MAUX PUBLICS
EXORDE
Venit in omnem regionem Jordanis , prœdicans baptîsmum pœniuntice, fa rcmissionem
peccatorum.
Jean vint dans tout le pays qui est aux environs du Jourdain , prêchant le baptême de la pénitence, pour la rémission des pêches. (Luc, m, 3.)
Quand saint Jean vint sur les rives du Jourdain prêcher aux Juifs la pénitence, le monde, messieurs, était-il moins accablé de toutes sortes de misères qu'il lest dans le temps présent? Rome, pliant sous le poids de sa grandeur, avait perdu la douceur et la gloire de sa liberté : Anno decimo quinto imperii Tiberii Cœ saris. La Judée, un petit royaume, était déchirée en quatre parts ; entre des princes plus occupés de l'orgueil de régner que 'du soin de gouverner : Tetrarcha Galileœ lier ode, Philippo Itureœ, Lysania Abilinœ. Le sacré pontificat, déchu des avantages de son ancienne unité, se partageait à prix d'argent, au gré de la politique païenne et de l'avarice des gouverneurs : Principibus sacerdotum Anna et Caïpha. Quel remède le précurseur du Libérateur du monde apporte-t-il à tant de maux? un remède seul : la pénitence. Pœnitentiam agile ' .
En effet, toutes les guerres et tous les désordres du monde étant des suites de nos péchés, des productions de l'ambition, de l'injustice, de l'envie, et de la perfidie des hommes, il est évident que ces déplorables effets ne se peuvent arrêter qu'en retranchant les causes qui les produisent. Or, messieurs , ces funestes causes, qui sont nos propres péchés, ne se retrancheront jamais que par une solide et sincère pénitence.
C'est cependant à ce remède seul que nous négligeons de re-
1 Matth., m, 2.
DES PREDICATEURS. 20
courir. Plutôt que d'y penser, nous essayons tous les autres. En premier lieu nous employons tous les moyens naturels, tous les efforts de l'industrie et de la puissance humaine , pour nous tirer des misères que nous souffrons. En second lieu, nous implorons par nos vœux et par nos prières tous les moyens surnaturels. Tout cela ne suffit pas, tous nos efforts sont vains, toutes nos prières sont vaines sans la pénitence de nos péchés. Pourquoi? pour deux raisons sans réplique : les voici :
Premièrement, prétendre sortir de nos maux par nos propres efforts, sans la pénitence, c'est vouloir l'emporter à force ouverte contre la colère de Dieu; nous n'y réussirons pas : ce sera le premier point. Secondement, prétendre sortir de nos maux par nos prières, sans la pénitence, c'est vouloir séduire et tromper la miséricorde de Dieu ; nous n'y réussirons pas: ce sera le second point.
En deux mots, nos péchés empêchent le succès de nos efforts et le succès de nos prières. Ce n'est donc qu'en sortant de nos péchés par une prompte pénitence , que nous pouvons parvenir à la tranquillité publique aussi promptement que nous le désirons. Demandons à Dieu la grâce d'en être hien convaincus. Ave, Maria, (Le P. de La Rue, Sur la Nécessité de la pénitence dans les maux publics.)
Nécessité de la pénitence.
« Faites pénitence: » Pœniientiam agite *. Elle va bientôt retentir dans toute l'Eglise comme l'éclat de la trompette , nos très chers frères , cette parole qui invitera chacun des fidèles à s'approcher du tribunal de la miséricorde. Plaise à Dieu qu'elle pénètre jusqu'au plus profond des consciences , avec la même force et la même vertu que la voix de l'Archange qui doit un jour réveiller tous les morts et les appeler au tribunal de la justice !
««Faites pénitence. » Ce n'est plus seulement un patriarche juste et parfait, chargé de porter aux hommes la menace d'un déluge universel, et qui les invite au repentir; ce n'est plus un Elie brûlant de zèle pour la gloire de Dieu et le salut d'Israël , suscité pour enseigner aux peuples le seul secret d'adoucir la colère du ciel; ce n'est plus un Jonas, d'abord rebelle et fugitif, devenu ensuite obéissant et docile, qui par une courte mais éloquente prédication détermine une ville immense et superbe à s'humilier sous le cilice et dans la cendre, et fait ainsi révoquer l'arrêt d'une épouvantable et
» Matin., iv, 17.
prochaine destruction; ce n'est plus même l'Elie de la nouvelle alliance, le grand Prophète du Très Haïti ', sanctifie dès le scinde sa mère pour être le précurseur du Messie, qui fait retentir les déserts de la Judée et les rives du Jourdain de ses exhortations pressantes à préparer les voies du Seigneur -, à prévenir par une prompte et sincère conversion les rigueurs du jugement à venir, et à recevoir la rémission des péchés; c'est celui que les Prophètes et les rois ont désiré de voir et d entendre*; celui (jui est avant Jean- Baptiste et Abraham 4; celui qui a reçu une consécration plus excellente que tous les autres envoyés: cest F Ange du grand conseil , le Verbe éternel, le Fils de Dieu, la splendeur et T image parfaite de sa substance 5; c'est Jésus-Christ lui-même, qui sur la terre où il est descendu pour publier à la fois l année des miséricordes et le jour des vengeances 6 ; et du haut du ciel où il est assis à la droite de la souveraine Majesté pour juger les vivans et les morts, nous parle à tous de pénitence, nous la prêche, nous l'impose, nous la commande comme un précepte indispensable : Pœnitentiam agite 7. « Faites pénitence. Le royaume de Dieu approche, il est au mi- « lieu de vous; si vous voulez y avoir part, faites pénitence, et « croyez à l'Evangile que je vous annonce. Le royaume des Cieux « souffre violence, il n'y a que ceux qui font efforts pour réprimer « les désirs insensés de la nature , et qui remportent la victoire sur « leurs passions, qui peuvent l'obtenir. Malheur à vous, villes infi- « dèles ! parce que si les miracles de puissance et de bonté qui ont « été faits au milieu de vous, avaient éclaté dans Tyr et dans Sidon, « il y a long-temps qu'elles eussent fait pénitence. C'est pourquoi, « toutes criminelles qu'elles sont , elles auront cependant un «. jugement moins rigoureux que le vôtre. Et toi, cité superbe « crois-tu pouvoir braver toujours le courroux du ciel? penses-tu « qu'il n'y aura pas enfin un terme à ton orgueil et à tes dérégle- « mens ? Non , tu seras abaissée jusqu'au fond de l'abîme, parce « que, si Sodome elle-même avait été témoin des prodiges dont tu « as été l'objet, peut-être qu'enfin , touchée de douleur et de re- « pentir, elle eût mérité de subsister encore aujourd'hui. Les ha- « bitans de Ninive s'élèveront contre vous au jour du jugement, « parce qu'ils se sont convertis à la prédication de Jouas. La reine « de Saba vous accusera un jour d'endurcissement, parce qu'elle a « cru à la sagesse de Salomon. Toutefois, celui qui vous prêche main-
1 Luc, I, 76. — 2 Ibid. — 5 Ibid., x, 24. — * Joan., vin, 48; i, 15. — « Hebr., , 2 et seq. — 6 Luc, iy, 19. — 7 Matth., iv, 17.
DES PREDICATEURS.
« tenant est plus que Jonas, plus que Salomon; si vous ne faites « pénitence vous périrez tous. Que celui qui a des oreilles l'entende: « Pœnitentiam agite 1 .
Voilà, nos très chers frères , ce que Jésus , notre Sauveur , ne cessait de redire pendant les jours de sa vie mortelle, voilà ce qu'il répétait en mille manières dans les Synagogues, dans (les villes, dans les bourgades. Pour nous rendre plus sensible la nécessité de la pénitence, il a voulu la pratiquer lui-même ; sa vie laborieuse, son jeûne de quarante jours, ses douleurs, ses souffrances, sa passion, sa mort, nous apprennent, sur ce point capital de la vie chrétienne, plus encore que ses discours, ses paraboles et ses miracles. Il était ressuscité, il avait vaincu le péché, le monde et l'Enfer; glorieux et triomphant, il apparaissait à ses Apôtres avant de monter au ciel, il conversait avec eux, il leur donnait l'intelligence des saintes Ecritures, et il leur rappelait, encore l'obligation d'aller prêcher en son nom la pénitence : Oportebat..... prœdicari in nomine ejus pœnitentiam 2. Saint Jean, le témoin prophétique des futures destinées de l'Eglise, nous assure qu'il a entendu de nouveau la voix du Fils de l'homme, mort dans le temps, et désormais vivant dans tous les siècles 3, qui lui ordonnait de recommander la pénitence aux âges les plus reculés, d'en transmettre par écrit l'inévitable loi pour tous ceux qui se seraient rendus coupables en quelque manière, soit par de honteux désordres, soit par une dédaigneuse indifférence, soit par un orgueilleux mépris, soit même par une faiblesse inexcusable : Pœnitentiam agite 4.
Dociles au commandement du divin Maître, les Apôtres n'eurent pas plutôt reçu le Saint-Esprit, qu'ils s'empressèrent de prêcher la pénitence; d'abord aux Juifs; ensuite aux gentils, aux particuliers, aux peuples, à tous, sans distinction de lieu, de temps, de personnes : Omnes ubique pœnitentiam a gant s.
