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ce discours , que j'expliquerai plus à fond après que nous aurons imploré , etc.
Le théologien d'Orient, saint Grégoire deNazianze, contemplant la beautë du monde dans La structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique, l'appelle élégamment en sa langue le plaisir et les délices de son Créateur. Il avait appris de Moïse que ce divin Architecte , à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice, en admirait lui-même toutes les parties : V idit Deus lucem qaod esset bona ' ; Dieu vit que la lumière ('tait bonne; qu'en ayant composé le tout, il avait encore enchéri et l'avait trouvé parfaitement beau : Et crant -valde bona; enfin qu'il avait paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Or, il ne faut pas s'im;iginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels, comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises et craignent toujours pour l'événement, sont ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès; mais Moïse, regardant les choses dans une pensée plus sublime, et prévoyant en esprit qu'un jour les hommes ingrats nieraient la Providence qui régit le monde , il nous montre dès l'origine combien Dieu est satisfait de ce chef-d'œuve de ses mains, afin que, le plaisir de le former nous étant un gage certain du soin qu'il devait prendre à le conduire, il ne fût jamais permis de douler qu'il n'aimât à gouverner ce qu'il avait tant aimé à faire , et ce qu'il avait lui-même jugé si digne de sa sagesse.
Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables , et nous nous appliquerons aujourd hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'instabilité des choses humaines , ne dispose pas avec moins d'égards les accidens inégaux qui mêlent la vie des particuliers que ces grands et mémorables événemens qui décident de la fortune des empires. Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde! Prêtez l'oreille, o mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne ; car c est lui qui vous enseignera dans cette chaire, et je n'entreprends aujourd hui d'expliquer ses conseils profonds qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles.
Mais il nous importe peu, Chrétiens, de connaître par quelle
' On., i, 4.
DES PREDICATEURS. 25û
sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l'ordre de ses conseils. S'il y a de l'art à bien gouverner, il y en a aussi à bien obéir. Dieu donne son esprit de sagesse aux princes pour savoir conduire les peuples, et il donne aux peuples l'intelligence pour être capables d'être dirigés par ordre ; c'est-àdire qu'outre la science maîtresse par laquelle le prince commande il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instrumens de la conduite supérieure; et c'est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d'un état par la correspondance du chef et des membres.
Pour établir ce rapport dans l'empire de notre Dieu , tâchons de faire aujourd'hui deux choses. Premièrement, Chrétiens, quelque étrange confusion , quelque désordre même, ou quelque injustice qui paraisse dans les affaires humaines, quoique tout y semble emporté par l'aveugle rapidité de la fortune, mettons bien avant dans notre esprit que tout s'y conduit par ordre, que tout s'y gouverne par maximes, et qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événemens que le temps semble déployer avec une si prodigieuse incertitude. Secondement, venons à nousmêmes, et, après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentimens qui nous rendent dignes dune conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons , suivant la médiocrité de l'esprit humain , en premier lieu les ressorts et les mouvemens , et ensuite l'usage et l'application de cette sublime politique qui régit le monde ,* et c'est tout le sujet de ce discours. (Bossuet, Sur la Providence.)
Ressorts et mouvemens de la Providence.
Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne nous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs qui semble être ou l'essai de quelque apprenti ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéamens et ses proportions, où il n'y avait auparavant aucune
?.6o ROWBLLI DIBLIOI lu ni i:
apparence de forme humaine, C'est, ce me semble, messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de
sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.
J'ai vu, dit l'Ecclésiaste, un désordre étrange sous le soleil : « J'ai vu que l'on ne commet pas ordinairement, ni la course aux « plus vites, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux « plus courageux,* mais que c'est le hasard et l'occasion qui donne « tous les emplois, qui règle tous les prétendans : » Nec pelocium esse cursumï)necjortiumbellum...sedtempuscasumquein omnibus *. J'ai vu, dit le même Ecclésiaste, que « toutes choses arrivent éga- « lement à l'homme de bien et au méchant, à celui qui sacrifie « et à celui qui blasphème. » Quod universa œque eveniant justo et impio... immolanti victimas et sacrificiel contemnenti.... ecidem cunctis eveniunt 2. Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée ; mais de peur qu'il n'y ait rien d'assuré, quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau, et ne semble-t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parler de la sorte?
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre; « Il dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu, » ou ce Dieu adandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus 3. Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante. Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre.
Oui, oui ce tableau a son point, n'en doutez pas; et le même Ecclésiaste qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. « J'ai a vu, dit-il, sous le soleil l'impiété en la place du jugement, et « l'iniquité dans le rang que devait tenir la justice : » Fidi sub sole in loco judicii impietatem , et in loco justitiœ iniquitatem •*. C'est-àdire, si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal, ou même l'iniquité dans le trône où la seule justice doit être placée. Elle ne
* Ecclcs., \x, tt. — ■ Ibi(L, 2, 3. ~, * Ps lu, 1 — 4 Ercl., il h 10.
pouvait pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre ? Quoi ! que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement? Au contraire, dit ce sage prince, en voyant ce renversement : «Aussitôt j'ai dit en mon cœur :Dieu «jugera le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses. » Et dixL in corde meo: Justum et impium judieabit Deus, et tempus omnis rei tune erit *.
Voici, messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes; il découvre dans le genre humain une extrême confusion, il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit; il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature qui est la seule que Dieu ait faite à sa ressemblance , soit la seule qu'il abandonne au hasard ; ainsi convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes , et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre. Et c'est ici, Chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu ; c'est la grande maxime d'état de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse; où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi ? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu, séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, « et alors, dit Salomon , ce sera le temps de chaque chose : » Et tempus omnis rei tune erit,
Ouvrez-donc les yeux, ô mortels! c'est Jésus-Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saint Matthieu, chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vais vous donner une paraphrase Contemplez le ciel et la terre , et la sage économie de cet univers Est-il rien de mieux entendu que cet édifice? est-il rien de mieux pourvu que cette famille? est-il rien de mieux gouverné que cet empire ? Cette puissance suprême, qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très bon , a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres.
1 Eccl., m, 17.
30*2 ItOCVELLH BlBMOTHKQUe
Elle h fait les corps célestes, qui sont immortels; elle a fait les terrestres, (jui sont pél issahles : elle a iait des animaux admirables par leur grandeur; elle a fait les insectes et les oiseaux, qui semblent méprisable! par leur petitesse; elle a fait ces grandi arbres des forets, qui subsistent des siècles entiers; elle a fait les fleursdes champs, qui passent du matin au soir. Il y a de l'inégalité dans ses créatures , parce que cette même bonté qui a donné 1 être aux plus nobles ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout: elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants; et ces fleurs dont la beauté est sitôt flétrie, elle les habille si superbement durant le petit moment de leur être que Salomon , dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. Vous, hommes qu'il a faits à son image , qu il a éclairés de sa connaissance, qu'il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie, et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilans de sa providence paternelle ne soient pas ouverts? bonne vos ma gis y lavis estis illis \ ? « N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux ? Que s'il vous paraît quelque désordre, s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuive pas d'assez près le vice , songez à l'éternité de ce premier Etre; ses desseins, formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années, ni des siècles qu'il voit passer devant lui comme des momens; et il faut la durée entière du monde pour développer tout-a-fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions en nos jours, qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous vaudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons, et tout ce que sa justice destine aux méchans : attendis ad dies tuos paucos , et diebus tais paucis vis implem omnia... Ut damnent ur omnes impii, et coronentur omnes boni. Il ne serait pas raisonnable; laissons agir l'Eternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : Junge cor tuum œternitati Dei, et cum illo œternus eris.'
Si nous entrons, Chrétiens, dans cette bienheureuse liberté
1 Mallh., vi, 26.
d'esprit, si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai, Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchans; mais c'est qu'il a choisi son jour arrêté, où il le fera paraître tout entier à la face de tout l'univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet C'est ce quia fait dire à Tertullien ces excellentes paroles : « Dieu, « dit-il , ayant remis le jugement à la fin des siècles , il ne précipite « pas le discernement qui en est une condition nécessaire: » Qui enim semel œternum judicium destinavit post sœculifinem, non prœcipitat discretionem. « Il se montre presque égal sur toute la nature « humaine; et les biens et les maux, qu'il envoie en attendant sur la « terre sont communs à ses ennemis et à ses enfans : »sEqualis est intérim super omne hominum genus, etindulgens^ et increpans, communia voluit esse et commoda projanis , et incommoda suis. Oui , c'est la vérité elle-même qui lui a dicté cette pensée; car n'avezr vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement? Précipiter les affaires, c'est le propre de la faiblesse qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains momens dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu, qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connaît sa toute-puissance, et qui sait que rien ne peut échapper à ses mains souveraines, ah! il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Celui est assez, Chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement; pour les autres, il sait où il les attend, et le jour est marqué pour les punir, il ne s'émeut pas de leurs reproches : Quonîam prospicit quod veniet dies ejus l : « Parce qu'il « voit que son jour doit venir bientôt. »
Mais cependant, dites- vous, Dieu fait souvent du bien aux méchans, il laisse souffrir de grands maux aux justes , et quand un tel désordre ne durerait qu'un moment, c'est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous; Chrétiens, et entendons
1 Fsal. xxxvi, 15.
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aujourd'hui la différence des biens et des maux; il y en a de deux sortes : il y a les biens et les maux mêles, et qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal; mais quelle sera un grand bien si vous la sanctifie/ par la patience! La santé est un bien; mais qu'elle deviendra un mal dangereux en favorisant la débauebe! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l'un ou à l'autre, suivant l'usage où on les applique.
Mais entendez, Chrétiens, qu'un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal : c'est la félicité éternelle; et qu'il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchans goûtent jamais ce bien souverain , ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes ; c'est pourquoi il fera un jour le discernement; mais pour ce qui regarde les biens et les maux mêlés , il les donne indifféremment aux uns et aux autres.
Cette distinction étant supposée, il est bien aisé de comprendre que ces biens et ces maux suprêmes appartiennent au temps du discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies , et que ces biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. « Car il fallait « certainement, dit saint Augustin, que la justice divine prédestinât « certains biens aux justes, auxquels les méchans n'eussent point «de part, et de même qu'elle préparât aux méchans des pei- « nés dont les bons ne fussent jamais tourmentés. » C'est ce qui fera dans le dernier jour un discernement éternel. Mais en attendant ce temps limité, dans ce siècle de confusion où les bons et les méchans sont mêlés ensemble, il fallait que les biens et les maux lussent communs aux uns et aux autres, afin que le désordre même tînt les hommes toujours suspendus dans l'attente de la décision dernière et irrévocable.
Que le saint et divin Psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de maux! J'ai vu, dit-il, dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs : Calix in manu Donu'ni ■vini meri plenus mixto 1. Il y a premièrement le vin pur: Fini meri; il y a secondement le vin mêlé : Plenus mixto; enfin il y a la lie: Verumtatem fœx ejus non est exinanita* Que signifie ce vin
1 Psal. lxxiv, 8, 9.
DES PHÉDlCATEtJRS. 2.6^
pur? la joie de l'éternité, joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d'aucune amertume. Que signifie cette lie, sinon le supplice des réprouvés , supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux que l'usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons dans la vie présente? O la belle distinction des biens et des maux que le Prophète a chantée! mais la sage dispensation que la Providence en a faite! Voici les temps de mélange , voici les temps de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les pécheurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dont les Sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent; mais ces temps de mélange finiront. Venez, esprits purs, esprits innocens , venez boire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, ô méchans endurcis, médians éternellement séparés des justes, il n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets, plus de jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance divine : Bibent ornnes peccatores terrœ i. V oilà , messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.
« O que vos œuvres sont grandes! que vos voies sont justes et « véritables, ô Seigneur Dieu tout-puissant! Qui ne vous louerait, « qui ne vous bénirait, ô Roi des siècles ! » qui n'admirerait votre Providence, « qui ne craindrait » vos jugemens 2 ! Ah ! vraiment , « l'homme insensé n'entend pas ces choses, et le fou ne les connaît « pas : » Vir insipiens non cognoscet , et stultus non intelliget hœc 3. « Il ne regarde que ce qu'il voit, et il se trompe : » Hœc cogitaperunt et erraverunt 4 '. Car il vous a plu, ô grand Architecte, qu'on ne vît la beauté de votre édifice qu'après que vous y aurez mis la dernière main ; et votre Prophète a prédit que « ce serait seule- « ment au dernier jour qu'on entendrait le mystère de votre con- « seil : » Jn novissimis diebus intelliget is consilium ejas s.
Mais alors , il sera bien tard pour profiter d'une connaissance si nécessaire : prévenons, messieurs, l'heure destinée; assistons en esprit au dernier jour , et du marche-pied de ce tribunal devant lequel nous comparaîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte , dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies qui s'affermissaient dans le crime en voyant
1 Psal. lxxiv, 9. — 2 Apoc, xv, 3, 4. — 5 Fs. xci, 6. -*- * Sap., n, 21. — 8 Jer., xxm, 29.
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d'autres crimes impunis! Eux-tnéniea au contraire s'étonneront comment ils ne voyaient pas que celte publique impunité les avertissait hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui , j atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des inarques de sa vengeance : les chàtimens exemplaires qu'il exei ce sur quelques uns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissait ici tous les criminels, je croirais toute sa justice épuisée , et je ne vivrais pas en attente d'un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre un grand changement. Non , les choses ne sont pas encore en leur place fixe, elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore, quoique innocent; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos : ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être : cet état est violent et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas, ô hommes du monde; il faut que les choses changent. £t en effet admirez la suite : « Mon fils , tu as reçu des « biens en ta vie: Lazare aussi a reçu des maux. » Ce désordre se pouvait souffrir durant le temps de mélange, où Dieu préparait un grand ouvrage; mais sous un Dieu bon et sous un Dieu juste une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. G est pourquoi, poursuit Abraham , maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité : ISunc autem, une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : Nunc autem hic consolatur , tu vero cruciaris. (Le même.)
Le mal n'a rien d'inconciliable avec la sainteté, la bonté, la sagesse, la justice d'un Dieu qui préside aux destinées humaines.
Il est vrai, le Dieu trois fois saint, comme l'appellent nos livres sacrés, a une aversion infinie pour toute tache qui souillerait son être divin, une immuable volonté de ne rien faire qui soit indigne de ses perfections; mais le mal ne souille que les créatures qui le commettent, et, au milieu de leurs désordres, la sainteté de Dieu demeure inaltérable. Et ne pensons pas que Dieu doive être regardé comme l'auteur du mal qu'il permet. Il n'en est pas du monde moral comme du monde matériel ; dans celui-ci, tout marche, tout s'exécute par des mouvemens mécaniques ; et les phénomènes, que nous présente la nature peuvent être considérés
DJSS PRlÎDICATliURS. 2.6j
comme l'ouvrage de Dieu , toutes les fois qu'ils sont le résultat inévitable des lois dont Dieu seul est l'auteur. Mais ce n'est pas ainsi que se gouvernent les esprits intelligens et libres: l'homme est capable d'agir par raison et par choix; il est doué de la sublime faculté de comparer, de réfléchir, de se déterminer; c'est par là qu'il est ce qu'il est, c'est par là qu'il est raisonnable. La liberté lui fut donnée pour' qu'il embrassât le bien par choix, et qu'il eût le mérite de lepratiquer.il est vrai que, libre de choisir entre le vice et la vertu, il peut se tourner vers des objets indignes de ses affections, s'attacher à ce qui est défendu, en un mot , faire le mal; mais ce n'est pas pour cela que Dieu l'a fait libre : la liberté vient de Dieu, l'abus vient de l'homme, sa détermination au mal est son ouvrage. Le mal est si peu la fin que le Créateur s'est proposée qu'il a donné à l'homme le sentiment du bien, la conscience, le remords, la raison , pour démêler la vertu d'avec le vice , pour éviter l'un et pour pratiquer l'autre: et la religion nous fait connaître tout ce que sa providence miséricordieuse ajoute de secours divins à la nature, pour éclairer nos esprits et remuer nos cœurs. Qui ne voit pas , au reste , que permettre le mal n'est pas la même chose que le vouloir et le faire? Le maître qui enseigne la dialectique et l'éloquence est-il l'auteur de l'abus qu'on pourra faire de ses leçons pour la défense du vice et du mensonge ?
