PLAX ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA MÉDISANCE
EXORDE
Et adducunt ei surdum et mutum, et deprecabantur eum ut importât illi manum.
On lui amena un homme qui était sourd et muet, et on le pria de mettre les mains sur lui pour le guérir. (Saint Marc, ch. 7.)
Voici, Chrétiens, une chose bien étrange, que nous représente notre Evangile. Dans un moment le Fils de Dieu, par une vertu toute miraculeuse, délie la langue d'un muet et lui donne l'usage de la parole : Solutum est Dinculum linguœ ejus, et loquebatur recte\ mais en vain ce même Sauveur des hommes veut-il imposer silence à une nombreuse multitude qui l'environne, et leur fermer la bouche. Malgré le commandement qu'il leur fait, et plusieurs ordres réitérés de sa part , ils élèvent la voix et ne cessent point de se faire entendre: Quanto autem eis prœcipiebat , tanto magis plus prœdicabant. C'est, dit saint Grégoire , qu'il est beaucoup plus difficile de se taire que de parler. L'un procède d'une discrétion sage, d'une retenue modeste et humble, d'une charité compatissante aux faiblesses d'autrui et d'un empire absolu sur soi-même; au lieu que l'autre, en mille rencontres, n'est l'effet que d'une impétuosité naturelle, et souvent d'une passion maligne et d'une envie secrète de censurer. Si l'on parlait au moins comme cette troupe zéiée qui rend gloire à Jésus-Christ, et qui publie le miracle qu'il venait d'opérer à leurs yeux! mais on parle pour décrier le prochain et le couvrir de confusion ; on parle pour en railler ; pour le condamner, pour relever ses défauts, pour noircir sa réputation, pour le perdre enfin dans l'estime publique. 11 y a long-temps, mes chers auditeurs, que je me suis proposé de vous entretenir de la
1 Marc, 7. — * Ibid.
médisance , el c'est ce quejentreprends dans ce discours. Injurieuse et criminelle liberté, qui ne respecte personne, qui s'attaque sans distinction et aux grands et aux petits, qui n'épargne ni le profane ni le sacré, et qu'il est d'une importance extrême, pour le bon ordre du monde et le salut des âmes , de réprimer. Demandons les lumières du Saint Esprit, et adressons-nous à sa sainte épouse, qui est Marie. Ave.
Si nous connaissions parfaitement nos maux, et si nous avions soin .d'en étudier la nature et les qualités, souvent il ne faudrait rien davantage pour nous en guérir, et cette réflexion seule en pourrait être le remède infaillible et souverain. Ce qui fait que nous les entretenons, c'est que nous n'en voyons pas la malignité, et que, par une négligence très dangereuse, nous n'examinons presque jamais ni de quelle source ils procèdent ni quels effets ils causent dans nous. Or, je parle aujourd'hui, Chrétiens, d'un mal d'autant plus déplorable qu'il est volontaire, et d'autant plus pernicieux qu'il est habituel, savoir : du péché de médisance, ou plutôt de la passion qui est en nous le principe de ce péché. Mon étonnement est que cette passion étant d'une part la plus Lâche et la plus odieuse, et, de l'autre, ayant pour la conscience les plus étroits et les plus terribles engagemens, ce soit toutefois celle que nous craignons le moins, et qui nous devient ainsi plus ordinaire. Car enfin , pour peu que nous soyons sensibles à l'honneur, sans grâce même et sans Christianisme, nous fuyons naturellement ce qui porte avec soi un caractère de lâcheté, et ce qui peut nous attirer la haine des hommes; et pour peu d'ailleurs que nous ayons de religion et que nous soyons touchés de zèle sur l'affaire du salut, nous devons conséquemment éviter ce qui nous le rend plus difficile et ce qui l'expose à un péril plus certain. Mais, par une conduite tout opposée, la médisance est de tous les péchés celui dont nous nous préservons avec moins de précaution , et voilà, encore une fois, ce qui me surprend. En deux mots, qui comprennenttout mon dessein, point de péché plus universel que la médisance, et c'est ce qui m'étonne par deux raisons: en premier lieu, parce qu'entre les péchés il n'en est point de plus lâche ni de plus odieux; vous le verrez dans la première partie: en second lieu, parce qu'entre les péchés il n'en est point qui engage plus la conscience ni qui lui impose des obligations plus rigoureuses; je vous le montrerai dans la seconde partie. Appliquez-vous à l'une et à l'autre, et commençons. (Bourdaloue, Sur la Médisance.)
Entre Ie« péchés, il n'en est point de plus lâche et de plus odieux que la médisaneo.
Quand je dis que la médisance est un des vices les plus lâches et les plus odieux, ne pensez pas, Chrétiens, que ce soit une mo* raie détachée des règles et des maximes de la foi. C'est la morale du Saint-Esprit même , qui , dans le livre de X Ecclésiastique et dans les Proverbes, s'est particulièrement servi de ces deux motifs pour nous inspirer l'horreur de ce péché. Comme nous sommes sensibles à l'honneur, il nous a pris par cet intérêt, en nous faisant voir que k médisance, qui est le péché dont nous nous préservons le moins et que nous voudrions le plus autoriser, de quelque manière que nous la considérions, porte un caractèrede lâcheté dont on ne peut effacer l'opprobre; et c'est ce que saint Ghrysostôme prouve admirablement dans l'une de ses homélies, par cette excellente démonstration qu'il en donne , et qui va sans doute vous convaincre.
Car, pour commencer par la personne qui sert d'objet à la médisance, voici le raisonnement de ce Père. Ou celui de qui vous parlez est votre ennemi, ou c'est votre ami , ou c'est un homme indifférent à votre égard. S'il est votre ennemi, dès là c est ou haine ou envie qui vous engage à en mal parler, et cela même parmi les hommes a toujours été traité de bassesse et l'est encore» Quoi que vous puissiez alléguer, on est en droit de ne vous pas croire, et de dire que vous êtes piqué; que c'est la passion qui vous fait tenir ce langage; que, si cet homme était dans vos intérêts, vous ne le décrieriez pas de la sorte , et que vous approuveriez dans lui ce que vous censurez maintenant avec tant de malignité. En effet, c'est ce qui se dit; et les sages qui vous écoutent, témoins de votre emportement , bien loin d'en avoir moins d'estime pour votre ennemi, n'en conçoiventque du mépris pour vous et delà compassion pour votre faiblesse. Au contraire, si c'est votre ami ( car à qui la médisance ne s'attaque-t-elle pas?) quelle lâcheté de trahir ainsi la loi de l'amitié, de vous élever contre celui même dont vous devez être le défenseur; de l'exposer à la risée dans une conversation, tandis que vous l'entretenez ailleurs de belles paroles ; de le flatter d'une part et de l'outrager de l'autre ! Or, il y en a , vous le savez, en qui l'intempérance de la langue va jusqu'à ce point d'infidélité, et qui n'épargneraient pas leur propre sang, leur propre père, quand il est question de railler et de médire. Mais je veux conclut saint Chrysoslome, que cet homme vous soit indifférent
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n'est-ce pas une autre espèce de lâcheté de lui porter des coups si sensibles? Puisque vous le regardez comme indifférent, pourquoi l'entreprenez-vous? N'en ayant reçu nul mauvais office, pourquoi êtes-vous le premier à lui en rendre? Qu'a-til fait pour s'attirer le venin de votre médisance? Vous n'avez rien, dites vous, contre lui, et cependant vous l'offensez et vous le blessez: je vous demande s'il est rien de plus lâche qu'un tel procédé.
