de péché la simple médisance; car, quant à la calomnie, elle est essentiellement, et dans toutes les circonstances, criminelle. La détraction est une diffamation injuste. L'énonciation des défauts du prochain n'est donc pas une détraction coupable, ou lorsqu'elle n'est pas une diffamation, ou lorsqu'elle n'est pas contraire à la justice.
On ne diffame pas le prochain quandle mal que l'on dit de lui est si publiquement, si certainement connu et dans le pays, et par tous ceux devant lesquels on parle , que personne ne l'ignore et n'en doute. Mais ce serait diffamer son frère que de faire connaître à un pays ses torts qui seraient publics dans un autre; ce serait le diffamer que de rappeler le souvenir des fautes anciennes et oubliées ; ce serait le diffamer que de lui imputer des actions vicieuses qu'il aurait réparées par la pénitence.
La diffamation cesse d'être injuste quand elle est commandée par la justice, exigée par l'intérêt public , utile au bien du prochain , nécessaire au sien propre. Le citoyen interrogé par l'autorité lui doit la vérité. La justice même , dans ce cas , lui prescrit de déclarer ce qu'il sait au préjudice d'autrui. Il ne pèche pas non plus, il fait au contraire une action louable , quelquefois même il remplit un devoir , celui qui révèle à un supérieur des désordres ignorés , dont il peut résulter du trouble dans la société, afin qu'ils soient réprimés et que les suites soient prévenues. C'est aussi quelquefois un acte de charité, et alors ce n'est pas une injustice de découvrir à des particuliers des fautes ou des défauts d'autrui qui peuvent nuire à leurs biens spirituels ou temporels. Il n'est pas dans l'ordre de la justice de conserver l'honneur du coupable au préjudice de l'innocent; mais cet office de charité demande, dans son exercice, de la prudence. Trop souvent la malignité se couvre du masque de la bienveillance. Il faut que l'intérêt qui motive la révélation d'abord l'exige indispensablement, ensuite soit assez grave pour la justifier. Enfin on adroit pour soi-même à la charité qu'on doit au pro^ chain. Si je ne puis conserver ma réputation qu'aux dépens de la sienne, je ne suis pas obligé de le préférer à moi. Accusé d'un crime, je puis légitimement faire voir que, dans d'autres occasions , ceux qui déposent contre moi ont rendu de faux témoignages ; mais il ne m'est pas permis de découvrir ceux de leurs défauts qui n'ont aucun trait à ma justification. L'apologie est permise, parce qu'elle m'est nécessaire ; la récrimination me serait inutile, elle est défendue. La légitime défense est la borne qu'il m'est interdit de passer.
On sent que dans toutes les circonstances qui peuvent rendre une médisance légitime, il est nécessaire que l'intention reste pure, et que l'honnête, le noble motif de justice ou [de charité qui fait révéler quelques défauts du prochain ne soit souillé par le mélange d'aucun sentiment de malignité, d'envie, de haine ou de vengeance.
La détraction condamnée par l'Écriture sainte.
Il faudrait ignorer profondément la loi de Dieu pour douter qu'elle condamne la détraction. Il y a peu de péchés plus positivement interdits, peu de vices plus fréquemment proscrits dans les livres saints. Quel est l'homme, dit le Roi-Prophète, qui chérit la vie, qui désire voir les jours heureux? Garantis ta langue du mal , et que de teslèvres il ne sorte point de paroles méchantes. Le Sage
ordonne de se pre'server de la détraction ; et il déclare que les paroles de ce genre ne seront point proférées en vain. Saint Paul comprend ce péché parmi les crimes les plus énormes, qui excluent du royaume des cieux; et l'apôtre saint Jacques, défendant les détractions mutuelles, ajoute que celui qui juge son frère, ou nuit à sa réputation , juge la loi elle-même et lui fait tort. Il serait trop long de parcourir tous les textes sacrés qui condamnent ce vice et en annoncent la punition.
Et par la raison.
Mais pour sentir combien il est odieux en lui-même et funeste dans ses effets, il n'est pas nécessaire d'être chrétien. Ce que l'Esprit-Saint nous révèle dans ses livres sacrés, il l'avait gravé dans nos cœurs. Principes religieux , maximes raisonnables , tout est d'accord sur un point si évident. Hélas ! et combien de Chrétiens pourraient sur ce sujet recevoir des païens d'utiles leçons!
Facilité de se livrer à la détraction.
Ce qui rend le péché de la détraction souverainement dangereux, c'est la facilité de le commettre; ce qui le rend presque irrémédiable, c'est la sécurité avec laquelle on le commet. Favorisée par les fréquentes occasions , encouragée par les exemples réitérés , l'inclination naturelle se fortifie promptement. Le commerce avec les médisans familiarise avec la médisance. On a peine à regarder comme bien criminel ce qui est si commun. Successivement, mais en peu de temps, on néglige les précautions; on perd l'éloignement; on trouve du plaisir ; on prend du goût; on contracte l'habitude; on se fait illusion ; on ne se croit pas coupable, parce qu'on ne l'est pas plus que beaucoup d'autres; on commet le péché sans scrupule; on est détracteur sans remords. Ainsi la fréquentation de la société fait perdre les deux vertus les plus nécessaires à la société, la charité et la justice : la charité, toujours occupée de faire du bien au prochain; la justice, qui défend de lui faire aucun mal; la charité, qui ordonne de faire à autrui ce qu'on désire pour soi-même ; la justice, qui interdit tout ce qu'on ne voudrait pas éprouver.
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Elle est opposée à la charité.
Demandez au grand Apôtre quels sont les caractères de la première, de la plus sublime vertu du Christianisme. Il vous répondra: La charité bénigne et douce, en haïssant le péché , chérit toujours lé pécheur. La charité, constamment bienfaisante, n'agit jamais méchamment ; mais , au contraire , ce qu'elle a de biens elle le verse sur le prochain. La charité ne pense point le mal : elle aime avoir le bien; elle détourne ses yeux du vice pour ne pas l'apercevoir. La charité ne prend pas un plaisir malin à découvrir les iniquités : bien éloignée d'en rire , elle en gémit ; loin de railler le pécheur, elle le plaint. Et le prince des Apôtres ajoute que, au lieu de dévoiler les péchés, la charité les dérobe autant qu'elle peut à tous les regards, en les couvrant de son manteau.
Et à la justice.