Mais", dira-t-on , comment la bonté toute-puissante de Dieu n'empêche-t-elle pas tous ces abus du libre arbitre, qu'il lui est si facile d'empêcher ? Sans doute , messieurs , le Dieu bon doit se manifester par des bienfaits, et tous ses ouvrages doivent porter l'empreinte de sa munificence; mais il est ici une réflexion décisive et que je vous prie de bien saisir, c'est que dans Dieu, la bonté n'est pas une sorte de penchant et d'instinct aveugle, sans lumières et sans règle, qui tende aux biens des créatures sans aucun égard aux autres attributs divins. La conduite de Dieu dans ses œuvres ne doit pas seulement présenter le caractère de sa bonté , mais encore celui de sa sagesse , de sa justice , de son indépendance , de son empire souverain sur tout ce qui vit et respire. N'est-il pas naturel que ses ouvrages soient l'expression de son être divin tout entier, que Dieu agisse en Dieu? Dès lors ce n'est pas seulement sa qualité de père qu'il faut envisager en lui , mais encore celle de souverain maître de l'univers. Père commun de tous les hommes, il doit à tous des marques de son amour; mais aussi, roi et législateur suprême, pourquoi ne pourrait-il pas nous imposer des lois, exiger de nous des hommages de soumission et de gratitude, et faire dé*
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pendre notre bonheur de notre fidélité ? Les abus du libre arbitre, source du mal, sont déplorables ; comme la faiblesse de notre intelligence, source de tant d'erreurs, est humiliante pour nous; mais si Dieu n'est pas obligé de nous rendre infaillibles dans nos jugemens, pourquoi serait-il obligé de nous rendre impeccables dans nos actions? Voudrait-on que, pour empêcher le mal , il enchaînât notre liberté, qu'il n'eût fait de nous que des automates se portant au bien comme par nécessité? Alors où serait le mérite de la vertu? Oui, c'est le pouvoir de faire le mal qui donne tant de prix à notre fidélité, qui rend la pratique de la vertu si méritoire pour nous et si glorieuse à la Divinité. Nous aimons à ne voir en Dieu que sa bonté, parce qu'elle nous rassure sur nos désordres; et nous oublions sa souveraineté, parce qu'elle intimide nos passions; mais si nous ne voulons pas nous abuser nous-mêmes, en donnant aux obligations de la bonté divine une étendue imaginaire, ne séparons jamais en Dieu le titre de très bon de celui de très
grand.
Que si, insistant d'une autre manière, on demande comment le Dieu sage a pu être l'auteur d'un monde plein de désordres, nous répondrons que ce Dieu est assez puissant pour tirer le bien du mal, et même pour en faire naître un plus grand bien ; que la permission du mal qu'on présente comme contraire à sa sagesse ne sert qu'à la faire éclater davantage, et que sous plus d'un rapport le mal lui-même contribue à la beauté, à la perfection du monde moral. En effet, messieurs, qui n'admirerait comment Dieu sait gouverner cette multitude de volontés libres et opposées, régler jusqu'à leur dérèglement même, faire rentrer leurs désordres dans l'ordre universel , et conserver les sociétés humaines malgré le soulèvement et le choc des passions contraires qui tendent à tout confondre et à tout détruire? Vous considérez toujours en eux-mêmes ces vices, ces désordres qui sont la honte et le fléau de l'humanité; et vous ne voulez pas voir que ce qui est malheureusement un mal trop véritable se tourne néanmoins en une sorte de bien ; s'il n'y avait pas de mal sur la terre , le bien aurait moins de prix, moins de mérite , et serait moins estimé. C'est le vice qui fait ressortir la vertu, comme la tempête fait ressortir l'éclat d'un beau jour. La générosité brille davantage à côté de l'avarice , la pureté des mœurs à coté de la débauche; la clémence paraît plus magnamime au milieu des fureurs de la vengeance ; la paix domestique semble plus touchante au milieu des discordes qui trop souvent agitent les familles. Ainsi l'on peut dire sans exagérer que, dans le monde 1110-
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rai comme dans le monde physique, il est une sorte de beauté qui vient des oppositions et des contrastes.
Je placerai ici une observation importante, pour nous faire sentir combien nous devons être discrets à prononcer sur les desseins de Dieu et sur la sagesse des moyens qu'il emploie pour arriver à ses fins passagères sur la terre. Place's dans un seul pointdu temps et de l'espace, nous sommes trop accoutumés à ne considérer que l'instant et le lieu où nous sommes , tandis que nous devrions considérer toute la chaîne des siècles; frappés du mal présent, nous ne vivons pas assez pour en voir la liaison avec le bien universel; et parce que, dans ses desseins , la Providence ne marche pas aussi vite que nos désirs, nous en prenons occasion de blasphémer con^ tre elle. Les desseins de Dieu sont immenses, et nos vues sont bornées. Voyons -nous assez bien les rapports de ce qui est avec ce qui a été et ce qui sera ? en connaissons-nous la liaison avec la plénitude et la fin ultérieure de tous les ouvrages de l'Eternel , pour les soumettre à notre censure ? Souvent le temps découvre le but des événemens; et ce qui est inexplicable aux contemporains qui le voient sera plus intelligible pour la postérité. Ainsi que l'innocent fils de Jacob, dont nos livres saints ont conservé la touchante histoire, soit vendu par ses frères, qu'il soit esclave en Egypte, précipité dans un cachot : voilà d'abord ce qui déconcerte; mais si l'on se rappelle que ses infortunes furent comme autant de degrés qui le portèrent au faîte de la puissance, où il devint le sauveur de l'Egypte et de sa race; que ses malheurs passagers furent comme le pivot sur lequel roulaient les destinées d'un peuple entier, son sort ne devra-t-il pas exciter notre admiration plutôt que nos murmures? Trop souvent nos plaintes sont aussi injustes, aussi irréfléchies qu'elles sont communes.
Lorsque, autrefois, les peuples barbares du Nord fondirent sur les provinces de l'Empire romain, et causèrent tant de ravages au milieu des nations catholiques des Gaules, des Espagnes et de l'Italie, il arriva que les Chrétiens, faibles dans leur foi, furent tentés de demander comment il se faisait que le peuple fidèle devînt ainsi la proie de l'erreur et de l'infidélité. Salvien, éloquent prêtre de Marseille, crut devoir prendre la plume pour arrêter ces murmures et venger la Providence , dans un ouvrage que nous avons encore. Messieurs, de nos jours , au milieu de nos secousses politiques et religieuses, et de tous nos effroyables désordres, combien deFrançais chancelans, égarés, scandalisés, étaient tentés de dire que Dieu ne s'embarrassait pas de ce qui se passait sur la terre!
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Qui de nous n'a pas eu peut-être l'oreille frappée âe ce langage? Et pourtant qu'est-ce que tout cela aux yeux de celui qui règne dans l'éternité? Avec nos murmures et nos blasphèmes au sujet de nos maux, nous ressemblons à l'insecte qui croirait que le globe est bouleversé tout entier parce qu'une goutte d'eau aurait pénétré jusqu'à sa demeure. Oui, il y a toujours quelque dessein caché dans ces chocs et ces bouleversemens qui changent de temps en temps la face des nations. Si le ciel daignait nous révéler ses secrets, nous verrions combien la sagesse en est profonde. Et nous-mêmes, tout bornés que nous sommes, ne pouvons-nous pas entrevoir quelques raisons de ces révolutions étranges qui agitent les peuples? Pourquoi les révolutions ? c'est, messieurs, pour châtier des nations criminelles: la justice divine s'exerce principalement dans la vie future surlesindividus, et uniquement dans la vie présente surlecorps des nations. Lorsque la mesure des vices, des désordres , de l'irréligion , dans les princes, les grands et le peuple, est à son comble, la vengeance éclate; et Dieu, jaloux des hommages publics d'une nation, la punit visiblement de sa révolte et de son ingratitude. Il fait sentir aux puissans qu'ils ne donnent pas impunément aux peuples l'exemple de la licence et de l'impiété, et aux peuples qu'ils ne sauraient suivre impunément ce funeste exemple. Pourquoi des révolutions? c'est pour apprendre à ceux qui affectent de l'ignorer, que Dieu, maître souverain, fait mourir, quand il )ui plaît , les royaumes comme les particuliers; c'est pour nous avertir de porter nos espérances au delà de cette terre, où tout n'est qu'agitation et qu'incertitude; c'est pour régénérer des peuples dégradés , abâtardis par tous les vices , et les tirer de leur léthargie. Il en est de si profondément ensevelis dans le sommeil de l'indifférence qu'ils ne sauraient s'éveiller qu'au bruit de ces effroyables tempêtes. Pourquoi des révolutions? C'est pour ramener les peuples égarés par le mensonge à des doctrines nécessaires et trop long-temps méconnues. Quand les mauvaises ont prévalu, quand tous les principes conservateurs de la morale et de l'ordre public sont foulés aux pieds , et qu'on a contracté l'habitude d'appeler mal ce qui est bien, et bien ce qui est mal, comment désabuser les esprits? Est-ce par la raison? mais elle n'est pas écoutée dans le bruit de toutes les passions déchaînées et frémissantes. Est-ce par l'autorité de l'expérience? on n'y voit que des préjugés, fruit de l'ignorance et de la crédulité. Est-ce par l'autorité des sages? ce ne sont plus que des esprits timides, esclaves de maximes surannées. Où donc trouver le remède à celte profonde maladie
DES PREDICATEURS. 2^1
des esprits? Pour la guérir, il faut une expérience actuelle, frappante, sensible à tous. Que fait la Providence? elle retire sa main , elle abandonne les hommes à leur intempérante sagesse; elle permet qu'emportés par la fougue de leur raison en délire, ils se précipitent hors des barrières sacrées de la religion et de la vertu ; et tout à coup le monde moral et politique se déconcerte , les ressorts se brisent, les appuis chancellent, l'édifije social s'affaisse et tombe sur ses fondemens ébranlés. Ce n'est plus qu'un chaos de licence et d'impiété. Cependant le mal sera guéri par ses excès mêmes : du sein de l'anarchie et de toutes les calamités réunies ensemble , l'homme sent le besoin d'un frein et d'une autorité tutélaire; tous les regards se tournent vers celui qui commande aux vents et aux tempêtes ; la terre s'éclaire par ses malheurs; elle se renouvelle par l'énormité même des maux qu'elle endure, et du milieu des ruines du monde écroulé, sort une voix puissante qui crie au loin avec l'éclat de la trompette: Et maintenant comprenez, ô rois; instruisez vous, vous qui êtes appelés à gouverner la terre : Et nunc , reges , intelligite ; erudimini , qui judicatis terram fl. (M. Frayssinous. Sur la Providence,)
Nous ne sommes malheureux que par notre propre faute
Ici-bas, mes frères, notre vie se compose de troubles et d'inquiétudes, et pourtant ce n'est pas là le plus grand malheur de l'humanité. Ce qui nous rend partout à plaindre, je ne craindrai pas de le dire, c'est que, bien loin de chercher à rendre plus supportables les misères de notre condition, nous ne nous occupons qu'à en aggraver le poids par notre impatience à le supporter.
Est-on pauvre? au lieu de voir dans la pauvreté un moyen plus facile d'acquérir le ciel , on se plaint des privations qu'elle impose; est-on riche? on se plaint des embarras et des soins que causent les richesses; a-t-on des enfans? on ne voit plus que les peines qu'il en coûte pour les élever; n'en a-t-on pas? on désire en avoir. Personne n'est content de son son sort, et chacun trouve à se chagriner des mêmes choses qui font les désirs d'un autre. Quel aveuglement! quelle démence!
En effet, si c'était la situation dans laquelle nous nous trouvons placés parla Providence qui nous rendît malheureux, et non notre
1 Ps. h, 10.
2J2 NOUVELLE BlBl.IOinLQDE
propre faule, pourquoi entendrait-on celui qui est clans une situation contraire se plaindre également ? Pourquoi, par exemple, si c'est la pauvreté qui est réellement un mal, celui qui vit dans l'abondance et comblé des faveurs de la fortune n'est-il pas content de son état? Pourquoi, si c'est un malbeur que de n'avoir pas denfans, le père d'une nombreuse postérité ne se trouve- t-il pas beureux ? Et si celui qui est chargé du gouvernement de ses semblables, qui passe ses jours dans les honneurs, qui commande à une foule soumise, empressée d'exécuter ses moindres volontés, est véritablement digne d'envie, pourquoi le voyons-nous souvent désirer une vie plus tranquille et moins remplie par les embarras du siècle ?
Mais puisqu'il est certain que tous les hommes sont mécontens de leur état, les riches comme les pauvres, et peut-être même encore plus, les rois comme leurs derniers sujets, ceux à qui le ciel a accordé beaucoup denfans comme ceux qui n'en ont pas, nous devons en conclure que ce n'est nullement la nature des choses dons nous nous plaignons qui fait notre malheur, et parce que cette nature est mauvaise en elle-même, mais bien notre propre faute, parce que nous ne voulons pas voir ce que notre état a d'avantageux pour nous, et que nous ne le considérons jamais que du mauvais côté.
A vrai dire, ce ne sont point les divers événemens de la vie qui peuvent jeter notre ame dans le trouble et dans la tristesse; c'est elle-même qui s'y jette volontairement. Si donc nous savions régler notre esprit comme il convient, nous jouirions toujours du calme et de la tranquillité , quand bien même toutes les tempêtes auxquelles la Providence a voulu livrer ce monde se réuniraient pour fondre sur nous. Et au contraire, si nous le laissons s'abandonner aux impressions du chagrin , fussions-nous comblés de toutes sortes de biens , nous n'en serions pas plus heureux que celui qui a tout perdu.
C'est ainsi qu'un corps bien constitué a beau s'exposer à l'intempérie de l'air, non seulement il n'en souffrira en aucune manière, mais encore l'habitude de l'exercice et du changement de température le rendra plus fort et plus robuste, tandis que le corps faible et valétudinaire souffrira toujours , quoi qu'il puisse faire, pour trouver une température qui lui convienne, parce que sa propre faiblesse les lui rendra toutes nuisibles.
Ainsi donc, quand les choses ne nous semblent point aller à notre gré, gardons-nous d'accuser la Providence; car ce n'est pas
là le moyen de trouver un remède à nos maux; c'est, au contraire, vouloir les empirer. Gardons-nous d'outrager le Créateur, en pensant qu'il a livré le gouvernement du monde, son ouvrage, au génie du mal ou à cette puissance fantastique qu'on appelle le hasard. Ne mettons pas dans notre pensée ce fantôme aveugle à la place de la souveraine bonté. Ce blasphème, mes frères, serait tout à la fois le plus horrible et le plus pernicieux des crimes. C'est lui qui nous rendrait malheureux en nous livrant au désespoir, et non les événemens dont nous pourrions être le jouet; c'est lui qui nous rendrait malheureux, lors même que tout semblerait conspirera satisfaire nos désirs.
Car de même que des yeux troublés et malades ne sauraient, fut-ce en plein jour, ni distinguer les objets les uns des autres ni jouir de la beauté de la lumière, au lieu qu'une vue saine pourra , même à la faible lueur du crépuscule, diriger sûrement le corps auquel elle appartient; ainsi les yeux de lame, s'ils sont sains, verront toujours clairement même les choses qui paraissent confuses, et, s'ils sont viciés, n'apercevront partout que trouble et que confusion , leur fût-il donné de voir cet ordre admirable qui règne dans le séjour des bienheureux.
Et, pour preuve de cette vérité , combien d'exemples ne pourrais-je pas trouver tant dans le passé que dans le présent î Combien de gens ne voyons-nous pas supporter le plus gaiement la pauvreté la plus absolue, et ne cesser de bénir la Providence qui les a placés dans cet état, tandis que d'autres à qui tout semble sourire accusent le Créateur de les rendre malheureux ! Combien de gens, condamnés à traîner leur vie dans une obscure prison, sont plus contens dans une situation qui semble si cruelle que ceux qui jouissent de la liberté et du repos !
Or, mes frères , il est bien clair que ce n'est pas ici la nature des choses dont ils jouissent ou dont ils sont privés qui rend les uns satisfaits et les autres mécontens, mais seulement la manière dont ils envisagent les choses. Par conséquent il ne tient donc qu'à nous de nous préserver des troubles et des chagrins, en dépit des événemens; et quand même notre vie serait agitée par les plus cruelles tempêtes, nous n'avons, pour nous maintenir dans la tranquillité, qu'à le vouloir bien sincèrement.
Pourquoi, dites-le moi, voyons-nous saint Paul ne cesser de
rendre grâce au Seigneur pour tout ce qui lui arrive ? Est-ce parce
qu'il n'a jamais été éprouvé par l'adversité? Sans doute nul homme
n'a jamais mieux mérité par sa vertu d'être exempt de peines et de
t. vu. 18
qh^ NOUVRLLH BIRLIOTHBQDR
tribu lations , et qui pourtant en a jamais souffert de plus cruelles et de plus nombreuses que lui? Eh bien, mes frères, quand il voyait la plupart dei meehani Comblai des faveurs de la fortune, et jouissant de toutes les douceurs de la vie présente, loin de murmurer contre la Providence, il la bénissait au contraire et exhortait les autres à la bénir.
Qu'il soit votre modèle , et quand vous verrez le pécheur prospérer, que vous le verrez, enivré de gloire et de puissance, triompher de tous ses ennemis, regorger de richesses, se venger de tous ceux qui chercheraient à lui nuire,' et s'élever fièrement sur la foule de ses flatteurs et de ses cliens , tandis que vous, vous serez livrés au chagrin et aux privations, que vous serez environnés de trahisons et de pièges, vous aussi , mes frères , bénissez le Seigneur, et gardez-vous de croire que'sa providence vous a dédaignés ; pensez qu'un des plus illustres Apôtres a été réduit à la condition qui vous semblesi dure; que cette pensée relève votre courage, ranime votre confiance en Dieu et vous préserve du désespoir.
