‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 38 sur 47 · NOU\ ELLE BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

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trer le vide et l'insuffisance dos cérémonies légales; si attentif à séparer Jésus-Christ, <le Moïse, à maintenir la Liberté du peuple nouveau contre les prétentions du peuple ancien; cet Apôtre spéciale?

ment destiné à être L'Apôtre des mitions, comment et lui et les

antres ont-ils vu d'un œil si tranquille se glisser dans le Christianisme ces traces, ces vestiges d'un judaïsme superstitieux, puisque, de l'aveu du second chef des protestans, sous les yeux des Apôtres, et sans qu'ils s'y soient opposés, on a prié pour les morts ? Puto apostolos quibusdam induisisse pro mort ui s orarc.

Comment surtout cette doctrine destructive de l'Evangile a-t-elle passé si rapidement dans la croyance des fidèles? Comment les premiers d'entre les Pères qui exposèrent à la censure des philosophes les articles de la foi chrétienne, un saint Clément d'Alexandrie, un Origène, ont-ils mis ce dogme parmi ceux qui nous sont venus de Jésus-Christ ? Comment, dès le temps de Tertullien, l'utilité et la sainteté de la prière pour les morts était-elle regardée comme une partie du dépôt de la foi, et cette pratique comme une loi établie par la coutume? Comment lOrient etlOccident, si souvent divisés, s'étaient-iis unis si invariablement, si promptement dans la profession de ce dogme , qu'on le trouve clairement marqué dans les liturgies grecques et latines les plus anciennes? Comment, entre tant de sectes séparées de l'Eglise catholique , ne s'en trouve-t-il aucune qui ait reproché cet usage à l'Eglise, ou à qui l'Eglise lait reproché ? Comment est-il arrivé que nous n'apercevons que dans la naissance du Christianisme l'époque , la date de cette coutume ?

Quoi donc! la religion , presque dans son berceau , aura été défi o urée par le mélange des superstitions profanes; ces disciples, ces successeurs des Apôtres qui portèrent dans les climats lointains la lumière de l'Evangile, ne la leur présentèrent qu'obscurcie par le nuage de l'erreur; la terre, encore fumante du sang de Jésus-Christ, aura été tout à coup inondée par les torrens de l'iniquité; le même moment aura vu l'Eglise naître et périr; les cérémonies, les prières publiques, les liturgies, l'auguste sacrifice, tout aura été changé, tout sera tombé dans un amas confus de révélations divines et de fables humaines, et le monde entier aura gardé un timide silence ; et ces Chrétiens qui donnaient leur vie pour la religion lui auraient refusé le secours de leurs voix! ils savaient mourir; ils n'auraient osé parler!

Que dis-je? toutes les bouches, et les plus saintes et les plus savantes se seront ouvertes pour appuyer ce dogme ennemi de la foi! DanslEglise grecque, un saint Clément d'Alexandrie, un Ori-

gène, un Athanase, un Théodoret, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Basile, un saint Ghrysostôme, un saint Cyrille de Jérusalem; dans l'Eglise latine, Tertullien, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Grégoire, saint Jérôme, saint Augustin; je ne cite point ici leurs paroles , les savans de la secte protestante conviennent que la foi tlu Purgatoire fut la foi de tous les Pères; que l'usage de prier pour les morts fut l'usage de tous les temps ; Calvin même nous abandonne i3oo ans; il avoue que dans toute l'étendue des siècles, depuis la naissance du Christianisme jusqu'à ses jours, il ne voit rien pour lui, que tout ce qu'il voit est contre lui. Grand Dieu! peut-il se faire qu'il ne soit point épouvanté de sa solitude; seul contre tous les Pères, contre tous les docteurs , contre tous les conciles, contre tous les âges, contre tous les peuples du Christianisme; seul contre le monde entier, il prétendra donc avoir en lui seul tout le zèle, toutes les lumières, toute la pénétration, toute la capacité, toute l'autorité; il prétendra donc avoir plus de zèle que les premiers fidèles, que ces martyrs de Jésus-Christ, qui auront autorisé par un lâche silence une innovation sacrilège dans le culte et le sacrifice des Chrétiens; il prétendra donc avoir lui seul plus de lumières, de capacité, de pénétration que ces docteurs, que ces Pères, qui confondirent les sages du paganisme, qui humilièrent l'orgueil de tant de sectaires; il aura seul plus d'autorité que l'Eglise et que toutes les décisions de l'Eglise; et quelle Eglise encore, concevez-le, mes chers auditeurs; vous tremblerez à la vue des excès de folle présomption qu'inspira aux protestansle désir aveugle de détruire la prière pour les morts. Quelle est-elle cette Eglise dont ils rejettent le suffrage par rapport au Purgatoire? Est-ce cette Eglise qui dans leurs principes fanatiques, abandonnée par Jésus-Christ, et condamnée à éprouver le sort des édifices qu'élève une main mortelle, a ressenti l'injure des ans, et qui, en s'éloignant de sa source , s'est chargée des superstitions et des fables de tous les peuples , de toutes les terres où elle s'est répandue ? Non ; c'est l'Eglise encore dans la pureté de sa foi , dans la ferveur de sa charité; cette Eglise des cinq premiers siècles, qui, selon la décision formelle de Calvin, n'avait souffert aucune altération dans le dépôt de la saine doctrine : or, cette Eglise à laquelle ils appellent , pour décider entre eux et l'Eglise des derniers temps sur les autres dogmes contestés, s'agit-il de la prière pour les morts, ils lui reprochent sa crédulité , ils insultent à sa simplicité; ces Pères, qu'en tout le reste ils citent avec tant d'éloges, dont ils font tant valoir l'autorité, dès qu'ils recommandent

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la prière pour les mous, ce ne sont plus que de» génie* faibles et bornés qui se sont arrêtés aux soi :,<is du vulgaire : qui , trop faciles, trop coropbisans imitateurs oTub vain peuple, ne surent ni

penser selon La raison, ni croire selon l'Ecriture ; contradiction grossière, sensible et palpable, elle vous remplit d'étonnement et

d'indignation : que pensen z-vous donc, mes clieis frères, lorsque j'avancerai qu'elle n'a rien qui doive vous étonner; lorsque je soutiendrai qu'il ne fut, qu'il ne sera jamais de novateur qui, par l'enchaînement de ses principes, ne soitséduit à paraître respecter les Pères, à se flatter de les suivre, et à les abandonner; à se couvrir de leur autorité, et à la dédaigner? En effet, point de doctrine en matière de religion, point de doctrine nouvelle qui ne rougisse d'avouer sa nouveauté; par conséquent, point de doctrine nouvelle qui, afin de cacher son origine naissante, ne cherche des preuves, des appuis, dans les monumens de l'antiquité la plus reculée; point de doctrine nouvelle qui ne se vante d'avoir pour elle le suffrage et la décision des Pères; or, entre tous les dogmes de la religion , il n'en est aucun qui soit plus formellement énonce, plus clairement marqué, plus nettement exprime dans les écrits des Pères, que le dogme de l'autorité de l'Eglise, juge et arbitre suprême des contestations qui s'élèvent sur la foi. De là qu arrivet-il ? le voici : lorsqu'il s'agit de défendre, de justifier, de prouver la doctrine, on cite les Pères, on apporte leurs témoignages, on fait valoir leur science, leurs lumières , leurs vertus , leur autorité ; mais lorsque les Pères nous avertissent, avec saint Cypnen, que l'homme qui n'a point l'Eglise pour mère, n'aura point Dieu pour père; lorsqu'ils déclarent, avec saint Hilaire, que celui qui est étranger à l'Eglise est étranger à Jésus-Christ ; lorsqu'ils enseignent, avec saint Chrysostôme , qu'on commence à n'être plus du troupeau aussitôt qu'on cesse d'écouter la voix des pasteurs; îorsquils décident, avec saint Augustin, que l'étude ne fait que le savant, que la soumission seule fait le Chrétien; alors que devient ce respect tant vanté pour les Pères ? Maîtres, oracles des nations, tandis qu'ils semblent favoriser une doctrine que l'on aime, dès qu'ils commandent une soumission que l'on n'aime pas, que l'on ne veut pas, hommes, et rien que des hommes , on ne se pique ni de les croire ni de les imiter, c'est-à-dire qu'au gré de ses désirs on respecte leur suffrage et on le méprise; on adopte leurs sentimens, et on les rejette; on leur donne et on leur ôte toute autorité. (Le P. de Neuville, Pour le jour des morts.)

Ce que nous dit la foi sur l'intérêt que nous devons prendre aux âmes du Purgatoire, nous portera sûrement à les secourir.