Mais reconnaissons-le encore plus clairement par la seconde circonstance. Quiconque médit attaque l'honneur d'autrui: c'est en quoi consiste l'essence de ce péché. Mais de quelles armes se sert-il pour l'attaquer? d'une sorte d'armes qui de tout temps ont passé pour avoir quelque chose de honteux , je veux dire des armes de la langue, selon l'expression même du Saint-Esprit. Car, dans les termes de l'Ecriture, c'est la largue qui fournit au médisant les flèches aiguës ou les paroles envenimées qu'il lance contre ceux qu'il a dessein de perdre : Filil hominum dentés eorum arma et sagittœ *. C'est la langue qui lui tient lieu d'épée à deux tranchans, dont il frappe' sans égard et sans pitié : Lingua eorum gladius acutus 2. Et qui est-ce qui fut l'inventeur de cette espèce d'armes, et qui les fabriqua ? le démon , répond saint Augustin , lorsque , voulant combattre le premier homme dans le paradis terrestre, il s'arma d'une langue de serpent; ce qui ne lui réussit que trop bien : d'où vient que le Fils de Dieu, dans l'Evangile, parlant de cet ennemi du genre humain, dit que dès le commencement du monde il fut homicide : Ille homicida eratab initio 5. Or , il est évident que le démon ne commit pas cet homicide avec le fer, mais avec la langue: Nonferro armatus , sed lingua, ad hominem vertit 4.
Voilà la source et l'origine de la médisance. Aussi Jérémie ne croyait-il pas pouvoir mieux exprimer la malice de ses ennemis et l'indignité de leur conduite qu'en rapportant les discours qu'ils tenaient de lui et contre lui. Venite, et percutiamus eum lingua 5. Allons, disaient ces hommes de sang, s'excitant les uns les autres contre Jérémie, ou plutôt contre Jésus-Christ, dont ce Prophète était la figure; allons, et déclarons-lui une guerre ouverte; jetonsnoussur lui comme sur uneproie qui nous est préparée; déchironsle et le mettons en pièces. Tout cela comment ? par les traits et les coups de la langue, qui sera l'instrument général de tout ce que nous avons formé de desseins et d'entreprises contre sa personne : Venite, et percutiamus eum lingua. Car voilà, Chrétiens, de quelle
1 Ps., 56. — 2 Ibid. — s Joan., 8. — * Aug. — s Jerem., 48.
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manière on usent encore tous les jours ce qu'on appelle gens de parti, gens de faction et de cabale. Ils parlent, ils déclament, ils invectivent, ils calomnient; et je vous laisse à juger si c'est là le caractère des âmes généreuses et des cœurs droits.
Mais de plus, quel temps choisit presque toujours le médisant pour frapper son coup ? celui où l'on est moins en état de s'en défendre. Car ne croyez pas qu'il attaque son ennemi de front: il est trop circonspect dans son iniquité pour n'y pas apporter plus de précaution. Tandis qu'il vous verra , il ne lui échappera pas une parole. Qu'il aperçoive seulement un ami disposé à soutenir vos intérêts , il n'en faut pas davantage pour lui fermer la bouche. Mais éloignez-vous, et qu'il se croie en sûreté , c'est alors qu'il donnera un libre cours à sa médisance, qu'il en fera couler le fiel le plus amer, qu'il se déchaînera, qu'il éclatera. Or, quelle lâcheté d'insulter un homme parce qu'il n'est pas en pouvoir de répondre! C'est néanmoins ce que font tous les médisans. Et voilà sur quoi particulièrement est établie l'obligation de ne pas les écouter. On vous a dit cent fois que cette obligation est essentielle au précepte de la charité, et qu'il est de la foi que quiconque prête l'oreille à la médisance, dès là en devient complice; que, dans la pensée de saint Bernard, il n'y a souvent pas moins de désordre à entendre la médisance qu'à la faire, et que, selon saint Grégoire pape, il y aura peut-être un jour plus de Chrétiens condamnés de Dieu pour avoir ouï parler que pour avoir parlé contre le prochain. On vous a dit tout cela; mais vous demandez sur quoi l'obligation de tout cela peut être fondée, et moi je dis qu'elle est particulièrement fondée sur la lâcheté du médisant. Car, comme c'est toujours des absens qu'il médit, il a été delà Providence que les absens fussent prémunis contre un mal si dangereux. Or, c'est à quoi Dieu a sagement pourvu par cette loi de la charité qui nous oblige de ne point adhérera la médisance; c'est-à-dire, ou delà condamner par notre silence, ou de la réfuter par nos paroles, ou de la réprimer par notre autorité: de sorte que si Ton s'échappe en ma présence à blesser l'honneur du prochain, je dois me regarder comme un homme député de Dieu pour le défendre, et comme le tuteur de la reput;) tion de mon frère. Telle est l'importante commission dont Dieu nous a cViargés et qu'il nous a signifiée dans l'Ecclésiastique : Mandavit Mis wiicuique de proximo suo x. Le médisant est lâche : il faut que vous ayez une fermeté chrétienne, et que la charité
!Eccl., 47.
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trouve en vous autant de protecteurs. Sans cela vous êtes responsables de tout le tort que votre prochain en souffrira.
Rien de plus formidable à la médisance, dit saint Ambroise , qu'un homme zélé pour la charité. Mais savez- vous, Chrétiens, comment la médisance a coutume de s'en défendre ? Par trois autres lâchetés encore plus insignes qu'elle commet. Premièrement, sur certains faits plus diffamans , elle ne parle presque jamais qu'en secret. Secondement, elle affecte de plaire et de se rendre agréable. Et, en troisième lieu , elle tache à se couvrir de mille prétextes qui semblent la justifier. Je m'explique. Si la médisance était réduite à ne se produire qu'en public et devant des témoins, à peine y aurait-il des médisans dans le monde ; pourquoi ? parce qu'il y aurait fort peu de gens qui pussent ou qui voulussent essuyer la tache que la médisance imprime à celui qui la fait. Mais aujourd'hui l'on en est quitte pour un peu de prudence et pour une discrétion apparente ; avec cela on médit librement et impunément : d'où il arrive que les plus lâches y deviennent les plus hardis. Peut-on mieux les dépeindre que le Saint-Esprit dans la sagesse, quand il les compare à des serpens qui piquent sans faire de bruit : Simordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet , qui occulte detrahit K Ils demandent le secret à tout le monde, et ils ne voient pas, dit saint Chrysostôme, que cela même les rend méprisables. Car demander à celui que j'ai fait le confident de ma médisance qu'il garde le secret , c'est proprement lui confesser mon injustice. C'est lui dire : Soyez plus sage et plus charitable que moi : je suis un médisant, ne le soyez pas; en vous parlant de telle personne, je blesse la charité, ne suivez pas mon exemple. Aussi David, qui fut un prince si éclairé , n'avait point tant d horreur, à ce qu'il paraît, de la médisance, que du secret de la médisance. J'avais pitié, disaitil, de ceux que la chaleur et l'emportement faisaient éclater en des médisances, quoique outrageantes et atroces; mais si j'en voyais quelqu'un qui inspirât secrètement le poison de sa malignité, je nie sentais animé de zèle et d'indignation, et il me semblait qu'il était de mon devoir de le persécuter et de le confondre : Detrahentem secreto proximo suo hune persequebar K Ce n'est pas tout. D où vient qu'aujourd'hui la médisance s'est rendue si agréable dans les entretiens et dans les conversations du monde? pourquoi emploie-t elle tant d'artifices et cherche-t-elle tant de tours? Ces manières de s'insinuer, cet air enjoué qu'elle prend, ces bons mots
* Eccl.,10. — *Ps, 100.
