‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 8 sur 47 · PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA PERSÉVÉRANCE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR LA PERSÉVÉRANCE CHRÉTIENNE

EXORDE

Et appropinquaverunt castello quo ibanl , et ipse se finxit longius ire. Et coegerunt illum, dicentes : Mane nobiscum.

Lorsqu'ils furent proche du bourg où ils allaient, il feignit de vouloir aller plus loin. Et ils le pressèrent de demeurer avec eux , en lui disant : demeurez avec nous. (Luc, ch. xxiv.)

Voici , Chrétiens , un grand mystère que l'Evangile nous propose, et qui renferme pour nous une importante vérité. Deux disciples marchent avec le Fils de Dieu , déguisé sous la forme d'un voyageur; et, lorsqu'il semble vouloir se séparer d'eux, ils l'invitent à demeurer, et lui font même une espèce de violence pour le retenir : Et coegerunt illum , dicentes : Mane nobiscum : figure bien naturelle d'une ame chrétienne qui l'a reçu, ce Sauveur des hommes , dans la communion pascale. Elle ne se contente pas qu'il soit venu chez elle, ou plutôt dans elle, caché sous le voile et sous les espèces de son sacrement; elle l'engage encore à demeurer avec elle , et , par mille vœux redoublés , par de ferventes et d'instantes prières, par une sainte iraportunité , mais qu'elle sait lui devoir être agréable , elle le presse , elle le conjure et lui dit intérieurement : Ah! Seigneur, ne vous retirez pas de moi; car', si je viens à vous perdre, je perds tout, puisqu'en vous perdant je perds mon unique et mon souverain bien: Mane nobiscum. Cependant , mes frères, s'il nous est si important que Jésus-Christ demeure dans nous et avec nous , il ne nous est ni moins important ni moins nécessaire de demeurer en lui et avec lui; et voilà ce qui s'accomplit, selon sa parole même , dans ce sacrement adorable où il s'est donné à nous et où nous avons dû nous donner à lui: Qui manducat meam carnem, et bibit meum sanguinem , in me manet , et ego in eo l. Il faut qu'il demeure en nous par la grâce , et il faut que nous demeurions en lui par

1 Joan., vi.

JO NUUVBLLB BIBLIOTHKQUB

notre persévérance dans la grâce; il faut qu'il demeure en nous pour nous aider de son secours, et il faut que nous demeurions en lui pour lui marquer notre fidélité : il le faut, mes chers auditeurs; et de sa part il n'y a rien à craindre, parce qu'il ne nous abandonne jamais le premier, au lieu que tout est à craindre de la notre , parce que nous sommes l'inconstance même. Heureux si je pouvais aujourd'hui vous fortifier, vous affermir, et par là vous préserver de ces rechutes si ordinaires dans le Christianisme, et si funestes. C'est ce que j'entreprends dans ce discours, où je vais vous parler de la persévérance chrétienne, après que nous aurons salué Marie: Ave, Maria.

C'est par sa passion et par sa mort que Jésus-Christ a vaincu le péché; mais j'ose dire que cette victoire serait imparfaite s'il ne triomphait encore de notre inconstance. Or, c'est ce qu'il fait.par sa résurrection glorieuse, et c'est une des grâces particulières qui y sont attachées. Jésus-Christ est ressuscité comme il l'avait dit : Surrexit sicut dixit * ; mais la question est de savoir s'il est ressuscité dans nous. Car, comme saint Paul nous apprend que Jésus- Christ doit être formé dans nous par la prédication de l'Evangile, Do/iec formetur Christus in vobis-j comme il nous enseigne que Jésus-Christ est tout de nouveau crucifié dans nous par le péché, Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei*\ aussi est-ce une suite nécessaire de la doctrine de ce grand Anôtre que Jésus- Christ doit ressusciter en nous par la grâce de la pénitence. Or, de toutes les marques à quoi nous devons reconnaître s'il est ainsi ressuscité, la plus évidente et la moins sujette aux illusions est la disposition où nous sommes de persévérer et d'accomplir fidèlement ce que nous avons promis à Dieu en nous convertissant à lui. Pour vous porter, mes chers auditeurs, à cette sainte persévérance, je fais deux propositions qui vont partager ce discours. Je dis que le mystère de Jésus-Christ ressuscité nous engage fortement à la persévérance chrétienne; ce sera la première partie : j'ajoute que la persévérance chrétienne est le titre le plus légitime et le plus certain pour participer un jour à la gloire de Jésus- Christ ressuscité; ce sera la seconde. Résurrection du Sauveur, principe de la persévérance chrétienne; persévérance chrétienne, gage assuré de notre résurrection bienheureuse : voilà ce qui demande toute votre attention. (Bourdaloue, Sur la Persévérance chrétienne.)

1 Matlh. XXVIII. — 2 Gai., iv. — 3 Hebr., vi.

DES PREDICATEURS. Jl

Nécessité de la persévérance.

L'Ecriture, il est vrai, suffit seule pour notre instruction; mais il est absolument nécessaire que nous nous efforcions mutuellement de nous fortifier les uns les autres par nos discours ; mais une chose surtout doit être le but commun de tous nos efforts, c'est le désir de ne jamais dévier du chemin que nous avons pris, et de persévérer jusqu'à la fin. Ne nous disons jamais : Il y a long-temps que je vis dans la pratique des vertus chrétiennes. Notre zèle doit, au contraire, aller toujours en croissant, comme si chaque jour était le premier de notre conversion. Qu'est-ce que la vie de l'homme quand on la compare avec l'éternité? Dans le monde, tout objet se vend un prix juste et proportionné à sa valeur réelle; mais qu'est-ce que nous pouvons faire en comparaison du ciel? et pourtant c'est le ciel qui doit être notre récompense. Si notre vie était d'un siècle, et que nous fussions assez heureux pour persévérer dans le bien pendant toute sa durée , nous ne recevrions pas en échange un bonheur de cent années seulement; mais, pour un siècle passé dans la pratique de la vertu, nous régnerons éternellement dans les cieux. Ainsi donc, mes chers enfans en Jésus-Christ, ne laissons point notre courage se ralentir. Quand il nous arrive de reporter nos regards vers le monde que nous avons quitté, ne nous imaginons pas que nous avons à regretter beaucoup ces biens, ces honneurs, toutes ces vanités auxquelles nous avons renoncé ; car tout cela , et le monde lui-même tout entier , n'est rien quand on le compare au ciel. Pensons d'ailleurs que, si nous ne quittons point les biens terrestres par vertu, il faudra bientôt les perdre par nécessité, quand la mort viendra nous frapper.

D'après toutes ces considérations, mes frères, ne nous laissons point aller au découragement, surtout en pensant qu'étant les serviteurs de Jésus-Christ nous devons le servir tant que nous sommes sur la terre; et de même qu'un serviteur n'oserait dire : J'ai travaillé hier, je vais me reposer aujourd'hui; mais que tous les jours il monlre le même zèle el la même ardeur pour le service de son maître, dans l'intention de lui plaire et d'éviter les chatimens; de même nous devons tous les jours persévérer dans la ferveur, bien persuadés que, si nous nous négligeons un seul jour , le Seigneur ne nous accordera point notre grâce en considération du temps passé , mais qu'il nous punira sévèrement à cause de notre négligence présente.

Or, pour soutenir ainsi sou courage sans jamais le laisser se ralentir, il faut se rappeler la parole de l'Apôtre : « Je meurs tous les «jours '. » Car si nous vivions réellement comme devant mourir tous les jours, nous ne pécherions jamais. Voici ce qu'il faudrait faire pour atteindre ce but : chaque matin en nous levant, songeons que nous ne vivrons peut-être pas jusqu'au soir, et le soir en nous couchant;, que nous ne nous lèverons pas le lendemain, tant il y a d'incertitude sur notre vie. Quand nous serons ainsi affectés, nous ne serons plus dominés par aucun désir, nous ne ferons de mal à personne, nous ne chercherons pas à entasser des trésors sur la terre, les passions honteuses n'auront plus de prise sur notre cœur, les traits de la volupté seront émoussés par la crainte et le danger des supplices éternels.

Ainsi, puisque nous avons commencé à marcher dans le chemin de la vertu , que personne d'entre nous ne retourne en arrière , comme fit l'épouse de Loth, nous surtout à qui le Seigneur adresse ces paroles : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en- « suite en arrière , n'est pas propre au royaume des Gieux 2. » Regarder en arrière n'est rien autre chose que se repentir d'avoir quitté le monde, et se sentir encore du goût pour lui. Ne vous exagérez point les difficultés de la vertu , elle n'est point hors de notre portée; c'est une chose qui est en quelque sorte sous notre main, et qui nous sera facile, pourvu que nous la voulions véritablement. Les philosophes voyagent pour s'instruire; pour nous, il ne nous est pas nécessaire de voyager pour trouver le royaume des Cieux, puisque le Sauveur lui-même nous a dit : « Le royaume des « Cieux est au dedans de vous 3. » Ainsi notre vertu n'a besoin d'aucune autre base que notre volonté ferme et inébranlable; avec cette volonté nous sommes toujours prêts à combattre les obstacles qui se présentent, et notre persévérance finit par triompher de tout. (Saint Antoine , abbé , aux Moines , sermon I.)

Moyens de se maintenir dans la persévérance.

