DIVERS PASSAGES DE L'ÉCRITURE SLR LE TURGATOIRE
Mirabiliter me crucias.
Vous me faites souffrir d'une manière inconcevable. {Job, , 10, 16.)
Miseremini mei , misèrent ini mci, saltem vos amie l mei\ quia manus Dominitetigit me.
Ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, parce que la main du Seigneur m'a frappé. (Idem., 19, ai. )
Mutât us es mihi in crudelem, et in durit ia mauus tuœ adversaris mi ki.
Vous êtes devenu cruel à mon égard, et vous me faites ressentir la sévérité de votre main, (Id», 3o, 21.)
Transwimus per ignem etaquam, et eduxisti nos in refrigerium.
Nous avons passé par le feu et par l'eau, et vous nous avez mis dans le lieu du rafraîchissement. (Ps., 60, 12.)
In requie mortui requiescere fac memoriam ejus, et consolare illum in exitu spiritus sui.
Faites encore que la mémoire du mort soit en repos; et consolez-le quand soname sortira de son corps. (Eccles., 38, 24.) '
In sanguine testamenti tui emisisti vinctos tuos de lacu.
Vous avez retiré par le sang de votre testament ceux qui étaient retenus dans le lac. (Zach., 9, 11.)
Non exies inde donec reddas novissimum quadrante/n.
Vous ne sortirez point de là jusqu'à ce que vous avez payé jusqu'à la dernière obole (Matth., 5, 26.)
Ouicumque dixerit verbum contra Filiutn Hominis remiltetur ci ; qui autem dixerit contra Spiritum Sanctum , non remittetur ci, neque in hoc seculo neque infuturo.
Quiconque parlera contre le Fils de l'Homme, ce péché lui sera remis : mais s'il dit une parole contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni en ce siècle, ni en l'autre. {Id., 12, 32.)
Uniuscu jusque opus quale sit ignis probabit ; ipse au! cm sa/vus crit , sic tamen quasi per ignem.
Le feu découvrira l'ouvrage de chacun tel qu'il est: mais celui qui l'aura fait ne laissera pas néanmoins d'être sauvé, quoiquen passant parle feu. (1. Co/\, 3, i3, i5.)
Mementote vinctorum.
Souvenez-vous de ceux qui sont dans les fers. {Heb., i3 , 3.)
Christus mortifîcatus quidem came , vivificatus autem spiritu
in quo ethis qui in carcere erant spiritibtis veniens prœdicavit..
Aussi Jésus-Christ même est-il mort une seule fois pour nos péchés, le juste pour les coupables, afin de vous présenter à Dieu, à la vérité ayant perdu la vie selon la chair, mais l'ayant conservée selon l'esprit par lequel aussi il fut l'annoncer à ces esprits qui étaient retenus prisonniers. (i.Pet.7 3, i8, 19.)
PLAN II OBJET DU PAEMIfiR DISCOURS
SU il LE purgatoire.
EXORDE
Amen, amen dico vobis , quia venit hora , et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei ; et qui audierint , vivent.
Je vous dis en vèVilé que l'heure est venue , et c'est celle-ci où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et où ceux qui l'entendront vivront. (Juan., eh. v.)
C'est un mystère que Jésus-Christ nous propose aujourd'hui dans l'Evangile, mais un mystère qui, même après la déclaration que Jésus-Christ nous en a faite, a encore son obscurité, puisque les Pères de l'Eglise ne s'accordent pas sur le sens de ce passage: les uns ont cru, et c'est la pensée d'Origène , qu'il fallait l'entendre de la résurrection générale , où en effet les morts , pour comparaître devant le tribunal du Fils de Dieu, et pour recevoir leur dernier arrêt, sortiront de leurs sépulcres; d'autres, comme saint Cyrille, l'ont expliqué des résurrections particulières, c'est-à-dire des miracles qu'opérait le Fils de Dieu, lorsqu'en vertu d'une seule parole il ressuscitait les morts. Saint Augustin l'a pris dans le sens moral de la résurrection spirituelle et de la justification des pécheurs qui, de morts qu'ils étaient par le péché, se sont vivifiés par la grâce intérieure de Jésus-Christ et par la vertu de son sacrement. Trouvez bon, Chrétiens, que, dans un tel partage desentimens, je m'attache à ce qui me paraît le plus conforme à l'esprit de l'Eglise, et que, sans entrer plus avant dans la discussion de ce mystère, je me contente de l'appliquer à la fête que nous célébrons: Venit hora, et nunc est, quando mortui audient vocet?i Filii Dei; c'est en ce jour que les morts ont entendu la voix du Fils de Dieu, parce que c'est en ce jour qu'on a offert pour les morts dans toutes les parties du monde le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ. Or, le sang de Jésus-Christ a une voix aussi bien que le sang d'Abel , mais une voix bien plus forte que le sang d'Abel , une voix qui pénètre jusque dans les cieux et qui se fait obéir jusque dans le centre des abîmes de la terre. Oui , mes frères, le sang de cet Agneau sans
tache a crié aujourd'hui sur nos autels, et qu'a-t-il demandé à Dieu ?
Le soulagement de ces âmes fidèles qui, quoique séparées de leurs
corps et prédestinées, ne laissent pas de souffrir et de gémir dans
l'attente de leur béatitude, parce qu'elles ont encore des restes de
péchés à expier ; c'est pour cela que ce sang divin a été immolé ;
c'est pour cela qu'il a poussé sa voix , premièrement vers le ciel
pour y solliciter Dieu en faveur de ces âmes souffrantes, et ensuite
jusqu'au lieu où ces âmes sont arrêtées , pour leur annoncer
l'heureuse nouvelle de leur liberté, et pour leur dire que l'heure
est venue de sortir de leur prison ; car c'est ce qui se fait dans cette
solennité plus authentiquement et plus généralement qu'à nul
autre jour de l'année, puisque celui-ci est uniquement consacré à la
mémoire de ces saintes âmes et au devoir public que nous leur
rendons en offrant pour elles le sacrifice de notre religion : Kenit
hora, et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei. Au reste
Chrétiens, quiconque des morts entendra cette voix favorable du
sang de Jésus-Christ , il jouira d'une vie bienheureuse; pourquoi ?
parce qu'en même temps délivré des liens du péché, il entrera en
possession de l'héritage des enfans de Dieu où il trouvera une
source dévie qui ne finira jamais : Et qui audierint , vivent» Voilà
de quoi j'ai à vous entretenir, après que nous aurons imploré le
secours du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Trois choses , selon saint Bernard, font la perfection d'un devoir chrétien, et doivent nécessairement y concourir: une foi pure pour le connaître, une dévotion tendre pour l'aimer, et des œuvres solides pour l'accomplir; et trois choses, selon le même Père, y sont essentiellement opposées : l'aveuglement de l'esprit, l'indifférence du cœur, et l'inutilité des œuvres : l'aveuglement de l'esprit qui fait qu'on ignore ce devoir; l'indifférence du cœur, qui fait qu'on y est insensible, et l'inutilité des œuvres, qui fait qu'on s'en acquitte mal; or, c'est sur ce principe, mes chers auditeurs, que je fonde ce discours où j'entreprends de vous engager à secourir les âmes de vos frères que la mort a séparés de vous, et à leur donner des marques de votre charité , dans l'état malheureux où je vais vous les représenter ; car voici tout mon dessein. Je trouve dans le Christianisme trois sortes de personnes qui, par différentes raisons, ne contribuent en rien au soulagement des âmes du Purgatoireles premiers sont ceux qui ne croient pas leurs peines; les seconds, ceux qui les croient, mais qui n'en sont pas touchés, et les derniers, ceux mêmes qui en sont touchés, mais qui n'emploient pas les moyens efficaces pour les soulager. Dans le premier rang je comprends les
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libertins et les hérétiques qui parmi esprit d'incrédulité rejettent la foi du Purgatoire; dans le second, certains Catholiques indifférera et sans compassion qui, confessant la foi du Purgatoire, ne se sentent émus d'aucun zèle pour la délivrance des âmes que la justice de Dieu y a condamnées; et dans le troisième, un nombre de Chrétiens presque infini qui, se flattant d'avoir là-dessus tout le zèle nécessaire, n'en ont que les apparences, parce qu'ils ne l'exercent que par des œuvres stériles et vaines qui ne sont devant Dieu de nul effet. Or, pour vous inspirer autant qu'il m'est possible la dévotion qui occupe aujourd'hui toute l'Eglise et dont les âmes du Purgatoire font l'unique objet, j'établirai contre les premiers la vérité de cette dévotion, j'exciterai les seconds à cette dévotion , et je réglerai les derniers dans l'exercice et l'usage de cette dévotion. Permettez-moi de vous développer encore ma pensée. Ne pas secourir les âmes du Purgatoire parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles souffrent , c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreurs : voilà la première partie; être persuadé des peines que souffrent les âmes du Purgatoire et ne pas s'intéresser à les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mômes de l'humanité : voilà la seconde partie; être disposé à les secourir et ne se servir pour cela que de moyens inefiicaces, c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le Christianisme : voilà la troisième partie. La première tient lieu d'une controverse, mais d'une controverse aisée qui ne fera que vous affermir dans les sentimens orthodoxes touchant la charité qui est due aux morts; la seconde sera une exhortation pressante pour vous portera accomplir fidèlement le devoir de cette charité; et la dernière une instruction pratique pour vous apprendre en quoi doit consister cette charité; c'est tout le sujet de votre attention. (Bourdaloue, Pour la Commémoration des morts.)