Ce n'est point la prospérité ou le malheur qui doivent vous donner la mesure de l'amour que votre Dieu a pour vous; mais rencontrezvous quelqu'un dont la vie est pure, dont lame pieuse et ferme s'est élevée au dessus des troubles de ce monde , quelqu'un qui se soumette en tout à la Providence , voilà celui que vous devez juoer véritablement heureux, voilà celui que vous devez imiter, voilà celui dont le sort doit vous paraître digne d'envie, quand même, courbé sous mille liens, il passerait tous les jours de sa vie au fond d'une prison obscure et infecte, quand même il serait le dernier et le plus méprisé des esclaves, qu'il manquerait de tout, qu'il serait condamné aux plus rudes travaux, qu'il serait privé du bonheur de voir la lumière, et que tousses membres en proie à la corruption ne serviraient plus qu'à lui faire ressentir les plus cuisantes douleurs.
Au contraire , si vous en voyez un autre marquant chaque jour de sa vie par la débauche et par toutes sortes de crimes, fût-il parvenu au faîte des honneurs , fût-il même assis sur le trône des rois, couronné du diadème et revêtu de la pourpre , fût-il le maître du monde entier, pleurez son sort, et pensez qu'il n'est point de mortel plus malbeureux que lui. Et en effet, quelle plus grande infortune que d'avoir une ame souillée par le péché? et qu'est-ce que l'empire de l'univers entier pour dédommager d'un semblable malheur? Car à quoi servent les richesses, quand on est pauvre des choses qui constituent l'homme de bien? A quoi sert d'être
DES PRÉDICATEURS. 2j5
e maître des autres, quand on ne sait pas se commander à soimême et qu'on est l'esclave de ses propres passions ?
Et pourtant si nous voyons quelqu'un affecté d'une maladie corporelle, travaillé par la fièvre, par la goutte ou par quelque autre mal incurable , c'est celui-là que nous plaignons , quoique souvent ce soit le plus riche en véritables biens. En effet, sa situation, toute douloureuse qu'elle paraisse, n'est pas pour lui un mal; au lieu que l'habitude de jouir de toutes les douceurs de la vie rend les heureux du siècle d'autant plus sensibles à la moindre contrariété.
D'un autre côté, mes frères, comment nous, qui regardons comme misérable celui qui souffre quelque maladie dans son corps, fût-il même le plus riche de tous les hommes, comment, dis-je , ne nous apercevons- nous pas de notre erreur, quand nous vantons le bonheur de celui dont l'ame est souillée parle vice, dont l'ame , de tous les biens le plus précieux , est en proie à un mal plus terrible que toutes les maladies corporelles ensemble, et cela parce qu'il possédera un peu plus d'argent, parce qu'il jouira d'une gloire passagère ou de quelque autre de ces avantages qui ne seront plus rien hors de cette vie, qui, bien plus, peuvent le quitter avant qu'il disparaisse lui-même de ce monde?
Que la privation de ces avantages ne soit donc pas pour nous un motif de crainte et d'inquiétude; et pourtant combien de gens n'en prennent-ils pas occasion d'accuser la Providence et de blasphémer contre le Créateur, en prétendant qu'il a abandonné la conduite de ce monde au hasard !
Que si de telles gens voulaient se donner la peine de penser qu'il n'y a point d'autre vrai bien dans cette vie que la vertu; que les richesses , la santé, les honneurs et toutes les autres choses de ce genre ne méritent point le nom de bien; et, de même, qu'il n'y a point d'autre mal que la méchanceté , le péché et la perversité de l'ame; que la pauvreté, la maladie, les chagrins et tout ce que les hommes regardent comme des maux, ne sont point véritablement des maux, certainement ils se garderaient bien de tenir un langage aussi injurieux à la Divinité , ils ne se laisseraient pas abattre, comme ils font, par le chagrin et le désespoir ; ils n'appelleraient point heureux ceux qu'ils devraient regarder comme malheureux, et malheureux ceux qui sont véritablement heureux.
Car regarder comme jouissant du bonheur celui qui possède une bonne santé, a qui rien ne manque, dont rien ne trouble ici-bas la sécurité, n'est-ce pas, dites-le-moi, juger des hommes
?.-(> NoUvr.LiE 11BLIOTMBQU1
comme on juge des animaux sans raison? n'est-ce pas précisément
ainsi qu'on pourrait définir toute la félicité dont ces dernier! sont capables? Mais non , je me trompe encore: ce prétendu bonheur serait encore un mal même pour eux ; car L'oisiveté et la trop grande abondance peuvent aussi leur être nuisibles.
Si donc ce que vous regardez si mal à propos comme la source de la félicité est nuisible même aux brutes, pour qui les jouissances sont le seul vrai bien, pouvez-vous, quand il s'agit des hommes, dont la dignité consiste dans la noblesse de lame, mettre de semblables choses à la place de la vertu ? N'est-ce pas là dégrader en quelque sorte les Anges eux-mêmes, puisque notre ame participe à leur nature? n'est-ce pas là dégrader jusqu'à notre corps? car Dieu, mes frères, ne l'a pas fait comme il a fait celui des autres animaux : il a voulu qu'il fut digne de l'ame raisonnable et immortelle à laquelle il devait être uni. Pourquoi, en effet, a-t-il placé les yeux de l'homme de manière à pouvoir s'élever vers le ciel , tandis que ceux des bêtes sont contraints de s'attacher à la terre? N'est-ce pas parce que ces derniers n'ont rien de commun avec le ciel, et pour nous obliger, comme par une espèce de loi naturelle, à ne nous occuper que des choses d'en haut? Pourquoi nous a-t-il donné un corps droit , tandis qu'il a forcé les animaux à ramper dans une posture inclinée ? N'est-ce pas encore pour la même raison, c'est-à-dire pour nous apprendre que nous n'avons rien de commun avec ce monde; que par conséquent nous devons nous en détacher, et ne plus nous occuper de ses vils intérêts, indignes de l'excellence de notre nature?
Ne nous ravalons donc pas nous-mêmes au rang des animaux sans raison, de peur qu'on ne dise de nous avec le Psalmiste : « L'homme « a été créé dans un état relevé, mais il n'a pas compris lui-même « sa propre dignité *. » Car faire consister tout son bonheur dans les délices, les ridhesses, la gloire et les plaisirs du monde, c'est, mes frères, s'assimiler soi-même aux animaux privés d'intelligence, etnon pas penser comme les hommes qui ont l'idée de ce qu'ils sont en effet. (Saint Ghrysostome, Homélie Icc sur la Providence.)
Celui qui a foi en la Providence ne doit rien craindre ni rien admirer de tout ce
qui se termine en la vie présente.
Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme nous avons dit , deux sortes de
1 Vs. XLVIIJ, si.
biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a élabli cette loi, qu'aucun n'aurait de part aux biens suprêmes qui aurait trop admiré les biens médiocres. Car Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve au siècle à venir pour faire la félicité de ses enfans : Aliud est solatium captworum , aliud gaudium liberorum. La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons; ou, pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : Hœc omnia tribuit eliam malis , ne magni pendantur a bonis , dit saint Augustin.
Et certainement, Chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfans d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles ; et, pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien, soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Evangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées, et que je considère d'ailleurs que, tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le Yoit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin , et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire comme un présent de peu d'importance : ah! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs , et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue quand je te regarde par cet endroit !
Mais peut-être que je m'oublie, et que je ne songe pas où je parle, quand j'appelle les empires et les monarchies un présent de peu d'importance ; non , non , messieurs , je ne m'oublie pas ; non , non, je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience, et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en son endroit de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre humain pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi, Chré-
2^8 HOUVKLLIl BIBLIOTHEQUE
tiens, que le* souverains pieux, quoique daDfl Tordre fies chose8 humaines ils ue voient rien de plui grand que leur sceptre, ri«*n de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls au prix d'un autre royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux, et qu'ils désirent même, s'ils sont chrétiens, de partager un jour avec leurs sujets que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons: Plus amant illud regnum in quo non timent habere consortes. Ainsi, la foi de la Providence, en mettant toujours en vue aux enfans de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose ; mais elle fait encore un plus grand effet: c'est de les délivrer de la crainte. Que craindraient-ils, Chrétiens? rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne.
Il y a cette différence remarquable entre les causes particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres ; le froid combat le chaud , et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout ne trouve rien qui la combatte, parce que, si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, dont elle font l'assemblage par leur discordance et leur contrariété. Il serait long, Chrétiens, de démêler ce raisonnement. Mais pour en faire l'application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s'attache aux causes particulières, disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres prétendans qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent* un ressort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête; l'intrigue n'a pas son effet , ses espérances s'en vont en fumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à l'intrigue, mais à la cause première et fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins, au contraire, tout concourt et tout coopère à. l'exécution de ses desseins; parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint Apôtre, à l'accomplissement de son salut; et son salut est sa grande affaire; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : Dilisentibus Dcum o/nnia coopérant ur in bonum 1.
1 Kom.,vin, 28.
DES PRÉDICATEURS. ZJQ
S'appliquant de cette sorte à la Providence si vaste , si étendue qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets , il s'étend et se dilate iui-même , et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités , il reçoit le présent du ciel avec soumission , et il honore la miséricorde qui lui fait du bien en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'adversité, il songe que «l'épreuve produit l'espérance *,» que la guerre se fait pour la paix, et que si sa vertu combat , elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère , parce qu'il n'est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre le Sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du cœur ces belles paroles : « Ne craignez point, « petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un « royaume 2. » Ainsi, à quelque extrémité qu'il soit réduit, jamais on n'entendra de sa bouche ces paroles infidèles qu'il a perdu tout son bien; car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, et un royaume qui n'est autre que celui de Dieu ? Quelle force le peut abattre étant toujours soutenu par une si belle espérance ?
Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l'édifie ; tout l'étonné et tout l'encourage. Tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice; autant la chute des uns que la persévérance des autres; autant les exemples de faiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels : « Le juste, dit saint Augustin , vient laver ses mains «dans leur sang, c'est-à-dire qu'il se purifie parla crainte d'un « pareil supplice. » S'ils prospèrent visiblement et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu , et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux médians fortunés qui méprisent le juste opprimé: O herbe terrestre, 6 herbe rampante, oses-lu bien te comparera l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la tienne durant cette froide saison ? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur du grand jugement qui te desséchera jusqu'à la racine et fera germer les fruits immortels des arbres que la patience aura cultivés. (BOSSUET.)
1 Rom., v, 4. — » Luc, tu, 32.
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Celui (jiii ne se soumet \>;\* à la ProTÎ lcnce est le plus malheureux «les hommes.
C'est un sentiment de saint Augustin qui ne peut être contesté, et qui me paraît aussi propre à nous imprimer une liante idée de Dieu qu'à nous donner une connaissance parfaite de nous-mêmes, savoir, que Dieu ne serait pas Dieu si, hors de lui, nous pouvions trouver un bonheur solide, et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu'il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude, est qu'en nous éloignant de lui par le péché nous devenons malheureux: Jussisti, Domine , et sic est , ut omnis animus inordinatus pœna sit ipsi sibL Vous l'avez ordonné, Seigneur, disait ce grand homme faisant à Dieu l'humble confession de ses misères et les déplorant; vous l'avez ainsi ordonné , et l'arrêt s'exécute tous les jours , que tout esprit qui se dérègle et qui veut sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance, en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or, c'est là justement , Chrétiens , la seconde proposition que j'ai avancée jet c'est assez de l'avoir conçue pour en être persuadé; le plus grand malheur de l'homme est de se détacher de Dieu, et de vouloir se soustraire aux lois de sa providence; pourquoi cela? en voici les raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence adorable, l'homme demeure, ou sans conduite, ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux; c'est qu'en quittant Dieu il oblige Dieu pareillement à le quitter, et à retirer de lui cette protection paternelle qui fait, selon l'Ecriture, toute la félicité des justes sur la terre; c'est qu'il se prive par là de la plus douce ou plutôt de l'unique consolation qu'il peut avoir en certaines adversités, où la foi seule de la Providence le pourrait soutenir; enfin c'est que, ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée, et que, refusant de se captiver sous une loi d'amour, il ne peut éviter d être assujéti aux lois les plus dures d'une rigoureuse justice : quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans toute leur étendue et toute leur force, mais dont l'exposition simple et courte suffira pour vous convaincre et pour vous toucher.
Imaginez-vous donc d'abord, disait saint Chrysostôme, un vaisseau en p'eine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n'a ni pilote ni gouvernail; tel est l'homme dans le cours du monde quand il n'a plus Dieu pour règle de sa conduite. Au défaut de h Provi-
DES PREDICATEURS. 28 1
dence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s'attacher ? S'il trouvait hors de cette Providence quelque chose de stable qui l'arrêtât et qui le fixât, son état peut-être serait moins à plaindre; mais il faut qu'il convienne avec moi qu'en renonçant à la Providence, et en secouant le joug de Dieu , il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces deux partis : je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que luimême. Or, des deux côtés, sa condition est également déplorable, et, quoi qu'il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que luimême, qu'y a-t-il , aie bien prendre, de plus terrible, et, pour peu que l'homme se connaisse, est-il rien qui soit plus capable de le désoler et de le consterner? Si je me trouvais seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d'un égarement sans retour, je serais dans des frayeurs mortelles. Si , dans une pressante maladie, je me voyais abandonné, n'ayant que moimême pour veiller sur moi, je n'oserais plus compter sur ma guérison. Si, dans une affaire capitale où il s'agirait pour moi non seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu et sans espérance. Gomment donc au milieu du monde, de tant d'écueils et de pièges qui m'environnent, de tant de périls qui me menacent, de tant d'ennemis qui me poursuivent, de tant d'occasions où je puis périr, sans autre secours que moi-même, pourrais-je vivre en paix, et n'être pas dans de continuelles alarmes ? Aussi, Chrétiens , ce qui fait tous les jours le malheur de l'homme, c'est l'homme même, obstiné à ne vouloir dépendre que de lui-même. Ce qui rend l'homme malheureux , ce n'est point ce qui est hors de lui , ni ce qui est au dessus de lui, ni ce qui paraît même plus déclaré contre lui ,* mais il est lui-même la source de ses peines, parce qu'il veut être lui-même la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi; car comme, selon l'Ecriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides surtout à l'égard de ce qui les touche : Cogitât iones mortalium timidœ *, si l'homme, réduit à lui-même, ne suit que ses propres vues , dès lors le voilà dans l'inquiétude , dans l'irrésolution, dans le trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien, obligé à se défier de tout, livré à ses caprices , à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d'une imagination qui le joue, sujet aux altérations d'un tempérament qui le domine.
1 Sap., i\.
Comme il est rempli de passions, et de passions toutes contraires, il doit s'attendre à en être déchiré; et s'il se renferme dans luimême, dès lors le voilà, selon les différentes situations, accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine, infatué d'amour, dévoré d'une ambition démesurée , desséché des plus malignes envies, transporté de colère, outré de douleur, trouvant en luimême, non pas un supplice mais un enfer.
Je sais, Chrétiens, qu'il a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s'aider; mais si d'une part elle lui est de quelque secours, que ne lui fait- elle pas souffrir de l'autre? A quoi lui sert, dit saint Augustin, cette raison non soumise à Dieu et bornée à ses faibles lumières , sinon à le rendre encore plus malheureux , à lui découvrir des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maux qu'il ne saurait éviter, à exciter en lui des désirs qu'il ne contente jamais, à lui causer des repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner du dégoût pour ce qu'il a, à lui faire sentir la privation de ce qu'il n'a pas , à lui faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent et mille indignités qui le révoltent ? Il raisonne sur tout, mais ses raisonnemens l'affligent; il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent; il affecte d'être prudent et sage, mais n'est-ce pas de cette prudence même et de cette vaine sagesse que naissent ses amertumes et ses chagrins ? S'il se laissait conduire à Dieu, la seule vue d'une Providence occupée à veiller sur lui fixerait ses pensées , bornerait sa cupidité, adoucirait ses passions, fortifierait sa raison, et dans ce calme de toutes les puissances de son ame il serait heureux ; mais parce qu'il veut l'être sans Dieu et par lui-même, il ne trouve hors de Dieu et dans lui-même que misère et affliction d'esprit.
