‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 39 sur 47 · PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR LE PURGATOIRE

EXORDE

Ut vidit eam ploranlem, infremuit spiritu, turbavit seipsum et lacrymatus est Jésus.

Jésus , voyant qu'elle pleurait, frémit en son esprit, se troubla lui-même, et versa

des larmes. (Jean., xi, 33, Ô">.)

L'Homme-Dieu , que sa divinité élevait au dessus du trouble et de l'émotion qui agite nos faibles cœurs , Jésus-Christ ne dédaignait donc pas de partager le deuil des malheureux mortels, et de pleurer avec eux sur le tombeau de leurs morts.

Deux tendres sœurs , désolées de la perte de leur frère que le Seigneur avait daigné honorer du titre de son ami viennentse jeter à ses pieds; à la vue de leurs pleurs, dit l'historien sacré, Jésus- Christ sentit frémir son cœur, et se troubla lui-même: Infremuit spiritu et turbavit seipsum. Conduit au sépulcre où l'on vient de déposer la dépouille mortelle de son ami, il arrose ce triste monument de ses larmes, e£ lacrymatus est Jésus. Ainsi l'Homme-Dieu a voulu sanctifier par son exemple la piété envers les morts.

Profitons de la circonstance de cet Evangile pour vous entretenir d'une vertu si chère à la religion et à l'humanité même. On ne vous en parle ordinairement que le jour consacré par l'Eglise à la mémoire des morts. C'est un devoir trop important, et dont la pratique doit être trop fréquente, pour ne lui destiner dans la révolution d'une année qu'un seul discours. Malheureux morts, le jour unique qui vous est dédié serait-il donc le seul jour où les vivans seraient obligés de s'occuper de vous? O ingratitude ! ô insensibilité envers les morts , et envers ceux mêmes qu'ils avaient paru chérir le plus tendrement ! Dans les premiers momens de leur trépas, on a versé des larmes; mais combien de larmes de bienséance qui coulent ou qui s'arrêtent selon les spectateurs! Combien de larmes d'intérêt qu'on donne plutôt à la perte d'une personne utile qu'à une véritable sensibilité ! et ceux mêmes dont les

larmes étaient l'expression sincère de la tendresse et de la douleur, hélas! avec quelle cruelle facilité ils oublient ceux qu'ils ont pleures!

Il est quelques âmes plus tendres et plus constantes qui semblent conserver pour les morts un sentiment plus durable ; elles aiment à s'en rappeler le souvenir , à raconter leurs vertus, à faire chérir et respecter leur mémoire; mais que servent aux morts tous nos regrets et tous nos éloges , si nous négligeons les œuvres saintes qui peuvent seules soulager leurs aines?

Ou l'on oublie les morts, ou l'on n'en conserve qu'un stérile souvenir. Il faut ranimer la sensibilité des uns, il faut éclairer celle des autres. Quels sont les motifs de la piété envers les morts? ce sera le sujet de la première partie; quels doivent en être les effets? ce sera le sujet de la seconde. En deux mots , quels sont les sentimens , quels sont les secours que nous leur devons ?

Expergiscimini : réveillez-vous donc, vous tous qui nous avez précédés dans la région invisible où nous irons sitôt vous rejoindre! Puisse ce discours vous faire revivre dans le souvenir des vivans ! et vous qui voyez encore la lumière de ce soleil, ne pensez pas que la triste cause que nous allons défendre vous soit étrangère; encore quelques années, et peut-être seulement quelques jours, et c'est votre propre cause. Malheureux mortels, apprenons à pleurer les morts, pour mériter d'être nous-mêmes pleures! (I\I. de Beau- VA.is, Evêque de Senez, Sur la Piété envers les morts.)

Quels sont les motifs de la piété envers les morts ?

