PLA\ ET OBJET DU TROISIÈME DISCOURS SUR LA PROVIDEXCE
EXOIIDE.
FW, recordaye quia recepisti bona in vila tua, Laznrus similitcr maîa ; mmc autem hic comohilur, tu veto crudaris.
Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie, et que La7.ire n'y a eu que des maux : c'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans les lourmens. (Luc, xvi, 2V>.)
Quel spectacle, aussi triste pour l'humanité qu'alarmant pour la raison, nous présente aujourd'hui la parabole.de l'Evangile! D'une part, c'est un homme comblé de biens, nageant dans les délices, qui de tous ses besoins peut faire autant de jouissances; de l'autre, c'est un infortuné abandonné de la nature entière, qui semble n'avoir reçu un corps que pour la peine et une ame que pour les privations. Quel contraste, mes frères I et qui peut donc autoriser une si monstrueuse disproportion? Si du moins la brillante situation de l'un était le prix de sa vertu, et que le triste état de l'autre fût le fruit de ses injustices ; mais non, presque toujours c'est la vertu qui souffre et le vice qui prospère; et tandis que la nature et l'art se réunissent à l'envi pour embellir les jours d'un riche corrompu, poids inutile de la terre, le vertueux Lazare, en proie à tous les maux, cherche en vain, dans les vils restes de la prodigalité, le soutien imparfait de sa vie mourante. Qui de nous expliquera ce mystère nouveau ? tout est-il ici-bas un jeu de la fortune? tout est-il emporté au gré d'un aveugle hasard? et comment trouver Dieu à travers cette confusion et ce renversement de toutes choses? Juge-t-il donc les hommes d'après leurs mérites ou d'après ses caprices? Voit-il d'un œil égal celui qui sacrifie et celui qui blasphème ? car, s'il ignore ce désordre, où est sa prévoyance ? s'il l'opère, où est sa justice? s'il le souffre, où est sa bonté? Ainsi murmurent chaque jour, ainsi ont murmuré dans tous les siècles les ennemis de la Providence. C'est là le grand problème que l'impie fait tant valoir; c'est là le grand scandale qui a fait chanceler jus-
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qu'à la foi de l'homme juste. Est-il fondé, Chrétiens? est-il bien vrai que l'impie ait tant ici à triompher, ou que l'homme de bien ait ici tant à craindre? C'est ce qu'il importe de discuter aujourd'hui au poids de la raison et de la foi. Méditons les secrets de cette politique céleste qui régit toute la nature; éclaircissons ces apparentes irrégularités, qui, à nos yeux, déparent son ouvrage ; cette distribution si inégale des biens et des maux, qui, dans le philosophe, a enfanté tant de systèmes aussi bizarres que hardis ; dans l'homme politique, tant de fausses mesures; dans l'homme timide tant de vaines alarmes ; dans l'homme malheureux, tant de plaintes injustes ; dans tous enfin, tant de folles précautions et d'injurieuses défiances. Faisons sortir, en quelque sorte, la lumière des ténèbres et l'ordre du chaos, et, pour le faire d'une manière aussi solide que touchante, montrons d'abord que les désordres qui régnent sur la terre ne prouvent rien contre la Providence; montrons ensuite que ces désordres mêmes sont la gloire et le plus beau triomphe delà Providence; voilà, mes frères, tout le plan de son apologie et le partage de ce discours.
Que vais-je entreprendre, ô mon Dieu! Cendre et poussière oserai-je expliquer le grand mystère de votre empire? Vous avez dit, par votre Esprit-Saint *, qu'il est bon de cacher le secret des rois; mais c'est que ce secret est nécessaire à leur faiblesse • le vôtre, Seigneur, ne craint point le grand jour, et plus il est approfondi, plus vous êtes sur de vous-même. Laissez tomber un seul rayon de la lumière inaccessible qui environne votre trône afin qu'à sa lueur nous puissions découvrir, moins sans doute par quelles lois sublimes il vous plaît de nous gouverner que par quels titres il faut vous obéir. Ave, Maria. (M. de Boulogne, Sur la Providence.)
Les désordres qui régnent sur la terre ne prouvent rien contre la Providence.
Pour venger pleinement la divine Providence des maux et des désordres qui régnent sous son empire, il suffirait de remarquer que ces imperfections sont une suite inévitable du néant de notre nature; que, tout puissant qu'il est, Dieu n'a pas pu faire un ouvrage aussi parfait que lui; et qu'ainsi demander pourquoi tout n'est pas bien dans ce monde, c'est demander pourquoi la terre n'est pas le ciel et pourquoi l'homme n'est pas Dieu. Nous pour-
1 Tob., xn, 7.
rions dire encore que ces désordres sont une suite naturelle de notre liberté; OU* !• vertu eut été chimérique, si le mal eût été impossible, et qu'ainsi toute la cause de la Pro\idence se réduit à cette question qui se résout par elle-même: Pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'homme fut capable de blâme ou de louange, de mérite ou de démérite, de punition ou de récompense? Mus des raisons plus instructives et plus directes vont nous convaincre que l'état actuel des choses ne rend point témoignage contre la Providence, parce que tous ces objets de scandale qui nous révoltent, et que nous ne concevons pas, ne peuvent point effacer à nos yeux l'ordre évident que nous admirons, et les traits d'une Providence que nous concevons clairement, première réflexion; parce que ces désordres sont notre crime, et non l'ouvrage de la Providence, seconde réflexion; parce que, de tous ces désordres, celui qui nous scandalise le plus est celui qui existe le moins, troisième réflexion ; appliquez-vous , Chrétiens , à les suivre et à les comprendre.
