PLAN ET OBJET DU QUATRIEME DISCOURS SUR LA PROVIDENCE
EXORDE
Quum sublevassel oculos Jésus et vidisset quia multiludo maxima venil ad eum , dixit ad Philippum : Unde ememus panes ut manducenl hi?
Jésus, levant les yeux et voyant qu'une fort grande multitude de peuple venait à lui, dit à Philippe : D'où pourrons-nous acheter des pains pour donner à manger à tout ce monde? (Joan.,vi, 5.)
Au milieu des rigoureuses privations où la réduisait depuis trois jours son ardeur à suivre Jésus, cette multitude immense oublia toute alarme, quand elle vit ce Sauveur adorable fixer sur elle des yeux où respiraient la compassion et la tendresse, et lui annoncer, dans ce seul regard , ce qu'il fallait attendre de sa puissance et de son amour. Dans nos traverses et nos épreuves, pourrions-nous ne pas bannir à notre tour les défiances et les craintes, quand nous savons quel est celui qui veille pour notre défense, et ne nous laisse quelquefois lutter contre l'injustice et les revers, que pour nous inspirer une foi plus ferme dans son assistance, et bientôt pour son pouvoir une plus vive admiration. Car l'inquiétude paternelle de notre Dieu nous suit sans cesse et s'attache à nous sur cette mer orageuse du monde, où nous attendent de si noires tempêtes, et où de si profonds abîmes menacent de nous engloutir; et tandis que nous semblons errer à l'abandon au gré des ondes et des vents, la Providence, toujours attentive, tient l'œil ouvert sur nos dangers, calme quand il est temps la fureur de la tourmente, ou profite delà violence même de l'orage, pour nous pousser plus promptement au port. Cependant, en dépit des preuves sans nombre de sa sollicitude, à peine quelque adversité vient-elle éprouver notre confiance qu'on nous voit, passagers pusillanimes, laisser tomber nos bras décourageusement, au lieu de lesélever vers cette Providence qui nous présente son secours, ou peut-être dans les accès d'une fureur désespérée, accuser par des blasphèmes ce pilote
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invisible et outrager sa vigilance. Oui, Chrétiens, ce n'est pas
assez pour la Religion d'avoir à soutenir les assauts de ses ennemis déclarés, il faut encore que, parmi ses en fa us eux-mêmes elle voie des hommes de peu de foi, qui, tantôt fatigués de la Iribulation ou déconcertes par des désastres inattendus, tantôt opprimés par les méchans ou ne recueillant de la vertu d'autres fruits que les mépris et les larmes , osent s'en prendre à la Providence elle-même, l'interroger sur ses conseils eten calomnier la sagesse.
Imposons silence, s'il se peut, à ces indignes soulèvemens, en vous montrant que les maux de la vie présente ne peuvent excuser les plaintes contre la bonté de la Providence : premier point; que les malheurs mêmes qui affligent quelquefois la vertu ne peuvent autoriser les murmures contre la justice delà Providence : deuxième point.
Implorons, etc. ( M. Borperies, Sur la providence.)
Les maux de ia vie présente ne peuvent excuser les plaintes contre la bonlé de la
Providence.
Parmi les plaintes et les cris qu'arrachent à tant de bouches les maux de la vie présente, il suffit, pour justifier la bonté de la Providence, de détailler ses bienfaits et d'expliquer ses rigueurs.