Ne pas secourir les âmes du Purgatoire parce qu'on n'est 'pas persuadé des peines qu'elles souffrent, c'est une conduite déraisonnable et pleine d'erreurs.
C'est un des caractères de l'erreur d'agir inconsidérément; et saint Jérôme remarque fort bien qu'il suffit, pour se préserver de l'hérésie, et pour ne pas suivre le torrent du libertinage, d'observer les fausses démarches et les égaivmens visibles de l'un et de l'autre : or, voilà ce qui paraît d'abord dans le procédé de ceux qui, n'étant pas persuadés de la vérité du Purgatoire, font profession de ne pas prier pour les morts. Car dans cette erreur, sans
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même en pénétrer le fond, et à n'en juger que par les simples lumières du bon sens, je découvre trois grands défauts de conduite; mais ne pensez pas, mes chers auditeurs, que, pour vous en convaincre, j'entreprenne ici une controverse réglée, ni qua force de preuves je veuille établir la foi du Purgatoire contre l'hérétique et le libertin qui la combattent : ce que j'ai en vue est plus court et plus édifiant pour vous; car je veux seulement vous montrer combien l'hérétique et le libertin raisonnent mal (je dis, supposé même leurs principes), lorsqu'ils refusent de prier pour les morts ; appliquez-vous.
Voici leur premier égarement : ils n'ont point d'assurance, disent-ils, qu'il y ait un Purgatoire après cette vie; et, n'en ayant nulle assurance, ils ne travaillent point au soulagement des âmes qui y sont condamnées. Je soutiens que cette conduite est au moins téméraire et imprudente; pourquoi? parce que d'une erreur de spéculation ils tombent parla dans un désordre pratique, en renonçant à l'usage de l'Eglise, et comptant pour rien le hasard où ils se mettent de manquer h un des plus importans devoirs de la justice et de la charité chrétienne. Comprenez ceci, s'il vous plaît; car enfin, et les hérétiques, et ceux qui par libertinage de créance entrent sur ce point dans leurs sentimens, sont forcés malgré eux de reconnaître que, comme ils n'ont point l'assurance qu'il y ait un Purgatoire , aussi n'ont-ils nulle assurance qu'il n'y en ait pas ; ils prétendent que l'Ecriture ne leur a point révélé l'un, mais ils conviennent en même temps qu'elle ne leur a point non plus révélé
I autre. Cela étant, le témoignage que nous leur rendons de cette vérité catholique; les preuves non seulement plausibles, mais solides, sur lesquelles nous la fondons ; la possession immémoriale où nous sommes de la croire, doivent au moins les tenir dans le doute; et comme, de leur propre aveu, ils n'ont point d'évidence du contraire, ils ne peuvent tout au plus se retrancher que sur l'incertitude. Or, dites-moisi, dans l'incertitude prétendue de cette vérité, ils sont excusables d'abandonner la pratique et l'usage de toute l'Eglise, en cessant de prier pour les morts. Etant incertains si les âmes de leurs frères sont dans un état de souffrance ou non, qu'y a-t-il de plus juste que de prier pour eux? le seul doute ne devrait-il pas les déterminer, et en faudrait-il davantage pour les rendre inexcusables quand ils négligent de satisfaire à ce devoir ?
II me semble que je ne dis rien que la droite raison ne fasse d'abord sentir.
Mais voyez combien cette raison a de force, surtout dans le
sujet que je traite; je demande aux partisans de lliérésie, me servant contre eux de leurs propres dispositions : Si vous étiez certains, comme nous le sommes, qu'il y a un Purgatoire, ne vous croiriez-vous pas obligés, aussi bien que nous, à prier pour vos frères dont vous pleurez la mort; et dans l'intention de les soulager, vous conformant à notre exemple, ne feriez-vous pas pour eux tout ce que nous faisons nous-mêmes? Ils en conviennent avec moi ; sur cela j'ajoute, et je leur dis : Vous ne seriez pas néanmoins sûrs alors que les aines de vos frères fussent du nombre de celles pour qui l'on peut prier utilement; car elles pourraient être, ou déjà bienheureuses, sans avoir besoin de ce secours, ou éternellement réprouvées et incapables d'en profiter : cesseriez-vous pour cela de solliciter Dieu en leur faveur ? non ; mais, dans le doute où vous seriez de leur sort, vous prendriez le parti le plus favorable; ainsi, pourquoi nous, qui croyons le Purgatoire, et qui nous en faisons un point de foi, prions-nous pour ces âmes fidèles? parce qu'il se peut faire , disons-nous , que ces âmes , quoique fidèles, n'ayant pas achevé de payer à Dieu ce qu'elles doivent à sa justice, souffrent au milieu des flammes qui les purifient : nous ne savons pas précisément si cela est; mais il nous suffit de ne savoir pas non plus précisément si cela n'est point, et de savoir que cela peut être. Bien loin que cette incertitude refroidisse notre charité pour les morts, c'est au contraire ce qui l'excite; et comme dit excellemment saint Augustin, nous aimons bien mieux nous exposera faire pour ces saintes âmes des prières superflues que de nous mettre en danger de manquer à celles qui leur sont nécessaires. Remarquez ces paroles qui sont décisives , et qui semblent faites pour mon sujet : Melius enim ista vwentium suffragia iis supererunt animabus, quibus nec prosunt nec obsunt, quam deerunt iis quibus prosunt. Voilà comme nous raisonnons, et nos adversaires sont obligés de confesser que selon nos maximes nous raisonnons bien ; or, je me sers contre eux de cette règle, et je reprends de la sorte : Vous ne savez pas s'il y a un Purgatoire; priez donc toujours pour vos frères, afin que, s'il y en a un, ils n'y soient pas abandonnés à la rigueur des jugemens de Dieu; car la vérité du Purgatoire ne dépend ni de votre opinion ni de la mienne; et, quoi que vous et moi nous en croyions, il est ou il n'est pas : s'il n'était pas, comme il vous plaît de le penser, ma prière serait inutile à ces âmes ; mais s'il est, comme je le crois, vous ne pouvez disconvenir que vous ne soyez coupables envers ces âmes souffrantes; moi, qui m'intéresse pour elles, je ne cours aucun risque; mais vous, qui les délaissez,
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vous risquez et pour elles et pour vous-mêmes. Quand vous me dites : A quoi bon prier pour les morts, s'il n'y a point de Purgatoire? il m'est aisé de vous répondre que quand mes prières seraient inutiles pour les morts, elles seront toujours méritoires pour moi, parce qu'elles procèdent toujours de la charité qui en est le principe et la fin ; mais quand je vous dis que s'il y a un Purgatoire, en ne priant pas pour les morts, vous manquez à un des devoirs les plus indispensables de la charité, vous n'avez rien qui vous défende ni qui vous mette à couvert de reproche.