qu'elle étudie, ces tenues dont elle s'enveloppe, ces équivoques dont elle s'applaudit, ces louanges suivies de certaines restrictions et de certaines réserves, ces réflexions pleines d'une compassion cruelle , ces œillades qui parlent sans parler, et qui disent bien plus que les paroles mêmes : pourquoi tout cela? le Prophète nous l'apprend : Os tuum abundavit malitia, et lingua tua concinnabat dolos { : Votre bouche était remplie de malice, mais votre langue savait parfaitement l'art de déguiser cette malice et de l'embellir ; car, quand vous aviez des médisances à faire, c'était avec tant d'agrément, que l'on se sentait même charmé de les entendre : Et lingua tua concinnabat dolos. Quoique ce fussent communément des mensonges, ces mensonges, à force d'être parés et ornés, ne laissaient pas de plaire, et, par une funeste conséquence, de produire leurs pernicieux effets : Et lingua tua concinnabat dolos. Or, en quelle vue le médisant agit-il ainsi? Ah! mes frères, répond saint Chrysostôme, parce qu'autrement la médisance n'aurait pas le front de se montrer ni de paraître. Etant d'elle-même aussi lâche qu'elle est, on n'aurait pour elle que du mépris si elle se faisait voir dans son naturel; et voilà pourquoi elle se farde aux yeux des hommes, mais d'une manière qui la rend encore plus méprisable et plus criminelle aux yeux de Dieu.
Allons encore plus loin : ce qui met le comble à la lâcheté de ce vice, c'est que, non content de vouloir plaire et de s'ériger en censeur agréable, il veut même passer pour honnête, pour charitable, pour bien intentionné; car voilà l'un des abus les plus ordinaires. Permettez-moi de vous le faire observer, et d'entrer avec vous dans le détail de vos mœurs, puisqu'il est vrai de ce péché ce que saint Augustin disait des hérésies, qu'on ne les combat jamais mieux qu'en les faisant connaître. Voilà, dis-je, l'un des abus de notre siècle. On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu ; c'est-à-dire, qu'on a trouvé le moyen de déchirer et de noircir le prochain, non plus par hain«? ni par emportement de colère, mais par maxime de piété et po\u l'intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et ii est du bien de l'Eglise de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédif Car cela s'établit comme un principe : là dessus on se fait une coa science, et il n'y a rien que l'on ne se croie permis par un si beau motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne
* Ps., 49.
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les rapporte qu'à demi, on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier; ce qu'on a mal dit, on le fait dire à tous; et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le lait dire à personne : et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d'intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque : mais elle est plus que suffisante pour rectifier la calomnie, quand on est persuadé qu'il y va du service de Dieu. Ah! Chrétiens, si Dieu, au moment que je parle, révélait ici toutes nos pensées, comme il les révélera dans son jugement universel , et qu'il découvrît toutes les intentions que nous avons eues en rabaissant celui-ci et celui-là, quelle honte n'aurions-nous pas de nous-mêmes? Ou si nous-mêmes, dans l'esprit dune sincère pénitence, nous voulions reconnaître la perversité de notre cœur, quelle confession n'en ferions-nous pas à Dieu? Non, Seigneur, lui dirions-nous, ce n'est rien moins que le motif de votre gloire qui me conduisait, et je suis un prévaricateur d'avoir voulu faire servir cette gloire divine à l'iniquité et au désordre de ma passion. Si je ne m'étais proposé que votre gloire, je n'aurais pas eu dans mon zèle tant d'aigreur; je n'aurais pas eu un plaisir si sensible à révéler les imperfections de mon prochain ; je ne me serais pas fait de son humiliation un avantage au préjudice de la charité; car la charité est inséparable de votre gloire. Si c'était l'intérêt de votre gloire qui m'eût touché , je n'aurais pas tant exagéré les choses, je n'y aurais rien ajouté de moi-même, je n'aurais pas publié mes conjectures et mes soupçons pour des faits certains et indubitables; car le zèle de votre gloire suppose la vérité. Trouvant de quoi reprendre dans la conduite des autres , ou je vous en aurais laissé le jugement, ou, selon l'ordre de l'Evangile, je m'en serais éclairci entre eux et moi. Je n'en aurais point fait de confidences indiscrètes; je ne l'aurais point déclaré à des personnes incapables d'y remédier, et capables de s'en scandaliser; je n'en aurais point rafraîchi inutilement la mémoire en mille occasions, eî je ne serais pas tombé par ma médisance dans un mal plus grand et plus inexcusable que celui que je condamnais. Il faut donc l'avouer, ô mon Dieu , et l'avouer à ma confusion : ce qui m'a mis dans la bouche tant d'amertume, ce sont cle lâches passions dont mon cœur s'est laissé préoccuper; c'est une antipathie naturelle que je ne me suis pas efforcé de vaincre ; c'est une envie secrète que j'ai eue de voir les autres mieux réussir que moi; c'est un intérêt particulier que j'ai recherché dans l'abaissement de çdui ci ; c'est une vengeance que
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je me suis procurée aux dépens de celle-là; c'est une aveugle prévention contre le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre. Telle a été, Seigneur, la source de mes médisances, et j'en veux bien faire l'aveu devant vous, parce que j'y veux apporter le remède. Si nous étions de bonne foi avec Dieu, voilà comment nous parlerions : et de tout ceci je conclus toujours qu'entre les vices la médisance est évidemment un des plus lâches.
J'ai dit encore que c'était un des plus odieux, et à qui? à Dieu et aux hommes : à Dieu , qui est essentiellement amour et charité, et qui par là même doit avoir une opposition spéciale à la médisance, puisque la médisance est l'ennemi le plus mortel de la charité : Detractores Deo odïbiles i : aux hommes, dont le médisant, selon l'oracle du Saint-Esprit, est l'abomination : Abominatio horninum detractor -. Et je ne m'en étonne pas : car qu'y a-t-il de plus odieux qu'un homme à la censure de qui chacun se trouve exposé ; dont il n'y a personne, de quelque condition qu'il soit, qui se puisse dire exempt , et de qui les puissances mêmes ne peuvent éviter les traits? Quoi de plus odieux qu'un tribunal érigé d'une autorité particulière, où l'on décide souverainement du mérite des hommes; où l'un est déclaré tel que l'on veut qu'il soit; où l'autre quelquefois est noté pour jamais, et flétri d'une manière à ne s'en pouvoir laver; où tous reçoivent leur arrêt, qui leur est prononcé sans distinction et sans compassion ?
