PLAX ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LA PRIÈRE
EXORDE
Miserere mei, Domine, Fili David.
Seigneur, Fils de David, ayez pitié de moi. (M al th., xt, 28.)
Tel est le gémissement dune ame touchée de ses misères, et qui s'adresse au souverain Médecin, dans la miséricorde duquel tout seul elle espère en trouver le remède. C'était autrefois la prière d'une femme chananéenne, qui voulait obtenir du Fils de David la guérison de sa fille. Persuadée de sa puissance , et attendant tout de sa bonté pour les malheureux, elle ne connaît pas de moyen plus sûr de se le rendre propice que le cri de sa douleur et le simple récit de son infortune. Et c'est le modèle de prière que l'Eglise nous propose aujourd'hui, pour nous animer et nous apprendre à prier, c'est-à-dire nous rendre plus aimable et plus familier ce devoir, le plus essentiel à la piété chrétienne.
Car, mes frères, prier, c'est la condition de l'homme ; c'est le premier devoir de l'homme ; c'est l'unique ressource de l'homme; c'est toute la consolation de l'homme; c'est tout l'homme , pour parler le langage de l'Esprit-Saint.
Oui, mes frères , si le monde entier, au milieu duquel nous vivons, n'est qu'une tentation continuelle; si toutes les situations où nous nous trouvons, et tous les objets qui nous environnent paraissent d'accord avec notre corruption, ou pour nous affaiblir ou pour nous séduire; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit, la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent , les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les mur
DBS PREDICATEURS. 169
mures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril , dans une situation si déplorable, 6 mon Dieu ! quel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme , si , du fond de sa misère, il ne faisait monter sans cesse des gémissemens vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passions indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat, et le relever de ses chutes?
Le Chrétien est donc un homme de prière : son origine , sa situation, sa nature, ses besoins, sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier. L'Eglise elle-même, où la grâce de la régénération l'a incorporé, ici-bas étrangère, y est toujours gémissante et plaintive : elle ne reconnaît ses enfans queparles soupirs qu'ils poussent sans cesse vers leur patrie ; et le Chrétien qui ne prie pas se retranche luimême de l'assemblée des saints , et est pire qu'un infidèle.
D'où vient donc, mes frères, qu'un devoir si essentiel, et si consolant même pour l'homme, est aujourd'hui si négligé? D'où vient qu'on le regarde , ou comme un devoir triste et ennuyeux , ou comme le partage seulement des âmes retirées ; de sorte que nos instructions sur la prière n'intéressent presque pas ceux qui nous écoutent , persuadés qu'elles conviennent plus aux cloîtres qu'à la cour ?
D'où vient cet abus , mes frères , et cet oubli si universel de la prière dans le monde? De deux prétextes que je veux aujourd'hui combattre ; premièrement , on ne prie pas , parce qu'on ne sait pas prier, dit-on, et qu'on y perd son temps; secondement, on ne prie pas , parce qu'on se plaint qu'on ne trouve dans la prière que des égaremens d'esprit, qui la rendent insipide et insoutenable: premier prétexte tiré de l'ignorance où l'on est sur la manière dont il faut prier; second prétexte pris dans les dégoûts et les difficultés de la prière. Il faut donc premièrement vous apprendre à prier, puisque vous ne le savez pas. Il faut, en second lieu , vous faciliter l'usage de la prière , puisque vous y trouvez tant de peine et de difficulté. Implorons, etc. (Ma ssillon , Sur la Prière.)
Premier prétexte : on ne sait pas prier.
Les préceptes que je vous prescrits , disait autrefois le Seigneur à son peuple , ne sont pas au dessus de vos forces, ni inaccessibles à la portée de votre esprit : ce ne sont pas des secrets cachés dans
17^ NOUVELLE HIBLIOTHEQUE
te «ici , de soi te (pic vuih puissiez 'lire : Mais qui àe nous pourra s'élever jusque la pour les découvrir et pour les comprendre f ni des connaissances qu'on ne trouve qu'au delà des mers, de peur que vous ne médisiez : Comment pourrons-nous les traverser pour nous en instruire? Ce sont des devoirs qui sont à votre portée et tout proche de vous; qui peuvent s'accomplir dans votre bouche et dans votre cœur, de sorte que vous n'avez plus d'excuse à m'opposer si vous vous dispensez de leur observance : Sed juxta te est sermo, in oretuo, et in corde tuo, ut fadas illitm ' .
Or, ce que le Seigneur dit en général de tous les préceptes de sa loi sainte, qu'il n'en faut pas chercher la connaissance hors de nous, et qu'ils s'accomplissent tous dans notre cœur et dans notre bouche, nous pouvons le dire plus particulièrement du précepte de la prière , qui est comme le premier et le plus nécessaire de tous.
Cependant, ce qu'on oppose le plus ordinairement dans le monde à ce devoir, c'est qu'on ne sait que dire à Dieu quand on vient se présenter à la prière, et que l'oraison est un secret où jusqu'ici on n'a pu rien comprendre. Je dis donc que ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes : la première, c'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière; la seconde, c'est qu'on ne sent pas assez ses misères et ses besoins ; la troisième, c'est qu'on n'aime point son Dieu.
Je dis premièrement qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. En effet, mes frères, la prière n'est pas un effort de l'esprit, un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur; c'est un gémissement de l'ame vivement touchée à la vue de ses misères; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse , et une humble confiance , qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans lame qui prie de grandes lumières , des connaissances rares, un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes : elle suppose seulement plus de foi, plus de componction , plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science qu'on apprenne des hommes; un art et une méthode inconnue, sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens, les maximes qu'on a voulu
1 Deut., xxx, 14.
DES PREDICATEURS. I^I
nous donner là-dessus en nos jours sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux , ou un fanatisme qui mène à tout , et qui , loin d'édifier l'Eglise, a mérité ses censures, a fourni aux impies des dérisions contre elle, et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tous instruits : les règles de cette science divine ne sont écrites que dans nos cœurs , et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.
Une ame simple et innocente , qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugemens, touchée de ses miséricordes infinies; qui ne sait presque que s'anéantir en sa présence, confesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses merveilles, adorer les ordres de sa providence sur elle, accepter devant lui les croix et les peines que la sagesse de ses conseils lui impose; qui ne connaît pas de prière plus sublime que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur, gémir sur sa dureté et sur son opposition à tout bien , lui demander avec une foi vive qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché, qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous les jourstant de faux ,pas dans les voies de Dieu; une aine de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière que les maîtres et les docteurs eux-mêmes, et peut dire avec le Prophète: Super omnes docentes me intellexi '. Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami; elle s'afflige de lui avoir déplu ; elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire; elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées ; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle; ses dégoûts mêmes deviennent une prière par les sentimens qui se forment alors dans son cœur: elle s'attendrit, elle soupire, elle se déplaît; elle est à charge à elle-même; ellesentla pesanteur de ses liens, elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre; elle renouvelle mille fois ses prosteslations de fidélité; elle rougit et se confond de promettre toujours, et de se retrouver toujours infidèle: voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute ame fidèle ?
Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne ? une
1 Pi. cxviii, 99.
1 J ' NOUVELLE 1I1UOTJÙQDB
étrangère, une fille de Tyr et de Sidon, qui ignorait les merveilles
delà loi, et les oracles des Prophètes; qui n'avait pas encore entendu de la bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle; qui était encore assise dans les ténèbres de L'ignorance et de la moi I : elle prie cependant; elle ne s'adresse pas aux Apôtres, pour apprendre d'eux les règles de la prière; son amour, sa confiance, le désir d'être exaucée lui apprennent à prier; son cœur louché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.
Et certes, si pour prier il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes, s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel , pour y entendre ces secrets ineffables que Dieu ne découvre point à l'homme, et qu'il n'est pas permis à l'homme lui-même de révéler; ou comme Moïse, sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face , c'est-à-dire s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intimeavec le Seigneur, oùl'ame, comme si elle était déjà dépouillée de son corps, s'élève jusque dans le sein de Dieu même; contemple à loisir ses perfections infinies; oublie, pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre; n'est plus troublée ni même divertie par les fantômes des sens; et fixée et comme absorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu : et, participant déjà à son éternité, ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux que comme un instant court et rapide ; si, dis-je, pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares etexcellens de l'Esprit-Saint, vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul , que vous ne les avez pas reçus et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.
Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes privilégiées; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle: ce n'est pas seulement une vertu de perfection , et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes; c'est une vertu indispensable, comme la charité; nécessaire aux parfaits comme aux imparfaits; à la portée des savans comme des ignorans; ordonnée aux simples comme aux plus éclairés : c'est la vertu de tous les hommes; c'est la science de tout fidèle; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être; tout ce qui a une raison capable de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui; l'apaiser lorsqu'il est irrité; l'appeler lorsqu'il est éloigné; le remercier lorsqu'il favorise ; s'humilier lorsqu'il frappe; lui exposer des besoins ou lui demander des grâces.
Aussi, lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier: Docenosorare *, i\ ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité, la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que, pour prier, il faut regarder Dieu comme un Père tendre, bienfaisant, attentif; s'adresser à lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler le langage de notre faiblesse et de nos misères; ne prendre des expressions que dans notre cœur; ne vouloir pas nous élever jusqu'à lui, mais le rapprocher plutôt de nous; lui exposer nos besoins; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes l'adorent et le bénissent; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes; que les pécheurs rentrent dans les voies de la justice; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité; qu'il nous remette nos offenses; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple , mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même; et, pour en suivre le modèle , il ne faut que sentir ses besoins et en souhaiter la délivrance.
Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste, d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son ame. Car, je vous prie, mes frères, faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison ; à un homme pressé de la faim à solliciter la nourriture; à un infortuné battu de la tempête et sur le point d'un triste naufrage à implorer du secours? Hélas! la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions? ne trouve-t-on pas dans le sentiment tout seul des maux qu'on endure cette éloquence ■vive, ces mouvemens persuasifs, ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède? Un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître pour savoir comment il faut se plaindre? Tout parle en lui; tout exprime sa douleur; tout annonce sa peine; tout sollicite son soulagement : son silence même est éloquent.
Vous-même, qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictions temporelles, dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne , ou chère ou nécessaire : alors vous levez les mains au ciel ; vous y faites monter des
* Luc, u, 1.
I 74 NODVKM i. iiiiiMoTlihQUB
gémissemens et des prières ; tous vous adr< m Dieu qui frappe
eL cjui guérit ; vous savez prier alors: fous d 'allez pas chercher bon de votre cœur tics leçons et des règles pour apprendre à lui
exposer votre peine ni consulter des maîtres habiles pour savoir ce qu'il faut lui dire , vous n'avez besoin que de votre douleur ; vos maux tout seuls ont su vous instruire.
Ah ! mes frères, si nous sentions les misères de notre aine, comme nous sentons celles de notre corps; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de houe, ou une santé fragile et périssable, nous serions habiles dans l'art divin de la prière, nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudrait pas donner la gène à notre esprit pour trouver de quoi nous entretenir avec lui: nos maux parleraient tout seuls; notre cœur s'échapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes ; et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi , et que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle dune courte prière.
Et certes, mes frères, se peut-il faire que dans la misérable condition de cette vie humaine, environnés, comme nous sommes, de tant de périls; pétris nous-mêmes de tant de faiblesses; sur le point à tous momens d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, entraînés par la force des exemples; en proie à la tyrannie de nos penchans. à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison , aux caprices de notre imagination , aux variations éternelles de notre humeur; abattus par les disgrâces, enflés par la prospérité, amollis par l'abondance, aigris par la nécessité; emportés parles coutumes, ébranlés parles événemens ; flattés par les louanges, révoltés par les mépris; toujours en balance entre nos passions et nos devoirs, entre nous-mêmes et la loi de Dieu : se peut-il faire que, dans une situation si déplorable, nous soyons en peine que demander au Seigneur que lui dire , lorsque nous venons à paraître en sa présence? O mon Dieu! pourquoi l'homme n'est-il donc moins misérable , ou que ne connaît-il mieux ses misères !
Ah! si vous nous disiez, mon cher auditeur, que dans la prière vous ne savez par où commencer ; si vous nous disiez que vos besoins sont infinis, vos misères et vos passions si multipliées que
vous n'auriez jamais fait si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur ; si vous nous disiez que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre, et que, désespérant de pouvoir raconter au Seigneur le détail infini de vos faiblesses , vous lui présentez votre cœur tout entier; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre confusion, de votre humiliation et de votre silence , tout l'art de votre prière, et que pour avoir trop à lui dire, vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage, vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent, qui n'osant plus, à la vue de ses chutes, parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis tu en votre présence; mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi : Obmului, et Iiumiliatus surn l. Et alors, dans ce silence de honte et de componction, la douleur de mes crimes s'est renouvelée : Et do/or meus renovatus est. Mon cœur, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous : Concaluit cor meum intra me, et in meditatione mea exardescvt ignis 2. Et tout ce que j'ai pu vous dire, ô mon Dieu! dans la profonde humiliation où me tenait devant vous la vue de mes misères, c'est que tout homme n'est qu'un abîme de faiblesse, de corruption , de vanité et de mensonge : Locutus sum in lingua mea. Verumtamen universa vanitas , omnis homo vwens *". Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.
Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier: eh quoi! mon cher auditeur, vos crimes passés du moins, lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugemens, ou à demander à sa miséricorde? Quoi! toute votre vie a été peut-être un abîme de désordre; vous avez abusé de tout, de la grâce , de vos talens, de votre raison, de vos biens, de vos dignités, de toutes les créatures; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu, dans l'égarement du monde et des passions; vous avez avili votre cœur par des attachemens injustes, souillé votre corps, révolté vos sens , déréglé votre imagination , affaibli vos lumières , éteint même ce que des inclinations naturelles avaient mis d'heureux en votre ame; et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu ? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes? et vous n'avez rien à dire à
* Ps. xxxvui, 3. — 2 Ihid. 4. — 3 Ibid. 5, 6.
1^6 RO0V8LLB BIBMOTH1QUE
un Dieu que vous avez si longtemps outragé? 0 homme! il faut donc, ou que votre salut suit sans ressource, ou que vous av« I d'autres ressources pour l'obtenir, que celles de la clémence et de la miséricorde divine.
Mais je vais plus loin , mon cher auditeur. Si vous menez une vie chrétienne, si, revenu du monde et des plaisirs , vous êtes enfin entré dans les voies du salut, vous êtes encore plus injuste de vous plaindre que vous ne trouvez rien à dire au Seigneur dans vos prières. Quoi! la grâce singulière qu'il vous a faite d'ouvrir vos yeux, devons désabuser du monde, devons retirer du fond de l'abîme ; ce bienfait si rare et refusé à tant de pécheurs ne formet-il aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur quand vous êtes à ses pieds? ce souvenir peut-il vous laisser froid et insensible? la présence de votre bienfaiteur ne réveille t-elle en vous rien de tendre, vous qui vous piquez de n'avoir jamais oublié un bienfait, et qui faites tant valoir la tendresse et l'excès de votre gratitude envers les créatures ?
D'ailleurs, si vous sentez ces penchans infinis qui, malgré votre changement de vie, s'opposent encore en vous à la loi de Dieu; cette peine que vous avez encore à faire le bien; cette pente malheureuse que vous trouvez encore en vous pour faire le mal; ces désirs d'une vertu plus parfaite, qui n'ont jamais de suite; ces résolutions qui vous retrouvent toujours infidèle; ces occasions où vous vous retrouvez toujours le même; ces devoirs auxquels votre cœur offre toujours la même répugnance; en un mot, si vous sentez ce fonds inépuisable de faiblesse et de corruption, qui vous reste encore après votre conversion , et qui alarme si fort votre vertu , non seulement vous aurez de quoi parler au Seigneur dans la prière, mais toute votre vie sera une prière continuelle. Tous les périls qui menaceront votre faiblesse, tous les événemens qui ébranleront votre foi , tous les objets qui réveilleront les plaies anciennes de votre cœur, tous les mouvemens secrets qui vous avertiront que l'homme de péché vit toujours en vous, vous feront soupirer en secret vers celui de qui vous en attendez la délivrance. Vous prierez en tout lieu, comme ditl'Apotre; tout vous rappellera à Dieu, parce que tout vous fournira des retours chrétiens sur vous-même. (Le même.)
Nécessité de la prière.