Vous n'êtes pas charitable, vous avez au moins la prétention d'être juste. Vous, détracteur, vous juste! Et qui est-ce qui vous a donné autorité sur la réputation de votre frère? La réputation est son bien ; elle est le premier, le plus grand de ses biens ; elle est une sorte de vie civile , qui le fait exister honorablement dans 1 opinion de ses concitoyens ; elle est son titre aux emplois; elle le rend digne des dignités. Il a droit à la conserver; et, eût-il mérité de la perdre , vous n'avez pas le droit de la lui enlever. Vous rougiriez de lui dérober la plus légère somme; et vous n'avez pas honte de lui ôter un bien plus précieux que toute sa fortune. Vous auriez horreur d'attenter à sa vie , et vous vous faites un barbare plaisir de tuer son honneur , qui lui est plus cher que sa vie. Et qui êtes-vous donc , pour faire de la réputation de vos frères le sujet de vos cruels amusemens ? Vous prétendez-vous irréprochable? Vous, irréprochable! S'ils ont leurs défauts, n'avez-vous pas les vôtres ? N'avez-vous pas peut-être ceux mêmes que vousreleveZj que vous publiez, que vous exagérez dans eux avec tant de méchanceté? Homme, qui t'avises déjuger ton frère, dit le grand Apôtre, tu te rends inexcusable. En le jugeant tu te condamnes , puisque tu fais les choses que tu lui reproches. Pour sentir l'injustice de votre passion , retournez vos pensées sur vous-même. La détraction vous plaît tant qu'elle porte sur les autres ; elle vous met en fureur quand elle s'attaque à vous. Qu'on dévoila quelqu'une de
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vos faiblesses, qu'on vous impute un tort , qu'on jette dessoupçons sur vos démarches , qu'on interprète en mal vos intentions , quelle n'est pas aussitôt votre colère ! Une expérience constante nous montre ceux qui sont les plus ardens à déchirer le prochain, être les plus impatiens, les plus amers, les plus emportés, pour peu qu'on les égratigne.Ils sont devant la plus légère médisance comme le salpêtre que l'approche d'une faible étincelle enflamme et fait éclater.
Méchanceté raffinée des détracteurs.
Le Roi-Prophète mettait au nombre de ses devoirs de persécuter de toute son autorité ceux qui se rendaient coupables de cette criminelle injustice. Il s'était formé, et il nous présente du détracteur une idée bien odieuse, mais bien juste. Il compare sa langue à celle de l'aspic , qui enfonce dans la plaie qu'elle fait son venin mortel; au glaive aiguisé qui porte la mort; à la flèche pointue qu'on lance de loin dans le cœur. Ce qui rend ces traits plus dangereux, plus funestes dans la main du méchant, c'est leurvariété, c'est l'adresse avec laquelle il les lance. Vous le voyez , selon les personnes dont il parle, selon celles à qui il s'adresse, employer avec un art perfide toutes les manières de répandre et de persuader ses méchancetés. Tantôt il en impose par l'assurance de son ton; présentant les soupçons comme des certitudes; donnant ses conjectures pour des faits indubitables; mêlant hardiment le faux avec le vrai; altérant les circonstances; répandant sur tout ce qu'il débite la teinte de son ame noire. Tantôt, plus insidieux, il en laisse entendre plus qu'il n'en dit. Ce n'est souvent qu'un mot, qu'un geste, qu'un sourire, aussi expressifs et plus persuasifs qu'une détraction ouverte. Quelquefois il affecte de ne pas croire ce qu'il raconte. L'assaisonnement le plus commun de ses détractions est le sel de la raillerie, qui les rend plus piquantes, et les fait plus généralement goûter; il aiguise le trait pour l'enfoncer plus avant. Un autre de ses artifices ordinaires est de transformer les vertus dans les vices qui en sont voisins. Dans sa bouche empestée , le courage devient témérité , la prudence lâcheté , la douceur faiblesse , la fermeté dureté , la franchise indiscrétion , la réserve dissimulation, la dignité hauteur, la modestie bassesse, l'économie avarice, la générosité dissipation. A-t-il surpris dans une jeune fille un regard libre, il en fait une prostituée. Voit-il un jeune homme rechercher les plaisirs, à ses yeux c'est un libertin.
En passant sur ses lèvres corrompues tout se corrompt ; souvent il emprunte le langage, atroce dans sa bouche, de l'amitié et de l'estime ; il en empoisonne les traits acérés de sa méchanceté. Ici il affecte une hypocrite compassion; il plaint avec un air triste, avec des paroles d'intérêt , celui qu'il décrie , et paraît s'intéresser à la réputation qu'il déchire. Là , pour donner plus de créance au mal qu'il dit, il y joint de perfides éloges : il pare sa victime en l'immolant ; il cache sous des fleurs la pointe aiguë dont il perce; il recouvre de miel le poison pour le faire avaler. C'est Joab embrassant Amasa, afin de l'assassiner ; c'est Judas trahissant le Fils de l'Homme par un baiser.]
Ils ne respectent rien.
Et quel est donc le but contre lequel la dé traction décoche ses traits envenimés ? C'est l'universalité du genre humain. Audacieuse, elle s'attaque à tout; insolente, elle ne respecte rien. La plus haute élévation ne met pas hors de ses atteintes ; elle dirige ses coups contre les têtes les plus augustes. Les maîtres supérieurs, ces dieux de la terre, images du Dieu du ciel, qui les a établis au dessus de nous pour être les objets de nos respects et de notre soumission, le détracteur en fait l'objet de ses murmures, de ses satires, de ses calomnies. Il se venge de la dépendance où il est forcé de se tenir, par la liberté de ses inculpations , et il s'applaudit d'assujétir à ses censures ceux qui le tiennent assujéti à leur autorité. Le sanctuaire n'est pas pour lui un asile sacré : il va y poursuivre les oints du Seigneur. Il recherche avec soin leurs défauts , relève avec art leurs faiblesses , publie avec éclat leurs fautes réelles ou supposées ; heureux d'avoir détruit leur réputation , si nécessaire à leurs saintes fonctions. Il viole les tombeaux, répand jusque sur des cendres froides et insensibles sa bave venimeuse. La vertu même , ce qu'il y a de plus respectable parmi les hommes , la vertu qui unit la terre au ciel , dont elle est le don le plus précieux, la vertu n'est pas à l'abri de ses coups; c'est sur elle qu'il s'acharne avec le plus d'âpreté, parce qu'elle l'offusque, et qu'elle est la'eensure vivante de ses vices. L'œil malade ne pardonne pas au soleil de l'éblouir. Dans la bouche du calomniateur, la chaste Suzanne devient une adultère , le pudique Joseph un corrupteur, le fidèle Miphiboseth un traître, l'intègre Daniel un infracteur des lois, le prophète du Seigneur, Jérémie, un imposteur ennemi du peuple. Il n'y a pas
eu un saint qui n'ait été l'objet de criminelles détractions ; beaucoup d'entre eux en ont été les victimes. N'étaient-ce pas les odieuses accusations intentées aux premiers Chrétiens qui armaient contre eux les bras des persécuteurs? Et même, ô comble d'iniquité, de méchanceté, de scélératesse, d'impiété! le juste par excellence, le Saint des saints, Dieu, n'a pas été exempt des attaques envenimées de la détraction. Dans tout le cours de sa carrière évangélique, Jésus-Christ a sans cesse marché à travers les traits que lançaient contre lui les pharisiens et les scribes. Continuellement harcelé, contrarié, persécuté de leurs injustes inculpations, il se voyait traité, dans sa vie privée, d'ami des pécheurs , d'homme livré aux excès du vin et de la bonne chère ,* dans sa vie publique, d'ennemi du souverain, d'instigateur de révoltes; dans ses discours, de séducteur; dans ses miracles, de suppôt du démon; dans sa religion, de blasphémateur, de violateur du sabbat, de destructeur du temple. Ce furent ces atroces calomnies, multipliées avec rage, variées avec art, semées avec astuce, qui préparèrent, amenèrent par degrés, et consommèrent enfin le crime le plus abominable qui ait souillé la terre, le crime que le soleil a refusé d'éclairer.
