‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 18 sur 47 · IO NOUVELLE BIBLIO I II J Q UB · texte numérisé non relu

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et de réprimer son avidité pour les biens j mais la nature a prévalu, elle est toujours vindicative, farouche $ impatiente et intéressée. D'où rient donc que ces résolutions sont si infructueuses, que chacune de ces personnes, voulant se corriger et prendre une conduite plus régulière selon Dieu et selon le monde, espère toujours de le faire, et ne le fait pourtant jamais? C'est qu'il n'appartient ni à notre propre force ni à notre propre sagesse de nous corriger. Nous entreprenons de faire tout sans Dieu, et Dieu permet que nous n'exécutions jamais rien de tout ce que nous avons résolu avec nous-mêmes sans lui. C'est au pied des autels qu'il faudrait prendre des conseils praticables; c'est avec Dieu qu'il faudrait concerter tous nos projets de conversion et de piété, puisque c'est lui qui peut seul les rendre possibles, et que sans lui tous nos desseins, quelque bons qu'ils paraissent, ne sont que des illusions et des témérités.

Appliquons-nous, dit saint Cyprien ', de telle sorte à la prière, qu'en priant on apprenne et ce qu'on est et ce qu'on devrait être : Sic disent orare , et de orationis lege qualis esse debeat Jioscere, C'est là que nous découvrirons non seulement le nombre et le mauvais effet de nos défauts, car cette étude toute seule ne servirait qu'à nous décourager, mais encore toutes les vertus auxquelles nous sommes appelés, et les moyens de les pratiquer. C'est là qu'éclairés du rayon de cette lumière si douce et si pure qui console les aines humbles , nous comprendrons que tout est possible à quiconque est bien convaincu qu'on ne peut rien sans Dieu. Ainsi non seulement les personnes qui s'ensevelissent dans la solitude, pour ne vaquer qu'au culte de Dieu, à l'étude d'eux» mêmes et à leur propre perfection, sont obligées de s'appliquer à la prière; mais encore les gens qui vivent dans l'agitation du monde et des affaires ne peuvent se dispenser de réparer par le recueillement, et par la ferveur à prier, la dissipation que cause le commerce des créatures; on peut même ajouter que le recueillement étant bien plus difficile à conserver dans leurs fonctions que dans la vie simple et dégagée des solitaires, aussi ils ont besoin d'un recours à Dieu plus fervent et plus assidu.

Quand même les occupations que l'on se donne seraient saintes et nécessaires, il ne faudrait s'y engager qu'avec beaucoup de précaution. Ce que vous faites est louable, je le suppose, dit saint Bernard au pape Eugène 2$ mais, en faisant du bien aux autres,

1 Cypr., De Orat. Dom , p. 210. — 2 De Considcr., lib. 1, cap. v, n° 6, p. 411.

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prenez garde de ne vous point faire de mal à vous-même ; ne soyez pas le seul privé des soins que votre zèle vous inspire; en pensant à autrui, gardez-vous bien de vous oublier; ne vous donnez pas tout entier ni toujours à l'action, mais réservez pour la méditation des vérités éternelles une partie de votre cœur et de votre temps.

Aussi voyons-nous que Jésus -Christ invite ses disciples à s'aller reposer et recueillir dans le désert après leur retour des lieux où ils avaient annoncé l'Evangile *. A combien plus forte raison avons-nous besoin de recourir à la source de toutes les vertus dans la prière , pour y faire ressusciter, selon le terme de saint Paul 2, notre foi et notre charité presque éteintes , lorsque nous sortons du soin des affaires où notre cupidité s'est irritée , lorsque nous revenons de ces compagnies où Ton parle et où l'on agit comme si on n'avait jamais connu Dieu !

Nous devons regarder la prière comme un remède destiné à guérir nos faiblesses et à réparer nos fautes. Jésus-Christ nous enseigne, dit saint Cyprien, que nous péchons tous les jours de notre vie, en nous ordonnant de prier chaque jour pour obtenir le pardon de nos fautes. Que si celui qui était sans péché, continue ce Père, priait si assidûment, combien, nous qui sommes pécheurs, sommes-nous obligés d'être fidèles à la prière!