Ce qui distingue particulièrement les anciens serviteurs de Dieu ;
DES PRÉDICATEURS. IJJ
ce qui leur mérite et notre admiration et notre reconnaissance, c'est qu'ils mettaient dans la prière l'espérance du salut, et qu'ils nous ont communiqué le précieux trésor des saints Cantiques et des formules de prières que la piété leur avait dictés , afin que ceux qui viendraient après eux pussent profiter du double bienfait de leur exemple et de leur génie. S'il est beau de la part des maîtres de transmettre à leurs disciples leurs institutions, c'est également un devoir dans les disciples d'imiter la vertu de leurs maîtres; de donner comme eux tout notre temps au service de Dieu, à l'exercice de la prière, de faire dépendre de cette sainte pratique tous les biens que nous désirons, tant pour la vie présente que pour la vie à venir; en un mot, de prier avec un cœur pur et sincère. La prière est à lame ce que le soleil est au corps. Le malheur de l'aveugle est de ne pouvoir jouir de la lumière qui nous éclaire; le malheur bien plus déplorable du Chrétien est de se priver, en ne priant point, de la lumière qui s'attache à la prière. Eh! quel est l'homme assez ingrat pour ne pas reconnaître une bonté toute miséricordieuse de la part de noire Seigneur , d'avoir bien voulu nous donner dans la prière le moyen de converser familièrement avec lui? Privilège ineffable, qui nous élève si fort au dessus des animaux, nous unit aux substances célestes , nous rapproche de Dieu lui-même. Les Anges prient dans le ciel, comme les hommes sur la terre. Ils prient avec de profondes adorations ; et par là nous apprennent que nous devons apporter dans nos communications avec Dieu un double sentiment de crainte et de joie : de crainte, pour ne point risquer de prier sans les dispositions nécessaires; de joie, pour l'honneur qui nous est accordé à nous, mortels misérables, enfermés dans le cercle étroit de cette vie d'un moment, de pouvoir, par la prière, acquérir une vie immortelle qui nous mettra en possession de nous entretenir immédiatement à jamais avec Dieu. Non, il n'y a plus, à proprement parler, de mort pour celui que la prière établit déjà dans un commerce intime avec Dieu, comme il n'y a plus d'obscurité pour celui qui jouit de la lumière du soleil, comme il n'y a plus de misère à redouter pour celui qui est admis dans la faveur du prince. La mort de lame, c'est l'absence de la piété, comme la vie de Famé consiste dans la pratique des vertus chrétiennes. Or, c'est la prière qui conduit à cette pratique constante des vertus chrétiennes. Que vous embrassiez le célibat ou que vous soyez engagé dans les liens du mariage, que vous vous appliquiez à combattre les mouvemens de quelque passion désordonnée, c'est la prière qui vous assure et vous facilite l'accomplissement de vos
lyS ItOUVELiB BIBLIOTHÈQUE
obligations, Car il n'est p.is possible de n'être [>;is exaucé quand on demande à Dieu dêtre chaste, tempérant, doux ei miséricordieux. Demandez, nous dit il , et il VOUS se/a donne. Quiconque
demande recevra; quiconque cherche trouvera $ frappez a la porte y et r<>n vous ouvrira. Il ajoute : ) a-t-û entre vous un père qui donne
une pierre a son fils , lorsqu'il lui demande du pain? S'il lui demande un poisson, lui donnera-t il un serpent au lieu d un poisson ? Si donc vous, tout médians (pie vous êtes, vous savez au moins donner de bonnes choses à vos en) ans , à combien plus forte rai votre Père céleste donnera -t -il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ' ! Telles sont les invitations et les motifs de confiance par lesquels notre Seigneur nous sollicite à la prière. Conformonsnous donc à sa volonté, par notre persévérance dans la prière; tenons à son service plus étroitement encore qu'à la vie. Refuser à Dieu ce tribut , lui témoigner peu d empressement à jouir de ses entretiens, c est être mort spirituellement, c'est renoncer à la vie et au sentiment, et se ranger soi-même parmi les animaux sans raison. Eh! n'est-ce pas en effet le comble de la démence, de méconnaître l'honneur que Dieu nous fait, de n'apporter dans cet exercice que de l'insensibilité? Oui, je le répète, négliger la prière , état de mort; car, de même que le corps privé de la vie n'est plus qu'une matière inerte, abandonnée à la corruption , de mêmel ame dénuée de ce secours n'est plus qu'un cadavre. Daniel eût préféré d'être mort, au malheur d être trois jours sans prier. !Xous sommes incapables de tout bien sans le concours de l'assistance divine ; or, c'est elle qui agit avec nous, et fait fructifier nos efforts, quand nous aimons à prier, quand nous attendons de la prière les biens dont elle seule est le canal. Lors donc que je vois un Chrétien indifférent ou tiède dans la prière, c'en est assez pour me convaincre qu'il n'en faut rien attendre de grand ni d'héroïque. Mais que je le voie assidu à la prière , s'afiligeant comme du plus grand des malheurs de ne pouvoir se livrera une prière continuelle, j'en conclus que c'est là une ame pleine de vertus , le digne sanctuaire du Très -Haut. S'il est vrai, comme le dit Salomon , que le vêtement du corps , la démarche de l'homme, et le seul ris des dents, fassent connaître ce qu'il est - ; à plus forte raison la ferveur dans la prière , et le service de Dieu dénotent-ils le Chrétien , parce que c'est là le caractère auquel se manifeste la parure intérieure de lame; la belle harmonie de tous ses mouvemens, son éloigne-
1 Luc, xi, 9 cl suiv. — 2 Eccli., xix, 27.
DES PRÉDICATEURS. Ijg
ment pour tout ce qui pourrait en souiller la pureté, le respect dont elle est pénétrée pour l'image de Dieu, qui amis en elle l'empreinte de sa ressemblance; l'attention délicate avec laquelle elle se tient en garde contre les artifices et les pièges de l'ennemi. S'il est un orgueil permis au serviteur de Jésus Christ, c'est de se maintenir dans une sainte indépendance contre les passions, et de vivre sans avoir à craindre nul reproche. Or, comment y parvenir sans le secours de la prière? Gomment s'élever à cette perfection, à moins d'être soutenu par les mains du Dieu seul capable de nous y porter? Comment prétendre à être tempérant et juste, à moins d'en recevoir la grâce de celui qui nous commande de l'être , et plus encore? Mais en fussions-nous bien loin, jusqu'à être couverts de crimes , si nous prions , la prière en sera le remède le plus prompt et le plus efficace. J'en ai pour preuve les Ninivites, qui durent à la prière le pardon de leurs iniquités. Leur ville , aupa~ ravant le réceptacle impur de tous les crimes, changée tout à coup par la prière, s'ouvrit à la tempérance, à la miséricorde envers les pauvres. Ces vertus viennent toujours à la suite de la prière; la prière ne va jamais sans elle; et du moment où elle vient s'établir dans une ame, elle apporte avec elle la haine du vice, l'amour et la pratique de la vertu. Que l'on fût dans JNinive devenue en si peu de temps si différente d'elle-même, il eût été impossible de la reconnaître. Comment les haillons de la misère ont-ils disparu pour faire place à la plus riche parure? C'est là le miracle de la prière. Ainsi, la pécheresse de l'Evangile, après avoir été l'opprobre de son sexe, et le scandale de Jérusalem par ses honteux déportemens, à peine est-elle venue s'humilier aux pieds du Sauveur qu'elle obtient la grâce du salut. David, grand roi, grand prophète, vint à bout de dissiper plusieurs guerres des plus formidables. Par quelles armes? par la prière. La prière fait toute la force de son armée: à l'abri de ce rempart, ses troupes combattent et triomphent sans coup férir. Les autres monarques, quand ils font la guerre, ont besoin d'être soutenus par l'habileté et l'expérience de leurs officiers, par un pesant attirail de légions bien équipées, par de ruineuses dépenses, ressources encore bien souvent infidèles. L'ennemi peut en opposer autant et avec plus d'avantage. La prière tient lieu à David de soldats, de généraux, d'escadrons et de trésors. C'est le ciel qui fournit à toute son armure, armure invincible, qui abat un peuple entier d'ennemis, comme s'il n'était qu'un seul homme. Par elle, il triomphe du géant Goliath. Par elle, le pieux Ezéchias défait toute l'armée des Perses; par elle, il échappe à la
l8o ROtTItXI BIBMOTnÈQUB
mort, et recouvre la santé. Le publicain prie, il est justifié. Le lépreux de l'Evangile prie, il est guéri à l'instant. Si la prière a tant d'efficacité contre les maladies corporelles, quelle vertu n'aura-telle pas contre les infirmités spirituelles, dont la guéiison doit bien plus encore nous intéresser, à raison de la supériorité de l'ame sur le corps! L'Ancien et le Nouveau Testament sont pleins d'exemples qui justifient cette proposition. Vainement, pour autoriser votre langueur dans la prière, vous m'objecteriez ces paroles de Jésus-Christ : Tous ceux qui me disent Seigneur, Seigneur, n entreront pas pour cela dans le royaume des deux , mais seulement celui qui aura fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel '. Oui , vous auriez raison , si je ne vous parlais que de la prière dénuée des œuvres; mais je suppose le concours des bonnes œuvres avec la prière , comme en étant l'indispensable fondement : autrement, il n'y a plus d'édifice. C'est dans ce sens que l'Apôtre nous dit : Persévérez et veillez dans la prière , en V accompagnant cV actions de grâces , invoquant le Seigneur en esprit, en tout temps, et par toutes soj tes de supplications et de prières 2. Que ebacune de nos actions, que ebaque beure de la journée soit consacrée par la prière. C'est là la rosée céleste qui abreuve et féconde l'arbre delà vie spirituelle. Au moment du lever, prions ; osez-vous bien jeter les yeux sur le soleil sans avoir rendu votre hommage à celui qui vous en a donné la bienfaisante lumière ? En nous mettant à table, prions. Pouvez-vous bien vous y asseoir sans avoir remercié le Dieu qui pourvoit à vos besoins avec tant de libéralité? Durant la nuit, prions, afin de nous défendre contre les illusions de l'ennemi, qui assiège notre sommeil, mais qui reculera s'il nous voit protégés par la prière , comme le voleur fuit à l'aspect du glaive qu'il voit suspendu sur la tête du soldat. (Saint Ciirysostôme , Homélie lr€ sur la Prière. )
Notre ignorance et notre faiblesse rendent la prière nécessaire à notre nature.
Mais quand elle ne serait pas la source unique et féconde des lumières et des vertus , la prière serait toujours le plus riche trésor des consolations que réclament sans cesse les maux de la vie -, les joies et les plaisirs nous ont été mesurés avec réserve dans cette vallée de larmes,' et notre' prétendu bonheur ne fut trop souvent qu'un laborieux ennui couvert d'un masque riant.
« MatùY, vu, 21, — «Col., tv, 2.
DES PRÉDICATEURS. l8l
Mais c'est surtout de nos jours que quelque chose de malheureux semble se remuer au fond des âmes : tous les projets de félicité demeurent projets, et ne se changent jamais en vrai contentement ; semblables à ces arbres richement stériles qui se couvrent de fleurs à chaque printemps, et chaque automne, dépouillés de leur parure, n'offrent que des branches arides à la main qui voudrait en cueillir des fruits. Un dégoût, nouveau sous le soleil , et du monde , et des autres , et de soi-même , saisit les enfans des hommes jusqu'aux portes de l'existence, pour en empoisonner le cours. L'esprit, irrit'é contre les sens qui le trompent, semble les mépriser comme une vile boue, et les sens, à leur tour, traitent l'esprit en esclave rebelle. Comme deux époux déshonorés l'un par l'autre, et dont l'union fait le supplice, l'ame et le corps parlent sourdement de séparation et de divorce ; et le désespoir, devenu populaire, de tous nos progrès, de toutes nos conquêtes sur la barbarie , n'aura bientôt à montrer à la postérité que les ossemens impurs des suicides , et le manteau d'une civilisation tachée de sang. Serait-il possible que les nouvelles doctrines, opposées en naissant avec tant d'appareil, aux vieilles croyances des peuples, en fussent venues, après tant d'orgueilleuses promesses , à faire de la vie humaine un fardeau trop dur et trop lourd pour être porté seulement pendant quelques heures ? car tous les infortunés qui s'arrachent la vie ont marché dans les lumières du siècle. On leur apprend à se passer de toute religion ; ils s'en passent , et ils se donnent la mort. On leur ferme le chemin de nos temples ; ils n'y entrent plus , et ils se donnent la mort. On les façonne de bonne heure à jeter des sarcasmes sur la dévotion et la prière ; ils ne prient plus , et ils se tuent.