Lâcheté de la détraction.
A ces caractères d'injustice et de méchanceté qui rendent la détraction odieuse, elle en ajoute un autre qui la rend vile et méprisable, c'est sa lâcheté. Le perfide détracteur attaque celui qui, étant absent, se trouve dans l'impuissance de résister. Il prend pour porter ses coups le moment où on n'est pas en mesure de les parer. Trop lâche pour attaquer de front, il assassine par derrière. Qu'il aperçoive seulement un ami de la personne qu'il veut décrier, ou quelque homme vertueux capable d'en prendre, les intérêts , il n'osera pas donner cours à sa méchanceté ; qu'il 'se croie en sûreté, il se livrera à toute sa noirceur. L'espoir du secret rend les plus timides audacieux, les plus bas insolens. Il est, nous le disons d'après le livre sacré, l'animal rampant qui enfonce en silence sa dent meurtrière.
Effet de la détràction pour la société.
Car, comme dit encore PEsprit-Saint , la mort, de même que la vie, est un pouvoir de la langue. Quel esprit humain, en effet,
est capable de calculer les terribles effets de la détraction ? L'apôtre saint Jacques la compare, avec grande justesse, à un feu dévorant, qui se répand avec d'autant plus de rapidité qu'il trouve plus de matières à ses ravages. Une faible étincelle vient de consumer une faite forêt. Vous avez lâché une rnédisnnce : il n'est plus en votre pouvoir delà retenir : elle va se répandre, et peut-être beaucoup au delà de votre intention. Auteur de toutes les diffamations, vous en êtes coupable. Les péchés de toute une contrée deviennent les vôtres. Vous médisez par toutes les bouches. En circulant de bouche en bouche, de société en société, de ville en ville, votre détraction laissera de tous côtés, pour traces de son passage, le trouble et le désordre. Ils vivraient encore dans la tendresse, dans la confiance réciproque qui faisait leur bonheur, ces époux que nous voyons maintenant dans une douloureuse opposition, dans une séparation scandaleuse, sans le trait malignement lancé qui a porté dans leurs cœurs le poison de la haine. Pourquoi sont-ils devenus acharnés les uns contre les autres , ces frères , ces parens, qui se chérissaient si tendrement? Un seul mot rapporté a changé leur amitié en une implacable inimitié. Les deux hommes qui , le fer à la main et la rage dans le cœur , s'élancent l'un contre l'autre pour se détruire, étaient deux intimes amis, qu'un rapport, vrai ou faux, pousse à ces atroces vengeances, restes de l'ancienne barbarie, que le monde décore du nom d'honneur, et que n'a pu étouffer la juste sévérité des lois. Vous avez vu autrefois cette communauté si édifiante par sa concorde, par le bon esprit qu'y faisait régner l'union générale. Vous êtes aujourd'hui scandalisé de la discorde qui met en fermentation tous ses membres. Vous en trouverez le principe dans quelques mauvais propos, qui les ont tous opposés entre eux. Qu'est-ce qui a fait de cette ville, ci-devant si tranquille, séjour de la paix, où tous les citoyens coulaient des jours heureux dans les doux liens de l'estime et de l'amitié mutuelles, qu'est-ce qui en a fait un théâtre de partis, de querelles, de fictions ? Un seul détracteur a suffi pour corrompre tous les esprits , pour verser dans tous les cœurs le poison que distillait sa bouche. Kt les états mêmes n'ont-ils pas souvent ressenti les teriibles effets de ce vice funeste? N'avons-nous pas vu des révolutions préparées par les calomnies que des langues criminelles répandaient avec art sur les souverains les plus vertueux, pour aliéner d'eux des peuples? Combien de fois de faux rapports ont précipité les empires les uns contre les autres, et ont été les causes secrètes des guerres destructives de l'humanité!
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Et pour ceux qui en sont l'objet.
Aux troubles que la de'traction suscite dans la société, joignez les maux douloureux dont elle accable les particuliers. L'Esprit- Saint emploie pour les faire sentir une expression bien énergique. Il dit que la plaie faite parla langue brise les os. Pécheur livré à ce vice funeste, pouvez-vous, sans en être effrayé vous-même, contempler tous les infortunés que votre langue meurtrière a plongés dans le malheur ? Là pleure une jeune fille à qui vos propos légers ont enlevé tout espoir d'établissement. Ici languit dans la misère un négociant dont vous avez perdu le crédit. Ailleurs gémit dans l'exil un sujet fidèle sur qui vos calomnies ont attiré la disgrâce du prince. Dans un autre endroit se consume en vains regrets un innocent que vous avez fait dépouiller de l'emploi qui faisait la subsistance de sa famille. Plus loin reste dans l'inaction et la pauvreté un domestique à qui vos rapports ferment la porte de toutes les maisons, après l'avoir fait renvoyer de celle où il était entretenu. Dans le sanctuaire se lamente l'ecclésiastique qui, par vos diffamations, a perdu , avec sa réputation, la confiance de son troupeau. Cherchez un mal que la détraction ne puisse produire ; je dis trop peu, qu'elle ne produise fréquemment, habituellement, continuellement.
Et pour le détracteur lui-même.