En effet, Chrétiens, que diriez-vous (la comparaison est sensible, mais elle en est d'autant plus propre pour donner jour à ma pensée), que diriez-vous d'une mère affligée et désolée qui, ne sachant, après une sanglante bataille, quel a été le sort de son fils, ni ce qu'il est devenu, se contenterait de le pleurer, sans lui donner nulle autre marque de son zèle ? Elle est en doute s'il n'a point été pris" dans le combat et s'il n'est point réduit actuellement dans une dure captivité; mais on lui fait entendre qu'en ce cas-là même elle a une ressource aisée, parce que la liberté de son fils ne dépendra que de ses soins et des poursuites qu'elle fera pour le racheter; que diriez-vous, encore une fois, si cette mère, au lieu de prendre pour cela les mesures convenables, s'arrêtait à contester, et à répondre qu'il n'y a nulle apparence que son fils soit tombé dans cette disgrâce; si toute son application était à chercher des raisons pour se persuader que cela n'est pas, et qu'elle protestât qu'à moins d'une évidence entière de la chose, elle ne veut pas faire la moindre démarche pour lui? ne la traiterait-on pas d'insensée ou de dénaturée? Or, voilà justement le procès des hérétiques que je combats : on leur dit que des âmes qui leur sont chères, et dont ils avouent qu'ils doivent avoir à cœur les intérêts, sont peut-être dans un lieu de souffrance que nous appelons Purgatoire, et que, si elles y sont, ils peuvent par des moyens faciles les en tirer : que font-ils ? ils s'opiniâtrent à soutenir qu'elles n'y sont pas • ils argumentent, ils disputent contre la vérité de ce Purgatoire; ils prennent à partie ceux qui le croient, et ils se fatiguent à inventer des preuves pour montrer que c'est une chimère. Mais si, indépendamment de leurs preuves, ce Purgatoire est quelque chose de réel, et si ces âmes, dont ils reconnaissent que les intérêts ne doivent pas leur être indifférens, y souffrent des peines extrêmes, c'est à quoi ils ne veulent pas penser; qu'elles y souffrent et qu'elles y gémissent dans l'attente de leur bonheur, ils vivent tranquilles; et pourvu qu'ils n'en croient rien, ils se tiennent quittes
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envers elles de tous les devoirs de la piété : raisonner et agir ainsi, est-ce une conduite prudente et sage ?
Mais en voici une autre qui ne l'est pas plus, et qui ne vous surprendra pas moins. En quoi consiste l'erreur pratique des partisans de l'hérésie sur le sujet dont il est question? A ne pas prier pour les morts, parce qu'ils ne croient pas la vérité du Purgatoire; et c'est ce que j'appelle leur second égarement. Car ils devraient renverser la proposition et croire la vérité du Purgatoire, parce qu'il est évident et incontestable qu'il faut prier pour les morts. Gomment ceci doit-il s'entendre? Je m'explique : c'est qu'à comparer ces deux articles, dont l'un n'est, ce semble, que la suite de l'autre, il faut néanmoins tomber d'accord que celui qui établit la prière pour les morts nous est bien plus expressément et plus distinctement marqué dans toutes les règles de la foi que celui qui regarde le Purgatoire. Pour le Purgatoire, peut-être pourrait-il y avoir de l'obscurité ; mais tous les oracles de la religion nous parlent clairement et hautement de la prière pour les morts ; car l'Ecriture nous la recommande en termes formels, toute la tradition nous l'enseigne, les plus anciens conciles l'ont autorisée, c'a toujours été la pratique de l'Eglise, et les Juifs eux-mêmes l'ont observée et l'observent encore aujourd'hui dans leurs synagogues. Or, selon saint Thomas, ce consentement du Christianisme et du judaïsme est une espèce de démonstration. Judas, l'un des princes Machabées, ordonna des sacrifices pour ceux qui, défendant la loi du Seigneur, avaient été tués dans le combat, et l'on ne doutait point alors que la pensée de prier pour les morts ne fût salutaire et inspirée de Dieu: Sanctaergo et salubris est cogltatio *. Or, l'histoire qui rapporte ce fait est tenue parmi nous pour canonique, disait le grand saint Augustin : Machabœorum libros pro canonicis habemus; et quand nous n'aurions pas, ajoutait-il, ce témoignage des livres sacrés, il nous suffirait d'avoir celui de l'Eglise universelle, qui est encore plus authentique, puisque nous voyons qu'à l'autel et dans les saints mystères on n'a jamais oublié de prier pour les morts : Sed et si nusquani in Scripturis veteribus legeretur, in hoc unwersœ Ecclesiœ claret auctoritas^ ubi in precibus quœ ad altare funduntur, locuni habet commendatio mortuorum. Sur quoi vous remarquerez que saint Augustin ne parlait point en simple docteur, mais en historien de l'Eglise, dont il rapportait l'usage. Nous faisons, avait dit Tertullien deux siècles avant ce Père, nous
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faisons tics offrandes pour les morts; et si vous nous en demandez la raison, nous nous contenterons de vous alléguer la tradition et la coutume: Oblationes pro defunctis facimus; harum si rationem exposlules, traditio tibi -prœtenditur auctriœ, confirmatrix cousuetudo,/ldes seivatrix; paroles qui font voir que, dès la naissance du Christianisme, la prière pour les morts était regardée comme une tradition divine et un dépôt de la foi : Fides servatrix. Que peuton dire de plus fort ? S'il était donc vrai que les hérétiques fussent aussi éclairés qu'ils se flattent de l'être, voici comment ils raisonneraient : Il faut prier pour les morts, toutes les lumières de la religion le démontrent; donc je dois être convaincu qu'il y a un Purgatoire; car qu'est-ce que le Purgatoire, sinon un état de souffrances et de peines où les morts sont soulagés par les prières des vivans? Je ne puis admettre l'un sans convenir de l'autre; et, puisque la foi me révèle évidemment l'un, il est juste que je me soumette à l'autre, quoiqu'il me paraisse obscur, et que je croie le Purgatoire , parce que je ne puis me défendre de reconnaître qu'il faut prier pour les morts. Voilà, dis-je, la conséquence qu'ils tireraient, et cette conséquence serait légitime. Mais que font-ils ? tout le contraire; car ils renversent l'ordre et ils disent : La révélation du Purgatoire m'est obscure, donc je ne m'y soumettrai pas; et parce que, ne croyant pas le Purgatoire, je détruis le fondement de la prière pour les morts, quelque sainte qu'elle puisse être, je renoncerai à la prière pour les morts; et parce que l'usage de cette prière est ce qu'il y a de plus ancien dans la tradition, je compterai pour rien la tradition ; et parce que le livre des Machabées parle ouvertement à l'avantage de cette prière, je rejetterai le livre des Machabées ; et parce que cette prière est autorisée par tous les Pères et par tous les conciles, je n'en croirai ni les Pères ni les conciles ; et parce que dès les premiers siècles cette prière était solennellement établie dans l'Eglise de Dieu, je dirai que dès les premiers siècles l'Eglise de Dieu est tombée dans la corruption; et parce que saint Augustin s'est fait un devoir, et un devoir de religion, de prier pour lame de sa mère, je répondrai que saint Augustin a donné sur ce point dans les rêveries et les illusions populaires. Car voilà, mes chers auditeurs, jusqu'où va l'opiniâtreté des hérétiques ; je ne leur attribue que ce qu'ils soutiennent eux-mêmes, et que ce qu'ils ont cent fois écrit : or, qu'y a-t-il de moins soutenable et de plus opposé à la raison ?