Qu'il y ail une Providence, c'est une vérité aussi constante que l'ordre ravissant et l'admirable économie qui régnent dans cet univers. Si je la cherche dans les cieux , ce jour destiné pour mon travail et cette nuit pour mon repos me l'annoncent à haute voix; si j'interroge les nuées, leurs pluies salutaires et leur douce rosée se hâtent de me répondre; si je consulte les habitans des airs, ils chantent tous sa vigilance paternelle; si je la demande à la terre, ses plantes et ses fruits , ses fleurs si magnifiquement parées , ses fertiles campagnes et ses riches moissons s'empressent de m'instruire ; si je m'adresse à l'Océan , ses flots impétueux que brise un grain de sable me rendent témoignage; si je me contemple moimême, tous ces ineffables ressorts qui me font agir, tous ces moyens miraculeux qui me conservent, la publient éloquemment; il n'est pas un de mes os, dit le Prophète *, qui ne me la rende sensible ; si j'étudie les premiers mouvemens de la nature , ils me poussent invinciblement à l'invoquer dans mes besoins, ou à la bénir dans ses merveilles; si je la suis dans tant d evénemens , ces périls d'où elle a tiré la faiblesse comme Moïse , ou l'innocence comme Suzanne, me l'attestent visiblement; si j'interroge tous les siècles, ils me disent tous qu'ils l'ont crue ; si enfin , m'élevant plus haut, je l'étudié dans la nature de Dieu même, elle me montre évidemment que celui qui a fait l'œil voit , que celui qui a fait l'oreille
1 P«. xxxiv, 10.
entend, et que celui qui a donné l'intelligence ne peut pas en manquer. Il est pour moi tout aussi démontré qu'il gouverne les hommes qu'évident qu'il les a créés. Je vois sans ombre et sans nuage que l'admirable ouvrier qui a si bien perfectionné la construction de l'édifice n'abandonne point au hasard cette famille immense qu'il a faite pour l'habiter. Je conçois que ce n'est point en vain que j'ai reçu mon ame, et que, si tout a sa fin dans la nature, tout ne peut pas être un chaos dans les destinées humaines. Je sens enfin que Dieu ne saurait être saint, s'il n'exige de nous aucune vertu; grand, s'il nous tient quittes de toute adoration ; sage , s'il m'a tiré du néant sans objet, pour m'y replonger sans dessein; juste, s'il m'a donné une raison pour en abuser sans crime ou pour la suivre sans mérite. Autant cette divinité distraite, et tristement oisive que se forge l'impie, noircit mon imagination et révolte mon cœur, autant un Dieu protecteur de la vie humaine satisfait mon esprit et parle à mon amour. Ce Père universel que mes lumières me démontrent, mes désirs l'appellent; et il m'est tout aussi impossible de méconnaître son empire que de fermer mes yeux au spectacle des cieux et ma conscience à l'invincible sentiment qui la subjugue et la soumet.
Et maintenant que l'on vienne m'opposer quelques doutes, je m'en tiendrai toujours à l'évidence insurmontable de l'empire d'un Dieu qui m'investit de toutes parts; que l'on étale avec affectation tous les désordres de la terre, tant de vices sous un Dieu saint, tant de misères sous un Dieu bon, tant d'iniquités couronnées, tant de vertus dans le mépris, ils n'effaceront pointa mes yeux tous ces miracles de sagesse qu'a prodigués le Créateur. En vain voudra-ton s'efforcer de découvrir des taches dans le tableau de l'univers, je ne cesserai point d'y voir les traits augustes qui réfléchissent la majesté d'une éternelle intelligence; en vain on montrera dans cette perspective des coups de pinceau qui paraissent n'avoir rien de suivi, j'en conclurai seulement que je ne suis point placé dans un jour favorable pour en saisir l'ensemble et en embrasser tous les rapports. Je pourrai bien être arrêté par quelque nuage; mais, toujours convaincu que la Providence est derrière le voile, je ne le toucherai qu'avec crainte et respect; et content d'admirer ce qu'il lui plaît me faire connaître, sans me mettre beaucoup en peine des ténèbres mystérieuses dont elle aime à s'envelopper, j'opposerai sans cesse, non quelques difficultés à toute ma conviction, mais toute ma conviction aux vains soupçons d'une raison qui veut mesurer l'infini , et qui se perd dans un grain de
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sable; qui veut comprendre Dieu sans se concevoir elle-même. ( Le MEME. )
Les désordres dont nous nous plaignons sont notre propre Crime et non l'ouvrage de
la Providence.
Remontons au premier plan de son gouvernement : tout y était fait avec poids et mesure; tout, pour le plus grand bien, avait une destination marquée. Elle avait resserré par le besoin tous les liens de la société ; elle avait assigné à chaque homme son poste , à chaque état ses devoirs, à chaque condition ses bornes; elle avait donné aux monarques la puissance et la majesté, pour être sur la terre ses images visibles ; elle avait fait les grands pour protéger, les petits pour servir , les pauvres pour travailler , et les riches pour secourir. Sous son empire, on devait voir des maîtres, mais point de tyrans ; des inférieurs , mais point d'esclaves; des faibles , mais point d'opprimés; des besoins, mais point de misères : et, comme du choc des élémens, elle avait fait sortir l'harmonie du monde; de l'inégalité des biens et des rangs, et de l'opposition des intérêts divers, elle devait tirer l'intérêt général et la félicité commune.