C'est généralement sur tous les Chrétiens encore citoyens du monde que le Dieu de miséricorde se repose du soulagement des âmes détenues par sa justice dans le Purgatoire. Et la raison que nous en apporte saint Paul , c'est que dans les desseins de Dieu, il devait toujours y avoir une liaison de charité qui réunît tous les membres de l'Eglise, soit militante, soit souffrante, soit régnante dans le ciel ; liaison qui devait rendre ces membres de l'Eglise entière nécessaires les uns aux autres jusqu'à la fin des siècles. Mais une autre raison que j'ose ajouter à celle de l'Apôtre sur le glorieux emploi dont Dieu nous charge de contribuer au bonheur de nos frères souffrans , c'est que le Fils de Dieu qui nous a, comme Chrétiens, fait entrer en participation de ses grandeurs, a voulu nous honorer véritablement comme ses frères , en associant à sa qualité de Rédempteur, des hommes encore poursuivis par la justice divine. Il a prétendu, ce Dieu-Homme, nous faire partager non seulement la gloire de ses prérogatives, mais encore le mérite de son immense charité; et comme il a pris sur lui-même tout le poids de nos dettes, il veut du moins que nous prenions sur nous les dettes légères contractées par nos semblables, que leur situation présente met hors d'état de s'acquitter. En sorte que la foi catholique sur le Purgatoire, loin d être injurieuse à la miséricorde divine, comme l'hérésie ose le prétendre, est au contraire infiniment glorieuse à la bonté de notre Dieu et peut justement s'appeler, selon l'expression de saint Chrysostôme, le dogme même de la miséricorde divine, ou l'article de notre foi le plus propre à manifester toute la tendresse de cette miséricorde à notre égard : Dogma dwinœ miser icordiœ. N'est-ce pas cette miséricorde qui fait en leur faveur tout ce quelle pouvait faire, et par l'honneur presque divin dont elle nous comble, en nous associant aux droits de Jésus-Christ même pour nous ordonner expressément de les secourir, et par les motifs pressans qu'elle nous offre pour nous engager de nous-mêmes à les secourir, et par les moyens efficaces qu'elle nous présente pour nous mettre en état de les secourir ? Trois idées auxquelles se réduit ce que la religion offre de plus touchant pour nous appeler aux secours de ces illustres malheureux. Suivez -moi, je vous prie, tandis que je tâcherai avec la grâce divine de les développer à vos esprits et d'en pénétrer vos cœurs.

Les titres dont nous sommes honorés sur la terre pour nous obliger de contribuer par nos œuvres au salut des âmes du Purgatoire, c'est, Chrétiens, ce que vous ignorez peut-être encore, quelle que soit la gloire qu'ils vous communiquent pour vous obliger de secourir ces âmes malheureuses dont je parle. Apprenez donc ici que les titres de Jésus-Christ même, ces titres sublimes qui le caractérisent à notre égard, tandis que nous habitons ce monde visible; que ces titres divins de Médiateur, de Rédempteur, de Sauveur du genre humain qui font toute la gloire de 1 Homme- Dieu deviennent véritablement les nôtres, à l'égard de nos frères souffrans dans le Purgatoire. Oui, c'est à nous, et même uniquement qu'il appartient d'être leurs médiateurs, leurs rédempteurs, leurs sauveurs; c'est à nous, j'ose le dire, que ce grand privilège est maintenant réservé à l'exclusion de Jésus-Christ même, dont les divines mains sont liées en quelque sorte par la justice, et deviennent incapables de verser aucun bien sur ces âmes souffrantes. Et quels seraient, en effet, les biens célestes dont l'Homme-Dieu pourrait leur faire part dans le triste état où elles gémissent ? Quelle que soit la puissance de ce Dieu-Homme, dans l'ordre de la grâce ainsi que dans l'ordre delà nature, c'est une vérité évidente par elle-même qu'il ne pouvait enrichir ces âmes désolées que des trésors de sa grâce ou de ceux de sa gloire ; mais ce qui n'est pas moins évident, c'est que le temps de la grâce est passé pour de telles âmes, parce qu'elles ne sont plus dans laVoie du mérite , et que le temps de leur gloire n'est pas encore arrivé, parce qu'elles ne sont pas assez pures, assez saintes , faute de l'expiation nécessaire pour mériter d'être mises en possession de cette gloire éternelle qu'il leur destine. L'Homme-Dieu, quel que soit son amour pour ses élus encore redevables à la justice divine, est donc dans une espèce d'impuissance d'adoucir ou d'abréger leurs peines dans le Purgatoire; il ne peut donc recourir qu'à nos vœux et à nos sacrifices offerts en faveur des morts, pour les tirer de cet état violent où il est comme forcé de les retenir lui-même jusqu'au moment de leur réconciliation parfaite avec le Dieu de justice. Nous voilà donc constitués par Jésus-Christ, par la miséricorde même, pour tenir sa place à l'égard de nos frères souffrans, et pour devenir autant de sauveurs vraiment capables de les arracher à la justice dont les coups réitérés ne cesseront qu'à notre prière.

Or, ne serait-ce pas nous rendre grièvement coupables et manquer au devoir le plus essentiel de la charité chrétienne que de laisser sans secours des âmes plus malheureuses que nous ne pou-

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vons penser , tandis que l'accélération de leur bonheur dépend uniquement de nous-mêmes? Permettez-moi, Chrétiens, une comparaison qui vous sera peut-être plus sensible que tout le reste, sur le sujet intéressant que je vous expose; si Dieu vous avait expressément révélé que la conversion de tel pécheur dont vous connaissez le désordre doit être uniquement l'ouvrage de votre zèle, et que la vie d'un malheureux qui se rencontre sur vos pas sera le fruit de l'aumône qu'il vous demande pour soutenir une vie prête à s'éteindre; convenez de bonne foi que vous regarderiez alors comme un de vos plus essentiels devoirs de travailler à la conversion du premier, et de soulager de tout votre pouvoir la misère de l'autre; non seulement ces œuvres saintes seraient des devoirs à vos yeux, mais vous seriez comblés de joie, vous triompheriez que Dieu eût daigné vous choisir de préférence pour devenir en ces occasions les instrumens de sa miséricorde. Cependant ce pécheur dont la conversion serait le fruit de votre zèle ne se pervertira-t-il pas encore, et ce malheureux que vos bienfaits auront garanti de la mort ne sera-t-ilpas peut-être un réprouvé dont le ciel ne sera jamais le partage? Triste incertitude qui ferait perdre au sentiment de votre zèle et de votre bienfaisance, non pas leur mérite et leur vertu, mais les plus chères délices dont une ame chrétienne soit susceptible.

Quel serait donc votre bonheur, s'il vous était possible de connaître infailliblement que c'est un saint que vous avez acquis à Dieu, en triomphant de cet homme déréglé qui vous doit le changement de ses mœurs , et que c'est un prédestiné dont vous avez sauvé les jours, en soulageant la misère de ce pauvre qui vous serait redevable de sa vie! Or, telle est la consolation qui vous est réservée pour une belle ame, pour une ame vraiment attachée à Jésus-Christ, qui accompagne le sentiment de charité qui vous fait agir, quand vous adressez au Dieu de justice votre intercession pour les morts. Oui, pouvez-vous dire alors avec toute la vérité propre de la foi , une seule ame tirée par mon moyen des feux du Purgatoire, c'est un saint, c'est un enfant du Père céleste que je mets en possession du ciel destiné à ses vertus; il y va régner éternellement avec ce Dieu suprême, qui ne l'avait éloigné qu'à regret de son royaume et de sa présence; c'est la foi même qui m'assure de son heureuse destinée au sortir de l'épreuve douloureuse dont j'aurais abrégé les momens par la ferveur de ma prière.