C'est pour cela que l'Ecriture, dans le portrait du médisant, nous le représente comme un homme terrible et redoutable : Terribilis in cwiiate homo linguosus 5. En effet, il est redoutable dans une ville, redoutable dans une communauté, redoutable dans les maisons particulières, redoutable chez les grands, redoutable parmi les petits : dans une ville, parce qu'il y suscite des factions et des partis ; dans une communauté, parce qu'il en trouble la paix et l'union; dans une maison particulière, parce qu'il y entretient des inimitiés et des froideurs; chez les grands, parce qu'il abuse de la créance qu'ils ont en lui, pour détruire auprès d'eux qui il lui plaît; parmi les petits, parce qu'il les anime les uns contre les autres : Terribilis homo linguosus. Combien de familles divisées par une seule médisance! combien d'amitiés rompues par une raillerie ! combien de cœurs aigris et envenimés par des rapports indiscrets! Qu'est-ce qui forme tous les jours tant de querelles ouvertes et déclarées : n'est-ce pas un terme offensant don! on veut avoir rai-
'Rom., 1. — a Prov., 24. — 3 Eccl., 9.
son ? Qu'est-ce qui engage à ces combats singuliers, si sagement défendus par les lois divines et humaines? Est-ce autre chose souvent qu'une parole piquante, qu'on ne croit pas, selon le faux honneur du monde, pouvoir laisser impunie? Ne serions-nous pas surpris si, dans la suite de l'histoire, on'nous faisait voir des guerres sanglantes qui n'ont point eu d'autre principe que celui-là? On armait de toutes parts, on versait le sang des hommes, on désolait les provinces; et de quoi s'agissait-il? d'un mot peut-être, qui, comme une étincelle, excitait le plus violent et le plus affreux embrasement. Que ne fait point la médisance, lorsque pour se répandre, et même , autant qu'il lui est possible, pour se perpétuer et s'éterniser, elle se produit dans des libelles, dans des ouvrages satiriques, dans des poésies scandaleuses! Les siècles entiers suffiraient-ils pour fermer ces plaies? Après mille réconciliations, mille satisfactions, mille désaveux, la cicatrice n'en reste-t-elle pas toujours ? Or, Dieu, qui est le protecteur de la charité, peut-il voir tout cela sans avoir en horreur le médisant? Vous-mêmes à qui je parle, Chrétiens, rendez ici témoignage ^car vous le pouvez) de tous les désordres où vous avez eu part, et que la médisance a causés, soit celle que vous avez faite, soit celle qu'on a faite de vous : je veux dire, de tous les chagrins que vous avez donnés aux autres par vos médisances, et de tous les chagrins que la médisance des autres vous a donnés à vous-mêmes. Avez-vous pu supporter ce qu'on a dit de vous? quels ressentimens n'en avez-vous pas fait paraître, et dans quels transports de colère cela ne vous a-t-il pas quelquefois jetés! Or, ce que vous avez dit des autres a dû produire dans les autres les mêmes effets. Voyez combien de disgrâces on vous aurait épargnées, si l'on n'avait jamais mai parlé de vous; et combien de déplaisirs vous vous seriez épargnés vousmêmes , si vous n'aviez jamais parlé mal d'autrui. Car enfin tous les mauvais pas de votre vie, toutes les rencontres fâcheuses, tous les embarras d'affaires que vous avez eus, sont peut-être arrivés d'avoir mal gouverné votre langue. Voilà ce qui vous a attiré des ennemis, voilà ce qui vous a fait perdre vos amis, voilà ce qui les a éloignés de votre personne, voilà ce qui vous a fait passer dans le monde pour un esprit dangereux. Tant il est vrai que la médisance est un vice odieux de sa nature.
Mais on se plaît à l'entendre, et, quoi qu'il en soit, il n'y a rien dans la conversation de plus agréable et de plus divertissant. Ah ! Chrétiens, c'est ici le prodige que je vous prie de remarquer: car saint Chrysostôme ajoute fort bien que tout est monstrueux dans
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ce vice, et qu'il n'y a rien de naturel. On l'aime et on l'abhorre tout à la fois. Il plaît en même temps qu'il se fait haïr; et vous, mon cher auditeur, qui vous en réjouissez, vous êtes le premier à le détester : pourquoi ? Parce que si vous êtes sage, vous devez juger que le médisant ne vous ménagera pas dans l'occasion, qu'il ne vous fera pas plus de grâce qu'aux autres , et qu'après vous avoir diverti à leurs dépens, il saura vous faire servir vous-même à leur divertissement. Car pourquoi vous excepterait-il ? avezvous quelque qualité qui vous rende invulnérable aux traits de la médisance? êtes-vous un homme parfait? S'il n'a pas respecté un tel, aura-t-il plus d'égard pour vous? Avez-vous fait un pacte avec lui , et quand vous l'auriez fait , espèreriez-vous qu'il l'observât? Le moyen qu'il vous garantisse une langue dont il n'est pas le maître! et comment pourrait-il vous en assurer, puisqu'il ne peut pas s'en assurer lui-même? Cependant, mes frères, reprend saint Chrysostôme, voilà notre indignité et l'indignité de ce vice. Nous aimons la médisance tandis qu'elle s'attache aux autres; mais du moment qu'elle vient à nous, nous en avons horreur. Que notre prochain en soit déchiré, nous le souffrons et nous l'agréons; que nous en ressentions la moindre atteinte , nous nous emportons. (Le même.)
Entre les péchés, il n'en est point qui engage plus la conscience que la médisance.
Ce n'est pas sans raison que le Saint-Esprit, parlant du péché d'injustice, lui a donné pour compagne inséparable l'amertume et la douleur, et qu'il a voulu que le remords, le trouble, le ver de conscience, fussent les productions malheureuses de ce qu'il appelle iniquité: Ecce parturiit injustitiam, concepit dolorem et peperit iniquitatem 1. En effet, dit saint Augustin, tout péché est à légard de Dieu un funeste engagement de la conscience du pécheur; mais l'injustice ajoute à celui-ci d'être encore un engagement à l'égard de l'homme ; et quoique l'engagement à l'égard de l'homme paraisse léger en comparaison de celui qui regarde Dieu, il est néanmoins vrai qu'il a quelque chose pour la conscience de plus inquiétant, de plus douloureux, et d'une suite plus fâcheuse. Pourquoi cela? parce qu'à remonter au principe, le droit de Dieu peut être violé sans celui de l'homme, mais que le droit de L'homme ne le peut jamais être sans celui de Dieu. Quand je
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pèche contre Dieu , si je puis parler de la sorte , je n'ai affaire qu'à Dieu même; mais quand je fais tort à l'homme, je suis responsable et à Dieu et à l'homme; et ces deux intérêts sont si étroitement unis, que jamais Dieu ne relâchera du sien, si celui de l'homme n'est entièrement réparé. Or, il est bien plus aisé de satisfaire à Dieu seul que de satisfaire tout à la fois à l'homme et à Dieu. Car, pour Dieu seul, la contrition du cœur suffit; mais pour l'homme et pour Dieu tout ensemble , ou plutôt pour Dieu prenant la cause de l'homme, outre ce sacrifice du cœur, ce qu'il faut au delà est ce que le pécheur a coutume de craindre davantage, et ce qui forme en lui l'obstacle le plus difficile à vaincre pour sa conversion. Appliquez-vous, Chrétiens, à cette vérité, et comprenez le plus essentiel de vos devoirs.
Toute injustice envers le prochain est d'une conséquence dangereuse pour le salut; mais, de toutes les espèces d'injustices, il n'y en a aucune dont l'engagement soit plus terrible devant Dieu que celui de la médisance. Premièrement, parce qu'il a pour terme la plus délicate et la plus importante réparation , qui est celle de l'honneur. Secondement, parce que c'est celui dont l'obligation souffre moins d'excuses, et est moins exposée aux vains prétextes deramour-propre. Enfin , parce qu'il s'étend communément à des suites infinies, dont il n'y a point de conscience, quelque libertine qu'elle puisse être, qui ne doive trembler. Trois caractères qui méritent toutes vos réflexions, et que vous n'avez peut-être jamais bien considérés.