O sainte loi de la prière , douce et divine consolatrice des pauvres mortels , il faut vous observer ou mourir. Vous êtes la respiration de lame, et quand vous venez à lui manquer, elle sent s'éteindre l'amour de la vie. Ah! le bruit lugubre des morts volontaires cesserait d'épouvanter les villes et les campagnes, si votre règne était rétabli dans les familles. Oui, la plus courte prière, récitée avec foi dans le sombre saisissement d'une pensée homicide, en ferait évanouir les funestes atteintes ; un Ave, Maria, dit avec ferveur au fond du temple, au pied de l'autel de Marie, dissiperait tous les désespoirs : on ne se tue pas sous les yeux d'une mère. (M. l'abbé Fayet, Sur la Prière.)
l8s NOUVELLE BIBLIOTHEQEB
La prière est un entretien avec Dieu.
Quoique tout le monde convienne que la prière est une source féconde de biens, que c'est elle qui nous ouvre les voies du salut et de la vie éternelle, ce n'est pas moins pour nous un devoir de vous en parler, tant pour ranimer la ferveur de ceux qui se sont fait une sainte habitude de vivre fidèles à la prière et au service du Seigneur, que pour arracher à leur tiédeur ceux qui s'en éloignent, afin qu'ils puissent reconnaître le tort qu'ils se sont fait et le réparer à l'avenir. La première vérité à établir ici, c'est que la prière est un entretien avec Dieu. Il est également impossible et de nier ce principe et (l'exprimer ce qu'il a d'honorable pour l'homme. C'est là un privilège que les Anges ne partagent point avec lui. L'Ecriture nous les fait voir prosternés, tremblans aux pieds de la majesté divine, se cachant le visage de leurs ailes, marquant par le mouvement continuel de leurs personnes la frayeur dont ils sont pénétrés en sa présence; par où ils nous avertissent qu'en priant nous devons nous oublier nousmêmes, nous anéantir dans un sentiment de crainte et de vénération profonde, nous détacher de tout ce qui nous entoure, pour nous occuper de la seule pensée que nous sommes au milieu des Anges , et que nous l'adorons avec eux. Celui dont la vie est consacrée à la prière s'élève jusqu'à la nature de ces esprits supérieurs ; il devient membre de cette république céleste, il s'associe à leur sublime institution, il participe à leur intelligence, à leur sagesse, à leur excellence; il s'approche de la majesté divine, sans nul intermédiaire. Quoi de plus éminent en sainteté que ceux qui jouissent d'un commerce habituel avec le Seigneur? Où peuton puiser mieux la sagesse, la justice et toutes les vertus ?
Un commerce habituel avec des personnes d'une sagesse éprouvée nous identifie avec elles sans beaucoup d'effort ; que sera-ce de l'intime communication que la prière habituelle nous donne avec Dieu? Quels précieux trésors de sagesse, de prudence, de modestie, de parfaite régularité n'en recueillerons-nous pas ? C'est donc avec raison qu'on peut appeler la prière la source de toute vertu et de toute justice , et que sans la prière il n'y a rien à prétendre de tout ce qui contribue à la piété. L'aine dénuée du secours de la prière est une place démantelée, ouverte de toutes parts aux attaques de l'ennemi du salut. Celle, au contraire, qui s'en nourrit, ne donne accès à rien qui soit indigne de la
DES PRÉDICATEURS. ï83
prière. Toute pénétrée de la présence et de la majesté de Dieu, avec qui elle vient de s'entretenir, elle se garde bien de se souiller de quelques unes de ces passions impures qui sont le partage des démons. L'Esprit-Saint, à la conduite de qui elle s'abandonne, veille lui-même à sa défense. Echauffée, fortifiée par son influence vivifiante, lame chrétienne conçoit naturellement l'honneur que lui procurent ces communications. Plus de prise aux attaques de l'ennemi du salut, dans cette aine purifiée par la présence de l'Esprit-Saint. Qui peut approcher de la personne du monarque? car, de même que notre corps s'entretient, agit, marche, se tient debout, et que toutes ses parties et ses membres sont joints et unis ensemble par les nerfs, de sorte que si vous coupez un nerf toute cette belle harmonie se détruit, il en est de même de notre ame qui se soutient par la prière , agit et fait facilement tous les exercices d'un véritable Chrétien. Mais si vous venez à couper le nerf de la prière, tout tombe en ruine.
Jésus-Christ emprunte cette parabole pour montrer qu il faut toujours prier, et ne se lasser point de le faire. Il y avait, dit-il, dans une certaine 'ville un juge qui ne craignait point Dïeu *, etc. A ce juge inique et pervers, sans crainte de Dieu, sans pitié pour les hommes, il aurait pu substituer un autre magistrat de mœurs contraires, et faire ressortir également la vertu de la prière du tableau de sa justice, comparée avec la miséricorde divine; car si un juge vertueux et compatissant accueille avec bonté ceux qui viennent le solliciter, à plus forte raison le Dieu dont la clémence sans bornes excède l'intelligence des Anges eux-mêmes ! Pourquoi donc faire intervenir de préférence un juge sans respect ni pour la religion ni pour l'humanité, qui finit néanmoins par se laisser attendrir par la prière ? Pour nous faire mieux comprendre , par cette opposition , la force de la prière , puisqu'elle triomphe du naturel le plus farouche. Que si la veuve, si long-temps rebutée , obtient à la fin de cet homme sans entrailles ce qu'elle désirait, que sera-ce si nous nous adressons au Père le plus miséricordieux, le plus tendre, qui ne demande qu'à pardonner, qui oublie si facilement les offenses journalières qu'il reçoit, les sacrilèges préférences données sur lui aux démons, les outrages et les iniquités sans nombre dont nous nous rendons coupables envers lui ? Que nous nous approchions enfin de lui avec une crainte filiale, avec quel empressement il est toujours disposé à
1 Luc, xvni, 1.
l84 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
nous accueillir î Voyez, ajoute le Seigneur, ce que dit ce méchant juge : Quoique je ne craigne point Dieu , et que je riaie point <lc considération pour les hommes , néanmoins, parce que cette veuve m importune, je lui ferai justice. La prière obtient ce que la crainte n'a pu gagner. Ni les remords de sa conscience, ni l'appréhension du châtiment n'avaient pu ramener au sentiment du devoir ce cœur dur et inflexible; une pauvre veuve, la prière à la bouche , l'emporte sur son inhumanité. Que n'avons-nous donc pas à attendre de la bonté inépuisable de notre Dieu ! Et si la prière opère un aussi heureux changement dans un homme jusque là insensible à tous les motifs d'honneur, de crainte et d'intérêt personnel , que de grâces la prière ne fera-t-elle pas descendre du ciel sur le Chrétien qui l'implore! Quand sa bonté se prodigue indifféremment et avec tant de magnificence aux bons et aux médians ; quand elle prévient de tant de dons ceux-là mêmes qui ne songent pas à l'implorer, que ne donnera-t-elle pas à ceux qui ne cessent de le faire ?
Combien de fois les prières des justes n'ont- elles pas sauvé des villes, des empires, l'univers tout entier! Commençons par saint Paul, le premier, le père commun des serviteurs de Jésus-Christ. Il étend à l'entour de tous les peuples du monde sa prière, comme un rempart où il les enferme pour que Jésus-Christ habite au milieu d'eux, habitant dans lésâmes, y établissant ses sanctuaires. Les prières qui, de toutes les églises du monde, s'élèvent en faveur de Pierre dans les liens , conservent à l'univers cette colonne du monde. Ce sont les prières de Moïse qui sauvent Israël dans le combat livré aux Amalécites, et lui donnent la victoire sur son ennemi. La prière arrache Daniel à la fureur des flammes , et les trois jeunes hommes à la fournaise de Babylone. Ce fut à la prière que la mère de Samuel dut la naissance de son fils , et Ninive sa délivrance. (Saint Chrysostôme, Homélie II sur la Prière.)
Second prétexte pour ne pas prier : on trouve des dégoûts et des difficultés dans
la prière.
Un des plus grands désordres du péché est sans doute cet éloignement et ce dégoût naturel que nous avons de la prière. L'homme innocent aurait fait toutes ses délices de s'entretenir avec son Dieu : toutes les créatures auraient été comme un livre ouvert, où il aurait sans cesse médité ses œuvres et ses merveilles; les impressions des sens, soumises à sa raison , n'auraient jamais pu le distraire
DES PREDICATEURS. 1 85
malgré lui de la douceur et de la familiarité de sa divine présence : toute sa vie eût été une contemplation continuelle de la vérité ; et il n'eût été heureux clans son innocence que parce que le Seigneur se serait sans cesse communiqué à lui , et qu'il ne l'eût jamais perdu de vue.