Ah! mes chers auditeurs, que nous connaissons peu les vraies délices d'un cœur chrétien, si nous fermons le nôtre à des âmes

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saintes , à des âmes destinée* à la possession de Dieu, qui nous appellent à leur secours! et (jut; notre amour est faible pour ce Dieu de miséricorde dont nous croyons suivre fidèlement les lois, si

BOUS n'obéissons pas au désir le plus ardrnt de son cœur divin, celui de nous voir contribuer à l'avancement du bonheur de ses élus! désir qui doit être pour nous un ordre d'autant plus absolu que nous seuls sommes capables d'y répondre et de le satisfaire. Le grand-prêtre Aaron , dit l'Ecriture, témoin des ravages que faisait la colère divine au milieu du peuple d'Israël par uni: flamme cehqui consumait tout ce qui en était atteint, courut aussitôt l'encensoir à la main , pour se placer entre les vivans et les morts; et la fumée de son encens éteignit dans le moment la flamme prête à dévorer la nation entière : Plaga cessavit. C'est ainsi, Chrétiens, que vous êtes, quoique simples fidèles, les députés du Dieu de miséricorde, pour éteindre par l'encens de vos prières les feux qui dévorent ce peuple d'élus qui gémit dans les abîmes du Purgatoire, cette multitude d'ames spécialement destinées à devenir le peuple de Dieu. Vous n'avez pas la gloire de partager le sacerdoce du grand- prêtre Aaron ; mais dans les idées du Christianisme, si noblement développées par saint Pierre, vous êtes la nation sainte, initiée au grand sacerdoce de Jésus-Christ; au sacerdoce royal, infiniment au dessus de celui de l'ancienne loi : Regale sacerdotium , gens sancta. Or, décorés que vous êtes de ces titres vénérables pour Dieu même, qui vous rendent si puissans sur son cœur pour le soulagement de vos frères souffrans, qui de vous ne se ferait pas un devoir d'offrir à Dieu l'encens de ses prières en leur faveur? Y manquer, ne serait-ce pas, en effet, vous rendre plus criminel à l'égard de ces âmes prédestinées, que vous ne pouvez rien faire de plus agréable au Dieu même qui les afflige que de leur rendre cet office de charité ! car s'il punit, ce Père si tendre, des enfans qui lui sont si chers, jusqu'à l'entière expiation de leur fautes, c'est qu'il y est obligé par une justice inflexible qui réclame tous ses droits. Ce Dieu, aussi miséricordieux qu'il est juste, est donc , pour ainsi dire, dans un état violent et forcé lorsqu'il punit des Chrétiens qu'il aime, malgré les taches qu'il découvre en eux, parce qu'il y voit encore les marques essentielles de son amour et le caractère sacré de sa grâce qui les sanctifie. C'est donc, autant qu'il dépend de nous, faire cesser cet état de violence où notre Dieu se voit réduit par rapport à ces âmes saintes que d'employer tout notre pouvoir à l'apaiser et à fléchir sa justice sur la rigueur de leurs tourmens, qui fait souffrir, si j'ose le dire , la miséricorde

elle-même; et la grâce qu'il nous demande, quoiqu'il ne voie dans nous que de simples créatures, c'est d'arrêter son bras lorsqu'il s'appesantit sur de telles victimes, afin de ne lui laisser frapper que les victimes de l'Enfer qu'il nous est impossible de secourir dans leur malheur, parce qu'elles doivent servir, privées qu'elles sont de sa grâce pour l'éternité, de monument éternel à sa vengeance.

Mais si les titres glorieux dont le Dieu de miséricorde nous honore, pour nous faire un devoir de secourir les âmes du Purgatoire, sont si forts et si puissans pour nous y obliger, les motifs qu'il nous présente, pour nous engager de nous-mêmes à cette oeuvre sainte, ne sont-ils pas infiniment pressans, et capables de faire la plus vive impression sur des cœurs véritablement chrétiens? Vous les développer tous, c'est ce qui donnerait trop d'étendue à ce discours; mais si vous désirez en connaître ici quelques uns des plus tourhans et des plus sensibles, je vais tâcher de vous les offrir sans autre appareil que cette noble simplicité qui caractérise toutes les idées de la religion de Jésus-Christ.

Vous me demandez donc quelles sont ces victimes de la justice de Dieu que la miséricorde vous recommande: non, ce ne sont point des malheureux ordinaires, tels qu'il s'en offre tous les jours à nos yeux, pour solliciter quelques aumônes nécessaires à soulager les besoins d'une vie languissante; ce sont des infortunés d'un ordre supérieur, pour m'exprimer ainsi, des hommes qui souffrent sous la main de Dieu tout ce que l'humanité peut jamais souffrir de plus cruel, la privation d'un Dieu qu'ils aiment souverainement, quoiqu'il soit infiniment juste et sévère à leur égard, l'activité d'un feu dévorant dont les impressions, dit saint Augustin , pour être merveilleuses, n'en sont pas moins véritables, en un mot, toutes les peines de l'Enfer, si vous exceptez le désespoir qui règne dans ce lieu d'horreur et de désolation. Que dis-je? les tourmens de lEnfer, si lame n'y était pas désespérée, auraient-ils rien de si rigoureux que la désolation de lame dans le Purgatoire? C'est là que l'amour même souffre de l'absence de l'objet aimé; et ce que l'amour souffre d'une privation si terrible, n'est-il pas le plus grand des supplices pour le cœur humain ? De quel œil donc, cœurs naturellement tendres , vous qui ne pouvez soutenir la vue d'un criminel éprouvé par les tortures communes dont notre faible justice fait usage ici-bas, de quel œil devez-vous considérer les peines de tant dames justes livrées aux ligueurs de la justice divine, à ces rigueurs inexprimables dont toutes les souffrances de

nos mnrlyrs et les douleurs de toutes les maladies humaines n'approcheront jamais ?

Vous demandez quelles sont ces victimes de la justice que la miséricorde vous recommande? Ce sont des âmes saintes et prédestinées, mais d'autant plus à plaindre qu'elles connaissent mieux cette beauté toujours nouvelle et toujours ancienne dont elles doivent contempler les charmes infinis dans l'éternité. A peine, hélas ! sentons-nous cette privation de notre Dieu dans cette terre d'exil qui nous en sépare, parce que notre ame, attachée par les liens les plus étroits à cette chair grossière, n'a que de faibles connaissances de cette beauté souveraine, l'unique objet de ses adorations; de là vient qu'elle n'éprouve à l'égard de ce grand Dieu qu'un sentiment faible qui lui permet de se distraire, de s'occuper de mille choses frivoles, de s'amuser même à de vains plaisirs durant cette vie mortelle: mais que cette ame soit dégagée delà matière et délivrée de l'illusion des sens qui la dominent sur la terre, avec quelle vivacité ne conçoit-elle pas alors que le Dieu qui l'a formée est sa dernière fin et le centre de tous ses désirs! avec quelle force de sentiment n'est-elle pas portée vers ce Dieu suprême! La légèreté de la créature a bien pu le suspendre ou l'affaiblir, ce sentiment rapide qui la porte aujourd'hui, malgré elle-même, vers ce divin objet; mais au moment que je vous parle, cette activité naturelle est dans toute sa force, et la grâce qui la sanctifie lui donne encore une nouvelle ardeur pour s'élancer vers son Dieu avec une violence qui passe toutes les idées humaines : Amor meus, pondus meum. Mes chers frères, ce n'est point la force du sentiment, c'est l'énergie de la parole qui manque ici, de la part de tout orateur chrétien, pour vous donner l'idée de cette peine terrible dans lésâmes qui en supportent toute la rigueur, je ne dis pas depuis un jour, un mois, une année, mais depuis plus d'un siècle peut-être, lorsque nous pouvons cependant les en délivrer par quelques momens de prière, par une aumône, par un sacrifice offert sur nos autels. Quelle cruauté n'est-ce donc pas de les abandonner dans ce terrible état , quand nous pouvons les secourir à si peu de frais!

Vous demandez quelles sont ces victimes de la justice que la miséricorde vous recommande? Hélas! ce sont des malheureux dont vous devez être, comme je l'ai dit, toute la ressource, parce que vous êtes seuls capables de soulager leurs peines. Tant qu'ils ont vécu sur la terre qu'ils regardaient commeleur exil, vainement le monde leur a-t-il insulté dans le cours de leurs malheurs: il n'a

fallu que la force de leur vertu , soutenue de la grâce divine, pour les fortifier contre les disgrâces humaines dont Dieu faisait usage pour les punir ou les éprouver; l'amour d'un Dieu qu'ils regardaient comme l'unique auteur de leur infortune suffisait à les consoler, et toutes les grâces du ciel, dont ils étaient comblés, étaient plus capables que les faux biens de la terre d'adoucir de pareilles souffrances; mais que leur destinée, dans le lieu qui les purifie, est aujourd'hui bien différente ! La source des grâces est désormais tarie pour eux, ils ne marchent plus dans la voie qui devait les conduire au terme de la béatitude; la porte du mérite qui les rendrait capables d'acquitter leurs dettes, leur est fermée pour toujours: Venit nojc in qua nemo potest operari l. Dieu les aime, il est vrai, mais il ne peut leur faire aucun bien relatif à leur salut éternel, parce que sa toute-puissance ne peut s'opposer aux droits souverains de sa justice; il n'y a donc que nous-mêmes qui soyons en état de mériter pour eux, de leur appliquer par-nos œuvres les mérites infinis de Jésus-Christ qui les appelle à la possession de sa gloire. Or , serions-nous assez durs pour leur refuser cette grande consolation qu'ils désirent avec tant d'ardeur, dès qu'il nous est possible et même facile de l'obtenir du Dieu de justice, et de les rendre éternellement nos redevables pour le bienfait même de leur éternité, dont un seul moment surpassera, comme à l'infini , l'assemblage de toutes les joies humaines ?