Tel et plus merveilleux encore avait été l'arrangement d'une Providence propice. Comment un si bel ordre s'est-il donc perverti, et qui a pu dénaturer cet admirable ouvrage? Chrétiens, oserons-nous le demander, tandis qu'ici tout nous accuse? Le plan de la Providence n'offre visiblement que proportion , sagesse et harmonie; pourquoi le monde n'est-il plus qu'un lieu de confusion, où habite une horreur éternelle? Où est ce fonds sur lequel étaient assignées la vie et la subsistance des malheureux? Qui les a donc déshérités ? qu'est devenu leur patrimoine? qui a dilapidé le fruit de leurs travaux ? Riches injustes, répondez; la Providence vous le demande. Est-ce donc elle qui a fait cet odieux partage? est-ce elle qui a mis tout d'un côté et rien de l'autre? est-ce elle qui a inventé ce luxe destructeur, inépuisable source de misères pour eux, et de vices pour vous, de scandales pour tous? D'où viennent donc ces cris de l'innocent et ces pleurs de la veuve? Juges des peuples et organes des lois, répondez; la Providence vous le demande. Est-ce donc elle qui vous a dit de faire acception du riche , de trafiquer de la justice, de recevoir ces perfides présens qui vous aveuglent et vous corrompent , de profaner la sainteté de vos fonctions, et d'immoler au nom des lois cette même faiblesse qu'elles doivent protéger et défendre ? Pourquoi et ces provinces
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ravagées, et ces villes en cendres, et ces fleuves de sang qui coulent depuis tant de siècles? Princes ambitieux, insatiables conquérans qu'on appelle héros, et qu'on devrait plutôt nommer brigands insensés et fléaux de la terre, répondez; la Providence vous le demande. Est-ce donc elle qui a créé cet art meurtrier et destructeur qui donne des principes à la dévastation et des règles à l'homicide? est-ce donc elle qui vous a dit de n'être forts que pour abattre, et puissans que pour renverser? Pourquoi tant de récompenses sans talens, tant de grands emplois sans mérite ? Dépositaires de la faveur et distributeurs des grâces, répondez; la Providence vous le demande. Est-ce donc elle qui vous a dit de confier la course à celui qui va le moins vite, les affaires au moins sage, et, foulant aux pieds la loi sacrée du plus digne, d'honorer la bassesse et d'enrichir l'intrigue? Pourquoi tant de dignités sans fonctions, et tant de titres sans travail? Dieux de la terre, répondez; la Providence vous le demande. Est-ce donc elle qui vous a dit de n'être plus que des idoles inanimées? est-ce donc pour languir au sein de la grandeur qu'elle vous a associés à son gouvernement ? est-ce sa faute si ceux qu'elle a faits grands pour la représenter ne se montrent jamais qu'avides de plaisirs et fatigués d'affaires, et si ses premiers députés , ses ministres augustes , au lieu de soutenir un si grand nom par de grands bienfaits , le prostituent si souvent à de vains caprices et à des passions insensées? Faut-il s'en prendre à elle, si les génies qu'elle a créés pour éclairer la terre la corrompent; si les arts, destinés à nos nécessités, ne servent plus que pour nos vices; si les épreuves destinées à réveiller l'émulation, répandues au hasard, la découragent et l'éteignent ?
Et pour entrer, Chrétiens, dans un détail qui vous soit encore plus personnel, la Providence avait confié à chacun de vous le bonheur de vos semblables; pourquoi vous êtes-vous donc crus libres à cet égard, et, en vous séparant vous-mêmes, avez vous dit, comme Caïn 1: Suis-jele gardien de mon frère ? Elle avait ordonné que tous les états de la société humaine eussent quelque chose de sacré, et qu'on ne pût s'y engager sans l'avoir consultée; pourquoi dans le choix d'un état n'écoutez-vous d'autre conseil que l'ambition, d'autre règle que le caprice? Elle nous avait faits bien plus pour les devoirs que pour les connaissances, pour les œuvres utiles que pour les vaines spéculations ; pourquoi préférez-vous
1 Gen., iv, 9.
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des rêves savans aux laborieuses fonctions de la société, et l'honneur facile de pensera la gloire si rare d'agir? Trouvez-vous plus beau de h 'être dans son sein qu'un fainéant lettré et un dissertateur stérile que de devenir par vos soins un citoyen zélé, un époux vertueux et nu bon père de famille? Dans le corps humain, dit saint Paul l , l'œil regarde, l'oreille écoute, le pied marche, la main agit, chaque membre fait ses fonctions, et l'œil ne dit pas à la main: Je n'ai pas besoin de vous. D'où vient donc que, dans le corps de la société, tout se trouve désuni? D'où vient que ce qui est fait pour agir reste dans le repos, que ce qui est né pour servir aspire à commander, que tous sont soulevés contre leur condition, et que chacun, au lieu de concourir au bien commun par ses efforts, déplace tout par sa malice? O mon Dieu! nous trompons toutes vos vues, nous traversons tous vos desseins, nous nous faisons un jeu de vos arrangemens suprêmes; partout notre volonté est à la place de la vôtre, nos frivoles projets à la place de votre sagesse, et tandis que nous pervertissons l'ordre de vos conseils, nous osons élever contre vous nos plaintes téméraires. Levez-vous donc, Seigneur, jugez vous-même votre cause, et confondez ces insensés qui, trouvant plus facile de disputer contre votre sagesse que de la seconder, gouvernent tout sans vous, et osent dire ensuite que vous ne gouvernez plus rien ; qui taxent votre ouvrage d'énigme, parce que leur vie n'est qu'un chaos , et qui supposent toujours que vous allez au hasard, parce qu'ils vont eux-mêmes sans principe et sans règle.