Il faut donc que l'homme soit bien corrompu, et que le péché ait fait en nous d'étranges changemens, pour nous faire une peine de ce qui devrait être notre félicité. Il n'est que trop vrai cependant que nous portons presque tous dans le fond de notre nature ce dégoût et cet éloignement de la prière, et que c'est le prétexte le plus universel qu'on oppose à l'accomplissement de ce devoir si essentiel à la piété chrétienne. Les personnes mêmes à qui la pratique de la vertu devrait avoir rendu l'usage delà prière plus doux et plus familier se plaignent tous les jours des dégoûts et deségaremens éternels qu'elles éprouvent dans ce saint exercice; de sorte que le regardant, ou comme un devoir onéreux, ou comme une gêne inutile, elles en abrègent les momens, et croient être quittes d'un joug et d'un assujétissement quand elles voient finir ce temps d'ennui et de contrainte.
Or , je dis que rien n'est plus injuste que de s'éloigner de la prière à cause des dégoûts et des égaremens d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable, parce que ces dégoûts et ces égaremens prennent leur source , premièrement, ou dans notre tiédeur et nos infidélités; secondement, ou dans le peu d'usage que nous avons de la prière; troisièmement enfin, ou dans la sagesse de Dieu même qui nous éprouve, et qui veut purifier notre cœur, en nous refusant pour quelque temps les consolations sensiblesde la prière.
Oui, mes frères, la première source et la plus commune des dégoûts et des aridités de nos prières, c'est la tiédeur et l'infidélité de notre vie. C'est en effet une injustice de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme et libre de tous les vains fantômes qui l'agitent; un cœur touché et disposé à goûter la présence de son Dieu, tandis que toute notre vie , quoique d'ailleurs vertueuse aux yeux des hommes, sera une dissipation éternelle; que nous vivrons au milieu des objets les plus propres à remuer l'imagination , à faire en nous de ces impressions vives qui ne s'effacent plus; en un mot, que nous conserverons dans notre cœur mille attachemens injustes qui ne nous paraissent pas absolument criminels , mais qui nous troublent, nous partagent, nous occupent, et qui affaiblissent
I 86 NOUVELLE BIBLIOTIIEQUB
en nous, ou même qui nous otent tout-à-fait le goût de Dieu et des choses éternelles.
Hé|aa ! mes frères, si les aines les plus retirées et les plus saintes; si des solitaires pénitens ; si un Antoine au fond des déserts; si un Jérôme, exténué par des macérations continuelles et par des études laborieuses; si un Benoît , purifié par une longue retraite et par une vie toute céleste, trouvaient encore, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui venaient, jusque dans le fond de leurs solitudes, troubler la douceur ou la tranquillité de leurs prières, prétendons-nous que, dans une vie régulière, je le veux, mais toute pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, d'objets qui nous dissipent, de tentations qui nous troublent, de discours qui nous ébranlent, déplaisirs qui nous amollissent, de craintes ou d'espérances qui nous agitent, nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes, purifiés de toutes ces images qui viennent de souiller notre esprit, libres de tous ces attachemens qui viennent de partager et corrompre peut être notre cœur, calmés de toutes ces agitations qui viennent de faire sur notre ame des impressions si violentes et si dangereuses; et qu'oubliant pour un moment le monde entier et tous ces vains objets que nous venons de laisser, et que nous portons encore tous dans notre souvenir et dans notre cœur, nous nous trouverons tout d'un coup élevés devant Dieu à la méditation des choses célestes, pénétrés de l'amour des biens éternels, pleins de componction pour mille infidélités que nous aimons encore, et d'une tranquillité d'esprit et de cœur que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas quelquefois eux-mêmes. Ah! mes frères, que nous sommes injustes, et que les plaintes que nous faisons sans cesse contre les devoirs de la piété se tourneront un jour en de terribles reproches contre nous-mêmes!
Et pour approfondir encore cette vérité et entrer dans un détail qui vous la rende plus sensible, vous vous plaignez, premièrement, que votre esprit , incapable d'un instant d'attention dans la prière, s'y égare sans cesse et vous échappe malgré vous-même. Mais comment voulez-vous l'y trouver attentif et recueilli, si tout ce que vous faites le distrait et le dissipe; si dans le détail de la conduite vous ne vous rappelez jamais à vous-même , si vous ne vous accoutumez point à ce recueillement intérieur, à cette vie de foi qui, au milieu même des dissipations du monde, trouve des sources de réflexions saintes? Pour trouver un esprit
recueilli dans la prière, il faut l'y porter; il faut que le commerce même des pêcheurs, lorsqu'on est obligé de vivre au milieu d'eux ; que la vue de leurs passions, de leurs inquiétudes, de leur craintes, de leurs espérances, de leurs joies, de leurs chagrins, de leur misère, fournisse à notre foi des réflexions et des retours vers Dieu, qui nous préparent au recueillement et à la tranquillité de la prière. Alors , au sortir même du monde et des conversations mondaines, où le devoir tout seul vous aura engagé, vous n'aurez pas de peine à vous aller recueillir devant Dieu, et d'oublier à ses pieds les vaines agitations dont vous venez d'être témoin. Au contraire, les vues de la foi que vous y aurez conservées, l'aveuglement des mondains que vous y aurez déploré en secret, vous fera trouver de nouvelles douleurs aux pieds de Jésus-Christ : vous vous y délasserez avec consolation de l'ennui des dissipations et des inutilités mondaines ; vous y gémirez avec un nouveau goût sur la folie des hommes qui courent avec tant de fureur après la fumée; après un bonheur qui les fuit et qu'ils ne trouvent jamais, parce que le monde, où ils le cherchent, ne saurait le donner ; vous y remercierez plus vivement le Seigneur de vous avoir éclairé et discerné avec tant de bonté, malgré vos crimes, de cette multitude qui doit périr : vous y verrez, comme dans un nouveau jour, le bonheur des âmes qui le servent, et qui, détrompées de la vanité, ne vivent plus que pour la vérité.
Vous vous plaignez, secondement que votre cœur, insensible dans la prière, n'y sent rien de vif pour son Dieu, et ne trouve en lui qu'un dégoût affreux qui la lui rend insupportable.
Mais comment voulez-vous que votre cœur, tout occupé des choses de la terre, plein d'attachemens injustes, de goût pour le monde, d'amour de vous-même, de projets d'élévation, de désirs peut-être de plaire ; comment voulez-vous qu'un cœur prévenu de tant d'affections terrestres trouve encore en lui quelque sensibilité pour les choses du ciel? Tout y est rempli, occupé par les créatures; où voulez-vous que Dieu trouve sa place? On ne saurait goûter en même temps Dieu et le monde. Aussi, dès que les Israélites, après avoir passé le Jourdain, eurent goûté des fruits de la terre, la manne, dit l'Ecriture, cessa de tomber, comme s'ils n'avaient pu participer en même temps à cette nourriture du ciel et à celle de la terre: Defecitque manna postquam comederunt de f rugibus terrœ *.
Uos., v, 12.
l88 NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
L'amour du monde, dit saint Augustin, comme une fièvre dangereuse, répand sur le cœur une amertume universelle qui nous rend insipides et dégontans les biens invisibles et éternels. Ainsi, vous ne portez jamais à la prière qu'un dégoût insurmontable : ah! c'est une marque que votre cœur est malade; qu'une fièvre secrète , et inconnue peut-être à vous-même, le fait languir, le mine et le dégoûte; qu'un amour étranger l'occupe. Remontez à la source de vos dégoûts pour Dieu et pour tout ce qui a rapport à lui, et voyez si vous ne la trouverez pas dans les attachemens injustes de voire cœur : voyez si vous ne tenez pas encore trop vous-même aux soins de la parure, à l'amour de votre personne, à des amitiés frivoles, à des animosités dangereuses, à des envies secrètes, à des désirs d'élévation , à tout ce qui vous environne; voilà la source du mal : appliquez-y le remède; prenez chaque jour quelque chose sur vous-même; travaillez sérieusement à purifier votre cœur : vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière; alors le monde n'occupant plus vos affections, vous trouverez Dieu plus aimable : on aime bientôt vivement ce qu'on aime uniquement.
Et certes, rendez gloire ici à la vérité; n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même; les jours où vous avez fait au Seigneur quelques sacrifices de vos goûts, de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'estil pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix, plus de consolation, plus de joie? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maître à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité; au lieu qu'on souffre devant lui, quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire; on s'y déplaît, on y est contraint et gêné; on se cache devant lui, comme le premier pécheur; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et celte confiance qu'inspire une conscience pure et qui n'a rien à se reprocher; et l'on compte les momens où l'on est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.
Aussi, lorsque Jésus-Christ nous ordonne de prier, il commence par nous ordonner de veiller : Fîgilate, et orate l. Il veut nous faire entendre, par là, que la vigilance est la seule préparation à la prière , que pour aimer à prier il faut veiller , et que les goûts et les consolations ne sont accordés, dans la prière, qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance : Vigilate, et orate. Je sais
1 Matlh., xxvi, 41.
DES PREDICATEURS. 1 89
que, si vous ne priez pas, vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec cette vigilance, qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai; mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Vigilate, et or a te.