Vous demandez quelles sont ces victimes de la justice que la miséricorde vous recommande? Ce sont des coupables dont vous avez occasionné les fautes et la punition qui les suit. Combien parmi eux ne seraient point dans ce lieu de tourmens sans vos conseils, vos exemples , vos discours peu édifians dont ils ont été les témoins sans se défendre assez de leur contagion! Seraient-ils criminels, en effet, si vous n'aviez pas exigé d'eux certains actes de complaisance, de lâcheté, de mollesse, dont le moindre trait, condamné par l'Evangile, est aujourd'hui la source de leur malheur? Seraient-ils criminels, si vous ne leur aviez pas inspiré cette aversion de la gêne et de la contrainte, inséparable de l'accomplissement exact des devoirs du Christianisme, cet amour excessif de la liberté et de l'indépendance, qui n'était propre ni à leur état de citoyens ni à leur étut de Chrétiens, et dont vous êtes si jaloux dans les conditions élevées qui vous distinguent? Seraient-ils criminels, si vos exemples pernicieux , par un progrès insensible, mais certain , sur

1 Joan., xxix.

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la faiblesse de leur cœur, n'avait pas entamé, pour ainsi dire, l'intégrité de leur première vertu , et si vos scandales n'eussent pas affaibli lenrferveur dont l'éclat s'opposait trop visiblement à celui de vos désordres? C'est donc uniquement à vous-mêmes que doivent s'imputer les malheurs d'un grand nombre de ces âmes désolées qui réclament votre assistance ; et dès que leur infortune est votre ouvrage et que vous pouvez en abréger le cours, se pourrait-il qu'elles implorassent vainement le secours de vos prières et de vos larmes ?

Vous demandez qu'elles sont les victimes de la justice qui vous sont recommandées par la miséricorde? J'ignore quel fut l'état on le caractère qui les distingua dans le monde; mais ce sont des Chrétiens , ce sont des saints , dont vous ne pouvez avancer le bonheur infini qu'elles espèrent, sans procurera votre Dieu la plus grande gloire, la gloire la plus désirée de cette majesté suprême, parce que ces âmes saintes , délivrées de leurs peines par votre secours, seront autant d'adorateurs éternels, capables de louer Dieu , de le bénir, de le glorifier plus tôt qu'ils n'auraient pu faire, si vous n'aviez pas avancé le moment de leur délivrance. Vous enviez quelquefois, dans des accès de zèle , le courage de. ces hommes apostoliques que leur générosité naturelle, soutenue de la vocation divine, fait voler au delà des mers , parcourir les pays barbares , pénétrer dans les plus épaisses forêts, escalader les montagnes les plus escarpées, pour y chercher des païens et des infidèles à convertir; vous reconnaissez dans ces nobles travaux un accroissement sensible de gloire pour Dieu , gloire à laquelle vous regrettez de ne pouvoir travailler vous-mêmes. Mais si vous êtes animés d'un désir sincère de glorifier votre Dieu , pourquoi ne passez-vous pas en esprit , dit saint Bernard , dans cette région de ténèbres et de flammes où gémissent tant dames prédestinées et confirmées en grâce, tant d'âmes plus nobles devant Dieu que les âmes païennes que vous pourriez gagner à son Eglise , puisque celles-là le glorifieraient plus dans un moment par un acte d'amour parfait que ne pourraient faire en plusieurs années des milliers d'idolâtres sanctifiés par votre moyen dans cette vie mortelle. C'est un sujet de triomphe pour le ciel , nous dit le Dieu sauveur, quand un seul coupable rentre en lui-même sur la terre, et s'y consacre à la pénitence : Gaudium crit in cœlo super uno peccatore pœnitentiam agente. Quel surcroît de joie ne portera donc pas dans le ciel l'accomplissement de la perfection d'un juste, que nos prières auront fait entrer dans le séjour éternel de la gloire et du bonheur !

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Vous demandez quelles sont ces victimes de la justice que la miséricorde vous recommande? Je réunis ici ce qu'il peut y avoir sur ce point de plus intéressant pour votre cœur. Citoyens, ce sont tant de braves qui se sont immolés pour la patrie, et qui vous demandent comme au généreux Machabée des sacrifices pour expier ces cruautés, peut-être inutiles, qu'ils ont exercées sur des ennemis dont ils voulaient préserver vos villes et vos compagnes; ce sont ces illustres ancêtres dont vous avez hérité vos noms, vos charges, vos richesses, qui vous mettent à l'abri de la misère des temps. Noblesse illustre, ce sont vos vassaux les plus fidèles que leur complaisance excessive pour vos volontés a rendus criminels parce qu'ils n'ont pas assez distingué ce qui appartenait à Dieu de ce qui appartenait à César. Peuples ,ce sont vos chefs que trop de bonté a rendus peu vigilans sur l'obligation où ils étaientjde vous contenir dans les bornes du devoir. Cliens de la magistrature, ce sont ces juges intègres, mais dont vos raisons colorées ont ébloui l'exacte justice qui seule devait présider à leurs jugemens. Amis fidèles, ce sont vos amis les plus chers, à qui vous avez promis, sur la terre, de ne les abandonner jamais au temps de l'affliction. Enfans trop aimés, ce sont ces pères dont la tendresse trop humaine n'a pas eu la force de reprendre et de corriger vos défauts. Mères chrétiennes mais trop tendres, ce sont ces filles chéries auxquelles vous avez fait goûter le monde, loin de leur en inspirer, comme vous l'or* donnait l'Evangile, l'éloignement et le dégoût. Qui que vous soyez ce sont vos proches, vos parens les plus chers, qui vous réclament dans ce jour d'intercession générale pour l'Eglise souffrante. Que vous dirai-je? ce sont ces directeurs de vos consciences, dont vos fautes, accusées à leur tribunal , mais palliées, ont affaibli le juste jugement qu'ils devaient exercer sur vous au nom de Jésus-Christ dont ils tenaient la place. Ce sont ces prédicateurs, dont vous avez flatté l'amour-propre qu'ils n'ont que trop écouté dans la manière de composer leurs discours pour se conformer à vos goûts dépravés. Ce sont vos prélats mêmes , les pasteurs de vos aines, que la complaisancea rendus faibles jusqu'à vous accorder, sur des raisons peu légitimes , la dispense des jeûnes et des abstinences commandées par l'Eglise. Ils souffrent maintenant pour vous, Chrétiens catholiques à qui je parle, ces braves guerriers, ces magistrats intègres , ces ancêtres illustres, ces pères chéris, ces mères tendres ces confidens de vos consciences , ces orateurs chrétiens , ces prélats dont vous étiez les ouailles ; comment ne daigneriez-vous pas

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employer quelques moiuens de prière, quelques aumônes pour adoucir la ligueur de leur destinée?

Vous demandez quelles sont ces victimes de la justice qui vous sont recommandées par la miséricorde? Ah! Chrétiens, j'ai trop différé de vous le dire. Ce sont des Chrétiens, dont le souverain intérêt de tous les Chrétiens les ohlige à se faire des amis , parce qu'ils seront un jour vraiment capables de les servir eux-mêmes. Il nous en faut à tous, mes chers auditeurs, de ces amis favorables et accrédités qui puissent nous rendre le Seigneur propice au milieu de tant de périls qui nous assiègent, et dont nous échappons rarement sans contracter quelques taches qui seront expiées dans la vie future. Mais, où les découvrir ces amis fidèles , qui s'intéressent avec ardeur à notre éternelle félicité? Sera-ce sur cette terre d'exil que nous habitons ? Là, nos amis ne sont pas toujours les amis de Dieu , pour obtenir de sa miséricorde l'entrée des tabernacles éternels. Sera-ce dans le ciel, où nous aspirons de tous nos désirs? Oui, je le sais, c'est proprement là que résident les vrais amis de Dieu; mais les amis de ce Dieu suprême sont-ils véritablement les nôtres ? et d'où savons-nous qu'au lieu d'implorer en notre faveur les bienfaits du Dieu de miséricorde ils n'entrent pas contre nous-mêmes dans les intérêts de sa justice, après tant de fautes qui nous ont rendus coupables? Quelle raison, en effet, pourraient-ils avoir de se déclarer ouvertement pour nos intérêts , et de solliciter notre grâce en amis pleins de zèle ? Faitesvous donc, Chrétiens, quand.vous le pouvez, des amis de ce caractère , de ces amis ardens et fidèles qui ne vous manqueront jamais, et qui vous rendront même au centuple ce que vous aurez fait pour eux, parce que leur charité, consommée dans le ciel, doit être infiniment plus parfaite que la vôtre : Facite vobis amicos. Oubliez donc, à ce moment, ce que l'intérêt de Dieu et celui de vos frères paraissent vous demander sur ce point, pour ne penser qu'à votre intérêt propre : qu'une seule ame souffrante vous soit redevable de sa liberté, de sa gloire, de son bonheur ; quel droit n'aurez-vous pas de compter sur son zèle à vous servir, quand vous serez vous-même dans l'état de peine où je vous la représente ? La céleste patrie est proprement le séjour de l'amitié , de la reconnaissance, de la justice et de mille autres vertus dont elle nous offre une infinité de parfaits modèles. Mais si vous êtes vous-mêmes dépourvus de zèle et de ferveur pour secourir ces âmes saintes qui vous implorent du fond de l'abîme où Dieu les purifie, de quel droit pourrez- vous compter sur une amitié sincère, sur un

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zèle ardent de leur part, pour s'intéressera l'avancement de votre éternel bonheur? Vous n'aurez donc point, Chrétiens, d'ami véritable qui vous soit acquis dans le ciel , parce que vous n'aurez pas voulu en acquérir, et le Dieu de miséricorde que vous offensez par votre négligence à lui rendre ses élus, dont le sort est en votre pouvoir, ce Dieu de bonté permettra , par un juste jugement , que sur la terre même où vous comptez sur des amis fidèles , ces amis pleins de zèle en apparence pour vos intérêts, vous abandonnent dans vos peines, soit en ce monde, soit en l'autre, comme vous avez abandonné vous-mêmes ceux qui comptaient après leur mort sur votre assistance.

