PLAN ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR LE PURGATOIRE
EXOUDE.
Mhcricordia et veritas obviaverunt sibi , juuitia et pax osculaiœ sunl.
La miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont
embrassées. (Ps. lxxxiv.)
Telle est, Chrétiens, la noble et magnifique idée que l'Ecriture trace à tous les hommes du grand mystère de l'incarnation divine; de ce mystère qui sera toujours non seulement l'objet, mais le fondement même de la foi du monde chrétien. C'est en effet dans la personne du Fils de Dieu , du Verbe fait chair que s'est accompli le grand oracle de cet embrassement mutuel que se sont donné la miséricorde et la justice; et depuis ce moment de gloire pour les hommes, où Dieu le Fils est devenu leur semblable, il est vrai que partout où le péché n'est pas irrémissible, le fond du Christianisme ne roule que sur ce baiser mystérieux et divin que se sont donné réciproquement la justice et la paix dans la personne honorable de l'Homme- Dieu. Ainsi la miséricorde sut-elle obtenir sur le Calvaire que l'homme serait à couvert des traits de la justice divine, tout coupable qu'il pourrait être, mais sous la condition essentielle que l'Homme-Dieu souffrant et mourant succomberait sous les traits de cette justice inexorable. Ainsi le ciel, en'considération des mérites infinis d'un Dieu mort pour le salut du monde, nous prodigue-t-il ici-bas ses plus insignes faveurs; mais en vertu du divin arrêt prononcé depuis la naissance du monde, la terre n'en sera pas moins pour ses habitans une terre ingrate et maudite qui ne les nourrira qu'à la sueur de leur front. Ainsi la justice divine frappe-t-elle rigoureusement, dans le Purgatoire , des âmes véritablement amies de ce Dieu juste qui les destine à la possession éternelle de son royaume. Mais en même temps la miséricorde nous recommande vivement leurs intérêts, ainsi que les siens propres; et pour nous porter à les soutenir du peu de pouvoir
dont nous pouvons nous glorifier devant Dieu, elle nous présente dans ce jour de désolation tout ce qui peut exciter notre zèle pour ces illustres malheureux dont je vous parle, et qui seront bientôt , si vous le voulez, vos protecteurs dans la vie présente et vos sauveurs dans la vie future.
Voici donc, Chrétiens, les deux grands objets que je viens vous mettre aujourd'hui devant les yeux au nom de l'Eglise, dont les idées et les sentimens doivent nous servir de règle. Le premier objet est d'une justice infiniment sévère, qui veut être exactement payée de tout ce qui lui est dû ; et le second est une miséricorde infiniment aimable, qui, ne pouvant recourir qu'aux simples mortels pour modérer ou pour finir les peines de leurs frères, nous met en main tous les intérêts de nos frères souffrans, c'est à-dire qui nous charge de toutes les dettes dont ils sont redevables encore à la justice divine. Il s'agit donc dans ce discours de vous justifier la sévérité de la justice d'un Dieu dans le Purgatoire, et de vous exhorter de tout mon pouvoir à remplir les desseins du Dieu de miséricorde sur les âmes qu'il y retient, malgré tous les sentimens de son amour pour elles.
La sévérité de la justice divine étant justifiée, les morts serviront aux vivaus pour leur apprendre quelle est l'étendue des droits d'un Dieu vengeur, et la miséricorde étant aidée, comme elle veut l'être, de nos prières et de nos sacrifices , les vivans serviront aux morts en devenant les coopérateurs de la miséricorde divine dans l'avancement du salut éternel de leurs frères.
Ce que nous dit la foi sur les peines terribles du Purgatoire nous fera trembler pour nous-mêmes, et penser à prévenir dans la vie présente les rigueurs de la justice divine, quelque idée que nous ayons conçue de nos perfections; de Là vous penserez sérieusement à calmer cette justice. Ce sera l'objet de la première partie.
Ce que nous dit la foi sur l'intérêt que nous devons prendre aux âmes du Purgatoire nous portera sûrement à les secourir et à seconder les intentions de la miséricorde divine. Vous le verrez dans la deuxième partie.
Ainsi les vivans seront instruits par les morts de la sévérité du Dieu de justice, et les morts seront secourus par les vivans, uniques substituts du Dieu de miséricorde : deux idées que je me propose de développer dans ce discours.
Vierge sainte, il n'appartient qu'à votre Fils adorable d'avoir en main les clefs de l'abîme éternel qui est celui de l'Enfer : Habeo claves mortis et inferni.Màis c'est à vous, conjointement avec votre
412 ' H VBLLB DlDLIOTnÈQOB
adorable Fils, que sont confiées les clefs de ce lieu de tourmens,
où sont punis les moindres restes du péché. Fermez-en les portes à ceux de vos enfans qui vivent encore sous votre protection sur la terre, ouvrez-les à ceux que vous y voyez retenus pour les dettes légères dont ils sont redevables à la justice divine; c'est ce que nous osons attendre et de tous les sentimens de votre cœur plus qu'humain, et de l'humble prière que nous vous adressons avec L'Eglise, en vous disant : Ave, M aria. (Le P. le Chapelain, Pour le Jour des morts.)
Ce que nous dit la foi sur les peines du Purg.-ttoire doit nous faire trembler pour
nous-mêmes.
Que des péchés devenus irrémissibles dans la vie future, parce qu'ils n'ont pas été pleures comme ils devaient l'être, et pardonnes par la miséricorde divine dans la vie présente, soient éternellement punis dans l'Enfer, c'est de quoi la religion divine que vous professez ne vous a peut-être jamais permis de douter un moment ; mais que les fautes les plus pardonnables à la faiblesse de l'humanité; que des fautes même déjà pardonnées, soient cependant punies dans le Purgatoire, dans des âmes si chères au Dieu sauveur, et que ces fautes soient punies d'une manière si terrible par ce Dieu qui est la bonté même; avouez-le, mes chers auditeurs, peu s'en faut que ces idées ne révoltent la bonté naturelle de votre cœur, et que vous n'osiez, en les méditant, en appeler à la justice même de votre Dieu. Mais, hélas! c'est cette justice irrépréhensible qui prononce ces arrêts si rigoureux qui vous étonnent; et si sa sévérité est pour vous un sujet de scandale, c'est que vous n'êtes jamais entrés dans la considération de ses droits ; entrons-y sérieusement dans ce jour lugubre qui nous rappelle tous les tourmens de l'Eglise souffrante, et découvrons, s'il est possible, toute l'étendue de ces droits inaliénables du Dieu de justice. Ce n'est qu'en pénétrant , comme le Prophète, dans le sanctuaire de cette justice souveraine, que nous en comprendrons les redoutables mystères : Mei pêne moti surit pedes, donec intrem in sanctuarlum Bel et intelligam 1 .
Vous trouvez étrange, tout Chrétiens que vous êtes , qu'un Dieu si plein de bonté punisse, dans le Purgatoire, des fautes si légères en elles-mêmes, des fautes même déjà pardonnées, qu'il les punisse
1 Ps. LXLII.
D*S PKBDlCA'iF.IinS. 4^3
avec tant de sévérité et sans paraître se souvenir de sa miséricorde; qu'il les punisse enfin, sans égard pour la sainteté de ses élus qu'il en a trouvés coupables. Mais vous allez bientôt concevoir, si vous voulez me suivre, que les fautes les plus légères , fussent-elles déjà pardonnées , méritent encore d'être punies; que pour les punir, quoique légères et déjà pardonnées, ce n'est point trop que les peines effrayantes du Purgatoire; que la bonté divine ne doit point arrêter le bras de la justice qui les punit, et que la sainteté des élus, dont la lumière a été obscurcie par de pareilles taches , ne saurait être pour eux un titre d'impunité devant Dieu. Ainsi , ce Dieu de justice qui frappe si sévèrement dans le Purgatoire des âmes qu'il destine à jouir de sa vision béatifique, sera-t-il pleinement justifié au tribunal même de la raison éclairée des lumières de la foi. JNon pas que je prétende autoriser ici la curiosité humaine, assez téméraire pour sonder les jugemens du Seigneur et pour oser lui demander compte de sa conduite. Mais en justifiant la justice de notre Dieu, nous apprendrons du moins ce que souffrent les âmes qu'elle se charge elle-même de purifier, parce qu'elles n'ont pas su se purifier sur la terre par la pénitence; mais il est de notre souverain intérêt de savoir à quoi nous expose cette habitude d'infidélités que nous nous permettons sans cesse ; mais ii est important de confondre l'hérétique et le libertin, qui décrient comme injurieux à l'Etre suprême le dogme incontestable du Purgatoire, et de leur montrer que ce dogme même, dont ils osent dire que l'avarice de l'Eglise romaine s'est fait un fonds inépuisable, est véritablement fondé sur les droits les plus essentiels de la justice divine , telle qu'elle nous est représentée dans les divers tableaux que nous en fait la religion ; appliquez-vous ici, mes chers auditeurs , et ne perdez rien de ces vérités que L'intérêt de tous les Chrétiens les obligerait de méditer à tous les momens.