Quand saint Paul exhortait les Hébreux à la persévérance chrétienne, voici une des grandes raisons dont il se servait: ChristliS heriy et hodiey ipse et insœcula *, Jesus-Christ, leur disait l'Apôtre , n'est plus sujet à aucun changement; il était hier, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc,

1 I Cor., xv,oî. — 3 Luc, ix, 62. —3 Ibid., xvii, 21. — * Heb., 13.

concluait-il, changeriez-vous à son égard de senlimens et de conduite ? Doctrinis variis et peregrinis nolite ergo abduci. Ah! Chrétiens, appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu , et que, dans le cours de notre vie, il n'y ait eu d'heureux momens où, détrompés de la vanité du monde et confus de noségaremens passés, nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi : Oui, Seigneur, je veux être à vous, et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre Loi et en Chrétien. Rappelons un de ces momens , ou plutôt rappelons les sentimens de ferveur et de piété que le Saint-Esprit excitait alors dans nos cœurs; car nous savons ce qui nous touchait, et nous n'en avons ^pas encore perdu le souvenir. Remettons-nous donc au moins en esprit dans l'état où nous nous trouvions, et sur cela raisonnons ainsi avec nous-mêmes : Eh bien ! la résolution que je fis en tel temps de renoncer à mon péché et de m'attacher à Dieu n'est-elle pas encore maintenant aussi bien fondée et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors ? Les principes de foi sur lesquels je l'établissais ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière pour en douter? les choses considérées de près et en ellesmêmes sont-elles différentes de ce qu'elles étaient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité, je me condamnais moi-même; je fus moi-même mon accusateur et mon juge, et par conséquent je fus convaincu moi-même que ce que j'appelais iniquité l'était en effet; et quand je promis à Dieu d'avoirpour jamais en horreur cette iniquité qui faisait le désordre de ma vie , quand je m'engageai à en fuir l'occasion, je crus fortemeut que ma conscience, que ma religion me l'ordonnait. Me trompais-je? était-ce prévention ? étaitce erreur ? Non , sans doute ; car je suis obligé de reconnaître que c'était l'esprit de Dieu qui m'éclairait, et que je ne pensai jamais mieux ni plus sainement. Tout cela était donc vrai , et s'il l'était alors, il le doit être encore aujourdhui, et il le sera encore demain et jusqu'à la fin des siècles, puisque la vérité de Dieu, aussi bien que son être, est immuable : Christus heri , et hodie , ipse et in sœcula. Excellente pratique, mes chers auditeurs, pour se maintenir dans une sainte persévérance; se dire à soi-même : Je fus persuadé un tel jour, et un tel jour mon esprit fut pénétré de cette vérité; j'en eus une vue si parfaite que j'en fus saisi, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Je ne la goûte plus cette vérité comme je la goûtais; mais c'est toujours néanmoins la même vérité, et tout ce que j'y

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goûtais s'y trouve encore. Elle ne me paraît plus dans ce beau jour, où elle s f montrait quand j Vu riais sensiblement ému, mais dans le fond elle n'a rien perdu de tout ce que j'y découvrais. Malheur à moi de ce qu'elle n'a plus pour moi le même goût; mais grâces a mon Dieu de ce (pie j'en ai conservé la foi. Parler ainsi et agir ensuite, non plus en vertu du sentiment présent, mais des résolutions passées, les faire revivre en nous, et quand la tentation nous attaque, nous sollicite, quand l'occasion se présente, nous munir de cette pensée: J'avais prévu tout cela, et j'y étais disposé lorsque je formai le dessein d'être à Dieu ; puisque j'ai encore ce qui opérait en moi cette disposition, pourquoi ne ferais-je pas aujourd'hui ce que j'aurais fait alors, et pourquoi voudrais-je abandonner Dieu, et me contredire moi-même? Non, non, Seigneur, il n'en ira pas de la sorte; il ne faut pas que le caprice de ma volonté l'emporte sur la règle de ma foi et de ma raison ; vous êtes , ô mon Dieu ! un trop grand maître pour être servi par humeur, et je tiens à vous par des liens trop forts pour prétendre jamais m'en détacher, j'ai cru , Seigneur, credidi , et c'est pour cela que je vous ai donné une parole dont j'ai pris le ciel à témoin , savoir, de garder inviolablementle traité et le pacte solennel que j'ai fait avec vous dans ma pénitence: Credidi propter quod locutus sum *, Voilà, mes chers auditeurs, ce que j'appelle agir par la foi et vivre de l'esprit de la foi, en quoi consiste proprement le caractère de l'homme juste : Justus autem meus ex Jide vivit 2. (Bourdaloue.)

Il faut avoir de la persévérance.

Reportez vos regards sur les premiers siècles du monde, et voyez comment les saints ont mérité d'arriver au bonheur qui leur était promis, par la patience et la persévérance. Voyez d'abord Jacob. Ce saint patriarche ne fut-il pas obligé de servir pendant quatorze ans avant que d'avoir Rachel pour épouse ? Joseph ne fut-il pas aussi esclave pendant plusieurs années dans une terre étrangère 3? Moïse n'erra-t-il pas quarante années dans le pays de Madian 4? Et les enfans d Israël ne passèrent-ils pas quarante ans dans le désert avant que d'entrer dans la terre promise ? Daniel et ces deux autres enfans hébreux ne furent-ils pas en butte à mille tribulations dans une terre d'exil? Et nous ne voulons pas supporter la moindre incommodité; la patience nous abandonne, parce

1 Psal., cuv. — a Heb., x. — s Gen., xxxvu. — * Exod., u.

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que nous n'avons pas la foi. Et la persévérance se retire avec la patience. Rappelez-vous quelquefois ce que souffrent, pour un bien modique salaire, les malheureux qui travaillent aux mines; vovez si le courage les abandonne. Us ont sous les yeux la récompense qui les attend, et , quelque modique qu'elle soit, elle suffit pour soutenir leur persévérance. Ali! le ciel est bien au dessus de toutes les richesses de la terre. Sa vue ne peut-elle pas nous inspirer autant de courage que l'espoir d'un peu d'or ou d'argent périssables inspire à tant d'autres? (Saint Ephrem, Parénese X.)

Il faut persévérer dans le bien.

De même qu'un cheval qui , dans une bataille , s'élançait avec ardeur contre l'ennemi, s'il vient à recevoir un coup mortel, tombe et renverse son cavalier , de même le découragement porte à lame un coup funeste qui lui ôte sa vigueur, la renverse et la plonge d tns un abattement semblable à la mort. Il n'y a que le courage et la persévérance qui confirment véritablement le grand œuvre de notre sanctification. Vous voulez arriver a une \ille, vous aviez trente stades à parcourir avant que d'y arriver : croyezvous que vous y êtes parce que vous en avez parcouru vingtneuf?

Ayez donc du courage et de la persévérance. Ce monde passe avec toutes ses concupiscences ; celui, au contraire, qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement *, Nous sommes des voyageurs sur cette terre; et si, pendant que nous en avons le temps, nous nous étudions à faire ce qui est agréable au Seigneur, nous en serons dignement récompensés. Recourez donc à la patience et dites avec Paul : « Je suis attaché avec Jésus-Christ à la « croix CJ. » Car, après tout, que servirait à un homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son ame 3? J'offrirai donc tous mes travaux à mon Dieu, qui est pour moi le meilleur des pères, puisqu'il me promet et qu'il me donnera, après ma mort, une vie éternelle. Ainsi du courage, Chrétiens; attendez les momens marqués par le Seigneur. Si vous persévérez jusqu'à la fin, un sommeil de paix fermera vos yeux; et votre ame s'envolera dans le sein d'Abraham avec Lazare, parce que vous aurez, comme lui, pratiqué la pauvreté, éprouvé sur la terre les tribulations, essuyé

1 Joan., x, 2. — 2 Gai., n, 19. — » Malth., xvi 26.

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de la pari des hommes toutes sortes d'injures et de mépris. Les Anges vous recevront avec joie dans les tabernacles éternels d'où n'approchent jamais le deuil ni les gémissemens. C'est là que, pour prix de votre persévérance, vous jouirez de In vue de Jésus-Christ, qui est la véritable vie, la véritable lumière, le roi de gloire de la céleste cité, le Dieu enfin à qui tout honneur et toute puissance appartiennent dans tous les siècles. Ainsi soit-il. (Saint Ephbbm. Parénèse XLVIIL)

II faut persévérer dans le bien jusqu'à la fin.