Mais, je me trompe ici , Chrétiens, de si puissans motifs ne sauraient manquer d'agir fortement sur vos cœurs, et je vous crois résolus à seconder les desseins du Dieu de miséricorde qui vous recommande ses amis et les vôtres, devenus les victimes passagères de sa justice. Ce qui vous reste uniquement à me demander, c'est sans doute quels sont les moyens efficaces que la religion présente à la charité des Chrétiens pour les mettre en état de contribuer au soulagement de ces âmes souffrantes. Je vous les ai d'abord annonj ces ces moyens de les secourir, comme les plus faciles et les plus à portée de notre faible pouvoir. Tels devaient-ils être en effet dès qu'ils nous sont fournis par les condescendances admirables de la miséricorde divine , infiniment jalouse de posséder des élus destinés à jouir éternellement de la gloire céleste. Car tel est l'ascendant de la miséricorde sur la justice divine qui nous a paru si rigoureuse dans le Purgatoire, que cette justice infinie ne nous demande en faveur de cette ame accablée de sa peine que de légères satisfactions , que des actes de religion qui ne peuvent être comparés cala rigueur des tourmens qu'elle endure- c'est-à-dire, le tribut de quelques prières, de quelques jeûnes, de quelques aumônes, de quelques soupirs, de quelques œuvres de mortification et de pénitence, mais surtout de quelques sacrifices'de l'Agneau sans itache, leur Dieu comme le nôtre, et dont l'unique objet soit le Isoulagement de ces âmes saintes. Non, il ne faut rien de plus pour '(acquitter leurs dettes auprès de la justice divine qui ne les punit qu'à regret; pourvu cependant (ce que je vous prie de remarquer) pourvu que ces œuvres satisfactoires soient accompagnées d'un véritable mérite, et qu'elles procèdent du principe divin delà grâce iqui doit les animer et les vivifier; car, sans cette condition essentielle de notre part, condition que la foi même ne nous permet pas de révoquer en doute, n'espérons jamais que nos œuvres les plus t. vn. 29

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saintes en elles-mêmes soient capable* d'adoucir ou d'abréger les peines de ces âmes malheureuses que je vous recommande de

concert avec la miséricorde divine. Non, si nous sommes dans un état de mort et de péché devant Dieu , ne croyons pas être capables de les conduire à la vie immortelle qui les attend ; vainement alors aurons-nous soin de prier, d'intercéder pour elles, vainement ferons-nous les aumônes les plus abondantes, et pratiquerons-nous tout ce que le désir de leur délivrance peut nous inspirer d'œuvres satisfactoires pour acquitter leurs dettes au tribunal de la justice divine : de telles œuvres ne peuvent être utiles et méritoires pour nous-mêmes, dès que nous sommes les ennemis de Dieu par le péché qui souille nos consciences; de quel mérite donc, de quelle utilité pourraient-elles être pour ces âmes malheureuses dont le bonheur dépend uniquement des Chrétiens encore habitans de la terre? Non, je le dis encore, des œuvres réprouvées, des œuvres mortes par elles-mêmes, parce qu'elles n'ont point le principe de la vie qui est celui de la grâce, ne serviront jamais à soulager les morts.

Ne croyez pas cependant que je soumette à cette règle générale qui commande à l'homme d'être en état de grâce, s'il veut mériter, ou pour lui-même ou pour les âmes du Purgatoire , ne croyez pas que je veuille soumettre à cette loi le sacrifice divin de nos autels , ce sacrifice dont le prix infini et indépendant de toute condition ne saurait être attaché nia l'état de la personne qui le fait offrir ni même à l'état du prêtre qui le présente à Dieu. Oui ; le plus grand pécheur, dans les principes de la foi, peut faire offrir ce grand sacrifice, ce sacrifice souverainement propitiatoire pour les vivans et pour les morts, sans craindre l'inutilité de son offrande; et plus ce pécheur est incapable de rien produire de son propre fonds pour le soulagement de ces aines aspirantes au terme de leur bonheur, plus est-il obligé d'employer l'oblation du sacrifice auguste de nos autels, comme l'unique moyen qui lui reste de contribuer à leur délivrance. Mais toutes les prières, toutes les aumônes, toutes les pénitences dont nous sommes capables , ne leur seront d'aucun secours au tribunal du Dieu de justice qui exige rigoureusement toutes leurs dettes, si la grâce divine n'est pas le principe de toutes ces œuvres que nous offrirons pour acquitter leurs dettes.

Or, pourquoi ne feriez-vous pas usage de ces moyens si faciles que l'Eglise vous suggère pour accélérer le bonheur de cette ame qui vous fut autrefois si chère , de cette ame qui compte sur vous pour voir finir le temps de son expiation ? L'intérêt de l'amour-pro-

pre ne semble-t-il pas ici d'accord avec la grâce pour vous persuader ce devoir de religion? Quand vous perdîtes, en effet, ce Père si aimable, et qui vous avait si tendrement aimé, vous vous consumâtes long-temps en regrets, en larmes et en soupirs; peut être ces regrets parurent-ils plus vifs qu'ils n'étaient en effet; mais du moins j'aime à penser qu'ils étaient sincères, et je ne veux point irriter par mes soupçons une plaie qui pouvait être réelle et vraiment affligeante pour votre cœur. Je ne vous dirai donc point que, malgré vos douleurs apparentes , vous avez voulu fermer vousmême les yeux d'un père dont vous sembliez craindre la vigilance; que votre liberté, sortie, pour ainsi dire, du fond de son tombeau, vous consola sans peine du moment malheureux qui l'y renferma ; quç ses cendres ne servirent qu'à cacher un feu qu'il n'était pas temps encore défaire éclater, et que vous allâtes secrètement allumer le flambeau nuptial à la torche funèbre qui devait le conduire dans la sombre région des morts ; loin de vous des dispositions si contraires à la nature même, et loin de moi des idées qui vous feraient injure !

La perte d'un père vous lut donc vivement sensible , et votre affliction parutêtre, au jugement du public, véritable et sincère. Vous deviez, suivant l'avis du Sage, répandre des larmes sur le tombeau de ce père tendre , lui rendre au dehors le témoi^na^e d'un deuil proportionné à l'amour qu'il méritait de votre part ; vous deviez pleurer aux yeux du monde, comme si vous aviez reçu la plus cruelle plaie, et vous gouverner de manière qu'on ne vous accusât point d'avoir un mauvais cœur : on ne vous accusa pas , en effet, on fut même édifié de vos larmes, qui devaient couler pour satisfaire aux bienséances du monde. Mais ce père si pleuré, si honoré de vos prétendus regrets, quels fruits a-t-il recueillis, quels effets a-t-il éprouvés de votre amour? Si, pour flatter votre douleur ou pour vous conformer à la coutume du siècle , vous ordonnâtes pour son corps de magnifiques obsèques, que fîtes-vous pour lui rendre les derniers devoirs qu'il devait attendre de votre tendresse? Il fallait, à l'exemple de saint Ambroise , dans l'éloge du grand Théodose, qu'il regardait comme son père, protester hautement que vous ne croiriez rendre au vôtre le tribut de l'amour filial qu'en travaillant, autant qu'il vous serait possible à le mettre en possession de la gloire : Dilexi in Deo , persequar in regionem vworum. 11 fallait, à l'exemple de saint Augustin, parlant de sainte Monique sa mère , faire offrir pour la votre le sacrifice de la rédemption du monde, jusqu'au temps où vous auriez

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eu sujet de la croire en possession du ciel. Il fallait imiter cet illustre sénateur romain , ce généreux Pammaque, qui, venant de perdre une épouse fidèle dans la fille d'une sainte Paule, assembla tous les pauvres de l'Eglise sur son tombeau, pour l'arroser, comme s'exprime saint Jérôme, du baume sacré de ses aumônes, qu'il y versait à pleine mains : Sanctam cjus Javillam ossaque veneranda eleemosynœ balsamo irrigabat. Ou, si vous n'aviez pas le cœur assez touché pour imiter ces grands exemples , du moins fallait-il exécuter religieusement les dernières volontés de ce père qui vous fut si cher ; du moins ne fallait-il pas vous étonner de voir, dans son testament, les pauvres devenus vos cohéritiers, ne fallait-il pas songera faire casser son testament, si digne d'un père chrétien , à l'interpréter, aie modifier, à le supprimer. Car, est-ce ainsi, cœurs ingrats , enfans dénaturés, que vous pouvez seconder la miséricorde de votre Dieu , et fléchir son cœur sur le sort de ce père, de cette mère, dont la mort parut vous être si sensible? (Le P. Le Chapelain.)