C'est, au témoignage de l'Esprit-Saint, une maxime constante parmi les maîtres de la terre, que dans l'art de régner, la première science est de savoir se taire, et d'envelopper d'un impénétrable silence ses entreprises et ses projets : Sacramentum îvgis abscondere bonum est. Content d'assurer le repos de ses peuples, et démontrer dans leur félicité le garant irrécusable de l'équité de ses lois, et de la profondeur de ses conseils, un roi sage éloigne des regards d'une curiosité indiscrète, ou des censures d'une présomption téméraire, tous ces ressorts cachés qui remuent son empire sans l'ébranler, et par des mouvemens divers en entretiennent l'harmonie; mais ce que la prudence conseille aux puissances humaines, la dignité l'exige de cette majesté plus haute qui règne sur les rois: et si le sentiment de leur faiblesse avertit ceux-ci d'entourer leurs projets de réserve et de circonspection , l'arbitre souverain de l'univers doit à sa gloire de montrer son indépendance , en renfermant dans le plus profond de son sanctuaire les secrets de son gouverment divin. Qui donc avec justice accusera son silence? Et quelle est la hardiesse qui tenterait de sonder les abîmes de cette science profonde, ou ne craindrait pas de lui insulter par ses dé-
fiances et par ses plaintes? Toutefois, Dieu n'a pas laissé sa Providence sans témoignage. Sa main a imprimé sur toutes ses œuvres les traces de cette intelligence infinie, qui, après avoir appelé les créatures du néant à l'être, les conserve par sa bonté, les enrichit de ses bienfaits, les conduit à leur fin avec autant de force que d'indépendance. Quel ordre admirable dans ce vaste univers! quelle régularité constante dans ses lois! avec quelle richesse la Provividence pare tous ses ouvrages! de quels charmes elle sait les embellir! Elle a tracé aux globes qui roulent sur nos têtes la route invariable qu'il leur faudra tenir; elle donne à notre terre sa fécondité et ses riantes couleurs ; elle nourrit le lion des déserts, et n'oublie pas l'insecte à qui il ne faut qu'un brin d'herbe; elle soutient les cèdres qui bravent les siècles, et veille sur la fleur qui ne doit durer qu'un jour; tout raconte sa sagesse, tout publie sa magnificence, tout nous parle de son amour.
Cependant, telle est notre faiblesse, ou telle notre ingratitude, qu'au milieu de la brillante lumière que répandent sur cet univers les riches dons de la Providence, un nuage passager suffit pour obscurcir notre foi , et qu'au mépris de ses inestimables bienfaits, c'est assez de quelques privations pour exciter nos dépits , et de quelques mécomptes pour soulever contre elle nos clameurs. L'un, s'il éprouve les étreintes du besoin , murmurera contre les rigueurs de la Providence; l'autre, si les orages ravagent ses moissons, la taxera d'indifférence et d'oubli; celui-ci, si la maladie le retient long-temps étendu sur le lit de la douleur, 1 accusera de cruauté; celui-là, si une mort prématurée vient lui ravir l'objet de son amour, blasphémera contre ses décrets. Insensés! qui , cachés dans un coin de cet univers , veulent en embrasser toute l'étendue, quand leurs regards sont circonscrits dans un étroit horizon ; ou qui , mesurant sur leurs intérêts les desseins de la Providence, ne reconnaissent que dans leur abondance, sa libéralité; dans leurs succès, sa justice; dans leur prospérité , son amour.
Non, non, vous ne sauriez sans crime vous élever contre la Providence: chaque créature, chaque jour, chaque instant justifie ses voies et atteste sa tendresse. Si, tandis que ses mains libérales s'ouvrent incessamment pour tout ce qui respire, vous gémissez dans le délaissement; si, dans les adversités qui vous éprouvent, vous ne voyez ni adoucissement à vos amertumes, ni termes à vos douleurs, cherchez dans une humble résignation , et dans les saintes pensées de la Foi une consolation à. vos infortunes; mais ne vous agitez pas vainement pour percer la nuit impénétrable qui
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environne ses décrets, et surtout n'allez pas, par une insupportable audace, citer ses lois à votre tribunal et les y taxer d'injustice. Quelque cuisans que soient vos maux, quelque vives que soient vos douleurs, la Providence en a fait assez pour comprimer vos murmures, et en nous entourant du spectacle de son universelle bienveillance, elle laisse sans excuse le téméraire qui voudrait soulever le voile dont, par intervalles, elle se plaît à se couvrir, ou refuserait d'entendre, dans les biens sans nombre qu'elle prodigue à l'univers, une voix éloquente qui réfute toutes les objections et répond à toutes les plaintes.
Mais, quoi! prétendez-vous imposer à la Providence l'obligation de vous affranchir pour jamais de la douleur ou des revers, et si quelques traverses viennent troubler le paisible cours de vos années, perdra-t-elle au même instant à vos yeux le fruit des bienfaits qu'elle a versés sur votre vie entière? Pour un bien qu'elle vous enlève, oublierez-vous tous ceux quelle vous conserve encore? pour une infirmité qu'elle laisse subir à votre corps, oublierezvous cette vigueur qu'elle lui prêta si long-temps, pour braver les périls où l'exposaient votre courage, et vos travaux , quelquefois vos imprudences, et même vos excès ? Pour un mécompte dans vos espérances, oublierez-vous le succès dont si souvent elle couronna vos entreprises les plus hasardeuses, et peut-être les dons inattendus dont elle a pris plaisir plus dune fois à vous surprendre? En faveur de tant de jours sereins qu'elle a fait lever pour vous, ne sauriez-vous lui pardonner un orage? ou bien une année de stérilité suftira-t-elle pour dévorer le souvenir de dix années d'abondance? Non, il n'est point d'homme qui puisse trouver, dans ses infortunes présentes , un prétexte pour former contre la Providence d'injurieuses réclamations! il n'en est point qui n'ait reçu de cette main généreuse des gages de bonté, qui, pour toujours, lui interdissent, au milieu des plus rigoureuses adversités, la plus légère plainte !