C'est pourquoi saint Paul recommande que le prêtre mortel qui représente Jésus-Christ, étant sujet aux faiblesses humaines, offre le sacrifice pour ses propres péchés en même temps que pour ceux du peuple 3.

Mais outre que la prière est donc ainsi le remède qui guérit les plaies que nous avons déjà reçues , elle est encore un préservatif pour nous garantir des dangers presque infinis qui nous menacent en cette vie.

Nous trouvons des pièges dans l'exercice même de la charité. Souvent cette vertu nous expose à se hasarder elle-même pour les intérêts du prochain ; souvent elle nous appelle à certains travaux extérieurs où elle se dissipe et dégénère ensuite en amusement dit l'auteur du livre De la Singularité des Clercs.

C'est par cette raison que saint Chrysostôme remarque que rien n'est si important que de garder toujours une proportion exacte entre le fonds intérieur de vertu et les pratiques extérieures que l'on entreprend ; sans cela on se trouve bientôt comme les

1 Marc , vi, 31. — 2 II Tira., i, 6. — 3 Hebr., v, 3.

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vierges folles de l'Evangile ', qui avaient consumé l'huile de leurs lampes, sans avoir eu le soin d'y en remettre dans le moment que l'Epoux arriva. La crainte de ce Père allait jusqu'à souhaiter que les laïques, qui alléguaient leurs occupations domestiques pour se dispenser de la prière, remplaçassent pendant la nuit, sur les heures destinées à leur repos, ce que le soin de leurs affaires leur avait fait perdre pour l'oraison pendant le jour. Si ces conseils, dignes de la ferveur des premiers siècles, semblent d'une pratique trop difficile aux Chrétiens relâchés du notre; si nous sommes maintenant réduits à ne pouvoir qu'à peine nous persuader que les anciens fidèles auraient cru vivre mollement et dans l'oubli de Dieu s'ils n'eussent interrompu leur sommeil pour réciter des psaumes et pour invoquer le Seigneur; si nous sommes épouvantés quand les histoires nous apprennent qu'ils priaient à toutes les heures , et que nulle action considérable n'était commencée ni finie chez eux que par des invocations et des actions de grâces, du moins ayons quelque honte de notre relâchement; et si nous n'avons pas le courage de suivre ces grands exemples, regardonsles, quoique de loin ; soupirons, humilions-nous.

Le besoin où nous sommes que Dieu bénisse nos travaux, qu' l nous accorde le succès que nous attendons de sa Providence , est encore un puissant motif pour nous engager à prier.

L'instance avec laquelle Moïse pria le Seigneur arrêta sa colère et sauva son peuple; et les saints Pères nous assurent qu'il faut obtenir dans le ciel , par la vertu secrète de la prière , certaines choses que nous ne pouvons espérer de gagner sur la terre dans les cœurs des hommes ni par nos soins ni par nos discours.

En vain attendrez -vous la conversion de cet impie qui scandalise tout le monde', et dont le vice contagieux infecte les compagnies; en vain une femme chrétienne gémira-t-elle de se voir sous l'autorité d'un mari qui, méprisant la foi qu'il lui a donnée , dissipe follement ses biens, abandonne leurs enfans communs, et vit indignement lui-même sous les lois d'une impudente créature; en vain ce père infortuné soupire voyant ses enfans libertins et dénaturés plongés dans l'oubli de Dieu et de toute vertu , qui consument par avance sa succession, quoiqu'elle soit le fruit de tant de peines et de soins, et qui lui causent tous les jours une douleur mortelle parleur conduite dissolue et honteuse; tous les remèdes humains sont trop faibles contre de tels maux.