Ce qui vous étonne d'abord , à la vue des tourmens dont la jus» tice divine punit des âmes saintes dans le Purgatoire, c'est la qualité des fautes qui attirent sur elles des punitions si terribles. De quoi s'agit-il en effet , et qui peut obliger Dieu , tout saint qu'il est à faire éclater tant d'indignation sur un faible mortel dont tout le crime paraît être sa propre faiblesse, inséparable de sa nature? C'est un roseau fragile, un arbre maudit dans sa racine, une terre naturellement aride et stérile; c'est un homme, enfin, un homme né pécheur et conçu dans le sein de l'iniquité, lequel n'a pas acquis aux yeux de son Dieu, toute la pureté qu'il pouvait acquérir sur la terre avec le secours de la grâce. Il a cependant combattu avec
/jl4 HOUVELI.B BlBLIOTniQUB
courage contre les ennemis de son salut et de son Dieu; il en a même glorieusement triomphé, et la victoire a suivi ses généreux efforts: mais dans l'ardeur du combat il a malheureusement reçu
quelques blessures qui, pour n'avoir rien de mortel, n'ont pas laissé de l'affaiblir; il a couru dans la carrière en athlète expert et vigoureux; il a mérité même d'atteindre le terme et de remporter le prix; mais, faute cl une exaete vigilance, il a (ait quelques faux pas
qui ont ralenti son ardeur à cei tains momens. Au reste, cent vertus héroïques se sont établies dans son cœur. L'œil de Dieu même, que rien ne peut tromper, y a reconnu de la foi, de l'humilité, du
zèle, de l'espérance, de l'amour pour Dieu et le prochain, une charité féconde en mille œuvres saintes qui ieront un jour l'ornement
de sa couronne; il était patient dans ses peines, modeste dans ses prospérités, bienfaisant dans son abondance, attaché à tous les devoirs de sa religion et de son état selon le monde. Mais, au milieu de ses riches trésors de vertus qu'il avait accumulés avec le secours de la grâce, l'œil de Dieu a découvert encore quelque mélange d imperfection qui ressentait le vieil homme, dont la destruction nous est commandée par l'homme nouveau, qui est Jésus-Christ; il y a découvert une parole inutile, une légère impatience, un mensonge officieux, une froideur de quelques momens dans sa piété, une distraction libre dans sa prière, une tache imperceptible à tout autre qu'au Dieu de sainteté; c'est d'ailleurs un ennemi réconcilié avec la justice divine, dont il n'avait peut-être jamais mérité la souveraine colère; toutes ces fautes ont même obtenu leur pardon dès cette vie, et son cœur est pur de toute iniquité devant Dieu ; il ne fallait que donner encore quelque satisfaction à ce Dieu de justice quand le temps lui permettait de s'acquitter , et ce Chrétien vraiment malheureux depuis la (in de son exil , serait aujourd'hui pleinement heureux; il jouirait pour l'éternité des embrassemens du Dieu de bonté et de miséricorde; mais trop indulgent à lui-même dans le cours de sa pénitence, il s'en est. épargné les rigueurs ; ses regrets, quoique sincères, n'ont point été assez amers, du moins n'ont point porté leur amertume jusque sur sa chair dont i 1 a trop ménagé la délicatesse , et content de ne plus irriter le Seigneur par de nouveaux crimes, il ne s'est point assez souvenu qu'il avait mérité la disgrâce du Seigneur ou son refroidissement à son égard. Oui mes chers auditeurs , j'en conviens sans peine avec vous, ce sont là des fautes réellement pardonnables, surtout de la part d'un être aussi faible , aussi fragile, aussi misérable que l'homme ; ce seront même, si vous le voulez , des fautes déjà pardonnées par
le Dieu vengeur. Mais, hélas ! nous répond ici l'Eglise, interprète des sentimensde Jésus-Christ, son divin époux, dont les lumières sont les siennes, lien de souillé, rien même d'impuni n'entrera dans le royaume céleste, uniquement préparé pour les astres sans tache : Nihil coinquinatum , nikil inultum. Principes redoutables qui ne permettent plus à l'homme de se prévaloir devant Dieu, ni de la légèreté de ses fautes ni du pardon même qui lui fut accordé ; principes que nous ne pouvons trop approfondir pour notre propre intérêt, et qui ranimeront sûrement notre langueur dans l'exercice des devoirs du Christianisme.
Telle est donc la sainteté du Dieu suprême que nous adorons, qu'il ne peut souffrir rien d'impur et de souillé dans son royaume, dont il a fait notre héritage. La moindre tache introduite dans le ciel suffirait pour alarmer la pureté de ses habitans, pour troubler leur éternelle félicité. C'est un séjour où il ne doit couler que des eaux vives et plus pures que le cristal; où l'on ne vient offrir au Dieu qui y règne que ce que les nations peuvent avoir d'honr.eur et de gloire à lui présenter ; un séjour qui ne connaît ni larmes , ni plaintes, ni soupirs, parce que l'on n'y voit rien que de parfait, rien qui soit digne danathème ; un Seigneur occupé tout entier, pour ainsi dire, à faire le bonheur et la gloire de ses élus, ne veut avoir nul reproche à leur faire dans l'éternité de délices qu'il leur a préparée depuis l'origine des siècles; un séjour où les élus mêmes, devenus autant d'images vivantes de la Divinité, ne sont plus occupés qu'à louer les uns dans les autres le grand Dieu qui les comble de sa propre gloire ; un séjour, enfin, où l'on ne craint plus les approches d'une nuit ténébreuse qui puisse en offusquer les astres, parce que l'Eglise triomphante, ou l'épouse de l'Agneau , doit y paraître revêtue de tout son éclat, sans nulle ride, sans la moindre tache qui défigure les charmes divins dont elle brille pour l'éternité : D/o/i Jiabentem maculant aut rugam^.
Vainement donc tant de fautes qu'il nous est si ordinaire de commettre , auxquelles nous ne pensons pas même en les commettant, nous paraissent- elles légères et pardonnables à de faibles mortels; quelque légères qu'elles nous paraissent, ce sont toujours des fautes qui partent du cœur de l'homme, et dont son aine est véritablement souillée : De corde excunt, et ea coinquinant hominem*2. Or, rien de souillé, rien d impur n'entrera jamais dans le séjour éternel du bonheur et de la gloire; c'est l'oracle émané de
1 Ephos., v, 27. — a Malth., xv, 18.
4ll) NOUVELLE BIIILKH Iil.Ql.JE
la vérité même : Nihilcoinquuiatum. Heureux donc, devons-nous conclure, heureux le Chrétien fidèle, que le Seigneur aura purifié sur la terre par le feu de la tribulation, ou qui scia purifié luimême par une pénitence exacte et sévère; il se trouvera pur et sans tache au moment que Dieu le rappellera de son exil : qu'il s'élance alors , sans crainte de se voir rebuté, vers le Dieu qu'il aura vengé sur lui-même; toutes les portes de la céleste Jérusalem lui seront ouvertes par les Anges et les saints qui environnent le trône de l'Eternel.