Ceux qui ont été une fois arrachés à la rage dévorante des démons , qui ont été assez heureux pour échapper aux pièges dont le monde est rempli, ne doivent point en éprouver de repentir, ni chercher à se rapprocher de ce qu'ils ont quitté, de peur de perdre ce qu'ils ont acquis. Telle fut la conduite coupable du peuple juif. Sous la protection de son Dieu, dont la vengeance avait accablé Pharaon, son ennemi, il venait d'être délivré de la servitude d'Egypte, c'est-à-dire de la servitude du démon et du monde. Mais bientôt, ingrat envers son Dieu et envers Moïse, ce peuple murmura et chercha à retourner dans son ancienne servitude d Egyple , c'est-à-dire du monde , lorsqu'il aurait du. redoubler de confiance en Dieu , et demeurer bien persuadé que le même Dieu qui avait pu le délivrer de son plus cruel ennemi , saurait encore bien mieux le protéger après l'avoir ainsi délivré. Voilà ce que le Sauveur voulait nous faire éviter , lorsque , dans son Evangile , il nous disait : « Quiconque met la main à la charrue , et regarde « ensuite en arrière, n'est pas propre au royaume des cieux l. » Et de peur que quelqu'un d'entre nous, soit par quelque attache aux biens de ce monde, soit par la force des liens du sang, ne fût détourné de suivre Jésus -Christ, il ajoute : « Celui qui ne renonce « pas à tout ce qui est à lui, ne peut pas être mon disciple -. »

Ainsi, il faut persévérer jusqu'à la fin dans la foi et dans la vertu, et dans la grâce de Jésus-Christ, pour pouvoir parvenir à la palme et à la couronne destinées aux vainqueurs. Il est dit au livre des Paralipomènes : « Le Seigneur est avec vous, tant que vous êtes « vous-mêmes avec lui ; mais, si vous l'abandonnez, il vous aban- « donnera r>. » De même le Sauveur nous dit dans son Evangile : « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera

1 Luc, xvii, 62. — 2 Ibi )., xvi, 24. — 5 Parai., vu, 16.

« sauvé !. » Nous avertissant aussi que nous devons être prêts par ces paroles : « Que vos reins soient ceints, que vos lampes soient « allumées, et que vous soyez vous-mêmes semblables à des hom- « mes qui attendent leur Seigneur -. » L'apôtre saint Paul nous « exhorte aussi à faire en sorte que notre foi profite sans cesse, s'accroisse et parvienne ainsi à sa perfection 3. Et saint Jean nous répète la même exhortation dans son Apocalypse, lorsqu'il nous dit : « Conservez bien ce que vous avez; ne le laissez point échap- « per, de peur qu'un autre ne reçoive votre couronne 4. » (Suint Cyprieiv, Livre de F exhortation au martyre.)

La persévérance chrétienne conduit à la persévérance finale.

Que fait la persévérance chrétienne dans un pécheur converti et fidèle à la grâce de sa conversion ? elle le conduit à la persévérance finale. Et qu'est-ce que la persévérance finaîe? c'est la dernière disposition à l'immortalité bienheureuse. Je m'explique. Quand les théologiens parlent de la prédestination des saints, ils nous la font concevoir comme une chaîne mystérieuse, composée de plusieurs anneaux entrelacés les uns dans les autres et qui se tiennent sans interruption. Du côté de Dieu, disent-ils, cette chaîne n'est autre chose qu'une suite de moyens, de secours, de grâces que Dieu a préparés pour soutenir ses élus et pour les faire arriver à la couronne de justice qui leur est réservée. Ainsi l'enseigne saint Augustin. Mais de notre part cette chaîne est une suite d'actes qui se succèdent les uns aux autres, et par où nous méritons cette couronne, en rendant chaque jour à Dieu l'obéissance qui lui est due. Tous ces actes, ajoutent les docteurs, sont comme autant de parties de cette persévérance totale qui nous sauve, et en cela ils sont tous de même nature; mais il y en a un néanmoins, et c'est le dernier, auquel tous les autres se terminent, et qui fait la persévérance finale. Quoique ce dernier acte, considéré en lui-même, n'ait ni plus de perfection ni plus de mérite que les autres , cependant , parce qu'il est le dernier, c'est lui qui couronne tous les autres et qui consomme notre bonheur. Car, comme dit saint Jérôme, dans les prédestinés on ne cherche pas le commencement, mais la fin. Paul a mal commencé et bien fini ; Judas a mal fini et bien commencé; Judas est réprouvé, et Paul glorifié. C'est donc delà fin

1 Mauh., x, 22. — * Luc, xil, 35. — 5 I Cor., ix ; II Tim., i. ; Rom., viu. — * Apoc, m, 11.

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que (l(:|)cii(l le sort et h; <lis( ci nenieiil tirs hommes dans l'autre vie. Kn vain aurions-nous passe des siècles entier* dans la pratique de toutes les vertus, il ne faut qu'une pensée pour nous rendre criminels, et si Dieu nous prend au moment que nous formons cette pensée et que nous y consentons, il n'y a point de salut pour nous. Par conséquent, c'est la persévérance qui met le comble à la prédestination des élus : sans elle tout le reste est inutile, et c'est elle qui nous met en main la palme, et qui nous introduit dans la gloire: Boiium cartamen cerlavi, cursum consummavi, de reliquo reposita est mihi corona j ustitlœ l,

Cela s'entend, me direz-vous, de la persévérance finale. Je le veux, mon cher auditeur. Mais par où arrive- t-on à la persévérance finale, sinon par la persévérance commencée , qui est celle de la vie? Car sans commencement il n'y a point de fin, et toute fin a un rapport essentiel à son commencement. D'où il s'ensuit que pour persévérera la mort, c'est-à-dire que pour avoir la persévérance finale, nous devons commencer à persévérer dans la vie, puisque la persévérance de la mort est le terme et la consommation de la persévérance de la vie. Et voilà pourquoi j'ai dit que la persévérance dans les exercices d'une vie chrétienne est la voie qui nous mène au royaume éternel. Et en effet, tandis que nous suivons cette voie, tous les pas que nous faisons nous sont comptés. Mais du moment que nous la quittons , nous nous éloignons de ce bienheureux héritage que Dieu nous propose comme l'objet de notre espérance: et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que tout ce que nous avons fait jusque là n'est plus pour nous de nulle valeur, parce que notre rechute dans le péché et notre retour au monde en suspendent tout le mérite. Il faut recommencer tout de nouveau, reprendre la route que nous avions perdue, rentrer dans la carrière et la fournir avec une persévérance infatigable. Ainsi nous ne nous disposons actuellement à régner un jour comme les saints dans le Ciel qu'autant que nous nous accoutumons à persévérer comme eux sur la terre. Voilà tout le secret de ce grand mystère que nous appelons prédestination. En parler de la sorte, ce n'est ni philosopher ni user de conjectures, puisque tout ce que j'en ai dit est fondé sur l'oracle de Jésus Christ même : Qui autem perseveravcrit usque infinem, hic salvus erit 2; celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Or, ces paroles, remarque saint Chrysostôme, ne doivent pas être entendues de la grâce de la persévérance, mais

1 II Tira., iv - 2 M tlh., x.

de la vertu de persévérance , puisqu'il est constant que le Fils de Dieu a prétendu par là nous exhorter à une chose qui fût en notre pouvoir, et qu'il dût récompenser comme un effet de notre fidélité; ce qui convient à la persévérance prise comme vertu , et non point comme don et comme grâce. D'où vient que le Saint-Esprit nous fait ailleurs de cette persévérance un commandement : Esto fulelis usque ad mortem l ; tenez ferme et combattez jusqu'à la mort. Vous me répondrez peut-être qu'il est toujours vrai que cette vertu de persévérance dépend essentiellement de la grâce de la persévérance, et que d'ailleurs cette grâce de la persévérance est tellement donnée de Dieu que nous ne la pouvons mériter. Ah! Chrétiens, retenez bien ce qui me reste à vous dire : c'est par où je finis, et ce sera l'éclaircissement de ma troisième proposition.

Je le sais, mes chers auditeurs, quelque justes que nous soyons, quelques bonnes œuvres que nous ayons pratiquées et que nous pratiquions encore tous les jours, nous ne pouvons mériter ce don souverain de la persévérance finale, le mériter, dis-je, d'un mérite parfait, d un mérite de justice, d'un mérite qui nous donne droit de l'exiger, ou, si vous voulez que je m'exprime avec l'école, d'un mérite de condignité. C'est ainsi que tous les Pères de l'Eglise l'ont reconnu. Mais outre ce mérite il y en a un autre : un mérite de convenance, un mérite, disent les théologiens, de congruité, un mérite fondé sur la miséricorde et sur la pure libéralité de Dieu: c'est-à-dire que Dieu voyant l'homme appliqué de sa part à se maintenir dans la grâce, et pour cela se faire violence à lui-même, mortifier ses passions , résister et combattre , il se sent réciproquement ému, en vue dune telle constance, à le gratifier de ses plus singulières faveurs, et en particulier du don de la persévérance finale , parce que c'est la marque de la plus grande distinction et du choix le plus spécial que Dieu puisse faire d'une ame dans l'ordre du salut. Or, je prétends qu'à l'entendre ainsi, nous pouvons mériter cet excellent don. De là, mes frères, quand nous voyons un juste , après avoir long-temps persévéré dans l'observation de la loi de Dieu, mourir saintement, nous ne nous en étonnons point. Nous disons : Cela est conforme aux idées que l'Ecriture nous donne des jugemens de Dieu; cet homme a trop bien vécu pour finir autrement sa course; selon les lois communes delà Providence, une vie si innocente et si fervente ne pouvait être terminée que par une pareille mort; Dieu lui a fait grâce, mais en lui faisant

1 Apor., ii.

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grâce il a eu égard à ses bonnes œuvres. Nous reconnaisons donc dans cette conduite de Dieu une espèce de convenance qui, sans blesser en rien sa justice, l'engage à déployer toute sa miséricorde et à l'exercer. Au contraire, quand on nous parle de certains justes, qui, par un triste naufrage, après une longue persévérance, ont péri jusque dans le port et se sont malheureusement perdus; quand on nous rapporte ces exemples, nous en sommes effrayés, nous les regardons comme des prodiges, nous nous écrions avec saint Paul: O altitude* l. Nous jugeons qu'il y a eu dans cette disposition de Dieu quelque chose que nous ne comprenons pas; que cet homme, qui vivait régulièrement en apparence, avait peut-être un orgueil caché que Dieu a voulu punir; que l'effet dune justice si rigoureuse suppose un fonds d'iniquité qui ne paraissait pas au dehors et que Dieu voyait. Quoi qu'il en puisse être, ces chutes inopinées et ces coups de réprobation nous font trembler; mais la surprise même où ils nous jettent est une preuve évidente que ce n'est donc point ainsi que Dieu en use selon les règles ordinaires, et que nous sommes persuadés nous-mêmes que la persévérance finale est communément et presque immanquablement le fruit d'une persévérance chrétienne pendant la vie. (Bourdaloue.)