Et de tous ces maux que vous ne cessez de répandre dans le monde, quel bien vous revient-il? Quel avantage vous procure le tort que vous faites au prochain? Ah! bien de loin de là , le coup que porte votre langue funeste à ceux devant qui vous parlez par le scandale qu'il leur donne , est bien plus funeste encore pour vous. Il vous charge d'un péché presque toujours plus grave que ceux dont vous faites l'objet de vos inculpations. Il vous rend responsable de toutes les suites que votre détraction va attirer. Toutes les autres diffamations dont la vôtre aura été le principe, vous en êtes garant, puisque vous en aurez été l'auteur; tous les maux qu'elle aura produits, vous en êtes comptable à vos frères et à Dieu. Par les péchés de sa langue, dit le Sage, le méchant s'avance vers sa ruine, et même vers sa ruine temporelle. Voyez ce médisant de profession , au sortir d'un cercle où il vient de répandre ses railleries et ses sarcasmes, s'applauclissant du mal qu'il a fait,
se félicitant des rires qu'ont excités ses bons mots; semblable à l'animal carnassier qui, après avoir déchiré sa proie, lèche encore et savoure le sang dont ses lèvres sont restées couvertes. Que ne peut-il entendre les discours dont, dans cette même assemblée, il est «à son tour l'objet! On s'est amusé de la vivacité de ses traits piijuans, mais on est révolté de leur méchanceté. Le léger plaisir qu'ils ont pu donner est immédiatement suivi d'une profonde indignation ; et l'horreur qu'inspire la noirceur de son caractère efface absolument la satisfaction qu'avait momentanément excitée l'agrément de son esprit. Ennemi du genre humain , il a fait du genre humain le sien. En se rendant le détracteur universel, il s'est chargé de l'abomination universelle. Et qu'il ne s'attende pas que ses méchancetés ne produiront contre lui qu'une haine stérile. Les chagrins qu'il fait aux autres , il se les prépare. En lançant sur eux les traits de sa détraction, il se fait le but des leurs; et comme il n'y a personne qui se croie à l'abri de ses coups, il n'y a personne qui ne se croie en droit de lui en porter. Abandonné de ses amis qu'il a aliénés, poursuivi par des adversaires nombreux et puissans qu'il s'est suscités , contrarié dans ses projets , traversé dans ses entreprises , condamné sévèrement dans ses actions , interprété odieusement dans ses paroles, jugé malignement jusque dans ses intentions, partout craint, nulle part aimé, toujours évité , il porte en tous lieux dans son cœur l'amer et inévitable reproche d'être lui-même l'artisan de tous ses maux.
Causes de la détraction.
Des funestes effets que produit la détraction passant aux causes qui la produisent elle-même, nous y trouvons de nouveaux motifs de la détester et de nous en préserver. Si, lorsqu'une médisance ou une calomnie est proférée, celui dont l'œil pénètre jusqu'au fond des cœurs révélait aux assistans le motif secret qui meut le détracteur, de quelle confusion il le couvrirait! C'est dans le cœur qu'est la source des détractions : la bouche n'est que le Canal par lequel elles se répandent. Ce sont les passions, fermentant dans le cœur, qui font explosion et vomissent ce malheureux péché. Il y a autant de genres de détractions qu'il y a de passions dans l'homme.
Detraction d'orgueil : le superbe Aman n'a pas vu Mardochée fléchir le genou devant lui, toute la nation juive sera calomniée. Blessé de toute grandeur qui s'élève devant la sienne, l'orgueil-
leux travaille à la rabaisser. Il imagine se donner ce qu'il ôte aux autres, et croit que son mérite brillera d'un plus grand éclat quand il sera parvenu à ternir le leur, et à en faire comme l'ombre du tableau. En dénigrant son prochain, il s'arroge sur lui une supériorité, La censure qu'il exerce est comme un acte d'autorité , de répréhension dans lequel il se complaît. Il affecte la prétention de se connaître en hommes, et croit la justifier quand il en critique beaucoup. Il imagine faire parade d'esprit parce qu'il fait étalage de méchancetés, et se rendre agréable aux sociétés où il se trouve en déchirant celles qui sont éloignées.
Détraction d'envie : tourmenté du bien d'autrui, l'envieux est sans cesse occupé à le lui enlever. Mais les moyens de violence lui sont, ou impraticables, ou dangereux : impuissant ou timide, il ne peut ou il n'ose en faire usage. La détraction est une arme dont tout le monde peut se servir. Les mains les plus faibles, les plus lâches sont capables de décocher de loin ce trait fatal. Enhardi par la sécurité que lui donne l'éloignement, fortifié de l'impossibilité où l'on est de se défendre, l'envieux attaque sans ménagement tout ce qui lui fait ombrage. Il ternit la gloire dont l'éclat trop vif blesse ses yeux. Il sape un crédit dont la hauteur le domine. Il décrie un mérite dont la réputation l'importune. Il dénigre des talens qu'il sent supérieurs aux siens. 11 calomnie une vertu dont la pureté l'offusque, et lui semble un reproche de sa vie : tout bienfaisant qu'il est dans ses œuvres, tout saint qu'il est dans sa doctrine, tout irréprochable qu'il est dans sa vie, tout grand qu'il est dans ses miracles, Jésus-Christ n'échappe pas aux traits envenimés de l'envie. C'est sa suprême perfection elle-même qui les attire sur lui.
Détraction de haine : cette virulente passion, entrant dans le cœur, le corrompt totalement, comme un poison pestilentiel , introduit dans le corps , change en pus toute la niasse des humeurs. L'homme qui s'y abandonne verse sans pudeur et sans retenue le fiel dont il est plein sur les objets qu'il a en butte. La haine de Sémeï lui faisait vomir des calomnies contre l'oint du Seigneur. L'amour rebuté, et changé en haine, livre Joseph et Suzanne aux plus injustes accusations. Il n'y a rien que le haineux ne se permette : il n'y a ni frein qui le retienne, ni considération qui l'arrête, ni remontrance qui le ramène, ni prière qui le fléchisse, ni service qui le touche, ni même souvent intérêt personnel qui lui fasse impression. Pour perdre dans l'opinion publique celui qu'il déteste, il risquera, s'il le faut, de s'y perdre lui-même.
Détraction d'intérêt : il n'y a pas un genre d'intérêt qui ne produise ce malheureux péché. C'est la concurrence du crédit qui porte le négociant à déchirer la réputation de ceux qui exercent le même commerce. C'est la rivalité de passion qui pousse le libertin à décrier celui qu'il veut supplanter, ou par qui il craint de l'être, C'est l'ambition des grandeurs qui inspire aux courtisans de Darius leurs calomnies contre Daniel, et qui a suggéré constamment à ceux de tous les temps et de toutes les cours , comme moyen principal de leurs intrigues, la détraction de ceux dont ils voulaient ou abattre ou prévenir la faveur. Souvent c'est un intérêt plus bas qui aiguise la langue du méchant. C'est le désir de se rendre agréable qui lui fait déchirer ceux que l'homme puissant n'aime pas. On est par adulation ce qu'on ne serait point par caractère. On se rend criminel pour une passion dont on n'est pas possédé ; et, ce qui est plus vil que d'exercer ses haines personnelles , on se fait humblement le ministre de la haine d'autrui. Pour mériter la faveur de Saùl , l'infâme Doeg n'hésite pas à servir son injuste aversion contre David , et à faire égorger, par ses abominables accusations, le vertueux Achîmelech et quatre-vingt-cinq prêtres du Seigneur.