Mais vous, ame lâche et imparfaite, qui sortez de la région des vivans sans y avoir été purifiée par les rigueurs de l'affliction ou par les sévérités de la pénitence, serait-il juste que Dieu vous accordât les prérogatives réservées à la vertu du premier ordre? O^eriez-vous croire que les ferveurs et l'innocence ne dussent avoir aucun avantage sur cette tiédeur indolente qui vous a rendue coupable d'une infinité de fautes vénielles, et seriez-vous assez présomptueuse pour vous présenter aux portes du ciel avec la même confiance que si vous n'aviez point de reproche à vous faire? Rendez-vous donc justice, et n'accusez que vous même du retardement de votre bonheur. Reprochez-vous amèrement des négligences qu'une conscience trop peu sensible ne vous a pas assez reprochées ; gémissez de n'avoir point assez gémi ; souscrivez à la sentence rigoureuse qui prolonge votre exil de la céleste patrie; vous ne pouvez y pénétrer, si tout ce qui vous est échappé de défectueux et d'imparfait n'est auparavant consumé par le feu. Que dis-je ? Toutes les taches qui vous défigurent seraient- elles effa< par la perfection de votre douleur, la porte du ciel ne s'ouvrira pas encore à vos désirs : il faut déplus, pour y trouver entrée, que ce qui fut effacé sur la terre par le retour de votre cœur à Dieu eût été pleinement expié par la pénitence, parce que telle est l'équité d'un Dieu infiniment saint, que rien ne peut demeurer impuni au tribunal de sa justice : NiJdl inultum. Autre principe incontestable que les hérétiques du dernier siècle s'obstinent à ne pas reconnaître; ils voudraient que le sacrifice du Fils de Dieu mourant sur la croix suppléât à toutes les peines que méritent les crimes du genre humain, et que ce Dieu-Homme s'étant offert à son Père comme la victime du monde, toute l'iniquité de ce monde coupable eût été suffisamment expiée par une si grande victime. C'est l'intérêt même de la gloire divine, osent-ils nous dire, qui leur lait tenir ce langage désavoué par l'Eglise; mais s'ils veulent être détrompés sur ce point, qu'ils se souviennent de la doctrine
DES PRÉDICATEURS. ^\n
de saint Paul, qui doit être leur oracle, ainsi que le nôtre : c'est qu'il se trouve un vide réel dans la passion du Dieu Sauveur, et que c'était pour remplir ce vide, aussi vrai que mystérieux, que l'Apôtre souffrait volontiers, en faveur de l'Eglise, tout ce qu'il éprouvait de tribulations de la part des Juifs et des gentils : Adimpleo ea quœ desunt passionnai Chrisli in came mca *. Qu'ils apprennent du même Apôtre, ces docteurs erronés, que l'Eglise entière est le corps mystique de Jésus-Christ , et que cet Homme- Dieu, devant souffrir dans tout son corps mystique, ainsi que dans son corps naturel, il doit conséquemment souffrir dans tous les Chrétiens qui ne peuvent lui appartenir sans être pénitens et crucifiés comme lui-même. Qu'ils concluent delà que le Dieu Sauveur, en prenant sur lui l'acquit de nos dettes, n'en a donc pris que ce qu'il nous était impossible d'en porter nous-mêmes, et que se croire dispensé par ce Dieu pénitent de nous acquitter du reste dont il nous a laissés redevables à la justice de son Père, c'est évidemment anéantir la nécessité des œuvres satisfactoires si recommandées par l'Evangile à tous ses vrais disciples. Qu'ils reconnaissent que, selon toutes les lois d'une équité souveraine, il est dans l'ordre que l'homme soit puni dès qu'il a péché contre la loi suprême de son Dieu. Qu'ils nous expliquent, dans l'opinion spécieuse qui les préoccupe, comment un Chrétien conduit par sa rsisou peut adorer la conduite rigoureuse du Seigneur envers les Moïse et es David, ces hommes également saints et illustres, dont la grâce accordée par le Dieu qu'ils avaient offensé n'arrêta point les traits de sa justice suspendus sur leurs têtes; comment enfin peut s'interpréter ce grand précepte du Sage, qui ordonne à tous les hommes de* trembler au sujet même de l'offense qui leur est parfaitement remise : De propitiato peccato noli esse sine meta 2.
Non , Chrétiens, l'hérésie ne répondra jamais à ces preuves invincibles du dogme catholique sur le Purgatoire, où doivent s'expier ces restes d'iniquité. C'est donc à nous, mes chers auditeurs, de trembler sur le sort qui nous attend , et de le prévenir dans la voie du mérite où nous sommes encore. Un Prophète n'est point venu de la part du ciel nous assurer du pardon de tant de fautes ou légères ou grièves, qui nous ont rendus coupables devant Dieu : et fussions-nous aussi certains de notre pardon que les Moïse et les David, n'oublions jamais que ces deux grands hommes, assurés de leur grâce par une révélation expresse, n'évitèrent point la pu-
Col., i, 24. — a Eccli., v, 5.
T. VU. .,n
4 I 8 ROUTI'.r.LK BIBLIOTHÈQUE
nilion de leur infidélité. Comment donc, aussi inférieurs que nous le sommes a ces grands saints, pourrions nous espérer un juj
ment plus doux de la paît de Dieu, un soit plus heureux dans notre infidélité?
Je sais ce que l'hérésie ose ici nous répondre : c'est que Dieu n'en use de la sorte à l'égard des saints que pour obliger les pécheurs à se corriger de leurs vices , ou pour nous offrir des exemples de terreurs qui nous instruisent sensiblement de nos devoirs. Réponse misérable; comme si Dieu même n'avait pas expressément déclaré soit à Moïse, soit au grand-prêtre Aaron, que l'entrée de la terre promise ne leur était fermée que parce qu'ils avaient manqué de la foi qu'ils devaient à l'infaillibilité de sa parole : Quia non credidistis milii 1 ; comme si le Prophète-Roi ne nous disait pas que son crime n'était puni , tout effacé qu'il pouvait être, que parce qu'il avait fait blasphémer aux impies le saint nom du Dieu d'Israël * Quoniam blasphemare fecisti inimicos Domln/2, comme si des hommes que Dieu frappe de mort , après les avoir assurés de leur pardon, pouvaient en effet se corriger eux-mêmes ; comme si enfin il était juste que, pour inspirer au monde des terreurs salutaires, Dieu fit souffrira ses élus des peines qu'ils n'auraient pas méritées. Raisonnons donc mieux, mes chers auditeurs, et concluons selon les idées de l'Eglise, interprète des Ecritures, que ces exemples de la justice divine sur des saints rentrés en grâce avec leur péché, doivent nous paraître d'autant plus terribles qu'ils supposent la vérité même dont il s'agit; c'est que tous les coupables envers Dieu, quoique déjà réconciliés, sont encore dignes de toutes les peines qu'ils éprouvent, jusqu'à la parfaite expiation de leur crime. Si donc ils n'éprouvent pas dans la vie présente ce que la justice divine leur a réservé de souffrances pour les rendre dignes du ciel , ils ne peuvent manquer d'en subir la rigueur dans la vie future.
Des fautes légères, des fautes même entièrement effacées peuvent donc mériter que la colère du Seigneur éclate encore sur le coupable; mais devraient-elles éclater, me direz-vous, d'une manière si terrible et si désolante pour ses victimes? Quelle espèce de proportion peut-il y avoir entre de pareilles peines et des taches si légères? Je n'en disconviendrai point, mes chers auditeurs, c est encore là un de ces mystères de justice qui déconcerte tous les sentimens de notre amour-propre. Eh quoi! une ame chrétienne, purifiée par son baptême et sanctifiée de plus en plus dans le cours
* Nom., xx, 12. — 8 II Rcg., xii, 12.