La loi du Carême, le précepte de l'abstinence et du jeûne, nos très chers frères, ne sont que la conséquence de ce grand commandement que l'Eglise n'a point donné, mais qu'elle a reçu de son divin fondateur. Elle ne peut le supprimer, elle ne fait qu'en proclamer et en régler l'exécution; elle s'y soumet fidèlement ellemême, et il n'est pas plus permis à ses ministres de le taire ou de le dissimuler que les autres vérités de l'Evangile. C'est en vain que la nature frémit, que l'orgueil se révolte, que le respect humain
1 Matth., iv, 17 et Luc, xi et seq. — * Luc, xxiv, 47. — * Apoc, h, 8. — * Matth., iv, 17. — « Act., xvn, 30.
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se trouble et se déconcerte, que la sensibilité s'irrite et se décourage, qu'une timide et fausse conscience cherche à s'étourdir par mille frivoles illusions, et à se créer mille prétextes spécieux pour repousser un joug qui l'importune, ou pour en alléger le poids : le relâchement des mœurs, les soupirs de la mollesse, les cris de la désobéissance, nous osons le dire, les ménagemens mêmes, et que nous sommes toujours disposés à lui accorder, et la tendre indulgence que réclame la piété infirme, ne sauraient rien retrancher de la sévère obligation renfermée dans ces deux mots : « Faites pénitence; » obligation qui nous est imposée et que nous devons remplir, non seulement en qualité de pécheurs, mais encore en qualité de Chrétiens. L'innocence elle-même n'a pas d'excuse légitime pour s'en dispenser, depuis que le juste par excellence a voulu en goûter toute l'amertume et en subir toute la rigueur : Pœnitentiam agite 1.
« Faites pénitence. » Après ces graves et solennelles paroles, sorties de la bouche de Jésus-Christ, gravées en caractères sanglans sur son corps adorable, il n'y a plus à disputer, nos très chers frères ; il faut abaisser son front dans la poussière, recevoir avec respect et avec joie, comme une onction de pénitence -, au commencement de la sainte quarantaine, ces cendres sacrées qui nous avertissent d'en parcourir généreusement la carrière. Entrons-y sans hésiter, poursuivons-la sans murmurer ; achevons-la, s'il est possible, sans aucune réserve. Aux privations ordonnées, aux sacrifices prescrits, à la mortification des sens, ajoutons la conversion du cœur, l'amendement de nos mœurs, et la mortification des désirs déréglés de l'esprit. Ne nous contentons pas de la pénitence extérieure; joignons-y la pénitence intérieure, sans laquelle toutes les autres pratiques ne nous serviraient de rien. Que chacun de nous s'attache, pendant ce saint temps, à examiner sa conscience et à la purifier, à découvrir ses fautes et à les pleurer, à reconnaître ses mauvais penchans et à les réprimer par des actes fréquens des vertus qui leur sont opposées, à proportionner enfin sa pénitence à ses besoins, et à en appliquer le remède salutaire Là surtout où le mal est le plus dangereux et le plus a craindre : Age pœnitentiam s.
« Faites pénitence. » Ames inconstantes et légères, reprenez cette première charité dont vous êtes déchues; revenez «à cette ancienne ferveur que vous avez abandonnée; rentrez dans la pra-
1 Maith., iv, 47. — * Eccli , xlvih, 8. — 3 Apoc, n, S.
tique constante des bonnes œuvres que vous avez quittée. Ames timides et pusillanimes, élevez-vous au dessus de vous-mêmes; sachez triompher du respect humain; ne vous contentez pas de conserver au dedans la foi à laquelle vous n'avez jamais renoncé, mais aussi dont vous n'avez peut-être pas toujours assez publiquement soutenu et défendu la cause; montrez-la dans vos discours, dans vos actions, dans la fidélité à remplir des devoirs que la défection, fût-elle générale, rendrait, cerne semble, plus vénérables et plus chers à ceux-là mêmes qui n'auraient pour mobile qu'un honneur mondain; sachez, s'il le faut, réparer votre faiblesse passée en bravant les railleries et les insultes : Similiter pœnitentiam âge l.
« Faites pénitence. » Ames inutiles et frivoles dont les œuvres sont vides et infructueuses devant Dieu, quoiqu'elles paraissent louables et éclatantes devant ceux qui ne s'attachent qu'aux apparences, sortez de cet état funeste; armez-vous de vigilance et de courage; rendez solides ces vertus humaines qui n'ont pour l'ordinaire d'autre aliment que la vanité, qui s'évanouissent et disparaissent lorsqu'elles n'espèrent plus les applaudissemens de la multitude. Ames lâches et insouciantes, qui n'avez ni chaleur pour le bien ni refroidissement pour le mal, qui, plongée dans une tiédeur désolante et dans une insipide langueur, vous croyez riches de votre indifférence et de votre insensibilité, comme si elles vous mettaient au dessus du besoin des laborieux et pénibles exercices de la vie chrétienne, tandis que vous êtes pauvres et dénuées de tout mérite; ah! c'est à vous surtout que s'adresse plus qu'à tout autre l'avertissement de vous ranimer, d'acheter pendant ce Carême, par la pratique fervente des œuvres du salut, cette grâce plus précieuse que For qui doit vous enrichir; par la fréquentation des sacremens , le vêtement de la charité qui doit cacher votre nudité honteuse; par la méditation de la parole divine ce collyre, dont parle lEsprit-Saint, qui dessillera vos yeux 2, qui vous fera connaître la situation déplorable de votre ame et les moyens d'en sortir au plus tôt : ALmulare ergo, et pœnitentiam âge 3.
« Faites pénitence. » Ames criminelles et endurcies , pécheurs obstinés que nous avons si souvent avertis, qui avez reçu tant de leçons frappantes, et qui, bientôt peut-être, allez vous-mêmes devenir pour les autres une leçon plus terrible encore, faut-il ,
1 Apoc.,u, 16. — 2Ibid., m, 18. — Mbid., Ifl.
3û NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
hélas! que vous échappiez à notre tendre sollicitude? Nos vœux seront-ils toujours impuissans, nos exhortations inutiles, et nos prières sans vertu? Devons-nous désespérer de vous voir au moins consacrer au repentir la dernière heure du jour et les restes dune vie passée dans l'oubli de vos intérêts éternels? Grand Dieu! que cela est triste!!! Toutefois nous conjurons le Seigneur de tirer des ineffables trésors de sa bonté une de ces grâces de choix qui fléchisse vos cœurs et vous fasse comprendre qu'il est temps, plus que jamais, de commencer enfin votre pénitence: Pœnitentiam âge K
« Faites pénitence. » Ames ferventes , généreuses épouses de Jésus crucifié, renouvelez-vous chaque jour dans l'amour d'une vertu à laquelle vous êtes consacrées jusqu'à vos derniers jours ; unies à Jésus pénitent, mêlez vos larmes aux siennes, vos souffrances à ses souffrances, et, dans cette douloureuse compassion , offrez-vous avec Marie pour la conversion et le salut des pécheurs ; hâtez pour eux le moment des miséricorde , et pour vous celui des consolations.
Enfin , « faites pénitence; » que celui qui a des oreilles entende ce que F Esprit dit aux Eglises''2. Faites pénitence, vous tous prêtres du Seigneur, ministres de la réconciliation et de la paix; ne vous bornez pas à faire entendre dans Sion la trompette 5 qui annonce le retour de la pénitence quadragésimale; de publier le jeûne solennel et le temps de V expiation !k accoutumée. Ne vous contentez pas d'offrir les secours de votre ministère à ceux qui les réclameront; demeurez plus long-temps que de coutume prosternés entre le vestibule et P autel, et répétez souvent , dans un esprit de gémissement et de componction , cette prière toujours si puissante sur le cœur de notre Dieu : « Pardonnez, Seigneur, « pardonnez à votre peuple, et ne nous faites pas éternellement « ressentir les effets de votre colère. » Parce, Domine, parce populo tuo , ne in œternum irascaris nobish. Ainsi soit-il. (M. de Quelen, archevêque de Paris, Mandement pour le Carême de
Prétendre sortir de nos maux par nos effbns sans la pénitence, c'est vouloir l'emporter à force ouverte contre la colère de Dieu.
Ce ne fut pas ie seul glaive de Dieu ni le seul glaive de Gé-
1 Ajoc, tu, 19. — 2lbiJ., 11, 7. — 3 Joël , 1, 2. — • Ibid , xiv. — 3 Ibid., n, 17.
DES PREDICATEURS. 3l
déon qui vainquit les Madianites ; ce fut le glaive de Dieu joint à celui de Gédéon : Gladius Domini et Gedeonis i. C'est cette union, ce concours de la force de Dieu et de la force de l'homme qui produit le succès des efforts humains. Or, ce sont nos péchés qui rompent cette union , qui rendent par conséquent tous nos efforts inutiles en deux manières : premièrement, en nous privant de la force du hras de Dieu ; secondement, en ôtant à nos bras leur propre force. Appliquez-vous à ces deux vérités.