P.éroraison.

C'est à cette persévérance de la vie que je ne puis, mes chers auditeurs, assez vous porter; et souffrez qu'empruntant ici les paroles de saint Jérôme, je vous dise pour conclusion de ce discours ce que disait ce saint docteur à un homme du monde qui commençait à chanceler dans le dessein qu'il avait pris de chercher dans la retraite de Bethléem un asile contre les périls du siècle. Car voici comment il lui parlait, et comment Dieu m'inspire de vous parler à vous-mêmes : Obsecro te, /rater, et moneo parentis ajjectu, ut qui Sodomam reliquisti, ad montana festinans, post tergum ne resplcias. Pécheur qui m'écoutez, puisquen vertu de la grâce que vous avez reçue, vous venez d'abandonner Sodome, c'està-dire puisque vous avez renoncé à vos engagemens criminels, je vous conjure par la charité que vous vous devez à vous-même de ne tourner plus les yeux vers le monde, ce monde profane, ce monde corrupteur que vous avez quitté, et dont vous avez si long-

1 I\om., xliv.

DES PRÉDICATEURS. 8l

temps éprouvé la tyrannie : Ne aratri stivam, ne fimbriam Salvatoris quam semel tenere cœpisti , allquando dlmittas. Non, mon cher frère, ne pensez plus à secouer le joug du Seigneur que vous vous êtes imposé, et tenez toujours la robe de votre Sauveur pour le suivre. Vous ne pouvez avoir un meilleur guide, et il ne vous appelle après lui que pour vous conduire à sa gloire : Ne de tecto ■virtutum , pristina quœsiturus vestimenta :, dcscendas. Prenez garde à ne pas déchoir des hautes vertus où vous avez voulu par votre conversion vous élever; et n'allez pas reprendre les dépouilles de la vanité et du luxe après vous être revêtu des livrées de Jésus- Christ : Ne de agro revertaris domwn. Du champ de l'Eglise où vous êtes rentré, et où vous commencez à recueillir les fruits de la grâce, ne retournez point à ces maisons où votre innocence a tant de fois échoué ni à ces lieux de scandale et de débauche . Ne campestria cum Loth, ne amœna hortorum diligas, quœ non irrigantur de cœlo, ut terra sancta, sed de turbido flumine Jordanis. Ne vous arrêtez pas, comme Loth, à tout ce qui pourrait vous rapprocher de l'embrasement dont vous vous êtes sauvé : fuyez ces demeures agréables, mais dont l'air est si contagieux pour vous; ces rendez-vous si propres à rallumer votre passion, ces jardins si commodes pour l'entretenir, où la pluie du ciel ne tombe jamais, et qui ne sont arrosés que des eaux troubles du Jourdain. Voilà , dit saint Jérôme, à quoi il ne faut plus retourner : Cœpisse multorum est, ad culmen pervenisse puucorum. Plusieurs, ajoutait-il, ont l'avantage de commencer; mais bien peu ont le bonheur de persévérer. Or, il faut que vous soyez de ce nombre. Ma douleur est de penser, Chrétiens, que la plupart de ceux à qui je parle en doivent être exclus, ou plutôt sont dans la disposition de s'en exclure eux-mêmes. Ce qui m'afflige jusqu'à dire comme David : Tabescere me fecit zelus meus *, mon zèle m'a fait sécher de regret c'est de faire aujourd'hui cette triste réflexion, que d'une si nombreuse assemblée à peine y en aura-t-ii quelques uns que le monde bientôt ne rengage pas dans ses fers , et sur qui le péché ne reprenne pas tout son empire. Mon Dieu, que vos jugemens sont profonds, et que notre inconstance est déplorable ! Le comble de l'affliction pour moi est de voir, comme saint Bernard, que la résurrection du Fils de Dieu soit devenue le terme fatal, ou, pour mieux dire, le commencement de nos rechutes : Proh dolorl terminus recidendi Jacta est resurrcctio Salvatoris. Car n'est-ce pas là

1 Psal. cxviii.

T. Vil.

82 IfOUVELI.fi BIBLIOTHÈQUE

que vont recommencer les parties de plaisir, les jeux, les spectacles, et, par une conséquence infaillible, les impudicités, les dissolutions, les excès : en sorte qu'il semble que Jésus-Christ ne soit ressuscité que pour nous faire lâcher plus impunément la bride à nos passions et à nos sens : Ex hoc nempe redant comessationes, ex hoc laxantur concupiscent lis frena 9 quasi ad hoc surrexit Christus, et non propter justificationem nostram. Mais non, Seigneur, vous achèverez votre ouvrage , car c'a été votre ouvrage que ma conversion. Vous le soutiendrez, comme vous l'avez commencé; et moi-même je le soutiendrai avec vous et par vous. Votre grâce m'a prévenu, et je l'ai suivie. Elle me montrera toujours le chemin, elle me servira toujours de guide, et je la suivrai toujours, jusqu'à ce que je puisse arriver à la gloire, où nous conduise, etc, (Le même.)

PLAN ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR L'INCONSTANCE DANS LES VOIES DU SALUT,

EXORDE

Et fiant novissima hominis itlius, pejora prioribus. El le dernier état de cet homme devient pire que le premier. (Luc, n, 26.)

La parabole de l'esprit impur, qui retourne dans le cœur de l'homme d'où on l'avait chassé, et rend son dernier état pire que le premier, n'est, selon saint Chrvsostôme, qu'une prédiction enveloppée que fait Jésus-Christ aux Juifs des malheurs qui allaient arriver à Jérusalem. Sous ces traits mystérieux, le Sauveur du monde prétend leur rappeler l'état déplorable où les iniquités de leur pères avaient tant de fois réduit cette ville ingrate, et l'excès de sa miséricorde, toujours attentive à la délivrer; et de là il leur laisse conclure que Jérusalem retombera si souvent dans ses infidélités qu'enfin le Seigneur va se retirer tout-à-fait d'elle, et que son dernier état deviendra pire que le premier : Etfiunt novissima hominis illius , pejora prioribus.

Ainsi c'est comme s'il leur tenait ce langage : Jérusalem était possédée d'un démon , lorsque autrefois elle imitait toutes les impiétés des nations, qu'elle multipliait ses autels, qu'elle oubliait le Seigneur qui l'avait retirée de l'Egypte, et que ses princes euxmêmes allaient sacrifier sur les hauts lieux et faisaient mourir mes Prophètes: cependant je ne l'abandonnai point en cet état; je suscitai d'autres Prophètes mes serviteurs, qui lui annoncèrent ma volonté; je rompis les liens qui la retenaient captive à Babylone; je lui rendis le temple et l'autel saint, et je chassai le démon impur qui s'était emparé de mon héritage : mais puisque ses crimes recommencent sans cesse, que toutes mes miséricordes sur elle se terminent à de nouvelles ingratitudes , et qu'après avoir fait mourir les autres Prophètes, elle va encore combler la mesure de ses péchés par le sang du Fils et de l'héritier, je vais h livrer aussi à

84 NOUVELLE niELIOTHÈQUE

des calamités qu'elle n'avait jamais éprouvées; ses murs vont être démolis pour toujours; sont emple et son autel, en qui elle mettait sa confiance, ne seront plus que de tristes ruines: plus de sacrifices, plus de tabernacle, plus de prêtres, plus de Prophètes : Universel arma ejus aujeret in quitus confidebat , et spolia ejus distribuât l ; elle va devenir la proie d'un peuple incirconcis, qui se partagera ses dépouilles , qui rassemblera les aigles profanes autour de son cadavre, qui la changera à jamais en une affreuse solitude , et son dernier état deviendra de beaucoup pire que le premier : Et fiunt novissima hominis illius, pejora prioribus.

