RÉFLEXIONS THÉOLOGIQUES ET MORALES SUR CE SUJET
L'excellente prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. L'excellence de cette prière ne consiste pas dans la multitude des paroles* que nous prononçons ; car Dieu connaît, sans avoir besoin de nos paroles, le fond de nos sentimens. La véritable demande est donc celle du cœur, et le cœur ne demande que par ses désirs. Prier est donc désirer, mais désirer ce que Dieu veut que nous désirions. Celui qui ne désire pas du fond du cœur fait une prière trompeuse. Quand il passerait des journées entières à réciter des prières, ou à méditer ou à s'exciter à des sentimens pieux, il ne prie point véritablement s'il ne désire pas ce qu'il demande.
Oh! qu'il y a peu de gens qui prient! car où sont ceux qui désirent les véritables biens? Ces biens sont les croix extérieures et intérieures , l'humiliation, le renoncement à sa propre volonté, la mort à soi-même, le règne de Dieu sur les ruines de l'amour-propre. Ne point désirer ces choses, c est ne prier point : pour prier il faut les désirer sérieusement, effectivement, constamment, et par rapport à tous les détails de la vie; autrement la prière n'est qu'une illusion semblable à un beau songe, où un malheureux se réjouit, croyant posséder une félicité qui est bien loin de lui. Hélas! combien d'ames pleines d'elles-mêmes, et d'un désir imaginaire de perfection au milieu de toutes leurs imperfections volontaires, qui n'ont jamais prié de cette véritable prière du cœur! Voilà le principe sur lequel saint Augustin disait : « Qui aime peu, « prie peu; qui aime beaucoup, prie beaucoup. »
Au contraire, on ne cesse point de prier quand on ne cesse jamais d'avoir le vrai amour et le vrai désir dans le cœur. L'amour caché au fond de l'aine prie sans relâche, lors même que l'esprit
1 Malth., vi, 17.
102 NOUVELLE BÏBLIOTHKQUB
ne peut être dans une actuelle attention : Dieu ne cesse de regarder dans cette ame le désir qu'il y forme lui-même, et dont elle ne
s'aperçoit pas toujours, Ce drsir en disposition touche le I œur de Dieu; c est une voix secrète qui attin- sanfl cesse ses miséricordes; c'est cet Esprit qui, comme dit sait Paul ' , gémit en nous par des gemissemens ineffables ; il aide notre faiblesse.
Cet amour sollicite Dieu de nous donner ce qui nous manque, et d'avoir moins d'égard à notre fragilité qu'à la sincérité de nos intentions. Cet amour efface même nos fautes légères, et nous purifie comme un feu consumant; il demande en nous et pour nous ce qui est selon Dieu-; car, ne sachant pas ce qu'il faut demander, nous demanderions souvent ce qui nous serait nuisible. TSous demanderions certaines faveurs, certains goûts sensibles, et certaines perfections apparentes qui ne serviraient qu'à nourrir en vous la vie naturelle et la confiance en nos propres forces; au lieu que cet amour, en nous aveuglant, en nous livrant à toutes les opérations de la grâce, en nous mettant dans un état d abandon pour tout ce que Dieu voudra faire en nous, nous dispose à tous les desseins secrets de Dieu.
Alors nous voulons tout, et nous ne voulons rien. Ce que Dieu voudra nous donner est précisément ce que nous aurons voulu ; car nous voulons tout ce qu'il veut, et nous ne voulons que ce qu'il voudra; ainsi cet état contient toute prière. C'est une opération du cœur qui embrasse tout désir. L Esprit demande en nous* ce que l'Esprit lui-même veut nous donner. Lors même qu'on est occupé au dehors, et que les engagemens de pure Providence nous font sentir une distraction inévitable, nous portons toujours au dedans de nous un feu qui ne s'éteint point, et qui au contraire nourrit une prière secrète, qui est comme une lampe sans cesse allumée devant le trône de Dieu. Si nous dormons, notre cœur veille '*. Bienheureux ceux que le Seigneur trouvera veillons^ !
Pour conserver cet esprit de prière qui doit nous unir à Dieu, il faut faire deux choses principales: l'une est de le nourrir, l'autre d'éviter ce qui pourrait nous le faire perdre.
Ce qui peut le nourrir, c'est la lecture réglée, l'oraison actuelle en certain temps, le recueillement fréquent dans la journée; les retraites quand on sent qu'on en a besoin, ou qu'elles sont conseillées par les gens expérimentés que l'on consulte; enfin l'usage des sacremens, proportionné à son état.
1 Rom., vin, 26. — 2 Ibid., 27. — 3 Ibid. — * Cant. v, 2. — « Luc, xn, 37.
DES PRÉDICATEURS. Io3
Ce qui peut faire perdre l'esprit de prière doit nous remplir de crainte, et nous tenir dans une exacte précaution. Ainsi il faut fuir les compagnies profanes qui dissipent trop, les plaisirs qui émeuvent les passions, tout ce qui réveille le goût du monde, et les anciennes inclinations qui nous ont été funestes.
Le détail de ces deux choses est infini, et on ne peut le marquer ici qu'en général, parce que chaque personne a ses besoins particuliers.
Pour nourrir cet esprit de prière, il faut choisir des lectures qui nous instruisent de nos devoirs et de nos défauts ; qui, en nous montrant la grandeur de Dieu, nous enseignent ce que nous lui devons , et nous découvrent combien nous manquons à l'accomplir : car il n'est pas question de faire des lectures stériles où notre cœur s'épande et s'attendrisse comme à un spectacle touchant; il faut que ï arbre porte des fruits 4; et on ne peut croire que la racine est vive qu'autant qu'elle le montre par sa fécondité.
Le premier effet du sincère amour, c'est de désirer, de connaître tout ce qu'on doit faire pour contenter le bien-aimé de notre cœur : faire autrement , c'est aimer soi-même sous le prétexte de l'amour de Dieu; c'est chercher en lui une vaine et trompeuse consolation ; c'est vouloir faire servir Dieu à son propre plaisir, et non se sacrifier à sa gloire. A Dieu ne plaise que ses enfans l'aiment ainsi! Quoiqu'il en coûte, il faut connaître- et pratiquer sans réserve tout ce qu'il demande de nous.
Pour le temps de l'oraison , il doit se régler par le loisir, par l'état, la disposition et l'attrait de chaque personne.
La méditation n'est pas l'oraison, mais elle en est le fondement essentiel2. Elle nous sert à nous remplir des vérités que Dieu nous a révélées. Il faut donc connaître à fond, non seulement tous les mystères de Jésus-Christ et les vérités de son Evangile, mais encore tout ce que ces vérités doivent imprimer personnellement en nous pour nous régénérer; il faut que ces vérités nous pénètrent long-temps, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine que l'on veut teindre.
Il faut que ces vérités nous deviennent familières, en sorte qu'à force de les voir de près et à toute heure, nous soyons accoutumés à ne juger plus de rien que par elles; qu'elles soient notre
* Matth., vu, 17. — « Pg. xxxvin, 4.
io,j NOUV1LTE BIBLIOTHEQUE
unique lumière pour juger dans la pratique, comme les rayons du soleil sont notre unique lumière pour apercevoir la figure et la couleur de tous les corps.
Quand ces vérités se sont , pour ainsi dire , incorporées de la sorte en nous, c'est alors que notre oraison commence à être réelle et fructueuse : jusque là ce n'en était que l'ombre; nous pensions voir à fond ces vérités, et nous n'en touchions que l'écoree grossière. Tous nos sentimens les plus tendres et les plus vifs, toutes nos résolutions les 'plus fermes, toutes nos vues les plus claires et les plus distinctes , n'étaient encore qu'un germe vil et informe de ce que Dieu développe en nous.
Quand sa lumière divine commence à nous éclairer, alors on voit dans la vraie lumière ; alors il n'y a aucune vérité à laquelle on n'acquiesce dans le moment, comme on n'a pas besoin de raisonner pour reconnaître la splendeur du soleil dès le moment qu'il se lève et frappe nos yeux. Il faut donc que notre union à Dieu dans l'oraison soit le fruit de la fidélité à suivre toutes ses volontés. C'est par là qu'on peut juger de notre amour pour lui.