Il y a sur la guerre un sentiment peu religieux, qui n'est que trop commun parmi les gens du métier, que Dieu est ordinairement du côté des grandes armées. Il n'y a point de nation qui, souvent à son avantage et souvent à ses dépens , n'en ait éprouvé la fausseté. Dieu se plaît, quand la cause et les sujets le méritent, à donner la victoire au petit nombre et au plus faible parti, pour nous empêcher d'attribuer nos succès à notre puissance , et pour nous réduire à confesser que la victoire vient de lui. Gédéon avec trente-deux mille hommes ne se croyait pas assez fort pour attaquer l'armée des Madianites, comparée au sable de la mer * et Dieu lui fit voir, au contraire, qu'avec tant de gens à sa suite il ne vaincrait point ses ennemis; qu'il ne lui fallait que trois cents soldats : Multus est tecum populus s nec tradetur Madian in manus ejus. Et la raison , toute contraire à nos raisonnemens humains , c'est que je ne veux pas, dit le Seigneur, qu'Israël se puisse vanter d'avoir vaincu par la force de son bras , mais seulement par le secours du mien : Ne glorietur Israël et dicat : meis viribus libérât us sum K
Ne dites point que ces miracles sont rares, et qu'ils ne sont pas faits pour nous. Du moins ils sont faits pour nous instruire et pour nous persuader cette vérité que Dieu est l'arbitre de la victoire, et la fait pencher où il veut, sans avoir égard au grand ni au petit nombre, comme disait Jonathas à son écuyer : Non est Domino difficile salvare, -vel in multis, vel in paucis 5. Je conviens avec vous que le succès des armes et de tous nos autres desseins dépend des mesures de la prudence et des opérations de la valeur; mais convenez avec moi que la prudence et la valeur sont tellement des dons de la nature qu'elles reçoivent leur mouvement de la volonté de Dieu.
Car, malgré toutes les mesures qu'une longue expérience, une profonde réilexion , des conseils mûrs et des avis certains peu-
1 Judic, vu, 20. - 2 Ibid., vu, 2. -, s i r^ xiv> 6#
vent suggérer aux plus sages, n'éprouve-t-on pas tous les jours qu'il est au pouvoir de Dieu d'étendre en un moment sur les lumières des sages un voile de confusion , qui, dans le choix de cent moyens différons, les engage à prendre le pire; un voile de témérité, qui leur fasse à contre-temps précipiter l'exécution; un voile de stupidité, qui les rende immobiles à la vue de l'occasion ; un voile de nonchalance qui la leur laisse échapper. Dieu peut glacer l'audace et la valeur au moment de la victoire, et répandre sur les plus braves un esprit subit de terreur, qui les fasse fuir devant ceux qu'ils croyaient avoir mis en fuite. Et contre tous ces accidens, qui déconcertent la prudence et qui intimident la valeur, il n'y a point de précautions qu'un événement imprévu ne puisse rendre inutiles. Attribuer ces coups au hasard, c'est une erreur de 1 ignorance humaine : il ne se fait rien par hasard. Tout ce qui nous paraît fortuit a sa cause et sa raison ; le sort même et les dés, dont l'arrangement subit semble un pur elfet du hasard, prennent leur situation d'un certain mouvement de main qui n'a pas dû produire un autre effet, mais qui, nous étant inconnu , ne l'est pas au premier Auteur de tous les mouvemens du monde. Une main aveugle jette les billets du sort, dit Salomon; mais c'est Dieu qui les arrange : Sortes mittuntur in sinum, sed a Domino ïemperanturK II arrange donc, il tempère, il détermine à son gré le sort des conseils et des batailles; et ce sort n'est heureux pour nous qu'autant que Dieu est avec'nous.
Nous lisons d'un œil indifférent les anciennes révolutions arrivées aux Israélites, aux Assyriens, aux Romains, comme si tout cela ne nous touchait point : nous nous trompons. C'est le même Dieu qui nous gouverne, et sur les mêmes principes; il n'en changera pas pour nous.
Josué parlait donc à nous, quand, pour animer les Israélites à soutenir d'innombrables armées, il leur disait : Ne craignez rien : Dieu n'est pas de leur côté, mais du nôtre : Recessit ab eis} Dominus nobiscum est 2.
Moïse parlait à nous , quand pour les détourner une autre fois du combat, il leur disait, non pas : Vous êtes trop peu; vos ennemis sont mieux armés, mieux campés, plus aguerris; mais Dieu n'est pas avec vous; vous lui avez désobéi, vous vous êtes attiré sa colère: Nolite ascendere ; non enim est Dominus vobiscum , eo quod nolueritis acquiescerez.
1 Prov.; xvi, o~. — a Num , xjv, 9. — * lbid., 43.
Pour bien juger du succès de nos entreprises , examinons donc notre état , voyons si Dieu est avec nous. Il y était par ses bienfaits, par une protection visible, une abondance générale de toutes sortes de biens, un enchaînement continuel de succès et de victoires. Combien d'années ? avec quelle profusion ? Nous avons abusé de sa libéralité par une ingratitude obstinée; du progrès de la religion par l'indévolion et l'impiété ; des victoires et des succès par l'orgueil et l'insolence; de l'abondance par le luxe et l'oisiveté ; de la gloire et du bonheur au dessus de toutes les nations par le mépris de toutes les nations. Dieu n'estplus avec nous. Comment y serait-il au milieu de tant de vices ? Appliquons-nous donc les reproches et les menaces des Prophètes ; elles nous regardent, et nous en éprouvons l'effet. Ne nous contentons pas d'en gémir, gardons-nous bien surtout d'en murmurer; mettons tous nos soins, nos efforts à sortir de nos misères; mais persuadons-nous que tous nos efforts seront vains, si le bras de Dieu ne les appuie; si l'obstacle de nos péchés qui nous ont séparés de lui n'est levé par la pénitence. Autrement c'est vouloir forcer la miséricorde de Dieu ; c'est se raidir et s'obstiner contre les coups de sa justice.
C'est imiter l'audace insensée des Juifs, qui, plutôt que de recourir au repentir de leurs crimes et de la clémence de Dieu , s'aveuglaient aux maux qu'ils souffraient et aux malheurs qui leur pendaient sur la tête, en s'appuyant sur de folles espérances et de vaines imaginations. Tantôt ils se figuraient que le torrent qui inondait les autres peuples ne passerait point sur eux, comme s'ils eussent fait quelque pacte avec la mort : Percussitnus fœdus cum morte, flagellum inunclans non veniet super nos 1. Tantôt ils se flattaient du secours des Egyptiens , comme si le secours des hommes eût pu les mettre à couvert de la vengeance de Dieu : JEgyptus homo et non Deus , et equi eorum caro et non spiritus 2. Tantôt ils se promettaient que les pertes qu'ils faisaient seraient bientôt réparées: «Nos maisons n'étaient que de briques , nous les rebâtirons de «pierres; nos champs n'étaient remplis que de sycomores, nous « les couvrirons de cèdres: » Lateres ceciderunt , quadris lapidions œdificabimus ; sjcomoros succiderunt, cedros wwiutabimus*^ Tantôt ils comptaient qu'en tout cas ils auraient des chevaux pour fuir, comme si leurs ennemis en eussent manqué pour les poursuivre : Super veloces ascendemus ; ideo velociores erunt qui persequuîv turvos'K Laissez là vos projets frivoles, imaginaires. Un moyen
1 Is., xxvm, 14. — 2 IbiJ-, xxxi, 2. — 3 Ibid., ix, 10. — * Ibid., xxx, 16. T. VII, 3
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plus court et plus prompt, une ressource de salut plus assurée; courez vous jeter aux pieds de Dieu. N'allez point, dit le Prophète, aux sages ni aux devins pour savoir la cause de vos maux et pour en apprendre le remède. A la loi, mes frères, à la loi : Ad legem magis et ad teslimoniurn. Consultez la loi de Dieu; voyezen quoi vous l'avez négligée ou profanée; repentez-vous de vos péchés, pleurez-les, expiez-les. Alors vous ne direz plus: Tout le monde est conjuré, tout le monde est contre nous: Ne dicatis , conjuratlo. Tout le monde contre nous ne sera rien dès que Dieu sera pour nous. G est lui seul que vous devez craindre et que vous devez redouter: lpse pavor vester et ipse terror vester. Yos seuls péchés rendent vos efforts inutiles, en vous privant du secours de Dieu; mais encore en otant à vos efforts leur force propre et naturelle: c'est une seconde réflexion.
Quels sont les vices dominans dans notre siècle, et qui crient plus haut devant Dieu ? N'est-ce pas l'intempérance, l'oisiveté l'impureté, l'avarice, la convoitise, un luxe effréné sans bornes, une indolence profonde aux devoirs de la religion, de la charité, de l'honneur, et même de la raison? Or, à regarder tous ces vices, non pas comme offenses de Dieu, mais par le seul tort qu ils font à la société humaine il est évident qu'ils ébranlent toutes les forces d'un état; les uns détruisant la valeur qui est lame des entreprises, les autres absorbant et dévorant les richesses qui sont les nerfs des entreprises. Il faut donc renoncer au succès de nos entreprises, et au rétablissement de la gloire de l'état, ou nous résoudre à retrancher ces deux espèces de vices.