Et de là, mes frères, il est aisé de conclure que quand la vie du monde, même la plus innocente, c'est-à-dire quand les plaisirs, les jeux éternels, les dissipations, les amusemens des théâtres, que vous appelez innocens, n'auraient point d'autre inconvénient que de vous rendre inhabiles à la prière ; quand cette vie du monde, que vous justifiez tant, n'aurait rien de plus criminel que de vous dégoûter de la prière, de dessécher votre cœur, de dissiper votre imagination, d'affaiblir votre foi, et de laisser le trouble et l'agitation dans votre esprit; quand nous ne jugerions de la sûreté de cet état que parce que vous nous dites tous les jours vous-mêmes que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, et que la prière est pour vous d'un dégoût et d'un ennui que vous ne pouvez soutenir; je dis que, pour cela seul, la vie du monde la plus innocente est une vie de péché et de réprobation ; une vie pour laquelle il n'y a point de salut : car le salut n'est promis qu'à la prière; le salut n'est possible que par le secours de la prière; le salut n'est accordé qu'à la. persévérance de la prière : donc toute vie qui met un obstacle essentiel à la prière ne doit rien prétendre au salut. Or, qu'une vie de dissipation, de jeu, de plaisir, de spectacle mette un obstacle essentiel à la prière; qu'elle mette dans notre cœur, dans notre imagination , dans nos sens, un dégoût invincible pour la prière , une dissipation incompatible avec l'esprit de prière; vous le savez, vous vous en plaignez tous les jours, vous vous servez même de ce prétexte pour ne pas prier; et de là concluez qu'il n'y a point de salut pour la vie du monde même la plus innocente; puisque, partout où la prière est impossible, le salut l'est aussi. Première raison des dégoûts et des égaremens de nos prières, la tiédeur et l'infidélité de notre vie.
La seconde, c'est le peu d'usage que nous avons de la prière. Nous prions avec dégoût, parce que nous prions rarement. Car, premièrement, c'est l'usage de la prière tout seul qui calmera peu à peu votre esprit; qui en bannira insensiblement les images du monde et de la vanité; qui dissipera tous ces nuages qui forment les dégoûts et les égaremens de vos prières. Secondement, il faut
IQO NOUVELLE MBLlOTnEQtJB
demander Long-temps avant que d'obtenir, presser, solliciter, importuner : 1rs douceurs et les consolations de la prière sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement, il est nécessaire qu'il y ait de la familiarité, afin que Le plaisir s'y trouve. Si vous priez rarement, le Seigneur sera toujours pour vous un Dieu étranger et inconnu, pour ainsi dire, devant qui vous serez dans une espèce de gène et de contrainte; avec qui vous n'aurez jamais ces effusions de cœur, cette douce confiance, cette sainte liberté que la familiarité toute seule donne, et qui fait tout le plaisir de ce divin commerce. Dieu veut être connu pour être aimé. Le monde perd à être approfondi, il n'a de riant que la surface et le premier coup d'œil. Entrez plus avant; ce n'est plus que vide, vanité, chagrin, agitation et misère. Mais le Seigneur, il faut le connaître et le goûtera loisir, dit le Prophète, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable: Gustate, et videte quoninrn suauis est Dominas '. Plus vous le connaissez, plus vous l'aimez; plus vous vous unissez à lui, plus vous sentez qu'il n'y a de véritable bonheur sur la terre que celui de le connaître et de l'aimer : Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus.
C'est donc l'usage de la prière tout seul qui peut nous rendre la prière aimable. Aussi nous voyons que la plupart des personnes qui se plaignent des dégoûts et des égaremens de leurs prières prient rarement ; croient avoir satisfait à ce devoir essentiel quand elles ont donné rapidement au Seigneur quelques momens de dissipation et de contrainte; l'abandonnent au premier instant de dégoût; ne font aucun effort pour y assujétir leur esprit; et, loin de regarder l'opposition invincible qu'elles ont à la prière comme une raison qui la leur rend plus nécessaire, elles la regardent comme une excuse légitime qui les en dispense.
Mais comment, direz-vous, trouver le temps dans le monde de faire un usage si long et si fréquent de la prière ? Vous ne trouvez pas le temps de prier, mon cher auditeur ? Mais pourquoi le temps vous est-il donné que pour demander à Dieu qu'il oublie vos crimes, qu'il vous regarde avec des yeux de miséricorde, et qu'il vous mette un jour au nombre de ses saints? Vous n'avez pas le temps de prier? Mais vous n'avez donc pas le temps d'être Chrétien? car un homme qui ne prie pas est un homme qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance. Vous n'avez pas le temps de prier? Mais la prière est le commencement de tout bien ; et si vous
1 Ps. xxxiii, 9.
DES PRÉDICATEURS. igi
ne priez pas, vous n'avez pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle. Ah! mes frères, manquons-nous de temps pour solliciter les grâces de la terre, pour importuner le maître, pour obséder ceux qui sont en place, pour donner aux plaisirs ou à la paresse ? Que de momens inutiles ! que de jours ennuyeux et à charge, par la tristesse toute seule que l'oisiveté traîne après elle! que de temps perdu à de vaines bienséances , à des entretiens oiseux, à des jeux interminables, à des assujétissemens stériles, à courir après des chimères qui s'éloignent toujours plus de nous! Grand Dieu ! et l'on manque de temps pour vous demander le ciel, pour apaiser votre colère et attirer vos miséricordes éternelles! Qu'on fait peu de cas de son salut, ô mon Dieu! quand on n'a pas le temps de demander à votre miséricorde quelle nous sauve ! et qu'on est à plaindre de trouver tant de momens pour le monde, et de n'en pas trouver un seul pour l'éternité! Seconde raison des dégoûts et des égaremens de nos prières; le peu d'usage de la prière même. (Massillon.)
Prétexte pour ne point prier, la honte de ses péchés.
Je n'ose prier le Seigneur; la honte de mes péchés me ferme la bouche. — Discours glacé, faux respect, piège de l'ennemi du salut. Le démon qui ne veut pas perdre sa proie essaie de vous fermer tout accès auprès du Seigneur. Vous ne priez pas : est-ce manque de confiance? Oui, vous avez raison , si vous ne consultez que votre défaut de mérite. Car, avec l'idée que vous n'auriez rien à craindre, malheur à vous; votre perte serait inévitable, tellement que quand vous auriez fait une foule de bonnes œuvres, quand votre conscience vous laisserait sans reproches, si vous alliez vous croire pleinement rassuré, une telle présomption gâterait tout le fruit de votre prière. Tandis qu'au contraire, votre aine fût-elle souillée de crimes, si vous avez de modestes sentimens de vousmême, si vous reconnaissez votre néant, vous êtes sûr de trouver grâce auprès du Seigneur; bien qu'il n'y ait pas beaucoup d'humilité à s'avouer pécheur, lorsqu'il est impossible de le nier. La vraie humilité consiste à valoir beaucoup et à ne s'estimer guère. Mais telle est la bonté du Seigneur qu'il agrée non seulement ceux qui ont cette perfection , mais les pécheurs mêmes qui avouent leurs fautes ingénument. (Saint ChrysostÔme, SurUincomprêhensibilité de Dieu.)
IQ2 IfOD\EU E DlBLfOTnF.QDB
Prétexte pour ne point prier, l'homme est trop petit pour entrer dans l'ordre des
causes et des effets de la nature.
Eh quoi! le rang suprême que l'homme occupe dans la chaîne des êtres et parmi les miracles de la création n'est-il donc pas la première loi de l'univers, la plus haute et la plus frappante des lois naturelles? Les œuvres de Dieu semées dans l'esp tee et avec lesquelles vous pouvez vous mettre en rapport n'ont-elles pas été ordonnées dès l'origine des choses , pour votre existence , votre multiplication et votre durée? Les cieux, la terre, les animaux, les élémens, ne sont-ils pas destinés tour à tour à vous servir, à vous conserver , à vous rendre la vie heureuse? A qui fut donné l'empire? A l'intelligence ou à la matière? O homme! lève le front vers le ciel, et admire tes grandeurs. Roi de la terre , tu la couvres à ton gré de villes et de palais, de fleurs, de fruits et de moissons. Roi de la mer, tu te balances sur ses profonds abîmes, tu te joues en riant au milieu de ses tempêtes, tu poses des digues à sa furie, tu pilles ses trésors et tu commandes à ses vagues écumantes de s'aplanir pour servir de chemin à tes découvertes. Roi des animaux, tu domptes et maîtrises toutes leurs forces, tu sais apprivoiser leur férocité, et tu leur dis , quand il te plaît, de t'amuser, de te servir ou de disparaître. Roi des élémens, la lumière, l'air, le feu et leau, instrumens dociles de ton génie, se laissent manier et emprisonner par ta volonté; ils souffrent que tu les rassembles ou les divises selon tes caprices , pour les succès de tes sciences ou la gloire de ton nom; ce n'est pas tout encore : Celui qui cl un mot créa l'univers a semblé se recueillir en lui-même quand ton tour fut venu de sortir du néant ; il fa fait à son image , il fa vivifié de son souffle, te donnant une ame où, comme dans un miroir fidèle, se réfléchissent des attributs divins ; ame intelligente et libre, qui connaît la justice et la vertu, qui vole en un clin d'œil d'une extrémité du monde à l'autre, s'élance jusqu'aux astres, les admire en passant, et regarde au delà. (M. l'abbé Fayet, Sur la Prière.)
Empressement à chercher le Seigneur par la prière.
