‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 12 sur 47 · PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA PRIÈRE

EXORDE

Ecce mulier chananœa , a finibus Mis egressa , clamavit dicens ci : Miserere met, Domine , filii David; fili mca maie a dœmonio vexatur.

Alors une femme chananéennc , venue de ces quartiers là, s'écria, en lui disant : Seigneur, fils de David , ayez pitié de moi ; ma fille est cruellement tourmentée par le démon. (Mailh., ch. xv.)

Si jamais la force de la prière parut sensiblement et dune manière éclatante, n'est-ce pas, Chrétiens, dans l'exemple que nous propose l'évangile de ce jour, où nous voyons, pour parler avec saint Ambroise, un Dieu même surpris et dans l'admiration , un Dieu qui confond les puissances de l'Enfer, qui fait des miracles, et qui déploie toute sa vertu en faveur d'une étrangère, laquelle a recours à lui, et qui, tout idolâtre qu'elle est, nous sert de modèle et nous apprend à prier ? Je dis un Dieu surpris et dans l'admiration : O mulier, magna est jides tua ! O femme, votre foi est grande! C'est ainsi que Jésus-Christ lui-même s'en explique; et ne semble-t-il pas que la foi de cette Chananéenne et que la ferveur de sa prière ait quelque chose pour lui de surprenant et de nouveau? Je dis un Dieu qui confond les puissances de l'Enfer, et qui fait des miracles. Que lui demande cette femme? qu'il guérisse sa fille, cruellement tourmentée du démon; et le Fils de Dieu, d'une même parole, non seulement délivre la fille , mais sanctifie encore la mère : Fiat tibi sieut vis : Qu'il vous soit fait comme vous le souhaitez.

Il n'est donc rien de plus efficace auprès de Dieu que la prière; et d'où vient toutefois, mes chers auditeurs, que Dieu tous les jours se montre si peu favorable à nos vœux; que nous prions, et qu'il ne nous écoute pas; que nous demandons, et que nous n'obtenons pas? C'est ce que je veux examiner aujourd'hui, et qui va faire le fond de ce discours. Sujet d'une extrême

conséquence, et qui mérite une réflexion toute particulière ; car il s'agit, Chrétiens, de vous enseigner la plus excellente de toutes les sciences ; il s'agit de vous apprendre à bien user dû moyen de salut le plus puissant ; il s'agit de vous faire connaître le secret inestimable et l'art tout divin de toucher le cœur de Dieu , et de faire descendre sur nous les plus précieux trésors de sa ^race. Pour recevoir ce don de la prière, employons la prière ellemême , et implorons le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

Rien n'est plus solidement établi dans la religion et la théologie chrétienne, que l'infaillibilité de la prière. Elle a une telle force, dit saint Jean Ghrysostôme, qu'elle rend, à ce qu'il semble, la parole de l'homme aussi puissante et même plus puissante que la parole de Dieu. Aussi puissante; car, comme Dieu d'une parole a fait toutes choses : Dlxit et facta sunt l, l'homme n'a qu'à parler et à demander, tout lui est accordé : Quodcumque vo~ lûeritis petet/s, et jïet vobis 1. Plus puissante même en quelque sorte, puisque si Dieu se fait obéir, ce n'est que des êtres créés au lieu que, par la vertu de la prière, tout Dieu qu'il est il obéit, selon l'expression de l'Ecriture, à la voix de l'homme: Obediente Domino voci hominis 5. Nous entendons tous les jours des Chrétiens qui se plaignent de l'inutilité de leurs prières et du peu de fruit qu'ils en retirent: je ne m'en étonne pas ; car en quel sens disons-nous que la prière est infaillible? Nous supposons pour cela une prière sainte, une prière faite avec toutes les conditions qui la doivent accompagner, et que Dieu attend de nous , lorsque de sa part il s'engage à nous accorder tout ce que nous demanderons. Or, voilà souvent ce qui manque à nos prières. Ce sont des prières défectueuses, et quant au sujet, et quant à la forme: quant au sujet, qui en fait la matière,- et quant à la forme, qui en fait la qualité. L'apôtre saint Jacques le disait aux fidèles de son temps , et je vous le dis à vous-mêmes : Vous demandez , mes frères , et vous ne recevez pas , parce que vous ne demandez pas bien : Petitis et non accipitis , eo quod maie petatis A. En effet, nous ne demandons pas à Dieu ce que Dieu veut que nous lui demandions; défaut par rapport au sujet de la prière. Nous ne lui demandons pas de la manière qu'il veut que nous lui demandions, défaut par rapport à la forme ou à la qualité de la prière; mais prions comme la Chananéenne. Ri<?ji

1 Ps. cxlviii. — 2 Joan., xv. — 3 Jos., x. — 4 Jac, iv.

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de plus jnst«* (|iic la prière qu'elle fait .1 Jésus-Christ ; elle lui demande qu'il délivre sa fille du démon dont elle cs\ possédée. l'uni de plus ni"a;«'aiil ; elle pratique (Lins sa pi ici v Inult--, les vertus qui peuvent Mener et intéresser le Sauveur du monde. Prions, dis-je comme celte femme; sans cela, prières infructueuses. Pourquoi ? ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut, ce sera la première partie; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut, ce sera la seconde : deux leçons que j'ai à mettre dans tout leur jour. Rendez-vous-y attentifs, Chrétiens, et tachez d'en profiter. (Bourdaloue, Sur la Prière.)