11 faut que la méditation devienne chaque jour de plus en plus profonde et intime. Je dis profonde , parce que, quand nous méditons ces vérités humblement , nous enfonçons de plus en plus pour y découvrir de nouveaux trésors : j'ajoute intime, parce que, comme nous creusons de plus en plus pour entrer dans ces vérités, ces vérités aussi creusent de plus en plus pour entrer jusque dans la substance de notre ame. Alors un seul mot tout simple entre plus avant que des discours entiers.
Les mêmes choses qu'on avait cent fois entendues froidement et sans aucun fruit nourrissent l'aine d'une manne cachée, et qui a des goûts infinis pendant plusieurs f jours. Enfin il faut bien prendre garde à ne point cesser de se nourrir de certaines vérités dont nous avons été touchés, tandis qu'il leur reste encore quelque suc pour nous; tandis quelles ont encore quelque chose à nous donner , c'est un signe certain que nous avons besoin de recevoir d'elles: elles nous nourrissent même souvent sans aucune instruction précise et distincte; c'est un je ne sais quoi qui opère plus que tous les raisonnemens. On voit une vérité, on l'aime, on s'y repose; elle fortifie le ccour, elle nous détache de nousmêmes : il y faut demeurer en paix tout aussi long-temps qu'on le peut.
Pour la manière de méditer, elle ne doit être ni subtile ni
DES PREDICATEURS. IOJ
pleine de grands raisonnemens ; il ne faut que des réflexions simples, naturelles, tire'es immédiatement du sujet qu'on médite.
Il faut méditer peu de vérités et les méditer à loisir, sans effort, sans chercher des pensées extraordinaires.
On ne doit considérer aucune vérité que par rapport à la pratique. Se remplir d'une vérité sans prendre toutes les mesures nécessaires pour la suivre fidèlement , quoi qu'il en coûte, c'est vouloir retenir, comme dit saint Paul *, la vérité dans l injustice; c'est résister à cette vérité imprimée en nous, et par conséquent au Saint-Esprit même 2. C'est la plus terrible de toutes les infidélités.
Pour la méthode de prier, on doit la faire dépendre de l'expérience qu'on a là-dessus. Ceux qui se trouvent bien d'une méthode exacte ne doivent point s'en écarter ; ceux qui ne peuvent s'y assujétir doivent respecter ce qui sert utilement] à tant d'autres, et que tant de personnes pieuses et expérimentées ont tant recommandé. Mais enfin, comme les méthodes sont faites pour aider, et non pour embarrasser, quand elles n'aident point , et qu'elles embarrassent, il faut les quitter.
La plus naturelle dans les commencemens est de prendre un livre, qu'on quitte quand on se sent recueilli par l'endroit qu'on vient de lire, et qu'on reprend quand cet endroit ne fournit plus rien pour se nourrir intérieurement. En général, il est certain que les vérités que nous goûtons davantage et qui nous donnent une certaine lumière pratique pour les choses que nous avons à sacrifier à Dieu, sont celles où Dieu nous marque un attrait de grâce qu'il faut suivre sans hésiter. L'Esprit souffle ou il veut^j oh il est, là est aussi la liberté 4.
Dans la suite on diminue peu à peu en réflexions et en raisonnemens; les sentimens affectueux, les vues touchantes , les désirs augmentent; c'est qu'on est assez instruit et convaincu par l'esprit. Le cœur goûte, se nourrit, s'échauffe , s'enflamme ; il ne faut qu'un mot pour occuper long-temps.
Enfin l'oraison va toujours croissant par des vues plus simples et plus fixes , en sorte qu'on n'a plus besoin d'une si grande multitude d'objets et de considérations. On est avec Dieu comme avec un ami. D'abord on a mille choses à dire à son ami , et mille à lui demander; mais dans la suite ce détail de conversation s'épuise, sans que le plaisir du commerce puisse s'épuiser. On a tout dit; mais, sans se parler, on prend plaisir à être ensemble , à se voir, à
1 Rom., i, 18. — * Act., vu, 5. — 5 Joan., m, 8. — 4 II Cor.., m, 17.
,<)') NOUVELLE BIBLIOI ]11 OUE
sentir qu OU es! 1 un impies de l'autre, à se reposer dans le goût
(I une douce el pare unifié; on se t;tit, mais dans ce silenoa om
S entend. On sait qu'on est d'aeeoi <! en tout , et que les deux cœurs
n en font qu'un: l'un se reree tant cette dam l'autre»
<<< si ainsi que dans l'oraison le coiiiincnc avc< Dieu parvient à
une union simple et familière qui est au delà de tout discours. Mais il iaut que Dieu fasse uniquement par lui-même cette sorte d'oraison en nous , et rien ne serait ni plot téméraire ni plus dangereux que doser s'y introduire soi-même. Il faut se laisser conduire pas à pas par quelque personne qui connaisse les voies de Dieu, et qui pose long-temps les rondement inébranlables d'une exacte instruction et d'une entière mort à soi-même dans tout ce qui regarde les mœurs.
Pour les retraites et la fréquentation des sacremens, il faut se régler par les avis de la personne en qui on prend confiance. Il faut avoir égard à ses besoins, à l'effet que la communion produit en nous , et à beaucoup d'autres circonstances propres à chaque personne.
Les retraites dépendent du loisir et du besoin où l'on se trouve. Je dis du besoin, parce qu'il faut être sur la nourriture de lame comme sur celle du corps; quand on ne peut supporter un travail sans une certaine nourriture, il faut la prendre, autrement on s expose à tomber en défaillance. J'ajoute le loisir, parce que, excepté ce besoin absolu de nourriture dont nous venons de parler, il faut remplir ses devoirs plutôt que de suivre son goût de ferveur. Un homme qui se doit au public et qui passerait le temps destiné à ses fonctions à méditer dans la retraite, manquerait à Dieu en s imaginant s'unir à lui. La véritable union à Dieu est de faire sa volonté sans relâche , et malgré tous dégoûts naturels, dans tous les devoirs les plus ennuyeux et les plus pénibles de son état.
Pour les précautions contre la dissipation , les voici en gros : c'est de fuir tous les commerces de suite et de confiance avec des gens dans des maximes contraires à la piété , surtout quand ces maximes contagieuses nous ont autrefois séduits. Elles rouvriront encore facilement nos plaies; elles ont même une intelligence secrète au fond de notre cœur; nous y avons un conseiller doux et flatteur, toujours prêt à nous aveugler et à nous trahir.
Voulez-vous, dit le Saint-Esprit l, juger d'un homme, obser-
1 Eccli., xiii, ÎO.
vez quels sont ses amis. Gomment celui qui aime Dieu, et qui ne veut plus rien aimer que pour lui, aurait-il pour amis intimes ceux qui n'aiment ni ne connaissent point de Dieu, et qui regardent son amour comme une faiblesse ? Un cœur plein de Dieu, et qui sent sa propre fragilité, peut-il jamais être en repos et à son aise avec des gens qui ne pensent sur rien comme lui, et qui sont à tout moment en état de lui ravir tout son trésor? Le goût de telles gens et le goût que donne la foi sont incompatibles.
Je sais bien qu'on ne peut et qu'on ne doit pas même rompre avec certains amis auxquels on s'est lié par l'estime de leurs bonnes qualités naturelles, par leurs services, par l'engagement d'une sincère amitié, ou enfin par la bienséance d'un commerce honnête. On pique jusqu'au vif d'une manière dangereuse les amis auxquels on ôte sans mesure une certaine familiarité et une confiance dont ils sont en possession; mais, sans rompre et sans déclarer son refroidissement, on peut trouver des manières douces et insensibles de modérer ce commerce. On les voit en particulier; on les distingue des demi-amis; on leur ouvre son cœur sur certaines choses où la probité et l'amitié mondaine suffisent pour les mettre à portée de donner de sages conseils, et de penser comme nous , quoique nous pensions les mêmes choses qu'eux par des motifs plus purs et plus relevés; enfin on les sert, et on continue tous les soins d'une amitié cordiale sans livrer son cœur.