C'est au courage et à la valeur que l'on doit l'établissement et l'élévation des empires ; on en doit donc attendre aussi la défense et le salut. N'attendons rien de la vie molle, dissolue, voluptueuse; tout cela ne fait que des lâches et des poltrons. Or, quand tous ces vices honteux furent-ils jamais plus répandus, plus en vogue même et plus en honneur parmi nous que dans ce malheureux siècle! FAongaverunt a me. Mes serviteurs, dit Dieu par la bouche de Jérémie, se sont éloignés de moi , de mes lois, de mes coutumes. Ils ont fait plus, Seigneur, ils se sont même éloignés des coutumes de leurs ancêtres; ils ont démenti leurs exemples, ils ont rougi de la j simplicité et de la dureté des vieux plaisirs. Les jeux mêmes où leurs pères s'occupaient, les joutes, les tournois, les courses de chevaux, où l'on s'endurcissait à la fatigue, à la vue même et au péril de la mort, leur ont paru trop pénibles et plus propres à maintenir la force et la vigueur du corps qu'à flatter le libertinage
et l'oisiveté de l'esprit. En s'éloignant ainsi des plaisirs mâles et guerriers, à quoi se sont-ils abandonnés? à des amusemens indignes du Chrétien et de l'homme; à des jeux de femmes etd'enfans, à tout ce qui peut amollir, corrompre et gâter le cœur : Elongaverunt a me ; ambulaverunt post vanitalem, et vani facti sunt *. Ils sont devenus vains, imbéciles, faibles et lâches, comme les jeux qu'ils ont aimés. Savent-ils aucun exercice où l'adresse et la vigueur. 1 application, la contrainte et l'assiduité soient nécessaires ? eh! quel plaisir trouve-t-on là? Mais s'associer tout le jour à l'oisiveté des femmes, à faire voltiger des cartes entre les mains , se donner en spectacle étendu dans un carrosse, aller prendre des leçons de grandeur dame à l'école des héros de l'Opéra, se gonfler de bonne chère, se dessécher par des liqueurs, courir à la chasse enfin, moins pour l'exercice du corps que pour changer de place et chercher de l'appétit : voilà les nobles arts que la jeunesse étudie et par où elle se dispose au service de l'état. On porte ces inclinations honteuses et misérables d'âge en âge dans les emplois, jusque dans la magistrature, au mépris de la gravité et de la sainteté des lois. Comment ne les porterait-on pas dans les conditions moins sévères, à la cour et dans les armées, où naturellement la licence tient lieu de loi.
C'est là que dans les plus hauts rangs, sous de grands noms, illustres autrefois par des actions héroïques, on laisse voir ce qu'il y a dans le sanj, ce que l'on porte dans le cœur; rien que l'amour du repos , du plaisir, du jeu , de la bonne chère; orgueil, vanité, vanterie, et voilà tout: Porte mensam 2, disait le Seigneur à Isaïe. Apportez une table et les mettez à l'entour; table de jeu, table à manger : Pone mensam. Là, dit le Seigneur, voyez-les faire: Con~ templare comedentes et bibentes. Voilà nos héros occupés selon leur cœur. Ils seront là les jours entiers, ils y passeront les nuits • ils y tiendront tête aux plus braves. Mais voilà l'ennemi qui vient : Sur gite, principes, arripite clypeum. Levez-vous, guerriers, dit le Prophète; armez-vous de l'épée et du bouclier; il s'agit de courir à l'ennemi, de le repousser, de l'attaquer, d'aller au combat, à l'assaut. Le cœur n'est point là, la force manque. On oublie tout, à l'amour près de la vie et du plaisir. C'est ainsi, dit Isaïe, que Babylone avec ses bâtimens superbes et ses innombrables habitans, et ses immenses richesses, et sa puissance, et sa gloire, tomba : Cecidit Babylon, et omnia sculptilia Deorum ejus 3. Quelle'
1 Jorem., M, 5. - 2 is., XX1; :; 3 ibid , 9.
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ressource pour un état que des bras amollis, énervés par la volupté! C'est donc là le premier péché que nous devons étouffer par la pénitence; et nous retrouverons dans nos cœurs ces ressources de courage et de valeur, dont le besoin est si pressant.
La ressource des biens n'est pas moins nécessaire au succès de nos efforts ; mais cette ressource est fermée par le second vice régnant et dominant parmi nous, qui est l'avarice, la convoitise et la fureur de l'argent; et ce vice vivra toujours s'd n'est déraciné par la pénitence. A regarder l'avarice comme une inclination sordide à ramasser et renfermer l'argent, on ne comprend qu'à demi l'étendue de sa malice. Elle est encore aussi funeste en ramassant pour dépenser. Ces deux excès sont compris sous le même nom d'avarice, et portent un dommage égal au salut des âmes et des états; parce qu'en convoitant l'argent soit pour dépenser, soit pour le cacher, on le dérobe également aux besoins de la république, en le sacrifiant également à ses propres passions plutôt qu'aux usages publics et qu'à ses propres besoins.
Et c'est là , Chrétiens auditeurs , l'illusion prodigieuse de notre temps , toute pareille à celle des Romains sur le déclin de leur empire. Au lieu que dans les premiers temps les particuliers qui conduisaient la république étaient pauvres, et tout le corps de la République opulent : Pauperes magistratus opulent am rempublicam habebant , on vit dans la suite des temps les particuliers devenir riches , et l'opulence des membres appauvrit aussitôt le corps de l'état : Dwes potestas paupercm facit esse rempublicam. Et quel aveuglement, dit Salvien , dans les membres et les sujets, de se flatter que , la république étant pauvre, ils pussent sauver leurs richesses de la misère et de la pauvreté du corps de l'état ? Quœ, j-o<ro. insania est, ut esestuosa et mendicante repubhca divilias uosse putent stare privai as? Telle est cependant la folie qui nous aveugle aujourd'hui.
Car supposons que chacun eut le sien; c'est-à-dire ce qui lui appartient par sa naissance, par ses charges, par son travail , par sa juste et légitime industrie : tout le monde alors serait content , riche, aisé selon son état: le laboureur, le soldat, l'officier, le prince, le souverain, l'artisan même. Il n'y aurait de malheureux que ceux qui le voudraient être par leur désordre ou par leur oisiveté. La république alors serait riche et le corps de l'état florissant. Mais chacun tire à soi; chacun ronge et dévore son voisin , pour s'engraisser de sa substance; et s'engraissant de plus en plus, redoublant tous les jours d'ardeur à saccager les plus faibles , il
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arrive que l'opulence et la puissance de cent personnes est la ruine et la désolation d'un million. La république cependant est composée de ce million, aussi bien que de ces cent personnes; et ce million de gens ruinés renverse le corps de l'état, sans qu'il puisse être soutenu par la force et le secours de ces cent riches.
Car outre que la passion de l'argent nous aveugle à tout autre intérêt qu'à notre intérêt personnel, il éteint dans notre cœur tout zèle du bien public, tout amour de la patrie, tout respect pour la religion, tout attachement au prince, à l'état et même à l'honneur. Outre cela quel secours tire l'état du luxe insolent des nouveaux riches, et de la pompe odieuse qu'ils étalent autour d'eux , comme pour insulter à la misère publique? quels secours, de ces grandes terres enlevées par des gens obscurs à tant d'anciennes familles, dont les enfans sans bien vont sacrifier à la guerre les derniers restes de leur sang? quel secours, de tant de maisons somptueuses et de jardins délicieux, qui insultent aux palais des rois? tant de charges entassées souvent sur un seul, à la ruine de la justice et de la police publique ? tant d'épées au côté de mille inconnus , qui ne la tireront jamais; qui ne la portent que comme gardes et satellites de leur argent? De quel secours est tout cela pour le salut de l'état, qui manque de tout, tandis que rien ne manque aux riches.
Nous voilà donc comme Jérusalem au temps du Prophète Isaïe. Toute la ville, disait-il, est pleine d'or et d'argent : encore plus de caché qu'il n'en paraît : Repleta est terra argento et auro l. Toute la terre est remplie de chevaux, attelages, chevaux de main : Repleta est terra equis. Toute la terre est couverte de chars pompeux: înnumerahiles quadrigœ ejus. Toute la terre est remplie de parures et d'ornemens; peintures, bronzes, portraits, idoles de tous côtés: Repleta est terrœ idolis. Et ce qu'il y a de criant : les riches particuliers au milieu de leurs idoles adorent avec complaisance ces ouvrages de leurs mains. Je dis ouvrages de leurs mains; car ils n'ignorent pas que ce n'est ni l'ordre de Dieu , ni la naissance , ni les lois qui les ont mis en possession de ces superfluités éclatantes ; mais leur injustice, leur fourberie et leur inhumanité. C'est donc l'ouvrage de leurs mains : Opus manuum suarurn acloraverunt. Le peuple cependant, dont le sang a cimenté ces idoles et cette fortune odieuse, accablé, courbé sous le faix de l'indigence commune, est prêt d'entraîner avec lui la fortune de l'état. Incurvavit se homo
» ls., H, 7.
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et kumiiiatus est vir. Eh bien \t Seigneur, pardonnerez-vous à ces riches, insensibles au péril commun? Non, disait le Prophète, non : Non ergo dlmittas eis. A moins qu'ils ne se hâtent d'embrasser la pénitence, et pour le salut de leurs âmes et pour le salut de l'état.
Ne dites point que le péril de l'état vient de la puissance, du nombre et de l'union des ennemis qui ont pris le dessus sur nous : ce sont nos vices qui ont pris le dessus sur nos devoirs et sur nos anciennes vertus. Nos vices nous ont vaincus, avant que nos ennemis songeassent à nous attaquer. Sont-ce nos ennemis qui ont amolli nos cœurs et dévoré nos richesses? C'est là cependant ce qui nous perd , ce qui fait leur force et leur bonheur, ce qui attire la colère de Dieu sur nous. Car tandis que nous serons possédés de la fureur du plaisir et de la fureur de l'argent, Dieu étant ennemi de ces excès scandaleux sera toujours ennemi de ceux qui les commettent et qui les souffrent; et contre un tel ennemi, tous nos projets, nos efforts et nos mouvemens seront vains, nous ne l'emporterons pas malgré lui sur sa colère. (Le P. de La Rue.)
Pénitence de David.