Appliquons-nous , mes frères , cette étonnante parabole : notre ame, comme l'infidèle Jérusalem, a été souvent délivrée du démon, et souvent nous lavons rappelé au dedans de nous ; mille fois nous nous sommes repentis , autant de fois nous sommes retombés : nous avons pleuré nos plaisirs injustes, et de nouveaux plaisirs ont un moment après essuyé nos larmes : dégoûtés du monde et de nousmêmes, nous nous sommes souvent retournés vers le Seigneur, et le lendemain, dégoûtés du Seigneur, le cœur que nous venions de lui rendre, nous l'avons encore redonné au monde, qui nous offrait de nouveaux charmes : nos mœurs jusqu'ici n'ont peut-être roulé que sur ces tristes alternatives de repentir et de crimes. Tant de démarches de conversion et tant de pas en arrière; tant de sacremens et tant de rechutes: ah! craignons enfin que le Seigneur ne se retire tout-à-fait de nous, et que notre dernier élat ne devienne pire que le premier! Pourquoi cela, mes frères? c'est que toutes les ressources de salut, utiles à la conversion des autres pécheurs, deviennent inutiles à lame inconstante et légère ; c'est-à-dire que l'inconstance dans les voies de Dieu est de tous les caractères celui qui laisse le moins d'espérances de salut. (Massillon, Sur ï Inconstance dans les voies du Salut. )

Première ressource de salut inutile à lame inconstante, la connaissance de la vérité.

Comme le monde entier est dans l'erreur et dans les ténèbres sur les devoirs de la foi, que les maximes y sont fausses, les préjugés injustes, les règles dangereuses, les vérités mêmes affaiblies et corrompues , et que l'aveuglement y fait toute la sécurité des pécheurs; le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une ame mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éter-

1 Luc, xi, %%\

nité tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus. Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe d'un coup ; de quelque côté que cette ame jette la vue, elle voit ce qu'elle n'avait jamais vu; ses devoirs, ses espérances, ses égaremens passés, ses sujets de craindre pour l'avenir, le vide de toutes les créatures, l'abus de tous les plaisirs, l'erreur de toutes les fortunes, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Alors cette ame, réveillée comme d'un profond sommeil par l'éclat soudain de ces divines lumières, est surprise d'avoir si long-temps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître, est effrayée d'avoir jusque là dormi sur le bord du précipice sans l'avoir su , est humiliée de s'être toujours piquée de raison , de conduite, de force d'esprit, de discernement, et d'en avoir manqué pour le seul point essentiel, et d'avoir pris si grossièrement le change sur ses intérêts éternels : et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux ; elle dit, comme Augustin : Je vous ai connue et aimée trop tard, ô vérité ancienne et toujours nouvelle! et réglant ses penchans, ses mœurs, ses devoirs, ses regrets sur ces nouvelles lumières , elle ne voit plus qu'avec mépris les erreurs qui 1 avaient autrefois si tristement abusée. Ainsi rappelez-vous tous les jours des voies de l'égarement , ô mon Dieu! des aines heureuses; et en ouvrant tout d'un coup leurs yeux à cette lumière qui fait connaître la vérité, vous ouvrez leur cœur à l'attrait qui la fait aimer.

Mais cette ressource de salut, si infaillible pour les autres pécheurs, n'est plus d'aucun usage pour vous, qui tant de fois éclairé et tant de fois infidèle, si souvent détrompé des erreurs et des abus du monde, et si souvent rendu à leur séduction , n'avez presque plus rien à espérer de ses divines lumières. Car quelle impression pourront faire désormais sur vous les vérités de la foi montrées? que vous découvriront-elles que vous n'ayez déjà vu? Vous avez vu clair, et dans la vanité de toutes les choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité ; ce ne seront plus là pour vous de nouvelles lumières; vous n'en serez plus ébloui, frappé, renversé; et du moins elles ont perdu à votre égard la surprise et l'attrait de la nouveauté si heureux pour les autres pécheurs. La première fois que les Israélites dans le désert virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder, la nouveauté du spectacle les frappa; ils craignirent la majesté de Dieu qui se rendait visible au milieu d'eux : la surprise, la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse; mais quand ils furent une

fois retombés dans leurs murmures , cette lumière céleste eut beau reparaître, ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire, qui ne fit plus d'impression , et ne changea rien à leurs mœurs.

Dans cette figure, mon cher auditeur, lisez l'histoire de vos malheurs. La première fois que Dieu vous montra sa lumière, et qu'il vous éclaira sur les misères et sur les plaies de votre ame, effrayé de votre état, vous fîtes des efforts pour en sortir; frappé des nouvelles lumières qui vous découvraient ce que vous n'aviez pas encore vu , vous rompîtes à l'instant avec un certain monde, et avec ce que vos passions avaient de plus grossier et de plus marqué; vous fûtes quelque temps fidèle à la grâce, et à la vérité qui s'était montrée à vous; mais depuis, rentraîné par votre faiblesse, vous avez fait à la vérité de nouveaux efforts pour rompre des chaînes si promptement renouées ; mais si vous vous en souvenez , ces efforts ont été plus languissans ; votre componction a été moins vive ; déjà familiarisé avec les vérités les plus terribles, l'horreur de votre état a fait moins d'impression sur votre cceur; et cette démarche de pénitence ne vous a pas mené si loin , et a eu encore moins de suite que la première : de sorte que depuis , toujours éclairé et toujours infidèle, toujours rappelé par la vérité, toujours rentraîné par vos injustes penchans, votre vie n'a plus été qu'une triste vicissitude de lumières et de ténèbres ; un état où la vérité ne se montre que pour s'éclipser l'instant qui suit, et où elle ne reparaît encore que pour céder encore aux passions qui viennent substituer à sa place l'erreur et le mensonge.

Ame infidèle! quelle ressource peut-il donc vous rester encore dans la connaissance de la vérité ? que vous apprendra-t-elle de nouveau? que le monde est un abus ? ah! vous l'avez dit vousmême mille fois dans vos momens de pénitence; que les plaisirs ne laissent qu'une satiété et un vide affreux dans le cœur? vous vous l'êtes avoué à vous-même autant de fois qu'il vous est arrivé d'en o-oûter les fausses douceurs ; qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté ? c'est la première réflexion qui vous a toujours frappé au sortir du même crime • qu'un clin d'oeil peut décider de notre vie? que la pénitence dans ce dernier moment n'est plus, ou qu'un désespoir sans confiance ou qu'une frayeur sans mérite; et qu'enfin on meurt tel qu'on a vécu? c'est de l'impression de cette vérité que vous sont venus tous ces intervalles de repentir qui ont partagé toute votre

vie.

Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre ? de quelles

lumières peut-il encore vous favoriser , que vous n'ayez mille fois et suivies et abandonnées ? quelle vérité peut-il encore vous montrer que vous n'ayez déjà et goi\tée et méprisée, et sur laquelle vous ne vous soyez et alarmé et calmé presque dans le même instant? Il peut encore vous éclairer, je le sais ; mais ce sera plutôt pour vous une nouvelle occasion de résister à la vérité qu'un nouvel attrait pour la suivre : vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions; vous avez réconcilié dans votre cœur la lumière et les ténèbres; vous vous êtes accoutumé à soutenir la vue des maximes saintes et celle de vos faiblesses injustes. Ah! plût à Dieu , dit un Apôtre, que vous fussiez encore dans les ténèbres de votre première ignorance! plût à Dieu que la lumière du ciel n'eût jamais lui sur vous , et qu'aveuglé jusqu'ici par l'emportement des passions, vous n'eussiez jamais connu la vérité ! Pourquoi vous avons-nous nous-mêmes ouvert les yeux dans ces chaires chrétiennes sur la honte de vos passions et sur les vérités de la vie éternelle? pourquoi avons-nous dissipé vos ténèbres et porté la lumière jusque dans votre cœur par la force de la parole sainte? Nous avons rendu , sans le vouloir , vos maux pires et désespérés : notre ministère, si heureux encore envers tant de pécheurs, vous est devenu désormais inutile ; nous ne sommes plus pour vous qu'un airain sonnant : en vous développant la Loi de Dieu qui convertit les âmes *, nous vous avons ôté la ressource de salut et le moyen de conversion que nous venions vous offrir : Melius erat illis non cognoscere viam justitiœ , quant post agnitionem retvorsum converti 2. Les Juifs , de retour de la captivité, ignorant tous le livre de la Loi, perdu pour eux depuis long-temps, et tombé presque dans l'oubli, fondent en larmes à la première lecture que leur en fait le pieux Esdras ; ils se frappent la poitrine; ils renvoient les femmes étrangères; ils reviennent des égaremens où les avait jetés le commerce des nations; ils règlent leurs mœurs sur la Loi: telle est la première force de la vérité montrée. Mais la lecture journalière de cette même Loi déjà connue les endurcit dans la suite, loin de les corriger : les pécheurs les plus éclairés sont d'ordinaire les plus incorrigibles; nous n'avons plus rien à leur dire de nouveau poulies ramener; ils savent tout; ils parlent plus éloquemment que nous des abus du monde et de la nécessité du salut; nos instructions ne sont plus pour eux que des redites qui les ennuient; ils ne rappellent les premières impressions que fit sur eux la vérité,

1 Ps. xvw, 8. —Ml Feir., 11, 21.

et qui furent bientôt effacées , que pour s'en faire un rempart contre la vérité même; ils sont bien moins sensibles à des terreurs qu'ils ont pu déjà vaincre et étouffer. Ce sont des cœurs aguerris, si j'ose parler ainsi, contre Dieu même; ils repoussent les armes de la lumière avec les armes de la lumière même; la connaissance du péril les rend, ce semble, plus tranquilles; et, comptant toujours qu'il leur sera aussi aisé d'aimer un jour la vérité qu'il leur est aisé de la connaître, ils se livrent sans remords à leurs passions, et vont paraître devant Dieu, chargés non seulement de leurs crimes, mais encore de la vérité qui devait les délivrer et qui va les condamner. Non , mes frères , tout est à craindre quand on n'a plus rien de nouveau à connaître sur les voies du salut, et qu'on n'a pas encore commencé d'y entrer. Première ressource de salut inutile à lame inconstante , la connaissance de la vérité : Impossibile est eos qui semel sunt illuminati , et prolapsi sunt , rursus renovari ad pœnitentiam 1. (Le même.)