Il faut réparer l'honneur, c'est le premier. Ah! Chrétiens, l'étrange nécessité! Vous avez ravi celui de votre frère, et il s'agit de le rétablir. Si vous reteniez son bien, vous vous condamneriez à le rendre; et vous avouez que sans cela il n'y aurait nulle espérance de salut pour vous : or, ce bien dont vous lui seriez redevable est de beaucoup au dessous de son honneur. Il serait donc surprenant qu'ayant de l'équité pour l'un, vous en manquassiez pour l'autre, et qu'étant religieux pour le vol, vous ne le fussiez pas pour la médisance. De savoir comment elle se répare, c'est ce que je n'entreprends pas de vous expliquer en détail ; et je pourrais vous prescrire sur cela des règles contre lesquelles votre faiblesse se révolterait. Consultez ceux que Dieu a établis dans son Eglise pour être les pasteurs de vos âmes; mais souvenez-vous que, tout pasteurs qu'ils sont de vos âmes, Dieu ne leur donne nul pouvoir pour vous dispenser de cette réparation. Ils ont les clefs du ciel entre les mains; et l'Eglise en certains temps plus solennels leur
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communique sans réserve toute sa juridiction. Mais ni la juridiction de l'Eglise ni les clefs du ciel ne vont jusque là; et cet homme, quoique ministre et lieutenant de Jésus-Christ, n'est pas plus capahle de vous reconcilier avec Dieu , sans la condition dont je parle, que de vous rendre maître de l'honneur d'autrui , et de vous attribuer le domaine de ce qui ne vous appartient pas. Je vous le dis, Chrétiens, parce que, dans le tribunal même de la pénitence, il peut arriver quelquefois , ou que vous dissimuliez avec lui, ou qu'il dissimule avec vous; que vous lui déguisiez les choses, ou qu'il vous déguise vos obligations : abus qui, bien loin de vous justifier, ne servirait qu'à augmenter la rigueur de votre jugement.
Il me suffit donc en général de vous déclarer qu'un honneur que la médisance a flétri ne peut être lavé de cette tache qu'aux dépens d'un autre honneur, comme un intérêt ne peut être compensé que par un autre intérêt. Vous avez blessé la réputation de cet homme, il est juste qu'il vous en coûte à proportion, de la votre , dans la satisfaction que vous lui ferez. Cette satisfaction vous humiliera; mais en cela même consiste le paiement de la dette que vous avez contractée. Car, payer en matière d'honneur, c'est s'humilier; et il est autant impossible de réparer la médisance sans subir 1 humiliation, que le larcin sans se dessaisir et se dépouiller de la possession. Vous essuierez par là un peu de honte : combien vos discours libres et piquans ont-ils causé de confusion à la personne que vous avez décriée! On rabattra de l'estime qu'on faisait de votre probité : cette estime de probité ne vous est plus due, mais vous la devez à ceux que vous avez offensés; et l'ordre de Dieu est que vous leur en fassiez comme un sacrifice, en vous exposant, s'il est nécessaire, au mépris des hommes. Vous avancez une calomnie : il faudra expressément vous rétracter. Vous excédez dans un récit : il faudra reconnaître sans équivoque que vous avez exagéré. Vous empoisonnez par un air malin ce qui ne vous plaît pas : il faudra là dessus , et sur tout le reste , rendre justice et faire connaître la vérité. En mille conjonctures cela est affligeant, j'en conviens ; mais au moins, dit Guillaume de Paris, le pécheur y trouve-t-il un avantage plein de consolation pour lui , savoir, que ce qui lui paraît affligeant, s'il a le courage de s'y résoudre , est aussi la marque la plus évidente qu'il puisse avoir dans cette vie, et de l'efficace de sa contrition, et de la validité de sa pénitence. \ous ne lavez pas voulu, ô mon Dieu, que ce secret nous fût infailliblement connu; et, pour nous tenir dans une dé-
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pendance plus étroite, l'ordre de votre Providence a été que, dans cet exil où nous vivons, nous ne puissions être certains si nous sommes dignes d'amour ou de haine. Mais quand je vois un Chrétien touché de repentir, et, non content de détester son crime, en faire une sérieuse réparation, en détruire les impressions les plus légères, et pour cela ne se point flatter soi même, dire, non seulement j'ai péché contre la charité, mais contre la justice, mais même contre la droiture naturelle et la sincérité, en interprétant selon ma passion, en imaginant , en publiant le faux pour le vrai ; quand j'entends sortir de sa bouche un tel aveu, ah! Seigneur, quelque impénétrable que soit le mystère de votre grâce, je ne puis m'empêcher alors de croire que c'est un pécheur contrit, sanctifié, parfaitement réconcilié avec vous. Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, sans cela point de pénitence solide, et par conséquent point de miséricorde ni de pardon de la part de Dieu.
Ajoutez que l'obligation de réparer l'honneur est de toutes la plus absolue, et, comme j'ai dit, la moins exposée aux prétextes de l'amour-pçopre, qui pourrait l'affaiblir. Car en vain l'amourpropre nous suggère-t-il des raisons et des excuses pour nous décharger d'un devoir aussi pressant que celui-là; ces excuses et ces raisons sont autant d'impostures de l'esprit du monde, qui se détruisent d'elles-mêmes , pour peu que nous voulions les examiner. En effet, quand on nous parle de restituer un bien mal acquis, nous nous en défendons par le prétexte de l'impossibilité. Souvent cette impossibilité est chimérique, quelquefois elle est réelle; Dieu, qui ne se peut tromper, en sera le juge. Mais quand il s'agit de l'honneur de nos frères, qu'avons-nous à alléguer ? Nous nous flattons (car il en faut venir à l'induction , et ne pas craindre que cette morale dégénère de la dignité de la chaire, puisqu'en réfutant nos erreurs elle nous développera la loi de Dieu\ nous nous flattons de n'être point obligés à réparer une médisance, parce que nous n'en sommes pas, disons-nous, les premiers auteurs, et que nous n'avons parlé que sur le rapport d'autrui; mais clans un sujet où la charité était blessée, le rapport d'autrui était-il pour nous une caution sûre? fallait-il déférer à ce rapport? voudrions-nous que sur la foi des autres on crût de nous indifféremment tout ce qui se dit? un péché peut-il jamais servir d'excuse à un autre péché; et le jugement téméraire, qui de lui-même est un désordre, dispenserait-il de la réparation d'un second désordre qui est la médisance ?
Nous prétendons que le bruit commun avait rendu la chose publique. Mais n'est-ce pas, disait Tertullien, ce bruit commun qui
publie tous les jours les plus noirs mensonges, et qui les répand dans le inonde avec le même succès que les plus constantes vérités? n'est-ce pas le caractère de ce bruit commun, de ne subsister que pendant qu'il impose, et de s'évanouir du moment qu'il n'impose plus ? Ao/me hœc estjamœ conditio, ut non nisi quum mentitur, perseperet? Cependant, poursuivait-il, c'est le bruit commun que l'on nous objecte continuellement, et dont on s'autorise pour ne nous rendre aucune justice : Hœc tamen profertur in nos solatestis. Or, il serait bien étrange qu'une chose si frivole pût anéantir une obligation si sainte.