Nous devons prier pour les morts, el c'est une exlrêmc durcie de ne pas le faire.

Quoique l'on ne puisse pas déterminer absolument à quelles sortes de peines les âmes des fidèles sont soumises après la mort, on convient que le fondement de ces peines est la privation de la vue de Dieu, que cette peine est une source d'amertume, à laquelle tous les maux et tous les tourmens de la vie ne se peuvent comparer. Quelle est donc la dureté de laisser tranquillement languir nos frères dans cet abîme de maux !

Nous voyons dans les saints livres trois espèces de dureté que nous ne lisons jamais sans une indignation très a mère. La première est celle du mauvais riche qui fermait les yeux aux misères de Lazare, étendu et languissant à la porte de sa maison. La seconde est celle de l'officier de Pharaon, qui, étant délivré de sa prison, selon la prédiction de Joseph, oublia ce qu'il devait à son charitable interprète. La troisième est celle des frères de Joseph , qui mangeaient et se réjouissaient sur la citerne où ils venaient de l'enfermer. Ce riche manquait de pitié pour son semblable; c'est une insensibilité qui nous choque. Cet officier manquait de reconnaissance pour son bienfaiteur; c'est une ingratitude qui nous irrite. Ces frères avaient étouffé tous les senlimens humains pour un frère dont ils avaient causé le malheur; c'est une cruauté qui nous semble impardonnable. Or, par ces marnes considérations, la du-

reté pour les morts ne doit-elle pas nous faire horreur? i° Ils sont nos semblables; 20 nous sommes souvent les auteurs ou les occasions de leurs peines. C'est donc à nous, insensibilité, ingratitude et cruauté de ne les pas secourir : insensibilité, dans la ressemblance que nous avons avec eux; ingratitude, après les bienfaits que nous avons reçus d'eux; cruauté, par rapport à la part que nous avons aux péchés qui ont causé leurs peines : trois réflexions capables de nous réveiller sur cet important devoir.

La ressemblance est un des plus fermes liens qui unissent toutes les parties du monde raisonnable ou naturel. En vertu de cette ressemblance, tous les hommes ne font qu'un même corps, dont les membres par sympathie ressentent respectivement l'impression de leurs biens ou de leurs maux personnels. L'homme entrevoit, dans la peine de son pareil , de quoi la nature humaine est capable; et, soupirant à cette vue, il se dit à lui-même en secret : Mon tour viendra. De là la pitié, la charité naturelle et ce penchant salutaire qui nous porte à nous entr'aider. Pour pouvoir étouffer ces mouvemens, il faut être au dessous de l'homme, avoir cessé d'être homme, être abruti : c'est là le crime du mauvais riche. Ses yeux ouverts aux misères du pauvre étendu sous ses pas, ses oreilles frappées de ses cris; et cependant son cœur impénétrable aux plus communs sentimens de la nature. Qui pourrait excuser son insensibilité?

Qui peut donc exercer la nôtre à l'égard des morts? Pouvonsnous sortir de nos maisons que nous ne trouvions sous nos yeux quelque pompe mortuaire qui nous réveille le souvenir de la nécessité générale et de notre devoir envers les morts? Chaque pas que nous faisons dans les cimetières ou dans les églises ne nous rappelle-t-il pas l'image de nos parens, dont nous foulons aux pieds les cendres; avec qui nous irons bientôt prendre place, et attendre le secours de la pitié des vivans ? Ils ne crient point; ils n'ont point de langue, il est vrai : leurs os et leurs crânes sont muets; mais leur commune mère est- elle muette? l'Eglise par ses cris ne nous presse-t-elle pas? sommes-nous sourds à ses sollicitations et à ses reproches? n'est-ce pas elle qui nous dit en leur nom : Miseremini mei saltem vos amici mei, quia inanus Domini tetigitme1.... «Vous au moins, mes amis, ayez pitié de ma misère; « parce que la main du Seigneur m'a touché, la main du Seigneur « m'a frappé ?» La main du Seigneur vous touchera; la main du

1 Job-, xix, 21.

Seigneur vous frappera ; n'est-ce pas elle qui vous adresse de leur paît cette menace du Sauveur : Serve nequam, nonne oportuitet te misereri conservi tui 1 : « Méchant serviteur, n'as-tu pas dû prendre « pitié de ton frère? » Vous-même au fond de votre cœur, n'entendez-vous pas retentir les mêmes cris : Mihi heri, tibi liodie -: hier à moi, aujourd'hui à vous? Vous et moi nous avons le même juge, et serons jugés sur la même loi.

Ce qui rendait ce riche si dur aux cris de Lazare, et ce qui rend les riches si durs aux besoins des malheureux , c'est que les riches ne connaissent point cette commune égalité, la soie et le brocard leur cachent leur propre misère; ils se forment pour eux l'idée d'un destin tout différent; ils se croient formés d'un autre limon > animés d'un souffle plus noble; ils ne se figurent jamais que les périls de la vie soient périls a leur égard ; qu'aucun accident les puisse réduire à la condition des pauvres. Telle est l'illusion des grands et la source de leur dureté. Mais à l'égard de la mort et des suites de la mort, et du compte que l'on doit à Dieu, et de l'expiation des fautes les plus légères, et du besoin par conséquent de la miséricorde divine et des suffrages des vivans; pour ces sortes de nécessités la ressemblance est tout entière. Il faut que le riche et le grand comprenne que sur ces points -là sa condition ne lui donne rien par dessus le sujet et le pauvre; qu'il se trouvera quelque jour dans le même dépouillement; que le plus grand bonheur qui lui puisse alors arriver, c'est de se sentir en état de profiter comme eux des prières des fidèles.

Car, dans la dureté pour les morts, quel présage fatal de la malédiction de Dieu ! Vous n'êtes point touché du tourment de tant dames prédestinées ; en cela seul, vous portez la marque de votre réprobation. Si vous étiez prédestiné, vous comprendriez ce que c'est que d'être séparé de Dieu. Si vous étiez enfant de Dieu, vous sentiriez la disgrâce de vos frères; la grâce opérerait dans votre cœur ce que la nature opère dans les familles entre les personnes d'un même sang. Vous n'êtes point du même sang; vous n'êtes point enfant du même père. En vain vous le réclamerez comme le riche dans l'Enfer : Ayez pitié de moi, mon père, criait-il à Abraham. S'il eût été fils d'Abraham, ce Lazare qu'il méprisait lui eût tenu lieu de frère. Il avait rebuté Lazare; Abraham le rebuta, le rejeta de son sein, ne fut point touché de ses cris. Dieu sera-t-il touché des vôtres ? vous recevra-t-il dans son sein ? vous donnera-

1 Malt li., xvin, 55. — 2 Eccli., xxxvin, 55.

t-il part dans l'héritage de ses enfans que vous aurez injustement privés de la part qu'ils avaient à votre héritage? Insensible envers eux, vous verrez Dieu insensible pour vous; mais ingrat vers eux, qu'attendrez-vous d'un Dieu ennemi de l'ingratitude? Second sujet de réflexion.

Pouvez-vous excuser ce lâche officier de Pharaon, dont l'ingratitude est décrite au quarantième chapitre de la Genèse? Il avait été dans les fers avec Joseph ; il avait reçu de Joseph l'assurance d'un prompt rétablissement. Joseph, pour toute reconnaissance d'un bienfait si peu attendu, ne lui avait demandé que son souvenir et ses bons offices auprès du prince : Tantum mémento mei, quum bene tibl fuerit : ut suggéras Pharaoni, uteducat me de isto carcere. Cet ingrat, enivré des douceurs de sa nouvelle prospérité, s'oublie du bienfait et de son auteur. Le malheureux Joseph languit encore deux années: Ettamen succedentibus prosperis oblilus est interpretis sut. Au seul récit d'un si indigne oubli votre cœur ne souffre-t-il pas ? Et comment donc pouvez-vous supporter votre oubli à l'égard de tant de morts dont vous possédez les biens, dont vous portez le nom, dont vous avez reçu la vie, à qui vous devez votre fortune et votre élévation ; dont cependant les grâces, les bienfaits, l'affection sont sortis de votre mémoire; et dont les besoins présens, bien loin de faire aucune impression sur vous, n'attirent pas même votre attention ? Comprenez-vous votre conduite, en voyez-vous l'indignité?