Quels motifs plus respectables et plus touchans que ceux que la religion et que l'humanité même nous présentent pour exciter notre compassion envers les morts? Motifs généraux tirés de leur état présent, des peines qu'ils endurent, et du soulagement que nous pouvons leur procurer; motifs particuliers tirés de leur état passé et des rapports qu'ils avaient avec nous. Voyez ce qu'ils sont maintenant, rappelez-vous ce qu'ils étaient, et que le sentiment de la reconnaissance vienne accroître encore celui de la commisération.

Que sont-ils maintenant dans l'ordre des choses humaines? Hélas! il n'y a plus pour eux ni droits, ni prétention, ni espérance ; la mort leur a tout ravi en leur ôtant la vie. Que reste-t-il aux hommes les plus puissans de toute leur gloire et de leur opulence; et que sont-ils eux-mêmes au fond de leurs sépulcres? Voilà ce qui attendrit davantage sur leur sort des cœurs terrestres

qui ne connaissent d'autres biens ni d'autres maux que ceux de la vie présente; niais ce qui doit nous affecter bien plus vivement, quel est le sort de leur ame?

L'impie dit qu'elle est rentrée dans le néant. Des incrédules moins téméraires conviennent qu'elle a pu survivre au corps, mais ils veulent ignorer dans quel nouvel ordre d'existence elle a passé.

L'Itérétique la place tout à coup au sortir de ce monde, ou dans les cieux ou dans les Enfers. Mon dessein n'est point d'entreprendre ici une controverse avec l'hérétique, et moins encore avec lincrédule. Je dirai seulement à ceux qui seraient répandus dans cette assemblée, ce n'est point ici le moment de disputer avec vous. Je ne veux point perdre en de froides discussions un discours destiné à ranimer le sentiment de la commisération; je parle seulement pour des Chrétiens, et pour des Chrétiens catholiques à qui il ne faut d'autres démonstrations que l'autorité infaillible de l'Eglise. Vous traiterez ce que je vais dire d'erreur, de préjugé, de superstition; mais s'il vous reste quelque sensibilité, votre cœur ne pourra du moins s'empêcher d'être ému de notre tendresse et de notre piété envers les morts.

Chrétiens catholiques, quel est donc sur ce point la doctrine de l'Eglise? En même temps qu'elle vous confirme dans la foi des Enfers et des cieux, l'Eglise vous enseigne qu'il est encore dans la vie future un séjour de douleur et d'expiation, où la justice divine achève de purifier ces âmes qui ne sont ni assez coupables pour être condamnées à des peines éternelles, ni assez pures pour être encore admises dans les cieux. Elle vous déclare en même temps que vous pouvez, par vos vœux et par vos vertus, adoucir et abréger leurs souffrances. Dieu n'a rien révélé de plus à son Eglise; et, comme nous l'avons déjà dit, nous n'étendrons point nos conjectures au delà de ces dogmes.

Telle est donc la foi de l'Eglise. Or, comment concevoir la cruelle ou la slupide indifférence de ceux qui sont convaincus de cette vérité, et qui peuvent oublier les morts ? Que diriez-vous, mes frères, d'une famille qui verrait une partie des siens exilés sous un affreux climat, et livrés à toutes les rigueurs de l'indigence et de la captivité, qui ne leur ferait parvenir aucun secours, qui ne daignerait pas même penser à leur infortune, ni faire aucune démarche auprès d'un souverain clément pour obtenir leur grâce? Tel, et plus triste encore, est le sort des âmes pour lesquelles j'implore votre piété. Vous pouvez les secourir avec même plus de facilité, et vous auriez la dureté de les abandonner à leur malheur!