Détraction de légèreté : une curiosité téméraire engage à s'informer de ce qu'il y a de plus secret dans la vie du prochain ; une loquacité dangereuse porte à le publier. Le curieux est presque toujours rapporteur; c'est pour le plaisir de répandre qu'il se donne le soin d'amasser. Combien d'hommes jugent avant d'avoir réfléchi ; parlent avant d'avoir pensé; condamnent avant d'avoir examiné. La malignité tourne à son profit cette dangereuse précipitation Elle voit le mal où il' est et où il n'est pas,, et s'empresse de le montrer comme elle le voit ou comme elle veut le voir; elle s'en délasse dans son oisiveté, et en amuse celle d'autrui.
Excuses qu'allèguent les détracteurs.
Toute criminelle dans sa nature , toute vicieuse dans son principe , toute funeste dans ses effets qu'est la détraction, elle a cependant la prétention (le se justifier. Il n'y a pas un médisant qui s'avoue coupable, et qui, pour se laver de ce péché, n'allègue quelques excuses particulières.
Quelques uns prétendent que leur médisance est exempte de blâme, parce que ce n'est pas pour nuire au prochain qu'ils l'ont proférée. C'est uniquement, disent-ils, par légèreté, par
manière d'entretien , pour égayer la conversation par d'innocentes railleries. Je pourrais demander d'abord à la plupart d'entre eux si c'est uniquement la légèreté qui les emporte; si la malveillance n'a aucune part à leurs mauvais discours ; et pourquoi c'est toujours contre les mêmes personnes qu'ils les dirigent. Je pourrais leur observer de plus qu'ils s'irriteraient contre une pareille légèreté qui les attaquerait, et que dans le fait jamais la leur ne se tourne contre eux-mêmes. S'ils avaient pour le prochain la charité qui leur est prescrite, ils le traiteraient comme eux. Mais mettant à l'écart ces considérations , qui sont cependant importantes, convenant même que la médisance de pure légèreté est moins criminelle dans son principe que celle qui a pour motif le désir de nuire , je dis qu'elle est également funeste dans ses effets, que l'on doit, par conséquent, également s'en abstenir. La raillerie est peut-être légère pour vous : elle est grave pour celui qui en est l'objet. Que lui importe si c'est par méchanceté ou par légèreté que vous déchirez sa réputation? Sera-ce une consolation pour lui que le trait dont vous aurez percé le cœur ait été lancé en riant? Ne pouvez-vous donc rendre vos conversations intéressantes et agréables qu'aux dépens de la charité et de la justice? Quel barbare divertissement que celui qui porte la douleur dans le sein d'un frère, qui lui enlève ce qu'il a de plus précieux! Quelle idée doit -on prendre d'un cœur capable de goûter d'aussi cruels plaisirs ?
D'autres médisans croient se justifier en disant qu'ils ne font qu'un tort bien léger ; qu'ils ne relèvent que des défauts peu importans. En sont-ilsjugescompétens? En penseraient-ils de même, si c'était sur eux que tombât la détraction ? Savent-ils le chagrin que leur frère en ressent? Et depuis quand un tort fait au prochain n'est-il plus coupable parce qu'il n'est pas aussi grand qu'il pourrait l'être? Un péché cesse-t-il d'être' grave parce qu'il pourrait l'être encore davantage? Pour rendre la détraction criminelle, il n'est pas nécessaire qu'elle ruine, qu'elle détruise entièrement une réputation ; il suffit de lui porter atteinte.
D'autres se jugent quittes de tout tort envers Dieu et envers le prochain parce qu'ils n'ont rien dit que devrai. Ainsi, selon eux, la calomnie seule est vicieuse ; la médisance est innocente. II n'y a personne qui n'ait horreur de la calomnie, qui n'en rejette le soupçon avec indignation ; et cependant il n'y a presque aucun médisant qui en soit exempt. Il est difficile^ de se tenir dans les bornes de la vérité quand on s'est permis de franchir celles
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de la charité. De la médisance à la calomnie le passage est si court, le pas si glissant, la pente si rapide, qu'il est rare de s'y arrêter. La détraction a pu être fondée sur des vérités, mais elle est presque toujours accompagnée du mensonge. Ne nous abusons pas : tout ce qui est ajouté au vrai est faux; et l'exagération qui aggrave les fautes; et les circonstances que l'on y joint; et les couleurs dont on les orne; et les conjectures que l'on y mêle ; et les interprétations qu'on leur donne; et les intentions qu'on leur suppose, font tout à coup dégénérer la médisance en une véritable calomnie. Et quand il serait certain que vous n'avez pas passé la ligne si délicate qui sépare ces deux péchés, votre conscience devrait-elle vous laisser tranquille ? La faute de votre frère était un secret, vous deviez le respecter. Vous n'aviez pas droit de la tirer de ses ténèbres , pour la produire au grand jour. C'était un péché, vous en avez fait un scandale. C'était un feu caché sous la cendre, que personne ne voyait, qui ne nuisait à personne; en le découvrant, vous en avez fait une flamme qui éclate à tous les yeux, et qui portera de tous côtés l'embrasement.
On voit aussi des médisans s'excuser sur ce qu'ils ne sont pas les premiers auteurs de la détraction. Ils ne font que répéter ce qu'ils ont entendu. L'indiscrétion ou la méchanceté d'autrui autorise-telle la leur ? Un péché est-il l'excuse d'un autre péché ? Tu as entendu, dit l'Ecclésiastique, une parole contre ton prochain: qu'elle meure dans toi. En la répandant, on se l'approprie, on se rend garant de sa vérité, responsable de ses suites. Un propos entendu est-il une caution bien sure contre la calomnie? Combien de fables se débitent sur des autorités équivoques, suspectes, vicieuses!
Quel grand mal ai-je donc commis ? dit un autre. Je n'ai communiqué ce que je savais qu'à une seule personne, je lui ai même expressément recommandé le secret. Malheureux, en croyant vous justifier, vous vous condamnez. Croyant le secret nécessaire, pourquoi ne le gardez-vous pas? Voulant qu'une faute soit ignorée, comment la révélez-vous ? Demander le secret, c'est avouer que vous avez tort d'y manquer; c'est recommandera celui que vous admettez à votre confidence d'être plus charitable, moins injuste que vous. Vous croyez-vous le droit de ruiner une réputation, même auprès d'un seul ami? Le secret que vous demandez ne renferme-t-il pas même une malignité , puisqu'il ôte le moyen de se justifier ? Et qui vous répond que ce confident sera plus discret que vous ; qu'il n'aura pas à son tour d'autres confidensP De secret T, v. 6
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ert secret la diffamation deviendra générale. La source était faible, presque imperceptible; en faisant du chemin elle grossira, et deviendra une inondation.