En vertu des biens et des secours que vous avez reçus de vos parens , vous leur deviez la nourriture durant la vie, la consolation dans la vieillesse , le secours dans l'infirmité, l'appui dans l'adversité, l'obéissance et le respect jusqu'à leur dernier soupir; sans cela vous eussiez cru n'être pas digne de vivre. Ils sont morts; tout est-il mort avec eux ? leurs biens et leurs bienfaits sont-ils morts à votre égard? leur ame est-elle anéantie? leurs besoins ont-ils cessé ? ne sont-ils plus vos amis ni vos parens ? n'y a-t-il plus entre vous de rapport ni d'alliance? Ils subsistent, ils vivent, ils souffrent sous les yeux et le bras de Dieu, ils vous réclament, ils vous prient : Et tamen succedentibus prosperis oblitus es ; et vous n'avez pour eux ni biens, ni regrets, ni tendresse, ni reconnaissance, ni cœur; ils ne vous sont plus rien, vous ne leur êtes plus rien ; où est votre foi, votre sens, votre mémoire?

Bien plus, en vertu de ces mêmes droits que la nature et les bienfaits donnent à vos parens sur vous, vous leur devez, après la mort, les honneurs de la sépulture. A quels reproches ne se-

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riez-vous pas exposé? quelle horreur n'auriez-vous pas de vousmême, si par intérêt ou par caprice, ou par indifférence ou par oubli, vous aviez abandonné au hasard le corps froid et nu de votre père, et refusé du moins à la coutume un devoir établi plutôt pour la consolation des vivans que pour l'avantage des morts! Soins louables, il est vrai, mais cependant soins frivoles! Car qu'importe à ce corps dépourvu de sentiment d'être conduit avec pompe et à grand bruit au tombeau, ou d'être jeté sur la terre; de pourrir dans le bois ou dans le plomb; d'être la pâture des vers ou la proie des oiseaux et des bêtes? On met là cependant la tendresse et la piété, tandis que l'ame affligée, sentant sa misère et ses besoins, insensible à tous les honneurs que l'on rend au corps sur la terre, est tristement abandonnée aux rigueurs de son jugement. Et là-dessus que dit l'honneur et la bienséance? mais que dit la conscience et la piété?

Quelle différence, mon cher auditeur, mettez-vous donc du corps à l'ame? d'où vient que l'un vous paraît tellement digne de vos soins et l'autre tellementindigne? Vous faites éclater pourcecorps votre libéralité, il n'en sent rien. Mais cette ame sent votre avarice, elle en souffre les effets. Laissez, laissez le faste, et songez à la religion; diminuez l'appareil et redoublez les prières. Que les pauvres, non pas les marchands, se ressentent de votre deuil; que votre empressement soit de rendre au défunt le tribut de vos aumônes et non pas celui de vos pleurs. Disputez entre vous autres héritiers, non pas à qui sera le premier, mais à qui sera le plus reconnaissant et le plus fidèle.

Et qu'y a-t-il de plus honteux au nom chrétien ? Tous les jours en vertu des lois on se croit en droit de partager l'héritage; on cherche cent subtilités pour donner un sens favorable aux clauses d'un testament ; on conteste sur les titres et les degrés de parenté; ce serait conscience, dit-on, d'abandonner les droits de ses enfans et les intérêts de sa famille. Et quelle conscience y a-t-il à négliger les droits et les prétentions légitimes du mort même dont vous recherchez le bien ? De quelle utilité ne vous est-il pas d'être de son sang et de sa race, d'être son allié et son parent ? Ne lui servira-t-il de rien d'être le vôtre? Ne serez-vous le sien que pour vous couvrir de ses dépouilles ; pour venir troubler la paix de ses funérailles par 1 éclat de vos contestations; pour faire marcher l'avarice et la chicane en deuil au milieu des amis qui le conduisent au sépulcre? Un homme trouve après sa mort assez d'héritiers et de parens pour partager ses biens, censurer sa conduite et contester

ses dernières volontés. Combien en trouve-t-il qui songent à sa misère, qui s'intéressent sérieusement à son repos, qui s'empressent de lui attirer la miséricorde divine ? Et tanien succedenlibus prosperis oblitus es.

Encore si, ménageant les droits du mort aussi scrupuleusement que vos droits propres, vous aviez autant d'ardeur pour accomplir ses pieuses volontés que pour vous approprier sa succession , ce partage de soins aurait quelque apparence d'excuse. Mais n'est-ce pas pousser l'ingratitude au dernier point que de vous porter pour héritier d'un Chrétien et de regarder dans son testament les marques du Christianisme, les aumônes et les prières, comme autant de larcins qu'il fait à ses héritiers? Il a dû considérer son sang, ditesvous; se souvenir de sa famille, et ne la pas frustrer de cette partie de ses biens, pour des intérêts étrangers. Mais a-t-il dû oublier les autels et les temples de son Dieu? l'Evangile ne lui est-il rien? les membres et les pauvres de Jésus-Christ lui sont-ils inclifférens, inconnus et étrangers? A-t-il dû les déshériter ? Mais a-t-il dû s'oublier, se déshériter lui-même, et pour assouvir pleinement votre avarice et votre orgueil , se priver en mourant du principal avantage de ses biens, qui est de les faire servir au repos et au salut de son ame? Et parce que, obéissant aux conseils de l'Evangile, un mourant se sera fait des amis en l'autre monde, aux dépens des richesses d'iniquité, vous, professant la même foi, vivant dans l'espérance de la même gloire, vous appellerez des maximes de Jésus- Christ au tribunal des hommes ; vous prétendrez faire casser l'Evangile par arrêt des juges mortels ; vous trouverez dans le barreau des langues assez peu chrétiennes pour soutenir l'avarice et l'ingratitude contre la miséricorde et la charité; vous ferez retentir le palais de tout ce que vous pourrez inventer de plus sanglant pour diffamer la conduite du mort, pour rendre sa dévotion odieuse et ridicule; vous sacrifierez publiquement à un misérable intérêt la mémoire des morts, la réputation des vivans, la gloire de la religion ; vous réclamerez en votre faveur les lois et la justice des hommes : allez; les morts et les vivans, les hôpitaux et les autels réclameront celle de Dieu contre vous ; il sera juge de votre ingratitude, il le sera de votre cruauté. C'est la troisième et dernière réflexion qu'il faut faire.

Joseph était dépouillé de ses habits : Nudaverunt eum tunica talent l : il était enfermé dans une profonde citerne : Miserunt eum

1 Gen., xxxyii, 23.

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fit cisternam vcterem : ses frères en liberté se réjouissaient cependant sur sa tête, ils prenaient tranquillement leur repas. Sedenfes ut comederent. Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que ces frères inhumains étaient les auteurs de sa misère : eux-mêmes l'avaient dépouillé, l'avaient jeté dans ce cachot; si Joseph n'eût point eu de frères , il n'eût point eu d'ennemis.

Tristes âmes qui ressentez dans votre captivité la cruauté de ceux qui vous survivent sur la terre, si jamais vous ne les eussiez eus pour parens et pour amis, peut-être ne seriez-vous pas dans la misère où vous êtes. Ils ont été la plupart les causes, les objets, les occasions de vos péchés : ce sont ces ennemis domestiques qui vous ont attiré les rigueurs de Dieu. N'est-il pas de leur devoir en rigueur de vous rendre ce Dieu propice , de vous tirer des maux où ils vous ont engagé; et, s'ils y manquent, peut-on trop détester leur cruauté?

Faites-vous, chers auditeurs, une image de votre vie; voyez comhien de péchés vous coûtent vos amis, vos enfans; ceux avec qui vous vivez en société, en commerce; et par ce qui vous arrive à vous-mêmes en leur considération, jugez où votre considération peut avoir porté tant de morts , qui avaient avec vous les mêmes nœuds et les mêmes habitudes. Que ne vous échappe-t-il point contre la vérité, l'équité, la bonne foi, pour gagner des amis, pour les servir, pour leur plaire, pour ne les pas rebuter! Quelle source de péchés dans le gouvernement de votre famille et dans l'éducation de vos enfans, par trop d'ardeur pour leur fortune, et trop peu pour leur salut; par trop d'ambition de les voir grands, et trop peu de les voir fidèles; par trop de soins de leur corps et de leur santé, trop peu de leur ame et de leurs mœurs; par trop d'empressement de les dresser pour le monde, et trop peu de leur faire connaître Dieu; par trop de peur de les perdre, et trop peu de les scandaliser! Quels prétextes leur considération ne vous fournit-elle pas, de vous attacher aux biens de la vie, de soutenir des procès ambigus, de courir éperdument après les occasions du gain, de rejeter les sollicitations des pauvres ! Avoir beaucoup d'enfans, c'est une excuse presque générale à la plupart des devoirs du Chrétien. Tels êtes-vous pour vos amis et vos enfans; tels ont été pour vous, et vos amis et vos pères.