Seconde ressource de salut inutile à l'ame inconstante, le goût de la vérité.

Une seconde ressource de salut, favorable aux autres pécheurs, c'est un nouveau goût qui accompagne toujours les commencemens de la justice : Gustaverunt etiam clonum cœleste ; une consolation sensible que la grâce répand sur les premières démarches d'un changement de vie; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu de ses passions et de ses remords; une joie qui sort du fond de la conscience, déchargée enfin du poids qui l'accablait, et qui n'avait pas encore goûté la paix et la tranquillité de l'innocence. Oui, mes frères, rien n'est plus doux que ces premiers sentimens qu'a le cœur de son retour et de sa délivrance; que ce premier témoignage que la conscience se rend à elle-même de sa paix et de sa sûreté; que ces premiers momens où, nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer et à jouir d'une douce et sainte liberté. Vous avez brisé mes liens , Seigneur, disait un roi pénitent dans ces premiers momens de sa délivrance : Dirupisti vincula mea 2 : aussi , dans l'excès de la joie et du saint plaisir qui me transporte , votre calice n'a plus rien d'amer pour moi , les devoirs les plus pénibles de votre loi sainte, loin de me paraître onéreux, font toute ma consolation et mes plus chères délices : Calicem salutaris accipiam 3 ; les discours des hommes , au

1 Hebr., vi, 4, 6. — * Ps. cxv, 7. — » Ibid. 4.

lieu d'ébranler ma résolution , animent ma foi et ne me paraissent plus que des discours vains et puériles : Ego dixi in excessu meo, Omnis homo mendax K 0 Seigneur! qu'il est consolant d'être au nombre de vos serviteurs ! et qu'il me paraît bien plus glorieux de compter parmi ses ancêtres une seule ame qui ait su vous plaire qu'une longue suite de princes et de conquérans ! Ego servus tuus, et filius ancillœ iuœ^.

Tels sont les premiers attraits de la grâce, et ce qu'elle peut d'abord sur un cœur pas encore accoutumé à la force et à la douceur de ces divines impressions. Mais vous qui les avez tant de fois éprouvées, et qui avez dit si souvent à Dieu dans ces premières agitations d'un cœur touché : Seigneur! le monde au fond ne m'a jamais plu; les plaisirs mêmes, dans le temps que je les poursuivais avec plus de fureur, m'ont toujours laissé vide, triste, inquiet; et il est vrai que les consolations seules que j'ai trouvées dans la fidélité à votre loi sainte ont mis une joie véritable au fond de mon ame : Consolationes tuœ lœlificaverwit animam meam 5 ; vous qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, ame inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux et de consolant une nouvelle et sainte vie que vous n'ayez déjà

mille fois goûté ? Un seul sentiment tendre de salut triomphe sou-

vent de la dureté d'une ame jusque là insensible ; mais pour vous,

vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber : vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques sentimens de religion, qui sont touchées de tout, et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera : c'est une sensibilité de conscience , qui vous amuse et qui ne vous corrige point : ce n'est pas un cœur sec et incapable de s'attendrir ; c'est un caractère susceptible des premières impressions, et qui, laissant au monde le même empire qu'a Jésus-Christ sur votre cœur, fait que vous n'êtes plus propre ni à l'un ni à l'autre.

Ah! si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, ramollir; mais vous avez un cœur tout de cire, dit le Prophète, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives: facile à émouvoir, difficile à fixer; vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir; ne trouvant que Dieu seul aimable dans vos sentimens de componction; n'ayant plus de

1 Ps. cxv, 2. — » Ibid. vu. — 5 Ibid. xcvin, 19.

yO NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

goût que pour le monde, dès que ces sentimens sont effacés. A peine avez-vous chassé l'esprit impur de votre ame , dit notre Evangile, que, loin de goûter la paix de ce nouvel état, vous n'y trouvez plus de repos : Quœrens requiem et non invertit. Il semble que tout va vous manquer avec le monde que vous venez de quitter; votre cœur, désoccupé de ses passions, ne peut plus se suffire à lui-même; toute votre vie n'est plus qu'un grand vide que vous ne sauriez soutenir; vous cherchez partout dans vos nouvelles mœurs de quoi remplacer les plaisirs qui possédaient votre cœur, et rien ne vous en dédommage : Quœrens requiem et non invertit* Vous voudriez, ce semble, trouver dans la vertu le même goût, la même vivacité, les mêmes amusemens, l'ivresse elle-même du crime; vous vous tournez de tous les côtés pour placer un cœur qui vous embarrasse et qui vous est à charge, et, ne trouvant rien , vous vous ennuyez de votre liberté : Quœrens requiem et non invenit. Et alors vous vous dites à vous-même en secret, continue l'Evangile : Je retournerai dans la maison d'où j'étais sorti; je rentrerai dans mes premières voies : Revertar in dommn meam unde exivi- j'essaierai si les plaisirs dont j'étais si fort dégoûté ne m'offriront pas cette fois-ci de nouveaux charmes; et en voilà jusqu'à ce qu'un nouveau dégoût vous rappelle encore de l'ivresse des passions, pour vous faire encore rentrer dans les voies delà justice.

Ah! mon cher auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état , et combien il y a peu à espérer pour votre salut , vous frémiriez. Je ne veux pas ici vous jeter dans de vaines terreurs; mais je vous dis, en tremblant moi-même, que les conversions des aines qui vous ressemblent sont très rares; l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est décisif et terrible : Celui, dit-il, qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, 11 est pas propre au royaume de Dieu: Non est aptus regno Dei l. Jésus-Christ ne dit pas : Il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu , il se met en danger d'en être exclu pour toujours; non, mais il n'est pas propre au royaume de Dieu: Non est aptus regno Dei; c'est-à-dire ses inclinations, au fond, le caractère particulier de son esprit et de son cœur le rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences, à l'épée, à la robe, c'est-à-dire qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de ces états, et que certainement il n'y réussirait pas ; et voilà

1 Luc, ix, 62.

ce que dit Jésus-Christ de l'ame inconstante par rapport au salut; que de tous les caractères il n'en est pas de moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei.

Ah! un impudique peut être touché , et David fit pénitence de son adultère; un impie peut être frappé de Dieu et sentir le poids de la majesté qu'il avait blasphémée, et Manassès dans les chaînes adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels ; un publicain peut renoncer à ses injustices, et Zachée, après avoir restitué ce qu'il avait ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres; une ame prostituée aux plaisirs et aux passions les plus honteuses peut être tout d'un coup éclairée, et la pécheresse aux pieds de Jésus-Christ pleure des péchés que son amoui\ efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab qui , averti par Elie , tantôt se couvre de cendre et de cilice, puis retourne à ses idoles et revient encore , et au Prophète et à ses faux dieux ; mais un Sédécias qui , touché des remontrances de Jérémie, l'envoie chercher en secret , le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là retombe dans son aveuglement , fait jeter le Prophète dans une fosse et le rappelle ensuite pour le consulter encore, et l'outrager encore le lendemain; mais cette reine d'Israël qui, dans son affliction, prend des ornemens modestes pour aller consulter l'homme de Dieu , paraît respecter la puissance et la majesté du Dieu véritable en la personne de son Prophète, et de retour à Samarie, sacrifie à ses veaux d'or comme auparavant; ah! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et les livres saints nous les représentent partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu. D'où vient cela? c'est que l'inconstance et la légèreté est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei,

D'où vient cela? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution , qui sait prendre son parti et qui, la droite voie une fois connue, y entre et ne s'en détourne pas aisément; elle suppose une ame forte qui sait être au dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril, de sa propre faiblesse; une ame sensée qui ne se conduit ni par goût ni par sentiment , mais par des règles de foi et de prudence. D'où vient cela? c'est que, pour former une ame chrétienne, il faut quelque chose de grand, d'élevé, de solide, et qui soit au dessus des préjugés et des faiblesses vulgaires; c'est que la religion elle-même n'est qu'une lumière et une raison divine, la perfection de la raison humaine; c'est que la vertu nous est toujours représentée dans les livres saints sous

l'idée de la sagesse; le juste sous celle d'un homme sensé et prudent qui éprouve tout, qui juge sainement de tout, qui prend des mesures solides, et ne commence pas à bâtir pour laisser là 1 édifice imparfait; c'est (pie dans le monde même un esprit frivole et léger n'est capable de rien , et que tout ce qu'il entreprend , on le compte déjà pour échoué; c'est, en un mot, que l'inconstance est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu: Non est aptus regno Del.

Or, vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, et qui s'ennuie bientôt d'un même parti : elles ne viennent que dune incertitude et d'une inconstance de cœur qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit; qui ne met la raison à rien; qui sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût, et n'a rien de fixe que ses variations éternelles.