Ce que nous disons des désordres qui troublent et déshonorent la société s'applique naturellement aux misères particulières dont chacun se prévaut pour murmurer contre la Providence. Oui, le mal que nous souffrons, comme celui que nous faisons, vient également de nous, et la Providence n'est pas moins absoute de nos afflictions que de nos désordres. Vous êtes malheureux! mais pourquoi? La Providence n'a-t-elle pas mis entre vos mains tout ce qu'il faut pour le bonheur? n'a-t-elle pas rendu aisé tout ce qu'elle a rendu nécessaire? Le vrai contentement est-il placé si haut que vous ne puissiez y atteindre? faut-il donc tant de frais pour contenter les vrais besoins? Est-il si difficile de goûter des joies pures et d'innocens plaisirs ? La paix et le repos sont-ils des biens si chers que vous ne puissiez en jouir? Est-ce la faute de la Providence si nous cherchons le bonheur où il n'est pas, si nous
1 I Cor.., xii, 15 et suit.
sommes misérables par nos folles inquiétudes ; si, rassasiés de faux plaisirs, nous ignorons les véritables; si l'abus que nous faisons de la vie nous la rend à charge ; si celle que nous nous composons n'est qu'un déplorable tissu d'ennuis et de tristesse, qu'une longue et pénible mort? Insensés que nous sommes! nous cherchonsun bonheur particulier, un bonheur exclusif qui n'appartienne qu'à nous, et distingué de celui du commun des hommes; nous voulons des biens, une réputation, des honneurs que les autres n'ont pas ; c'est la vraie source de nos misères. Le dessein de la Providence est de faire sur la terre un bonheur commun à tous, comme celui dont nous jouirons dans le ciel, un bonheur simple, indépendant de nos frivoles conventions, et que chacun puisse acquérir par la possession seule des biens qu'elle nous a départis. Malheur à nous si nous nous attachons à cet autre bonheur si rare et si recherché! il s'évanouira bientôt, et nous serons forcés de reconnaître qu'on n'est jamais heureux. Est-ce sa faute enfin si nous donnons tant d'importance aux biens ou aux maux de cette courte vie ? est-ce sa faute si , pour être heureux, vous croyez qu'il faut être riche, si vous vous trouvez pauvre en ne manquant de rien, si l'inutile est pour vous le nécessaire, et si le superflu, vous l'appelez vos besoins? La Providence doit-elle vous donner tout ce qui vous corrompt ? doit-elle être prodigue sous peine d'être cruelle? vous rendra-t-elle malheureux quand tous vos faux besoins ne seront pas satisfaits , quand tous vos bizarres projets ne seront pas réalisés, quand tous vos goûts fantasques ne seront pas contentés? Quelle étrange idée vous formez-vous d'une Providence, s'il faut que, pour être juste, elle soit aux ordres de votre cupidité , ou si , pour vous donner assez, il faut qu'elle vous donne tout? Hommes injustes , indiquez-nous du moins jusqu'où doivent aller ses largesses, ou montrez-nous le terme où doivent s'arrêter vos désirs. Ah! si nous entendions ici se plaindre un pauvre habitant des campagnes , et, du fond de sa masure délabrée, pousser un grand cri vers la Providence pour lui demander, comme Job ' , pourquoi la lumière a été donnée aux malheureux, peut-être pourrions-nous excuser ses murmures; mais non , ce n'est point ordinairement le pauvre qui se plaint ; c'est ce riche , ce grand nourri dans l'abandance, ne connaissant d'autre dégoût que celui de la satiété, d'autre fatigue que celle des plaisirs; et il ne faudrait ici, pour l'apologie de la Providence, que cette seule observation prouvée par
1 Job, m, 30.
l'expérience, que presque tous ses ennemis naissent au sein du luxe et de la volupté, comme presque tous ses vrais adorateurs au sein de la médiocrité et des privations.
Supposons néanmoins tous vos malheurs réels ; la Providence en est-elle plus responsable ? devait-elle bénir ce lien mal assorti qu'a formé la passion , vous préserver de la misère où vous a plongé l'oisiveté, sauver votre fortune d'une ruine que le jeu a précipitée, vous épargner les cruelles douleurs que vous ont attirées vos voluptés criminelles ? Quel est donc ce chagrin aussi injuste qu'opiniâtre, qui fait sans cesse retomber sur la Providence tous les malheurs de nos excès, toutes les suites de nos inconséquences, toutes les amertumes de notre repentir? O vous tous qui fatiguez sans cesse le ciel de vos plaintes et de vos murmures, rentrez en vous-mêmes, et bientôt vous y trouverez le grand principe de vos peines ; vous y verrez bientôt que la Providence nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes; vous y verrez que les maux nécessaires auxquels nous sommes assujétis ne seraient près, que rien sans ceux que nous y ajoutons par notre faute; qu'en nous contentant de ses dons, nous avons tous plus d'occasions de bénir ses bienfaits que de prétextes de suspecter sa bonté paternelle; qu'en nous tenant dans l'ordre où elle nous veut, il nous reste plus de douceurs capables de nous consoler que de peines faites pour nous aigrir; que ce sont nos passions et non le sort qui nous persécutent; vous y verrez enfin que, si nous sommes malheureux, c'est des maux de notre folie, non de ceux de notre nature. (M. de Boulogne.) ,
Réponse à l'objection tirée de la prospérité des méchans.
Dieu, à les en croire, ne se mêle point des choses dici-bas. Il laisse tout aller à l'aventure; et ce qui en est la preuve, c'est que les gens de bien n'y sont point protégés , ni les méchans punis. Bien loin de là, la vertu abandonnée se trouve livrée aux rigueurs de l'indigence, tandis que l'opulence est le partage ordinaire du vice; les personnes pieuses sont accablées d'infirmités, tandis que les impies jouissent d'une santé inaltérable; le deuil est comme l'apanage de l'innocence, au lieu que la joie semble être celui du crime; en un mot, la probité consume ses jours dans la misère et dans l'affliction, pendant que le crime, comblé d'honneurs, a tout à souhait, et vit dans une constante prospérité.
Avant de répondre à ceux qui nous font entendre ces plaintes
et se portent pour accusateurs de Dieu , je leur demanderai s'ils parlent au nom des vrais et fidèles Chrétiens ou de ceux qui n'en ont que le masque, ignorant quel est le véritable esprit du Christianisme. Si c'est pour ceux-ci qu'ils s'intéressent , leur commisération est bien à contre-temps. C'est se méprendre que de souhaiter des prospérités à ceux qui vivent mal. Eh! qui ne sait que la prospérité endurcit toujours dans le crime? On la regarde comme la récompense de ses vices; à ceux-là , les disgrâces et les adversités leur seraient bien plus profitables; elles les amèneraient au repentir. Non, ce ne sont pas ceux-là qu'il faut plaindre de n'être ni riches ni heureux.