Que fera-t-il donc ? Convaincu de son insuffisance et ne voulant pas s'attacher à Dieu, mettra-t-il sa confiance dans les hommes? Ah ! mes chers auditeurs, autre misère encore plus grande. Car, dit le Saint-Esprit, malheur à celui qui s'appuie sur l'homme et sur un bras de chair : Maledictus qui confiait in Iwmine, et ponit carnem brachium suum l. Et en effet, sans parler du reste, à quelle servitude cet état n'engage-t-il pas? quelle bassesse, en secouant le joug de Dieu, de s'imposer le joug de l'homme; c'est-à-dire de ne plus vivre qu'au gré de l'homme, de ne plus subsister que par son crédit, de n'avoir plus d'autres volontés que les siennes; de ne plus faire que ce qui lui plaît, d'être obligé sans cesse à le pré-
1 Jerem., ifii.
DBS PREDICATEURS.
venir, à le ménager, à le flatter; d'être toujours en peine si l'on est dans ses bonnes grâces ou si l'on n'y est pas, s'il est content ou s'il ne l'est pas ! est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant ? Mais dépendre de'Dieu, dont je suis sûr que la providence ne me peut manquer, voilà ce qui fait ma félicité et ce qui faisait celle de saint Paul, quand il disait : Scio cui credidi 1 ; je sais à qui j ai confié mon dépôt. Au contraire, quand je pense qu'au défaut de Dieu, sur qui je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt, c està-dire ma destinée et mon sort, à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes, amateurs d'eux-mêmes, qui ne me considèrent que pour eux-mêmes, et qui compteront pour rien de m'abandonner dès que je commencerai de leur être à charge ou que je cesserai de leur être utile; ah! Chrétiens, pour peu que j'aie de sentiment, il faut que j'avoue qu'il n'est rien de comparable à mon malheur. Et certes, dit saint Chrysostôme, si cette providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard parla protection des hommes, ce serait surtout par celle des princes que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs favoris, qui nous semblent tout puissansdans le monde. Or, ce sont justement là ceux sur qui l'Ecriture nous avertit de ne pas établir notre espérance, à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux : Nolite conjidere in principibus 2. Et afin que l'expérience nous rendît sensible ce point de foi, ce sont ceux dont la faveur opiniâtrement recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu, fait tous les jours plus de misérables, plus d'hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de témoins de cette grande vérité que dans les enfans des hommes, je dis même, selon le monde, il n'y a point de salut : In filiis hominum, in quitus non est salus 3. Cependant, Chrétiens, voici le comble de l'aveuglement du siècle. Quelque persuadé que l'on soit d'une vérité dont on a tant de preuves, et qu'il nous est si important de bien comprendre, on s'obstine à la combattre, et l'on aime mieux être malheureux en dépendant de la créature, que d'être heureux en s'assujétissant au Créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence, de la dureté, de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adora-
1 1 Tim. — * Ps. cxlv. — s Ibid.
->-B4 HOUVWiLl BIBLIOTHEQUE
tours (le la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde, ce qui se passe en eux ; et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités? Mais quand, après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que, par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés , ah ! mes frères , s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette Providence dont ils n'ont pas voulu dépendre; et c'est alors même aussi que Dieu a son tour, et que, par une espèce d'insulte que lui permet sa justice et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre, avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt clii eorum in quibus habebant fiduciam? Surgant, et opitulentur vobis s : Où sont ces dieux dont vous vous teniez sûrs, et qui devaient vous maintenir? ces dieux, dont la protection vous rendait si fiers, où sont-ils ? Surgantj et in necessitate vos protegant 2; qu'ils paraissent maintenant, et qu'ils viennent vous secourir. C'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fond sur eux que sur moi : eh bien, adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous relèvent : Sur gant, et opitulentur vobis. (Bourdaloue, Sur la Providence.)
Péroraison.
Chrétiens, méditons ces choses, et certes elles méritent d'être méditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour; tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, Chrétiens , d'avoir vécu dans l'autorité, dans les délices, dans l'abondance, si cependant Abraham nous dit: Mon fils, tu as reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées, nulles marques de cette grandeur, nul reste de cette puissance. Je me trompe : j'en vois de grands restes et des vestiges sensibles, et quels? c'est le Saint-Esprit qui le dit: « Les puissans , dit l'oracle de la Sagesse, seront tourmentés puis- « samment : » Pot eut es pot enter tormenta ' patientur^.* C'est-à-dire qu'ils conserveront, s'ils n'y prennent garde, une malheureuse
1 Dcul., xxxu. — 2 lbid. — 5 Saji. vi, 7.
DES PREDICATEURS. 285
primauté de peine à laquelle ils seront précipites par la primauté de leur gloire. Ali î encore que je parle ainsi, « J'espère de vous de « meilleures choses : » Confidimus autem de vobis meliora *. 11 y a des puissances saintes : Abraham, qui condamne le mauvais riche, a lui-même été riche et puissant; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourable aux pauvres : si vous profitez de cet exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel dont nous parle l'Evangile, et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham et posséder avec lui les richesses éternelles. (Bossuet.)
«Heb.,vi, 9.
plan et objet du secoxd discours sur la providence.
EXORDE
Accepit Jésus panes, et quum gratias egisset, distribuit discumbenlibus.
Jésus prit les cinq pains, et ayant rendu grâces, il les distribua par les mains de ses disciples aux cinq mille hommes qui étaient assis. (Joan., vi.)
Nous ne pouvons considérer sans étonnement cette prodigieuse multiplication des pains, ce miracle particulier de la Providence. Comment donc pouvons-nous, dit saint Augustin, fermer les yeux aux miracles continuels delà Providence, au milieu desquels nous vivons, et par lesquels nous subsistons ? Nous y sommes si accoutumés, et cet usage commun nous y rend si insensibles, que les uns, par impiété, osent contester à Dieu le gouvernement du monde, et que les autres, par faiblesse , osent se défier de son secours; les uns et les autres frappés des désordres éclatans qu'ils voient arriver tous les jours. Elle est telle cependant, cette conduite de Dieu, que, bien loin d'en être scandalisé par impiété ou par faiblesse, je ne pourrais, dit saint Augustin, s'il nous gouvernait d'une autre manière, me persuader qu'il fût Dieu. Ce qui sert aux uns de raison pour douter de la Providence, aux autres pour en murmurer, me sert à moi de conviction pour l'adorer et pour la défendre ,* et tandis que je vois dans toutes les conditions une infinité de mécontens chercher vainement leur consolation dans l'im précation et dans le murmure, je trouve la mienne en bénissant la sage loi de la Providence au milieu des désordres les plus apparens.
Cette loi si sage, dont Dieu ne s'écarte jamais , est comprise dans ces paroles de saint Augustin : Dominus liabet curam tui, securus esto... Nusquam tibi deest ; tu Mi noli deese. Nous avons un Dieu qui a soin de nous, mes frères ; il ne nous manquera pas, si nous ne lui manquons pas. Ce peuple de notre Evangile, attentif aux
leçons de Jésus-Christ, le suivant par les déserts et par les campagnes, ce peuple manquait-il à Dieu ? Mais ce Dieu fidèle dans ses promesses, employant jusqu'aux miracles pour secourir ses enfans, ce Dieu manquait-il à son peuple?
Etablissons donc dans ce discours deux vérités, à la consolation des affligés et à la confusion des impies. La première , que ce n'est point, la Providence qui nous manque; la seconde, que c'est nous qui manquons à la Providence. Il n'en faut pas davantage pour arrêter l'injustice de nos murmures et pour adoucir l'amertume de nos chagrins. Jetons-nous au pied de l'autel, et prions le Saint-Esprit d'ouvrir nos esprits et nos cœurs à ces deux pensées. Ave, Maria, (Le P. de La Rue, Sur la Providence?)
C'est nous qui manquons à la Providence.
Il faut avouer, messieurs, qu'en ce moment je me sens saisi d'une extrême confusion, à la vue de ce que je vais entreprendre; non pas par défiance de la vérité , mais par une juste douleur, d'être obligé de persuader à des hommes pleins de raison que les intérêts publics doivent l'emporter sur les intérêts particuliers; et de persuader à des Chrétiens pleins de foi que les intérêts éternels doivent l'emporter sur les intérêts temporels. C'est là cependant où se réduisent toutes les difficultés que l'on forme communément sur la matière de la Providence.
Qu'est-ce que la Providence? Païens et Chrétiens conviendront que c'est une raison supérieure qui conduit toutes choses à leur fin, par des moyens proportionnés à leur état et à leur nature : Attingit a Jine adjinemfortiter,et disponit omnia suaviter1. Il s'ensuit de là qu'il est du devoir de la Providence de pourvoir aux besoins de toute la communauté des hommes en général : c'est ce que j'appelle providence universelle; et parce que chaque homme est membre de cette communauté, il est encore du devoir de la Providence de pourvoir aux besoins de chaque homme en particulier : c'est ce que j'appelle providence particulière. Et parce que l'ame immortelle est ce qu'il y a de plus noble et déplus important dans chaque homme en particulier, il est encore du devoir de la Providence de pourvoir aux besoins éternels de lame : c'est ce que j'appelle providence éternelle; et parce qu'enfin le corps mortel et sujet au temps est l'instrument de l'ame dans ses fonctions
1 Sap., fin, 1.
388 NOUVJ.M.E BIDLIOinKQUB
il est encore du devoir de la Providence de pourvoir aux besoins temporels du corps : c'tst ce que j'appelle providence temporelle.
Appliquons cette doctrine au miracle de ce jour. Considérons ce grand peuple altaché à la suite de Jésus-Christ, ou comme un corps de cinq mille personnes sans les femmes et les en fans: A'mmeroqunsi quinque milita *. Comme tels, ils sont en quelque façon l'objet de la providence universelle. Ou considérons-les par familles et par personnes: Secundum conturbernia per centcnos et quinquagenos 2: comme tels, ils sont l'objet de la providence particulière. Ou considérons-les comme des brebis errantes , cherchant le pasteur de leurs âmes et la pâture du salut: Sicut oves non habentes pastorem , cœpit illos docere multa ~> : comme tels, ils sont l'objet de la providence éternelle. Ou enfin considérons-les comme des malades cherchant leur santé, des faméliques cherchant du pain: Misertus est eis et curavit languidos *: comme tels, ils sont l'objet de la providence temporelle. Ou bien, messieurs, il n'y a point de Providence, ou elle doit se proposer toutes ces quatre fonctions. Que fait l'homme cependant? telle est sa témérité que, fermant les yeux aux deux principales fonctions de la Providence, qui sont le gouvernement universel et le gouvernement éternel; ne considérant que lui-même, et dans lui-même ne considérant que son corps, il ne veut reconnaître en Dieu que la providence particulière et la providence temporelle; et là-dessus appuyant ses chagrins, il ne craint point d'imputer à Dieu toutes les disgrâces de la vie.
Or, pour confondre sur cela la témérité de l'esprit humain , j'avoue que Dieu doit ses besoins aux soins particuliers et aux besoins temporels de chacune des créatures. Il s'y est engagé par les promesses les plus capables de nous persuader et de nous toucher. Il s'est même étonné de notre peu de foi sur cette matière : Quanto magis vos, modicœ fldei S? Il nous a même défendu l'inquiétude sur l'avenir: Nolite solliciti esse in crastinum. lia regardé cette inquiétude comme un reste de paganisme , comme s'il n'était pas possible d'être Chrétien et de se chagriner sur ces sortes de besoins: Hœcenim omnia gentes inquirunt. Il nous a même renvoyé, pour nous instruire, aux fleurs et aux oiseaux, dont la nourriture et 1 habillement sont autant de convictions de l'exactitude de sa
» Job., vi, 10.— «Marc, vi, 39. — Mbicl., 54. - * Malili , xiv, 14. — 5Ibid., vr, 2 .S et suiv.
providence: Respîcite volatïlia cœli, considerate lilia agri. De là, par proportion de ces basses créatures , à nous qui sommes les premiers objets de ses soins, il nous force pour ainsi dire à la confiance : Nonne vos magis pluris estis Mis ?
Il s'est donc obligé de pourvoir aux besoins de ses enfans ; et sur ce point je le reconnais si fidèle que j'ose délier ses ennemis de trouver dans tous les siècles un seul juste, un seul homme digne du nom d'enfant de Dieu qui dans l'extrémité de ses besoins ne se soit pas senti soutenu par la main de la Providence. David avait vécu long-temps; il avait lui-même éprouvé les variétés de la fortune. Il proteste que jeune et vieux il n'avait jamais vu, ni le juste abandonné, ni la postérité du juste dans l'indigence: Junior fui , etenim senui ; et non vidi justum derelictum , nec semen cjus quœrens panem 1 . Il avait vu sans doute, et vous avez vu comme lui , des justes persécutés , des justes déchus de la fortune de leurs pères. Il n'ignorait pas les disgrâces de Job , de Jacob ni de Joseph : il n'avait pas oublié les siennes. Jamais cependant il n'avait vu, ni vous non plus que lui, le juste abandonné de Dieu. Toujours des protecteurs imprévus et des ressources subites, un surcroît de courage, de fermeté , de patience, de soumission , de cette heureuse tranquillité, qui rend le juste content dans ses afflictions, et qui est le plus grand secours de la Providence divine.
Or, supposé cette application du Créateur à nos intérêts particuliers et temporels: montrons i. que c'est la providence universelle qui doit régler tous les intérêts particuliers ; i. que c'est la providence éternelle qui doit régler tous les intérêts temporels; qu'ainsi ce n'est jamais la providence qui nous manque , puisqu'elle ne serait pas providence si elle nous gouvernait autrement.
Quelle différence, messieurs, entre le maître et les disciples? Jésus-Christ lève les yeux sur cette grande multitude ramassée autour de lui: Quiim sublevaret oculos 2. Les disciples la voient aussi, mais dans le dessein de s'en défaire. Il est tard, Seigneur, disent-ils, nous sommes dans un lieu désert, nous n'avons point de provisions ; renvoyez ces gens-là , qu'ils aillent chercher à manger: Désertas est locus, et hora jam prœteriit : dimitte turbas , ut emant sibi escas 3. Quoi donc, leur répondit-il, n'avez-vous pas ici des vivres? Ils avaient eu soin d'y pourvoir : un jeune homme les suivait avec cinq pains et deux poissons ; mais leur soin n'allait pas plus loin que leurs nécessités particulières, et le Seigneur
1 Tsal., xjxvi, 25. — 2 Joan., vi, 5. — 3 Marc, vr; 3G.
'2i)(> NOUVELLE BIRLIOTIIEQt )
étend ses soins sur les besoins généraux. Quelque tendre qu'il fut
aux intérêts de ses disciples, il les oublie en celte occasion pour
les intérêts communs. Il leur ôte Leurs profilions , quelque légères
qu'elles fussent, et les lait servir au secours du peuple; indigent: A fierté ini/ti ///os hue l.
Avez-vous jamais compris, messieurs, le fonds de malignité qui est dans l'homme ? c'est de réduire tout à lui; de se regarder comme seul au milieu du monde, comme le seul objet digne des regards de Dieu. Qu'importe à l'homme dans sa prospérité que les autres soient dans la misère? il est content : cela lui suffit. Ne craignez point qu'alors pour des intérêts étrangers il fasse la guerre à la Providence. Mais qu'au milieu de la prospérité publique il se trouve seul malheureux; alors tout est, selon lui, dans le désordie; il n'a que ses intérêts devant les yeux, et, parce que Dieu veut porter ailleurs les siens, il prétend que Dieu est aveugle.
Ah! qu'il le serait en effet, et qu'alors véritablement son gouvernement serait injuste; si ses vues étaient aussi bornées que nous le voulons, si ses yeux arrêtés aux besoins particuliers négligeaient les nécessités générales! Qu'est-ce qui révolte ici-bas nos esprits contre le gouvernement politique ou naturel? N'est-ce pas quand un souverain préfère l'avantage et l'élévation d un seul sujet au repos et à l'intérêt de tout un royaume ? N est-ce pas quand un père sacrifie toute sa famille à la fortune d'un seul enfant que son caprice lui rend plus cher que tous les autres? C'est pourtant ce que nous voudrions que Dieu fît à notre égard. Ce qui nous paraîtrait insupportable , et qui le serait en etfet , dans l'administration d'un royaume ou d'une famille, dans la conduite ou d'un père ou d'un roi : comment conviendrait-il dans le gouvernement du monde à la sagesse de ce Dieu, qui est tellement le souverain de toutes eboses, qu'il est aussi le père de toutes choses; et comment ne prendrons-nous pas pour loi d'un sage gouvernement ce qui nous paraît tel dans tous les gouvernemens du monde , à savoir, que le bien public doit l'emporter sur le bien particulier? Retenez bien ce principe, auquel on ne peut rien opposer; et sur ce pied venons au détail de vos murmures.
Vous murmurez de l'inégalité des conditions. Tant de souverains et de sujets; tant de maîtres et de serviteurs; tant de riches et de pauvres : désordre éclatant selon vous. Cependant ordre nécessaire , et surtout depuis la corruption du péché. Le monde langui-
1 Matlh., xiv, 18.
rait et serait en confusion sans cette inégalité. Tous dans l'égalité du pouvoir se refuseraient l'un à l'autre l'obéissance ; et tous dans l'égalité des biens se refuseraient le service et le secours mutuel. Il a donc été, dit saint Augustin, de cette sagesse universelle qui embrasse tout, d'entretenir les diverses parties du genre humain dans l'union et dans l'action, par la subordination mutuelle; par cette multiplicité d'états et de conditions; par cette opposition d'indigence et d'abondance; par le besoin qu'ont les grands du service des petits ; par le besoin qu'ont les petits de l'assistance des grands ; par l'impossibilité que nous trouvons à nous passer les uns des autres ; par la loi que Dieu a prescrite aux petits, de rendre aux grands le respect et l'obéissance; parla loi qu'il a prescrite aux grands d'exercer envers les petits la justice et la charité; par la loi enfin de la peine et du travail, qu'il a généralement imposée à tous les hommes : In sudore uultus lui '.Vous, grands, vous, riches, votre peine sera de ne pouvoir soutenir votre dignité qu'en vous appuyant sur les pauvres. Vous, pauvres, vous, sujets, votre peine sera de ne pouvoir subsister dans votre état qu'en vous appuyant sur les richesses. Vous voudriez égaler les richesses; vous parlez pour votre intérêt personnel , parce que vous ne pensez qu'à vous. Dieu veut de l'inégalité, parce qu'il gouverne le monde, et que le bien général du monde exige , comme dit saint Paulin , ce tempérament d inégalité : Vicissitudine quadam copiœ et inopiœ humanum genus temperatur. Ce premier murmure est donc vain.