Je ne parle pas ici de votre conduite extérieure et telle qu'elle paraît aux yeux des hommes : l'orgueil vous tient lieu de raison, fait peut-être que les mœurs au dehors paraissent égales et uniformes; que vous évitez ces extrémités et ces inconstances d'éclat qui d'une piété extrême font passer une ame insensée et légère à un égarement encore plus excessif, et accoutument les yeux du public à censurer tantôt les excès de sa vertu, et tantôt ceux de ses vices. Vous ne donnez pas de ces spectacles à la dérision des hommes; mais jugez de vous-même par ce que vous êtes devant Dieu; par votre conduite intérieure; par vos sentimens secrets; par cette légèreté de cœur qui fait que le premier objet décide toujours de vous-même; par ces promesses tant de fois renouvelées, autant de fois violées; par ces démarches de pénitence, si facilement commencées et si facilement rétractées. Vous êtes la plus légère et la plus inconstante de toutes les âmes, le cœur le plus incertain et le plus variable ; vous êtes une de ces nuées sans eau, dit un Apôtre, que les vents agitent à leur gré; un de ces astres errans , qui n'ont jamais de route assurée;. une mer inconstante et orageuse , qui , après avoir jeté les cadavres hors de son sein , s'enfle encore, et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venait de les laisser : Fluctus feri maris despumantes suas conjusiones * , c'est-à-dire que vous pouvez avoir des qualités propres au monde, niais que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu : ISoji est aptus regno Dei. Seconde ressource de salut inutile à lame incon-

1 Ep. Jud., xiii.

DES PRÉDICATEURS. g3

stante, le goût de la vérité : Impossibile est eos qui gustaverunt donum cœleste, et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam.

(Le MEME.)

Dernière ressource de salut inutile à l'amc inconstante, la ressource des sacremens.

Mais ce qu'il y a ici de plus terrible, et de plus capable d'alarmer les âmes dont je parle, c'est, en dernier lieu, que la ressource des sacremens, si utile aux autres pécheurs, devient un écueil à l'ame inconstante : Participes facti sunt Spiritus sancti.

Un écueil, premièrement par l'usage, toujours inutile, de ces divins remèdes. Car une ame qui a vécu longtemps éloignée de l'autel, et caché, durant plusieurs années dans le trésor de son cœur, ses iniquités anciennes et nouvelles, sans venir les découvrir au tribunal sacré , porte , en venant enfin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, des terreurs et des agitations de pénitence qu'elle n'avait pas encore senties. La majesté du îieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes; tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes qu'il n'est pas aisé de les effacer. Mais, pour vous , vous ne portez plus au tribunal qu'une ame familiarisée avec sa confusion : le récit de vos faiblesses, tant de fois répété, ne fait presque plus d'impression sur votre cœur ; les plaies les plus honteuses ne sont plus pour vous que des redites familières qui ne vous frappent plus. Vous allez au tribunal, rassuré contre vousmême : vous ne rougissez plus de vos aveux : et, comme la honte qui découvre les misères de votre conscience n'est presque plus sensible , la douleur aussi qui les déteste n'a jamais de suite.

Secondement, un écueil, par la dissimulation inséparable des rechutes. On traîne le poids de ses crimes de tribunal en tribunal : à chaque nouvelle chute, on cherche un nouveau confesseur, pour s'épargner la honte qui accompagnerait l'aveu des mêmes faiblesses; on lui laisse ignorer toutes les inconstances passées, et on fait gémir les ministres de Jésus Christ, qu'on n'est venu, ce semble, instruire de ses honteuses fragilités que pour leur laisser plus de loisir, en les abandonnant ensuite , de s'en affliger et d'en répandre des larmes devant Dieu.

Troisièmement, un écueil, par le sacrilège inévitable dans les rechutes. Car se repentir sans cesse, et retomber sans cesse; ne venir se purifier que pour se souiller encore; ne dire, j'ai péché, que pour pécher de nouveau , ce n'est pas être un pénitent , dit un

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Père; c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes.

Je sais que la grâce du sacrement ne fixe pas l'instabilité du cœur humain, n'établit pas l'homme dans un état constant et invariable de justice; et je ne prétends pas dire absolument qu'on ait profané le sacrement dès qu'on redevient pécheur après avoir été pénitent. Hélas! il faudrait pour cela ne pas connaître la misérable condition de la nature humaine, et ignorer même sa propre faiblesse. Mais je dis que, lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, si l'on est assez malheureux que de retomber, les rechutes du moins ne sont pas si promptes : il faut que le temps et les occasions aient insensiblement affaibli la grâce; que mille infidélités secrètes aient peu à peu préparé lame à une nouvelle chute ; que des périls, mille fois méprisés, nous aient poussés, comme par autant de démarches insensibles, vers le moment fatal qui nous a vus retomber; on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché.

L'ouvrage de la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment; c'est un ouvrage difficile; il faut que des larmes abondantes, de longues prières, des violences douloureuses, des œuvres persévérantes nous y établissent : or, on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis ; ce qui était le prix des larmes, des violences, des confusions, des déchiremens de tout le cœur : quand il en a tant coûté pour se relever, on ne retombe pas si aisément ; les difficultés d'une véritable conversion en font, pour ainsi dire, la sûreté.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage solide ; elle forme en nous une nouvelle créature ; elle change nos penchans ; elle nous donne un cœur nouveau ; elle bâtit le nouvel édifice sur le roc : or, le premier mouvement [ne renverse pas ce qui devait tenir contre les vents et les orages, et défier la durée même des siècles ; ce qui s'écroule en un instant n'était bâti que sur le sable mouvant; rien n'était changé, quand la vertu nous trouve aussi faibles que nous l'avions été dans le crime.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage sérieux : on délibère longtemps avant que de faire cette grande démarche; on se la refuse long-temps à soi-même; on balance, on recule, on n'ose commencer; on veut, et on ne veut plus; on s'épuise en réflexions sur les obstacles et sur les suites; les incertitudes et les lenteurs ne finissent pas : or, une entreprise si long-temps méditée, on ne l'abandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir.

C'est-à-dire que, lorsque l'on sort absous devant Dieu du tribu-

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riàl, on en sort changé ; et cependant au sortir de là , vous vous retrouvez toujours le même; on voit dans les mêmes circonstances les mêmes chutes ; la présence d'un objet triomphait de votre faiblesse; elle en triomphe encore : une complaisance vous rendait infidèle au devoir ; elle vous le rend encore ; on ne voit pas que vous évitiez ces entretiens, ces lieux, ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions; vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales h votre innocence; vous n'en rabattez rien d'un jeu qui est devenu la plus importante occupation de votre vie; vous n'en retranchez rien à des profusions dont des créanciers, des domestiques et les pauvres eux-mêmes souffrent ; rien à un sommeil où, dans la mollesse d'un lit et dans l'oisiveté de vos pensées , vous laissez reposer votre esprit sur des images toujours dangereuses à votre ame; rien à une vie inutile qui vous damne : on ne voit ni précautions pour l'avenir, ni mesures pour satisfaire au passé : les jeûnes, les veilles, les larmes, les macérations, et tout cet appareil de la pénitence, vous ne le connaissez même pas : la prière, le recueillement, la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété, vous les négligez ; en un mot vous êtes encore le même, et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur : ah ! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre ame. Lorsque vous avez guéri une ame, ô mon Dieu ! il paraît que votre main toute-puissante s'en est mêlée : vos miracles et les transformations de votre grâce sont durables, et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs, qui s'évanouissent et échappent à la vue un moment après qu'on venait de les voir paraître.

Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes infidèles comme des dérisions publiques des sacremens et des outrages faits à la sainteté de nos mystères. On les éloignait de l'autel sacré; on les regardait comme des animaux immondes, cent fois revenus à leurs vomissemens, et devant lesquels il ne fallait plus jeter les choses saintes : on se défiait même d'une pénitence qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité. Jugez, mon cher auditeur, ce que les saints auraient pensé des vôtres, et ce rue l'Église en pense encore aujourd'hui ; jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres de la pénitence, lesquels vous retrouvant toujours retombant dans les mêmes égaremens toujours renouvelant et vos promesses et vos rechutes , n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves , de peur de jeter le saint aux chiens.

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Je sais que nous ne devons |>:is aggraver le joug; qu'on ne décrie et ne déshonore pus moins la religion lorsqu'on ajoute un seul iota à la loi par un excès de sévérité que lorsqu'on l'en retranche par une làcln-té criminelle, et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs, par une vaine ostentation de zèle et de rigueur, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais aussi faut-il confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui font mille lois souillé? faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? faut-il accorder à la persévérance dans l'occasion et dans 1 habitude du (rime, c'est-à-dire à tous les signes les moins équivoques de l'impénitence, les grâces qu'on ne peut accorder qu'à un sincère repentir? Ne devons-nous pas, comme le Prophète Elisée, savoir arrêter l'huile de la grâce, et suspendre la vertu des sacremens, lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins, je veux dire, des cœurs toujours prévenus des mêmes passions?