Qui pourrait en effet, avec justice, élever contre elle la voix? Serait-ce vous qui, né au sein de la richesse, au milieu de la pompe et des honneurs, vîtes s'ouvrir devant vous une route facile, ne connûtes jamais d'autre dégoût que la lassitude de l'abondance, ni d'autre sollicitude pour le lendemain que le soin de vous créer de nouveaux plaisirs, et semblâtes épuiser seul tous les trésors de la Providence ? Serait-ce vous-même, dont l'indigence, il est vrai, assiégea le berceau, et qui arrosez la route de la vie de vos larmes et de vos sueurs; mais qui , toutefois, en voyant cette santé dont vos
fatigues mêmes entretiennent la force, cette activité que ne trompe point l'absence du travail ; enfin, ce pain de chaque jour, qui vient fidèlement réparer votre vigueur, devez reconnaître avec actions de grâces que, même à la porte de votre humble demeure, veille aussi la Providence ? Oseiiez-vous la calomnier jamais, vous qu'elle fit passer de l'obscurité d'une vie commune à l'éclat des grandeurs et de l'opulence, et qui ne pouvez promener vos regards sur vos nouveaux domaines,' ou franchir le seuil de vos palais sans entendre au fond de votre cœur retentir une voix qui réclame tout haut en faveur des droits de la Providence ? Enfin, pourriez-vous jamais l'attaquer par vos plaintes, vous à qui, durant un douloureux mais honorable exil , elle ménagea, dans des contrées inconnues, de si nobles amis, des soins si généreux, un empressement si tendre? vous qui rencontriez à chaque pas les preuves de sa sollicitude, et qui, jusque dans l'ombrage qui vous défendait d'un soleil brûlant, ou dans la cabane hospitalière, qui s'ouvrait tout à coup pour vous au milieu d'une nuit profonde, aimiez à reconnaître et à bénir la Providence ?
Cependant, Chrétiens, il n'en est pas de la Providence comme de ces bienfaiteurs dont l'intérêt vient à se démentir, et qui n'ont plus que d'anciens souvenirs pour titres à la reconnaissance : pour mériter la nôtre , la Providence n'a jamais besoin de rappeler ses dons ; car sa bonté se montre dans les rigueurs mêmes qui excitent nos plaintes , comme les bienfaits dont nous connaissions le prix. Accuserions-nous la tendresse d'une mère, sur les cris d'un enfant à qui elle vient d'arracher le fer meurtrier, dont son inexpérience s'apprêtait à faire un funeste usage? l'appellerons-nous cruelle, si , sans se mettre en peine de son dépit et de ses larmes, elle enlève à son imprudente avidité un breuvage mortel déguisé sous de perfides douceurs? ou bien si elle lui interdit sans pitié de cueillir des fleurs sur le penchant d'un profond abîme, aurat-elle à redouter des soupçons oulrageanspour son amour? Non, point de cœur qui se méprenne à ces dehors sévères, à ce langage impérieux, à ce front menaçant; point de cœur qui ne devine le secret de cette insensibilité.
Reconnaissez, Chrétiens, dans cette image, l'injustice de vos plaintes, et la miséricordieuse inflexibilité de la Providence. Quel est , en effet, cet homme que la perte de sa fortune a rempli de consternation, et plongé dans une douleur profonde? c'est un enfant qui, à l'aide d'une méprisable boue, construisait un frêle édifice , et mettait à l'élever, son affection et ses soins. La Provi-
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dence est uno mère qui , sans égards pour ses réclamations, a renversé ces indignes amusemens pour l'appeler à de pins sages pensées et de plus hautes méditations. Quel est cet homme à qui l'on vient de ravir ses dignités et son éclat, et qui déplore son malheur dans desi longs regrets? c'est un enfant qui ne prenaitaucun souci des progrès toujours croissans d'une tumeur funeste. La Providence est une mère qui, par une piqûre salutaire, excite"; ses cris, mais assure ses jours. Quel est cet homme enlevé dans l'âge de la vigueur, et dont la mort n'a voulu respecter ni les talens, ni les vertus? c'est un enfant qui s'engageait dans un chemin long et horde de précipices. La Providence est une mère qui l'a pris entre ses bras pour lui épargner la fatigue et les périls du voyage, et le porter d'un coup au bout de la carrière. Que sont enfin tous ces hommes que Von voit s'agiter sous la main de la Providence, et éclater en plaintes contre ses décrets ? ce sont des enfans tourmentés par l'inconstance des désirs, par la présomption des espérances, par les folles prétentions de l'orgueil. La Providence est une mère dont la tendresse éclairée dédaigne leurs caprices, captive leur pétulance , châtie leur indocilité.