Sans cette précaution, tout est en péril; et si on ne prend courageusement, dès les premiers jours, le dessus, pour se rendre, dans sa piété, libre et indépendant de ces amis profanes, c'est une piété qui menace ruine prochaine. Si un homme qui est obsédé par de tels amis est d'un naturel fragile, et si ses passions sont faciles à enflammer, il est certain que ces amis , même les plus sincères, le rentraîneront. Ils sont, si vous voulez, bons, honnêtes , pleins de fidélité et de tout ce qui rend l'amitié parfaite selon le monde : n'importe; ils sont empestés pour lui; plus ils sont aimables, plus ils sont à craindre. Pour ceux qui n'ont point ces qualités estimables, il faut les sacrifier; trop heureux qu'un tel sacrifice , qui doit coûter si peu , nous vaille une sûreté si précieuse pour notre salut éternel !
Outre qu'il faut donc choisir avec un grand soin les personnes que nous voyons , il faut encore nous réserver les heures nécessaires pour ne voir que Dieu dans la prière. Les gens qui sont dans des emplois considérables ont tant de devoirs indispensables
IoS NOUVELLE DinLIOI III ni 1
à remplir qu'il ne leur reste guère de temps pour être avec Dieu, à moins qu'ils ne soient bien appliquée à ménager leur temps. Si peu qu'un ait de pente; à s'amuser, on ne retrouve plus les heures destinées ni pour Dieu ni pour le prochain.
Il faut donc tenir ferme pour se taire une règle. La rigidité à l'observer semble excessive ; mais sans elle tout tombe en confusion : on se dissipe, on se relâche, on perd ses forces, on s'éloigne insensiblement de Dieu, on se livre à tous ses goûts, et on ne commence à s'apercevoir de l'égarement où l'on tombe que quand on y est déjà tombé jusqu'à n'oser plus espérer d'en pouvoir revenir.
Prions, prions. La prière est notre unique salut. Béni soit le Seigneur, qui na point retiré de moi ni ma prière ni sa miséricorde *. Pour être fidèle à prier, il faut être fidèle à régler toutes les occupations de sa journée avec une fermeté que rien n'ébranle jamais. (Fénélon.)
De l'oraison dominicale.
Les préceptes de l'Evangile , mes très chers frères , ne sont rien autre chose que les préceptes de Dieu, les fondemens de l'espérance, l'appui de la foi, l'aliment du cœur, le guide du droit chemin et les gages du salut; ces mêmes préceptes, en instruisant ici-bas les esprits dociles des fidèles , les dirigent en même temps vers les célestes demeures. Dieu a voulu aussi nous révéler bien des choses par l'entremise des Prophètes , ses serviteurs; mais combien plus importantes sont les vérités que le Fils nous annonce, et que le Verbe de Dieu, qui inspira les Prophètes , nous confirme de sa propre bouche ! Désormais il n'ordonne plus de préparer les voies pour celui qui vient, mais il vient lui-même, et nous ouvre ces voies, afin qu'éclairés par la grâce , après avoir erré sans prévoyance et en aveugles au milieu des ténèbres de la mort , nous puissions marcher dans le chemin de la vie, en suivant pour guide le Seigneur, qui , outre les instructions salutaires émanées de sa bonté pour le salut de son peuple, nous a encore enseigné lui-même la manière de prier, et ce que nous devons demander dans nos prières. Celui qui nous a donné la vie nous a donc appris également à prier, avec cette bonté qu'il a daigné nous témoigner dans tous les dons qu'il nous a départis, afin qu'adressant au Père l'oraison que le Fi's nous a en-
1 Ps. lxv, i>0.
DES PREDICATEURS. IOO,
seignée, il écoute avec plus de complaisance les vœux que nous élevons vers lui.
Déjà il avait prédit que l'heure viendrait où les vrais adorateurs adoreraient le Père en esprit et en vérité, et il a accompli ses prédictions, afin que nous qui avons reçu de sa grâce l'esprit et la vérité, nous l'adorions aussi en esprit et en vérité. En effet, quelle oraison peut être plus spirituelle que celle que Jésus-Christ, qui a envoyé le Saint-Esprit en nous, a bien voulu nous apprendre? Quelle prière faite au Père peut être plus vraie que celle que le Fils, qui est la vérité, a reçue de la bouche même du Père? Prier autrement qu'il ne l'a enseigné, ce ne serait pas seulement ignorance de notre part, ce serait un péché, puisqu'il nous a dit formellement : « Vous rejetez les commandemens de Dieu pour obser- « ver vos traditions. »
Prions donc, mes très chers frères, comme Dieu nous l'a enseigné. Prier Dieu pour soi-même, élever ses vœux jusqu'à lui par l'oraison dominicale, c'est amour, c'est comme une sorte fie familiarité. Que le Père reconnaisse les paroles de son Fils, quand nous faisons la prière; que celui qui est dans notre cœur soit aussi dans nos paroles, et puisqu'il daigne intercéder pour nous auprès de son Père quand nous demandons le pardon de nos fautes , servonsnous de ses propres paroles. En effet, s'il a dit que « tout ce que nous demanderons à Dieu en son nom , son Père nous le donnera1,» combien plus sûrement obtiendrons-nous ce que nous demanderons au nom de Jesus-Christ, si nous avons recours à l'oraison qu'il nous a enseignée î
Mais en priant soyons recueillis , soyons calmes et chastes en même temps. Songeons que nous sommes en présence de Dieu. Pour lui plaire il faut que la plus grande modestie règne dans nos yeux, dans notre maintien et dans nos paroles. Car de même qu'il y aurait de l'impudence à pousser des cris, il convient au contraire à l'homme humble d'adresser à Dieu de modestes prières.
Enfin, Dieu, en nous communiquant ses préceptes, nous recommande de prier en secret , dans les lieux les plus retirés , « dans « l'intérieur des maisons 2, » afin de montrer par là notre foi, puisque c'est reconnaître qu'il est présent partout , qu'il nous entend , qu'il nous voit tous, et que, dans la plénitude de sa majesté, il pénètre les endroits les plus cachés , selon ce qui est écrit : « Ne suis- « je pas le Dieu qui est proche, et le Dieu qui est éloigné? Pour
Joan., xvi, 23. -, 8 Matlh., vi, G.
IIO NOUVELLE, BIBLIOTHÈQUE
«être caché dans les ténèbres, l'homme êi happera-t-il a ma vue? ■ est-ce que je ne remplis pus le ciel et la terre ' ? En tous lieux, dit- « il ciiciiic, les yeux de Pieu observent les 1>« > n s et 1rs niechaa Et de même quand nous sommes avec nos frères, et que nous
célébrons les suints sacrifices avec le ministre de Dieu , nousdevOUS
toujours marquer la plus grande modestie et observer la plus
exaete discipline, au lieu d'exhaler inconsidérément, et de lancer, pour ainsi dire, au travers d'un flux de paroles bruyantes, une demande qui ne doit être faite à Dieu qu'avec le respect le plus scrupuleux, parce que ce n'est pas la voix, mais le cœur que Dieu écoute. Ce n'est point par des cris qu'il faut cherchera se faire entendre de celui qui voit les plus secrètes pensées des hommes, comme le Seigneur le prouvé lui-même quand il nous dit: « Pour- « quoi méditez- vous le mal dans le fond de vos cœurs 3 ? ce que Ton peut voir dans la personne de la prophétesse Anne, au premier livre des Rois , qui, figurant en cela l'Eglise de Jésus-Christ , priait le Seigneur, non à haute voix, mais en silence, avec recueillement, et au fond du cœur. Elle priait secrètement mais avec la confiance la plus manifeste. Elle parlait, non de bouche, mais de cœur, parce qu'elle savait bien que Dieu entend ce langage; aussi obtint-elle l'effet de sa demande, parce qu'elle demanda avec foi. Nous en voyons la preuve dans 1 Ecriture-Sainte : « Elle parlait « dans son cœur, sans remuer les lèvres ; les hommes ne l'auraient « pas entendue, mais Dieu l'entendit *. * Nous lisons également dans les psaumes : Priez dans vos cœurs et dans le lieu de votre « repos, et que vos cœurs soient pénétrés 5. « Le Saint-Esprit, par la bouche de Jérémie, nous apprend la même chose: « C'est en esprit , dit-il , que vous devez adorer Dieu 6. »
Or, je veux, mes très chers frères, que celui qui l'adore sache de quelle manière le publicain prie dans le temple avec le pharisien. Loin d'élever effrontément les yeux et les mains au ciel, il se frappait la poitrine en confessant ses fautes les plus secrètes, et implorait le secours de la miséricorde divine, tandis que le pharisien, content de lui-même, s'abandonnait à la plus aveugle sécurité. Le publicain qui plaçait l'espoir de son salut, non dans la confiance de son innocence, puisqu'il n'y a personne qui soit innocent, mais en déclarant ses péchés, et en priant avec humilité , mérita pins devant Dieu et fut entendu de celui qui pardonne aux