Nous ne sommes pas plus parfaits que David, qui, pour s'être
oublié un moment, tomba dans l'abîme du crime, mais pour s'en
relever aussitôt à la voix du Prophète. Arrêtons-nous, non pas
seulement sur sa faute, mais sur sa pénitence. Dieu a pris soin de
nous en conserver toutes les circonstances , pour nous apprendre
comment nous devons, à son exemple, réparer le mal quand nous
avons eu le malheur de le commettre. Les médecins s'appliquent à
consigner dans leurs livres les causes et le traitement des maladies
les plus graves, afin que l'expérience serve du plus au moins. Ainsi Dieu en agit-il dans ses saintes Ecritures; il a transmis les crimes mêmes dont quelques hommes des pluséminensen sainteté avaient pu se rendre coupables, pour l'instruction ce ceux qui en ont de moindres à se reprocher. Quel fut donc le crime de David? A l'adultère, il joignit l'homicide. Je ne crains pas de le publier hautement, car si l'Esprit-Saint n'a pas cru flétrir sa mémoire par le récit qu'il en a fait, s'il a même pensé que le souvenir lui en devait être honorable, qui pourrait m'autoriser à la dissimuler? J'exposerai donc sa faute dans toutes ses circonstances. Vouloir altérer la vérité serait bien plutôt compromettre la gloire de ce saint roi, et lui faire la même injure que si , dans le dénombrement de ses
DES PHÉDICATBURS. 3g
I victoires , on omettait celle qu'il remporta sur Goliath. Cette asser- | tion vous surprend ; mais écoutez. Ce qui rend son crime plus in- ! concevable , c'est d'abord le contraste qu'il offre avec sa vie précédente. Les fautes prennent un caractère plus ou moins grave selon les personnes. Qui a plus de lumière devient plus coupable quand il pèche, et doit par là s'attendre à de plus rigoureux châtimens. Par exemple , les péchés du prêtre seront punis plus sévèrement que ceux du simple laïque. Gain, en tuant Abel , est d'autant plus criminel que sa victime est son propre frère. Non seulement David se rendit coupable d'homicide, il ne le fut qu'après s'être souillé du crime de l'adultère; il enlève une femme à son époux, et donne la mort à ce même époux qu'il a déshonoré. Celui qui commet ce double attentat, c'est un Prophète; et l'homme qu'il fait mourir un innocent pour l'injure même qu'il a soufferte. Je suis donc, vous le voyez, bien loin d'atténuer les torts de ce prince; et plût au ciel que j'eusse dans cet auditoire tout ce qu'il y a de Manichéens et de Marcionites ! Notre franchise et nos conséquences leur fermeraient la bouche. Pourquoi? c'est que, plus la faute de David est vraiment énorme, plus on a sujet de s'étonner comment, tombé de si haut et de si bas, il a pu se relever, comment il n'a point perdu courage, comment il n'a point succombé sous les coups si violens dont le démon l'avait percé; mais, redevenu bientôt supérieure son ennemi, il l'a terrassé à son tour pour lui porter de plus profondes blessures. Surpris, blessé à mort, et comme noyé dans son crime et dans lesang de l'innocent Urie, il ne semble avoir pris terre que pour se relever avec plus de force, renverser le barbare vainqueur qui en avait fait sa conquête, et rester maître du champ de bataille. J'en appelle à l'expérience de ceux qui, comme David, ont eu le malheur de donner dans de violens excès. Tant que l'on court, soutenu par sa propre ardeur, on marche, on avance avec sécurité ; que l'on vienne à tomber au moment de toucher au terme, les forces épuisées ne servent plus qu'à vous enfoncer davantage dans le précipice. Ainsi un homme qui , dans une foule de voyages sur mer, a subi sans éprouver le moindre accident, les périls des plus orageuses navigations, qu'à la fin il vienne à échouer au port, où il a fait un honteux naufrage, allez lui parler encore de nouveaux voyages; à moins du plus intrépide courage, il dit un éternel adieu à la mer, et le seul aspect d'un vaisseau le va faire trembler. Plutôt traîner le reste de ses jours dans l'obscurité, que d'aller jamais s'exposer à de semblables périls. David est bien loin d'imiter cette timide prudence. Loin d'être abattu par la honte Je
^O NoUVELlÈ BIBLIOTHEQUE
son crime, et parles tristes pensées qui semblaient devoir le jeter dans le désespoir, il en fait l'aveu public, il se soumet sous les yeux de son peuple à la plus dure pénitence, et mérite d'être proposé, même après qu'il ne sera plus, comme modèle à tous ceux qui, pécheurs comme lui, l'imiteront aussi dans son repentir. (Saint Chrysostôme K)
Exemple des NiniYites.
Entendit- on jamais parler de plus monstrueux égaremens, et plus invétérés, que ceux qui régnaient dans la ville de Ninive? Toutefois, à peine le Prophète leur a-t-il dénoncé la prochaine vengeance du Seigneur; trois jours suffisent à sa conversion. La modestie succède à la débauche , l'humilité à l'orgueil , la bonne foi, l'équité à la fraude et à la violence , le zèle à l'oisiveté. Ce n'est pas un seul vice qui esti réformé , ce sont toutes les habitudes vicieuses à la fois. Où en est la preuve ? Dans les paroles mêmes de leur accusateur. Après que le Prophète a déclaré à ses coupables habitans que leur malice était montée jusqu'au comble, il leur rend ensuite ce témoignage: Que Dieu avait vu qu'ils avaient abandonné leurs mauvaises voies. Il n'entre pas dans le détail ; il ne parle ni d'aldultères , ni de larcins en particulier, mais généralement des mauvaises voies. Gomment en sont-ils sortis? d'une manière inconnue aux hommes et connue de Dieu seul. Quel opprobre, pour des Chrétiens, qu'en trois jours des infidèles aient renoncé à leurs perverses habitudes, et que, depuis tant de temps, ni les oracles de l'Ecriture, qui sans cesse retentissent à vos oreilles, ni les exhortations que nous vous faisons entendre, n'aient pu obtenir la réforme d'un seul de vos péchés ! Eux , en si peu de temps, les voilà parvenus à la plus haute vertu ; c'est que là où se rencontre la crainte du Seigneur, le temps n'est pour rien. Qu'un vase soit pénétré par la rouille, vous aurez beau le laver, vous n'emporterez pas la rouille; il faut le remettre au creuset pour lui faire reprendre son ancien éclat. De même, nettoyez pour ainsi dire à sa superficie cette anie imprégnée de la rouille du péché, vous n'en obtiendrez pas un changement bien considérable; jetezle dans la fournaise de l'amour divin , elle en sortira purifiée de toutes ses taches. Montrez à Dieu un cœur vif, un cœur ardent, il fera le reste; tremblez d'entendre au jour du dernier jugement ce mot terrible : Les Ninwites s'élèveront au jugement , et condam*
1 Hom. xxvi, in Matth.
neront cette génération *, eux qui n'avaient à redouter que la destruction dune cité, quand nous avons à craindre, nous , un châtiment éternel; eux, qui jusque là n'avaient point entendu la voix du Prophète, quand nous, elle ne cesse de tonner à nos oreilles,
(Le MEME 2.)
Quelle est la véritable pénitence.
Il faut que celui qui est touché d'un véritable repentir de ses fautes s'applique à la mortification de ses sens, à prendre en tout des sentimens d'humilité , à supporter patiemment les nombreuses vexations auxquelles on est sans cesse exposé. Et lorsqu'il sera parvenu à soutenir courageusement ces épreuves, alors sans doute le Dieu qui l'a créé se laissera toucher de compassion, et lui procurera quelque remède à ses maux. Obéissez au Seigneur avec une ame pure, ayez soin que vos enfans, que vos domestiques, que toute votre famille lui obéissent de même; tous ensemble, marchez avec ardeur dans la voie de ses commandemens. Et alors votre pénitence sera vraie, sera sincère, sera solide, sera pure et digne de vous obtenir votre pardon. (Saint Hermas , pasteur.)
L'œil de Dieu est toujours ouvert sur le pécheur.
Tel que serait un ennemi implacable qui nous ayant dépouillé de tout notre bien, nous attire de plus sur les bras un adversaire puissant auquel nous ne pouvons résister; tel et encore plus malfaisant est le péché à l'égard de l'homme, puisque le péché, Chrétiens, comme je l'ai déjà dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la raison, l'emploi légitime de la liberté, la pureté de la conscience, c'est à-dire tout le bien et tout l'ornement de la créature raisonnable, pour mettre le comble à nos maux, il arme Dieu contre nous, et nous rerd ses ennemis déclarés, contraires à sa droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux à sa justice, et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances.
De là nous pouvons comprendre de quelle sorte Dieu est animé, si je puis parler de la sorte, envers les pécheurs impénitens, et je vous dirai en un mot, car je ne veux point m'étendre à prouver des vérités manifestes , qu'autant qu'il est saint, autant qu'il est
* Matth., xn, 4t. — *De simultate et ira.
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juste, autant leur est -il contraire; de sorte qu'il a contre eux une aversion infinie.