Que dis-je? souvent les rigueurs de la Providence servent dans ses desseins à relever à nos yeux le prix de ses bienfaits. Nous reconnaissons plus sûrement sa main , quand, au sein de l'infortune, elle vient nous étonner tout à coup par des faveurs inespérées et des dons inattendus; et la joie, si elle succède à de longues tribulations, fait monter avec plus d'ardeur vers cette bonté secourable le tribut de l'amour et de la reconnaissance. Si nous étions régis, ainsi que cet univers visible, par des lois uniformes, et que les mêmes causes produisissent inévitablement les mêmes effets, nous assisterions à ce spectacle sans surprise comme sans intérêt. L'ordre moral devenu constant comme celui de la nature, comme lui ne rencontrerait dans les cœurs qu'indifférence et qu'assoupissement ; il faut donc que de loin en loin la Providence nous réveille par des coups d'éclat, et nous force, en dépit de notre endurcissement, à reconnaître son pouvoir comme à bénir sa miséricorde. (Le MEME.)
Les richesses des méchans ne servent qu'à leur malheur et à leur punition. « Buvons et mangeons, car demain nous mourrons 1.» Voilà,
1 Is , xxii , 13.
DES PREDICATEURS. 353
mes frères, ce qu'un Prophète reprochait aux Juifs de son temps d'avoir dit.
Qu'une telle impiété ait pu enlrer dans les esprits de ces hommes grossiers qui , pour me servir des expressions de saint Paul, « fai- « saient un dieu de leur ventre 1, et mettaient leur gloire dans ce « qui aurait dû les couvrir de confusion , » on peut ne pas s'en étonner; mais que maintenant, sous le règne de la grâce, quand tout nous porte à nous élever au dessus des choses de ce monde, et à tendre à la perfection, il y ait encore des gens qui, hien qu'à la vérité ils n'osent pas faire entendre de houche les mêmes paroles, les crient en quelque sorte à tout venant par leur ahominable conduite , voilà ce qui me paraît un crime qui ne saurait jamais être assez puni.
Et pourtant, combien y en a-t-il malheureusement qui se disent Chrétiens, et qui semblent n'avoir été envoyés dans cette vie que pour se livrer aux délices, que pour y engraisser ce corps périssable, comme si leur unique affaire était de préparer aux vers du tombeau une pâture plus abondante et plus succulente ! Et plut à Dieu encore que ce fût là leur seul tort, quoique la faute soit déjà si grave en elle-même ! Car Dieu saura bien un jour leur demander compte de ses richesses, qu'il ne leur avait données que pour faire le bien, et pour venir au secours de l'indigence, tandis qu'ils ne l*s ont employées qu'à s'avilir eux-mêmes , et qu'à se procurer les moyens de satifaire la plus basse de toutes les passions.
Mais hélas! tout grand qu'est ce mal , ce n'est pas encore le seul pour eux ; car celui qui vit clans les délices, qui se livre avec excès aux grossiers plaisirs de la table, se met par cela même dans le danger presque inévitable de tomber dans toutes sortes de crimes.
En effet, de même que le vaisseau qu'on a chargé d'un plus grand poids que celui qu'il pouvait porter est forcé de céder à ce poids qui le fait enfoncer, et disparaît bientôt sous les ondes, malgré les efforts du pilote et de ceux qui y sont embarqués; ainsi notre aine, quand le corps auquel elle est si intimement unie pendant cette vie est surchargé d'alimens, ne peut plus se gouverner, et se perd avec lui. En vain eût-elle reçu du Créateur les plus heureuses qualités; en vain fût-elle douée du jugement le plus sain, des connaissances les plus vastes et les plus profondes ; en vain lui prodiguât-on les avis et les conseils; ni ses heureuses qualités, ni ses vastes connaissances, ni les conseils les plus sages, ni la pu-
rhilip., in, 10.