Je sens, mes frères, ce qui peut refroidir notre zèle : nous pouvons croire que le sort de ceux qui nous intéressent davantage est déjà décidé, et que nos vœux leur seraient désormais inutiles. Ils sont inutiles aux habitons des cieux ; leur bonheur est assuré. Ils sont, hélas î ils sont inutiles aux Enfers. Mon Dieu, l'arrêt de leur condamnation est donc irrévocable, et il n'y a donc plus pour eux de rédemption : Nulla in lnfernis redemptio. Mais qui nous a révélé le sort de ces âmes ? qui nous a établi le juge des morts? Est-ce à nous à sonder les secrets de la prédestination éternelle? Faibles mortels, ne jugez personne, et moins encore les morts; ils sont sous la main du Juge suprême.

Cette ame vous paraissait si pieuse et si pure, tandis qu'elle habitait sur la terre, que vous croiriez faire injure à la vertu de douter de son bonheur; mais combien de défauts échappent à nos faibles yeux, et ne sont aperçus que par l'œil divin qui aperçoit des taches où nous admirons des perfections! Hélas ! peut-être que cette ame gémit maintenant de ce que la réputation de sainteté qu'elle a laissée sur la terre la prive du secours de vos vœux.

D'autres âmes vous ont paru si vicieuses et si coupables pendant leur vie mortelle que vous ne pouvez douter de leur réprobation. Et vous pouvez porter sans frémir ce jugement terrible, et vous osez mettre des bornes à la clémence divine! Jacob pleurait la mort de Joseph : il croyait qu'une bête féroce avait dévoré son fils, et Joseph respirait encore. Il gémissait dans la captivité, et Dieu lui préparait le sort le plus glorieux. De même, mes frères, cette ame que vous croyez frappée d'une mort éternelle est peutêtre une ame prédestinée; elle languit dans le Purgatoire, et Dieu lui destine une place dans le ciel. Mon Dieu, vous nous défendez donc de désespérer du salut des plus grands pécheurs. Soyez béni de nous épargner l'affreuse certitude que des personnes qui nous furent chères soient éternellement malheureuses!

Voilà, Chrétiens, les principes que la piété, que notre sainte et compatissante religion nous prescrivent envers ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi. Mais entre les morts, quels sont ceux pour lesquels nous implorons plus particulièrement votre commisération ?

C'est un maître, un protecteur, un bienfaiteur généreux qui

vous a comblé de grâces. Les terreurs du trépas n'ont pu lui faire

oublier votre sort. Déjà environné des ombres de la mort, sa

main défaillante a fait l'effort de tracer ses dernières volontés

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pour vous perpétuer ses bienfaits; sa bonté pour vous lui a survécu, et votre reconnaissance ne saurait lui survivre!

C'est un homme à qui vous étiez uni par les liens de l'amitié ou par les liens plus sacrés encore du sang et de la nature; c'est un frère c'est une sœur formés dans les mômes entrailles que vous, élevés dans l'enceinte de la même famille; c'était le fidèle confident de votre cœur, comme vous l'étiez vous-même du sien; vous ne cessiez de vous donner l'un et l'autre des preuves si touchantes de mutuelle affection. Quand la mort vous enleva cet ami, votre affliction fut d'abord si violente! nous avions peine à en modérer les accès ; il semblait que cette douleur ne pourrait jamais se guérir; et véritablement ne semblerait-il pas qu'il devrait y avoir dans le cœur une source inépuisable de douleur pour de certaines pertes ? Mais disons une vérité triste et douloureuse à imaginer : hélas ! où sont les attachemens à l'épreuve du trépas ! où sont les douleurs inconsolables ! ô inconstance du cœur humain ! ô fragilité de ses affections ! quelques années sont écoulées à peine depuis la perte d'un ami si tendre et si cher, et déjà ses amis les plus constans se sont lassés de le pleurer; déjà il est oublié, déjà d'autres amis en ont pris la place pour être un jour oubliés eux-mêmes avec la même facilité ! ô inconstance du cœur humain ! je le répète en gémissant ! ô fragilité de ses affections!