1 Matih , xxy.

DES PRÉDICATEURS. 2l3

Il faut avoir recours à celui qui seul est capable de guérir les cœurs, et, quoiqu'il s'agisse de l'intérêt de sa gloire dans la conversion de ses créatures, il veut néanmoins, et il est de sa grandeur de vouloir que nous lui demandions sa propre gloire, et que l'accomplissement de sa volonté soit l'objet de nos vœux et de nos soupirs: Adveniat regnum tuum; fiât voluntas tua1. Jésus-Christ, avant que de choisir et de former ses douze Apôtres, employa une nuit à prier son Père -.Saint Paul, qui soutenait avec tant de zèle l'Eglise naissante, nous apprend qu'il ne cessait de prier pour tous les fidèles, afin que Dieu daignât les remplir de la connaissance de ses volontés 3 ; et Cassien remarque , comme un exemple plein d'instruction pour nous, dans sa sixième Conférence, que Job, qui ne comptait, dans le temps même de son plus grand bonheur, que sur la protection de Dieu , offrait chaque jour des sacrifices pour purifier toute sa famille , de peur que la licence que la prospérité donne n'irritât le ciel contre ses enfans 4. C'est ainsi que chacun devrait s'appliquer à obtenir la protection de Dieu en faveur de sa famille ou des affaires dont il est chargé ; car, quand on a un peu de foi, ne doit-on pas être convaincu que c'est bien moins notre travail , notre prévoyance et notre industrie que la bénédiction de Dieu qui fait réussir nos ouvrages ? Aussi combien voit-on de gens qui bâtissent en vain leur maison , et sur des fondemens ruineux, parce que Dieu ne règle ni ne conduit point leurs travaux! Sa justice permet, pour les confondre, que leurs mesures se trouvent fausses, leurs espérances vaines, leurs ressources sujettes à une infinité de mécomptes, leurs biens dissipés, leur famille en désordre et sans bénédiction. D'où viennent tant de maux? Que chacun s'en prenne à soi-même , et à cette négligence si criminelle de recourir à Dieu. (Le même.)

Il faut prier, et c'est la manière dont nous prierons qui décidera de notre salut.

La prière que nous faisons à Dieu ne peut lui être agréable ni efficace pour nous-mêmes , si elle n'est faite avec les conditions que l'Ecriture et les saints Pères nous ont expliquées. Je vais les exposer en peu de mots.

i° Il faut prier avec attention. Dieu écoute, dit saint Cyprien, la voix de notre cœur, et non pas celle que forme notre bouche. Il faut, ajoute-t-il, veiller et s'appliquer de tout son cœur à la

1 Mallh., yi, 18. — 2 Luc, vi, 22. — 3 Coloss., i, 9. — 4 Jok, i, 5.

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prière ; que tout objet humain <'t profane disparaisse aux yeux de notre esprit) que cet esprit s'attache uniquement à ce qu'il dfl— « de. A (jui, dit-il, devez-vous pai 1er avec attention, si ce n'est à Dieu.' Peut-il moins demander devons (pic de vouloir que vous pensiez à ce que vous lui dites? Comment osez-vous espérer qu'il daigne vous écouter si vous ne vous écoutez pas vous-mêmes ? Vous prétendez qu'il se souvienne de vous pendant que vous le priez, vous qui vous oubliez vous-mêmes au milieu de votre prière! Bien loin de fléchir Dieu, vous offensez cette majesté présente, par votre négligence, dans une action qui est pourtant la seule propre à vous rendre le ciel favorable.

Il est vrai , dit saint Augustin , que j'aperçois la posture humble de votre corps; mais je ne sais où est votre esprit , ni s'il est arrêté et appliqué à ce qu'il témoigne d'adorer.

Avouons que ce reproche de saint Augustin n'est pas assez fort pour les Chrétiens de notre siècle. La posture de leurs corps ne marque que trop la légèreté et 1 irréligion de leurs âmes. A les voir au milieu d'une église, pendantle redoutable sacrifice, occupés des objets les plus immodestes , curieux et empressés pour les bagatelles les plus indécentes , oubliant la sainteté du lieu et la majesté des mystères, pour entrer dans des conversations profanes, peutêtre même criminelles, qui croirait que leur foi n'est pas absolument éteinte; et qui pourrait s'imaginer qu'ils aient intention de prier et d'adorer Dieu dans un état si plein d'irrévérence et de scandale?