Les pécheurs n'entendent pas cette vérité: pendant qu'à l'ombre de leur bonne fortune et la faveur des longs délais que Dieu leur accorde, ils s'endorment à leur aise, ils s imaginent que Dieu dort aussi; ils pensent qu'il ne songe non plus à les châtier qu'ils songent à se convertir; et comme ils ont oublié ses jugemens, «ils « disent dans leur cœur, Dieu m'a oublié et ne prend pas garde à « mes crimes : » Dixit enim in corde suo: Oblitus est Deus *. Et au contraire ils doivent savoir que la justice divine qui semble dormir et oublier les pécheurs, leur répugnant, pour ainsi dire, de toute elle-même, est toujours en armes contre eux, et toujours prête à donner le coup par lequel ils périront sans ressource: Virgam vigilantem ego video 2. «Je vois une verge qui veille. » Et il ne faut pas qu'ils se flattent de la bonté infinie de Dieu , de laquelle ils ne connaissent pas la propriété ; qu'ils entendent plutôt aujourd hui que Dieu est bon dune autre manière qu'ils ne 1 imaginent. Il est bon, dit Tertullien, parce qu'il est ennemi du mal, et il est infiniment bon, parce qu'il en est infiniment ennemi: Non plene bonus, nisi jnali œmulus. Jl ne faut donc pas concevoir en Dieu une bonté faible et qui souffre tout, une bonté insensible et déraisonnable; mais une bonté vigoureuse, qui exerce l'amour qu'elle a pour le bien par la haine qu'elle a pour le mal, et se montre efficacement bonté véritable, en combattant la malice du péché qui lui est contraire : Ut boni amorem odio mali exerceat , et boni tutelam expugnatione mali impleat. Par conséquent, Chrétiens , Dieu est en acte et en exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres sont toujours prêts, et sa colère toujours enflammée : c'est pourquoi l'Ecriture nous le représente comme tout prêt à frapper. « Toutes ses flèches sont aiguisées, dit le saint Prophète, « et tous ses arcs bandés et prêts à tirer »: Sa gittœ ejus acutœ et omnes arcus ejus extenti^. Ses flèches sont dressées et ses arcs pointés, il vise et il désigne l'endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l'attente du repentir, mais non jamais désarmée et encore moins endormie; et vous le voyez dans notre Evangile. Non seulement elle tient toujours cette terrible cognée , mais elle en applique toujours le tran • chant funeste à la racine de l'arbre ; et il n'y a rien entre deux : c'est pourquoi il n'est pas possible que Varbre subsiste long-temps. « Il
1 Pa. ix, 34. — » Jerem., i, 11. — 3 Is., y, 28.
sera coupé,» dit saint Jean-Baptiste : Excidetur , ou plutôt comme nous lisons dans l'original: Exciditur, dans le temps présent: on le coupe, on le déracine; afin que nous concevions l'action plus présente et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas: c'est une vengeance occulte; il livre le pécheur aux passions, au sens réprouvé, etc.
Nous nous trompons, Chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister long-temps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu; mais nous n'aurons pas toujours un secours semblable. Car enfin, comme dit notre grand Prophète , le règne de Dieu approche, il faut que Dieu règne; sous le règne de Dieu si saint, si puissant, si juste, il est impossible que l'iniquité demeure long-temps impunie. Disons un mot du règne de Dieu, que saint Jean-Baptiste nous annonce.
« Le Seigneur a régné, dit le roi Prophète; que la terre s'en ré- « jouisse, que les îles les plus éloignées en triomphent d'aise : » Dominus regnavit , exultet terra , lœtentur insulœ multœ l. Voilà un règne de douceur et de paix. Mais, ô Dieu, qu'entends-je dans un autre Psaume. « Le Seigneur a régné, dit le même Prophète; que '< les peuples frémissent et s'en courroucent, et que la terre en soit « ébranlée jusqu'aux fondemens : » Dominas regnavit, irascantur popu/r\ qui sedet super Cherubim, moveatur terra -. Voilà ce règne terrible, ce règne de fer et de rigueur, qu'un autre Prophète décrit en ces mots: In manu jorti, et in brachio extento , et injurore ejfuso regnabo super vos~\ « Je régnerai sur vous , dit le Seigneur, « en vous frappant d'une main puissante et en épuisant sur vous « toute ma colère. »
Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux manières: il règne sur les pécheurs convertis, parce qu'ils se soumettent à lui volontairement; il règne sur les pécheurs condamnés, parce qu'il se les assujétit malgré eux. Là est est un règne de paix et de grâce, ici un règne de rigueur et de justice; mais partout un règne sourerniode Dieu ; parce que la on pratique ce que Dieu commande; ici l'on souffre le supplice que Dieu impose: Dieu reçoit les hommages de ceui-ls , il f.fit justice des autres. Pécheur , que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez .1 ta yoîx, vous êtes entre les deux , ni VOUS ne laites ni vous n'endurez, ce que Dieu \eut ; \ous méprisez la loi et vous n éprouvez pas la peine j vous rejetez Lat-
1 Ts. xevi, 1 . — * lhi'l., xcvm, 1 . — x Ererh , ix,
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trait et vous n'êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à la bonté qui vous attire, jusqu'à la patience qui vous attend ; vous vivez maître absolu de vos volontés, indépendant de Dieu, sans rien ménager de votre part, sans rien soufïrir de la sienne, et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire ni par votre sujétion forcée. C'est un état violent, je vous le dis , Chrétiens, encore une fois; il ne peut pas subsister long-temps. Dieu est pressé de régner sur vous ; car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations! que de menaces terribles! que de secrets avertissemens! que de nuages de loin! que de tempêtes de près ! Regardez comme il rebute toutes vos excuses; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires, ni à cet autre d'aller fermer les yeuxàson père: tout retardement l'importune, tant il est pressé de régner sur vous! S'il nerègne par sa bonté, bientôt et plus tôt que vous ne pensez, il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l'empire, et il se doit à lui-même et à sa propre grandeur d'établir promptement son règne. C'est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert; et non seulement les rivageset les montagnes voisisines, mais même tout l'univers retentit de cette voix: Faites pénitence, faites pénitence, riches et pauvres, grands et petits, princes et sujets; que chacun se retire de ses mauvaises voies; « car le règne de Dieu approche : Appropinquat enim regnum cœ • lorum1.
Il approche en effet, messieurs , puisque le Fils de Dieu paraîtra bientôt. Le règne de la bonté approche avec lui , parce qu'il nous apporte en naissant la source des grâces; mais le règne de la justice s'approche, et avance d'un même pas, parce qu'elle suit toujours la bonté de près pour en venger les injures. La grande bonté rejetée attire les grandes rigueurs; les bienfaits méprisés pressent la vengeance et lui préparent la voie; et saint Jean ne vous a pas tu ce conseil de Dieu. Quand il voit paraître Jésus-Christ au monde, c'est alors qu'il commence à dire que la cognée est à la racine. Tout presse Dieu à se venger des ingrats; sa bonté le presse, ses bienfaits le pressent , le dirai-je? son attente même le presse ; car, il n'y a rien qui fasse tant hâter la vengeance qu'une longue attente frustrée.
Ainsi, je vous conjure, mes frères, ne vous fiez pas au temps qui vous trompe; c'est un dangereux imposteur qui vous dérobe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne
1 Matth., in, 2.
regardez pas toujours le temps à venir, considérez votre état présent; ce que le temps semble vous donner, il vous l'ôte; il retranche de vos jours en y ajoutant. Cette fuite et cette course insensible du temps n'est qu'une subtile imposture pour vous mener insensiblement au dernier jour. La jeunesse y arrive précipitamment, et nous le voyons tous les jours. Partant n'attendez pas de Dieu tout ce que vous prétendez : ne regardez pas les jours qu'il vous peut donner, mais ceux qu'il vous peut ôter; ni seulement qu'il peut pardonner, mais encore qu'il peut punir. Ne fondez pas votre espérance et n'appuyez pas votre jugement sur une chose qui vous est cachée.
Je n'ignore pas , Chrétiens , que Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, prolonge souvent le temps de la pénitence. Mais il faut juger de ce temps comme des occasions à la cour. Chacun attend les momens heureux, les occasions favorables pour terminer ses affaires. Mais si vous attendez sans vous remuer, si -vous ne savez profiter du temps, il passe vainement pour vous, et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi dans cette grande affaire de la pénitence, celui-là peut beaucoup espérer du temps qui sait s'en servir et le ménager. Mais celui qui attend toujours et ne commence jamais voit couler inutilement et se perdre entre ses mains tous ces momens précieux dans lesquels il avait mis son espérance. Que lui apporte le temps qu'une plus grande atteinte à sa vie, un plus grand poids à ses crimes, une plus forte attache à ses habitudes?
C'est pour cela que saint Jean Baptiste ne nous donne aucun relâche : «La cognée, dit-il, est à la racine; tout arbre qui ne «porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu; faites donc, « faites promptement de dignes fruits de pénitence : » Facile ergo fvuetus dignos pœnitentiœ '. Il faut tacher, Chrétiens, que nous tirions aujourd'hui quelque utilité de ces salutaires paroles, et que nous n'ayons pas écouté en vain un si grand prédicateur que saint Jean-Baptiste. (Bossiiet, Sur la nécessité de la Pénitence.)
Sans la pénitence nous ne fléchirons pas la miséricorde de Dieu malgré nos prières.
Le pécheur insensible aux mouvemens qui le portent à la pénitence et aux remords de ses péchés ne doit faire aucun fond sur
1 Luc, m, 8.
la prière qu'il fait à Dieu pour ses besoins temporels, Deux raisons l'en rendent incligne. Elle n'a nulle des qualités capables de toucher Dieu. Elle a toutes les qualités capables d'irriter Dieu. La prière du pécheur est donc sans effet séparée de la pénitence.
Quelles sont les qualités capables de rendre Dieu sensible à notre prière? vous les savez : l'humilité, la ferveur, la confiance. A ces qualités nous cédons nous-mêmes quand on nous prie, et nos cœurs se sentent fléchir; mais aussi nous les exigeons et nous ne voulons rien de moins de ceux qui nous prient. Dieu n'a-t-il pas les mêmes droits? Sans ces dispositions pouvons-nous espérer quelque fruit de nos prières ?