Vous murmurez de ce nombre infini de créatures importunes et nuisibles que Dieu a répandues dans l'univers, et qui semblent défigurer la beauté de son ouvrage. Il est vrai, tout ce qui nous déplaît, nous fatigue et nous épouvante, est sorti des mains de Dieu. C'est lui qui a donné la stérilité aux déserts, la fureur aux lions, le venin aux serpens, les épines aux fleurs, même avant le péché de l'homme, non seulement pour le tenir dans la vigilance et le préserver de l'oisiveté par quelque sorte de travail : Ut oper a relur"1, dit l'Ecriture; mais encore plus, pour l'affermir dans son devoir par la crainte du châtiment. Il fallait que ce maître souverain , faisant connaître à l'homme sa bonté par tant de marques illustres, lui fît aussi connaître sa justice par quelques symboles de rigueur; que, l'ayant menacé de la mort, il lui déployât devant les yeux les instrumens de son supplice; et qu'ayant disposé pour lui dans les animaux et dans les fruits de la terre des principes de vie
«Gon., u, 19. - 2 IbiU., in, 15.
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et tic sources d'immortalité, il lui fît voir aussi partout des sources de mort, préparéesà sa désobéissance. Ah! vous ne composez le* trésors de Dieu que de grâces et de bienfaits. Il tient aussi dans ses trésors les tonnerres et les vents. Il les fuit gronder, il les ébranle , il les suspend, il les lance où il veut. Toutes ces créatures importunes, tous ces objets qui nous font peur, entrent dans le concert de louanges que lui offre l'univers. Les dragons le louent, dit David , le feu , la grêle , les tempêtes : ils le louent , en obéissant à sa voix : Dracones et omnes abyssi; ignis , grando, nix , glacies , spirUus procellarum , quœ faciunt verbum ejus1. Tout cet appareil de terreur est peu convenable, dites-vous, à la majesté divine; il est convenable à votre penchant au mal. Le monde serait plus parfait sans ce mélange importun : plus parfait selon vous, qui êtes rempli d'amour-propre; imparfait selon Dieu , qui embrasse tout d'un amour universel. Avouez donc encore la vanité de ce murmure. Vous murmurez de la conduite inégale de Dieu dans la distribution des cbâtimens et dans l'économie de la justice : tantôt trop d'indulgence, et tantôt trop de rigueur; tantôt surveillant aux moindres péchés, tantôt dissimulant les plus grands crimes. A quoi le déterminez-vous? quelle loi lui imposez-vous? Voulez-vous qu'il punisse tout, ou bien qu'il pardonne tout? Voulez-vous que ce soit par vous que la réforme commence ? qu'au premier crime que vous commettrez il vous frappe aussitôt de mort, comme Ananias et Saphira ? Non, sans doute. Admirez donc sa sagesse et votre imprudence. Vous qui réduisez tout à vous, votre désir serait que Dieu ne punit jamais rien: de là votre aversion pour les moindres maux de la vie ; ou qu'il ne punît rien que légèrement : de là votre chagrin sur l'éternité de l'Enfer ; ou qu'il ne punît sévèrement que les crimes d'autrui, non pas les vôtres: de là votre zèle apparent sur l'impunité des médians. Mais l'ordre et le dessein de Dieu qui a les yeux ouverts sur tout le monde est de ne garder au dehors nulle uniformité dans ses cbâtimens , afin de mettre par là les pécheurs hors démesure, et de les retenir sous le frein, par l'incertitude et la suspension de ses jugemens ; punissant quelquefois avec lenteur pour signaler sa patience, et quelquefois avec promptitude pour faire appréhender sa sévérité ; quelquefois en secret, pour éviter le scandale, et quelquefois avec éclat pour établir des exemples publics; quelquefois séparant les médians d'avec les bons pour faire adorer son discernement, et quelquefois enveloppant les bons
PS CXLVil! 7. — 8ÀCt., V, 1.
avec les méchans pour obliger les bons à fuir et à corriger les méchans; quelquefois s'attachant aux fautes les plus légères pour montrer que tout mal mérite d'être puni ; quelquefois laissant échapper les plus grands crimes pour montrer que ce n'est pas ici que tout doit être puni; qu'il y a un autre tribunal, une autre vie : Paucain hoc seculo puniens, ne dwina Proçidentia non esse credatur; multa servans ultimo examini, ut juturuni judicium commendetur. C'est l'excellente doctrine de saint Augustin , à laquelle il n'y a point de réplique , et qui nous oblige à nous écrier avec Salomon : Tua, Pater, providentia gubernat *■; Seigneur, vous êtes mon père, mais vous êtes aussi le père de tous les hommes ; vous me gouvernez, mais vous gouvernez tout l'univers. Ce n'est donc pas à mon seul bien que vous devez avoir égard, mais aux intérêts de tous les hommes et au bien de tout l'univers ; et, malgré tout l'amour que je me porte à moi-même , je suis forcé par la raison de confesser cette première vérité , que la Providence universelle doit l'emporter sur tous les intérêts particuliers. Une seconde vérité, qui n'est pas moins importante, c'est que la Providence éternelle doit l'emporter sur tous les intérêts temporels.
Où nous réduit, messieurs , l'amour de la vie? Cet amour nous fait croire que la Providence ne doit veiller qu'à nos intérêts temporels. Cependant si le Dieu que nous adorons cherche sa gloire , elle est plutôt à faire des saints que des rois ; et s'il cherche notre avantage, il est plutôt à nous rendre heureux pour toujours que pour peu de temps. Si ce Dieu est plein de sagesse , il doit ses principaux soins à nos principaux besoins: par conséquent à ceux de l'éternité , et s'il est plein de bonté , il doit chercher nos plus grands biens aux dépens de nos moindres biens : par conséquent les biens de l'ame, aux dépens des biens du corps. Si enfin Dieu est fidèle dans ses promesses, il ne nous a promis les avantages de la terre qu'en nous obligeant à poursuivre ceux du ciel. C'est lui qui nous a fait la loi et les conditions : Quœrite primum regnum Del et justitiam ejus ; et cœtera adjicientur vobis 2. « C'est-à-dire, cher- « chez premièrement le royaume et la justice de Dieu , et par sur- « croît toutes les autres choses vous seront données. » Vous voulez renverser l'ordre et chercher les biens temporels avant les biens éternels. Il est de sa Providence de maintenir l'ordre malgré vous, et de vous enlever ces faux biens qui flattent les sens, quand ils vous mettent en péril de perdre les biens de lame, parce
Sap., xiv, 2. — 2 Maltli., v 33.
2t94 NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
qu'enfin l'intérêt éternel est L'intérêt dominant, qui doit précéder, régler et entraîner tous les autres : Quœrite primurn regnum Uci
et justifia m cjits.
Ce second principe ainsi établi, poursuivons , Chrétiens auditeurs, et levons les grands scandales du monde qui sont l'adversité des justes et la prospérité des médians. Car voilà l'écueii du raisonnement des faux sages. Ils s'imaginent que Dieu a tort quand il souffre tranquillement l'abaissement des justes et l'élévation des pécheurs. Ils s'écrient avec le Prophète : Levez-vous, Seigneur, levez-vous ; rompez ce sommeil injurieux à votre gloire : Exurge, exurge, quare obdormis , Domine * ? Jamais au contraire l'œil de Dieu n'est plus attentif au gouvernement du monde, jamais l'ordre n'est mieux gardé que dans ce désordre apparent; pourquoi ? parce qu'alors Dieu donne à chacun ce qu'il mérite ; et faisant tout servir à l'avantage des justes, il les conduit par leurs disgrâces et par les succès des impies à leur véritable bonheur.
Oui, messieurs, imprimez- vous bien dans l'esprit cette vérité consolante : Que tout ce qui se fait dans le monde se fait uniquement pour l'avantage des élus. Vous vous imaginez que Dieu distribue les biens, les couronnes, les victoires, pour enrichir celui-ci, pour élever celui-là, pour attirer sur tel et tel le respect et l'admiration des peuples. Frivoles imaginations. Dieu n'a devant les yeux que le salut de ses enfans. Pour les conduire là , gloire et mépris, opulence et pauvreté, trônes et fers, adversité, prospérité, tout roule dans ses mains, comme des ressorts difiérens, pour élever le juste à la récompense éternelle, en exerçant sa patience et purifiant sa vertu.
Car pour purifier la vertu , l'affermir, la préserver de la contagion du vice, la rendre digne enfin d'être couronnée dans le ciel, il faut, selon la foi, des combats , des difficultés, des humiliations, des persécutions. Il faut donc des persécuteurs , et pour cela des méchans ; et des médians autorisés, revêtus de force et de puissance. Les gens de bien seraient mal propres à cet emploi. Dieu le commet donc aux pécheurs. Il les remplit pour cela de richesses et d'autorité : ce sont les instrumens de sa justice et les ministres de son courroux. Il les prend en sa main , comme il prit autrefois des cordes pour frapper les profanateurs, et pour inspirer aux gens de bien le respect et la soumission : De peccatore fecitflagel-
1 Pttl. XL.ni, 23.
lum , dit saint Augustin , flagellantur inde res humanœ. Dieu en fait un fouet, il l'élève, il frappe : on fuit, on crie, on tremble au seul bruit du coup. Peu de temps après, les scélérats étant punis et les enfans corrigés , Dieu est content , tout est dans l'ordre, on jette le fouet au feu.
C'est ainsi que Dieu prit en main lesNabucbodonosor, les Antiochus, les Hérocle , les rois d'Egypte et de Syrie, non pour les combler de gloire, mais pour rappeler son peuple à son devoir et à son salut. C'est ainsi qu'il fait entrer des avares, des affamés, des gens sans honneur et sans pitié dans les charges et les emplois : Dédit eis honorent, dédit et potestatem. En ce degré d'élévation l'on n'ose leur résister; tout ce que Ton fait pour les abattre est sans succès ; Dieu les protège et les soutient; son œuvre n'est pas encore accomplie. Attendez qu'il en ait fait l'usage qu'il s'est proposé; ces arrogans deviendront aussitôt le jouet du monde; ils seront sous les pieds de ceux qu'ils auront accablés.
Ces méchans , d'ailleurs odieux par tant de forfaits , sont-ils si absolument dépouillés de toute vertu qu'il ne leur en échappe aucun trait? Ces Romains ennemis de Dieu jusqu'à se faire euxmêmes adorer comme des dieux n'étaient-ils pas renommés entre tous les peuples de la terre par leur amour pour la justice, la frugalité de leur vie et la gravité de leurs mœurs? N'était-ce pas par ces motifs que Judas Machabée eut recours à leur alliance, et mit à l'ombre de leurs armes la liberté du peuple de Dieu ? Ut auj errent ab eis jugurn Grœcorum 4?
Ce fut aussi pour cela que Dieu étendit leur empire aussi loin que leur réputation, qu'il en fit le fléau de l'Asie et de l'Afrique, et leur soumit les peuples et les rois qui ne connaissaient plus le frein de l'honneur ni de la raison. Dieu suivait en cela les mesures de sa justice; et même, dit saint Augustin, c'eût été s'en écarter si, ne pouvant donner aux vertus païennes des Romains les couronnes éternelles, il eût manqué de leur donner sur la terre au moins ces fragiles couronnes de la gloire humaine où ils aspiraient : Quibus non erat Deus daturus vitam œternam; si ne que hanc eis terrenam gloriam concederet, non redderetur merces eorum virtutibus. Leur justice et leur bonne foi fût demeurée sans récompense. Or, c'est ce qui ne convient point à la providence de Dieu, qui , comme dit Tertullien, est redevable de la récompense au juste et
1 Mach., vin, 18.
9i)6 NonvKLU- DinLioiniQiir.
du châtiment au pécheur: Bonum factum stcui et malum^ Deum habet debitorem.
Renonce/ là, Chrétiens, à vos vains raisonnemens. Voilà la règle et la raison. Comme les justes au milieu de leurs vertus ont leurs défauts et leurs taches, les médians au milieu de leurs vices ont leurs manières de vertus, et les uns et les autres ont au dessus d'eux un Dieu rémunérateur et vengeur. Justes et médians, vos péchés seront punis, vos vertus récompensées, selon leur mérite et leur degré. Pécheurs, pour vos vertus, vous aurez les biens de la terre, faux biens pour de fausses vertus. Justes, pour vos défauts, vous aurez les maux de la vie, faibles maux pour de faibles défauts. Mais vous, pécheurs, pour tant d'énormes excès, n'attendez rien de moins qu'une éternité de peines. Et vous, justes, pour tant de solides et d'héroïques vertus, rien de moins qu'une éternité de bonheur.
De tout ceci, tirez chacun votre conclusion. Pécheurs, heureux et florissans, ne vous applaudissez point de votre tranquillité : Peccavi et quid mihiaccidit triste^! J'ai péché, dites-vous, quel mal m'en est-il arrivé ? le plus funeste des maux ; cela même qu'après tant de crimes vous êtes encore heureux. Votre impunité, c'est votre malheur, parce que c'est un présage certain que Dieu compte avec vous, qu'il vous paie dès cette vie le peu de bien que vous y pouvez avoir fait, qu'il ne veut rien vous devoir à la mort, et qu'alors on n'aura rien à vous dire que ce que l'on disait au mauvais riche : Recordare. Souvenez-vous : Quia recepisti bona in vita tua. Souvenez -vous que vous avez reçu ce qui vous pouvait appartenir des biens et des douceurs de la terre , et sur ce souvenir mesurez ce qui vous est dû dans le ciel : Recordare. Souvenezvous que dans la vie vous avez été le fléau de Dieu, les verges de Dieu, pour corriger ses enfans; qu'ils ont été accablés sous votre crédit, opprimés par votre puissance, immolés à votre ambition, dépouillés par votre avarice, humiliés, foulés sous vos pieds. Le temps est venu de jeter les verges au feu, et de faire entrer les enfans en possession de l'héritage ; à votre tour, vous serez donc humiliés, mais pour toute l'éternité.
Vous, au contraire, enfans de Dieu qui vivez dans l'affliction, ne vous plaignez point des duretés apparentes de votre Père,* regardez, dit saint Augustin, non pas ce qu'il abandonne aux médians, mais ce qu'il réserve aux justes : Jttenditc) non quantum
1 Eccli , v, 4. — * Luc, xvi, 25.
DES PREDICATEURS. IÇ)*]
permiltat injhstis\ sed quantum servet justis. Reconnaissez donc la vanité de ces biens imposteurs dont la perte vous afflige. C'est le salaire que Dieu donne à ses esclaves, l'appât qu'il tend à ses ennemis, les gages qu'il assigne aux exécuteurs de sa justice. Enviezvous ces tristes qualités aux réprouvés qui les portent? Et pourquoi donc leur enviez-vous ce faux bonheur qui semble leur être attaché ? Plaignez-vous, si, hors delà terre, il n'y a rien pour vous à espérer, si Dieu n'a pour prix que des richesses et des sceptres à donner. Mais, si vous avez assez de foi pour le croire infini dans l'étendue de sa puissance, inépuisable dans ses trésors, juste dans son discernement et fidèle dans ses promesses, comment pouvezvous regretter ces sortes de biens que Dieu laisse goûter aux bêtes encore plus vivement qu'aux pécheurs? Comment vous estimezvous malheureux d'être conduits par des peines passagères à des sources de plaisir qui ne tariront jamais? Comment ne reconnaissez-vous pas que la providence éternelle doit dominer sur la temporelle? (Le même .)
Rien de mieux ordonné que les événemens des choses humaines, rien aussi où la
confusion soit plus apparente-!
Plus les choses touchent de près à la providence et à la sagesse divine, plus la disposition en doit être belle; or, dans toutes les parties de cet univers, Dieu n'a rien de plus cher que l'homme qu'il a fait à sa ressemblance; rien, par conséquent, n'est mieux ordonné que ce qui touche cette créature chérie et si avantagée par son Créateur. Et si nous admirons tous les jours tant d'art, tant de justesse, tant d'économie dans les astres, dans les élémens, dans toutes les natures inanimées, à plus forte raison doit-on dire qu'il y a un ordre admirable dans ce qui regarde les hommes. Il y a donc certainement beaucoup d'ordre ; et toutefois il faut reconnaître qu'il n'y a rien qui paraisse moins. Au contraire, plus nous pénétrons dans la conduite des choses humaines, dans les événemens des affaires, plus nous sommes contraints d'avouer qu'il y a beaucoup de désordre. Ce serait une insolence inouïe, si nous voulions ici faire le procès à tout ce qu'il y a jamais eu de grand dans le monde. Il y a eu plus d'un David sur le trône; ce n'est pas pour une fois seulement que la grandeur et la piété se sont jointes; il y a eu des hommes extraordinaires que la vertu a portés au plus grand éclat, et la malice n'est pas si universelle que l'innocence n'ait été souvent couronnée.