Je vais* plus avant. Nous nous figurons en être quittes devant Dieu , parce que nous n'avons rien dit que de vrai; mais, pour être vrai, nous est-il permis de le révéler? N'est-ce pas assez qu'il fût secret pour devoir être respecté de nous? avons-nous droit sur toutes les vérités? consentirions-nous que tout ce qui est vrai de nos personnes fût découvert et manifesté ? Ne compterions-nous pas cette entreprise pour une injure atroce dont il n'y a point de satisfaction que nous ne dussions attendre? Et pourquoi, raisonnant ainsi pour nous-mêmes, ne suivons-nous pas les mêmes principes en faveur des autres? Nous nous persuadons que la médisance qui nous est échappée n'a que légèrement intéressé le prochain; mais en sommes-nous juges compétens ? avons-nous bien pesé jusqu'où peut aller cet intérêt du prochain ? le devons-nous mesurer selon les vues d'une raison telle qu'est la nôtre, toujours préoccupée, et toujours disposée à prendre le parti qui la favorise? Si c'était notre intérêt propre, en formerions-nous le même jugement ? Ce n'a été, dit-on, qu'une raillerie; mais en faut-il souvent davantage pour causer un tort infini, et ne sont-ce pas les railleries qui font les plaies les plus vives, les plus cruelles et les plus sanglantes? Nous l'avons dit innocemment; mais, quand on en conviendrait, en serions-nous plus à couvert? un honneur détruit, quoique innocemment, en est-il moins détruit ? et la loi naturelle ne veut-elle pas que nous guérissions les maux dont nous sommes même la cause innocente, comme elle nous oblige à restituer les biens que nous aurions innocemment usurpés?
Achevons, Chrétiens, de renverser les vains fondemens sur quoi notre iniquité s'appuie. Ce que j'ai dit au désavantage de celui-ci n'est qu'une confidence d'ami que j'ai cru pouvoir faire à celui-là. Voilà, mes frères, répond saint Ambroise, l'écueil de la charité : c'est une confidence que j'ai faite, et je ne m'en suis ouvert qu'à mon ami. Comme s'il vous était libre de me ruiner de crédit et
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d'honneur auprès de votre ami; comme si, pour être votre ami, ce m'était un moindre outrage d'être diffamé dans son esprit; comme si un homme que vous traitez d'ami n'avait pas lui-même d'autres amis à qui confier le même secret; comme si le secret d'une me'disance , hien loin d'en diminuer la malignité, ne l'augmentait pas dans un sens, puisque c'est ce secret même qui m'ôte le moyen de me justifier devant cet ami ! Tout cela est de saint Amhroise; et ce qu'il enseignait, Chrétiens, il le pratiquait : car ayant un frère d'une prudence consommée, et qui lui était, comme l'on sait, uniquement cher, il ne laissait pas d'avoir fait pacte avec lui qu'ils ne se communiqueraient jamais l'un à l'autre aucun secret préjudiciable à l'honneur du prochain, condition que ce frère si sage et si droit accepta sans peine; et, saint Amhroise, pour notre instruction, a bien voulu en faire un point de son éloge funèbre : Erant omnia communia , individuus spiritus , individuus affectas; unum hoc non erat commune, secretum : Entre lui et moi tout était commun, inclinations, pensées, intérêts; notre seule réserve était .sur ce qui touchait la réputation d'autrui. Ce que nous observions, dit-il , non pas par un principe de défiance, mais pour le respect de la charité : Non quo confltendi periculum vereremur, sed ut divinœ charitatis tueremur fidem. La règle donc inviolable pour lui était, sur cet article, de ne pas découvrir à son frère ce qu'il aurait celé à un étranger : Et hoc erat fidei indieût m , quod non esset exlraneo proditum, id non juisse cum fratre collatum. En effet, ce sont ces criminelles confidences qui rendent le péché que je combats non seulement pernicieux , mais contagieux : car on a dans le monde un ami que l'on fait le dépositaire et le complice de sa médisance; celui-ci en a un autre, duquel il a éprouvé la fidélité; cet autre en a un troisième, dont il ne se tient pas moins sûr : ainsi, sous ombre de confidence, un homme est décrié dans toute une ville; et vous, qui êtes la première source de ce désordre, n'en devenez-vous pas solidairement responsable à Dieu ?
Car voici, mes chers auditeurs, le dernier caractère de ce péché : c'est qu'outre l'honneur qu'il attaque et qu'il blesse directement, il a mille autres suites déplorables, qui sont, dans la doctrine des théologiens, autant de charges pesantes pour la conscience. L'ignorez-vous , et mille épreuves ne doivent-elles pas vous avoir appris quels dommages dans la société humaine la médisance peut causer, et de quels maux elle est suivie ? Il était d'une importance extrême pour rétablissement de cette jeune personne
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que sa vertu fût hors de tout soupçon ; mais vous ne vous êtes pas contenté tien donner certains soupçons, vous avez fait connaître toute sa faiblesse, et la chute malheureuse où l'a conduite une fatale occasion. Elle l'avait pleurée devant Dieu, elle s'en était préservée avec sagesse en bien d'autres rencontres, elle marchait dans un bon chemin, et gardait toutes les bienséances de son sexe; mais parce que vous avez parlé, la voilà honteusement délaissée, et pour jamais hors d'état de prétendre à rien dans le monde. Il n'était pas d'une moindre conséquence pour cet homme de se maintenir dans un crédit qui faisait valoir son négoce, et qui contribuait à l'avancement de ses affaires; mais parce que vous n'avez pas caché selon les règles de la charité chrétienne quelques fautes qui lui sont échappées, et qu'il avait peut-être pris soin de réparer, vous déconcertez toutes ses mesures, et vous l'exposez à une ruine entière. Ce mari et cette femme vivaient bien ensemble, et par l'union des cœurs entretenaient dans leur famille la paix et l'ordre; mais un discours que vous avez tenu mal à propos a fait naître dans l'esprit de l'un de fâcheuses idées contre l'autre; et delà le refroidissement , le trouble , une guerre intestine qui les a divisés , et qui va bientôt les porter à un divorce scandaleux. Je serais infini si j'entreprenais de produire ici tous les exemples que l'usage de la vie nous fournit. Que fera ce domestique dont vous avez rendu la fidélité douteuse , et où trouvera-t-il à se placer? de quel poids, pour réprimer la licence et pour administrer la justice, sera l'autorité de ce juge, après les bruits qui ont couru de lui et que vous avez partout semés ? quelle créance aura-t-on en cet ecclésiastique, et avec quel fruit exercera-t-il son ministère, depuis les sinistres impressions qu'on en a prises sur une parole qu'on a entendue de vous , et qui ne servait qu'à en inspirer du mépris? Un homme est perdu sans ressource pour un mot dit par un grand , dit à un grand, dit devant un grand : car il est vrai, grands du monde, que si la médisance est à craindre partout, elle n'a jamais de plus funestes effets que lorsqu'elle vient de vous, que lorsqu'elle se fait devant vous, que lorsqu'elle s'adresse à vous. Par rapport aux grands, soit qu'ils parlent, soit qu'ils écoutent, il n'y a point de médisance simple : elles sont toutes compliquées, c'est-à-dire, qu'on ne médit guère en présence des grands , et qu'ils ne médisent point eux-mêmes sans ruiner, sans désoler, sans diviser, sans troubler et renverser. Parmi le peuple et dans les conditions médiocres, il y a bien des médisances qui tombent, et qui, toutes grièves qu'elles paraissent, sont presque sans conséquence; mais
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delà part des grands et à l'égard des grands, rien qui ne porte coup, rien qui ne fasse de profondes blessures et qui ne soit capable de donner la mort. Or, voilà ce qu'il faut réparer. Les grands ne sont pas plus dispensés de cette obligation que les autres : tout élevés qu'ils sont au dessus de leurs sujets, ils leur doivent la justice; et s'ils n'en rendent pas compte aux hommes, ils en rendront compte à Dieu. (Le même.)