DES PRÉmCÀTEUItS. 4*9
de sa vie par ses œuvres personnelles unies aux mérites del'Homme-Dieu, cette ame quittant sa dépouille mortelle désire vivement de s'unir pour jamais au Dieu plein de bonté qui la rappelle de son exil ; elle regarde ce grand Dieu qu'elle aime uniquement comme le centre de ses affections les plus tendres; toute son impétuosité la porte vers ce divin objet; elle demande avec une ardeur inexprimable ce royaume céleste dont elle a fait la conquête; mais au moment qu'elle croit aller prendre possession de la félicité qui lui est acquise, le Seigneur lui fait entendre par la voix de sa justice qu'elle ne mérite pas encore de jouir de sa présence, que le feu doit la purifier de la moindre tache avant qu'elle paraisse devant lui, et que jusqu'à ce moment de parfaite expiation elle ne doit point prétendre à la vision de son Dieu : Revertatur domum suam, et faciem tneam nonvideat *»
Ainsi parla le saint roi David quand il apprit le retour de son fils Absalon, justement banni de sa présence. Mais une ame chrétienne, ainsi traitée par Jésus-Christ, le Roi des rois, ne doit-elle pas éprouve? des douleurs mille fois plus vives encore que celles dont Absalon fut pénétré quand il apprit l'arrêt de son malheureux sort? Eh pourquoi, doit dire cette ame affligée, ainsi que le malheureux prince à qui je la compare, pourquoi m'a-t-on rappelée de la terre de mon exil? Quare veni de Jessar? melius miki erat ibï esse^. Cieux , ouvrez-vous donc à ma prière, écoutez mes justes désirs. Et vous, heureux habitans de la cité sainte où réside le Très- Haut, priez ce roi de gloire qu'il me soit permis de le voir, de le contempler, de goûter le bonheur dont vous jouissez vous-mêmes: Obsecro ergo ut videam faciem regis^. Mes iniquités m'éloignent, il est vrai, de l'éternel bonheur dont j'espérais posséder bientôt la plénitude; mais que le Seigneur est terrible de se souvenir ainsi d'une iniquité qu'il me pardonne! et tant qu'il en conservera le souvenir, quelle destinée plus affreuse pour moi que celle d'être privé du bonheur ineffable de le voir? La mort entière de mon être me vaudrait mieux qu'une disgrâce qui m'interdît l'approche du Roi de gloire : Quod si me/nor est iniquitatis meœ, interficiat meA.
Pardonnons, Chrétiens, de pareils sentimens à la situation d'une ame réduite à souffrir les plus cruels tourmens, surtout la privation de son Dieu qu'elle espérait de posséder en quittant la terre. Mais reconnaissons et admirons la justice miséricordieuse
1 II Rng., xiv, 24. -- 2 Ibid. - 5 Ibid. - * IbiJ.
4'2o ROUVBLLl niBLnuiinn i
de ce même Dieu dans les souffrances dont il afflige une ame et la purifie pour la rendre digne d'entrer en possession de son bonheur. Que souffre- 1- elle, en effet, qui ne lui soit imposé parla justice la plus équitable dans ses arrêts ? Elle ne doit se sauver que comme au travers du feu ; n'est-il pas juste que tout ce qu'il peut y avoir de faible, d'imparfait, de défectueux dans une ame où l'on ne veut voir briller que l'or des vertus les plus pures , soit entièrement consumé avant qu'elle soit digne de paraître aux noces de l'Agneau? IN 'est-il pas juste que, pour y être admise, elle attende qu'on l'ait revêtue de la robe nuptiale dont son époux ordonne qu'elle soit parée pour mériter de le voir ? Elle souffre , il est vrai , et plus que l'esprit humain ne le peut comprendre; mais sa douleur, réglée par la justice , se proportionne à son infidélité. De quoi aurait-elle le droit de se plaindre dans ses peines les plus vives? Ne fallait-il pas qu'autant qu'elle s'est vainement glorifiée de ses prétendus mérites, autant fut-elle humiliée de ses véritables défauts : Quantum glorificavit se, tantum date illi luctum 1 , et qu'à mesure que son goût pour le plaisir l'avait rendue l'esclave de ses sens, elle fût éprouvée par le sentiment intime de la douleur dont le plaisir passé la rend plus susceptible: Quantujn in dellciis fuit, tantum date illi tormentwn 2 ? Elle ne levoitpoint encore ce Dieu degloire dont la jouissance doit faire son éternelle félicité; mais quand elle vivait sur la terre, elle ne désirait point assez vivement de lui être unie, et sa lâcheté la consolait trop aisément de son exil. Ne doitelle pas sentir enfin ce que c'est que d'être privé de la vue et de Sa possession d'un Dieu ? Supplice, je le sais, qui surpasse lui seul tout ce qui peut s'éprouver de plus rigoureux dans le sein de la vie humaine; mais dans cette vie même, qui est proprement pour l'homme le temps de la miséricorde, ne savons-nous pas comment le Seigneur punit des fautes légères , des fautes déjà pardonnées ?
Rappelez-vous cette femme juste aux yeux du Seigneur ainsi que son époux, la femme de Loth; elle a mérité par sa vertu que Dieu la délivrât du déluge des flammes qui doit dévorer ses concitoyens; elle fuit par ordre du ciel, elle tourne indiscrètement les yeux , contre sa défense, pour considérer les effets de sa justice sur Sodome et Gomorrhe; elle perd tout à coup le sentiment et la vie, en punition de sa désobéissance. Rappelez-vous le sacré législateur du peuple d'Israël; c'est, dit l'Ecriture , le plus doux, le plus patient de tous les hommes; mais rnres quarante ans de vertus et de
1 Apoc, xviu, 7, — •IbJJ.
fatigues dans le désert pour obéir au Dieu qui l'envoie, il hésite un moment à croire à sa parole, quand il reçoit l'ordre de tirer l'eau de la pierre; il se voit pour jamais exclu de la terre promise, qu'il pouvait en quelque sorte regarder comme sa conquête. Rappelez-vous le sort du malheureux Osa ; il se persuade dans un moment de surprise qu'il peut soutenir l'arche chancelante et près de tomber; son intention sans doute est droite, mais ses mains sont profanes et peu dignes d'un ministère si saint. Son action téméraire ne sera point excusée par l'ardeur de son zèle; il doit tomber mort au pied de l'arche en punition de sa témérité. Rappelez-vous ce grand roi, seul nommé dans l'Ecriture selon le cœur de Dieu; il est assuré par son Prophète que le double crime dont il s'est rendu coupable par l'homicide d'Urie et la violation de son épouse lui est pleinement pardonné, mais Dieu le condamne à voir son palais envahi et profané par un fils rebelle qui s'apprête à lui ravir le trône. La vanité de ce même prince qui ordonne le dénombrement de tous ses sujets ne pouvait être un grand crime devant Dieu ; cependant ce péché léger, pour être pleinement expié, demande qu'il en coûte la vie à soixante-dix mille hommes de la nation sainte. Rappelez-vous la mort funeste d'Ananie et de Saphire à la vue des fidèles de Jérusalem; ce sont des Chrétiens vertueux qui viennent faire hommage de leurs possessions à l'église de Jésus- Christ; mais ils sont coupables de dissimulation et de mensonges sur la valeur des biens dont ils viennent présenter l'offrande : Pierre, inspiré de l'esprit de Dieu, prononce leur arrêt, et à l'instant la justice divine les immole à sa vengeance.