Enfin, leur troisième et dernier égarement est que, des choses qui ne sont ni certaines ni révélées touchant le Purgatoire, ils se
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font des préjugés contre la foi du Purgatoire, au lieu qu'ils devraient se servir de la foi du Purgatoire, qui est solide et raisonnable, pour combattre en eux-mêmes ces préventions, qui ne sont que l'effet de leur faiblesse : car qu'est-ce qui les choque sur le sujet du Purgatoire? Les images ou les peintures affreuses sous lesquelles, selon eux, nous le concevons; diverses circonstances non révélées, à quoi ils prétendent que nous nous attachons : voilà ce qui les révolte. Et moi, si je me trouvais à leur place, je me délivrerais sans peine de ces préventions, en opposant à tout cela la substance de la foi du Purgatoire, qui est la chose du monde la plus simple, mais la plus sensée, car je me dirais à moi-même : L'état de ces âmes qui ont besoin, après cette vie, d'être purifiées, ne m'est pas connu , c'est-à-dire je ne sais où elles souffrent , ni ce qu'elles souffrent, ni comment elles souffrent; ce sont autant de secrets que Dieu a voulu me tenir cachés, et qu'il ne sert à rien de vouloir approfondir ; mais c'est assez pour moi de savoir qu'elles souffrent, par la justice de Dieu, de véritables peines, et qu'il est de Tordre de la Providence qu'elles souffrent; car serait-il juste que des âmes criminelles et souillées de péchés, quoique véniels, sortant de leurs corps, fussent aussitôt glorifiées que celles qui sont pures et sans tache? serait-il juste que des péchés qui n'ont jamais été expiés par la pénitence, ou qui ne l'ont pas été suffisamment, entrassent dans le séjour de la béatitude, où il n'y a que la sainteté qui soit admise ? serait-il juste qu'un Chrétien lâche, qui n'a fait à Dieu nulle réparation de ses lâchetés , reçût le prix et la couronne aussi promptement et aussi aisément que celui dont la vie, d'ailleurs innocente, a été toute fervente ? cela répugnerait à tous les droits de la justice de Dieu. Il faut donc qu'après celte vie il y ait un état où , comme parle saint Augustin, Dieu rappelle les choses à l'ordre, où il achève de punir véritablement ce qui est punissable; où ces âmes qu'il a prédestinées comme ses épouses soient mises à leur dernière épreuve, où leurs taches soient effacées, où, passant par le feu, selon l'expression de saint Paul, elles acquièrent ce degré de pureté, mais de pureté consommée qui leur est nécessaire pour voir Dieu: or, cet état n'est rien autre chose que le Purgatoire; tout le reste m'est incertain , et par conséquent ne doit point être pour moi un sujet de trouble, puisque peut-être je me troublerais de ce qui n'est pas. Quoi qu'il en soit, je ne puis concevoir le Purgatoire comme l'Eglise mêle propose, que je ne sente ma raison s'accorder avec moi. Voilà comment j'évite l'écueil de la prévention ; mais l'hérétique, au lieu d'y procéder de la sorte, donne dans cet
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écueil : et des circonstances douteuses du Purgatoire, qui ne reviennent pas à son sens, il se préoccupe injustement contre le Purgatoire même. (Le même. )
Il y a un Purgatoire.
Autre chose est d'attendre son pardon, autre chose de parvenir à la gloire; autre chose est d'être jeté dans une prison pour n'en sortir qu'après avoir payé jusqu'à la dernière pièce, autre chose de recevoir sans délai la récompense de la foi et de la vertu; autre chose est d'être purifié à cause de ses péchés, par des douleurs longues et cruelles , de rester pendant long-temps en proie à une flamme dévorante , autre chose d'avoir expié toutes ses fautes en souffrant glorieusement la mort pour son Dieu. Enfin quelle différence, au jour du jugement, d'être enchaîné par la sentence du Juge de l'éternité, ou hien d'être couronné sur-le-champ! (Saint Cyprien, Epïtre III. )
Vérité d'un Purgatoire.
Il est certaines fautes auxquelles l'ignorance et la faiblesse ont la plus grande part. Sans'doute la justice de Dieu a préparé un lieu spécialement destiné à ceux qui en ont commis de cette sorte, où ils doivent habiter pendant un temps déterminé, pourvu toutefois que leurs âmes soient pures de tous péchés graves, qui étant commis avec une connaissance parfaite et une entière délibération de la volonté, méritent des châtimens qui surpassent tout ce que la pensée de l'homme peut concevoir. (Origène, Homélie sur les Nombres. )
Les peines du Purgatoire sont plus ou moins longues, selon les péchés.
Saint Paul compare les différentes espèces de péchés à des matières combustibles : « Les uns ressemblent au bois, les autres à « l'herbe, les autres à la paille sèche 1. » Par ces figures, l'Apôtre nous fait clairement entendre qu'il y a des péchés si légers qu'ils sont comparables à la paille sèche que la flamme dévore en un instant dès qu'on l'en approche. D'autres, semblables à de l'herbe fraîche , ont besoin , pour être consumés , que le feu exerce sur eux
1 1 Cor., m, 12.
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une action plus forte et plus longue. Une troisième espèce est semblable au bois, qui étant une matière plus solide, i ésiste plus longtemps et fournit à la flamme un aliment de plus longue durée. Et ainsi chaque péché, selon son espèce et sa qualité, trouve, sous la main vengeresse de Dieu, un châtiment proportionné à sa malice, f OaiGÈNBj Homélie sur le LcvitiqueA
Le Purgatoire est un feu qui purifie.
Le caractère propre de l'Enfer, ce n'est pas seulement la peine, mais la peine sans la pénitence; car je remarque deux sortes de feux dans les Ecritures divines: « Il y a un feu qui purge et un feu « qui dévore. » Ce dernier est appelé dans l'Evangile «un ieu qui ne « s'éteint pas, » pour le distinguer de ce feu qui s'allume pour nous épurer, et qui ne manque jamais de s'éteindre quand il a fait cet office. La peine accompagnée de la pénitence, c'est un feu qui nous purifie; la peine sans la pénitence, c'est un feu qui nous dévore et qui nous consume, et tel est proprement le feu de l'Enfer. C'est pourquoi nous concluons , selon ces principes , que les flammes du Purgatoire purifient les âmes, parce que, où la peine est jointe à la pénitence , les flammes sont purgatives ou purifiantes, et au contraire que le feu de l'Enfer ne fait que dévorer les âmes, parce que, au lieu delà componction de la pénitence, il ne produit que de la fureur et du désespoir. (Bossuet, Sermon sur la nécessité des souffrances.)
Les peines du Purgatoire.
La gloire des cieux et le bonheur dont on y jouit n'est pas le partage de tout Chrétien immédiatement après sa mort, il faut auparavant qu'il se soit purifié des fautes qui peuvent encore lui rester à expier. Car, quoiqu'une ame ait été fidèle dans l'ensemble de sa conduite, il peut se faire néanmoins (et c'est le plus ordinaire) qu'elle ait contracté certaines taches légères dont il faut absolument qu'elle se dépouille avant que d'entrer en possession dans les cieux de la place qui lui est destinée.
Lors donc que le Chrétien, par des efforts longs et multipliés, est enfin parvenu à se défaire de toute espèce de vices, s'il vient à mourir avant que d'avoir entièrement expié ses fautes, il est livré à des tourinens inouïs au milieu desquels il achève de se purifier des péchés qu'il a commis depuis son baptême. Quel tourment
pour cette aine de n'être point en possession d'un bonheur dont elle voit jouir tant d'autres! Quelle honte ne lui causent point alors les fautes qu'elle a commises! Peut-il y avoir une position plus cruelle pour une ame chrétienne? Oh! que la justice de notre Dieu est bonne , mais aussi que sa bonté est juste ! Et quand enfin les supplices qui ont dû les purifier sont arrivés à leur terme et qu'ils ont suffisamment expié les fautes que chacun deux a commises, quels regrets éternels pour eux de ce qu'ils ont été jugés indignes d'être reçus dans la bergerie du Père de Famille, et qu'ils ont été si long-temps séparés de ceux que leur justice et leur innocence ont fait placer au sein de la gloire! (Saint Clément d'Alexandrie, Strom. liv. KL)
Être persuadé des peines que souffrent les âmes du Purgatoire et ne pas les secourir, c'est une dureté criminelle et contraire aux lois mêmes de Phumanilé.