Le tort que fait à la religion un médisant.
Nous ne nous mettons point en peine de réprimer les langues des médisans, d'en prévenir ou d'en arrêter les téméraires jugemens. Plût au ciel encore que nous-mêmes nous ne fussions pas des premiers à médire ! Le tort que font à la religion les calomnies de l'infidèle ne lui portent pas un préjudice aussi notable qu'elle en reçoit des médisances que les fidèles se permettent les uns contre les autres. N'en recherchons point les causes : est-ce mépris pour la piété-? Toujours est-il qu'il n'y a rien de plus capable de ruiner l'Eglise de Dieu, comme cet état de guerre où se mettent les disciples, les enfans, les sujets, à l'égard de ceux qu'ils doivent regarder comme leurs maîtres, leurs parens, leurs directeurs. Si l'oracle défend à celui qui dit du mal de son frère de lire les saintes Ecritures, par ces paroles : Pourquoi te mêles-tu d annoncer mon Testament , toi qui i assieds pour parler contre ton frère? comment osez-vous participer aux sacrés mystères, vous qui vous portez l'accusateur de votre père spirituel? La loi condamnait à la mort quiconque avait dit du mal de son père ou de sa mère; à quoi ne vous exposez-vous pas, quand vous dites du mal de ceux qui vous en tiennent lieu? La sœur de Moïse est frappée de lèpre pour s'être permis de parler mal du saint législateur, qui demanda vainement à Dieu grâce pour elle. Par cet exemple, Dieu voulait nous apprendre combien c'est un grand crime de parler mal de nos supérieurs, et de porter sur leurs actions de téméraires jugemens. On me dira : Oui ; mais c'était Moïse. Je répondrai : Mais celle qui fut punie c'était Marie. Obtiendrez-vous, pour vos intarissables médisances, plus de grâce qu'elle pour une seule? Le mal que vous dites des ministres de la religion, vrai ou faux, leur nuira bien moins à eux qu'à vous-même. Le pharisien de l'Evangile était d'ailleurs un homme de bien , fidèle à la loi; il avait, ce semble, quelque motif plausible pour se louer. Le publicain qu'il taxait d'être un méchant homme , un concussionnaire , pouvait être tout cela :
DES PREDICATEURS. III
qui fut condamné ? Le pharisien. Vous serez juge comme vous aurez jugé les autres '. Ecoutez encore Jésus-Christ: Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse ; jattes donc ce au ils vous diront, et non point ce qu ils font* . Vous ne voyez point que Jésus-Christ les dégrade, et autorise à les mépriser. (Saint Curysostôme.)
Rien n'excuse la médisance.
Apprenons à réprimer notre langue, à ne pas proférer au hasard tout ce qui nous vient à l'esprit, à ménager nos frères, et à ne pas nous rendre réciproquement victimes de nos jugemens précipités. Tel homme qui hlesse avec la langue imprime une plaie plus profonde qu'il ne ferait avec ses dents ; il attente à votre réputation ; il vous fait un mal dont vous ne guérirez jamais. Plus criminel que l'assassin lui-même, il doit s'attendre à un plus rigoureux châtiment. Les autres désordres, bien que tous condamnés par la raison , peuvent s'expliquer par des causes qui les provoquent ; le débauché alléguera la violence de son tempérament; le voleur se rejette sur le besoin; l'homicide, sur l'emportement; le médisant n'a nul prétexte à mettre en avant. Ce n'est point ici un intérêt d'argent qui l'entraîne; pas même une passion qui l'égaré; où donc est son excuse? Vous voulez censurer, médire? Je vais vous fournir de quoi vous satisfaire. Censurez vos fautes; soyez le premier à accuser vos péchés : c'est là un genre de détraction légitime et louable qui déposera en faveur de votre équité. Le juste se condamne soi-même, et ne condamne point les autres. Vous accusez les autres; vous en serez puni. Vous vous accusez vous-même, vous en serez récompensé. Après tout, si vous êtes juste, comment êtes-vous accusateur? Si vous 1 êtes , comment êtes-vous juste? La langue est un glaive acéré; tournez-en la pointe, non sur les autres, mais sur vous-même. Le vrai juste ne sait dire du mal de personne, excepté de lui; écoutez saint Paul : Je rends grâces a notre Seigneur Jésus -Christ qui nia fortifié, de ce quil ma jugé fidèle en m établissant dans mon ministère, moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur et un ennemi outrageux 3, Ailleurs et dans vingt endroits : Je ne suis pas digne d'être compté parmi les Apôtres, ayant persécuté l'Eglise de Dieu ^ C'est là la seule sorte de médisance profitable, parce qu'elle produit la justice, aussi
* Mallh., vu, 2. — 2 Ibid., xxni, 2. — 3 I Tim., i, 12. — * I Cor., xv, 9.
empressée de fermer la bouche au détracteur qu'elle l'est de se faire le procès à soi-même. Ne jugez point avant le temps , jusqu'à ce que le Seigneur vienne, qui produira à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres , et découvrira les plus secrètes pensées des cœurs 1. C'est le précepte de F Apôtre. Késervez le jugement à Dieu seul, qui seul connaît bien le secret du cœur. Quelque lumière que vous vous supposiez sur le compte du prochain , vous n'êtes pas infaillible. Qui des hommes connaît ce qui est dans l homme , sinon l'Esprit de Dieu, qui est dans lui^P Tels qui vous paraissent abjects et méprisables, brilleront un jour d'un éclat plus vif que les rayons du soleil ; tels qui vous semblent aujourd'hui grands et considérables, seront convaincus n'être que des sépulcres blanchis. Le publicain de l'Evangile prononce contre lui-même qu'il n'est rien qu'un pécheur, et il est absous; le pharisien se croit meilleur que tous l'univers, et il est réprouvé. Que chacun examine bien ses propres actions , et alors il trouvera sa gloire en ce qu il verra de bon dans lui-même, et non point en se comparant avec les autres 3. Eloignons la médisance, non pas seulement de nos lèvres , mais de nos oreilles. Se permettre la médisance ou l'entendre, c'est une même chose. Vous ne recevrez point laparole du mensonge, dit le Seigneur; bien loin d'y ajouter foi, vous ne lui donnerez pas même accès auprès de vous. Soyez sourd; repoussez de votre société le médisant, et ne vous déclarez pas moins son ennemi que le serait celui qu'il attaque. David ne se contente pas de dire: Je ne donnais point de créance, moins encore d'acquiescement aux paroles du médisant; il va plus loin : Je persécutais , dit-il, celui qui médisait en secret de son prochain. Faites comme lui. Vous avez entendu telle chose : qui vous oblige à la redire ? N'avez-vous pas assez de vos péchés sans vous charger de ceux d'autrui? Ce que vous avez entendu, vous ne le gardez pas pour vous ; vous êtes comptable, et de l'avoir entendu, et d'être devenu à votre tour accusateur; car vous serez justifié par vos paroles , et vous serez condamné par vos paroles. C'est là l'oracle de Jésus -Chrht; bien entendu que si c'est de vous que l'on dit du mal, le jugement vrai ou faux dont vous êtes l'occasion ne vous sera point imputé à péché. Au contraire, si vous l'endurez sans vous plaindre , il tournera à votre profit. Il n'est question ici que des rapports vrais ou faux que vous entendez sur le compte du prochain: faux, c'est calomnie; et il n'est pas besoin deprou-
I Cor., iv, 5. ~ s I Cor., h, 11. — * Gai., tf, 4.