On est encore moins raisonnable de marquer de la compassion pour les justes quand ils sont affligés. Ceux qui ne sont pas assez instruits de la religion les regardent comme des personnes malheureuses; mais ils se trompent. Les justes, dans cet état, sont heureux, contens, pleins de joie. Que nous jugeons mal des choses si nous nous imaginons que les maladies , que la pauvreté et les accidens de la vie soient des maux pour eux ! Ils en jugent bien autrement : ils les regardent comme la source de leur bonheur. Nul n'est misérable par le sentiment d'autrui ; et dès là qu'on se rend à soi-même témoignage de sa propre félicité , qu'importe l'opinion? on ne peut pas être malheureux. Est-il, en effet, situation plus heureuse pour qui que ce soit que de faire ce qu'il nous plaît et d'avoir ce que l'on désire? Les vrais serviteurs de Dieu sont-ils dans l'humiliation? c'est ce qu'ils demandent; souffrent-ils les rigueurs de l'indigence? elle a pour eux des charmes; vivent-ils dans l'obscurité? ils aiment à être cachés, et fuient l'éclat des honneurs: ils sont heureux. Le pécheur, au contraire, a beau se flatter de trouver le bonheur au sein des coupables jouissances ; il n'est pas heureux pour obtenir ce qu'il désire. C'est toujours un malheur que de souhaiter ce qu'on devrait détester, et c'est un double malheur que de l'obtenir; tandis que le fidèle, possédant tout ce qu'il souhaite, ne peut avoir rien de mieux que ce qu'il a. Ce n'est pas le travail, le jeûne, la disette, l'humiliation, l'infirmité qui font de la peine; c'est de ne vouloir pas les supporter. La seule disposition du cœur en fait la douceur ou l'amertume. Les choses les plus aisées deviennent onéreuses dès qu'on les fait à regret, au lieu que les plus difficiles ne coûtent rien lorsqu'on s'y porte avec affection. Dirons-nous que ces généreux païens des premiers temps furent malheureux d'être pauvres, eux qui ne craignaient point de s'appau-
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vrir pour enrichir l'état? Voit-on que cette vie champêtre qu'ils menaient leur ait paru insupportable ou pénible ? Voit-on qu'ils n'aient pas mangé avec joie cette nourriture rustique dont ils n'usaient qu'après le coucher du soleil? Voit-on que leur cœur avare et insatiable ait gémi de ne pas posséder de grandes richesses , puisqu'ils furent auteurs des lois qui défendaient l'usage de l'argent ? Voit-on que les anciens Romains se «oient affligés de n'avoir pas des coffres remplis d'or et d'argent, eux qui regardaient comme indigne d'entrer dans le sénat quiconque possédait dix livres d'or ? Qu'on n'accuse donc point d'avoir méprisé la pauvreté des habits ceux qui ne furent jamais vêtus que de méchans habits de peau; qui ne quittaient la charrue que pour aller prendre les faisceaux, et abattaient, avec la robe consulaire, la poussière dont ils s'étaient couverts en labourant. Dans ces temps-là les magistrats pauvres , mais désintéressés, enrichissaient la république; aujourd'hui la république est pauvre, parce que les magistrats ne pensent qu'à s'enrichir. Quelle folie, quel aveuglement à des particuliers de se croire riches dans un état réduit à une extrême pauvreté.
Tels étaient les anciens Romains. Sans connaître le vrai Dieu, ils méprisaient des richesses que les chrétiens ont appris de Jésus- Christ même à mépriser. Je me trompe quand je traite de pauvres les grands hommes qui renonçaient à tout pour tout donner à la république. Il est vrai qu'ils n'avaient rien en particulier; mais tout étant commun , tout était à eux. On a aussi vu de faux sages dans la Grèce, qui, sans nul zèle pour la république, se dépouillaient eux-mêmes de leur patrimoine par un vain désir de gloire. Ils ont porté les choses encore bien plus loin ; car, mettant la perfection de leur philosophie dans le mépris de la douleur et de la mort, ils ont prétendu que leur sage était heureux dans les fers et dans les tourmens. La vertu, si on les en croit, est si puissante qu'il n'est pas possible que l'homme de bien ne soit heureux et sans inquiétude. S'il est donc vrai que des hommes qui ont eu la réputation de sages aient prétendu que les misères de la vie n'étaient pas un mal pour ceux qui n'en étaient dédommagés que par je ne sais quelles frivoles louanges, serait-on raisonnable de regarder comme malheureux des Chrétiens qui sont soutenus dans les afflictions par la joie intérieure que la foi entretient au fond de leurs cœurs, et par l'espérance d'une félicité qu'ils savent devoir être le prix de leur patience ?
Un de ces libertins dont j'accuse ici l'impiété , disait, il n'y a
pas long-temps, à un homme de bien , qui, instruit des vérités de la foi , faisait profession de croire que tout est ici-bas gouverné par la Providence de Dieu; ce libertin, dis-je, lui parlait de la sorte: Vous croyez qu il y a une Providence; d'où vient, si cela est, que vous êtes si infirme? d'où vient que tant de personnes qui vivent publiquement dans la débauche sont , pour ainsi dire , à l'abri des adversités, pendant que vous-même, dont la vie est sainte et irréprochable, ne jouissez d'aucune consolation , accablé que vous êtes de maux, de faiblesses et d'infirmités? N'admirezvous pas la vaste étendue de ce prétendu bel esprit , qui, s'érigeant en juge du mérite et de la vertu des saints, ne leur assigne point d'autres récompenses que la santé et la force du corps!