Or, à la vue de ces punitions exercées par un Dieu toujours équitable dans ses jugemens , sur des fautes ou légères ou déjà pardonnées, pourrions-nous encore nous scandaliser de ce que souffre dans le Purgatoire une ame chrétienne trop épargnée dans la vie présente , ou par son Dieu ou par elle-même ? Que ce serait là, mes chers frères , bien peu connaître les droits d'une justice souveraine et divine pour se venger des moindres offenses qui nous échappent! Si nous avions besoin de nouvelles leçons sur ce point, interrogeons pour nous instruire les plus grands saints de l'ancienne et de la nouvelle Loi ; ces saints qui ne voyaient rien de léger dans tout ce qui pouvait blesser la délicatesse d'un œil infiniment jaloux , que celui d'un Dieu; ces saints qui croyaient ne pouvoir expier les écarts de leur première jeunesse qu'en portant leur pénitence jusqu'au dernier soupir, et qui se punissaient si sévèrement des imperfections qui ternissaient encore le luslre de
leurs vertus , malgré la fervenr qui les animait sans cesse; rigueur, sévérité des saints contre eux-mêmes, qui ne pouvait partir que de ce grand principe de notre foi dont ils étaient pénétrés, que tout ce qui déshonore le Créateur est au dessus des plus grandes peines que peut souffrir la créature; principe qui suffira toujours pour justifier les plus terribles épreuves de lame purifiée dans le purgatoire par la justice divine. Quelques maux qu'elle y souffre, doit dire un Chrétien vraiment instruit, ils seront toujours bien au dessous de la plus légère faute commise contre la loi du Seigneur. Je le comprends enfin , ô mon Dieu, que la moindre tache qui nous souille, quoique déjà pardonnée, mérite encore d'être sévèrement punie; mais comment des coups si rudes peuvent-ils partir de la main du Dieu de miséricorde, d'un père si tendre pour ses enfans, tels que tous les Chrétiens ont le bonheur de l'être? C'est vous, Dieu créateur, qui nous avez formés, et vous savez mieux que nous-mêmes de quel limon vous nous avez pétris; la fragilité nous est si naturelle, le courage qui porterait l'homme à s armer de rigueur contre lui-même, lui paraît une vertu si difficile; tant de faiblesse dans l'humanité, ne doit-il pas solliciter votre clémence en sa faveur, et n'aurez-vous nul égard à la sensibilité pour tout ce qui peut la blesser? Le dirai-je, grand Dieu! la bonté même de l'homme, si bornée dans ses sentimens, se fait honneur de compter pour rien mille fautes légères qui se commettent à son égard ; pourquoi donc, vous qui êtes la bonté suprême, êtes-vous assez oévère pour peser tout ce que vous trouvez de défectueux dans vos amis les plus chers ? Pourquoi une seule parole inutile , de la part de vos enfans, est-elle une espèce de crime à vos yeux, et qui ne se pardonne qu'après la plus sévère expiation ? Ah! Chrétiens, je le conçois à ce moment, et vous le concevez sans doute aussi bien que moi , c'est que la grandeur divine doit absorber essentiellement toute autre grandeur, qui ne peut être que petitesse devant elle ; c'est que ce qu'il y a de plus parfait dans les plus grands génies et dans les plus beaux cœurs de l'univers est comme anéanti devant les perfections infinies du Dieu que nous adorons. Mais ne concluez pas de ce principe que nos imperfections doivent également disparaître à la vue de sa bonté infinie, et que cette bonté doive couvrir à ses yeux les moindres taches qui peuvent défigurer dans nous l'ouvrage de ses mains ; ne concluez pas que ce qui peut manquer à notre pénitence doive être suppléé pour nous par cette bonté suprême.
Non, non, mes chers auditeurs,' c'est ici qu'il faut nous élevé
au dessus des idées présomptueuses que nous avons conçues de la bonté divine. La seule présomption de cette bonté sans bornes est ce qui nous trompe sur le point dont il s'agit, parce que nous ne voyons pas que cette bonté même est ce qui donne le plus de poids à nos infidélités, et conséquemment ce qui fonde tous les droits de cette justice rigoureuse qui les punit. Le Seigneur est si bon, dites-vous ; ah ! je le sais , aussi bien et mieux que vous ; mais pour être infiniment bon , en est-il moins le Dieu de sainteté? et voulez-vous que sa miséricorde dégénère en bonté complaisante pour le vice , et qui ferme les yeux sur toutes les faiblesses dont l'homme se rend volontairement coupable? Ne serait-ce pas là les permettre en quelque manière et les autoriser ? Que l'amour-propre ne se retranche donc plus sur les miséricordes du Seigneur pour se scandaliser des rigueurs de sa justice dans le Purgatoire; plus il est miséricordieux, plus on est criminel et digne d'anathème d'accomplir imparfaitement ce qu'il nous ordonne : Maledictus qui fecit opus Dei négligente?* ^Que cet amour-propre qui nous aveugle n'ose plus opposer à la sévérité d'un Dieu toujours juste la bonté naturelle qui fait aisément oublier à quelques hommes supérieurs les fautes commises à leur égard; eh! pouvons-nous, étant ce que nous sommes, les oublier trop facilement et les pardonner avec trop de bonté? Toute vengeance nous est justement interdite, parce que si elle nous était permise, nul mortel ne serait assez sage pour concilier les intérêts dune bonté miséricordieuse avec les règles dune vengeance équitable ; mais un Dieu aussi sage qu'il est miséricordieux a le droit essentiel de se venger de tout ce qui l'offense, parce que telle est la sagesse des mesures qu'il prend, pour accorder la justice avec la miséricorde, qu'il est de l'intérêt de cette miséricorde même que la justice soit pleinement satisfaite; les droits de cette justice souveraine une fois acquittés par lame souffrante , je la vois sortir toute pure des feux du Purgatoire, pour jouir éternellement de sa conquête, et ce sera dans le sein même du Père des miséricordes qu'elle sera rassasiée de délices et du torrent de volupté que Dieu lui prépare.
Cessons donc de nous scandaliser qu'un Dieu souverainement bon frappe dans le Purgatoire d'une manière si terrible et pour de si légers sujets. Je sais que ceux qu'il frappe avec tant de rigueur ce sont des amis, ce sont des enfans qui lui sont infiniment chers ; je sais que l'on se fait dans le monde un plaisir de pardon -
1 Jerem., xlviii, 40.
4'i4 NOHVl'.i.l.Ii BIIL10THÀQDI
ner, d'excuser môme les lé rèretés iYun fils dont on f.nt ses délices, et que c'est une espèce de maxime adoptée dans la société humaine, que la vraie amitié ne s'aperçoit point des manqueraens
d'un véritable ami. Oui, c'est là, j'en conviens, un sentiment pro pre de quelques hommes qui n'ont rien de vulgaire; sentiment qui honore notre humanité toute misérable qu'elle est depuis sa dégradation dans le premier homme; mais les attributs divins, si on ne veut pas les avilir, doivent-ils être comparés à ce qu'il y a dans l'homme de plus parfait? Et cette réflexion que je vous suggère sur la bonté naturelle dont l'humanité se glorifie ne doit-elle pas servir encore à nous faire redouter les droits de la justice divine? Les victimes qu'elle frappe dans le Purgatoire, ce sont, ditesvous, des amis de Dieu; mais, en même temps, ne sont-ce pas des amis lâches, des amis faibles, des amis imparfaits? Or, voudriezvous qu'ils fussent aussi favorablement traités que des amis généreux, zélés, irréprochables dans tous les devoirs de l'amitié? Ce sont des amis de Dieu; mais pourquoi l'amour divin n'a-t-il pas consumé dans leur ame les restes de l'amour-propre, ainsi que dans les saints du premier ordre qui devaient être leurs modèles ? Ce sont des amis de Dieu; ils ont donc été comblés sur la terre de ses plus insignes faveurs, ils ont donc éprouvé toutes les bontés de son cœur divin, ils sont donc plus inexcusables, à mesure qu'ils ont mieux connu le Dieu de miséricorde dont ils négligeaient les lois, et d'autant plus ingrats qu'ils ont eu plus de part à toutes ses grâces. Ames saintes, qui gémissez sous le poids de la colère divine, vous me pardonnerez ces reproches amers que vous vous faites sans doute à vous-mêmes dans le feu qui vous purifie, et dont je n'ose vous charger ici que pour disculper le Dieu de justice qui vous frappe avec autant d'équité que de rigueur.
Je la crois justifiée, Chrétiens, au tribunal même de la droite raison, cette justice sévère que Dieu exerce dans le Purgatoire: justification, en effet, si conforme aux lumières de notre intelligence, qu'indépendamment de toutes les autorités qui fixent notre foi sur ce point, nous serions comme naturellement portés à le croire sans le secours même de la révélation divine. Quand donc nous n'aurions pas des monumens et des décisions authentiques pour établir le dogme du Purgatoire; quand l'hérésie n'avouerait pas ellemême que ce dogme nous a été transmis par tous les Pères et les docteurs de l'Eglise, dont les ouvrages nous font remonter, sur les traces de la tradition, jusqu'aux premiers temps du Christianisme; quand le concile de Calcédoine n'aurait pas inséré dans ses acte
DES PftBMCATEURS. 42^
le sanglant reproche qui fut fait à Dioscore, d'avoir enrichi des femmes prostituées de l'argent d'une illustre défunte, dont le testament ordonnait des prières pour elle après sa mort; quand le troisième et le quatrième concile de Carthage ne supposeraient pas, dans les réglemens qui nous en restent, que les morts ont besoin de la prière des vivans; quand les conciles de Latran, de Florence et de Trente n'auraient pas décidé solennellement cet article de la foi chrétienne ; quand l'Ecriture ne nous parlerait pas des péchés qui ne doivent se remettre qu'après la mort, de débiteurs auxquels on demande jusqu'à la dernière obole dont ils sont redevables, des imparfaits qui n'obtiendront le salut que comme au travers du feu, des fidèles, enfin, baptisés pour les morts; quand le sentiment du généreux Machabée qui ordonna des sacrifices à Jérusalem, pour ses soldats qui venaient de périr dans une bataille, ne devrait pas nous servir de loi; quand le saint homme Tobie ne nous apprendrait pas à répandre sur le tombeau des morts des aumônes qui intercèdent pour eux dans le sein du pauvre; quand le peuple d'Israël n'aurait pas toujours conservé la pratique sainte de prier pour les morts, et qu'il ne le fît pas encore aujourd'hui dans ses synagogues, tolérées par la permission divine dans quelques contrées du monde chrétien , tout me porterait à croire qu'il faut accorder à la justice d'un Dieu infiniment saint tout ce qui lui est dû de la part de ses créatures.