Mais quel oubli plus étonnant encore dans la nature ! Comment un père, comment une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir pas pitié du fils de son sein : Quomodo potest millier oblivisciinfantem suum ut non misereatur jllio uteri sui? Je ne vous parle point de ces enfans prédestinés que Dieu a retirés du monde avant que la malice eût altéré leur cœur. Bien loin d'exciter pour eux votre commisération, nous devons plutôt vous exhortera une sainte joie. Mères qui ne pouvez vous rappeler le souvenir de ces tendres victimes de la mort sans verser des larmes, cessez vos pleurs et vos soupirs : Quiescat vox iua a ploratu, quia est met ces operi tuo.

Pensez au bonheur dont elles jouissent, et que vos entrailles se félicitent d'avoir porté ces âmes bienheureuses qui reposent main* tenant au sein de la Divinité. Heureux enfans! recevez les hommages que nous devons à votre gloire. Nous ne vous ferons pas l'injure de pleurer sur vos tombeaux ni de prier pour vous; priez vous mêmes pour nous, et priez surtout pour les auteurs de vos

jours.

Mais ces enfans malheureux que la mort a frappés dans l'âge orageux des passions, dans cet âge où l'on connaît les vices et où

DES PRÉDICATEURS. tfy*

l'on ne connaît pas encore la pénitence; voilà ceux pour lesquels nous implorons votre tendresse et votre pitié. Ils semblaient vous être si chers, vous avez fait tant d'efforts pour soulager leurs maux et pour leur conserver la vie, et ils seraient maintenant effacés de votre cœur! Je crois les entendre s'écrier au milieu de leurs douleurs : Mon Dieu , mon père et ma mère , ma mère elle-même m'a donc abandonné? Domine, pater meus et mater mea dereliquerunt me.

C'est un père, c'est une mère qui vous aimaient si tendrement ! ils avaient mis en vous toutes leurs complaisances. Quels tendres soins pendant les faiblesses et les infirmités de votre enfance! quel zèle pour votre éducation! quelles veilles, quels travaux pour accroître votre fortune et pour vous préparer le sort dont vous jouissez! Ils ont conservé pour vous la même tendresse jusqu'à leur dernier soupir. Rappelez-vous les marques qu'ils vous en donnaient encore au lit de la mort. Leurs lèvres mourantes vous adressèrent des paroles si tendres! avec quelle affection ils étendaient sur vous leurs mains défaillantes pour vous bénir! et quand je pense qu'ils souffrent peut-être maintenant pour vous avoir trop flattés, trop enrichis , trop élevés, hélas! ils souffrent pour vous avoir trop aimés, et vous pourriez être insensibles à des souffrances dont la cause doit être si chère à votre cœur.

Peut-être n'avez-vous jamais connu les auteurs de vos jours. Votre père est mort avant que vous puissiez lui donner le nom de père. Votre mère est morte, comme Rachel, en vous mettant au monde. Enfant de ma douleur, c'est le nom que Rachel donnait en expirant à l'enfant qui lui coûtait la vie,- enfant de ma douleur, semble vous dire votre malheureuse mère, si la mort m'a privée de vous donner des preuves de mon amour, tenez-moi compie du moins de mon zèle et de mes regrets. Interrogez ceux qui furent témoins de ma mort, ils vous diront quelle a été ma douleur de vous laisser orphelin,- ils vous diront avec quelles instances j'implorais pour vous la pitié de mes amis qui devaient me survivre.

Mais quel rapport plus tendre encore et plus sacré! Deux époux étaient unis par le nœud le plus intime et le plus saint qui était dans la nature. Ils ne devaient plus faire qu'un seul cœur et qu'une seule ame. La mort vient de trancher cette union. Elle a séparé 1 époux de l'épouse ,- une plaie si cruelle et qui semblait devoir être irrémédiable est déjà fermée. Heureux encore si l'épouse ne se félicite pas intérieurement d'une mort qui lui rend sa liberté; si couverte encore des crêpes et du lugubre appareil que la bienséance

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