Croire qu'il y a un Purgatoire et n'être point touché des peines que souffrent les âmes qui y sont condamnées , c'est une espèce d'insensibilité d'autant plus étonnante qu'elle est opposée non seulement à la piété et à la charité, mais à tous les principes de l'humanité. Or, c'est néanmoins le second désordre que j'ai entrepris de combattre, et je ne puis mieux vous en donner l'idée qu'en vous disant qu'il attaque et qu'il blesse également trois différens intérêts auxquels nous ne pouvons sans peine être insensibles, l'intérêt de Dieu , l'intérêt de nos frères, notre intérêt propre; car, en user ainsi, c'est n'avoir nul zèle pour Dieu, qui, trouvant sa gloire dans la délivrance de ces âmes justes, veut se la procurer par nous, et a droit de s'en prendre à nous quand il en est frustré; c'est avoir un cœur de bronze pour ces mêmes âmes qui, nous regardant comme leurs libérateurs, et qui , sachant que Dieu a mis leur grâce entre nos mains, et que l'accomplissement de leur félicité dépend en quelque manière de nous, attendent avec de saints empressemens que nous leur rendions cet important office; mais surtout c'est renoncer à nos propres avantages et perdre des biens infinis qui nous reviendraient de là, biens qui nous coûteraient peu, dont nous serions sûrs , et qui nous produiraient sans peine cet exercice de charité envers les morts. Serait-il possible que notre dureté allât jusque là, et que, étant excités par ces trois motifs, nous ne fissions sur nous aucun effort pour remédier à ce désordre?
Il s'agit de procurer à Dieu un accroissement de gloire , et peutêtre un des plus grands qu'il soit capable de recevoir. En faut-il da-
vantage pour nous faire embrasser avec ardeur la dévotion dont je vous parle? Ali! Chrétiens, permettez-moi défaire ici avec vous une réflexion dont je confesse que je me suis senti pénétré ; j'ai droit d'espèrerque vous ne léserez pas inoins. Nous avons quelquefois du zèle pour Dieu ; niais notre ignorance, aussi grossière qu inexcusable dans les choses de Dieu, fait que nous n'appliquons pas ce zèle aux véritables sujets où l'intérêt de Dieu est engagé. Par exemple nous admirons ces hommes apostoliques qui, poussés de l'esprit deDieu, passent les mers et vont dans les pays barbares pour y gagner à Dieu des infidèles; aussi est-ce quelque chose d'héroïque dans notre religion. Mais] savons-nous bien ce qu'enseigne Pierre de Blois, fondé sur la plus solide théologie ?que la dévotion pourle soulagement des âmes du Purgatoire, et pour leur délivrance est une espèce de zèle qui, par rapporta son objet, ne le cède pas à celui de la conversion des païens et le surpasse même en quelque sorte ; pourquoi ? Parce que les aines du Purgatoire étant des âmes saintes et prédestinées , des âmes confirmées en grâce, elles sont incomparablement plus nobles devant Dieu que celles des païens, elles sont plus aimées et plus chéries de Dieu que celles das païens, elles sont actuellement dans un état bien plus propre à glorifier Dieu que celles des païens. Savons-nous bien que c'est Jésus-Christ lui-même qui a voulu nous servir de modèle, et qui nous a donné dans sa personne l'idée de cette dévotion ou de ce zèle pour les âmes du Purgatoire, et cela, ajoute Pierre de Blois, lorsqu'il descendit aux Enfers, c'est-à-dire dans cette prison où, selon lEcriture, les âmes des anciens patriarches étaient retenues , et qu'il y descendit pour les y consoler par sa présence et pour les en tirer par sa puissance? D'où vient que saint Pierre, dans sa première Epître canonique, ne nous parle de cette descente aux Enfers que comme d'une mission divine qu'y fit le Sauveur du monde ? In quo et his qui in carcere erant spiritibus veniens pi œdicavit '. Savons-nous, dis-je, qu'il ne tient qu'à nous d'imiter ainsi Jésus-Christ; et que, sans descendre comme lui dans ces prisons souterraines où sa charité et son zèle le firent entrer, nous pouvons, à son exemple, délivrer des âmes aussi parfaites et aussi saintes; et qu'en le faisant comme lui et le faisant en vue de la gloire qui doit en revenir à Dieu , de quelque condition que nous soyons, nous participons à cet esprit apostolique dont il a été la source, et que je voudrais aujourd hui vous inspirer? Si nous ne le savons pas, malheur à nous d'avoir négligé une si salu-
1 Pète.
taire instruction! et si, le sachant, nous ne pensons pas à prier pour ces saintes âmes, autre malheur pour nous encore plus grand d'être si peu sensible aux intérêts de Dieu.
J'ajoute à ceci une pensée de l'abbé Rupert, encore plus touchante. On vous a dit cent fois que les âmes qui souffrent dans le Purgatoire y sont dans un état de violence, parce qu'elles y sont privées de la vue de Dieu : la chose est évidente; mais peutêtre n'avez-vous jamais compris que le Purgatoire fût un état de violence pour Dieu même, et c'est ce que je vous déclare de sa part. Que la privation ou la séparation de Dieu soit un état violent pour une ame juste , je ne m'en étonne pas ; mais que , par un effet réciproque , ce soit un état violent pour Dieu, c'est ce qui doit nous surprendre, et ce que l'intérêt de Dieu ne nous permet pas de regarder avec indifférence. Or, en quoi consiste cet état de violence par rapport à Dieu ? Le voici : c'est que , dans le Purgatoire, Dieu voit des âmes qu'il aime d'un amour sincère, d'un amour tendre et paternel , et auxquelles néanmoins il ne peut faire aucun bien ; des âmes remplies de mérite , de sainteté , de vertu , et qu'il ne peut toutefois encore récompenser ; des âmes qui sont ses élues et ses épouses, et qu'il est forcé de frapper et de punir. Est-il rien de plus opposé aux inclinations d'un Dieu si miséricordieux et si charitable? Mais c'est à nous, dit l'abbé Rupert, de faire cesser cette violence : et comment ? En délivrant ces âmes de leur prison, et leur ouvrant par nos prières le Ciel qui leur est fermé; car c'est là qu'elles se réuniront à Dieu , et où Dieu , pour jamais , s'unira à elles; là qu'il répandra sur elles tous les trésors de sa magnificence; là que son amour pour elles agira dans toute son étendue. Tandis qu'elles sont dans le Purgatoire, cet amour de Dieu est comme un torrent de délices prêt à les inonder, mais arrêté par l'obstacle d'un péché dont la dette n'est pas encore acquittée. Que ferons-nous? Nous lèverons l'obstacle, en satisfaisant pour elles. Prenez garde, Chrétiens : Dieu s'est lié les mains , pour ainsi dire; nous les lui délierons; il s'est mis dans une espèce d'impuissance de faire du bien à des créatures qui lui sont chères, nous lui en fournirons le moyen. Je dis qu'il s'est mis dans une espèce d'impuissance de leur faire du bien ; car Dieu, dans l'ordre surnaturel, n'a que deux sortes de biens, les biens de la grâce et les biens de la gloire. Or, du moment que ces âmes prédestinées sont sorties de ce inonde, il n'y a plus de grâce pour elles, parce qu'elles ne sont pas suffisamment épurées pour la posséder. Il est donc réduit à la nécessité de les aimer, parce qu'elles sont justes; et cependant
4()Û NOIÏVM.l.H IUBLlOTIIJiQOE
de ne leur faire nul bien , parce qu'elles ne sont pas encore capables de jouir du souverain bien, et qu'étant séparées de lui, elles sont incapables de tout autre bien. Je dis plus : toutes prédestinées qu'elles sont, il est comme obligé de les traiter avec plus de rigueur qu'il ne traite les pécheurs de la terre, ses plus déclarés ennemis; pourquoi ? Parce qu'il n'y a point de pécheur sur la terre à qui, dans ses désordres mêmes, Dieu ne fasse encore des grâces pour mériter et pour satisfaire; au lieu que dans le Purgatoire, quelque sainte que soit une ame, elle est exclue de ces sortes de grâces; et voilà par où son état est violent pour Dieu.