Vérité si lumineuse par elle-même qu'il n'y eut peut-être jamais dans l'Eglise un dogme moins contesté que celui du Purgatoire; eh ! quels sont , en effet, les adversaires qui nous en contestent la vérité? C'est un arien déclaré dans le quatrième ; c'est , dans le douzième, une malheureuse secte de Vaudois, c'est un Luther, c'est un Calvin dans ces derniers temps. Autorités visiblement dignes de tous nos mépris, elles ne peuvent prévaloir un moment sur tout ce qu'il y a jamais eu de vrais fidèles, de grands saints, de Pères et de docteurs célèbres dans l'Eglise de Jésus-Christ.
Vérité si bien fondée que, si l'on entreprend de la détruire, il faut disputer à la justice divine ses droits les plus évidens; il faut rejeter les livres sacrés reconnus pour canoniques par l'Eglise universelle; il faut mépriser la tradition la plus constante, tracée de siècle en siècle par les écrits de ses docteurs; il faut, avec l'impudence d'un Calvin, se croire plus éclairé sur la religion que ses plus éclatantes lumières; il faut abolir la nécessité de la pénitence chrétienne et celle des bonnes œuvres recommandées à tous les fidèles. (Le même.)
4*°' NOUVELLE UIBLlOTHLgLH
L'esprit ioAlruit à l'homblc défiance de lui-même par l'égarement des teciaiics cjui ont combattu la foi «lu Purgatoire.
Non, mes chers auditeurs, il ne fut jamais d'exemple plus capable d'instruire l'esprit à l'humble défiance de lui-même que l'égarement de ces fameux sectaires qui , au commencement du
seizième siècle, entreprirent de changer la loi et les pratiques de l'Eglise par rapport au Purgatoire. Deux choses forment l'hérétique et l'hérésie : l'erreur qui fait méconnaître la vérité ; la présomption qui fait mépriser l'autorité. Or, voulez-vous savoir jusqu'à quel excès d'aveuglement et de ténèbres, jusqu'à quel excès de présomption et d'indocilité peut aller l'esprit humain , lorsqu'il s'écarte des voies de la paix, de la simplicité, de l'unité, pour se jeter dans la voie de ses passions et de ses cupidités ; examinez avec moi l'erreur des sectaires sur le dogme du Purgatoire; je dis leur erreur considérée dans sa source, je dis leur erreur considérée dans son progrès. A la considérer dans sa source, elle vous apprendra combien la raison est faible contre les passions qui attaquent la vérité; à la considérer dans son progrès, elle vous apprendra combien les passions donnent à une raison séduite de force et d'obstination contre l'autorité: de là vous conclurez, avec saint Augustin, que la véritable foi ne se trouve, qu'elle ne/peut se trouver que dans un esprit maître de ses passions et soumis à l'autorité: Fuies est humilium non superborum.
i° Commençons par remonter à la source de ces disputes fatales , qui voulurent faire au peuple fidèle un crime de sa piété, et lui ôter la consolation de ne pas verser des pleurs inutiles sur le tombeau de ses pères. Dès le premier pas que nous ferons, quel spectacle se présentera à nous , et qu'il est propre à nous affermir dans l'amour de la soumission évangélique ! Car quels furent les auteurs de cette triste révolution de foi et de croyance qui bouleversa l'Europe chrétienne et réveilla parmi nous cet esprit de schisme et d'indocilité, funeste avant-coureur des guerres intestines qui n'ont pu s'éteindre que dans le sang des peuples et des rois? Ce furent des hommes, remarquez le, Chrétiens, c'est une chose essentielle au sujet que je traite; ce furent des hommes d'un esprit subtil et pénétrant, d'une érudition profonde, d'une vaste et immense littérature, des hommes qui n'auraient rien ignoré s'ils avaient su plier et se soumetre ; des hommes de tous les talens , de tous les génies ; et que n'en eurent-ils moins ! ils n'auraient pas été
dans Jacob une pierre de scandale; le poison de l'erreur, préparé par des mains moins habiles, n'aurait pas infecté tant de royaumes, et Jérusalem ne continuerait pas de pleurer sur ses enfans, qui depuis tant d'années errent dans les voies delà schismatique Samarie.
Or, ces grands hommes, ces génies rares, quelle raison si puissante, quelle autorité si décisive les détermina à s'élever contre la foi du Purgatoire? Chrétiens, quand le cœur est dans la paix et le silence, le génie le plus borné porte au dedans de lui-même un fond de droiture et de vérité qui le défend contre la séduction des fausses doctrines; dans la tempête et l'orage des passions, le plus grand homme est à peine un homme; ont-elles commencé de parler, c est un sommeil qui endort l'esprit , c'est un nuage qui l'obscurcit, c est un voile à travers lequel il ne voit rien, ou plutôt il ne voit que ce que lui montre la cupidité qui le transporte. Depuis quinze siècles, l'Ecriture était entre les mains des Origène, des Cyprien , des Athanase, des Basile, des Ambroise, des Jérôme, des Augustin, et ils n'y voyaient aucun texte qui combattît la prière pour les morts , en usage dans leur siècle et avant leur siècle, selon l'aveu des protestans; et ces Pères , si capables par eux-mêmes de démêler le vrai sens des Ecritures; ces docteurs qui, par une tradition que les protestans reconnaissent n'avoir point été interrompue jusqu'alors , avaient reçu des Apôtres l'intelligence des livres saints, y trouvaient plusieurs textes qui appuyaient la foi de l'Eglise sur le Purgatoire. Depuis quiirza siècles, on adorait les miséricordes infinies du Dieu sauveur, on connaissait le prix de son sang, la valeur surabondante de ses mérites, la force , l'efficace du sacrifice offert sur le Calvaire, et l'œil le plus attentif n'avait pas entrevu l'ombre de la plus légère contradiction entre ces dogmes importans et le dogme du Purgatoire. Ce qui avait échappé aux lumières de tant de docteurs, de tant de siècles, se dévoila-t-il donc tout à coup aux chefs de la secte protestante ? La pénétration de leur génie découvrit-elle^dans la profondeur et l'abîme des Ecritures quelque texte, découvrit-elle dans les dogmes essentiels à la foi chrétienne quelque vérité qui ne pût s'accorder avec la foi du Purgatoire? Non , mes chers auditeurs , je ne crains point de l'avancer, et sur cela je n'ai à redouter ni la prévention , ni la critique de ce qui n'est pas entièrement étranger dans les écrits de leurs savans; entre tant d'articles qui nous divisent, il n'en est aucun où, pour justifier leur schismatique séparation , ils aient trouvé moins de ressource dans la souplesse de leur génie : aussi nous avons vu les
42& UOUTBLLI MBUOTHBQUB
disciples plus équitables que leurs maîtres, pressés par la force des raisons qui justifient notre loi, se rapprocher, presque revenir à nous, disposés à cesser d'être hérétiques sur ce point, s ils avaient osé se dire Catholiques, et désavouer leurs chefs en avouant que la prière pour les morts n'est point contredite par l'Ecriture, et ne contredit point la religion.