Pour répondre à ces libertins, au nom de toutes les personnes sincèrement vertueuses , voici comme j'entre avec eux en discussion. Vous demandez, leur dirai-je, pourquoi les gens de bien sont faibles et valétudinaires. Je réponds qu'ils s'affaiblissent ainsi euxmêmes dans la crainte qu'un corps trop robuste ne leur devînt un obstacle à la sainteté. C'est en général le vin , c'est la bonne nourriture qui entretiennent et augmentent les forces du corps : et ce sont, au contraire, les jeûnes, les veilles, les abstinences qui consument et qui détruisent ces mêmes forces.
Après cela , doit-on être surpris de voir maigres et décharnés des hommes qui se retranchent par vertu ce qui donne de l'embonpoint aux autres ? Me demandez-vous pourquoi ils en usent ainsi? Saint Paul vous l'apprendra mieux que moi : Je châtie, ditil, mon corps, et je le réduis en servitude, dans la crainte d'être moi-même réprouvé , après avoir prêché V Evangile aux autres avec succès *. Eh quoi! lorsqu'un Apôtre croit que la faiblesse du corps lui est nécessaire, nous nous imaginons qu'on peut la négliger sans imprudence, sans témérité; j ai presque dit, sans folie. Un Apôtre craint que la santé du corps ne lui soit funeste, et nous penserons le pouvoir entretenir sans rien risquer! Voilà donc la raison pour laquelle les Chrétiens sont infirmes et sont bien aises de l'être. Ces infirmités sont des marques de l'amour et non pas de l'indifférence du Créateur. Nous lisons dans les Epîtres de saint Paul que Timothée était d'une complexion fort sujette aux maladies. N'était-il infirme que parce que Dieu le délaissait, ou n'était-ii pas agréable à Dieu parce qu'il était infirme? Tant s'en faut : Timothée aimait ses infirmités, parce?qu'il savait
« I Cor., ix, Î7.
qu'elles contribuaient beaucoup à le rendre agréable à Jésus-Christ. L'apôtre saint Paul, dont il fut le disciple, n'ignorait pas l'état où les maladies lavaient réduit; cependant il lui permet, pour tout soulagement, de prendre un peu de vin. D'un côté, il veut qu'il ait égard à son infirmité ; de l'autre, il ne veut pas qu'il se procure une santé parfaite. Pourquoi l'Apôtre en use-t-il ainsi? C'est qu'il savait combien la chair a des désirs contraires a ceux de l'esprit, et combien [esprit en a de contraires à ceux de la chair: quils sont opposés ïun a l autre, de sorte qu'on ne fait pas les choses quon voudrait. C'est dans cette pensée que quelqu'un a dit que si la force du corps nous empêche de faire ce que nous désirons , c'est à nous de mortifier notre chair pour être en état de suivre les saints mouvemens de l'Esprit. A mesure que la chair devient faible et languissante, l'ame, ajoute-t-il, prend de nouvelles forces. Des membres atténués , un corps débile et sans vigueur, rend l'esprit plus propre à agir; la vivacité qui rendait la chair rebelle se communique à l'ame, et lui sert pour la pratique de la vertu. Alors on ne sent plus les ardeurs du feu que la concupiscence allume dans la chair; l'esprit n'est plus troublé par ces pensées qui excitent les mauvais désirs ; [les sens, retenus et modérés , ne courent plus d'objets en objets ; l'amour du plaisir n'est plus en état de les enchanter : toute la joie est alors intérieure. L'ame satisfaite d'avoir détruit l'empire de la chair la voit d'un œil content, abattue et sans forces, comme on se plaît à voir un ennemi vaincu et désarmé : voilà ce qui porte les saints à ménager si peu leurs corps.
Cette première objection ainsi détruite , les ennemis de la Providence en forment une seconde. Nous avouerions, disent-ils, que Dieu conduit toutes choses , si cette infirmité volontaire du corps était le seul de leurs maux; mais ce qui nous confirme dans nos doutes , c'est que nous les voyons exposés à des misères mille fois plus grandes et insupportables. Il semble qu'il n'y ait pour eux d autre partage que les chaînes, les tourmens et la mort même.
Il est vrai; mais tel a été le sort des Prophètes, telle a été la destinée des Apôtres : les uns ont gémi dans une longue captivité; les autres ont expiré dans les tourmens. Peut-on cependant douter que Dieu, pour qui ils souffraient , ne les chérît alors, et ne prît soin d'eux? Me direz-vous que, bien loin de prouver la Providence , c'est une marque que Dieu laisse ici aller toutes choses au hasard, et que ce n'est qu'au jugement dernier qu'il fera connaître sa puissance, parce que de tout temps on a vu sur
la terre les justes opprimés et malheureux, et leurs persécuteurs, au contraire, heureux , puissans , redoutés ?
Parler ainsi, ce n'est pas être tout-à-fait ' impie , puisque c'est avouer que Dieu doit un jour juger le monde. Pour nous, qui faisons profession de suivre les lumières de la foi , nous croyons que Jésus-Christ jugera un jour tous les hommes, et nous croyons aussi que Dieu est l'arbitre, le maître et le dispensateur de toutes choses. Le jugement futur ne détruit pas la Providence actuelle : gouverner le monde, c'est le juger ; ces deux choses sont inséparables.