Voyons des images fidèles de ces saintes dispositions dans la conduite des Hébreux. Dès qu'ils sentaient fondre sur eux les nations infidèles, ils commençaient d abord par s'humilier devant Dieu. Les premiers cris qu'ils élevaient au ciel étaient : « Nous « avons péché, nous vous avons offensé , Seigneur, et nous et nos « pères : » Peccavimus cum patribus îiostris , iniquitatem fecimus *. Voyons-les assaillis par les Ethiopiens sous le règne du roi .A sa ; par les Moabites et les Ammonites sous le règne de Josaphat ; par Sennachérib sous le règne d'Ezéchias ; par les rois de Syrie au temps des Macba bées. Les ennemis approchaient-ils, aussitôt de tous les endroits du royaume on accourait adorer en Jérusalem. Ceux qui ne pouvaient y aller, du moins pour s'unir de loin à la piété publique, se prosternaient eux et leurs enfans le visage tourné vers le temple. Avec quel éclat de ferveur y passait-on les jours en prières, en soupirs, en cris, en lamentations, en jeûnes exacts et sévères qui ne finissaient qu'avec le jour! On quittait les parures, et même les habits communs, pour prendre la haire et le cilice. On se couchait sur la cendre, on s'en couvrait les cheveux. On ne laissait pas ces devoirs à la basse populace , aux femmes ni aux artisans. Les magistrats, les princes marchaient à la tête du peuple , et leur apprenaient à prier et à pleurer. Les plaisirs , les jeux , les vains discours étaient bannis et proscrits des compagnies. A peine parlait-on d'affaires particulières. On n'avait point d'autre affaire que de combattre et de prier. Tous ces détails sont marqués dans les saints livres.
Les temps ont changé, dites-vous. On ne sait plus ce que c'est que le cilice et !a cendre, et le jeûne des jours entiers. Et pourquoi ne le sait- on plus? Quoi! les poudres et les parfums sur nos
1 Judic . vu, 19.
habits et sur nos têtes ont-ils pris la place de la cendre aux yeux de Dieu? les broderies et les brocarts, la place du cilice et de la haire? les chansons molles et médisantes, la place des cris et des pleurs? les grands repas enfin, la place du jeûne? Et parce qu'en cet équipage, avec ces dehors odieux, vous assistez peut-être à quelque salut, vous entrez en passant dans quelque Eglise, où les affiches publiques annoncent que Ton prie Dieu pour les besoins de l'état , vous croyez vous être acquitté de ce devoir public et personnel , quand vous avez fait pour vous rendre le ciel propice tout ce qu'il faut pour montrer au ciel et à la terre que vous êtes sans ferveur comme sans humilité.
Les temps ont changé, dites-vous; mais, messieurs, Dieu a-t-il changé? Avons-nous un autre Dieu que Judith, et Josaphat, et David, et les Machabées ? L'avons-nous moins offensé? Sommesnous moins exposés à sa colère? Est-il présentement plus facile à s'apaiser? S'il demandait alors des regrets, des soupirs, des pleurs } la componction, l'abstinence, l'austérité, la ferveur, enfin l'humilité, pour se laisser fléchir à nos prières; comment prétendons-nous maintenant toucher son cœur, par la dissipation d'esprit, la mollesse, la vanité, la tiédeur et la lâcheté qui accompagne nos prières? Comment toucheriez-vous le cœur de Dieu? Votre cœur même n'est pas touché; votre cœur ne prie point; votre cœur ne gémit point. Qu'espérez-vous donc? Avec quelle confiance vous présentez-vous à Dieu? Cette confiance cependant, c'est encore une disposition nécessaire à la prière.
David était pécheur; mais, frappé du regret de ses péchés,il s'écriait à la vue des assauts de ses ennemis : « J'espère en vous, «mon Dieu ; je ne serai point confondu '. » L'enfant prodigue avait insulté long-temps à la bonté de son père; mais sûr du retour de son affection , dès qu'il voudrait aller se jeter entre ses bras : « J'irai, disait-il, c'est mon père; il ne me désavouera pas :» Jbo ad pâtre m.
Où est parmi nous cette confiance et cette résolution digne des enfans de Dieu? Bien loin de nous y animer, race d'Adam, nous imitons le honteux découragement de notre malheureux père. Ah! nous fuyons la vue de Dieu , qui nous cherche et nous rappelle à lui. Nous rassemblons des feuilles pour nous couvrir, des excuses pour pallier et pour déguiser nos fautes. Nous nous enfonçons dins les bois, dans les embarras du monde, pour nous cacher à
1 Psal. xxx, 2.
nous-mêmes la vue et la honte de nos infidélités. Nous n'osons nous présenter à Dieu; comment oserions-nous le prier:1 Si nous approchons des autels, c'est avec la stupidité dont le Prophète Isaïe menaçait les Moabites. Ils entreront, disait-il, dans les lieux saints; ils se prosterneront devant leurs dieux pour implorer leur secours , et n'en auront pas la force : Ingredietur ad scinda sua ut obsecrct, et non valebit *. Ils voudront parler, leur langue sera liée; les remords de leurs crimes et de leur indignité feront sécher les paroles dans leur bouche, et leur glaceront le cœur : Ingredietur ut obsecret^ et non valebit. Nous en sommes là, chers auditeurs; notre bouche a peine à s'ouvrir. L'hypocrite au moins remue les lèvres, et Dieu s'en plaint. Comment ne se plaindrait-il pas de nous, qui ne daignons pas même ouvrir les lèvres : Ingredietur ut obsecret, et non valebit.
Notre répugnance va bien plus loin. Notre abattement produit des effets bien plus étranges. Il porte nos esprits à cet excès d'illusion , de nous faire regarder la prière et le recours à Dieu comme une alarme publique, un mouvement capable d'intimider, de refroidir le courage, et d'augmenter la crainte du péril. Porter le peuple au devoir de la piété, c'est, dit-on, lui ouvrir les yeux sur les maux qui le menacent. Que diriez-vous donc aujourd'hui du zèle de Josaphat, qui, pour remplir ses soldats d'une ferme confiance en la miséricorde de Dieu , faisait chanter à la tête des armées, au son des trompettes et des tambours, les cantiques de louange et de propitiation ? Statu it cantores Domini, ut laudarent eum in turmis, et antecederent exercitum ~. David se trompait donc, quand il mettait sa confiance et la force de son armée, non pas comme ses ennemis, dans les chariots ni les chevaux; mais dans le seul nom du Seigneur? Hi in curribus et in equis, nos autem in nomine Domini 3. Nous en jugeons bien mieux que lui, quand nous mettons l'audace et la valeur dans la licence, l'impiété, le mépris et l'oubli de Dieu. Tout cela vaut mieux selon nous, et conduit plus sûrement au succès de nos affaires , que l'humilité, la ferveur et la confiance en Dieu. Nos prières n'ont rien de ces qualités salutaires capables de le toucher. Qu'ont-elles donc? sinon toutes les qualités contraires, capables de l'irriter. C'est une seconde réflexion qui résulte de la première.
Car si nous n'approchons de Dieu qu'avec orgueil, lâcheté, stupidité, suites et accompagnemens ordinaires d'impénitence; prc-
» Is., xvi, 12. — 8 II Tarai., xx, 20; 21. — 3 Pa- xix, 8.
tendre en cet e'tat lui adresser nos prières, et que ces sortes de prières aient quelque pouvoir sur son cœur; ce ne peut être qu'une aveugle, insolente, présomptueuse et scandaleuse présomption; dispositions qui, bien loin de toucher Dieu, ne sont propres qu'à redoubler sur nous les foudres de sa colère.
On est choqué d'entendre le pharisien mêler le détail de ses bonnes œuvres à la prière qu'il fait à Dieu ; vanter ses jeûnes , ses aumônes, et l'opposition de ses mœurs à celles du publicain. Dieu se sent-il moins offensé de nous voir à ses pieds en posture de supplians, et portant dans nos cœurs la révolte et l'impénitence? Encore si nous pouvions, en lui exposant nos besoins, lui faire aussi le récit de nos vertus; ce ne serait qu'imiter l'audace du pharisien : mais avoir l'audace du pharisien, sans en avoir les bonnes œuvres , avoir les péchés du publicain, sans en avoir le repentir et prier Dieu avec un cœur flétri de toutes ces taches, est-il une témérité plus digne de son courroux ?
Car enfin tous ces maux dont la durée nous afflige, et dont nous souhaitons la fin avec tant d'ardeur, nous sont exprès ménagés par la Providence en vue de notre salut. Ce sont des coups qu'elle décharge sur nous, pour rompre notre assoupissement léthargique dans nos péchés. Demandons à Dieu qu'il nous épargne et qu'il nous laisse en repos; c'est nous plaire dans notre mal, c'est aimer notre léthargie. Bien plus, gémir contre lui de ce qu'il redouble ses coups, sans égard à nos prières; vouloir qu'il retire sa main, sans vouloir nous donner nul mouvement pour vaincre notre langueur, et pour sortir de nos péchés, c'est vouloir que le Médecin nous abandonne à nous-mêmes , ou qu'il nous guérisse malgré nous: autant d'outrages et d'insultes à la sagesse du Médecin. C'est lui dire, c'est dire à Dieu : Nous voulons demeurer malades, nous voulons demeurer pécheurs; vos remèdes sont le seul mal dont nous prétendons guérir.