1 Jercm , xxiii, 23. — 2 Prov., xv, 5. — 3 Luc, vi, 22. — * I Reg., i, 13. — 3 Ps. iv, 5. — 6 Bar., vi, 5.
DES PREDICATEURS. III
humbles. Ecoutons à cet égard les paroles du Seigneur dans l'Evangile : « Deux hommes montèrent au temple pour y prier : l'un était « pharisien , l'autre était publicain. Le pharisien, se tenant debout, « priait ainsi en lui-même: Mon Dieu, je vous rends grâces de ce « que je ne suis point comme le reste des hommes , qui sont injus- « tes, ravisseurs et adultères, ni même comme ce publicain; je «jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je « possède. Le publicain au contraire se tenant au loin, n'osait lever « les yeux au ciel et se frappait la poitrine en disant : Mon Dieu , « ayez pitié de moi qui ne suis qu'un pécheur. En vérité, je vous « le dis, celui-ci s'en retourna chez lui justifié et non pas l'autre ; « car quiconque s'élève sera abaissé , et quiconque s'abaisse sera « élevé *. »
Nous venons d'apprendre de la bouche de Dieu même dans quelle disposition nous devons entrer en prière; écoutons le Seigneur nous enseigner encore ce qu'il nous faut demander: « Priez ainsi, « dit-il : Notre Père qui êtes aux cieux , que votre nom soit sanctifié, « que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre «comme au ciel. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, « et pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux « qui nous ont offensés , et ne nous laissez pas succomber à la ten- « tation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il 2. »
Avant toutes choses, Dieu , qui a prêché et enseigné la paix et l'union, n'a pas voulu que la prière se fît séparément, afin que celui qui prie ne prie pas pour lui seul. En eftet, nous ne disons pas : « Mon Père qui êtes aux cieux, donnez-moi aujourd'hui mon pain, » et personne ne prie Dieu de lui pardonner à lui seul ses offenses, ni de l'empêcher seul de succomber à la tentation, ni de le délivrer seul du mal. Notre prière est pour tous, et nous est commune avec les autres. Et quand nous prions , nous ne prions pas pour un seul peuple, mais pour l'universalité des hommes, parce que nous ne formons tous qu'un même peuple. Dieu, l'arbitre de la paix, pour tout ramener à l'unité, veut qu'un seul homme prie pour tous les autres, comme il nous avait lui-même renfermés tous dans un seul homme. C'est ce précepte qu'ont observé les trois enfans jetés dans la fournaise, en faisant la même prière et en conservant le même esprit. Tout en nous apprenant de quelle manière prièrent ces trois enfans , l'Ecriture nous donne un exemple que nous devons imiter dans nos prières, afin de pouvoir leur
1 Luc, xviii, 10 à 14. — •Matth., VI, 9.
lia NOUVELLE ■IBL10TBBQUB
ressembler. « Alors, dit-elle, ces trois 'idans chaulaient d'une voix « unanime les louantes du Seigneur, ils le glorifiaient et le bénis-
« saient1. >' Ils parlaient connue s'ils n'avaient eu qu'une bouche, et cependant Jésus-Christ ne leur avait pas encore enseigna à prier; aussi leurs paroles furent-elles entendues du Seigneur, parce que leur prière, tout à la fois paisible, simple et spirituelle, était digne de lui.
Tels étaient encore, après l'Ascension de Jésus-Christ , les prières que faisaient les Apôtres en commun avec leurs disciples. «Ils « persévéraient, dit l'Ecriture, tous dans un même esprit, en priè- « resavec les femmes et Marie mère de Jésus -. « Ils témoignaient donc en priant la plus grande ferveur et l'union la plus intime, parce que Dieu, qui fait cohabiter ensemble ceux qu'unissent les liens de la concorde , n'admet dans les demeures éternelles que ceux dont la prière est unanime. «Priez ainsi, dit-il: Notre Père qui «êtes aux ci eux. >» L'homme renouvelé, régénéré, et rendu à son Dieu par la grâce, débute, en priant, par le mot Père, parce qu'il est devenu son fils. « Il est venu chez soi, dit saint Jean, et les « siens ne l'ont point reçu, mais il a donné le pouvoir d'être faits « enfans de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu et à ceux qui croient « en son nom 3.» Celui donc qui a cru en son nom, et a été fait enfant de Dieu , doit commencer par lui rendre grâce, se confesser son enfant, en faisant entendre qu'il a pour père Dieu qui est dans les cieux, et protester, dès le principe, qu'il a renoncé à son père terrestre et charnel ; qu'il ne reconnaît, et qu'il n'a véritablement pour père que celui qui est dans les cieux.
Le Seigneur nous a recommandé aussi «de ne donnera personne, « ici-bas, le nom de père, parce que nous n'avons qu'un Père qui « est aux cieux 4 » ; et il répondit un jour à un de ses disciples qui lui parlait de la mort de son père: « Laissez les morts ensevelir leurs « morts 5. » En effet le Père des vrais fidèles est vivant.
Nous ne devons pas , mes très chers frères , nous borner à remarquer et à comprendre que nous appelons père celui qui est dans les cieux, mais nous ajoutons: Notre père: c'est-à-dire le père de ceux qui croient, de ceux qui, sanctifiés par lui, et régénérés par la naissance de la grâce spirituelle, sont devenus les enfans de Dieu. Cette parole est un coup de foudre pour les Juifs, qui, après avoir indignement méprisé Jésus-Christ, que les Prophètes leur
» Dan., ut, H. — » Act. i, M. — 5 Joan., i, 11, 12. — * Malih , xxiu, 9. — « Ibid., Yin, 22.
avaient annoncé, et qui était venu parmi eux, ont eu la barbarie de le mettre à mort. Ils ne peuvent plus donner à Dieu le nom de père, sans qu'une voix secrète les confonde et leur adresse ces reproches: « Vous êtes les enfans du démon, et vous voulez accom- «plir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement « et il n'a point demeuré dans la vérité , parce que la vérité n'est pas en lui l.
Dieu, plein d'indignation, s'écrie également par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai nourri des enfans , et je les ai élevés ; mais ils « m'ont méprisé. Le bœuf a reconnu son maître , et l'âne 1 etable «de celui à qui il appartenait: Israël ne m'a pas connu, et mon « peuple est sans intelligence. Malheur à la pécheresse, au peuple «chargé de crimes, à la race perverse, aux fils dénaturés! ils ont « abandonné le Seigneur 2. »
C'est pour leur reprocher leur ingratitude que nous, Chrétiens nous disons: Notre père, parce qu'il est devenu le nôtre, et a cessé d'être celui des Juifs qui l'ont abandonné. Un peuple de pécheurs et qui persévère dans son péché ne peut porter le titre de fils* il n'appartient qu'à ceux qui ont obtenu la rémission de leurs péchés et à qui l'éternité est promise, ou qui s'en repentent et implorent la miséricorde, selon les paroles mêmes du Seigneur: « Quiconque « commet le péché est esclave du péché : or, l'esclave ne demeure « pas toujours dans la maison; mais le fils y demeure à jamais 3. »
Ah! Chrétiens, combien est grande l'indulgence du Seigneur combien est immense le trésor de son amour et de sa bonté pour nous, quand il daigne nous permettre de prier en sa présence d'appeler Dieu notre père , et de prendre, à l'égal de Jésus-Christ, le nom d' enfans de Dieu, qu'aucun de nous n'oserait prendre, s'il ne nous l'eût permis lui-même. Souvenons-nous donc, mes frères souvenons-nous que, quand nous donnons à Dieu le nom de père nous devons nous comporter comme les enfans de Dieu, afin qu'il ait autant de joie de nous avoir pour enfans, que nous sommes joyeux de l'avoir pour père. Représentons-nous sans cesse que nous sommes les temples de Dieu , afin que Dieu habite constamment en nous, et que nos actions ne soient pas indignes de son esprit puisque nous sommes devenus des hommes spirituels. Ne pensons ne faisons rien qui ne soit conforme à l'esprit : car Dieu a dit aussi « lui-même: « Je glorifierai ceux qui me glorifient; et celui qui me « méprise sera méprisé 4.» Le bienheureux Apôtre dit également
1 Joan., vin, 44. — 2 Is., i, 2, 3, 4. — 5 Joan.; vin, 34, 35. — * I Re<*., ir, 30.
I [i NOUVKLLB BIBLIOTHÈQUE
dans sonFpître: I Vous nY-tcs plus I vous-mêmes, parce que vous « ayesété rachetés d'un grand prix. Glorifiée donc et porte* Dieu en
VOUS llll'IlIt'S * . »
Knsuite nous ajoutons : «Que votre nom soit sanctifie: »0e n est pas nue nous souhaitions qu'il soit sanctifié par nos prières: C'est que nous lui demandons que son nom soit sanctifie en nous. D'ailleurs par qui Dieu, qui se sanctifie lui-même , pourrait-il être sanctifié ? Mais comme il dit: « Soyez saint, parce que je suis saint - ,» ce que nous demandons, nous qui avons été sanctifiés par le baptême, c'est de persévérera vivre dans l'état où la grâce nous a mis.