2t)8 NoUVKLLB Bf BMOTIlÈQUE
Mais, Chrétiens, ne nous Kattoni pas; avouons, a la honte du genre humain, que les crime* les plus hardis ont été ordinairement plus heureux que les vertus les plus renommées, ht la raison en est évidente; c'est sans doute que la Licence est plus entreprenante que la retenue. La fortune veut être prise par force, les affaires veulent être emportées par la violence; il faut que les passions se remuent, il faut prendre des desseins extrêmes. Que fera ici la vertu avec sa faible et impuissante médiocrité? je dis faible et impuissante dans l'esprit des hommes. Elle est trop séyère et trop composée; c'est pourquoi le divin Psalmiste, après avoir décrit le bruit que les pécheurs ont fait dans le monde, il vient ensuite à parler du juste : «Et le juste, dit-il, qu'a-t-il fait? » Justus autan quid jec'tt l ? il semble, dit-il, qu'il n'agisse pas; et il n'agit pas en effet, selon l'opinion des mondains, qui ne connaissent point d'action sans agitation ni d'affaire sans empressement. Le juste n'ayant donc point d'action, du moins au sentiment des hommes du monde, il ne faut pas s'étonner, fidèles, si les grands succès ne sont pas pour lui.
Et, certes, l'expérience nous apprend assez que ce qui nous meut, ce qui nous excite, ce n'est pas la droite raison : on se contente de l'admirer et de la faire servir de prétexte ; mais l'intérêt, la passion, la vengeance, c'est ce qui agite puissamment les ressorts de l'ame ; et, en un mot, le vice, qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt, et ensuite, pour l'ordinaire, il réussit mieux que la vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. D'ailleurs, les histoires saintes et profanes nous montrent partout de fameux exemples qui font voir les prospérités des impies, c'està-dire l'iniquité triomphante. Quelle confusion plus étrange! David même s'en scandalise, et il avoue que sa constance devient chancelante « quand il considère la paix des pécheurs : » Pacem peccatorum videns l , tant ce désordre est épouvantable ; et cependant nous vous avons dit qu'il n'est rien de mieux ordonné que les événemens des choses humaines. Comment démêlerons-nous ces obscurités, et comment accorderons-nous ces contrariétés apparentes? comment prouverons-nous un tel paradoxe, que l'ordre le plus excellent se doive trouver dans une confusion si visible? Accordons par une doctrine solide ces contrariétés apparentes, et
1 Ps. x, 5. — 2 Ibid. lxxu, 3.
montrons à l'homme de bien qu'il ne doit pas envier les prospérités de ce monde qui se réjouit.
J'apprends du Sage, dans l'Eeclésiaste, que l'unique moyen de sortir de cette épineuse difficulté, c'est de jeter les yeux sur le jugement. Regardez les choses humaines dans leur propre suite; tout y est confus et mêlé; mais regardez-les par rapport au jugement dernier et universel, vous v voyez reluire un ordre admirable. Le inonde, comparé à ces tableaux qui sont comme un jeu de l'optique dont la figure est assez étrange; la première vue ne vous montre qu'une peinture qui n'a que des traits informes et un mélange confus de couleurs; mais sitôt que celui qui sait le secret vous le fait considérer par le point de vue, ou dans un miroir tourné en cylindre qu'il applique sur cette peinture confuse, aussitôt, les lignes se ramassant, cette confusion se démêle et vous produit une image bien proportionnée. Il en est ainsi de ce monde ; quand je le contemple dans sa propre vue, je n'y aperçois que désordre; si la foi me le fait regarder par rapport au jugement dernier et universel, en même temps j'y vois reluire un ordre admirable. Mais entrons profondément en cette matière, et éclaircissons par les Ecritures la difficulté proposée. Suivez, s'il vous plaît, mon raisonnement.
Remarquons avant toutes choses que le jugement dernier et universel est toujours représenté dans les saintes Lettres par un acte de séparation. « On mettra, dit-on, les mauvais à part; on « les tirera du milieu des justes ; » et enfin tout l'Evangile parle de la sorte. Et la raison en est évidente en ce que le discernement est la principale fonction du juge et la qualité nécessaire du jugement; de sorte que cette grande journée en laquelle le Fils de Dieu descendra du ciel, c'est la journée du discernement général; que si c'est la journée du discernement, où les bons seront séparés d'avec les impies, donc, en attendant ce grand jour, il faut qu'ils demeurent mêlés.
Approche ici, ô toi qui murmures en voyant la prospérité des pécheurs : Ah ! la terre les devrait engloutir; ah! le ciel se devrait éclater en foudre. Tu ne songes pas au secret de Dieu. S'il punissait ici tous les réprouvés, la peine les discernerait d'avec les bons : or, l'heure du discernement n'est pas arrivée, cela est réservé pour le jugement; ce n'est donc pas encore le temps de punir généralement tous les criminels, parce que ce n'est pas encore celui de les séparer d'avec tous les justes. « Ne vois-tu pas, dit saint Augus- « tin, que pendant l'hiver l'arbre mort et l'arbre vivant paraissent
3y° NOUVKLI.B AlBLIOIHBQUB
« égaux? ils sont tous deux sans fruits et sans feuilles. Quand est-ce « qu'on les pourra discerner? Ce sera lorsque le printemps viendra « renouveler la nature, et que cette verdure Agréable fera paraître « dans toutes les branches la vie que la racine tenait enfermée. • Ainsi, ne t'impatiente pas, ô homme de hien ; laisse passer l'hiver de ce siècle où toutes choses sont confondues : contemple ce grand renouvellement de la résurrection générale qui fera le discernement tout entier, lorsque la gloire de Jésus- Christ reluira visiblement sur les justes. Si cependant ils sont mêlés avec les impies, si l'ivraie croît avec le bon grain, si même elle s'élève au dessus; c'est-à-dire si l'iniquité semble triomphante, n'imite pas l'ardeur inconsidérée de ceux qui, poussés d'un zèle indiscret, voudraient arracher ces mauvaises herbes; c'est un zèle indiscret et précipité. Aussi le Père de famille ne le permet pas : « Attendez, dit-il, la « moisson 4, » c'est-à-dire la fin du siècle où toutes choses seront démêlées; alors on fera le discernement, et «ce sera le temps de « chaque chose 2, » selon la parole de l'Ecclésiaste.
Ces excellens principes étant établis, je ne me contente plus de vous dire que ce que Dieu tarde à punir les crimes, ce qu'il les laisse souvent prospérer, n'a rien de contraire à sa providence; je passe outre maintenant, et je dis que c'est un effet visible de sa providence ; car la sagesse ne consiste pas à faire les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut. Cette sagesse profonde de Dieu ne se gouverne pas par les préjugés ni par les fantaisies des enfans des hommes; mais selon l'ordre immuable des temps et des lieux qu'elle a éternellement disposé. « C'est pourquoi, dit Tertullien, voici des paroles précieuses: Dieu ayant « remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discer- « nement qui en est une condition nécessaire. En attendant il se « montre également à tous miséricordieux et sévère; et il a voulu « que les étrangers eussent part aux biens, et que les siens eussent « aussi part aux maux : » Qui semel œtemum judicium destinavit post seculi finem , non prœcipitat discretionem , quœ est conditio judicii ante seculifinem. JEqualis est intérim super omne hominum genus , et indulgens , et increpans ; communia voluit esse et commoda profanis , et incommoda suis. Remarquez cette excellente parole ; il ne précipite pas le discernement. Précipiter les affaires , c'est le propre de la faiblesse qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins , parce qu'elle dépend des occasions , et
1 Matth., xm, 50. — 8 Eccl., 1:1, 17.
DES PRÉDICATEURS. 3o I
que ces occasions sont certains momens dont la fuite précipitée cause aussi de la'précipitation à ceux qui les cherchent. Mais Dieu, qui est l'arbitre de tous les temps, qui sait que rien ne peut échapper à ses mains, il ne précipite pas ses conseils; jamais il ne prévient le temps résolu, il ne s'impatiente pas, il se rit des prospérités de ses ennemis , « Parce que, dit le Roi-Prophète, il sait bien « où il les attend, il voit de loin le jour qu'il leur a marqué pour en « prendre une rigoureuse vengeance : » Quoniarn prospicit quod veniet dies ejus 1. Mais en attendant ce grand jour, voyez comme il distribue les biens et les maux avec une équité merveilleuse tirée de la nature même des uns et des autres.
Je distingue deux sortes de biens et de maux. Il y a les biens et les maux mêlés qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par eiemple, la maladie est un mal qui peut tourner en bien par la patience ; comme la santé est un bien qui peut dégénérer en mal en favorisant la débauche : c'est ce que j'appelle les biens et les maux mêlés qui participent de la nature du bien et du mal, selon l'usage où on les applique. Mais il y a outre cela le bien souverain qui jamais ne peut être mal , comme la félicité éternelle ; et il y a aussi certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent , 'comme les supplices des réprouvés. Cette distinction étant supposée, je dis que ces biens et ces maux suprêmes, si je puis parler de la sorte, appartiennent au discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies; et que ces biens et ces maux mêlés se distribuent avec équité dans le mélange des choses présentes.
Car il fallait que la Providence destinât certains biens aux justes où les méchans n'eussent point de part; et de même qu'elle préparât aux méchans des peines dont les bons ne fussent jamais tourmentés. De là vient ce discernement éternel qui se fera dans le jugement. Et avant ce temps limité tout ce qu'il y a de biens et de maux devait être commun aux uns et aux autres c'est-à-dire à l'impie aussi bien qu'au juste, parce que les élus et les réprouvés étant en quelque façon confondus durant tout le cours de ce siècle, la justice et la miséricorde divine sont aussi, par conséquent, tempérées. C'est ce qui fait dire au Prophète « que le « calice qui est dans les mains de Dieu est plein de vin pur et de « vin mêlé. » Calix in manu Dominl vint meri plenus mixto 2. Ce passage est très remarquable, et nous y voyons bien représentée
Psal, xxxvii, 15. — - • Ps. lxxiv, 9
toute l'économie de la Providence, Il ya premièrement « le vin « pur, » c'est- à dire la joie déleste qui n'est altérée par aucun mélange de mal ; c'est une joie toute pure : Vint meri. il y a aussi le mélangé, et c'est ce que ce siècle doit boire, ainsi que nous l'avons explique'', parce qu'il n'y a que des biens et de maux mêlés : Plenus mijeto. Et enfin il y a lu lie : Fœx cjus non est exinanita ; et c'est ce (jue boiront les pécheurs : Bibent onincs pcccatorcs. Ces pécheurs surpris dans leurs crimes, ces pécheurs éternellement séparés des justes, ils boiront toute la lie, toute l'amertume de la vengeance divine.
Tremblez, tremblez, pécheurs endurcis, devant la colère qui vous poursuit; car si dans le mélange du siècle présent, où Dieu en s'irritant se modère, où sa justice est toujours mêlée de miséricorde, où il frappe d'un bras qui se retient, nous ne pouvons quelquefois supporter ses coups, où en serez-vous, misérables, si vous êtes un jour contraints de porter le poids intolérable de sa colère quand elle agira de toutes ses forces, et qu'il n'y aura plus aucune douceur qui tempère son amertume? Et vous, admirez, ô enfans de Dieu, comme votre Père céleste tourne tout à votre avantage, vous instruisant non seulement par paroles , mais encore par les choses mêmes. Et certes s'il punissait tous les crimes, s'il n'épargnait aucun criminel , qui ne croirait que toute sa colère serait épuisée dès ce siècle, et qu'il ne réserverait rien au siècle futur ? Si donc il les attend, s'il les souffre, sa patience même vous avertit de la sévérité de ses jugemens. Et quand il leur permet si souvent de réussir pendant cette vie, quand il souffre que le monde se réjouisse, quand il laisse monter les pécheurs jusque sur les trônes, c'est encore une instruction qu'il vous donne, mais une instruction importante. Si personne ne prospérait que les justes, les hommes étant ordinairement attachés aux biens ne serviraient Dieu que pour les prospérités temporelles; et le service que nous lui rendrions, au lieu de nous rendre religieux, nous ferait avares ; au lieu de nous faire désirer le ciel, nous captiverait dans les biens mortels.
Voyez, dit-il, mortels abusés, voyez l'état que je fais des biens après lesquels vous courez avec tant d'ardeur; voyez à quel prix je les mets, et avec quelle facilité je les abandonne à mes ennemis; je dis à mes ennemis les plus implacables, à ceux auxquels ma juste fureur prépare des torrens de flammes éternelles. Regardez les républiques de Rome et d'Athènes, elles ne connaîtront pas seulement mon nom adorable, elles serviront les idoles; toutefois elles
DES PRÉDICATEURS. 3o3
seront florissantes par les lettres, par les conquêtes et par l'abondance, par toutes sortes de prospérités temporelles; et le peuple qui me révère sera relégué en Judée, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarcbies des Orientaux infidèles. Voyez ce Néron, ce Domitien, ces deux monstres du genre humain, si durs par leur humeur sanguinaire, si efféminés par leurs infâmes délices, qui persécuteront mon Eglise par toutes sortes de cruautés, qui oseront même se bâtir des temples pour braver la Divinité; ils seront les maîtres de l'univers 5 Dieu leur abandonne l'empire du monde , comme un présent de peu d'importance qu'il met dans les mains de ses ennemis.
Ah ! qu'il est bien vrai, ô Seigneur, que vos pensées ne sont pas les pensées des hommes, et que vos voies ne sont pas nos voies! O vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue quand je te regarde par cet endroit! Ouvrons les yeux à cette lumière : laissons, laissons réjouir le monde, et ne lui envions pas sa prospérité : elle passe et le monde passe; elle fleurit avec quelque honneur dans la confusion de ce siècle; viendra le temps du discernement : <« Vous la dissiperez, o Seigneur, « comme un songe de ceux qui s'éveillent; et, pour confondre vos « ennemis, vous détruirez leur image en votre cité : » In civitate tua imaginent ipsoium ad nihilum rédiges '. Qu'est-ce à dire, vous détruirez leur image? c'est-à-dire, vous détruirez leur félicité, qui n'est pas une félicité véritable, mais une ombre fragile de félicité; vous la briserez ainsi que du verre, et vous la briserez en votre cité : In civitate tua; c'est-à-dire devant vos élus, afin que l'arrogance des enfans des hommes demeure éternellement confondue.
Par conséquent, ô juste, ô fidèle, recherche uniquement les biens véritables que Dieu ne donne qu'à ses serviteurs; apprends à mépriser les biens apparens, qui, bien loin de nous faire heureux, sont souvent un commencement de supplice. Oui, cette félicité des enfans du siècle, lorsqu'ils nagent dans les plaisirs illicites , que tout leur rit, que tout leur succède ; cette paix, ce repos que nous admirons, «qui, selon l'expression du Prophète, fait « sortir l'iniquité de leur graisse : » Prodiit quasi ex adipe iniquitas eorum \ qui les enfle, qui les enivre jusqu'à leur faire oublier la mort; c'est un supplice , c'est une vengeance que Dieu commence d'exercer sur eux. Cette impunité, cette peine qui les précipite au sens réprouvé , qui les livre au désir de leur cœur, leur amassant
»Fs. lxxii,20. — Mbid., 7.
3o4 NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
ainsi un trésor de haine dans ce jour d'indignation , de vengeance et de fureur éternelle. N'est-ce pas assez pour nous écrier avec l'incomparable Augustin : Nihil est infelicius jelicitatc peccantium, qua pœnalis nutritur impunitas, et mala voluntas velut liostis interior roboratur: « Il n'est rien de plus misérable que la félicité « des pécheurs, qui entretient une impunité qui tient lieu de « peine, et fortifie cet ennemi domestique, » je veux dire la volonté déréglée, en contentant ses mauvais désirs. (Bossuet, Pour le troisième dimanche après Pâques.)
C'est nous qui manquons à la Providence.
Nous manquons à la Providence, principalement en quatre façons: par notre avidité; par notre oisiveté; par le dérèglement de notre conduite; par l'impatience de notre esprit. C'est nous par conséquent qui nous rendons misérables ; qu'avons-nous donc à murmurer ?
Ces défauts étaient inconnus à ce peuple de notre Evangile. Ils étaient sans avidité. Quelques pains et quelques poissons suffirent à leur nourriture; ils s'en tinrent contens, ils en furent rassasiés? Impleti sunt.W en resta cependant douze corbeilles : Cophini duodecim l.
Si modérés dans leurs désirs, étaient-ils moins éloignés de l'oisiveté. L'empressement d'écouter Jésus-Christ les avait tirés de leur ville et de leurs maisons, pour le suivre dans le désert, au mépris de la fatigue et de la faim: Transmare GaJilœ sequebatur eum ±.
S'ils étaient dans l'erreur et dans le dérèglement, ils cherchaient la lumière et le droit chemin du salut. Ils étaient, dit saint Marc, comme des hrebis errantes qui couraient après leur pasteur: Erant s t'eut oves non habentes pastorem 3.
Ils le suivaient enfin sans impatience, ils étaient persuadés qu'il connaissait leurs besoins : Ipse enim sciebat quide&set facturas 'k. Ils ne l'importunent point, ils n'ouvrent pas même la bouche. Il est le premier qui s'en aperçoit; Quum sublevasset oculos. Et avant qu'ils sentent leur misère , il se sent touché de pitié: Misertus est super eos -\ Ils n'avaient donc nul des défauts qui nous rendent indignes des soins de la Providence; ils ne lui manquent pas, elle ne leur manque pas. Comparons-nous à ce peuple fidèle, et Dieu sera justifié.