Il est si facile de prouver ce que j'avance' que je puis le faire par des raisonnemens, des exemples, des autorités. A ne consulter que la raison , quel est l'homme assez peu éclairé de ses lumières, ou assez ennemi de la vérité , pour ne pas reconnaître, en contemplant la structure admirable de l'univers, que celui qui l'a tiré du néant pour y faire éclater, dans le ciel et sur la terre , la splendeur de sa magnificence toute divine , en règle tous les mouvemens ; que le créateur des élémens en doit être le modérateur ; et que le même Dieu qui , par sa puissance infinie , a donné l'être à tout ce qui existe pour la gloire de sa majesté suprême, doit, par sa sagesse, conduire les ressorts de son ouvrage, afin d'y maintenir le bel ordre qu'il y a établi ? Jugeonsen par ce qui se passe dans l'administration des choses humaipes. N'est-ce pas la raison de l'homme qui y préside , qui veille à tout, qui en est comme l'ame , et pour ainsi dire la Providence ? N'est-ce pas elle qui tient dans l'ordre , je ne dis pas seulement les empires , les provinces, l'état civil et militaire de chaque état, mais les plus petits emplois , jusqu'à l'économie domestique ? Ses soins ne s'étendent-ils pas jusqu'aux plus vils animaux de sa maison; et, sans elle, rien pourrait-il subsister? Elle est comme la main qui tient le gouvernail pour donner aux mouvemens du vaisseau l'impression convenable; et Dieu l'a voulu ainsi, afin que l'homme , dans le détail de l'administration particulière qui lui est confiée, se réglât lui-même sur cette Providence universelle avec laquelle lui-même gouverne l'universalité des choses.
A cela les impies répondent que Dieu , au commencement du monde, a établi les choses dans un certain ordre; que, la création achevée, il ne s'est mis plus en peine des choses terrestres, soit qu'il craignît le travail et l'embarras, soit qu'étant occupé à des choses plus importantes, il se dégageât dune partie , de peur
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que le tout ne lui donnât trop de peine à gouverner, et qu'il ne succombât sous le faix.
S'il en était ainsi , à quoi bon le culte que nous lui rendons? Que nous sert d'adorer Jésus-Christ , de croire à ses promesses , de lui adresser nos prières? Si Dieu n'a pour les hommes que de l'indifférence, c'est" bien vainement que nous élevons chaque jour vers le ciel des mains suppliantes pour fléchir sa justice ou solliciter sa miséricorde. Pourquoi ces temples où l'on vient rendre hommage à ses bienfaits? ces autels au pied desquels on lui en demande de nouveaux? On n'a point de raison de prier, à moins qu'on n'espère obtenir. Je n'insiste pas sur ce simple raisonnement; les conséquences en sautent aux yeux ; le système qui nie la Providence n'a rien que d'insensé; il sape, il anéantit les fondemens de toute religion. (Salvien.)
Providence prouvée par les merveilles de la nature.
Il suffit, à des hommes sans prétention et sans entêtement, d'un coup d'oeil général porté sur la nature pour les convaincre qu'il existe une Providence divine. Mais parce qu'il est des cœurs abjects, des esprits opiniâtres et rebelles à l'évidence, qui ne jugent que par les sens, prouvons-leur cette vérité par le témoignage des œuvres qui la démontrent. Non pas que j'entreprenne de parcourir le théâtre tout entier de la création; à peine en peut-on saisir quelque faible partie, tant il est immense, infini! Et ce qu'il a de plus petit et ce qu'il a de plus grand, ce que l'on en découvre, et ce qui échappe aux regards, rend un égal hommage à la Providence. O homme! ce magnifique ensemble de la création, pour qui existe-t-il? Pour vous seul; oui, pour vous ces merveilles si étendues et si augustes, si multipliées, si persévérantes dans leur durée, qui fournissent avec tant de prodigalité, soit à l'entretien de votre corps et aux usages de la vie, soit à l'instruction de votre ame. Ce sont autant dinstrumens et de degrés qui vous amènent à la connaissance de Dieu. Ce n'est pas pour les Anges que Dieu les a créés; ils n'en avaient pas besoin; ils existaient avant qu'elles ne fussent produites, puisqu'au moment où elles vinrent à l'être , lorsque je créais les astres, dit le Seigneur dans le livre de Job, les Anges me louaient et me chantaient des cantiques a haute voix *: c'est-à-dire qu'ils admiraient avec transport la multitude et la variété, la beauté, l'ordre et l'harmonie, l'éclat et l'agrément, en un
» Job,xxxvm, 7.
mot les perfections diverses de ces chefs-d'œuvre de la main de Dieu, dont ils ont une connaissance bien supérieure à la nôtre. Les étoiles seules, s'il n'y avait qu'elles dans le ciel, en seraient l'ornement ; mais combien il est embelli par la présence du soleil et de la lune , qui , pour votre usage et vos plaisirs , se partagent tout l'espace du temps! Est-il spectacle plus beau que le ciel éclairé par ,1e soleil et la lune escortés d'une armée d'étoiles, dont les rayons, jaillissant sur la terre, s'y arrêtent avec complaisance, en dissipent les ténèbres, et dirigent, dans leur route, les pas du voyageur et la course du nautonier? Guidé par leur lumière, le pilote brave avec assurance les flots et les tempêtes; il se rit de la fureur des vents et de l'obscurité des nuits, bien qu'à une si haute distance et dans un si prodigieux éloignement du point où il est, cette étoile semble être tout près de lui. Il l'interroge ; elle lui répond quelle route il doit suivre, quelles mers il a à parcourir, quel est le temps où il faut que son navire reste dans le port ou remette à la voile, quelles tempêtes menacent la navigation.... De même que le soleil préside au jour, ainsi la lune préside à la nuit ; et leur influence bienfaisante nous donne l'agréable température de l'air, et ces rosées nourricières des semences auxbuelles nous devons les alimens nécessaires au soutien de nos corps. Economie admirable qui nous manifeste dans Dieu à la fois la toute-puissance qui se joue avec les miracles, et la sagesse qui a pourvu si abondamment à nos besoins, et la magnificence qui s'intéresse même à nos plaisirs!