Eli! que ferions-nous, en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse, que multiplier vos crimes et vous charger d'une nouvelle malédiction? Ah! plût au ciel, ame infidèle qui m'écoutez, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses, et que vos fragilités, tant de fois confessées et autant de fois renouvelées, n'eussent pas rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire! On ne vous verrait plus dans les mêmes faiblesses et dans les mêmes misères, depuis tant d'années que vous venez vous en accuser ; vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance , si, comme la sœur de Moïse, vous aviez trouvé un législateur sage et sévère , qui sans avoir égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans acquiescer à la chair et au rang, vous eût séparée du tabernacle saint, et du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession faite à un minisire saint et éclairé vous aurait renouvelée; et vous voilà encore la même, après tant de sacremens et de démarches inutiles de pénitence ! (Le même.)

Nécessité de persévérer et d'être constant dans le bien.

L'Apôtre nous dit en parlant de lui-même : Je cours, mais non pas au hasard '• Courons comme lui, hàlons-nous. Qui

' /Cor., ix, 26

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court ne regarde pas derrière lui; il ne s'embarrasse pas ni du terrain qu'il parcourt ni des assistans qui le regardent; il ne pense qu'au terme de sa course; et plus il en approche, plus il redouble d'activité et d'efforts. Cet avis regarde ces personnes qui disent: J'ai bien employé ma jeunesse; j'ai donné mes premières années à tous les exercices de la pénitence; maintenant que je suis vieux, il est temps de me reposer. Je dis, moi, que c'est une raison de travailler davantage, une raison de redoubler de ferveur. Ne nous parlez pas de vos travaux d'autrefois; montrez- vous aujourd'hui jeune d'ardeur, fort et vigoureux par le courage. Je conçois bien que l'homme qui court dans l'arène, si le poids des années a diminué ses forces, n'a plus pour courir la vigueur ni la même souplesse, parce que les exercices du corps demandent une disposition qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de nous donner; mais il n'en est pas ainsi des exercices de lame: ses mouvemens dépendent de sa volonté propre, et la vieillesse n'y met point d'obstacle. Ce que je vous demande, c'est la vigueur de l'âme , et l'âme n'est jamais plus forte que dans la dernière saison de la vie.

Quelque robuste que soit le corps, une maladie l'abat, une fièvre l'écrase. Pour jouir de la plénitude de ses forces, il faut qu'il soit affranchi de cette obsession : l'ame de même. Tant qu'on est jeune, la fièvre des passions vous agite et vous accable; c'est l'amour de la vaine gloire, des plaisirs, c'est l'ivresse des sens qui vous entraîne. Avec les années, cette fougueuse effervescence se calme, et finit par s'éteindre, soit par satiété, soit par raison. A mesure que le poids des années se fait sentir, le vieillard trouve dans son impuissance même une garantie contre les criminels désirs qui viennent parfois se remuer dans sa volonté, et la crainte d'en être puni en s'y abandonnant le met à l'abri des orages. Il n'est pas besoin de dire à ce vieillard qu'il n'a plus long- temps à vivre : dans le silence des passions, la pensée de la mort et du jugement qui la suit se présente naturellement à l'esprit; et pour peu qu'on s'y arrête, en faut-il davantage pour amener à de sages réflexions le cœur même le plus rebelle?

Comment donc se fait-il, m'allez-vous dire, qu'il se rencontre des vieillards pires que les jeunes gens? Ces vieillards dont vous me parlez sont ceux qui, s'étant plongés dans les derniers excès de la dépravation, laissent peu d'espérance qu'ils changent jamais. Ne voyons-nous pas des furieux se jeter d'eux-mêmes dans le précipice, sans que personne les y pousse? Un vieillard qui montre *, vu. 7

(jS NOUVELLB BIBLIOT1I J.QUE

encore toutes les faiblesses <lu jeune ài,r<* est le comble de L'op« probre : comment pardonner un dérèglement Inexcusable même

dans la jeunesse? Ce n'est pas celui 1a qui sera en droit de dire a

Dieu : Seigneur, ne vous souvenez pas des ) 'miles et des ignorances de ma jeunesse K Celui qui est encore sous les glaces de 1 à^e ce qu'il fut dans la chaleur de la jeunesse prouve bien qu'alors ce n'était ni 1 ignorance, ni la fragilité naturelle, ni l'inexpérience de la jeunesse, mais un système profond de corruption qui l'avait jeté dans le mal. Un tel langage ne convient qu'à l'homme qui, revenu de ses égaremens, mène une vie toute différente de sa vie passée. Mais celui qui , sur le déclin de ses jours, se montre tel qu'il fut auparavant, pouvons-nous l'appeler un vieillard, quand il respecte si peu sa viedlesse? Demandera-t-il au Seigneur d'oublier les fautes et les ignorances de sa jeunesse, quand lui-même, loin de les avoir oubliées, les reproduit tous les jours dans sa vie licencieuse et criminelle? En effet, combien ne voyons-nous pas de vieillards débauchés, courant après les spectacles , livrés à toutes les dissipations delà jeunesse? Quelle monstrueuse inconséquence! une tête ornée de cheveux blancs, avec toute la futilité de la jeunesse! Mais qu'un jeune homme vienne à lui manquer, ce vieillard oublie-t-il de réclamer le respect qui est dû à son âge? Qu'il commence donc à se respecter le premier, qu'il en donne l'exemple aux autres ; de quel droit exiger d'eux ce dont on s'affranchit soimême? En vous laissant parvenir à la vieillesse, Dieu vous a donné ces cheveux blancs comme une parure privilégiée; vous la dégradez. Elle n'est honorable qu'autant que vous la justifiez par vos mœurs; elle cesse de l'être quand à la gravité du vieillard vous substituez les folies du jeune homme. Irez-vous donner à nos jeunes gens des leçons de sobriété quand vous les surpassez en intempérance? A Dieu ne plaise que j'insulte à la vieillesse! non, ce que j'accuse, ce sont les vieillards qui vivent en jeunes gens. Eussiez-vous un siècle de vie tout entier, avec de semblables snœurs, vous n'êtes à mes yeux que des jeunes gens, comme le jeune homme réservé dans son langage et dans sa conduite obtiendra de moi les mêmes respects qu'un vieillard. Ce qui rend la vieillesse respectable , dit l'Esprit-Saint , ce n est pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence de V homme lui tient lieu de cheveux blancs , et la vie sans tache est une heureuse lie.'/lesse*. Nous n'honorons la personne d'un monarque, sa pour-

1 Fs. xxit, 7. — * Sap., ir, 8.

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preet son diadème, qu'autant qu'elle nous présente l'image de son autorité; mais quand nous la voyons méconnue, insultée, avilie, le prestige est évanoui. Cette similitude n'a rien d'exagéré; le vieillard qui règne sur ses passions et sait commander à ses sens est vraiment roi; qu'il en soit l'esclave, il n'est plus que le dernier des hommes.

Jeunes gens qui m'écoutez, prévenez ce honteux avenir, puisqu'il dépend de vous de posséder, à l'âge où vous êtes, la gravité delà vieillesse. (Saint Chrysostôme *,)

Péroraison.

Vivez-vous donc encore, mon cher auditeur, dans ces alternatives de grâce et de péché? déclarez-vous enfin ; c'est assez balancer entre le ciel et la terre, comme le disait autrefois un Prophète à des pécheurs semblables à vous : Usquequo claudicatis in duas partes 2? Si Baal est votre Dieu, adorez- le tout seul, à la bonne heure; mais si le Seigneur est le Dieu véritable, n'adorez plus que lui seul aussi: Si Dominus est Deus, sequiminieum; si autein Baal, sequimini illum^. Pourquoi ces efforts pour revenir au Seigneur, et ces faiblesses qui vous en séparent? pourquoi ces vicissitudes puériles et éternelles de crime et de vertu? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah! ou essuyez vos larmes pour toujours, et recevez voire consolation en ce monde, ou n'y cherchez plus d'autres consolations ni d'autres plaisirs que ceux de la grâce et de l'innocence. Fixez-vous enfin : je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible que ces révolutions perpétuelles de crime et de repentir! vous le savez : éternellement combattu, et par ces troubles secrets qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchans infortunés qui vous rentraînent dans le vice; toujours occupé, ou à pleurer vos faiblesses, ou à surmonter vos remords ; jamais heureux, soit dans le crime, où vous ne trouvez point de paix, soit dans la vertu, où vous ne pouvez vous faire une situation durable. Ayez donc pitié de votre ame ; fixez-vous enfin : établissez une paix solide dans votre conscience : mettez à profit ces derniers traits de miséricorde que la bonté de Dieu laisse encore tomber sur votre cœur. Peut-être touchez-vous à cette dernière inconstance, qui va terminer par l'endurcissement toutes les inégalités de votre vie, et que, comme un arbre plus d'une fois mort et déraciné, selon l'ex-

1 Hora. vu, in Epist. ad Heb, — 2 III Rcg-, xvin, 24. — > lbid.

IOO NOUVELLE BIBLIO 1 il l'.QUE

pression d'un Apôtre, vous allez rester pour toujours sur le côté que vous tomberez : fiiez doue dans le devoir toutes les agitations

de votre aine, afin que, fondé et enraciné dans la charité, vous ne soyez plus un de ces hommes temporels dont parle Jésus-Christ, qui ne croient en lui que pour un peu de temps; et que vous puissiez un jour aller recevoir dans le ciel la couronne du salut et de l'immortalité promise à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin. Ainsi soit-il. (Massillon.)

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