Mais Dieu cependant, Chrétiens, y a pourvu d'ailleurs; et par où ? Par le pouvoir qu'il nous a donné d'intercéder pour ces âmes. Comme s'il nous avait dit : C'est par vous que ces âmes affligées recevront du soulagement dans leurs souffrances; c'est par vous que, malgré les lois de ma justice rigoureuse, elles éprouveront les effets de ma miséricorde ; c'est vous qui serez les négociateurs et les solliciteurs de leur liberté, et votre charité à les secourir sera un motif de la mienne : ainsi Dieu semble-t-il nous avoir parlé. Quand donc, en effet, usant de ce pouvoir, nous délivrons par nos prières une de ces âmes, non seulement nous procurons à Dieu une gloire très pure, mais nous lui donnons une joie très sensible; non seulement nous faisons triompher sa bonté, mais nous nous conformons aux dispositions secrètes de sa justice; et la raison en est bien claire, parce que la justice que Dieu exerce envers les âmes du Purgatoire n'est qu'une justice, pour ainsi dire, forcée, une justice aisée à fléchir, et qui ne demande qu'un intercesseur pour l'apaiser. Quand Dieu voulait autrefois punir les Israélites, il défendait à Moïse de s'y opposer : Dimitte me, ut irascatur furor meus contra eos *. Laissez-moi faire, Moïse, lui disaitil, et ne m'empêchez pas d'exterminer ces rebelles ; livrez-les-moi, afin que ma colère s'allume contre eux. Mais Dieu en use ici tout autrement : car quoique ces âmes souffrantes soient actuellement les victimes de sa justice, il souhaite que nous agissions pour elles; et tandis qu'il leur fait sentir le poids de ses jugemens, c'est alors qu'il se plaît davantage à être prié en leur faveur. Au lieu de nous dire comme à Moïse : Dimitte me, ut irascatur furor meus , il nous dit au contraire : Opposez-vous, Chrétiens, à ma vengeance, et n'abandonnez pas à ma colère ces aines que j'aime et que vous devez aimer; ne souffrez pas que ma justice exige d'elles, sans ré-
1 ExoJ , xxvn.
mission, tout ce qui lui est dû; tout inexorable qu'elle est, vous l'adoucirez, vos prières la désarmeront, elle cédera à vos bonnes œuvres. Serions-nous assez durs pour résister à une telle invitation
Je ne vous dis rien , mes chers auditeurs, de l'intérêt des anics mêmes pour qui je tâche aujourd'hui d'émouvoir votre piété; les peines qu'elles endurent parlent assez hautement pour elles. Vous me demandez ce que souffre une ame dans le Purgatoire, et moi je réponds qu'il serait bien plus court de demander ce qu'elle n'y souffre pas. Elle y souffre, dit le concile de Florence, le plus insupportable de tous les maux, qui est la privation de Dieu; et cela seul lui ferait du Purgatoire un Enfer, si l'espérance ne la soutenait. Elle y souffre, dit saint Augustin, les impressions miraculeuses, mais véritables, d'un feu qui lui tient lieu d'un second supplice : Torquetur miris , sed veris , modis ; d'un feu d'autant plus vif dans son action, qu'il sert d'instrument à un Dieu vengeur, et vengeur du péché ; d'un feu , ajoute ce saint docteur, en comparaison duquel ce feu que nous voyons sur la terre n'est rien; d'un feu dont lame pénétrée, de quelque manière qu'elle le soit, souffre plus elle seide que tous les martyrs n'ont jamais souffert, ressent des douleurs plus aiguës que celles de toutes les maladies compliquées dans un même corps : c'est de quoi les théologiens conviennent. Or, il n'y a point de barbare qui ne fût touché de ce que je dis, s'il le comprenait et s'il en était persuadé comme nous. En effet, que serait-ce si Dieu, au moment que je vous parle, faisait paraître devant vous ces âmes affligées, et que vous fussiez témoins de leurs tourmens? que serait-ce si vous entendiez leurs gémissemens et leurs plaintes, et si, du fond de leurs cachots, elles poussaient jusqu'à vous ce cri lamentable : Miseremini mei *? Vous , mon cher auditeur, si tendre à la compassion, vous qui, sans frémir, ne pourriez voir un criminel à la torture, verriez-vous sans pitié tant d'ames justes dans le triste élat où elles sont réduites? Vous êtes en peine de savoir qui sont ces âmes; mais pouvez-vous l'ignorer? Approchez-vous, dirai-je, reconnaissez-les : voilà lame de votre père, de ce père dont vous possédez les biens, de ce père qui s'est épuisé pour vous, de ce père à qui vous devez tout ce que vous êtes; il souffre, peut être, de vous avoir trop élevé, et il attend de votre reconnaissance que vous preniez au moins maintenant ses intérêts auprès de Dieu. Passez plus avant : voilà cet ami dont la mémoire vous devrait être si précieuse, et à qui peut-
1 Job,, xix.
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être vous ne pense/ plus; il est présentemenl en état d'éprouver .si votre amitié était sincère; il languit, et il ne peut être soulagé
que par vous ; priez, et Dieu mettra Bn à ses peines : dans un besoin si pressant lui refuseriez-vou* un secours qui lui est nécessaire, et qui vous doit coûter si peu?
Mais peut-être êtes-vous de ces hommes qui n'aiment qu'euxmêmes, et qui n'ont égard qu'à leur intérêt propre. Eh bien, mon cher auditeur, si vous êtes de ce caractère, quoique cet esprit d intérêt soit bien éloigné de la pure et parfaite charité, cherchez votre intérêt , j'y consens , pourvu que vous le cherchiez par les voies droites et par les moyens légitimes que vous présente la religion. Or, je vous demande , quel intérêt plus grand pour vous que de contribuer à la délivrance d'une ame du Purgatoire? quel avantage que de pouvoir dire : Il y a une ame dans le Ciel qui m'est en partie redevable de son bonheur, une ame que j'ai mise en possession de sa béatitude, une ame spécialement engagée à prier pour moi! Ne peut-on pas compter cet avantage parmi les grâces du salut, et peut-être parmi les marques de la prédestination future? Ah! Chrétiens, si Dieu, par une révélation expresse, me faisait aujourd'hui connaître dans le séjour bienheureux une aine que j'eusse tirée du Purgatoire, et qu'il me la marquât en particulier, avec quelle foi ne l'invoquerais-je pas! avec quelle confiance n'auraisje pas recours à elle! avec quelle ferveur ne lui recommanderaisje pas mon salut éternel ! Or, il ne tient qu'à vous et à moi d'avoir cette consolation : car s'il y a en effet quelqu'une de ces âmes fidèles dont nous ayons avancé le bonheur, quoique nous ne la connaissions pas, elle nous connaît bien, et nous pouvons toujours faire fond sur elle, comme sur une ame qui nous est acquise, dont nous avons été en quelque sorte les libérateurs, et par conséquent qui ne nous oubliera pas. (Bourdaloue.)
Être dispose à secourir les âmes du Purgatoire et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces, c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le Christianisme.
Ce n'est pas sans raison qu'un grand évêque, qui fut autrefois une des lumières de l'Eglise de France, disait que dans le monde, même chrétien, il y avait peu de personnes qui, selon les principes et les règles de la religion , eussent pour les morts une solide et vraie charité : Non prœter œquum opinabere (ce sont ses
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paroles) si perpaucos esse conjicias, qui mortuos vere diligant1. Sans en apporter d'autres preuves, l'expérience seule ne justifie que trop ce sentiment de Sidoine Apollinaire; car, à en juger par ce que nous voyons et par divers abus qu'il est impossible que nous n'ayons nous-mêmes remarqués, quoiqu'il y ait aujourd'hui beaucoup de Chrétiens persuadés de la vérité du Purgatoirequoiqu'il y en ait d'assez humains , et , si vous voulez , d'assez tendres pour être touchés de l'état où se trouvent peut-être les âmes de leurs amis et de leurs parens; quoiqu'on voie des enfans qui s'intéressent pour le repos de leurs pères, des femmes zélées pour celui de leurs maris , après tout on peut dire, et il est constant , qu'on en voit peu qui aient pour ces âmes souffrantes une charité efficace; pourquoi? parce qu'on en voit peu qui réellement contribuent à soulager leurs peines; peu qui, se servant des moyens que nous fournit pour cela le Christianisme leur procurent les secours dont elles ont besoin , et dont elles pourraient profiter. J'avoue, encore une fois, qu'on ne laisse pas d'avoir pour les morts de la piété; mais il arrive que ce qu'on appelle piété pour les morts est dans les uns une piété stérile et infructueuse, dans les autres, une piété d'ostentation et de faste; dans ceux-là, une piété mondaine et païenne, qui n'agit point par les vues de la foi; dans ceux-ci, une piété qui, toute chrétienne qu'elle est , ne produit que des œuvres mortes , c'est-à-dire des œuvres sans mérite, parce qu'elles sont faites hors de l'état de la grâce; voilà , dis-je ce que l'expérience nous fait connaître, et ce qui pourra nous confondre au même temps que je m'en servirai pour vous instruire et pour vous édifier.