Dans ce dessein , mes frères, pourquoi donc nous adressonsnous à lui? Ne savons-nous pas qu'étant Dieu, sa haine pour le péché est sans bornes et sans mesure ; que c'est pour punir ce mal seul qu'il permet tous les autres maux? Pouvons-nous croire qu'il soit Dieu, et qu'à force de prières nous parviendrons à le rendre indulgent à nos péchés ? Si nous voulons persister dans nos péchés, baissons donc la tête sous ses fléaux sans nous plaindre, et ne l'appelions point à notre secours. 11 nest Dieu que pour les punir, non pour les laisser impunis.
Quel est donc notre aveuglement! Quand cette même foi, par t. vu. 4
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laquelle nous l'adorons et le regardons comme Dieu, sert de motif à nos prières, et nous enhardit à le presser de vouloir finir nos maux; quel est, dis-je alors, notre aveuglement! Nous nous croyons en droit de présumer de son secours, plus que la plupart des nations liguées contre nous, parce que nous avons, disons-nous, par dessus elles l'avantage delà foi, de l'attachement «à son Eglise, et du culte de ses autels. Nous lui représentons les succès de nos ennemis comme l'opprohre de sa gloire et la ruine de sa religion. C'est bien à nous à le piquer sur ses propres intérêts! Il nous appartient bien de l'en instruire ! A travers notre zèle, il démêle notre amour propre. Il nous répond comme autrefois par Jérémie aux Juifs zélés comme nous à contre temps, et comme nous chargés de péchés et de misères : Audite qui ingredimini per portas has, ut adoretis Dominiun '. « Ecoutez, vous qui venez en foule adorer « ici le Seigneur. Vous vous trompez, quand vous criez : C'est son « temple, c'est son temple; il est notre Dieu, nous sommes son « peuple; il ne le laissera pas détruire par ses ennemis. Renoncez, « dit-il, à vos péchés ; changez de vie et de mœurs : Bonas facite « vins vestras et studia vestra ; alors je ferai mon plaisir de dem meurer avec vous clans ce temple et dans ce lieu, nous serons .« inséparables : » Habitabo vobiscum in loco isto. Mais si, par votre ingratitude et votre opiniâtreté à m'offenser, vous profanez et mon temple et ma Loi, j'en serai moi-même le destructeur, comme j'en ai été l'auteur et le protecteur. « Je ferai de vous ce que j ai « fait de tant d'autres peuples ingrats et impénitens comme vous : » Faciam domui huic, sicut feci Silo : et projiciam vos a facie mea, sicut projecifratres vestros.
C'est un piège, en effet, que nous tendons à sa bonté, quand nous prétendons l'intéresser à l'honneur de sa religion que nous déshonorons nous-mêmes. Il n'attache au temple et à l'autel sa présence et sa protection que pour y recevoir les hommages de notre fidélité. Si nous l'y outrageons, au lieu de l'y honorer, le temple ne lui est plus rien. L'infidèle, l'Assyrien sera, dit il, le sceptre et le bâton qu'il prendra pour nous briser. L'endroit du monde où il nous punira sera son véritable temple; et notre sang, le seul sacrifice capable de le glorifier par une expiation entière de nos
péchés : Peste et sanguine, et irnbre, et lapidibus magnificabor
et sanctificabor-. C'est la terrible expression du prophète Ezéchiel. Elle nous regarde, mes frères, et tous ceux qui, comme
| Jerem., vu, 2. — * Ezech., xuvin, 23.
nous, cherchent dans les malheurs publics d'autres appuis contre l'ire de Dieu que celui de la pénitence. Avant que de nous présenter comme supplians, il faut cesser d'être rebelles.
Hâtons-nous donc de retourner à Dieu par un vértiable repentir ; portons là tous nos soins. Ne comptons pour rien ni les progrès ni les menaces, ni le nombre, ni l'obstination de nos ennemis. «Le bras de Dieu n'a rien perdu de sa force; il peut faire, « pour nous secourir, des mir?cles quand il voudra : Non estabre- « viata manus Domini, ut sahare nequeat. Ce sont nos péchés qui « nous éloignent et nous séparent de lui, qui empêchent son bras « de s'étendre jusqu'à nous : » Inîquitates vestrœ diviserunt inter vos etDeum vestrum. Y ous demandez pourquoi Dieu s'est lassé de favoriser nos desseins; pourquoi tant de nations nous regardent comme leur proie; pourquoi l'or et l'argent sont taris au milieu de nous. « Demandez-le à votre conscience, à vos péchés. Ils sont « sous vos yeux, en vous-même, dans votre cœur : Scelera nostra « nobisciun. Interrogez-les, écoutez-les; ils vous répondront; ils « ont déjà dû vous répondre, dit Isaïe : » Peccata nostra responderunt nobis. Ils vous diront, non pas que Dieu est dur, insensible et sans pitié, mais qu'il est juste, et sage et véritable, et miséricordieux même quand il nous punit. Ils vous diront qu'après avoir si long-temps abusé de la fortune, il est juste que vous sentiez le poids de l'adversité; qu'après avoir fait servir l'abondance à la profusion, il est juste que la stérilité vous ramène à la tempérance; qu'après avoir insulté par vos mépris à toutes les autres nations, il est juste que les autres nations vous réduisent à la modestie; qu'après avoir enfin méconnu votre Souverain, il est juste que vous le reconnaissiez pour Auteur de tous les biens, par les maux qu'il vous fait et par ceux qu'il peut encore vous faire, si vous ne retournez à lui par un ferme et prompt repentir. Dès que nous aurons abattu ce mur de séparation, rompu cette chaîne de péché qui nous éloigne de lui, aussitôt nous verrons l'effet de nos efforts et de nos prières.
Ne l'avons-nous pas éprouvé dans le malheur de la famine ? Avec quelle alarme avons-nous vu ce grand fléau de Dieu se joindre à celui de la guerre afin de nous accabler! Que de prières, que de vœux avons-nous élevés au ciel ! Que d'efforts avons-nous faits pour en arrêter les suites ! Il a plu à Dieu de bénir nos prières et nos efforts. Il nous a délivrés de ce terrible fléau, parce
« [t., lix, 1. -2 Ibid., 2, — Mbid.,12.
qu'enfin pour chasser la stérilité, pour rappeler l'abondance, il ne lui a fallu que commander aux élémens, qu'ouvrir le sein de la terre. Or, la terre et les élémens ne résistent point à sa voix. Il a dit : « Que la terre enfante l'herbe et les fruits : Germinet terra « lierbani virentem, et lignum faciens fructum 1. Et dans l'instant « cela s'est fait, cette année, aussi aisément qu'à la naissance du « monde. >» Etjactum est ita. Telle est sous la volonté de Dieu la soumission absolue de la nature. Mais, pour nous délivrer du triste fléau de la guerre, et vaincre les péchés qui en ont été la matière et qui en sont encore les instrumens, il faut commander à nos cœurs, et nos cœurs obstinés font gloire d'être rebelles.
En vain nous nous plaignons que Dieu est sourd à nos cris ; c'est nous qui le sommes aux siens. Il nous crie : « Sortez de vos pé- « chés, vous sortirez de vos misères. » Et nous voulons sortir de nos misères sans sortir de nos péchés. Sommes-nous ses maîtres ? Est-il le nôtre? Est-ce à lui ou à nous de plier et d'obéir? Seronsnous plus durs à sa voix que les arbres et la terre? Il a tiré les fruits et les moissons du sein de la stérilité, comme autrefois les eaux et le miel du sein des rochers. Ne pourra-t-il arracher de nos cœurs ni soupirs ni larmes , nul mouvement de regret ni de repentir? Laissons ces marbres, ces rochers. Adressons-nous à Dieu, leur créateur et leur maître. Il peut faire de ces rochers de vrais enfans d'Abraham! Que dis-je? ils sont ses enfans. (Le P. de La Rue.)]
Oui, Seigneur, j'ose me servir des paroles d'Isaïe : ^ Tout rebelles que nous sommes et tout indignes de vos bontés, nous sommes toujours vos enfans; vous êtes toujours notre Père et notre Sauveur. Vous portez ce nom dès le commencement des siècles, et le porterez jusqu'à la fin : Tu ent'm Pater noster, Redemptor noster, a seculo nomen tuum 2. Gomment donc avez-vous permis que nous nous soyons écartés de la droiture de vos voies ; que nous nous soyons endurcis à la crainte de votre nom ? Quare errare nos jecisti de viis tuis ? Indura sti cor nostrum ne timeremus te. Vous vous fâchez, Seigneur; en devenons-nous meilleurs? Plus vous frappez, plus nous péchons : Tu iratus es, etpecccnnmus. Qu'avons-nous jamais fait que pécher? In ipsis fuimus semper. C'est
*Gcn., i, 11. — 2 Is., Lxm, 17.
DES PRÉDICATEURS. f>3
pour cela que vous devez user de miséricorde et nous aider à nous sauver : In ipsis fuimus semper, et salvabimur. Ne sommes-nous pas vos créatures et l'ouvrage de vos mains? Pouvez-vous voir nos fautes, et ne pas vous souvenir de quel limon vous nous avez formés? Pater nosler es tu... Jictor noster es tu; nos vero lutum. Faibles, fragiles, inconstans, nous sommes tombés dans l'iniquité dès que vos yeux ont cessé de veiller sur nous. Rendez-nous vos soins, vos regards, vos miséricordes, vos grâces, et nous nous relèverons; nous sortirons de nos péchés, et en même temps de nos misères : Ecce respice, populus tuus , omnes nos. Car enfin nous sommes votre peuple, et nous le voulons être à jamais dans le temps et l'éternité. Ainsi soit-il, » (Le même.)