Qu'il vous arrive de perdre un objet précieux, quel empressement ne mettrez-vous pas à sa recherche ! Votre esprit en est tout occupé. Vous en parlez à tout ce qui se présente ; vous n'épargnez ni pas ni démarches ; que de promesses à qui vous le rendra ! Et
que vous veniez à le rencontrer, avec quelle attention vous veillerez désormais sur lui pour empêcher qu'il ne vous échappe! Eh! qu'y a-t-il qui mérite plus que Dieu d'être l'objet de vo i recherches ? Quel trésor peut vous dédommager de la perte de celui-là ?
Cherchez, nous dit Jésus-Christ, et vous trouverez *. Cherchez le Seigneur, car il ne se présente pas toujours. Que de difficultés , que de dissipations , que d'embarras, jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé! Combien de ténèbres répandues sur la roule ! Pour voir le soleil il suffit d'ouvrir les yeux ; il ne faut pas aller bien loin pour apercevoir sa lumière. Si pourtant nous allions nous ensevelir au fond d'un souterrain; si nous fermions toute issue à ses rayons, plus de moyen de le découvrir. Voilà ce qui nous arrive, enveloppés de toutes parts delà profonde obscurité des ténèbres où nous jettent nos passions. Garrottés par les chaînes de nos convoitises qui nous enfoncent dans le limon des affections terrestres, devient-il possible de prendre l'essor et de nous élever jusqu'au soleil de justice? Secouons cette poussière; arrachons ce bandeau qui couvre nos yeux. Elevons nos mains et nos cœurs par la prière. Je connais de ces fervens Chrétiens qui, les mains étendues vers le ciel, semblent être détachés de la terre. Vous diriez l'oiseau qui étend ses ailes pour s'élancer dans la région supérieure. Dégagée de tout lien terrestre , Famé prend son vol ; elle s'élève si haut que rien ne peut l'atteindre, pas même les traits enflammés que lance l'ennemi du salut. Voyez Job, voyez Paul ; le démon a beau faire, tous ses efforts viennent se briser contre cette vertu sublime. (Saint Chrysostôme.)
Comment on peut prier sans cesse.
La prière est une demande que la piété adresse à Dieu pour en obtenir un bien. Nous ne la faisons pas consister uniquement dans les paroles. Nous ne croyons pas que Dieu ait besoin d'être averti de nos vœux par des sons qui les expriment. Il connaît, même sans que nous le lui demandions, ce qui nous convient. Quel est donc le sens de l'Apôtre? Que, pour prier, il n'est pas nécessaire d'articuler des mots; mais que l'essentiel de la prière est dans une disposition générale, et dans une pratique habituelle de vertu qui s'étende à toute la conduite. C'est ce que l'Apôtre explique luimême dans ces termes : Soit que vous mangiez, soit que vous bu-
1 Matlh., vn, 7.
T. Vll.fy l3
Ip4 NODVELLB BIBMOTIIÈQDR
viez; quelque chose enfui (jue vous fassiez f agissez toujours en vue de la gloire de Dieu ' . Vous vous niellez à tahle , priez ; vuus prenez voire pain , remerciez celui qui vous la donné ; vous buvez du vin pour soutenir votre faiblesse, pensez à celui qui vous a fait ce présent pour réjouir votre cœur et réparer vos forces ; vous êtes rassasié, pensez encore à la main libérale qui a pourvu à vos besoins. En vous habillant, que votre cœur reconnaissant s'élève avec amour vers le bienfaiteur dont la Providence vous ménage de quoi couvrir votre nudité et vous défendre contre le froid de l'hiver et les ardeurs de l'été. A la fin du jour, rendez grâce à cette même Providence, qui attacha le soleil à la voûte du firmament pour éclairer les ouvrages journaliers, et créa le feu pour dissiper les ténèbres de la nuit et servir à l'usage de la vie. Quand vos yeux viennent à se porter vers le ciel et à considérer la beauté des astres qui le décorent , priez le Seigneur qui se manifeste dans les choses visibles ; adorez le Créateur universel dont la sagesse est empreinte sur toutes ses œuvres. Et quand la nuit a répandu dans toute la nature le silence et le sommeil , reconnaissez encore par vos hommages la divine bienfaisance qui nous envoie, même malgré nous , le sommeil, pour suspendre nos longs travaux et réparer nos membres par un repos de quelques heures.
Que la nuit n'appartienne point tout entière au sommeil, et ne soit point un temps perdu pour la moitié de la vie; mais qu'elle soit partagée entre le repos et la prière; que le sommeil lui-même ne soit qu'un exercice de piété. Communément, les images qui viennent s'y retracer ne sont que des prolongations et des restes des objets qui, nous ayant occupés pendant le jour, se reproduisent pendant la nuit avec les mêmes affections. Le moyen donc de prier sans relâche, c'est d'être, dans tout le détail de ses actions, intimement uni à Dieu; par là la vie tout entière devient une prière continuelle.
Rendez grâce en toutes choses. Mais comment, encore une fois, concevoir que l'ame , déchirée par la souffrance, accablée par le malheur, abîmée en quelque sorte dans sa douleur, puisse ne pas éclater en sanglots et en gémissemens; qu'elle puisse même exprimer de la reconnaissance sur des événemens à qui l'on ne doit que de l'aversion? Par exemple, un ennemi a fait contre moi des vœux malheureusement exaucés : le moyen que j'en rende grâce? Un fils est enlevé au berceau, et sa perte fait éprouver à sa mère des dou-
*p Cor., y, 31.
DES PREDICATEURS. Iû5
leurs plus cuisantes mille fois que celles de l'enfantement : comment pourra-t*elle mêler des actions de grâces aux cris de son desespoir? Comment? en pensant que, si elle fut mère, ce fils avait aussi un autre père, à qui ce nom appartenait à bien plus de titres, qui avait sur la vie de cet enfant bien plus de droits, et qui en connaissait bien mieux qu'elle-même les vrais intérêts. Pourquoi donc ne pas laisser à ce Dieu éclairé la liberté de disposer à son gré d'un bien qui était à lui? Pourquoi ces murmures, comme si nous étions dépouillés de quelque chose qui fût à nous ? ces plaintes sur les morts, comme s'il y eût eu quelque injustice commise à leur égard? Pensez plutôt, non pas qu'il soit mort, mais qu'il n'a fait que retourner à son maître ; pensez, non pas que cet ami est perdu pour vous , mais qu'il est allé faire un voyage lointain, et vous devancer de quelques jours au terme où nous devons tous aboutir. Ayez présent à l'esprit le décret du Seigneur. Tel qu'un flambeau dont la lumière se répand sur les objets dont on l'approche, la clarté qui en jaillira préviendra les erreurs de votre jugement , vous fera voir les événemens de la vie sous leur véritable aspect , ne permettra pas que vous soyez ébranlé par leur choc, et vous soutiendra, avec la fermeté du rocher, contre la violence des vents et l'impétuosité des vagues qui viendraient vous assaillir. Si vous vous étiez accoutumé à voir dans une nature mortelle la nécessité de mourir, la privation d'un fils ne vous aurait pas surpris et déconcerté. Qu'au jour de sa naissance l'on vous eût demandé quel est l'être que vous venez de mettre au monde , qu'auriez-vous répondu ? que c'était un homme, et par là même un mortel. Qu'y a-t-il donc de surprenant que ce mortel soit mort? Ne voyez-vou pas chaque jour le soleil naître et mourir, la lune croître et décroître, la terre couverte de verdure, puis nue et dépouillée? Qu'y a-t-il autour de nous de stable et de permanent sans changemens ni révolutions ? Levez les yeux vers le ciel, abaissez-les sur la terre : la durée n'en sera pas éternelle; car le ciel et la terre passeront nous dit Jésus Christ; les étoiles tomberont du ciel, le soleil perdra sa lumière, la lune sera anéantie 1.
Etonnez-vous après cela que nous soyons enveloppés dans les événemens de ce monde, nous qui en faisons partie! D'après ces considérations, lorsque vous êtes atteint par quelqu'une de ces vicissitudes auxquelles rien n'échappe, supportez-les en silence, non sans éprouver quelque sentiment de peine j ce serait là une
1 Matth , xiv, 55.
Ig6 WOOVELLl ■IBLIOTHBQCS
brutale insouciance ; niais avec la force et le courage que demandent les fortes épreuves, La vigueur de l'athlète ne se manifeste pas seulement par les coups qu'il porte à son adversaire, mais par sa constance à soutenir ceux qui lui sont portés à lui-même. Je permets les amitiés qu'une longue habitude a cimentées; mais que la séparation amène l'abattement, voilà ce que je condamne hautement. Une mort imprévue enlève à votre tendresse une épouse digne, en effet, de vos affections, par le charme qu'elle répandait sur votre vie, par son intelligence dans l'administration de vos communs intérêts, par le secours quelle vous offrait dans vos chagrins : gardez-vous de vous laisser aller aux emportemens de l'humeur; de vous en prendre à une aveugle fatalité, comme si les choses de ce monde allaient au hasard, ou qu'elles fussent abandonnées à un mauvais principe ; dogmes impies que la douleur imagine dans ses transports. Bien que vous fussiez une seule chair, et que la moitié n'ait pu en être séparée sans apporter à l'autre un vif déchirement, souvenez-vous que le Dieu qui les avait animées avait déterminé pour chacune d'elles la durée de son séjour sur la terre, et que, conformément à ses décrets, Tune a dû se dégager avant l'autre des liens de la commune mortalité.... N'entendez-vous pas le Prophète s'écrier ? Elargissez mon ame de sa prison *. Pour celui qu'anime un saint empressement d'aller jouir des célestes béatitudes, la captivité dans la chair est de tous les supplices le plus insupportable. Ne vous plaignez donc pas des lois portées contre toutes les unions humaines; ne cherchez pas à les ployer au gré de vos désirs; mais ne voyez dans les époux condamnés à se survivre l'un à l'autre que des voyageurs faisant route ensemble, que le besoin et l'habitude attachent réciproquement : voilà que l'un des deux est contraint, par quelque motif supérieur, d'abandonner le chemin qu'ils ont suivi en commun, pour aller chacun de son côté; bien qu'ils soient divisés, ils n'en continuent pas moins à marcher, pour arriver chacun à son but. Ainsi, dans le grand chemin de la vie humaine, on ne rencontre des compagnons de voyage que pour se séparer un jour, et se rendre de son côté au terme inévitable du voyage.