Cette attention à la prière, qu'il est si juste d'exiger des Chrétiens, peut être pratiquée avec moins de difficulté qu'on ne pense. Ce n'est pas qu'il n'arrive aux âmes même les plus fidèles des distractions involontaires et inévitables; on n'est pas toujours maître de son imagination pour lui imposer silence, et avoir l'esprit tranquillement uni à Dieu. Ces sortes de distractions qui arrivent malgré nous ne nous doivent point donner de scrupules, et elles servent même plus utilement à notre perfection que les oraisons les plus sublimes et les plus affectueuses, pourvu que nous tachions de les surmonter , et que nous supportions humblement cette expérience de notre faiblesse.

Mais s'arrêter volontairement aux objets les plus vains et les plus frivoles, dans le temps même de la prière, parce qu'on ne veut pas se donner assez de sujétion pour être attentif aux vérités divines ; mais se remplir la tête des images trompeuses du monde, et puis ne faire aucun effort sur soi pour arrêter cette imagination volage et déréglée qui vient sans nul respect troubler les opérations

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de l'esprit de Dieu dans une ame, n'est-ce pas vouloir vivre toujours amusé par les sens, toujours inappliqué à Dieu ?

Ce qui pourrait beaucoup soulager notre esprit, et lui faciliter cette attention si nécessaire, serait la règle simple que saint Augustin nous propose: Suivez, dit-il , autant que vous pouvez y assujétir votre esprit, tous les sentimens et toutes les instructions que vous fournissent les prières, les cantiques, et les autres louanges de Dieu , qui sont en usage dans son Eglise; unissez-vous en esprit avec votre sainte mère ; demandez à Dieu lorsque l'office qu'on prononce est destiné à demander; gémissez lorsqu'il inspire le gémissement, espérez dans les endroits où il excite l'espérance ; réjouissez-vous quand ses paroles sont pleines de joie; affligez-vous , craignez, quand il tâche d'imprimer en vous la tristesse et la crainte. En un f mot, conformez tous vos sentimens à toutes ses paroles : cette conformité est la plus excellente prière. Assister aux divins offices avec cet esprit , est une excellente oraison.

2° Il faut demander avec foi. Cette foi, dit saint Jacques, doit être si ferme qu'on n'hésite jamais ; car celui qui hésite est semblable aux flots de la mer, toujours poussés au gré des vents. Que celui donc, continue-t-il , qui prie sans cette confiance , n'espère pas d'être exaucé. Et, et effet, qu'est-ce qui est plus capable de toucher le cœur de Dieu en notre faveur que notre confiance en sa miséricorde ? Peut-il rejeter ceux qui ont mis tout leur trésor en lui, et qui ne veulent rien tenir que de sa bonté ? Quand nous prions Dieu, dit saint Cyprien , avec confiance, et même avec une espèce de familiarité , c'est lui-même qui nous donne ces esprit de prière. Il faut donc que le Père reconnaisse les paroles de son propre Fils quand nous les prononçons, et que celui qui habite dans le fond de nos cœurs forme et règle lui-même toutes nos prières.

C'est Jésus-Christ qui prie en nous ; c'est par lui que nous prions son Père , et toutes nos prières finissent par son auguste nom ; parce qu'il n'y a point d'autre nom qui puisse nous sauver J, et que c'est par la seule abondance infinie de ses mérites que nous pouvons espérer quelque grâce de Dieu.

Aussi , avec une prière si puissante , nous devons croire que nous pouvons tout. Nous entrons dans les droits de ce divin médiateur; nous sommes les cohéritiers de son royaume, nous par-

1 Act., iv, 15.

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lons à Dieu en qualité de ses enfans. Eh! qui d'entre nous, s'écrie saint Cyprien, eût osé nommer Dieu son père, s'il ne nous avait ordonné lui-même <le prendre cette liberté, quand il fous a appris la manière dont il veut que nous le prions? cependant cette

confiance liliale (ne faut-il pas l'avouer Pj manque presque à toutes nos prières. La prière n'est notre ressource qu'après que toutes les autres nous ont manque.