Et cette prière, nous la faisons tous les jours, parce que nous avons besoin d'être sanctifiés tous les jours, parce que nous péchons tous les jours, et qu'ainsi nous devons laver nos péchés par une sanctification continuelle. Or, l'Apôtre nous révèle quelle est la sanctification que Dieu daigne nous accorder: «INi les fornicateurs, «dit-il ni les idolâtres, ni les adultères, ni les impudiques, ni les « abominables, ni ceux qui sont adonnés à la fraude et à l'ivro- (t^nerie, ni les médisans, ni les ravisseurs, ne seront héritiers du « royaume de Dieu. Vous avez ele tout cela; mais vous avez ete « purifiés, mais vous avez été justifiés, mais vous avez été sanctifiés « au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l'esprit de notre
Dieu 5.»
Il dit que nous avons été sanctifies aU nom de notre Seigneur Jésus-Christ et dans l'esprit de notre Dieu : prions donc, pour que cette sanctification demeure en nous; et comme le Seigneur, notre iu^e avertit le pécheur, qu'il a guéri et vivifié, de ne plus retomber dans ses fautes passées, de peur qu'il ne soit traité tout autrement, nous demandons jour et nuit qu'il daigne nous conserver la sanctification et la vie, qui nous viennent de la grâce de Dieu.
Continuons l'Oraison dominicale. «Que votre royaume arrive. » Nous demandons que le royaume de Dieu nous arrive , comme nous demandons également que son nom soit sanctifié en nous. Nous soupirons après le royaume que Dieu nous a promis, et que le sang et les souffrances de Jésus-Christ nous ont mérité, afin qu'après avoir vécu en esclavage sur la terre, nous régnions enfin sous l'empire de Jésus-Christ, selon ses promesses et ses propres paroles: « Venez, lès bien-aimés démon père, venez posséder le « royaumequivous a été préparé dès le commencement dumonde4.»
* I Cor., ti, 19, 20. — 8 Levit., xx, 7. — 3 I Cor., vi, 9, 10 et 41. — 4 Matlh., xxv, 51.
DES PRÉDICATEURS. ug
Mais nous pouvons encore par ces mots : « Que votre rè^ne « arrive, » entendre Jésus-Christ lui-même, lui dont nous désirons si ardemment la venue: car, s'il est lui-même notre résurrection parce que nous ressuscitons en lui, il peut aussi être regardé comme le royaume de Dieu, parce que nous devons régner en lui. Or, ce n'est pas sans raison que nous aspirons au royaume de Dieu , quoique encore sur la terre. Mais celui qui a renoncé au monde n'est pas fait pour les hommes , et pour le royaume du monde; aussi, quiconque se consacre entièrement à Dieu et à Jésus-Christ n'ambitionne pas les biens du monde: ceux du ciel sont seuls l'objet de ses désirs. Or, nous avons besoin de prier sans cesse pour ne pas déchoir du royaume céleste, comme les Juifs, auxquels il avait été promis d'abord, d'après les paroles expresses du Seigneur : « Plusieurs , dit-il , viendront de l'Orient et « de l'Occident, et se reposeront avec Abraham , Isaac et Jacob « dans le royaume des cieux ; mais les enfans du royaume seront « jetés dans les ténèbres extérieures. C'est là qu'il y aura des pleurs « et des grincemens de dents *. » Il nous montre, mes très chers frères, que les Juifs étaient d'abord enfans du royaume quand ils persévéraient à être pareillement les enfans de Dieu. Mais une fois qu'ils eurent perdu le titre d'enfans, ils perdirent bientôt le royaume céleste. Et voilà pourquoi, nous qui sommes Chrétiens et qui avons, dans la prière, contracté l'habitude d'appeler Dieu notre père , nous souhaitons aussi que le royaume de Dieu nous ar-
rive.
Nous ajoutons encore: « Que votre volonté soit faite sur la « terre comme au. ciel; » non pour que Dieu fasse ce qu'il veut mais pour que nous puissions faire ce que Dieu veut. Eh! quel est celui qui pourrait empêcher Dieu de faire ses volontés ? Mais comme le démon s'oppose à ce que nous obéissions à Dieu dans toutes nos pensées et toutes nos actions, nous demandons que la volonté de Dieu soit faite en nous ; et pour cela, nous avons besoin de son secours et de sa protection, parce que nul n'est fort par lui-même, et n'a de sûreté qu'autant que l'indulgence et la miséricorde de Dieu la lui procurent.
Enfin, le Seigneur, voulant nous faire comprendre toute la faiblesse de l'humanité qu'il avait revêtue, s'écrie : a O mon Père ! « s'il est possible que ce calice passe loin de moi 2 , » puis donnant à ses disciples un exemple frappant qu'il ne fait pas sa volonté'
1 Matlh., vin 11, 12. — s Ibid., xxvï, 39.
II 6* NOUVBLLB BIBLIOTHEQUE
mais celle de son Père, il ajoute : « Cependant que votre volonté « soit faite et non la mienne K Je suis descendu du ciel, dit-il ail- « leurs, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de « celui qui m'a envoyé -. » Si le Fils s'empresse de faire la volonté du Père, à combien plus forte raison le serviteur doit-il s'empresser de faire celle du maître, selon saint Jean, qui dans son Epître nous exhorte et nous enseigne à faire la volonté du Seigneur: « N'aimez ni le monde , ni rien de ce qui est dans le monde. Si o quelqu'un aime le monde, l'amour de mon Père n'est point en « lui; car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la « chair, ou concupiscence des yeux et orgueil de la vie : or, le « monde passera et sa concupiscence avec lui; mais celui qui fait la « volonté de Dieu vivra éternellement comme lui r\ »
Nous qui voulons vivre éternellement, faisons donc la volonté de Dieu qui est éternel. Or, la volonté de Dieu est celle que Jésus- Christ a faite et enseignée aux hommes. Etre humble dans sa conduite, constant dans la foi, retenu dans ses paroles , juste dans les actions, austère dans les mœurs, ne faire tort à personne, supporter patiemment le tort dont on se rend coupable envers nous, vivre en paix avec nos frères, aimer Dieu de tout notre cœur, l'aimer en tant qu'il est Père, le craindre en tant qu'il est Dieu, préférer le Christ à toutes choses, parce que lui-même il nous a préférés à tout; nous attacher inséparablement à sa charité, assister à sa croix avec courage et avec foi quand il s'agit de défendre son nom et sa divine majesté ; déployer dans nos discours cette même fermeté par laquelle nous confessons , au milieu des tortures, la confiance avec laquelle nous combattons; montrer dans la mort la patience par laquelle nous obtenons la palme du triomphe : c'est là aspirer au titre glorieux de cohéritier de Jésus-Christ; c'est là observer les commandemens de Dieu , c'est-à-dire exécuter la volonté du Père. Nous demandons que « la volonté de Dieu soit a faite sur la terre comme au ciel : » deux points d'où dépend l'accomplissement de notre bonheur et de notre salut. En effet, comme le corps nous vient de la terre et que l'esprit nous vient du ciel, nous sommes un composé de l'un et de l'autre , et nous demandons de corps et d'esprit que la volonté de Dieu soit faite; car la chair et l'esprit, journellement en opposition, sont journellement aux prises. De sorte que nous faisons ce que nous ne voulons pas faire, parce que l'esprit ne s'attache qu'aux choses de Dieu, au lieu que
1 Malth., xxvi, 39. — » Joan., m, 38. — M IbM., xr, |$,
DES PREDICATEURS. II^
la chair ne recherche que les choses de la terre et du siècle. Voilà pourquoi nous demandons instamment à Dieu d'interposer son secours et d'établir la concorde entre eux, afin que l'exécution de sa volonté dans l'esprit et la chair soit, pour l'ame régénérée par lui, l'assurance de son salut; ce que l'Apôtre saint Paul nous fait entendre expressément par ces paroles: « La chair a des désirs cona traires à ceux de l'esprit, et l'esprit de contraires à ceux de la « chair, et ils sont opposés l'un à l'autre, de sorte que vous ne fai- « tes pas les choses que vous voudriez. Or, il est facile de connaître « les œuvres de la chair qui sont l'adultère, la fornication , l'impu- * reté, l'impudicité, la désolation , l'idolâtrie, les empoisonnemens, « les homicides, les disputes, les jalousies, les animosités,les querelles , les divisions , les hérésies, les haines , l'ivrognerie , les débauches et autres choses semblables sur lesquelles je vous déclare, comme je vous l'ai déjà dit, que ceux qui les commettent ne posséderont point le royaume de Dieu ; mais les fruits de l'esprit sont la charité, la paix, la patience, la bonté, la foi, la douceur, la continence et la chasteté1. »
Or, nous demandons tous les jours et en tout temps que la volonté de Dieu soit faite dans le ciel comme sur la terre, parce que la volonté de Dieu , c'est que les choses terrestres le cèdent aux choses célestes , et que les choses spirituelles et divines prévalent sur les terrestres.