On se rejette aussi sur la publicité. On n'a fait que répéter ce que tout le monde dit, ce qui est le bruit commun. Je l'ai déjà observé, la publicité peut excuser la médisance ; mais c'est seulement lorsqu'elle réunit deux conditions : l'universalité qui renferme sans exception tout le monde; la certitude qui exclut absolument tout doute. Si vous avtz étendu la connaissance du fait, en l'apprenant à quelqu'un qui l'ignorât , ou si vous en avez fortifié la persuasion, en convainquant quelqu'un qui en doutât, Vous vous êtes rendu coupable de détraction. Distinguons avec soin les propos publics et la notoriété publique. Combien de bruits publies se sont trouvés être de faux bruits! Les atroces calomnies des ennemis de Jésus-Christ étaient-elles devenues légitimes parce qu'ils étaient parvenus à 1rs répandre généralement? Les pierres que beaucoup d'riutres lancent contre votre frère ne vous autorisent pas à lui en jeter.
Une autre excuse plus déraisonnable, plus coupable encore que toutes les autres, grand Dieu! le croirait-on, si on ne le voyait tons les jours? c'est votre religion qui la suggère. G'est par l'intérêt de Dieu qu'on justifie l'infraction de son précepte. On prétend l'honorer en déshonorant le prochain. On appelle haine du péché l'aigreur contre les pécheurs. On érige la détraction en vertu. On qualifie du nom de zèle la violation de la charité, comme si le privilège du zèle était de dispenser de la charité , comme si le zèle était autre chose que la charité elle-même portée à son plus haut degré. Le vrai zèle, le zèle chrétien cherche le salut et non la diffamation du prochain ; il désire d'édifier, il craint de nuire. Loin de reehercher les fautes, il voudrait se les cacher. Plus touché du malheur que scandalisé du péché, il en gémit, et se garde bien de le publier. C'est le zèle indiscret, le zèle amer, le zèle hypocrite, la prétention de zèle, qui sous prétexte de remédier aux scandales, les répand; qui fait pécher en public ceux qui n'avaient péché qu'en secret; qui tire des ténèbres où ils étaient ensevelis des péchés morts pour le monde, en fait exhaler la corruption, et leur donne la contagion du mauvais exemple ; qui découvre la lèpre cachée, et en infecte ceux à qui il la dévoile. Si c'est effectivement le zèle du salut de vos frères qui vous porte à parler d'eux, rendez hommage à leurs vertus, publiez les actions de piété, de charité, que leur humilité tient renfermées. En les répandant au
grand jour, donnez d'utiles leçons aux âmes languissantes , de puissans encouragemens aux aines timides. À ces traits je reconnaîtrai le véritable esprit de la plus sainte, de la plus bienfaisante des religions ; je reconnaîtrai le zèle chrétien , qui ne s'occupe que de la gloire de Dieu et du bonheur des hommes ; je reconnaîtrai ce feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter à la terre, et dont il veut l'embraser; cette flamme pure, qui, échauffant les cœurs de l'amour du prochain , y consume tout sentiment de malveillance.
Obligation de réparer.
Le péché de détraction est d'autant plus funeste à son auteur que, selon la parole du Sage , il lui impose de graves obligations; obligations, non seulement de religion, mais de droit naturel. Tout péché m'inspire une vive douleur. Mais les péchés qui nuisent au prochain sont ceux qui me saisissent de la plus grande frayeur. La pénitence, quelque sincère, quelque douloureuse, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne suffit pas pour les effacer; ou plutôt il ne peut pas y avoir de pénitence sans une équitable et entière réparation. Le tort fait à nos frères nous a rendus comptables, non seulement à Dieu, mais à eux. Les droits de la justice divine, et leurs intérêts sont inséparablement unis. Dieu n'est satisfait que lorsqu'ils sont dédommagés. Le détracteur convient sans peine qu'un voleur est strictement tenu à restituer tout le bien usuroé. Mais lui, qui a privé son prochain d'un bien infiniment plus précieux, sur quel fondement peut-il s'exempter de le rendre? La loi même d'équité naturelle est également précise sur l'un et sur l'autre point. La loi divine est plus claire encore, et plus expresse. Sans la juste réparation du tort qu'il a fait au prochain, soit dans sa fortune, soit dans son honneur, le pécheur est exclu du salut, repoussé du tribunal de réconciliation.
Rareté des réparations.
Mais, hélas! autant les péchés sont communs , autant les réparations sont rares. On entend à tout moment des détractions presque jamais on ne voit de satisfactions. Deux énormes obstacles les arrêtent : difficulté de les vouloir, difficulté de les pouvoir. Pour avouer qu'on a eu un tort grave, il faut une élévation de sentiment dont peu d'ames sont douées, Le courage qui sertlamour-
propre est commun ; celui qui surmonte l'amour-propre est très rare. Peu de personnes sont capables de sentir qu'il peut y avoir de la grandeur à s'humilier. Ministres de la réconciliation , dépositaires des fautes humaines, organes de la clémence divine, vous le savez par une fréquente expérience, rien n'est plus difficile que d'engager ceux qui vous ont confessé ce malheureux péché à de nécessaires, mais pénibles rétractations. Quand vous les y exhortez, quand vous les pressez, quand vous leur ordonnez de les effectuer, quand vous leur présentez le mérite qu'ils acquerront en s'y prêtant, les supplices auxquels ils se dévouent en s'y refusant, ils vous objectent le soin de leur réputation, plus précieuse encore pour eux que celle d'autrui ; ils allèguent les propos auxquels une démarche aussi avilissante les soumettrait. En vain leur répondezvous que, loin de les avilir, leur rétractation les honorera; qu'en réparant l'honneur du prochain ils rétabliront le leur; qu'à leur réputation de médisans ils substitueront celle de vertueux; et qu'au lieu de passer pour des médians dont il faut se garantir, on les regardera désormais comme des justes qu'on doit respecter. En vain ajouterez-vous que l'acquisition du salut est plus importante que la conservation de la réputation, et que, dussent-ils arriver à la gloire céleste à travers les mépris des hommes, ils seraient trop heureux d'y parvenir par une telle voie. Vous les trouvez toujours résistant à la double voix de la religion et du véritable honneur. Et quand vous leur aurez inspiré la volonté, souvent le moyen leur manquera. Aux autres plaies de Famé il est des remèdes certains ; on connaît des topiques faciles à y appliquer. La volupté s'expie par la mortification; l'avarice par l'aumône; l'orgueil par l'humilité; la vengeance par l'amour des ennemis; le préjudice même porté à autrui dans ses biens se répare par la restitution. Mais le tort fait à la réputation , que d'embarras pour le réparer! La laine blanche reçoit aisément la teinture noire; mais y a-t-ii des moyens pour lui rendre sa blancheur primitive? Il est presque toujours impossible d'arrêter les progrès d'une détraction. Elle vole, dit le Sage, comme l'oiseau à travers les airs, et passe rapidement de lieux en lieux. Une raillerie faite imprudemment dans le particulier est devenue une diffamation publique. Arracherezvous de tous les esprits, les uns légers, les autres malins, l'impression que vous leur avez donnée? Vous opposerez-vous avec succès au déchaînement quevvous avez excité? Réformerez- vous les altérations, les exagérations, dont on aura chargé votre récit? Effacerezvous les méchantes copies du portrait que vous avez tracé? Vous
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avez trouve une excessive facilité à faire le mal ; vous éprouverez une extrême difficulté à le réparer.