Si nous sondons bien notre cœur, nous trouverons que nous demandons à Dieu les secours dont nous avons besoin , comme si nous n'en avions jamais reçu aucun de lui; et qu'un certain fond d'infidélité secrète et injurieuse à la bonté de Dieu nous rend indignes d'en recevoir des marques. Craignons que Jésus-Christ ne nous fasse, dans son jugement, le même reproche qu'il fit à saint Pierre: Homme de peu foi , nous dira-t-il l, pourquoi avez-vous douté? Pouviez-vous demander des marques plus fortes de ma bonté pour vous en convaincre que celles que vous avez tant de fois ressenties ? Pourquoi donc arrêter le cours des grâces que je vous préparais, en refusant de les espérer? Il ne fallait que les attendre pour les recevoir. Pourquoi vous défier de moi , après que je me suis moi-même fié sans réserve à vous dans mes sacremens ? Ame défiante et ingrate , pourquoi avez-vous douté ?

3° Il faut joindre l'humilité à la confiance. Grand Dieu, dit Daniel 2, lorsque nous nous prosternons à vos pieds , nous fondons nos espérances pour le succès de nos prières , non sur votre justice , mais sur votre miséricorde. Sans cette disposition de notre cœur, toutes les autres, quelque pieuses qu'elles soient, ne peuvent plaire à Dieu. Le malheur de saint Pierre , comme saint Augustin Pa remarqué, ne vint pas de ce que son zèle pour Jésus-Christ n'était pas sincère. Saint Pierre aimait son maître de bonne foi ; de bonne foi il voulait mourir plutôt que de l'abandonner; mais son erreur consistait en ce qu'il comptait sur ses propres forces pour faire ce qu'il sentait qu'il désirait: C'est pourquoi, dit saint Augustin, il ne suffit pas d'avoir reçu de Dieu un esprit droit, une connaissance exacte de la loi, un désir sincère de l'accomplir; il faut encore à tout moment renouveler ses connaissances et ses désirs, il faut puiser sans cesse dans la fontaine de la lumière pure et éternelle.

La prière du premier homme, selon ce Père, était une action de louange à Dieu. Pendant qu'il demeurait dans cet heureux sé-

* Mallh., xiv, 3l. — * Dan , ix, 18.

DES PRÉDICATEURS. '-àl^

jour que la main de Dieu même lui avait préparé, il n'avait pas besoin de gémir, parce qu'il était dans un état d'union et de jouissance; mais maintenant ses enfans, chassés de cette terre délicieuse , doivent pousser des cris vers le ciel , afin que Dieu daigne se rapprocher d'eux à cause de leur humilité, comme il avait abandonné leur père à cause de son orgueil.

C'est la préparation de notre cœur, selon le terme de l'Ecriture *, qui engage Dieu à nous écouter. Cette préparation doit être sans doute un abaissement intérieur, un aveu sincère de notre néant à la vue des grandeurs de Dieu. C'est ce cœur contrit et humilié que Dieu ne méprise jamais 2; mais quelque effort que le superbe fasse pour fléchir Dieu,?:Dieu, selon sa parole, résiste toujours au superbe 5. Prenez donc garde , dit saint Augustin , que si vous n'êtes pas dans un état de pauvreté, c'est-à-dire si vous ne sentez pas votre faiblesse et votre indigence, si vous n'êtes pas vil et méprisable à vos propres yeux, vous ne serez point exaucé; car cette pauvreté intérieure est votre seul titre pour obtenir.