Car j'appelle piété stérile et infructueuse pour les morts celle qui ne consiste qu'en de vains regrets , qu'en d'inutiles lamentations qu'en des cris lugubres, qu'en des transports de douleur, qu'en des torrens de larmes , qu'en des emportemens et des désespoirs; or il n'est pourtant rien de plus commun. Videmus, disait saint Bernard dans le discours funèbre qu'il fit. sur la mort de son frère, videmus quotidie mortuos plangere mortuos suos , flelum multum et fructum nulluni; et vereploraiuli qui itaplorant: Nous voyons tous les jours des morts pleurer d'autres morts; nous voyons des hommes vivans, mais tout mondains et par là morts devant Dieu, pleurer sincèrement et amèrement la mort de ceux qui leur ont été chers pendant la vie. Mais que nous paraît-il en cela ? Beaucoup de
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pleurs cl peu de prières , peu de charité, peu de bonnes œuvres, fletum multum et fructum nulluni • des excès de désolation sans aucun fruit. Or, en vérité, ajoutait le même Père, ceux qui pleurent de la sorte méritent bien eux-mêmes d'être pleures: Et vere plorandi qui Ha plorant. Cependant, Chrétiens, cet abus cpie condamnait saint Bernard semble avoir passe1 parmi nous, non seulement en coutume, mais, ce qui me paraît bien plus étrange, en bienséance et en devoir, puisque aujourdhui ceux qui se piquent de vivre selon les lois du monde, à force de pleurer leurs morts, se tiennent comme dispensés de prier pour eux. A peine verrez-vous maintenant une femme de quelque condition dans le monde, au jour ou de la mort ou des funérailles de son mari, approcher des autels, et s'acquitter du devoir essentiel de la religion ; vous diriez que d'y manquer soit une marque de sa tendresse. Pendant que des étrangers , plus officieux qu'elle, accompagnent le corps et recommandent l'ame à Dieu , celle-ci dans sa maison fait l'inconsolable et la désespérée. Et au lieu qu'autrefois les païens (ne perdez point celte remarque) gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leurs parens, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à faire les sacrifices ordinaires pour apaiser leur mânes, croyant , dit Sénèque , qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété filiale par leur dévotion que par leurs larmes , et qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'office de pleurer que de celui de prier, nous, par une opposition bien bizarre, et par un aveuglement encore plus déplorable, nous gageons au contraire des hommes pour prier , et nous nous contentons du soin de pleurer. Quel abus pour un siècle aussi éclairé et aussi spirituel que le nôtre ! Zenon , évêque de Vérone, ne put souffrir qu'une femme chrétienne, assistant aux divins offices qu'on célébrait pour lame de son père, interrompît les ministres de l'autel par des cris et par des sanglots qu'ils traita de profanes: Quod solemnia diviwi quU bus quiescentes animœ comme ud au tur, profauis interrumperet ululations. Mais est-il moins indigne de s'interdire, selon qu'il se pratique aujourd'hui , les saints offices , et de se dispenser des prières solennelles de l'Eglise , pour payer aux morts un tribut de larmes qu'ils ne nous demandent point, et qui ne leur sera jamais utile? Car enfin, mes chers auditeurs, de quels secours peut cire à une ame l'excès de votre douleur? tous ces témoignages d'une affliction outrée et sans mesure seront-ils capables d'adoucir sa peine; et pensez-vous que ce (tu purifiant, dont elle ressent
DES PKEDICATliUiîS. 4°^
les vives atteintes, puisse s'éteindre par les larmes qui coulent de vos yeux? Ah ! mon frère , écrivait saint Ambroise à un seigneur de marque , pour le consoler sur la perte qu'il avait faite d'une sœur qu'il aimait uniquement, réglez-vous jusque dans votre douleur; toute violente qu'elle est, soyez équitable et chrétien. Dieu vous a ôté une sœur qui vous était plus chère que vous-même , priez pour elle et pleurez sur vous; pleurez sur vous, parce que vous êtes un pécheur encore exposé aux tentations et aux dangers de cette vie ; et priez pour elle , afin de la délivrer des souffrances de l'autre. Voilà le zèle que vous devez avoir; car voilà ce qui peut lui servir, et de quoi elle vous sera éternellement redevable. Ainsi parlait ce saint évêque. Mais qu'arrive- t-il ? Au préjudice d'une si salutaire remontrance qu'il faudrait nous appliquer à nous-mêmes, on croit bien s'acquitter envers les morts de la reconnaissance qui leur est due, en se faisant de sa propre douleur une passion; passion que souvent on pousse jusqu'à l'indiscrétion; passion par où une veuve désolée veut quelquefois se distinguer, et dont elle fait gloire d'être un exemple et un modèle; passion qu'on s'engage à soutenir, dont on est résolu de ne rien rabattre, et qui peut-être, parla même, a plus d'affectation que de vérité; passion que les hommes interprètent malignement, dont la singularité sert déjà de matière à leur censure , comme son relâchement et son retour en pourra bien servir dans la suite à leur raillerie. Car n'est-ce pas ainsi que le monde même se moque de ses propres abus ?
J'appelle piété pour les morts d'ostentation et de faste celle qui se borne à l'extérieur des devoirs funèbres , aux cérémonies d'un deuil, à l'appareil d'un convoi, à tout ce qui peut éclater aux yeux des hommes ; recherchant ce faux éclat jusque dans les choses les plus saintes, tels que sont les services de l'Eglise , où souvent il y a plus de pompe que de religion ; étalant cette vanité jusque sur les autels, plus chargés des marques de la noblesse du défunt que des signes augustes du Christianisme; érigeant pour un cadavre des tombeaux plus magnifiques que ne sont les sanctuaires et les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ ; s'étudiant beaucoup plus à observer tout ce que l'ambition humaine a introduit qu'à pourvoir au solide et au nécessaire, qui est de secourir les âmes fidèles par nos sacrifices et par nos vœux. Non pas, Chrétiens, que je prétende absolument condamner tout ce qui se pratique extérieurement dans les funérailles ; l'abus que nous en faisons n'empêche pas que ce ne soient de saints devoirs
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dans leur origine, et dans l'intention de l'Eglise qui les a institués; mais je veux seulement vous dire que ce n est pas en cela que doit être renfermée toute notre pieté envers les morte; que si nous en demeurons là, nous ne faisons rien pour eux; Que, comme a très bien remarqué saint Augustin , tout ce soin d'une honorable sépulture est plutôt une consolation pour les vivans qu'un soulagement pour les morts : Sol al ta vivarum, non subêidia mortuoruni; qu'une ame dans le Purgatoire nous est incomparablement plus obligée des bonnes œuvres et des aumônes dont nous lui appliquons le fruit que de toute la dépense et, si vous voulez, de toute la magnificence de ses obsèques; qu'une communion faite pour elle lui marque bien mieux notre reconnaissance que les plus riches et les plus superbes monumens, et qu'il y a au reste une espèce d'iniquité ou même d'infidélité à n'épargner rien quand il s'agit de l'inhumation d'un corps qui n'est dans le tombeau que pourriture, pendant qu'on néglige de secourir une ame qui est l'épouse de Jésus Christ et l'héritière du Ciel.