Qu'est-ce donc qui entraîna et précipita les premiers sectaires? Ce ne fut point leur esprit, ce fut leur cœur. Luther, nom fameux: entre les plus célèhresdans l'histoire des périls et des calamitésde l'Eglise, Luther, né avec un génie altier et hautain, avecuneimagination bouillante et fougueuse, avec cet assemblage d'esprit et de présomption, de hardiesse à inventer et d'audace à soutenir, avec ce mélange de bonnes et de mauvaises qualités qui concourent à former un chef de parti; Luther, élevé dans les clameurs et les contestations, enflé de cette science aride et farouche qui n'avait été adoucie ni par la politesse qu'on puise dans le commerce du monde, ni par la politesse encore plus vraie, plus complaisante que donne un naturel sage et pacifique, que donne plus sûrement encore la douceur et la charité chrétienne; Luther, maître aussi impérieux que sujet indocile, incapable de haïr avec modération ou de se plaindre avec respect; Luther, autant ennemi de Genève que de Rome, également odieux à l'une et à l'autre, le père, si l'on veut, l'apôtre de la réforme, mais peu digne d'en être le modèle; Luther, frappé des anathèmes de l'Eglise, dans l'amertume de son dépit, dans les fureurs de son orgueil irrité, pour venger ses premières erreurs flétries et proscrites, enfante une nouvelle erreur. En effet , prenez-y garde , Chrétiens , il n'en est pas du dogme du Purgatoire comme des autres points contestés entre nous et les proteslans ; dans ceux-là, ce fut l'entêtement des opinions qui forma l'opposition à l'Eglise; dans celui-ci, ce fut l'opposition à l'Eglise qui forma l'opinion , et si le chef des sectaires reçut sur cette matière de nouvelles lumières, ce ne fut qu'à la lueur des foudres delEglise qui tonnaient de toutes parts contre ces innovations téméraires etschismatiques. Je dis plus, et je ne parle qu'avec lui-même, ce ne fut qu'après bien du temps, qu'après bien des combats qu'il réussit à se cacher une vérité, si clairement insinuée dans les Ecritures, à s'enhardir contre la déposition unanime de tous les Pères et de tous les siècles : depuis des années il combattait l'Eglise et il en était combattu; il la réprouvait et il en était réprouvé ; il tenait encore à l'Eglise par cette foi commune du Purgatoire ; opposé à lui-même, partagé entre son penchant et ses
lumières, il croit, il ne veut pas croire; et parce qu'il ne veut pas croire , il cherche des raisons de ne croire pas. Or, la passion qui porte à les chercher ne tarde pas à se persuader qu'elle les trouve: il doute, il s'ébranle, il chancelle, il tombe du côte ou le précipitent et le désir de reudreanathème pour anathème, et l'intérêt de condamner une Eglise qui le condamne: bientôt sur ses traces, poussés par l'espoir de partager l'attention du monde, de se mettre à la tête des peuples qu'ils voyaient partout en mouvement , un Zuingle, un Calvin entrent dans la carrière , et quoique déterminés à suivre d'autres routes, à s'ouvrir de nouveaux sentiers, à faire un schisme dans le schisme, ils se réunissent dans le dessein de détruire la prière pour les morts.
Or, comment a pu se former tant d'union , tant de concert au milieu de leurs discordes et de leurs antipathies naturelles? La voix d'une passion plus forte fit taire des passions moins vives, une haine commune concilia ce que l'ambition divisait par tant de haines et de jalousies; ils regardaient cet article du Purgatoire comme la base et l'appui de la catholicité, comme la pierre fondamentale sur laquelle reposait l'édifice de l'Eglise romaine; ses prières, ses liturgies, ses offices, ses oblations, ses cérémonies, son sacrifice, tout respirait cet esprit de zèle et de charité pour les morts : le Purgatoire n'était-il qu'une fable? Ils montraient l'erreur publiquement substituée à la vérité; la doctrine de Jésus- Christ corrompue par le mélange des doctrines humaines, la superstition introduite dans le sanctuaire, et placée jusque sur l'autel; leur séparation était pleinement justifiée, ils n'avaient quitté l'Eglise que pour revenir à Jésus- Christ; ils regardaient, ils avaient droit de regarder cet article comme le point décisif de plusieurs controverses; d'un même coup ils anéantissaient les indulgences, l'application des mérites infinis de Jésus-Christ, attachés à la pratique des vertus chrétiennes, la nécessité de la pénitence et de la satisfaction après le péché, par conséquent les anathèmes de l'Eglise retombaient sur elle-même; elle ne les aT'ait chassés de son sein que parce qu'elle ne voulait pas y recevoir la vérité.
Mais pour nier la réalité du Purgatoire et la sainteté de la prière pour les morts, il fallait éluder le témoignage de plusieurs textes précis de l'Ecriture, d'où coule et d'où suit naturellement le dogme du Purgatoire; et si ces textes ont quelque chose d'obscur, le nuage était assez dissipé par le suffrage des Pères, qui les expliquent du Purgatoire, par le consentement des docteurs, par l'autorité de la tradition apostolique, par la décision de l'Eglise an-
43() NOUVIlïXE nmLlOTHF.QIIF
cimne, lorsqu'elle a employé les même* textes pour confondre l'hérétique Àërius , le premier et jusqu'à leur temps le seul qui eût
OM s'élever contre la foi du Purgatoire : niais, parce que les li\i< s des Machabées autorisent la prière pour les morts, il fallait dégrader ces livres saints, nier qu'ils aient été divinement inspin s , quoique ce soit une vérité hautement reconnue dans L'Eglise, une vérité déclarée dès les premiers temps, dans le troisième concile de Cartilage, décidée dans le canon des Ecritures dressé par les papes Gelase et Innocent, soutenue, détendue par saint Cyprien, saint Augustin, saint Isidore et par le torrent des Pères. Par conséquent, il fallait^avancer que ces Pères, que ces docteurs que Dieu choisit pour être, après les Apôtres, les dispensateurs de sa parole, les dépositaires de sa doctrine, les colonnes, les appuis de son Eglise, nos maîtres dans la foi, nos modèles dans la piété, il fallait, dis-je, avancer qu'ils ne furent que des maîtres d'erreur et de mensonge, qui ont pris pour langage de l'Esprit-Saint ce qui n'est que le langage de l'homme. Mais pour renverser la foi du Purgatoire, il fallait détruire la véritable idée, la notion exacte de la justice de Dieu, de cette justice qui, selon la pensée de Tertullien, ne perd jamais ses droits, qui se vengera par elle-même, si elle n'est pas vengée par nous, à laquelle souvent le juste, presque toujours le pénitent, porte, après la mort, des péchés qui ont été suffisamment pleures, qui n'ont pas été suffisamment réparés; des péchés en vertu desquels il n'est pas ennemi de Dieu, puisqu'ils ont été remis et pardonnes; des péchés en vertu desquels il est débiteur de Dieu , parce qu'ils n'ont pas été punis et expiés. Mais pour attaquer la croyance du Purgatoire, il fallait attaquer le mérite des vertus chrétiennes, combattre la nécessité de la satisfaction après le péché, soutenir que l'application des mérites de Jésus-Christ, que chacun se rend propres par la foi seule, se répand sur le pénitent d'un moment, comme sur le juste; sur le pénitent de plusieurs années, sans lui laisser ni dettes à payer ni châtimens à craindre : par conséquent, pour abolir ce dogme du Purgatoire, qu'on ne voyait pas, qu'on ne voulait pas voir, assez clairement énoncé dans les Ecritures, il fallait rejeter des vérités formellement contenues dans l'Ecriture; il fallait adopter des erreurs sensiblement réprouvées par l'Ecriture; il fallait diminuer, affaiblir dans l'esprit des peuples l'horreur du péché , la crainte de la justice de Dieu , la terreur de ses jngemens ; il fallait insulter aux soupirs et aux larmes de la mortification chrétienne; flétrir la mémoire des pénitens de la primitive Eglise; entreprendre, avec les fanatiques de l'Allemagne, de faire
DKS PBÉDICATECRS. 4^1
passer pour l'asile de la folie superstition les déserts de l'Egypte et de la Thébaïde, consacrés par les vertus , arrosés par les pleurs de tant d'illustres solitaires ; c'est-cà-dire qu'il fallait, à la piace de cet Evangile austère qui épouvante l'amour - propre , introduire un évangile qui ouvre les voies du péché en élargissant les voies de la pénitence ; à la place de cette morale de crainte salutaire, de mortification continuelle, préchée par saint Paul, il fallait mettre une morale de sécurité indolente , de vertus douces et commodes; à la place de cette Eglise timide , craintive, vigilante , pénitente , il fallait élever une Eglise vaine et présomptueuse, une Eglise moins effrayée à la vue du péché, parce qu'il ne lui en coûtera rien pour le réparer. Ah ! que leur importe quelle Eglise ce soit , pourvu que ce ne soit pas l'Eglise romaine ! Tout leur plaira, dès qu'il sera opposé à cette Eglise de Rome, qui leur déplaît.