Souvenez-vous delà différence que l'Evangile nous fait remarquer entre la prière du pharisien superbe et présomptueux, et celle du publicain humble et pénitent 4. L'un raconte ses vertus, l'autre déplore ses faiblesses ; l'un remercie Dieu des, bonnes œuvres qu'il a faites, l'autre s'accuse des fautes qu'il a commises; la justice de l'un se trouve confondue, tandis que l'autre est justifié. Il en sera de même d'une infinité de Chrétiens. Les pécheurs humiliés à la vue de leurs propres déréglemens seront des objets dignes de la miséricorde de Dieu , tandis que certaines personnes qui auront fait profession de piété seront condamnées rigoureusement pour l'orgueil et la présomption qui auront infecté toutes leurs œuvres.

Parce que ces personnes s'adonnent à de bonnes œuvres , elles disent dans leur cœur à Dieu: Seigneur, je ne suis pas comme le reste des fidèles. Elles s'imaginent être des âmes privilégiées; elles se complaisent vainement dans la haute idée qu'elles se forment d'elles-mêmes ; elles prétendent que c'est à elles seules de pénétrer les mystères du royaume de Dieu; elles s'en font une science et une langue chimérique; elles croient que tout est permis à leur zèle, et ne craignent rien de ce qu'il faut craindre. Leur genre de vie, régulier en apparence, ne sert alors qu'à favoriser leur vanité; hors delà, elles sont indociles, inquiètes, indiscrètes, délicates,

1 Ps. ix ; Hebr., x, 17. — 2 Ps. l, 19. — 3 Jac , iv, 6. — * Luc, xvm, 10 et se<j.

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sensibles, incapables de se mortifier pour remplir leurs devoirs. En un mot, en allant à la prière avec ee tonds <l orgueil et de présomption, elles n'en rapportent qu'un esprit gâté, plein d'illusion sur elles-mêmes , et presque incurable.

Malheur à ceux, qui prient Je la sorte! malheur a nous, si nos prières ne nous rendent plus humbles, plus soumis, plus vigilans sur nos défauts, plus disposés a vivre dans l'obscurité et dans la dépendance!

41*" H faut que nous priions avec amour. C'est par l'amour, dit saint Augustin, qu'on demande, qu'on cherche, qu'on frappe, qu'on trouve, et qu'on demeure terme dans ce qu'on a trouvé. C'est pourquoi , dit-il dans un autre endroit, vous cesserez de prier Dieu dès que vous cesserez de l'aimer et d'avoir soif de la justice. Le refroidissement de la charité est le silence de notre cœur à l'égard de Dieu.

Sans cela vous pouvez prononcer des prières, mais vous ne prierez point véritablement. Car d où nous pourrait venir, dit encore saint Augustin , la véritable application à méditer la loi de Dieu, si elle ne nous est donnée par l'amour de celui-là même qui nous a imposé cette loi ? Aimons donc, et nous prierons. Heureux, à la vérité, dit ce Père, de penser sérieusement aux vérités de la religion ! mais mille fois plus heureux encore de les goûter et de les aimer?

Au reste, dit-il , il faut que ce soit une douleur sincère de n'être pas assez fidèle à Dieu, et non pas le dégoût naturel que les créatures vous donnent d'elles , qui tourne votre cœur du côté de Dieu qui vous fasse prier et gémir. Il faut désirer ardemment que Dieu vous accorde les biens spirituels, et que l'ardeur de votre désir vous rende dignes d'être exaucés ; car si vous ne priez que par coutume, ou par faiblesse, dans le temps de latribulation ; si vous n'honorez Dieu que des lèvres , pendant que votre cœur est éloigné de lui; si vous ne sentez point en vous d'affection et d'empressement pour le succès de vos prières; si vous demeurez toujours dans une indifférence et dans une froideur mortelle en approchant de ce Dieu qui est un feu consumant; si vous n'excitez point en vous le zèle de sa gloire, la haine du péché, l'amour de votre perfection , n'attendez pas que des prières si languissantes puissent être efficaces. Le cœur de Dieu ne se laissera jamais toucher que par l'amour qui s'allumera dans le vôtre.