Eh ! mes frères , si Dieu nous recommande « d'aimer jusqu'à nos « ennemis , et de prier pour ceux qui nous persécutent2, «ne pouvons-nous pas comprendre aussi qu'il nous recommande de prier de même pour ceux qui sont encore terrestres , afin que la volonté de Dieu , que Jésus-Christ a accomplie en sauvant l'homme et en le renouvelant, soit faite également en eux? En effet, puisqu'il ne donne plus à ses disciples le nom de terre, puisque l'Apôtre appelle le premier homme «l'homme terrestre,» et le second. « l'homme du ciel 3, » nous qui devons être semblables à Dieu notre père, « qui fait luire son soleil sur les bons et sur les mauvais, « et répand sa rosée sur les justes et sur les injustes 4, » nous avons raison de demander, comme Jésus-Christ nous l'a enseigné , que notre prière obtienne le salut de tout le monde; afin que la volonté de Dieu, qui a été faite dans le ciel , c'est-à-dire en nous , parce que nous avons la foi, et afin que nous fussions un composé de ciel et de terre , soit faite également dans ceux qui ne croient
1 Gai , v, 17 à 2*. — 2 Matlh., v, 44. — 3 lbid., v, 13. — * Ibid., 43.
Il8 NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
pas Çt (jue, tout terrestre*, qu'ils sont par leur première naissance, régénères par le l>aptèine, ils deviennent ( élestes comme nous.
En continuant l'Oraison dominicale , nous disons: « Donnez- « nous aujourd'hui notre pain de chaque jour; » ce qui peut s'entendre spirituellement et simplement, parce que ces deux sens, par leur divine autorité, contribuent au salut des hommes; car Jésus-Christ est le pain de la vie, et ce pain n'est pas le pain de tous, mais c'est le nôtre. Et comme nous disons notre Père, parce qu'il est le père de ceux qui le comprennent et croient en lui, nous l'appelons notre pain , parce que Jésus-Christ est le pain de ceux qui reçoivent son corps. Ce pain , nous demandons qu'il nous soit donné chaque jour, de peur que nous qui sommes dans Jésus-Christ, et recevons chaque jour l'Eucharistie pour la nourriture de notre ame, si nous venons à tomber dans quelque faute grave, en nous abstenant de nous nourrir de ce pain céleste, nous ne soyons séparés du corps de Jésus-Christ; car il dit lui-même: « Je suis le « pain vivant qui suis descendu du ciel ; quiconque mange de ce « pain vivra éternellement. Or, le pain que je donnerai, c'est ma « chair pour le salut du monde l. » Lors donc qu'il dit que celui qui mangera de ce pain vivra éternellement , si d'un côté il est évident que ceux-là vivent qui reçoivent son corps et participent à l'Eucharistie par droit de communion , d'un autre il est à craindre que celui qui s'éloigne du corps de Jésus -Christ ne s'éloigne en même temps des voies du salut, selon les menaces qu'il nous fait : «Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme, et si vous ne bu- « vez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous 2. » Voilà pourquoi nous demandons que «notre pain,» c'est-à-dire Jésus-Christ, nous soit donné chaque jour, afin que, demeurant et vivant dans Jésus- Christ, nous ne nous éloignions pas de ce banquet sacré où son corps devient notre nourriture. Cela peut signifier également que nous qui avons renoncé au monde et abjuré, par la foi de la grâce spirituelle, ses richesses et ses pompes, nous ne demandons pour nous que notre nourriture, puisque Dieu dit: « Celui qui ne re- « nonce pas à tout ce qu'il possède ne peut pas être mon disciple ~\ » Or, celui qui est devenu le disciple de Jésus-Christ doit, selon les expressions de son maître, renoncer à tous ses biens, et se borner à demander le pain quotidien , au lieu de porter ses vues dans l'avenir, comme Dieu le prescrit de nouveau , ainsi qu'il suit
1 Joan., vi, 51, 5?. — * Ibid., 54. — s Luc, xiv, 53,
DES PREDICATEURS. I 1 O,
Ne vous inquiétez point du lendemain, car le lendemain aura « soin de lui-même; à chaque jour suffit sa peine *. »
C'est donc avec raison, mes frères, que le disciple de Jésus- Christ demande le pain de chaque jour, puisqu'il lui est défendu de penser au lendemain , parce qu'il n'est pas naturel que nous cherchions à vivre long-temps dans ce monde, quand nous prions avec instance que le royaume de Dieu nous arrive. Ecoutons aussi le bienheureux Apôtre nous instruire en fortifiant notre espérance et notre foi : « Nous n'avons, dit-il, rien apporté dans ce monde, « nous n'en pouvons rien emporter 2. » Lors donc que nous avons de quoi nous nourrir et nous vêtir, ne nous inquiétons pas du reste. Ceux qui ambitionnent la fortune succombent à la tentation, donnent dans le piège, et forment une foule de désirs coupables qui précipitent l'homme à sa perte et à sa mort. En effet , tous les maux découlent de la cupidité : c'est elle qui a éteint le flambeau de la foi dans quelques âmes qu'elle avait asservies, et les a plongées dans un abîme de douleurs. Ainsi nous apprenons que les richesses ne sont pas seulement méprisables, mais qu'elles sont encore dangereuses, qu'elles renferment la racine des maux dont l'apparence trompeuse séduit secrètement l'imprévoyance de l'esprit humain.
C'est à ce sujet que Dieu adresse les plus vifs reproches au riche insensé qui s'occupe des biens du monde, et s'enorgueillit de l'abondance de ses fruits : « Insensé, s'écrie-t-il , cette nuit même « on va te redemander ton ame; et pour qui seront les biens que « tu as amassés 3? » L'insensé, qui la nuit même allait être ravi à la terre, se complaisait insolemment dans ses richesses, et, près de mourir, il ne rêvait encore qu'abondance; tandis que le Seigneur nous déclare que celui-là seul arrive à la perfection , « qui vend « tous ses biens, et en destine la distribution aux pauvres, afin de « s'amasser un trésor dans le ciel 4. » Il nous déclare en outre qu'on peut suivre ses traces, et imiter la gloire de la Passion du Seigneur, quand on n'est point engagé dans les embarras de la fortune, mais quand, libre et indépendant de tout soin des affaires domestiques, on détache son cœur des biens dont on fait à Dieu le sacrifice.