Moyens de réparer.
Ne vous désespérez cependant pas, ô vous qui avez eu le malheur de vous laisser entraîner à ce dangereux péché j ce serait le comhle de votre infortune. La difficulté, l'impossibilité môme d'une réparation convenable ne doit être ni un motif de vous décourager ni un pre*texte à ne faire aucun effort. Maître indulgent, Dieu ne vous demande que ce que vous pouvez; mais, maître exact , il l'exige absolument. Vous ne détruirez peut-être pas les impressions que vous avez faites , mais vous les affaiblirez ; et si vous ne détrompez pas tous ceux que vos suggestions ont égarés, vous pourrez au moins en ramener quelques uns. Il en est à cet égard de la réparation de l'honneur comme de celle de la fortune. Celui qui se trouve dans l'impuissance de rendre tout le bien injustement acquis doit restituer ce qui est en son pouvoir. Ainsi vous devez vous efforcer de rendre la réparation de la réputation aussi entière que vous le pouvez. Il n'y a que l'impossibilité qui vous excuse de ne pas la rendre complète ) de ne pas la remettre au point où elle était avant votre détraction. Mais tout ce qui vous est possible vous est prescrit. Quel est le moyen d'opérer cette si essentielle réparation ? Il faut distinguer la calomnie et la médisance. Avez-vous raconté sur votre frère des faussetés? C'est une rétractation franche et positive que vous devez à lui et à Dieu ; vous êtes obligé d'avouer votre tort dans toute son étendue,, Si votre réputation en souffre, celle de votre prochain, que vous avez altérée , exige impérieusement ce sacrifice. De même qu'un intérêt ne peut être compensé qu'aux dépens de l'intérêt, la réputation doit être lavée aux dépens d'une autre réputation. En ma tière d'honneur, payer, c'est s'humilier. Moins criminelle de sa nature que la calomnie, la simple médisance a cela de plus fâcheux, qu'elle est plus difficile à réparer; la rétracter serait un mensonge; en parler même serait quelquefois une imprudence: on courrait risque de ranimer des impressions qui commencent à s'effacer; de répandre davantage la publicité qu'on désire arrêter. Il faut un sage discernement pour juger les circonstances où l'on peut sans inconvénient pour le prochain, et où par conséquent on doit avouer que c'est à tort qu'on en a mal parlé, et convenir de la légèreté ou de la passion qui a fait tenir le propos injurieux.
Mais il est une sorte de réparation que l'on peut et que l'on doit toujours. Les compensations en ce genre sont louables , justes, et, quand on ne peut pas mieux , sont nécessaires. Vous avez dit de votre frère le mal que vous saviez; dites-en le bien que vous connaissez. Vous avez révélé ce qu'il y a de blâmable ; publiez ce qu'il y a d'estimable en lui 5 et si vous ne pouvez détruire l'opinion fâcheuse que vous avez donnée de ses défauts, balancez-la du moins par l'opinion avantageuse que vous inspirerez de ses bonnes qualités.
Difficulté et manière de se corriger.
Il est, comme nous l'avons observé avec peine, extrêmement facile de se livrer au vice de la détraction , que tant de passions fomentent , que tant d'occasions favorisent, quêtant d'exemples accréditent et semblent autoriser. Mais nous devons ajouter, avec une amère douleur, qu'il est souverainement difficile de s'en corriger. L'Esprit-Saint l'a déclaré : l'homme qui en a pris la funeste habitude ne s'instruira pas à la réformer dans toute la suite de ses jours. La maladie la plus incurable est celle que l'on ne connaît pas, et surtout que l'on ne veut pas connaître; dans laquelle on se complaît, dont on hait le remède, dont on craint la guérison: semblable au coursier indompté qui, lorsqu'il s'est emporté, n'a plus rien qui arrête sa course , la langue qui a rompu le frein de la religion ne peut plus être retenue. Pour qu'un homme accoutumé à la détraction s'en corrigeât , il faudrait qu'il parvînt à dominer et la première nature corrompue qu'il a apportée en naissant, et cette seconde nature plus perverse encore et plus tenace qu'il s'est donnée à lui-même par ses habitudes.
Craignons donc, l'Esprit-Saint nous le crie, craignons une chute qui pourrait nous causer une plaie incurable et mortelle. Mais, demande l'Ecclésiastique, qui est-ce qui gardera ma bouche, et qui mettra sur mes lèvres un sceau assuré , qui prévienne cette chute fatale et empêche ma langue de me perche? Pour nous préserver de ce malheur, deux choses sont nécessaires : d'abord , demandons-en la grâce à l'Auteur de tout bien , à qui , ainsi qu'il nous l'apprend , il appartient de gouverner la langue. Inspiré de son esprit, David s'adresse à lui pour obtenir cette insigne faveur; il le conjure de placer une garde sur sa bouche, et de mettre à ses lèvres une porte de circonspection. Mais en même temps, et c'est notre second devoir, il se croit obligé de coopérer à la grâce
qu'il implore. Il veillera avec soin sur ses voies ; et afin de ne pas pécher par sa langue, il posera lui-même une garde à sa bouche. \igilance et prière, voilà les deux remèdes aux tentations indiquées par le divin Maître. Vigilance, pour éviter les occasions; prière, pour obtenir la force d'y résister. Si je prie avec ferveur, Dieu m accordera la grâce de la vigilance ; si je veille avec soin , il exaucera ma prière. A ces moyens, il est encore utile d'en joindre un autre. Cet esprit de censure qui est né avec nous, vous éprouverez une grande difficulté à le réprimer : dirigez-le vers vous-même, il vous deviendra aussi salutaire qu'il eût été pernicieux. Au lieu de rechercher les défauts du prochain , observez les vôtres ; au lieu de railler de ses fautes , reprochez-vous celles dont vous vous rendez journellement coupable; et, descendant dans votre conscience, exercez contre vos propres péchés la sévérité de votre critique.