59 II faut prier avec persévérance. Saint Bernard dit qu'il est indigne de cette haute majesté de se laisser trouver à moins qu'on

ne la cherche avec un cœur parfait. Le cœur parfait est celui qui ne se lasse jamais de chercher Dieu. Aussi saint Augustin nous assure-t-il qu'on ne peut mériter d'obtenir dans la prière ce que l'on demande, si on ne le cherche avec assiduité et la patience qu'un si grand bien mérite.

Appliquons-nous cette règle, et faisons-nous, malgré notre amourpropre , un justice exacte. Faut-il s'étonner si Dieu nous laisse si souvent dans des états d'obscurité, de dégoût et de tentation? Les épreuves purifient les âmes humbles; elles servent aux âmes infidèles à expier leurs fautes; elles confondent celles qui veulent flatter dans l'oraison même leur lâcheté et leur orgueil.

Si une ame innocente, détachée descréatures, et appliquéeavec assiduité à Dieu, souffrait les délaissemens intérieurs, elle devrait s'humilier , adorer les desseins de Dieu sur elle, redoubler ses prières et sa ferveur. Comment des personnes qui ont à se reprocher tous les jours des infidélités continuelles oseront-elles se plaindre que Dieu leur refuse ses communications? Ne doiventelles pas avouer que ce sont leurs péchés, selon le terme de l'Ecriture *, qui ont formé un épais nuage entre le ciel et elles, et que Dieu s'est justement caché à leurs yeux?

Cent fois Dieu ne nous a-t-il pas recherchés dans nos égaremens? Cent fois, ingrats que nous sommes, n'avons-nous pas été sourds à sa voix, et insensibles à ses bontés? ïl veut nous faire sentir à son tour combien nous étions aveugles et misérables en le fuyant; après s'être lassé à nous prévenir , il veut enfin que nous le prévenions; il nous réduit à acheter, par notre patience, les faveurs qu'il nous prodiguait autrefois , et dont nous ignorons le prix. N'est-ce pas une vanité et une délicatesse honteuse que de supporter impatiemment un tel procédé, que nous avons eu nous-mêmes à son égard? Combien nous a-t-il attendus ! n'est-il pas juste qu'il se fasse attendre?

Qui est celui qui peut se vanter d'avoir fait sans réserve tout ce qu'il doit, d'avoir réparé toutes ses négligences passées , d'avoir purifié son cœur, d'être en droit d'attendre que Dieu l'écoute faforablement? Hélas! tout notre orgueil, quelque grand qu'il soit, ne saurait suffire pour nous inspirer cette présomption, tant le sentiment de notre misère nous presse ! Si donc le Seigneur nous soustrait les grâces sensibles , adorons sa justice, taisons-nous, humilions-nous devant lui, prions sans cesse.

1 Lam. Jerem., m, 44.

C'est cette humble persévérance qui l'apaisera, c'est cette espèce d'importunité qui obtiendra de lui ce que nous ne méritons pas d'obtenir nous-mêmes, et qui nous fera heureusement passer des ténèbres à la lumière. Car sachez, dit saint Augustin , que Dieu est présent lors même qu'il paraît éloigné de nous. Il se cache pour faire augmenter nos désirs; et il ne diffère , lui qui est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation , à adoucir toutes nos peines que pour ne point fonder l'ouvrage de notre perfection sur une volonté faible, impatiente et attachée aux choses sensibles.

Qu'il est facile d'aimer Dieu lorsqu'il se montre à nous dans toutes ses beautés, et qu'il nous soutient, par le plaisir même, dans cette union étroite avec lui! Combien voyons-nous d'ames lâches qui ne veulent le servir que par intérêt, et qui se découragent dès que Dieu cesse de les flatter! Loin de nous une piété si faible et si mercenaire! attachons-nous à Dieu pour Dieu même. i Souvenons-nous que c'est dans l'état d'obscurcissement et de privation que la solide charité s'éprouve et se soutient elle-même : sans cela, les consolations intérieures anéantiraient le mystère de la croix, qui doit s'accomplir en nous; sans cela en vain Jésus- Christ serait monté au ciel pour dérober à ses disciples sa présence. Eh! que peut-on attendre d'une ame qui attend elle-même que Dieu la console pour se donnera lui?