De quelles couleurs au moins sauront-ils parer, déguiser leur audace? Non, mes chers auditeurs, elle ne se manifesta jamais d'une manière plus sensible, la faiblesse de la raison contre les passions. Ces hommes si heureux à trouver le vraisembable au défaut du vrai, à éblouir, quand ils ne peuvent convaincre ; ces hommes qui réparent quelquefois si bien les désavantages de la cause par la supériorité du génie, qu'on est forcé de les admirer, lors même qu'on est obligé de les condamner, que disent-ils? que nous objectent-ils? Ils prétendent que nous faisons outragea la miséricorde de Dieu, comme si cette miséricorde n'était pas essentiellement guidée par la sagesse, réglée par la sainteté, resserrée par la justice ; comme si la miséricorde de Dieu était, comme si la miséricorde de Dieu pouvait être celle qui enhardirait au péché, en dispensant le pécheur des œuvres d'une pénitence laborieuse. Ils font valoir la plénitude du pardon que Dieu accorde à un cœur contrit et humilié; ils ont donc oublié que l'Esprit-Saint veut que nos pleurs continuent découler sur un péché remis et pardonné; que David assuré de n'être plus pécheur, ne cessa point d'être pénitent* ils ont donc oublié qu'il est incontestable, qu'il est décidé dans les Ecritures, par les exemples de David, dEzéchias, qu'en remettant le péché, Dieu ne remet pas toujours toute la peine du péché* que quand Dieu pardonne , il pardonne en Dieu, c'est-à-dire en Ditu des miséricordes, qui sauve le pécheur* en Dieu de justice et de sainteté, qui punit le péché : ils s'appuient sur les mérites de Jésus-Christ, qui sont une satisfaction du péché pleine et surabondante; or, les mérites de Jésus-Christ ne sont-ils pas toujours d'une valeur infinie, quoiqu'ils ne nous soient appliqués qu'autant que
nous serons fidèles à nous les approprier par nos œuvres ? Et puis* que nos prières, nos larmes, notre pénitence n'ont de mérite devant Dieu qu'autant qu'elles sont ennoblies, divinisées en quelque sorte par le sang de1 Jésus-Christ, ne sera-t-il pas toujours vrai que nous ne sommes justifiés qu'en Jésus-CInist et par Jésus-Christ ? Reconnaissez-vous ici , Chrétiens, ces prodiges d'esprit et d'érudition dont je vous ai parlé au commencement démon discours? Des raisonnemens si frivoles ont-ils pu remporter dans la balance sur tant de raisons victorieuses, sur tant d'autorités augustes et dominantes? Il faut l'avouer, dans de si grands hommes, un si grand égarement est une preuve bien convaincante de l'empire des passions qui maîtrisent la raison jusqu'à l'empêcher de voir, ou jusqu'à l'obstiner contre ce qu'elle voit.
On vous le dit tous les jours, on ne peut trop vous le redire; lorsqu'il s'agit de la religion et des vérités révélées qui composent la religion, défiez-vous de votre esprit; pourquoi? parce que tel est le plan, telle est l'économie des desseins de Dieu, qu'il n'a pas mis sa religion sainte parmi nous pour en faire seulement l'objet de notre étude, mais l'objet de notre foi ; pour en approfondir les mystères, mais pour les croire; pour amuser notre orgueil et notre vanité, mais pour éprouver notre obéissance et notre docilité : par conséquent il est de sa sagesse, de sa grandeur, de sa justice de confondre l'audace présomptueuse qui renverse l'ordre de ses desseins, et d'enlever ses dons à celui qui ne sait pas les respecter; de là, reprend le Sage, point d'écueil plus certain que la curiosité d'un esprit superbe, lorsqu'au lieu de soumettre sa raison à la foi, on soumet la foi à ses vains raisonnemens. En matière de religion, l'homme n'est jamais plus près de l'erreur que lorsqu'il cherche la vérité avec une confiance téméraire; y a-t il rien de plus ordinaire que de voir l'esprit de dispute et d'examen devenir un esprit de doute et d'incertitude, qui, pour avoir voulu trop approfondir ce qu'il croit, perd tout du côté de la foi, sans gagner rien du côté de la science et des lumières ? Sic qui scrutator est ma j estât is opprimetur a gloria -. Défiez-vous donc de votre esprit; j ajoute, défiezvous encore davantage de votre cœur ; maître de l'erreur comme du vice, le libertin et l'hérétique ne sont pas moins son ouvrage que l'avare et l'ambitieux. Aussi saint Paul ne cherchait point ailleurs que dans ce fonds inépuisable de désirs corrompus qui nous agitent, la source de cette multitude successive d'hérésies qui,
1 Prov., xxv, 27.
d'âge en âge, devaient troubler la paix et faire couler les larmes de l'Eglise. Prenez garde, mes chers frères, l'Apôtre ne disait pas : il y aura des hérésies, parce que l'esprit humain est borné dans ses idées et précipité dans sesjugemens, parce que notre raison est faible et fragile; il disait, il s'élèvera au milieu de vous des hommes remplis d'amour-propre et de vanité; des hommes pleins d'orgueil et d'indocilité; des hommes animés par l'esprit de faction et de cabale, par l'esprit d'ambition et d'intérêt : Erunt homines se
ipsos amantes; cupidi, elati, superbi , non obedientes *. De là il
concluait avec douleur que l'hérésie, ce mal si terrible, est un mal inévitable1, un mal presque nécessaire : O port et et hœreses esse 2. Il y aura des hommes livrés à leurs passions et à leurs cupidités ; donc il y aura des hommes de schisme et d'hérésie : Erunt honiines cupidi..... oportet et hœreses esse; raisonnement de l'Apôtre qui ne s'est que trop justifié dans la suite des siècles; suivez le cours des monumens ecclésiastiques; peut-être entre tant d'hérésies n'en trouverez-vous pas une qui ait commencé par l'esprit; ou si l'esprit a été le premier à s'égarer, le cœur a achevé de le perdre ; c'est lui qui a inspiré la résistance, l'obstination, l'opiniâtreté; l'erreur est venue de l'esprit , le cœur a fait l'hérésie ; et comme il l'a faite, il la répand, il la perpétue.
En effet, comment et par quelles voies réussirent les chefs de la secte protestante! qu'on vante la pénétration et la souplesse de leur génie, la profondeur et l'étendue de leurs connaissances, la finesse et l'art de leurs raisonnemens, les grâces et les charmes de leur langage; c'est là peut-être ce qui flatte, ce qui invite, ce qui attire; ce n'est point ce qui détermine , ce qui engage , ce qui retient; pour un qu'ils surprirent par l'esprit, mille autres qu'ils gagnèrent par le cœur. S'ils n'avaient répandu dans leurs écrits plus d'attraits de cupidité que de subtilité de raisonnemens; s'ils n'avaient été maîtres plus habiles à réveiller les passions qu'à endormir la raison, leurs progrès n'auraient été ni si rapides ni si étendus; peu sont capables de penser et de réfléchir, tous peuvent aimer ou haïr. Employant donc , afin de séduire, ce que l'Apôtre nous apprit, afin de nous préserver de la séduction, ils concluaient, avec saint Paul, que pour ôter la foi il ne faut que donner des passions : Erunt homines cupidi.... oportet et hœreses esse. Attentifs à saisir le faible de chaque caractère, adroits à en profiter, on les voyait mettre de leur côté la vanité, par les louanges; la curio-
* Tim., m, 2.— M Cor., il, 49.
t. vu, a8