C'est donc un devoir de reconnaissance de ne pas se plaindre avec amertume de la séparation, mais de rendre grâce à Dieu du premier bienfait par lequel il vous avait unis. Ingrat! vous n'attendiez pas, pour vous plaindre, la perte que vous éprouvez au*
* Ps. GXLI,8.
DES PRÉDICATEURS. igj
jourd'hui d'une épouse, d'un fils; mais vous murmuriez de ce que vous n'aviez pas encore. Quand vous ne partagiez votre habitation qu'avec une épouse , vous accusiez le ciel de ne pas vous avoir donné des enfans tels que vous pouviez le désirer; ou bien, si vous étiez père, vous gémissiez de n'être pas riche, et de voir dans l'opulence ceux que vous regardiez comme vos ennemis. Ne nous exposons pas à mériter de perdre ce que nous avons de plus cher, quand, au lieu d'être reconnaissant de ce que nous avons, nous sommes mécontens de ne plus l'avoir. Puisque la jouissance nous avait laissés indifférens, il faut bien que la privation nous trouve sensibles. Les yeux aperçoivent moins ce qui en est rapproché que ce qui s'en éloigne; ainsi les cœurs ingrats sont plus aisément ramenés, quand ils viennent à perdre l'objet chéri dont ils avaient oublié à qui ils en avaient l'obligation : c'est alors qu'ils en sentent bien mieux le prix.
Quelle que soit au reste la disgrâce dont nous puissions être frappés , il n'est personne au monde qui puisse se croire dispensé du devoir de l'action de grâces, s'il veut juger les choses de sangfroid. Car il n'y a pas dans la vie une seule circonstance qui ne perde ce qu'elle a de désagréable, si l'on veut regarder encore plus bas ; pas une qui ne se change en quelque bien, du moment où on la compare avec d'autres encore plus fâcheuses. Par exemple, vous êtes de condition servile, vous trouverez de plus esclaves que vous; rendez grâce de n'être pas encore le plus'misérable des hommes, dévoué aux fonctions ou aux traitemens les plus indignes. Mais vous êtes cet homme-là même, rendez grâces encore à la Providence; car vous n'êtes pas dans les fers, ni attaché à un bois infâme. N'auriez-vous d'autre bien que la vie, c'en est assez; vous jouissez de la lumière du jour, vous respirez l'air librement. On vous accable de coups sans lavoir mérité? Il vous reste l'espérance des biens futurs. Vous êtes condamné pour crime? Rendez grâces d'avoir pu l'expier ici-bas, plutôt que d'être réservé à d'éternels supplices. C'est ainsi qu'un cœur reconnaissant ne manque jamais de motifs qui l'excitent à rendre grâces. Mais c'est le propre de l'humeur de ne tenir aucun compte de ce que l'on a pour désirer ce que l'on n'a pas... L'esclave voudrait être libre; celui qui est libre regrette de ne pas être noble, de ne pouvoir compter une longue suite d'aïeux, de n'avoir pas un nombreux équipage ni de quoi entretenir des gladiateurs. Le noble se plaint de n'être pas opulent; le riche de n'avoir pas dans son domaine des cités et des peuples entiers; le général d'armée de n'être pas assis sur un trône; le monarque de ne point
IJ)8 NOUVELLE MliLIOTHEQUE
courber sous son joug l'univers tout entier, et de compter des nations qui n'obéissent point à ses lois. Concluons cjue la reconnaissance est une vertu bien rare.
Pour nous, sachons surmonter la douleur que nous cause la privation , pour rendre grâces à Dieu du bien qu'il nous laisse encore au milieu de nos maux les plus cuisans : disons au céleste médecin : Seigneur, vous nous avez instruits par F affliction '. Disons : Il m est avantageux que vous ni ayez humilié*. Disons : Ces maux sont bien peu de chose en proportion de nos fautes 3. Adressons au Seigneur cette prière : Châtiez-nous, mais dans votre justice et non dans votre colère; car, lorsqu'il nous juge , cest le Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés 4t. C'est lui qui nous a tirés du néant; qui nous a doués de l'intelligence, nous a donné les arts utiles à la conservation de la vie; lui qui fait sortir de la terre nos alimens , attache à notre service les animaux dont nous tirons tant de services. Pour nous, les rosées du ciel; pour nous, l'astre du jour. C'est pour nous que coulent les fleuves et les eaux des fontaines; que la mer ouvre un libre passage aux entreprises du commerce , que l'on arrache du sein de la terre les trésors qu'elle récèle; que toutes les créatures, pour nous exciter à la reconnaissance envers le Créateur, sont tributaires de nos besoins et de nos plaisirs.
Mais il est encore des bienfaits d'un ordre plus relevé. C'est pour nous que Dieu est venu habiter avec les hommes , que le Kerbe s est fait chaire , afin de réparer la chair corrompue. Il vient vers des ingrats, pour leur faire encore du bien; Sauveur, pour délivrer des captifs; soleil de justice, pour éclairer ceux qui étaient assis dans les ténèbres; impassible, il est attaché à une croix ; immortel, il subit la mort; il est descendu dans les enfers pour en dissiper la sombre obscurité. (Saint Basile, Sur le Martyre de sainte Julitte. )
On peut prier partout.
Ne prétendez pas justifier le défaut de prière par l'éloignement où vous êtes de l'Eglise. Avec une conscience pure , vous portez en vous-même le temple de l'Esprit-Saint ; et vous y pouvez prier aussi librement que dans l'Eglise. Le culte du Seigneur ne con-
1 ïs., xxvi, 16; Ps. cxviii, 71. — s Joël., xv, 12. — s Jcrera., x, 24. — * I Cor., i, 22. — » Joan., i, 14.
DES PREDICATEURS. 10,0;
siste plus, comme autrefois à Jérusalem, dans des rits extérieurs, embarrassés de détails à préparer à grands frais. Il fallait un temple pour prier; c'étaient des tourterelles à acheter, du bois, du feu, les instrumens du sacrifice, un cérémonial sans fin. Nous n'avons plus ces entraves. Vous avez partout à votre disposition et l'autel, et le prêtre, et la victime. Cet autel, ce prêtre, cette victime, c'est vous-même, La femme , au milieu de ses occupations domestiques, l'homme de palais, le voyageur, le simple artisan, enchaîné à son travail, peuvent, loin de l'Eglise, diriger vers Dieu leurs pensées. Dieu n'est jamais loin d'eux; il ne rougit pas d'habiter sous le toit le plus obscur. Tout ce qu'il veut, c'est un cœur pur et une ame enflammée d'amour. Voyez un saint Paul dans sa prison, courbé sous le poids de ses chaînes ; le pieux roi Ezéchias , sur le lit de la souffrance. N'allez même pas chercher vos exemples parmi les saints : le larron sur la croix, Jonas dans le ventre de la baleine, prient et sont exaucés. (Saint Chrysostome, Homélie sur Anne.)
Péroraison.
Ainsi, qui que vous soyez qui m'écoutez ici, imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière, et, dans l'accomplissement de ce devoir, vous trouverez le secours et la facilité de tous les autres. Si vous êtes pécheur, priez : ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de l'Evangile obtinrent des sentimens de componction et la grâce d'une parfaite pénitence; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste, priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière; et ce n'est que par là que Job, que David, que Tobie , ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs déréglemens et de leurs exemples, priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfans au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre, ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagemens de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois , priez : Esther dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius, les Prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite, priez : la solitude elle-même devient un écueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous mêmes ; et Judith dans le secret de sa maison , et la veuve Anne dans le temple , et les An-
200 ROOTIfiLI BinMOTIIKQUE
toine au fond des déserts, ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Eglise pour instruire les peuples, priez: vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère; et les Apôtres ne convertirent l'univers que parce qu'ils ne s'étaient réservé pour leur partage que la prière et la prédication de l'Evangile : Nos vero orationi, et ministerio verbl instantes erimus *. Enfin, qui que vous soyez, encore une fois, dans la prospérité ou dans l'indigence; dans la joie ou dans l'affliction ; dans le trouble ou dans la paix; dans la ferveur ou dans le découragement; dans le désir ou dans les voies de la justice; avancé dans la vertu ou encore dans les premières démarches de la pénitence , priez : la prière est la sûreté de tous les états, la consolation de toutes les peines, le devoir de toutes les conditions, l'ame de la piété, le soutien de la foi, le grand fondement de la religion , et toute la religion elle-même. O mon Dieu! répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière qui devait être le caractère le plus marqué de votre Eglise et le partage d'un peuple nouveau; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, afin que nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervens et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandés comme il faut. Ainsi soit-il. ( Massillon.)
1 Act., vi, 4.
DES PREDICATEURS. 201