1 Luc, ix, 17. — 2 Joan., vi; G. — * if arc., vi, 5Ki. — * Joan., vi, G. —"Marc, vi,ôl.
DES PBÉDICATEURS. 3C,5
Dieu s'est obligé de pourvoir à nos besoins : nous l'avons vumais s'est-il obligé de remplir la vaste étendue de nos désirs, d'assouvir notre avidité ? C'est là cependant le sujet ordinaire de nos murmures , de ne pas trouver Dieu complaisant à tous nos desseins aux plans de fortune et de plaisir qui nous sont tracés par nos passions. Tous ces excès ne sont point nos vrais besoins: ce sont des besoins imaginaires, incompatibles avec le bien commun de l'univers, qui doit être l'objet de la Providence universelle ; ce ne sont point nos vrais besoins. Car quel besoin de pousser votre fortune au delà des bornes de votre état, de prendre le dessus des plus illustres familles? Avez- vous oublié la poussière où vos pères ont rampé? vous trouveriez là la mesure de vos besoins. Quel besoin d'embrasser vous seul tant de ebarges et d'emplois ? songez que vous n'avez qu'une tête, deux yeux, deux bras, insuffisans pour tant de soins différens. Votre faiblesse naturelle vous apprendra la mesure de vos besoins. Quels besoins d'entasser biens sur 1biens, terres sur terres; d'augmenter à l'infini ce que vous ont laissé vosparens? voyez leur centre, leur tombeau. Voilà leur fonds, leur vrai bien , ce qui leur reste après la vie. Ce n'est point à ces sortes de besoins que Dieu a promis son secours. Et bien loin que ce fut un effet de Providence de condescendre ainsi à tous nos désirs , il n'y aurait point d'argument plus fort pour combattre la Providence.
Car quel est le souverain qui règle ses largesses à l'empressement de ses courtisans? le père qui dans sa famille asservisse sa complaisance à tous les caprices de ses enfans? Dieu suivra-t-il nos empressemens et nos caprices dans la distribution de ses bienfaits, lui qui, comme dit saint Paulin, s'est proposé pour règle et pour loi de gouvernement de mettre des bornes et (Jes mesures à tout ce qui est hors de mesure ? Deus omnis immodici femperator. Comment subsisterait, avec celte aveugle profusion l'ordre et l'économie du monde? Et quand Dieu se rendrait complaisant à nos désirs, qu'il mettrait entre tous les hommes une parfaite égalité, nos désirs seraient-ils remplis? Est-ce l'égalité que l'on cherche? n'est-ce pas la primauté? à dominer l'un sur l'autreà l'emporter l'un par dessus l'autre; à se faire l'un de l'autre un degré pour s'élever au premier rang? Dieu pourrait-il remplir tout Dieu qu'il est, des désirs si incompatibles? 'donnera chacun des prétendans tout l'amas des richesses et des honneurs? faire que dans les guerres et les contestations chaque parti eût l'avantage ? que chacun fût le premier en autorité? Quand Dieu le pourr. vu. 20
3oo" NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
rait et le ferait , quel est 1 . > une qui se tînt content de sa fortune, et qui , parvenu au delà de se lihails, roulant sur l'or «l eant dans les plaisirs, ait jamais dil : C
C'est donc à nous, avant que doser a la Providence, |
nous, dis-je,de nous réduire a nos véritables besoins; de modérer , d'étouffer même nos désirs: de criera Dieu comme le Sa^e : Ah! Seigneur, mon père et mon Dieu, le père et le Dieu de ma vie! Domine pater, et Deus vitœ meœ ', délivrez-moi de la tyrannie de mon orgueil et de mes désirs; arrachez-moi non seulement tout ce qu'ils ont d'extravagant et d'emporté, niais même toute idée avantageuse de mon mérite .: Extollent'ui m oculorum meorum; mais toute sorte de désirs, aiin qu'il ne m'en échappe aucun contre les dispositions de votre sage providence: Extollentiam octiloiuni meoruniet onine desiderium averte a me. Voilà comme les saints ont reconnu que l'avidité de nos désirs s'oppose à la Providence.
Une seconde opposition, c'est celle de l'oisiveté. La Providence n'a point d'yeux pour ceux qui ne veillent point avec elle. Il faut agir avec Dieu, si nous voulons qu'il agisse avec nous. La pratique des saints pour attirer sur nous ses bénédictions, c'est d'apporter de notre part tous les soins dont la prudence humaine est capable, comme si nous n'attendions rien de la providence de Dieu; et cependant attendre tout de la providence de Dieu, comme si nous n'attendions rien des soins de la prudence humaine. Apprenons cette maxime à l'école de Jésus-Christ, parce que nous lui voyons faire aujourd'hui dans l'Evangile.
Il a devant ses yeux cinq mille hommes à nourrir. Il en sait bien les moyens, étant lui-même le Verbe et la sagesse de Dieu. Mai parce qu'il est homme, envoyé pour instruire et pour gouverne les hommes , que fait-il ? ce que nous devons faire en tous no desseins.
D'abord il appelle ses Apôtres et leur demande conseil. Où prendrons-nous du pain pour tout ce grand peuple ? Jjnde emem panes ut manducent Ai*2? Tous les conseils qu'ils pouvaient lui don ner ne pouvaient rien ajouter à ses lumières ; il en était la source et tout est ténèbres sans lui; cependant il prend leur avis pou nous apprendre par lui-même que l'homme le plus sage a tou jours besoin de conseil.
Ce n'est pas tout. On lui rapporte qu'il y a là cinq pains d'org et deux poissons. Qu'avait-il à faire d'un tel secours, ayant le pou
1 F.ccl., xxv, 5 cl suiv. — a Joan., vi, 5,
DES PRÉDICATEURS. 3o^
voir absolu de produire et de créer? Cependant il se fait apporter ces pains; et sur ce faible fondement établissant le miracle de sa providence, il élève les yeux au ciel, il répand l'abondance entre les mains de ses Apôtres, et les Apôtres entre les mains de ce grand monde assemblé. Que s'ensuit-il de là? Qu'en vain nous implorons la Providence et nous importunons le ciel, si nous ne tachons de mériter ses dispositions favorables par une fidèle application de nos soins.
Ce ne fut pus le seul glaive de Dieu qui vainquit les Madianites ; ce fut le glaive de Dieu et celui de Gédéon : Gladius Domini et Gedeotiis 1. Ce ne sera pas le seul bras de Dieu qui bâtira votre fortune et qui soutiendra votre maison ; ce sera le vôtre et le sien. Ce sera Dieu qui vous donnera la naissance, les biens, l'esprit, les moyens, les occasions. Mais à tout cela, ce sera vous qui apporterez le travail et l'application nécessaire; autrement vous périrez avec tous les avantages et les dispositions les plus propres à réussir.
Par où tant d'illustres familles sont-elles rentrées dans l'obscurité? par où les enfans des grands hommes deviennent-ils si souvent l'objet du mépris public? C'était par l'assiduité du service et du travail , par l'attachement aux devoirs et aux vertus de leur état que les pères s'étaient élevés au dessus de leur état, avaient mérité l'estime et l'admiration du monde; et les enfans par un lâche amour du repos, par cinq ou six ans d'oisiveté, replongeront leur famille dans le néant, ou en rendront l'éclat odieux et méprisable : effet de la providence de Dieu ! Nulle postérité, souvent plus oisive et plus inutile que celle des parens les plus renommés par leurs travaux, Dieu choisissant exprès ce moyen pour détruire ou pour humilier les grandeurs subites et fastueuses.
Et cependant ces gens oisifs se consument, dit le Sage, en vains désirs : Desideria occidunt pigrum 2. Il n'y a que pour eux à se chagriner sur la fortune des autres, à s'animer contre le caprice et le mauvais discernement de ceux qui en sont les auteurs. Tota die concupiscit et desiderat. Ils passent les jours en vains projets , en dépits jaloux et malins, en médisances et en murmures; et Dieu même, tout Dieu qu'il est, n'est pas à couvert de leurs saillies et de leurs imprécations. Mais quelque injustes que soient les grands dans la distribution de leurs grâces , Dieu qui le permet ainsi ne l'est jamais, parce qu'il est de l'ordre et du bien
* Jud., vu, 20. — a Prov., xxi, 22.
;'o8 Mil Vl.I.I.K IULI.iOllI J QIE
public que l'homme, né pour le travail et plongé dans l'oisiveté, soit aussi plongé dans l'oubli, que, ne voulant rien faire, en vm
mot, il ne soit rien.
Que dirons-nous de la troisième opposition que met a la Providence une conduite déréglée, une vie agitée par les passions et dérangée par les excès ? C'était dans les premiers siècles de l'Eglise un reproche assez commun des idolâtres aux Chrétiens, que le Christianisme avait amolli le courage, énervé la valeur des hommes, exposé par là tout l'empire à la violence des barbares, et perdu tout l'honneur romain. Que répondaient les saints Pères aux idolâtres, et particulièrement saint Augustin? Qu'ils avaient tort d'imputer au vrai Dieu la ruine de leurs affaires; qu'ils ne la devaient imputer qu'au dérèglement de leurs mœurs ; que c'étaient le mépris de l'ancienne discipline et la licence des soldats, l'avarice des magistrats, la corruption de la jeunesse, la jalousie et l'ambi tion des grands, le peu de concorde et d'union de tous les membres de l'empire, qui en avaient sapé les fondemens; que, quand il n'y aurait eu ni Dieu ni Christianisme , il eût fallu que tant de mauvais principes eussent nécessairement ce mauvais effet.
Je vous dis de même, pécheurs. Vous imputez à Dieu le désordre de vos affaires; imputez-le à vous-même et à vos déréglemens. Vous voilà dans la misère ; il n'y a plus pour vous ni de biens, ni d'honneurs, ni de santé, ni d'amis. Vous étiez nés revêtus de tous ces grands avantages, et vous n'en avez plus rien. De quoi vous étonnez-vous? Avec de grands biens, vous avez fait encore de plus Grandes profusions; avec une grande santé, vous avez fait encore de plus grands excès ; avec de grands amis et de grandes alliances, vous vous êtes fait par l'orgueil encore de plus grands ennemis. Quelle merveille, que la profusion vous ait conduits à l'indigence, la débauche à l'infirmité, l'orgueil, la fierté, l'insolence à l'abandon de tous vos amis? N'y eût-il ni Dieu ni Providence, votre conduite, vos actions ont dû vous réduire à ce point là. C'est ce que le Sage appelle être persécuté par ses propres faits : Pcrsecutionem passi ab ipsis jadis suis j. Un homme applique tous ses soins à faire un grand amas de richesses, et tombe dans la pauvreté. Un homme ne songe qu'à se ménager des amis, et tout le monde lui manque. Cela n'est point naturel; alors la persécution vient directement de Dieu : Dispersiper spiritum rivtutisDei, dit le Sage. Mais un prodigue devient pauvre, un or-
« Sap , lî, 21
DES PRÉDICATEURS. 3o9
gueilleux perd ses amis; c'est une persécution qui vient de sa propre conduite, il est lui-même l'auteur naturel de son malheur; et c'est la vengeance d'un Dieu qui sait faire servir les mains , l'esprit, le cœur et les passions du pécheur au supplice même du pécheur: P ersecutionem passi ab ipsis jadis suis. Plaignez-vous de sa sévérité; la réplique à votre plainte est dans votre ingratitude, et sa justification dans sa libéralité. Vous êtes son ouvrage, il est vrai, sa créature; il pourvoit aux besoins des oiseaux, des animaux; il vous laisse peut-être en proie à l'ignominie et à la mendicité, vous, votre famille et vos enfans. Mais qu'avez-vous fait des biens qu'il vous avait mis dans les mains dès votre naissance, et qu'il y a fait tomber depuis en tant de façons? Ah! les oiseaux n'abusent point des dons de sa providence; ils se contentent de leurs besoins, et vous portez tout à l'excès. Ils suivent la loi de l'instinct qui leur prescrit leur devoir; et la religion ni la raison n'ont point de voix pour vous apprendre le vôtre. Ils chantent ses louanges, et vous déshonorez son nom. Ils lui obéissent, en un mot, et vous n'usez de votre liberté que pour vous écarter de l'obéissance. Il se la fera rendre au moins par ceux que votre châtiment rendra sages à vos dépens , et les funestes suites de votre dérèglement leur fera respecter l'ordre de sa providence.
Enfin le quatrième obstacle à ses justes dispositions, c'est l'impatience et l'empressement de notre esprit. Un des titres les plus remarquables et des plus consolans pour nous, que l'Ecriture donne au Dieu très haut, c'est celui de patient rémunérateur: Altissimus est patiens redditor *. Il tient les récompenses et les châtimens dans ses mains; mais il les dispense lentement; il ne précipite rien : Patiens redditor. Justes, vous travaillez, et vous ne voyez point votre couronne : elle est entre les mains de Dieu. Pécheurs , vous redoublez vos crimes, et vous ne voyez point votre châtiment : il est entre les mains de Dieu. Ne soyons pas plus empressés ni plus impatiens que Dieu même : Altissimus patiens redditor.
Ce qui nous rend impatiens, c'est la faiblesse de notre vue, le peu d'étendue de notre esprit. Nous ne voyons que ce qui est présent, ce qui est enfermé dans ces courts momens par où nous tenons à la vie. Tout ce qui s'étend au delà nous paraît confus et incertain. Mais ce qui rend Dieu patient , c'est l'étendue de son esprit infini, interminable, également appliqué aux siècles et aux
1 Eccli.; y, 4.
3lO NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
momens; voyant toute! les lUCMSfioBi et tous les événemens arranges distinctement sons un même point fie \ ne.
Que faisaient Oaias et le conseil de Béthulie quand ils promettaient de se rendre aux Assyriens, si Dieu ne les secourait dans cinq jours? Ils suivaient le penchant naturel de L'impatience humaine. Mais, leur répondait la chaste et fidèle Judith : Eh quoi, nies pères, vous qui nous devez instruire, et qui êtes nos anciens : Posuistis vos tempus miserationis Domini, et in arbitrium vestrum dlem constituistis ei 1 ! Vous avez donc prescrit des homes à la miséricorde de Dieu, et, selon votre fantaisie, vous lui avez marqué son jour. S'il ne vous donne au jour nommé le secours que vous attendez, tout est perdu, plus de courage, il n'y a plus rien à espérer. Non, Seigneur, disait-elle, élevant les yeux au ciel, loin de moi ces fausses idées : Tu enim jecisti priora^ et Hla pest illacogitasti ; c'est vous, Seigneur, qui faites tout, et qui avez pensé à tout. Vous avez placé chaque chose en son ordre et en son rang; ce qui doit aller devant, et ce qui doit aller après : llla post Ma. Toutes vos voies sont arrangées : Omîtes vice tuœ parât œ sunt. Tous vos arrêts et vos jugemens sont portés jusqu'à la consommation des temps , et tous mis en dépôt dans le sein de votre providence : Et tua iudicia in tua Providentiel posuisti. C'est de là qu'ils doivent éclore; vous en savez les temps et les momens. Ce n'est pas à nous de les hâter, ni de les prévenir, ni de les précipiter ; c'est à nous, Seigneur, de les attendre , et cependant de vous adorer.
Ces habitans de Béthulie croyaient tout perdu pour eux, ils n'attendaient plus rien du Dieu de leurs pères; et ce Dieu de leurs pères avait l'œil de sa providence ouvert sur eux plus tendrement que jamais. Cet Holopherne entouré de six-vingt mille hommes ne voyait point de puissance sur la terre, et n'en connaissait point dans le ciel capable de lui résister. Cependant il était tout près de périr par les mains d'une simple femme. Que de soupirs dans Béthulie ! au contraire que de joie dans le camp des Assyriens ! Un jour plus tard, quel changement dans la fortune et dans les cœurs de ces deux peuples! Un jour plus tôt par conséquent, quel aveuglement aux Hébreux de murmurer contre Dieu! et quelle folie aux Assyriens de s'applaudir de leur victoire!
Quel aveuglement, si l'on fût allé dire à Joseph dans sa prison : Voilà ce que vous a valu d'être trop fidèle ; si vous aviez été plus
1 Jud., vin, 15.
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complaisant, moins attaché à vos devoirs, moins scrupuleux enfin , vous seriez moins misérable. Un exil , un esclavage , une prison , des fers, sont les fruits de vos vertus. Aveugles, encore un mo ment : la liberté, les honneurs, les richesses, l'autorité , tout cela lui est préparé; laissez prendre à Dieu ses mesures: Altissimus est patiens redditor. (Le P. de La Rue.)
Crime de celui qui blasphème contre la Providence.
« Que celui qui élève sa voix contre son père ou contre sa mère r soit puni de mort. »
Cette loi, mes frères, fut portée dans l'Ancien Testament, c'està-dire à une époque où Dieu n'exigeait pas des hommes qu'ils s'appliquassent à la perfection, où il leur voilait encore sa divinité, où il ne les regardait que comme des enfans pour lesquels il faut avoir des ménagemens, qu'il ne faut encore nourrir que du lait des faibles qui ont besoin d'un guide complaisant, et dont les yeux ne sont pas encore propres à soutenir tout l'éclat de la lumière.