Nos prières sont infructueuses, parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut.

Nous demandons des choses préjudiciables au salut : premier obstacle que nous opposons aux miséricordes divines, et qui en arrête le cours. Car ne pensons pas, mes chers auditeurs, que, pour être Chrétiens de profession , nous en soyons moins sujets dans la pratique aux désordres du paganisme. Or, un des désordres des païens, si nous en croyons les païens mêmes, c'était de recourir à leurs dieux et de leur demander, quoi? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien , ce quils n'auraient pu demander ouvertement dans les temples et au pied des autels, sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendaient la dépouille, la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérite leur faisait ombrage , le patrimoine d'un pupille qu'ils cherchaient à enlever, et sur lequel ils jetaient des regards de concupiscence. Tel était le sujet de leurs prières; et pour leur donner plus de poids, ils les accompagnaient de toutes les cérémonies d'un culte supei stitieux; ils y joignaient les offrandes et les sacrifices, ils se purifiaient. Cela nous semble énorme et insensé; mais, Chrétiens, en les condamnant, n'est-ce pas nous-mêmes que nous condamnons? A comparer leurs prières et les nôtres , sommes-nous moins coupables : que dis-je? ne sommes-nous pas encore plus coupables qu'ils ne l'étaient?

Car enfin c'étaient des païens , et ces païens n'adoraient pas seulement de vaines et de fausses divinités , mais, selon leur créance même des divinités vicieuses et dissolues. Or, à de telles divinités que pouvaient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisait leurs vices et la corruption de leurs mœurs? n'était-ce pas une suite presque nécessaire de leur infidélité? Mais nous, mes frères, nous servons un Dieu non moins pur ni moins saint que puissant

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et grand; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et de tout péché, qu'il est essentiellement Dieu; et toutefois ce Dieu si pur, ce Dieu si saint, ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons-nous? l'accomplissement de nos désirs les plus sensuels et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement un désordre; c'est, j'ose le dire, une impiété, c'est un sacrilège.

Il est vrai, et j'en conviens, que dans le Christianisme nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux, car on a trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nous-mêmes , nous ne trompons pas Dieu qui nous entend, et qui sait bien discerner la malignité de nos intentions de la simplicité de nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande- t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition et de quoi maintenir son état; comme son état, ou plutôt comme l'idée qu'il se forme de son état ne roule que sur les piincipes, ou d'une ambition démesurée , ou d'une avarice insatiable , Dieu, dont la pénétration est infinie, connaît ses desseins et prend plaisir à les faire échouer. En vain un père demande-t-il à Dieu rétablissement de ses enfans; comme il n'a sur ses enfans que des vues toutes^ profanes , que des vues mondaines, et qui ne sont ni réglées selon la conscience, ni soumises à la vocation divine, Dieu, sans s'arrêter aux apparences d'une humble prière, en découvre la fin; et par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille, la ruine de fond en comble, et la laisse malheureusement tomber. En vain une femme demande-t-elle à Dieu la santé du corps; comme sa santé, dans l'usage qu'elle en veut faire, ne doit servir qu'à son oisiveté, à sa mollesse, et peut-être à son libertinage et à son dérèglement, Dieu, qui le voit, au lieu de retirer son bras, lui porte encore de plus rudes coups , et lui fait perdre dans une langueur habituelle tout ce qui peut entretenir ses complaisances et flatter sa vanité. En vain un plaideur de mauvaise foi demandet-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée; comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte, mais soutenue par la chicane, Dieu , qui ne peut l'ignorer, prend contre lui la cause de la veuve et de l'orphelin, et le fait honteusement déchoir de toutes ses prétentions. Cependant on n'oublie rien pour intéresser le ciel et pour le toucher; on y emploie jusqu'au sacrifice et aux prières de l'Eglise : mais parce que cette affaire qu'on poursuit avec tant de chaleur n'est qu'une cabale qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du prochain

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Dieu, tuteur de l'innocent et du pauvre, rejette alors jusques au plus adorable sacrifice , jusques aux plus saintes prières de son Eglises Ce détail me conduirait trop loin, si j entreprenais de lui donner toute son étendue; niais si vous voulez, mes (lieis auditeurs, aller plus avant, et vous (appliquer à vous-mêmes, vous aurez bientôt reconnu que cent fois votre cœur vous a séduits de la sorte, et fait abuser de la prière pour porter devant Dieu même les intérêts de vos passions.