Ah! vous repassez quelquefois avec des regrets pleins de tendresse les peines que vous leur donniez. Comptez, comptez plutôt les péchés que vous leur coûtiez; étendez jusque là votre tendresse, et mesurez là vos devoirs. C'est pour vous qu'ils souffrent, et vous

ne souffrez rien pour eux ! Ces biens que vous possédez ont été la matière de leurs offenses, et par conséquent de leurs châtimens : n'en ferez-vous pas la matière de leur délivrance ou de leur soulagement? vous verra-t-on, comme ces frères endurcis, insulter aux fers de votre frère, prendre votre repos et vos plaisirs sur sa prison : Sedentes ut comederent ? ~Ex de quels mouvemens pouvait être agité le cœur de Joseph, quand du creux de sa caverne il entendait les cris de joie, les ris éclatans de ces inhumains, qui se faisaient un jeu de sa misère, et se divertissaient aux dépens de sa liberté!

Mais quels peuvent être les sentimens de ces captifs de l'autre vie, quand Dieu, pour les affliger, leur découvre l'emploi que vous faites de leurs biens; quand ils vous voient dissiper en folles superfluités le fruit de leurs soins et de leur épargne, "c'est-à-dire employer en nouveaux péchés le fruit de leurs anciens péchés; quand ils vous voient mêler la joie aux larmes de leur convoi, changer le deuil en habit de noce et de bal, allumer le flambeau nuptial aux torches de leurs funérailles, prodiguer tout enfin pour vous assurer dans le monde un grand établissement, sans vouloir rien dépenser pour leur avancer le repos de la vie céleste?

A cette vue leur peine redouble, il est vrai; mais votre crime ne croît-il pas? Ce trésor de la colère de Dieu qui se décharge sur eux ne s'accumule-t-ii pas pour vous ? S'il y a pour eux un Purgatoire, n'y a-t-il pas pour vous un Enfer? Si leur oisiveté, leur délicatesse, leur trop d'attachement aux biens, leurs autres imperfections les plus légères ont trouvé un juge et un vengeur, votre insensibilité, votre cruauté , votre ingratitude, un si grand amas de péchés si crians et si odieux, n'aura-t-il pas son châtiment? Alors, alors vous direz comme les frères de Joseph, quand à leur tour ils se virent dans les chaînes : Merito hœc patimur , quia peccavimus in fratrem nostrum. Ah! nous souffrons justement pour l'injustice que nous avons faite à notre frère; nous savions sa misère, nous la voyions, nous en étions les auteurs; nous pouvions le délivrer, nous devions le délivrer; nous avons fermé les yeux et le cœur aux misères de l'état où nous lavions mis. Vous êtes juste, Seigneur; contentez votre justice ; Merito hœc patimur. (Le P. de La Rue , Sur la Piété envers les morts. )

Péroraison.

J'ai cherché, dirait le Seigneur, au temps de l'ancienne loi, j'ai

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cherché an homme vraiment digne d'apaiser ma colère, afin qu'il se mît entre moi et mon peuple pour arrêter mon bras déterminé à le perdre, et je n'ai pu trouver dans tout Israël cet homme assez saint pour mériter d'obtenir grâce : Quœsivi virum qui.,... statrt oppositus contra me pro terra}ne dissiparcm cam, et non t'ni>e/u'.Ne vous en plaignez pas, en ce jour, c mon Dieu! vous voyez ce temple où j'annonce votre parole, rempli d'adorateurs fidèles qui se placent selon vos désirs , entre vous et le peuple saint que vous frappez à regret. Vos autels, arrosés de nos larmes et chargés de nos vœux, sont autant de barrières que la piété chrétienne oppose à la sévérité de votre justice. Mais que dis-je , mes chers auditeurs ? c'est un homme selon votre cœur, c'est un homme vertueux et vraiment saint que Dieu cherche pour s'opposer à ses vengeances : Quœsiui virum. Or, qui de nous se flattera d'être cet homme selon le cœur de Dieu, ce parfait Chrétien capable d'apaiser sa justice, et qu'il voudrait voir se placer entre lui et son peuple souffrant qu'il est forcé de punir encore? Je n'oserais me répondre d'être un de ces justes que Dieu demande pour le fléchir; oserez-vous vous regarder comme tels, mondains, qui m'écoutez? Non; dès que le monde domine dans votre cœur, vous n'êtes plus les amis de Dieu ; et comment pourriez-vous rendre favorable à des amis qui vous réclament un Dieu dont vous ne seriez pas les amis vousmêmes? Que verrait-il, en effet, ce grand Dieu, qui fût capable de désarmer sa colère, dans des larmes qui couleraient d'un œil adultère, dans des aumônes présentées par une main cruelle, dans des prières prononcées par une langue souillée de paroles médisantes ou imoudiques, dans des mortifications offertes de la part d'un cœur impénitent pour lui-même ? Non, ce n'est point à de pareils médiateurs, c'est uniquement aux Chrétiens possesseurs de sa grâce, que Dieu en confie les célestes trésors; et l'Agneau sans tache ne permet qu'à des mains pures de les puiser dans son sang divin qui en est la source. C'est dans un saint que Dieu cherche pour adoucir, pour calmer cette justice qu'il exerce, sans acception de personne, sur tout ce qui n'est pas assez pur pour jouir encore de sa présence et de sa gloire. Mais , hélas ! en nous voyant à ses pieds , quelle que soit la ferveur du zèle qui nous anime en ce moment, ne dira-t il pas peut-être, comme sous l'ancienne loi, qu'il n'a trouvé personne qui fût capable d'apaiser sa colère ? Quœsivi et non inveni.

Youlons-nous donc, mes chers auditeurs, que Dieu soit propice à nos vœux en faveur des morts , commençons nous-mêmes par

sortir de l'état de mort où nous pourrions être au nom du Seigneur, en recourant au tribunal de sa miséricorde, qui est celui de la pénitence. Devenons purs et sans tache à ses yeux , nous ne verserons pas une larme, nous ne pousserons pas un soupir vers le ciel, sur le malheureux sort de nos frères souffrans, qui ne soit efficace pour adoucir ou pour abréger leurs peines ; et, si malgré les soins que nous aurons pris de nous purifier, nous craignons encore de n'avoir pas acquis ce degré de pureté que Dieu demande dans sa créature; mettons alors, pour obtenir infailliblement le succès de nos vœux, son Fils adorable, l'innocence et la pureté même, entre sa justice et les âmes qu'elle purifie. C'est là proprement cet homme selon son cœur que cherche le Père céleste; mais le Saint des saints, que nous pouvons opposer à sa justice sous la loi de grâce dont nous sommes les disciples, il est sur nos autels en qualité de victime; qu'il y renouvelle donc sans cesse, par ses ministres, ce grand sacrifice expiatoire de tous les péchés des hommes , soit encore vivans, soit déjà morts dans la possession de sa grâce; il est sur nos autels en qualité de souverain Pontife entre Dieu et son peuple; qu'il y offre donc notre encens, qui, présenté de sa main divine, ne pourra manquer de monter jusqu'au ciel, et de paraître au Père céleste un encens de la plus agréable odeur. Ainsi Jésus-Christ, dont Àaron n'était que la figure, placé comme lui entre les vivans et les morts, stans inter mort nos et vivantes, arrêtera-t-il plus vivement encore que ne fit Aaron par son encens les ravages de la flamme céleste qui dévore la nation sainte , c'està-dire la violence des feux du Purgatoire dont tant de Chrétiens, nos amis et nos proches, sont les tristes victimes. Ainsi s'accomplira la double fin que je me suis proposée dans ce discours, d'instruire les vivans par les souffrances des morts, et de secourir les morts par le ministère des vivans. Les Chrétiens qui vivent encore, avertis parleurs frères souffrans, veilleront attentivement sur euxmêmes, pour prévenir les arrêts de la justice divine; et les Chrétiens souffrans, privés de cette vie mortelle hors de laquelle ils ne peuvent mériter, trouveront dans les œuvres de leurs frères qui vivent encore, de quoi satisfaire à cette justice rigoureuse qui les poursuit. Ainsi, le Dieu de miséricorde , l.i miséricorde incarnée, Jésus-Cbrist, au milieu des uns et des autres, les conduira tous au séjour de la gloire que je vous souhaite au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. (Le P. Le Chapelain.)

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