Enfin, il faut prier avec pureté d'intention. Il ne faut point, dit saint Bernard, mêler dans nos prières les choses vaines avec les véritables, les périssables avec les éternelles, des intérêts bas et temporels avec ceux de notre salut. C'est bien prier, dit saint Augustin, que de ne chercher que Dieu seul; c'est mal prier que de chercher par lui d'autres biens. Ne prétendez pas, dit-il, rendre Dieu le protecteur de votre amour-propre et de votre ambition , mais l'exécuteur de vos bons désirs. Vous recourez à Dieu, afin qu'il satisfasse vos passions, et souvent afin de vous garantir des croix dont il connaît que vous avez besoin.

Quand il vous aime, dit encore ce Père, il vous refuse ce que votre amour-propre vous fait demander ; dans sa colère , il vous accorde ce qu'il est dangereux que vous obteniez. N'allez donc point porter au pied des autels des vœux indécens, des désirs mal réglés et des prières indiscrètes. Ne demandez rien qui ne soit digne de celui à qui vous le demandez. Gardez-vous bien de soupirer après des biens faux et nuisibles ; répandez votre cœur devant le Seigneur, afin que son Esprit demande en vous, par des

gémissemens ineffables , les véritables biens qu'il veut que vous demandiez. (Le même.)

Péroraison.

Comment Dieu, dit saint Augustin, vous accorderait-il ce que vous ne voulez pas vous-même qu'il vous accorde? Vous lui demandez tous les jours l'accomplissement de sa volonté et l'avénement de son règne. Pouvez-vous lui faire cette prière de bonne foi, vous qui préférez votre volonté à la sienne, qui sacrifiez ses intérêts aux vôtres, et qui faites céder sa loi aux vains prétextes dont votre amour-propre se sert pour l'éluder? Pouvez-vous lui faire celte prière, vous qui troublez son règne dans votre ame par tant d'infidélités, partant de vains désirs, par tant d'amusemens indignes du Christianisme; vous enfin qui craignez l'arrivée de ce règne, et qui ne voudriez pas que Dieu vuus accordât tout ce que vous faites semblant de souhaiter? Car, lorsque vous lui demandez qu'il change votre cœur, sil vous prenait au mot, et s'il vous offrait de vous rendre humble, morlifié, ennemi des plaisirs et des consolations, empressé pour les croix et pour son amour, votre amour-propre et votre orgueil se révolteraient pour vous empêcher d'accepter cette offre; et, consentant au retranchement de certains défauts qui vous incommodent, vous voudriez réserver vos passions dominantes, et faire vos conditions pour accommoder la piété à votre humeur et à vos vues.

Au reste, quoique les méthodes pour prier, qui nous viennent des personnes pieuses et expérimentées, méritent beaucoup de respect, et que nous les devions suivre autant que nos expériences et le conseil des gens sages que nous consultons nous en découvrent l'utilité pour nous soulager et faciliter notre application à Dieu, nous devons regarder comme l'essentiel dans la prière de demander à ce Dieu de miséricorde qui connaît mieux que nous nos besoins, ce qu'il faut que nous lui demandions. Son Esprit saint, à qui il appartient véritablement de nous enseignera prier, donne quand il lui plaît des conduites particulières; mais ce qui est très important est de se persuader que la manière de prier la plus simple, la plus humble et la plus éloignée des raisonnemens et des vues abstraites, est sans doute la plus assurée et la plus conforme aux paroles du Fils de Dieu et des Apôtres. Dans cette prière, nous trouverons de la lumière et de la force pour remplir

nos devoirs avec paix et humilité dans quelque condition où nous soyons. Sans elle, en vain formerons- nous de belles résolutions) prives de la nourriture intérieure, nous qous trouverons sans force dans toutes les occasions difficiles et dans toutes les tentations de la vie. (Le même.)

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