Si donc même, dans ce temps-là, Dieu a cru devoir prononcer un semblable anathème, à quoi doivent s'attendre les hommes d'aujourd'hui qui vivent dans un temps où la vérité nous a été dévoilée tout entière, où les mystères les plus sublimes nous ont été révélés; à quoi, dis-je, doivent-ils s'attendre quand ils ne craignent pas d'élever une voix impie, non pas seulement contre leur père ou leur mère selon la chair, mais contre Dieu lui-même, leur Père céleste? Quel supplice assez terrible pour une semblable ingratitude? quels tourmens assez cruels pour punir un tel excès de malice? Ce fleuve de feu, ce ver rongeur qui ne périra point, ces ténèbres extérieures, ces chaînes, ces pleurs, ces grincemens de dents dont sont menacés les réprouvés, pourront-ils suffire à venger la majesté outragée du Créateur? Non, quand l'imagination réunirait ensemble toutes les tortures qu'il est possible de faire endurer aux hommes, elle resterait encore infiniment au dessous du châtiment qu'a mérité une ame assez perverse pour s'abandonner à ces horribles pensées.
Or, mes frères, comme il n'est malheureusement que trop commun parmi les hommes de se rendre coupables de blasphème envers le Seigneur, j'ai pensé qu'il serait à propos de vous faire voir comment on se laisse entraîner dans ce crime , afin que , prévenus du danger, vous n'alliez pas vous y précipiter par imprudence , et
3l2 NOUVliLLli ItlDMOTliÉO^UE
que vous puissiez en retirer ceux de vos frères qui s'y seraient laissés entraîner ; car il n'est point de crime comparable à celui-là, ni
qui ait des suites aussi funestes pour celui qui le commet. On peut dire qu'il est la source de tous les maux, et parce qu'il est un renversement général de toute la nature, et parce qu'il sera châtié par le plus cruel de tous les supplices.
Quel est donc celui qui blasphème contre son Dieu? c'est celui qui nie la divine Providence pour mettre à la place le hasard aveugle et la nécessite». Que des infidèles, que ceux qui se sont fait des dieux de pierre ou de bois tombent dans un pareil dérèglement d'esprit, on peut encore ne pas s'en étonner; mais qu'un Chrétien qui a été arraché à cet esclavage dégradant, à ces folles erreurs, qui a été jugé digne de connaître Dieu, rétrograde pour ainsi dire d'une manière aussi effrayante dans la route divine où il était entré, pour aller se précipiter au milieu de cette tempête delà démence et des coupables systèmes du paganisme, c'est là ce qu'on ne saurait trop déplorer.
Quoi! on fera profession d'adorer le Christ, on participera à ses divins mystères, on aura été imbu de ses dogmes les plus sacrés, on aura reçu cette sagesse qui nous a été apportée du ciel, et, après tant d'honneurs que Dieu nous aura faits, on ira se perdre volontairement, se soumettre à une honteuse servitude en se créant à soi-même un tyran qui ne saurait exister; en se laissant lâchement abattre au désespoir; et, qui plus est, on cherchera à décourager ceux qui montrent plus de fermeté !
C'est ici, mes frères, qu'il faut admirer l'adresse du démon, semblable à l'ennemi rusé qui, voyant de généreux soldats prêts à verser tout leur sang pour leur patrie, et qui, n'étant pas assez fort pour les vaincre ou les intimider, chercherait à éteindre leur zèle en leur persuadant qu'ils entreprennent en vain et sans sujet d'aussi grands travaux, essayant ainsi de les détourner de combattre, afin de pouvoir ensuite les surprendre désarmés; aussi l'esprit immonde, voyant presque tout l'univers éclairé par la grâce d'en haut abandonner le culte des faux dieux pour se rangersous les étendards de la vraie religion, voyant, dis-je, que par là le goût de la vertu s'étendait de jour en jour, tandis que le penchant au mal diminuait dans la même proportion, il ne se hasarda pas jusqu'à dire ouvertement : « Renoncez au Christ, foulez aux pieds « les dogmes qu'il a proclamés; il ne vous a proposé que des fables « et des erreurs, et ce Christ lui-même n'est qu'un mauvais génie « qui cherche et désire le mal de l'humaine nature; » car il était
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trop habile pour ne pas comprendre que de pareils discours ne serviraient qua éloigner encore plus les hommes de lui, et qu'à le rendre encore plus odieux.
Il a donc choisi d'autres moyens, et ne pouvant attaquer franchement une religion qu'il abhorre, il a pris des détours pour parvenir à la détruire insensiblement; il a semé secrètement parmi les humains les poisons d'une fausse doctrine qui, tout en laissant subsister l'apparence de la foi, devait en anéantir la réalité, et qui, ruinant tous les dogmes de la vérité , rend ceux qui s'y laissent entraîner calomniateurs envers Dieu ; il a mis tout son art à déguiser ce poison mortel, et, pour qu'il pénétrât plus avant dans les cœurs , il a cherché à nous persuader que la science que nous avons reçue d'en haut n'était qu'une lueur trompeuse.
C'est dès le commencement et sur le premier homme lui-même qu'il a fait l'essai de cet art funeste, en lui suggérant que l'unique motif qui avait porté le Créateur à lui interdire le fruit de l'arbre de la science n'était qu'une basse jalousie. « Dieu, lui disait-il , n'i- « gnore pas que si vous aviez une fois mangé de ce fruit, vos yeux « s'ouvriraient et que vous deviendriez semblables à lui. S'il vous a « ordonné de n'y point toucher, c'est qu'il craint de vous voir ren- « dus ses égaux. » Et quelle ruse infernale, mes frères! tout en engageant l'homme à violer la défense de son Dieu , et tout en faisant un pompeux étalage des heureux effets que devait avoir, à l'entendre parler, cette désobéissance, il se garde bien d'ajouter: « Votre « Dieu est méchant; » il craindrait que de semblables paroles ne trahissent ses intentions hostiles; mais il a 1 air de ne donner qu'un simple conseil, de ne parler que pour l'avantage de celui qu'il cherche à tromper, afin de le persuader plus facilement, ce qui malheureusement ne lui a que trop bien réussi.
Tous les projets de cet esprit pervers ne tendent qu'à nous rendre infidèles à notre Dieu, et, continuellement rongé par l'envie, il n'a d'autres projets que de nous faire perdre les biens qu'il ne peut nous voir posséder, sans frémir de rage et de désespoir. Mais ce n'est pas en mettant à découvert ses funestes desseins qu'il tente de nous les enlever ces biens si précieux ; une telle conduite trahirait sa malice, et nous engagerait à nous tenir sur nos gardes ; il s'applique au contraire à se déguiser avec soin, et c'est ainsi qu'il ne nous dit pas: « Renoncez au Christ; toutes les choses qu'il vous « a enseignées sont autant d'erreurs condamnables,» parce que, s'il parlait de la sorte, il serait trop facile de s'apercevoir qu'il n'est qu i.n calomniateur; mais il agit comme s'il n'avait aucune envie
de nous Faire abandonner la vraie religion, et, caché sous ce masque trompeur, il prend des moyens plus détournés, mais plus surs pour arriver à son but, qui est de nous priver du céleste héritage. Td un ennemi secret qui cherche à profiter de la simplicité d'un iils de famille pour le priver de ses droits n'ira pas brusquement le prendre par ta main et le chasser de la maison paternelle; mais, sous le voile de l'amitié, il l'engagera à tomber dans des excès qui doivent nécessairement le mettre dans le cas d'être déshérité par son père.
Le démon, mes frères, est pour nous cet ennemi caché dont il nous importe si fort d'éviter les ruses, si nous voulons jouir des biens de notre Père céleste; car il est indubitable que celui qui a mis le hasard à la place de la Providence n'aura point de part à 1 éternel héritage, et, qui plus est, sera à jamais précipité dans les Enfers, parce qu'il a adopté, pour diriger sa conduite, les maximes d'un maître qui prescrit des choses diamétralement opposées à ce qu'enseigne le Seigneur.
« Si vous voulez faire le bien, écoutez ma voix, vous possède- « rez les trésors de la terre ; mais si vous refusez de me prêter l'o- « reille, l'épée de l'ennemi vous dévorera '. » \oilà comment s'est exprimé votre Créateur. Ecoutez maintenant ce que vous dirait le hasard ; comparez ces paroles à ce que vous venez d'entendre , et vous sentirez facilement que l'Esprit-Saint seul a pu être l'auteur des premières, tandis que les autres n'ont été dictées que par le tentateur. Dieu a dit : « Si vous voulez faire le bien, » laissant ainsi notre volonté libre de pratiquer la vertu ou de commettre le péché. Le hasard, au contraire, nous crie : « Ce que j'ai une fois •« réglé ne saurait ne pas arriver, soit que vous le vouliez ou ne le « vouliez pas. » Dieu nous avertit qu'il ne dépend que de nous de posséder les récompenses qu'il promet; le hasard nous apprend que nous aurions beau le vouloir si nous ne sommes pas destinés «à en jouir, et que par conséquent il ne peut nous être d'aucune utilité. Enfin Dieu nous prévient que si « nous refusons de lui prêter « l'oreille, l'épée de l'ennemi nous dévorera; » et le hasard nous annonce que quand nous voudrions mal faire, nous serons toujours sauvés, s'il a décidé que nous devons l'être. Or, est-il rien de plus évident que l'opposition des maximes du Seigneur avec cette aveugle puissance entre les mains de laquelle on voudrait mettre le gouvernement du monde ?
1 Is., i, 49, 20.
OJ'-S PRÉDICATEURS. 3l0
Mais, je le répète, que les idolâtres admettent un système aussi absurde, je ne m'en étonnerai pas; ce que je ne saurais m'expliquer, c'est que vous, qui avez été rendus partie ipans des lumières sublimes et divines du Christianisme, vous puissiez volontairement fermer ainsi les yeux pour aller vous jeter dans une erreur aussi pernicieuse à votre ame.
Ce n'est pas par conséquent pour les idolâtres que je parle; car, comme disait l'Apôtre saint Paul aux Corinthiens : « Pourquoi en- « treprendrais-je de juger ceux qui sont hors de l'Eglise * ? » C'est à vous uniquement, membres du Christ, fils de l'Eglise, que je m'adresse; à vous, qui avez été élevés dans la maison paternelle, et qui avez été imbus des célestes doctrines. C'est sur votre égarement que je gémis ici et que je pleure; car celui-là sans doute est bien digne de compassion qui s'est laissé aller à commettre un péché qui le rend indigne de pardon. Or. quel pardon peut- on encore espérer quand on a foulé aux pieds les ordres de son Dieu pour se soumettre aux ordres du démon?
Vous venez de voir, mes frères, combien les maximes de ce dernier sont opposées à celles que devraient suivre lesenfansde Dieu. Examinonsmaintenant quelle est l'horrible imprudence de ceux qui ne craignent pas d'en faire la règle de leur conduite.
Dieu a dit : « J'ai mis devant vous le feu et l'eau, la vie et la «mort; étendez votre main, je vous laisse libres de choisir.» Le démon a dit au contraire: « Il n'est point en votre pouvoir défaire « vous-mêmes votre choix ; la nécessité a prononcé pour vous, c'est « àvousde vousysournettre.»Et voilàle coupable sentimentquevous avez adopté. Vous n'avez pas voulu réfléchir àl'immense différence qui se trouve entre ceux qui vous donnent des maximes aussi opposées, que l'un est votre Dieu, et l'autre le père du mal; vous n'avez pas voulu examiner la différence de ces deux conseils, que l'un était salutaire, propre à vous porter à la vertu, et l'autre diabolique, et ne tendant qu'à pervertir votre ame; vous avez mis en oubli toutes les obligations que vous avez à Dieu; qu'il vous a assez aimés pour donner pour vous son Fils unique, c'est-à-dire tout ce qu'il avait de plus cher; qu'il vous aime encore assez maintenant pour vouloir votre salut, pour vous exhorter, par la voix de ses Apôtres, à ne- pas le perdre de vue; pour tout faire, enfin, afin de vous le procurer ; tandis que le démon n'a jamais éprouvé et n'éprouve encore pour vous que la haine et la jalousie; qu'il ne
1 I Cor., v, 12. — * Eccl., xv, 27.
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cherché que les moyens de vous nuire, et que non seulement il ne vous a jamais fait aucun bien, mais que même il s'efforce de vous priver des biens que vous avez reçus de Dieu.
Dieu a voulu vous rendre les égaux des Anges, et le démon ne s'est appliqué qu'à vous abaisser encore au dissous des plus vils animaux, dont il a voulu faire vos dieux. Le Seigneur vous a appelés au royaume des cieux, aux honneurs de l'immortalité j le démon voit avec envie la dignité de votre nature, et il ne peut être content que lorsqu'il aura su vous en dégrader.
Vous direz peut-être que les dogmes que Dieu vous a révélés sont au dessus de votre intelligence ; mais , mes frères , la lumière du soleil n'est pas plus claire que ces mêmes dogmes, pour ceux qui ont su élever leur esprit au dessus des choses de la terre. Eh bien, apprenez d'eux, apprenez de ceux qui ont été établis pour vous donner des conseils, ce qui vous est utile , et ce qui peut vous être nuisible ; car, puisque c'est là la règle que vous suivez pour les autres choses qui ne regardent point le salut; puisque vous recevez avec confiance d'un médecin les remèdes qu'il vous prescrit afin de vous rendre à la santé, sans vous occuper de pénétrer dans la composition de ces remèdes, quelle absurdité de refuser d'en agir de même avec Dieu! Et cependant, quelle immense différence entre le bien que vous veut un médecin et celui que Dieu cherche à vous procurer! Pourquoi vous suffit-il de savoir que le médecin veut votre santé pour vous confier à lui , tandis que la certitude que Dieu veut votre bonheur éternel ne vous suffit pas pour adopter ses préceptes?
Que si quelque langue corruptrice veut vous entraîner dans le piège, je vous en prie, mes frères, ne vous montrez pas plus dépourvus de raison que les animaux eux-mêmes, qui évitent celui qui cherche à leur faire du mal 5 hâtez-vous de fermer l'oreille aux pernicieuses insinuations de l'ennemi; fuyez; « car les mauvais en- «tretiens corrompent les bonnes mœurs l;» et ce ne sera pas un motif d'obtenir le pardon que de dire qu'on a été trompé.
Pourquoi, en effet, évitez-vous avec soin les lieux où vous voyez que séjournent la peste et la contagion? pourquoi vous abstenezvous d'en approcher, quand bien même les plus puissantes raisons vous y appelleraient, préférant ainsi votre santé aux plus chers intérêts ? Et pourtant vous ne craignez pas de faire société avec celui dont la bouche est remplie de paroles empoisonnées, quand
1 / Cor., xv, 55.
ce n'est pas votre corps seulement qui doit en être infecté 5 mais votre ame elle-même.
« Crois-moi, mon fils, dit le Sage, ne t'arrête pas; prends la « fuite : le moindre retard peut te devenir funeste1.» Mais gardezvous surtout de croire que si je vous exhorte ainsi à la fuite, c'est parce que je redoute la force des raisons des impies; non, je crains seulement votre propre faiblesse. Pour nous, «qui som- « mes fondés dans la foi, » tout ce qu'ils peuvent dire ne nous paraît que de vains sophismes plus aisés à détruire que la toile fragile de l'araignée.Plus ils chercheraient d'argumens pour nous convaincre, plus ils nous paraîtraient dignes de mépris, et nous les regarderions comme des misérables dont la raison est égarée; mais, je le répète , je crains votre faiblesse.
Et d'ailleurs notre vie doit durer si peu; le temps qui nous est donné pour faire notre salut passe si rapidement! Si donc nous laissons échapper ce temps que nous devrions employer tout entier à des choses utiles; si, dis-je, nous le passons en disputes et en des conversations superflues et nuisibles, quand est-ce que nous pourrons acquérir les connaissances indispensables et qui pressent le plus? Hélas! quand bien même ce temps si court nous serait prolongé au centuple , c'est à peine s'il nous suffirait encore pour acquérir ces précieuses connaissances ; mais, puisqu'il ne doit durer que quelques instans, quelle folie de n'en pas profiter!
O mes frères, je ne puis trop vous le répéter, quelque bouche perfide vient-elle vous adresser des discours contraires à la foi hâtez-vous de fermer les oreilles. Certes, s'il se tramait des projets contre vos princes, s'il se tenait des propos attentatoires à leur majesté , vous ne voudriez point prendre part à cette odieuse conjuration ; vous fuiriez ceux qui voudraient vous y entraîner, et vous regarderiez comme un crime de paraître seulement les écouter • pourquoi ne fuiriez-vous pas également l'impie qui ose parler contre son Dieu; et comment oseriez-vous encore avoir quelque confiance en la bonté de ce Dieu , après n'avoir pas craint de partie iper aux calomnies dirigées contre lui? Je sais bien, mes frères , qu'aucun de ceux qui m'écoutent n'ont un pareil crime »à se reprocher et que ce que je dis ici ne saurait les regarder. Eh ! si vous êtes innocens, n'est-il pas possible que, parmi ceux que vous connaissez il s'en trouve quelqu'un tombé dans ce funeste travers? Eh bien répétez-lui ce que "vous venez d'entendre; ajoutez-y ce que voire
* Prov., r, \n.
3l8 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
zèle vous inspirera encore pour tâcher de l'en faire sortir; surtout prie/. Dieu de lui accorder cette grâce, en se laissant toucher par
les prières de ses saints et de ses amis ; car toutes nos paroles ont
bien peu de prix en comparaison de ces prières. [Saint Chrysos-