Pour nous préparer à cet état de sainteté, apprenons d'abord à prier et à connaître ce que la prière exige que nous soyons; car le « pain de chaque jour ne peut manquer au juste. » Pour achever
1 Matth., vi, 34. — * I T im, vi, 7. — 5 Luc, xn, 20. — * Prov., x, 3.
' <> NOUVKLLI! DIOMOTHKQUB
notre conviction , écoutons encore ce précepte du Seigneur : <■ Ne « vous inquiétez donc point en disant: Que mangerons-nous? que « boirons-nous? ou comment nous ^étirons-nous , comme font l«s « gentils qui s'occupent de toutes ces choses? car votre Père sait
« que vous en avez besoin. Cherchez donc premièrement le royaume « de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données « par surcroît *. » Vous entendez, mes frères : il promet à ceux qui cherchent le royaume et la justice de Dieu que toutes choses leur seront données par surcroît, parce que, comme tout ce qui existe appartient à Dieu, rien ne manquera à celui qui aura le bonheur de posséder Dieu. Ainsi le ciel envoie des alimens au jeune Daniel enfermé dans la fausse aux lions 2; ainsi l'homme de Dieu vit au milieu des bètes affamées, sans éprouver leur atteinte, ainsi le prophète Elie est nourri dans sa fuite; ainsi dans les déserts, des corbeaux lui apportent à manger pendant la durée de la persécution 3 j ainsi des bêtes féroces respectent le juste , des oiseaux le nourrissent; et des hommes, ô barbarie exécrable! des hommes ne rougissent pas de tendre des pièges à leurs semblables et de s'abreuver de leur sang.
Ensuite nous prions pour la rémission de nos péchés, et nous disons : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons « à ceux qui nous ont offensés. » Immédiatement après avoir demandé notre nourriture, nous implorons le pardon de nos fautes, afin que, recevantde Dieu notre nourriture, nous vivions en Dieu; et ne songions pas seulement à la vie présente et temporelle , mais encore à la vie éternelle, que nous ne pouvons acquérir qu'en recevant le pardon de nos péchés. Le Seigneur, dans son Evangile, les appelle dettes : « Je vous ai remis tout ce que vous me deviez , « parce que vous m'avez prié 4. »
Remarquez, mes très chers frères, avec quel intérêt, quelle prévoyance, quel soin de notre salut, il nous recommande à nous, misérables pécheurs, qui sommes obligés de prier pour nos péchés, de fouiller dans les plis et replis de notre conscience lorsque nous avons recours à la bonté de Dieu. Dans la crainte que nous ne portions l'aveuglement jusqu'à nous croire irréprochables, et ne hâtions notre perte en cherchant à nous disculper, Dieu, en même temps qu'il nous enseigne à prier tous les jours pour nos péchés, nous avertit que nous péchons tous les jours. Saint Jean,
* Matth., vi, 31, 32, 33. — s Dan , xiv, 30. — 3 III Rcg., xvn, 6. — 4 Mallh , xvhi, &.
DES PREDICATEURS. 121
dans son Epître, nous fait aussi à ce sujet une leçon salutaire : « Si nous nous disons être sans péché, nous nous trompons nous- « mêmes, dit-il, et la vérité n'est point en nous; si au contraire « nous confessons nos fautes, le Seigneur est fidèle et juste, il « nous les remettra *. >» Ainsi l'Apôtre nous déclare que nous devons prier pour nos péchés, et qu'ils nous sont remis quand nous prions. C'est pour cela qu'il dit que le Seigneur est fidèle à pardonner les péchés et à exécuter ses promesses, parce que celui qui nous a enseigné à prier pour nos péchés nous a promis, comme un bon Père, d'étendre sur nous sa miséricorde et de nous faire grâce. Dieu a voulu de plus nous faire une loi de demander « que « nos offenses nous soient pardonnées comme nous pardonnons à « ceux qui nous ont offensés, » pour nous faire comprendre que nous ne pouvons espérer le pardon de nos fautes, si nous ne pardonnons aux autres le mal qu'ils nous ont fait. C'est aussi pour cette raison qu'il dit ailleurs : « On se servira à votre égard de la « même mesure que vous aurez employée à l'égard des autres 2. » Et n'est-il pas juste, Chrétiens, que le serviteur qui, après avoir obtenu sa grâce de son maître, n'a pas voulu l'accorder à son compagnon, soit emprisonné de nouveau? Pour avoir refusé de pardonner à son semblable 3 , il a perdu l'effet du pardon que son maître lui avait accordé; ce que Jésus-Christ nous déclare plus formellement encore dans ses préceptes : « Lorsque vous vous préce senterez pour prier, pardonnez à ceux qui vous ont offensés, afin « que votre Père, qui est aux cieux, vous pardonne aussi vos pé- « chés; car, si vous ne pardonnez pas, votre Père, qui est aux « cieux, ne vous pardonnera pas non plus7' . » Il ne vous reste donc aucune excuse pour le jour du jugement, puisque vous êtes jugés d'après votre propre sentence, et que vous êtes traités de la même manière que vous avez traité les autres. Dieu nous recommande de nous montrer dans sa maison pacifiques et animés tout à la fois du même esprit. Il veut que nous nous attachions à conserver les fruits delà régénération qu'il a opérée en nous, afin que, devenus les enfans de Dieu, nous persévérions dans la paix de Dieu, et qu'ayant un seul esprit, nous n'ayons également qu'une volonté et^qu'un sentiment. Aussi il n'agrée pas le sacrifice de celui qui nourrit de la haine contre son prochain ; ainsi il lui ordonne de quitter l'autel, et de ne revenir qu'après s'être réconcilié avec son frère, parce qu'il n'y a que les prières d'un cœur
1 I Joan., i, 8, 9. — a Mallh., vu, 2. — s Ibid., xvm, 34. — * Marc, xi, 28, 26.
123 NOUVBLLB BIBLIOTHÈQUE
pacifique qui puissent l'apaiser. Le sacrifice que Dieu goûte de préférence, c'c.si notre paix, c'est l'union fraternelle et le rapprochement des peuplei en un seul, à l'imitation du Père, du Fils et du Sainf-Esprit.
En effet, dans les sacrifices qu'Ahel et Caïn offrirent les premiers, c'était plutôt à leurs cœurs qu'à leurs présens que Dieu faisait attention ; de sorte que celui dont le cœur lui était le plus agréable était aussi celui dont les offrandes étaient le plus agréées. Abel, le pacifique, le juste Abel, par ses sacrifices innocens a appris aux hommes à n'apporter leurs offrandes sur les saints autels qu'avec la crainte de Dieu, un cœur simple, la justice et la paix.
Celui dont les sacrifices étaient agréés de Dieu devait donc être sacrifié lui-même, afin de donner le premier l'exemple du martyre, et de figurer, par l'effusion glorieuse de son sang, la passion du Seigneur; lui qui avait eu sa justice et sa paix. Ceux enfin qui reçoivent du Seigneur la palme du triomphe, au jour du jugement, jugeront avec le Seigneur.
Au reste, celui qui, porté à la discorde, n'est pas en paix avec ses frères, selon le témoignage du bienheureux Apôtre et de l'Ecriture sainte, quand même il répandrait tout son sang pour le nom de Jésus-Christ, ne pourra échapper à l'accusation qui lui sera intentée d'avoir vécu en haine avec ses frères ', parce que, s il est écrit : « Celui qui hait son frère est homicide, et vous savez « que nul homicide n'a la vie éternelle en lui 2; » celui qui a mieux aimé imiter Judas que Jésus-Christ ne peut être avec Jésus-Christ. Quelle faute, pour que le baptême de sang ne puisse la laver! quel crime, pour que le martyre ne puisse l'expier!
Le Seigneur nous recommande aussi comme une nécessité absolue de dire dans notre prière : «Et ne nous laissez pas succom- « ber à la tentation. » Cette partie de lOraison nous enseigne que le démon ne peut rien sur nous qu'avec la permission de Dieu, à qui nous devons rapporter toute notre crainte, toute notre dévotion et tout notre respect, puisque, dans nos tentations, le démon n'a d'autre pouvoir que celui qu'il reçoit de Dieu. L'Ecriture confirme cette vérité, quand elle dit : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, « vint assiéger Jérusalem pour s'en rendre maître ; et Dieu la lui « livra entre les mains 3. » Et ce sont nos péchés qui lui donnent pouvoir sur nous, comme il est écrit : « Qui est-ce qui a livré Ja- « cobau pillage et Israël au ravage de ses ennemis? N'est-ce pas
I I Cor., xui, 3. — * I Joan., m, IX. — 8 IV Reg., xxiv, 14.