J'appelle piété pour les morts toute païenne celle qui, n'ayant pour objet que la chair et le sang, n'agit pas dans les vues de la foi; celle qui n'inspire pour les morts que des sentimens naturels, que des sentimens peu soumis à Dieu, que des sentimens opposés au grand précepte de l'amour de Dieu, je dis de cet amour de préférence par où Dieu veut être singulièrement honoré; que des sentimens qui montrent bien que, au lieu d'aimer la créature pour Dieu, l'on n'aime Dieu, ou plutôt l'on n'a recours à Dieu, que pour la créature. Ah! mes frères, disait saint Paul aux Corinthiens, à Dieu ne plaise que je vous laisse ignorer ce qui concerne les morts, et la conduite que vous devez tenir à leur égard ! Je veux que vous le sachiez, afin que vous ne vous attristiez pas , comme les nations infidèles, qui n'ont nulle espérance dans l'avenir : Nolumus vos ignorare de dormientibus , ut non contristemini sicut et cœteri , qui spem non habent l. Prenez garde , reprend saint Chrysostôme, expliquant ce passage: il ne leur défendait pas de pleurer la mort de ceux qu'ils avaient aimés et dû aimer pendant la vie ; mais il leur défendait de pleurer comme les païens, qui, n'étant pas éclairés des lumières de la vraie religion, confondent là-dessus la piété avec la sensibilité, le devoir avec la tendresse, ce qui doit être de Dieu avec ce qui est proprement de l'homme. La foi seule nous apprend à en faire le discernement; et réglant en nous l'un par
1 1 Thcss., iv.
l'autre, elle nous fait concevoir pour les morts des sentimen s chrétiens et raisonnables.
Mais enfin ne peut-on pas avoir pour les morts une piété stérile et inutile, quoique chrétienne dans le fond? Je conclus, mes chers auditeurs , par ce dernier article ; mais appliquez-vous à cette instruction , et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans vos esprits. Oui, l'on peut avoir pour les morts une telle piété, et c'est le désordre capital auquel je vous conjure, en finissant , d'apporter le remède nécessaire. Vous me demandez qui sont ceux que j'entends par là, et en qui je trouve ces deux caractères si difficiles en apparence à accorder , la piété chrétienne dans le fond , et néanmoins inutile devant Dieu. Je réponds que ce sont ceux qui prient pour les morts, étant eux-mêmes dans un état de mort, je veux dire dans la disgrâce et dans la haine de Dieu. Car dans'ce funeste et malheureux état, pécheur qui m'écoutez, en vain rendez-vous aux aines du Purgatoire des devoirs chrétiens, en vain priez-vous et intercédez-vous pour elles , en vain pour elles faitesvous des largesses aux pauvres, en vain pratiquez-vous tout ce que le zèle d'une dévotion particulière vous peut suggérer , ces âmes souffrantes ne tireront jamais de vous aucun secours. Tandis que Dieu vous regarde comme son ennemi, vous êtes incapable de les soulager; toutes vos prières sont réprouvées, toutes vos aumônes perdues , tous vos jeûnes , toutes vos pénitences de nul effet : pourquoi? parce que le péché dont votre conscience est chargée anéantit la vertu de toutes vos œuvres; et comment serait-il possible que ce que vous laites fût de quelque valeur pour ces saintes âmes , puisqu'il n'est de nul prix pour vous-même? le moyen que vous fussiez en état de les acquitter auprès de la justice divine, puisqu'il est certain que pour vous-même, Dieu, sans déroger à sa miséricorde, ne reçoit rien alors de vous en paiement? Secourir une ame dans le Purgatoire, c'est lui transporterie fruit des bonnes œuvres que vous pratiquez et le lui céder. Si donc dans l'état de péché vous pouviez la soulager, il faudrait que dans cet état vos bonnes œuvres eussent devant Dieu quelque mérite: or, il est de la foi qu'elles n'en ont aucun, parce que, sans la grâce et la charité, ce sont des œuvres mortes, et qui n'ont pas le principe delà vie; et étant mortes pour vous qui les pratiquez, faut-il s'étonner qu'elles le soient encore plus pour les autres, à qui vous prétendez les appliquer ?
J'excepte toutefois, remarquez ceci, j'excepte de cette règle le sacrifice de la messe , dont le mérite ne dépend point de la sainteté
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de celui qui l'offre, beaucoup moins de celui qui le fait offrir, mais est uniquement attaché à la personne de Jésus-Christ et au prix de son sang. D'où il s'ensuit qu'un pécheur, dans l'état même de son désordre, peut contribuer au repos des âmes du Purgatoire; et
comment? en faisant offrir pour elles ce sacrifice, dont une des principales qualités est d'être souverainement propitiatoire pour les vivans et pour les morts. Il le peut, dis-je, et il le doit avec d'autant plus de raison que ce sacrifice est le seul moyen que Dieu laisse pour suppléer à L'impuissance où il se trouve de secourir autrement ces aines prédestinées; car Dieu alors regarde l'hostie qu'on lui présente, qui est Jésus-Christ, et non point celui par le ministère ou les soins duquel on la lui présente, qui est le pécheur. Mais du reste, il est toujours vrai que le pécheur, agissant par luimême, ne peut rien faire qui soit profitable aux morts. Et voilà, Chrétiens, le fondement de cette dévotion , aujourd'hui si autorisée et si solennelle dans l'Eglise de Dieu, qui consiste à se purifier par le sacrement de la pénitence et par la participation du corps de Jésus-Christ, pour se mettre en disposition de secourir utilement et infailliblement lésâmes du Purgatoire. De tout temps, dans le Christianisme, on a prié pour les morts; mais Dieu réservait à notre siècle cette excellente pratique de se sacrifier pour les morts. Autrefois, dans l'ancienne loi, l'on observait quelque chose de semblable; et saint Paul, écrivant aux Corinthiens, fait mention d'une espèce de baptême dont les Juifs avaient coutume d'user pour le soulagement des morts : Alioquin quid facient qui baptizantur pro morluis 1. C'est ainsi que de savans interprètes ont expliqué ce passage, et c'est le sens qui m'a paru le plus vrai et le plus littéral. Mais ce que pratiquaient les Juifs n'était que la figure, et la vérité devait s'accomplir en nous : Sed hœc omnia in figura contingebant illis °2. (Le même. )
Péroraison.
Voyez donc, mes chers auditeurs, ce que Dieu vous demande aujourd'hui, et à quoi il vous exhorte lui-même par son P 'rophète : Mundiestote ,auferte malum cogitationum vestrarum , quiescite a gerc 'perverse , discite benefacere 3 : Lavez-vous, nous ditil, et purifiez-vous; lavez-vous dans les eaux de la pénitence, et purifiez-vous dans le sang de l'Agneau. Appliquez-vous, par une
1 1 Cor., xv. — 2 Ibid.j x , — » 3 h., i.
véritable contrition , ce second baptême, aussi salutaire que le premier; savoir: le baptême du cœur, mais d'un cœur contrit et humilie \ Aufevte malum cogitationum vestrarum: Otezde devant mes yeux tout ce qu'il y a de corrompu, non seulement dans vos actions, mais dans vos pensées; renoncez à vos commerces criminels, cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, et ne vous contentez pas de le faire, mais commencez à le bien faire : Et vanité , et arguite me} dicit Dominus *. Venez ensuite , et soutenez devant moi la cause de ces aines pour qui vous vous intéressez; c'est alors que je vous écouterai , que j'accepterai vos oblations, que je me laisserai fléchir par vos prières. Profitons, Chrétiens, de cet avertissement, et nous éprouverons la vérité des promesses du Seigneur; par là nous lé glorifierons, par là nous consolerons nos frères dans leur affliction , par là nous attirerons sur nous les grâces du salut les plus abondantes, et ces grâces nous conduiront à la vie éternelle, que je vous souhaite, etc. (Le même.)
1 Is., I.
4l° MOUVELLB BIBLIOTHÈQUB