Pouvez-vous le contempler sans ravissement ce beau ciel, qui vous offre tantôt l'aspect d'un pavillon de lumière suspendu sur nos têtes, tantôt d'une prairie toute parsemée d'une infinité de fleurs, et se fait voir avec le riche ornement d'une couronne brillante; mais fleurs qui jamais ne se flétrissent, mais couronne qui étale sans altération son éternelle beauté? Le pouvez-vous contempler sans ravissement, quand, n'étant plus nuit, mais n'étant pas jour encore, le soleil vient à s'y montrer dans toute la pompe de l'aurore, revêtu d'un manteau de pourpre et d'azur ? Quoi de plus ravissant que l'aspect de ce soleil lui-même, lorsqu'aux premiers rayons du jour, s'élançant avec rapidité sur l'horizon, il le parcourt tout entier, embrassant de ses feux et la terre et les mers, et les sommets des montagnes et les profondeurs des vallons, et l'épaisseur des forêts, il a replié sur elles-mêmes les ténèbres de
1 Job., xxxyiii, 7.
la nuit, et semble reproduire chaque jour l'œuvre de la création, pour en exposer à nos yeux toutes les beautés et nous en faire voir à nu toutes les richesses]! Pouvez-vous admirer assez l'ordre et la régularité de son cours, toujours le même dans cette longue succession de siècles ; sa beauté, qui sans cesse se renouvelle dans sa vive et florissante jeunesse; l'éclat et la pureté de ses rayons, qui se mêlent à tant de corps étrangers sans être souillés par leur mélange ? Surtout réfléchissez sur une foule de bienfaits qu'il verse sur la nature par la reproduction des plantes , la chaleur qu'il donne à nos corps, la vie et la fécondité qu'il communique à tous les êtres, sans en excepter les animaux qui vivent sous les eaux, et l'air lui-même qu'il rend plus subtil, plus pur et plus transparent. Aussi le divin Psalmiste, pour exprimer l'éclat perpétuel de sa beauté, sa fraîcheur si vigoureuse, la majesté et la grâce de sa parure, le fidèle ministère dont il s'acquitte depuis tant de siècles sans interruption, dit-il que le Seigneur a établi son tabernacle dans le soleil *. Il nous représente son agilité, sa force, sous l'idée tantôt d'un époux qui sort paré de grâce de sa couche nuptiale, tantôt d'un géant qui va plein d'ardeur commencer sa course ; ensuite, pour nous rappeler combien il suffit tout seul à l'univers tout entier : Fa?ti, nous dit-il, de F extrémité du ciel, le voilà qui déjà touche à Vautre extrémité ; et il ri y a personne qui se dérobe à sa chaleur, tant ses bienfaits se font sentir à tout le genre humain !
Que si je ne craignais d'être trop long, je vous montrerais la divine Providence dans la formation des nuées, dans l'ordre des saisons qui partagent l'année, dans le retour périodique des solstices et des équinoxes, dans l'harmonie des vents , de la mer, des espèces diverses de poissons qu'elle contient en plus grand nombre que les animaux qui peuplent la terre ; de la terre elle-même et des animaux qu'elle nourrit, serpens, oiseaux, animaux amphibies; des lacs, des fontaines et des fleuves qui l'arrosent, des régions habitées et de celles qui sont inhabitables. Que de trésors , que de merveilles en foule offriraient à vos yeux ces familles innombrables d'arbres, déplantes et de végétaux qui naissent soit dans les lieux cultivés , soit dans les déserts, dans les campagnes ou dans les vallées, sur les sommets des montagnes ou sur le penchant des collines, se produisent d'eux-mêmes ou demandent pour éclore l'industrie de l'homme et la main du cultivateur. Nous arrêterons-nous
1 Ps. xviu, 5.
sur la description des animaux domestiques et des betes sauvages et féroces ; de tant d'espèces diverses , grandes ou petites , qui marchent ou rampent sur la terre, nagent dans les eaux ou volent dans l'air? parlerai-je des plantes qui paraissent ou en hiver ou en été, ou durant l'automne; des choses qui se voient en plein jour ou de celles que l'on n'aperçoit que la nuit; de la pluie, de la mesure des années, delà mort et de la vie; du travail qui est devenu notre héritage ; de la crainte et de la joie ; du boire et du manger; des études etdes arts; desbois, des pierres et des montagnes d'où se tirent les métaux; des mers navigables et de celles qui ne lesontpas; des îles, des ports et des rivages; de la surface de la mer et de la profondeur des eaux; des quatre élémens de la nature dont tout le monde est composé; de la maladie et de la santé; des membres de notre corps et de la constitution de notre âme ; des arts et de la sagesse que Dieu a fait acquérir aux hommes par leur moyen ; de l'utilité que nous apportent les bêtes , les plantes et les autres créatures qui sont faites pour notre service; enfin des plus petits animaux et des moins considérables? Car, pour le dire en passant, estil rien de plus chétif et de plus difforme que l'abeille, de plus vil qu'une fourmi, de plus méprisable qu'une cigale? et pourtant ces insectes ont une voix claire et intelligible qui rend un témoignage public à la providence de Dieu , à sa puissance et à sa sagesse. Et c'est pour cela que le Prophète à qui Dieu avait si pleinement donné son esprit, après avoir parcouru le corps de la nature, quoiqu'il n'eût examiné qu'une petite partie des créatures qui entrent dans la composition de l'univers , ne laisse pas de s'écrier dans le plus profond étonnement: Que vos œuvres sont grandes, 6 mon Dieu! vous avez fait tout avec sagesse '.Je ne craindrai pas de le répéter; c'est pour vous, ô homme! que toutes ces merveilles ont été faites; c'est pour vous qu'il y a des vents, afin que leur salutaire rafraîchissement répare les corps fatigués; que leur souffle corrige les exhalaisons nuisibles , tempère l'ardeur excessive du soleil , donne la nourriture aux semences et l'accroissement aux plantes* qu'il enfle vos voiles sur la mer, pousse vos vaisseaux à travers les ondes et vous porte rapidement aux régions les plus éloignées; qu'il aide aux travaux du laboureur, en séparant la paille d'avec le bon grain ; qu'il prévienne la corruption des eaux dont l'immobilité causerait tant de désordre, et serve tout à la fois à vos besoins et à vos plaisirs.
1 Ps cm, 24.