Ne pas écouter la détraction.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que du vice qui publie les défauts du prochain; mais il en est un autre également commun, également dangereux. Si la langue qui se plaît à répandre le mal est criminelle, l'oreille qui prend plaisir à le recueillir ne lest pas moins. Garde-toi, dit l'Esprit-Saint, d'écouter la langue méchante; munis tes oreilles d'épines. Il interdit même la société des détracteurs, menacés d'une ruine prochaine, où seront enveloppés ceux qui aiment à les écouter. La détraction est un glaive à deux tranchans, qui tue du même coup. Il serait souvent difficile de décider laquelle des deux est la plus coupable. Il y a entre le détracteur et ceux qui l'écoutent avec complaisance la relation qui est entre le criminel et ses complices. L'un prononce un jugement inique, les autres y acquiescent ; l'un porte le coup fatal, les autres y applaudissent, et, en l'applaudissant, l'y excitent, l'y encouragent. Ils donnent au médisant de l'audace , et du poids à la médisance. Ils réchauffent le serpent qui mord , afin qu'il morde plus profondément, Il cesserait d'y avoir des détracteurs dans le monde, s'ils cessaient d'y trouver des approbateurs. Il n'y a pas de péchés plus répandus dans la société, parce qu'il n'y a pas de vice qui y soit reçu plus favorablement. L'Apôtre déclare dignes de mort, non seulement ceux qui commettent la détraction, mais aussi ceux qui y consentent. Et saint Grégoire est persuadé qu'il y aura dans l'Enfer autant d'ames tourmentées pour avoir entendu des médisances que pour les avoir faites.
Mais est-ce donc toujours un crime d'entendre des dctractions? Ne peut-on, sans péché, rester dans des assemblées où les défauts du prochain sont le sujet de la conversation ? Le prétendre serait une exagération qui rendrait la règle impraticable. On peut quelquefois , comme nous l'avons observé, dire du mal d'autrui sans péché; on peut donc quelquefois, sans péché, en entendre dire. Ce n'est pas précisément d'écouter des médisances qui est criminel, c'est, ou le motif qui les fait écouter, ou la manière dont on les écoute qui rend coupable. Le fait qu'on vous raconte est d'une notoriété publique et certaine : il y a une nécessité ou une grande utilité d'eu parler; vous ne l'écoutez que pour connaître et pour prévenir un préjudice que vous avez lieu de craindre; vous pouvez par vos conseils, ou par votre autorité, remédier au mal qui se publie : nul doute que dans ces cas, et dans d'autres semblables, vous ne puissiez écouter la détraction et l'écouter avec attention, pourvu que ce soit sans malignité. Mais ce n'est presque jamais dans ces vues honnêtes que l'on prête l'oreille aux discours contraires à l'honneur du prochain. On écoute la détraction , et pour quel objet? Presque toujours pour la répéter. Le sentiment qui a fait prendre plaisir à l'entendre en fera trouver à la publier; ou, si on n'en fait pas ce criminel usage, on est toujours coupable de se mettre dans l'occasion prochaine du péché. On écoute la détraction, et de quelle manière? Ou en y donnant une approbation formelle, ou avec un air de complaisance qui y équivaut; avec un regard, un geste, un sourire, qui marquent la satisfaction qu'on en ressent et augmentent celle du détracteur. On écoute la détraction, et dans quelles vues ? Pour satisfaire ses passions. L'orgueilleux est flatté de la secrète comparaison qu'il fait de lui-même avec ceux qu'on rabaisse. L'ambitieux triomphe de voir dénigrer le supérieur qu'il veut supplanter ou le concurrent qu'il cherche à écarter. Le vindicatif savoure les opprobres dont on couvre l'objet de sa haine. La femme vaine rit des railleries faites sur celles qui lui disputent la préférence d'esprit ou de beauté. Ceux qu'une certaine bienséance, que la crainte, que le soin de leur propre réputation empêchent d'attaquer celle d'autrui, ont du plaisir à la voir blessée par d'autres. Ils retiennent leur langue, ils satisfont leur cœur, heureux de voir nuire au prochain sans se nuire à eux-mêmes.
Ne pas favoriser les injustes diffamations est un premier devoir; mais il en est un autre encore imposé par la charité , c'est de s'y opposer , dans la mesure et de la manière que Ion peut. L'indif*
férence n'est pas permise, l'honneur de notre prochain nous est confié. Nous nous rendons coupables, si, pouvant le lui conserver, nous le laissons perdre. Le détracteur est un lâche qui lance ses traits de loin; qui porte ses coups dans l'obscurité, qui n'attaque que parce qu'il espère ne pas trouver de résistance. Ayons le courage de le contredire, et par cela seul nous lui imposerons silence. Il n'en existerait pas s'il existait partout des hommes zélés pour l'honneur du prochain. Les réputations ne seraient pas attaquées si elles étaient défendues. Et, mettant même à part les motifs supérieurs de la religion, n'y a-t-il pas de la grandeur à se mettre au devant des coups portés à celui qui est hors d'état de se défendre? "N'est-il pas digne de l'homme d'honneur de sauver la fleur d'une bonne réputation du souffle empesté qui se répand sur elle pour la flétrir ? Auriez-vous la faiblesse de craindre pour vous-même la langue dont vous auriez repoussé les propos injurieux ? Redouteriez-vous plus la vengeance injuste du médisant que le reproche fondé de l'innocent que vous auriez laissé opprimer? Ah! glorifiez-vous au contraire de calomnies si honorablement méritées. Au ressentiment du méchant, opposez le témoignage de votre conscience et l'applaudissement des âmes honnêtes. Le devoir de s'opposer à la détraction est précis : la manière de le remplir varie selon les personnes et les détractions. Etesvous revêtu de l'autorité, vous ne pouvez l'employer plus utilement, pour le prochain, pour vous-même, pour la société entière, qu'en imposant nettement silence à la bouche méchante. Si votre âge ou votre dignité vous donne de la supériorité, vous vous honorerez devant Dieu et devant les hommes en reprenant ouvertement le médisant et en arrêtant ses dangereux discours. Vous
trouvez-vous hors d'état de vous donner cette liberté, examinez si le mal que vous entendez dire est vrai ou faux. Sont-ce des calomnies que l'on profère, combattez-les hautement, confondez l'imposture ; et, dissipant les vapeurs pestilentielles qu'elle élève, faites briller l'innocence de tout son éclat. Quant aux simples médisances, il serait quelquefois dangereux de les contredire de front. L'opposition ne ferait que les accroître et les fortifier, par la fâcheuse discussion qu'elle amènerait. Mais qu'alors votre mécontentement se manifeste au moins par votre silence ; qu'un air dimprobation déconcerte le médisant ; que le froid de votre visage glace sur ses lèvres le fiel prêt à en couler. Si vous en avez le moyen, rompez avec une vertueuse adresse le fil de l'entretien vicieux. Ne pouvant dissiper l'orage prêt à fondre sur votre frère,
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détournez-le. Lorsque vous verrez ces moyens restes inutiles, et vos efforts devenus impuissans, sortez, comme Loth, d'un lieu indigne de posséder un Chrétien et un honnête homme. Abandonnez à sa dépravation une société qui veut absolument être corrompue, et donnez-lui pour dernière leçon votre absence. (L,e C. de La Luzebne , Considérations sur divers points de la morale chrétienne^)
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