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ver combien ce péché est grave ; vrai, ce n'est pas moins un scandale; et si Ton est puni pour avoir scandalisé un seul de ses frères, à plus forte raison si l'on en scandalise un grand nombre : ce qui arrive lorsque l'on va répéter ce que l'on a entendu. Or, rien n'est plus commun, rien qui se répande avec plus de rapidité, que les médisances; rien aussi à quoi on se laisse prendre plus aisément. (Le MEME.)
La médisance source de maux.
Citez-m'en un seul qui n'en provienne pas. C'est de là que naissent les querelles, les défiances et les dissensions, les haines qui ne connaissent plus de frères, et changent en ennemi déclaré, souvent sans savoir pourquoi, celui qui, la veille, était vôtre ami. On l'a vue souvent armer pour leur commune ruine des familles entières, et bouleverser des villes qui fleurissaient à l'ombre de la concorde. Elle rompt tous les liens de la paix et détruit la charité, le premier des commandemens. Celui qui parle contre son frère , dit un Apôtre, et qui juge son frère , parle contre la loi et juge la loi. Que si vous jugez la loi, vous lien êtes plus observateur , mais vous vous en rendez le juge. Il ri y a au un législateur qui peut sauver et qui peut perdre l. Le médisant va faire ses rapports en secret, par là il trahit et sa lâcheté et son mensonge. Car, s'il disait vrai, il ne craindrait pas de le dire en face, et la franchise de ses remontrances ne mettrait point obstacle à la paix ; la précaution qu'il met à se cacher démontre seule qu'il ment, et qu'il ne saurait prouver ce qu'il avance.
Quand, par vos médisances ou vos calomnies, vous ternissez la réputation du prochain , vous vous rejetez sur ce que vous l'avez entendu dire : Je le tiens d'un tel et d'un tel; ce n'est pas ma faute à moi , il faut bien que je témoigne en conséquence de ce qui m'a été dit.
Quoi ! vous ne le croyez pas et vous le dites ! Mais en le disant vous le faites croire. Ne valait-il pas mieux n'en rien dire et vous taire ? Mais telle est la maladie qui s'est répandue sur l'espèce humaine. Ou a toujours la bouche ouverte pour accuser et condamner les autres. Ce n'est pas moi, c'est un tel. Dites plutôt que c'est vous-même; car si vous n'en eussiez pas parlé, un tel ne l'aurait pas entendu. Ce serait à lui, du moins ce ne serait pas à vous qu'il
1 Jac , iv, 1 1.
Il/f NOUTELLE BIBLIOTHÈQUE
faudrait s'en prendre. Votre devoir à vous, c'est de couvrir les défauts de votre prochain, non de les divulguer, non de les colporter, pour vous ménager une fausse réputation d'honnête homme. Vous êtes sous ce masque, non pas simplement un accusateur, mais un calomniateur, mais un insensé. Si vous avez des fautes à accuser, que ce soit les vôtres, non celles de votre frère. (Saint ChrysostÔme *.)
Funestes effets de la calomnie.
De toutes les persécutions auxquelles les justes doivent s'attendre à être éprouvés sur la terre, la plus cruelle , c'est la calomnie. Le sentiment en pénètre plus avant dans l'ame que les violences les plus déclarées. Il y a dans les autres épreuves divers adoucissemens qui en corrigent l'amertume, tels que celui de rencontrer des personnes qui vous encouragent et vous applaudissent, qui paraissent disposées à s'associer à votre sort, et vous couronnent à l'avance par les éloges quelles donnent à votre patience à les endurer. La calomnie enlève jusqu'à la ressource des consolations humaines. On ne soupçonne pas même l'héroïsme nécessaire pour n'en être pas accablé; ou bien on vous accuse d'une sorte d'indifférence sans vertu, quand vous ne lui opposez que ie silence. Le trait qu'elle enfonce dans le cœur est quelquefois si vif que l'on a vu souvent des hommes préférer la mort à l'opprobre qui en rejaillissait sur leur personne, et attenter à leurs propres jours, plutôt que d'y survivre. Criminel désespoir qui porta le traître Judas à combler ses attentats par le suicide. Job avait pu perdre à la fois ses richesses et ses enfans , être frappé dans sa chair , endurer les reproches de sa femme sans se permettre la plus légère plainte; il ne tient pas aux insultes calomnieuses de ses amis, qui lui font un crime de ses disgrâces et cherchent à les expliquer par la vengeance du ciel irrité contre ses péchés. David ne se souvient plus de toutes ses autres souffrances, et, en se recommandant à la clémence du Seigneur, il ne lui présente d'autre titre que la douceur avec laquelle il a enduré les invectives d'un calomniateur: Laissezle faire, avait-il dit à ceux qui le voulaient empêcher, laissez-le maudire; peut-être que le Seigneur regardera mon affliction, et quil me fera quelque bien pour ces malédictions que je reçois aujourd'hui**. Saint Paul comble de louanges les saints, pour leur cou-
» Hom., xxi, Mi Epist. ad Heb. — 2 II Reg., xvr, 21, 22.
rage à supporter, non seulement la perte de leurs biens ou les mauvais traitemens, mais les injures et les calomnies.
C'est pour cela que Jésus-Christ, dans ses béatitudes, propose une si magnifique récompense aux justes éprouvés par ce genre de persécutions ; qu'il excite leur ferveur , et ranime tout leur courage par l'exemple des anciens Prophètes. Il place celle-là à la suite de toutes les autres, parce que de tous les commandemens, c'est là celui dont l'observation suppose la plus haute vertu. A moins de s'être fait de toutes les autres une étude continuelle, et comme un bouclier impénétrable, il est en effet bien difficile de soutenir, sans en "être ébranlé, les combats où engage cet ennemi. (Le
MEME K
Péroraison.
« Seigneur, s'écriait le Prophète-Roi, délivrez-moi des calomnies « des hommes , afin que j'observe vos commandemens a. » Ainsi les hommes sont en proie à plus d'un genre d'affliction. S'ils ont à soutenir les attaques de la tentation, ils ont aussi à soutenir souvent ceux delà calomnie. Mais la tentation, disons-le, est moins difficile encore à repousser avec courage que la calomnie. La première est bien moins grave que la seconde, puisque la calomnie est aussi en même temps une tentation. Il est certaines tentations humaines que nous pouvons supporter sans trop de fatigues. Il n'en est pas de même delà calomnie; c'est un poids qui nous accable presque toujours. Elle nous paraît d'autant plus insupportable, que non seulement elle invente ce qui n'est pas, mais qu'elle dénature les plus saintes actions par les motifs qu'elle leur suppose. Voilà pourquoi le Prophète dit à Dieu : « Délivrez-moi des calom- « nies des hommes, afin que j'observe vos commandemens. » Car il n'est pas aisé que celui qui est opprimé par la calomnie observe fidèlement les commandemens de Dieu; il cède, comme malgré lui , à un fonds de tristesse et d'aigreur, et son ame est en proie au trouble le plus violent, soit par le souvenir des calomnies lancées contre lui, soit par la crainte que la méchanceté n'en répande encore des nouvelles. (Saint Ambroise, Su?* le Psaume 118. )
1 Hom. xv, in Matth. — " Ps. 118, 134.
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