Revenons, et pour donner à ce point important toute la force qu'il doit avoir, souffrez que je me prévale encore de la morale des païens. J'ai dit qu'elle suffisait pour nous convaincre; mais j'en ai dit trop peu, et j'ajoute qu'elle est même ici, dans un sens, plus propre à nous confondre que la morale des Pères. Qu'il me soit donc permis de faire parler dans cette chaire un auteur profane, et de vous adresser, ou pour votre instruction, ou pour votre confusion , les mêmes reproches qu'il faisait à son siècle en des termes si énergiques et si forts. Car, répondez-moi, disait-il en déplorant les abus de l'ancienne Rome, et s'élevant contre les faux dévots du paganisme qui fatiguaient les dieux de leurs injustes prières; dites-moi ce que vous pensez de Jupiter, et quelle eslime vous en faites ? si vous avez pour le plus grand des dieux le même respect que pour le plus sage de vos magistrats? Cette question vous surprend, poursuivait-il; mais ce n'est pas sans raison que je la fais : car l'iriez-vous trouver, ce magistrat dont vous respectez la vertu, pour lui faire dans son palais l'infâme prière que vous venez faire à Jupiter dans le plus auguste de ses temples ? Vous supposez donc Jupiter moins intègre et plus aisé à corrompre, quand vous le croyez disposé à vous écouter, et prêt même à vous exaucer? Ainsi s'expliquait un païen; ainsi, par de sanglantes ironies, reprochait-il à des païens les scandales de leur religion, et peut-être les corrigeait-il. Or, c'est bien ici, Chrétiens, que l'infidélité nous fait des leçons et qu'elle nous condamne. Appliquons ceci à nos mœurs.

En effet, comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu de sainteté? Est-il donc le fauteur de nos vices? est -il le complice de nos crimes ? et le veut-il, le peut-il être ? Toutefois c'est sur ce principe que nous agissons et que nous traitons avec lui. Car, quand je prie, ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostôme; quand je prie, mon intention est que Dieu, par un effet de sa miséricorde et par une condescendance toute paternelle, se conforme à moi ; que sa volonté, qui est efficace et toute-puissante, se joigne à la

mienne, qui n'est que faiblesse, et qu'il accomplisse enfin ce que je veux, mais ce que sans lui je veux inutilement. Si donc, aveuglé par l'esprit du monde, bien loin de prier en Chrétien, je prie dans la vue de satisfaire mon ambition, mon orgueil, mon ressentiment, ma vengeance, quefais-je? je demande à Dieu qu'il s'accorde là dessus avec moi ; c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi, passionné comme moi, violent comme moi, et que pour moi, qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte, est-ce le prier en Dieu, et n'est-ce pas plutôt le déshonorer? n'est-ce pas, autant qu'il dépend de moi, le faire servir à mes iniquités , comme il s'en plaint lui-même par son Prophète : Verumtamen servire me fecisti peccatis tuis? et laborem mihi prœbuisti in i niquitatibus tuis l ? Observez cette expression : Et laborem mihi prœbuisti; comme s'il disait au pécheur, votre prière m'a été un sujet de peines; car j'aurais voulu , d'une part , me rendre propice à vos vœux, et, de l'autre, je n'y pouvais répondre favorablement : mon cœur était donc dans une espèce de violence , et comme partagé entre ma sainteté et ma bonté; ma bonté, qui s'intéressait pour vous, et ma sainteté, qui s'opposait à vous ; ma bonté , qui me portait à vous écouter, et ma sainteté , qui m'obligeait à vous rejeter : Et laborem mihi prœbuisti in iniquitatibus tuis. Et certes , Chrétiens , si Dieu , oubliant ce qu'il est, avait alors égard à nos prières, ne serait-ce pas un scandale pour nous, et ne commencerions-nous pas nous-mêmes à douter de sa Providence ?

Je sais , et saint Jean nous l'apprend , que nous avons un puissant avocat auprès du Père, qui est le Fils, et que c'est par les mérites de ce Fils adorable que nous prions. Mais ce que d'abord et en général j'ai dit de Dieu , pour l'appliquer en particulier à l'IIomme-Dieu, voulons-nous en faire le patron de cette aveugle concupiscence qui nous domine? et si ce n'est pas là le sentiment que nous en avons, pourquoi comptons-nous sur ses mérites, dans des prières que la seule concupiscence nous a inspirées?

Non, mes frères, non; ce n'est point pour un tel usage que Dieu, dans la personne de Jésus-Christ, nous a donné un médiateur. Il est l'avocat des pécheurs; mais il ne le fut jamais et il ne le peut être des péchés; et vouloir me servir ainsi de son crédit, ce n'est rien moins, dans la doctrine de saint Augustin, que de vouloir l'anéantir lui-même. Comment cela? parce qu'au lieu que

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