DES PREDICATEURS. 129
« le Seigneur que nous avons offensé? Et ils ne voulurent pas « marcher dans ses voies ni obéir à ses lois ]. »
Mais le pouvoir sur nous est donné au démon pour deux raisons : la première, pour que nous soyons punis lorsque nous faisons le mal; la seconde, pour que nous soyons récompensés lorsque nous faisons le bien. C'est ce qui arriva à Job d'après le propre témoignage de Dieu : «Voilà que tout ce qu'il possède, je le « livre entre tes mains, dit-il à Satan ; mais ne porte pas la main sur « lui 2. » Le Seigneur aussi, dans son Evangile, s'exprime en ces termes au temps de la passion : « Vous n'auriez aucun pouvoir sur « moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut 3. »
Or, quand nous demandons au Seigneur la grâce de ne pas tomber en tentation, notre prière nous avertit de notre infirmité et de notre faiblesse; elle nous avertit de n'affecter aucune hauteur, aucune confiance en nous-mêmes, et de ne point nous arroger la gloire d'avoir confessé la foi ou souffert pour elle , puisque le Seigneur nous a prêché l'humilité en nous disant: « Veillez et priez, « afin que vous ne tombiez point en tentation. L'esprit est prompt, « mais la chair est faible 4. » S'il nous fait] cette recommandation , c'est pour que l'humble confession de nos péchés, déclarée sincèrement à Dieu, nous obtienne de son amour paternel ce que nous demandons, pourvu que nous la fassions avec tout le respect qui lui est dû.
Vient ensuite le complément de la prière, qui renferme en peu de mots tout ce que nous pouvons demander. En effet, nous disons en dernier lieu: « Mais délivrez-nous du mal, » comprenant par là toutes les machinations de notre ennemi, qui ne peuvent rien contre nous si Dieu nous délivre , et s'il daigne prêter son secours à nos prières et à nos supplications. Véritablement quand nous disons: «Délivrez-nous du mal, » il ne nous reste plus rien à demander, puisque nous implorons contre le mal la protection de Dieu, et qu'une fois que nous en sommes assurés nous n'avons plus rien à craindre de la méchanceté du démon ni du monde. Et quelle crainte le monde peut-il inspirer à celui qui a Dieu pour défenseur dans le monde?
Tel est, mes frères, l'Oraison que Dieu nous a enseignée, ce Dieu bon qui a bien voulu abréger nos prières sans nuire à leur efficacité. Déjà auparavant le prophète Isaïe avait prédit cet ouvrage de Dieu, lorsque, rempli de l'Esprit-Saint, il parlait de la majesté
1 Is., xlii, 24. — | Job., i. 12. — 3 Joan., xix, 11. — * Marc, xiv, 38.
de Dieu. Voici ses expressions : « Perfectionnant la parole et l'a- « brégeant en justice, parce que Dieu abrégera la parole dans « tout l'univers '.»Et en effet, lorsque le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, fut venu pour tous les hommes, et que, s'attachant indistinctement les sa vans et les ignorans, il eut révélé les préceptes du salut aux personnes de tout âge et de tout sexe, il composa un admirable abrégé de ses préceptes, pour ne pas fatiguer leur mémoire, mais leur faciliter les moyens de saisir rapidement la doctrine nécessaire à la simplicité de la foi.
Ainsi donc en apprenant ce que c'est que la vie éternelle, il nous a exposé très succinctement, comme il appartient à un Dieu, tout ce qui devait être pour nous le principe de la vie : « La vie « éternelle, est-il dit, c'est de vous reconnaître, vous qui êtes le « Dieu véritable et Jésus-Christ que vous avez envoyé2. »De même empruntant de la Loi et des Prophètes les premiers préceptes et les plus importans : « Ecoute, dit-il, écoute, Israël : le Seigneur ton « Dieu est le seul Dieu; or, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de « tout ton cœur , de toute ton ame , et de toutes tes forces : c'est « là le premier commandement. Et voilà le second qui est sem- « blableau premier: Tu aimeras ton prochain comme toi-même 5. « Toute la Loi et les Prophètes sont renfermés dans ces deux com- « mandens 4. » Et encore : « Faites aux hommes tout ce que vous « voulez qu'ils vous fassent : car c'est là la Loi et les Prophètes 5. »
Eh! mes frères, Dieu ne nous a pas enseigné à prier seulement débouche, mais de cœur en priant lui-même sans cesse, et en nous donnant l'exemple de ce que nous devons faire, selon qu'il est écrit : « Pour lui, il se retira dans la solitude , et il priait °. Il « monta au haut de la montagne pour prier, et il passa la nuit à « prier Dieu 7. » S'il priait, celui qui n'avait jamais commis un péché, à combien plus forte raison des pécheurs doivent-ils prier! et si, veillant toute la nuit au sommet de la montagne, il ne cessait de prier, à combien plus forte raison devons-nous veiller continuellement dans la prière! Jésus-Christ priait, mais ce n'était pas pour lui : et qu'avait-il besoin de prier, puisqu'il était impeccable? C'était donc pour nos fautes , comme il le déclare lui-même quand il dit à Pierre: « Satan a conçu le désir de vous cribler comme on crible « le froment; mais j'ai prié pour vous, ahn que votre foi ne dé- « faille point 8. » Ensuite il prie son Père pour le salut commun
» Is , x, 23. — 8 Joan., xvit, 3. — 5 Marc, xti, 29. — * Mattb., xxu, 40. — »lbid., vu, 12. —«Luc, v, 1G. — 7 Ibid., vi, 12. — 8 Ibid., xxn, 31.
des hommes. « Or, dit-il, je ne prie pas seulement pour ceux-ci; je « prie encore pour ceux qui croiront en moi sur leur parole , afin « qu'ils soient tous un ensemble, comme vous, mon Père, vous « êtes en moi et moi en vous, et qu'ils soient également en nous *. »
Qu'elle est grande la bonté du Seigneur! Quel soin de notre salut! Quelle tendresse! Il ne suffisait pas de nous avoir rachetés au prix de son sang : il fallait en outre prier pour nous ! Mais ne perdons pas de vue ce qu'il s'est proposé dans sa prière , afin d'être toujours unis, comme le Père et le Fils le sont également, et de sentir en même temps combien est coupable celui qui rompt l'unité et la paix, quand le Seigneur, qui voulait que son peuple fût sauvé et vécût en paix, n'a pas moins prié pour lui que pour les autres, parce qu'il savait bien que le royaume de Dieu est fermé à la discorde.
Or, mes très chers frères, lorsque nous sommes sur le point de prier, nous devons nous attacher de tout notre cœur à l'œuvre que nous allons faire. Alors, que toute pensée charnelle et mondaine soit rejetée; que l'esprit ne s'occupe uniquement que de sa prière. C'est pourquoi aussi le prêtre, avant de prier, dispose ordinairement l'attention de ses frères, en disant d'abord : « Elevez « vos cœurs, » afin qu'en répondant: « Nous les tenons élevés vers « le Seigneur, » le peuple se souvienne qu'il ne doit penser qu'au Seigneur. Fermons nos cœurs au démon , et ne les ouvrons qu'à Dieu. Ne laissons pas l'ennemi de Dieu s'approcher au moment de la prière ; car il s'insinue et pénètre fréquemment dans nous; puis, par une adroite supercherie, il détourne de Dieu nos prières, pour mettre notre cœur en opposition avec notre bouche: et en effet, ce n'est pas la bouche, mais l'esprit et le cœur qui doivent prier attentivement. Quelle lâcheté de vous laisser entraîner à des pensées frivoles et profanes, alors même que vous adressez votre prière au Seigneur, comme s'il n'y avait rien au monde qui demandât plus votre attention que l'entretien que vous avez avec Dieu! Et comment voulez-vous que Dieu vous entende, puisque vous ne vous entendez pas vous-même; ou qu'il se souvienne de votre prière, puisque vous l'oubliez vous-même? C'est ne pas se mettre en garde contre l'ennemi, c'est outrager, par une négligence criminelle, la majesté de Dieu; c'est veiller des yeux, et dormir du cœur; au lieu qu'un Chrétien doit veiller du cœur lors même qu'il dort des yeux, comme l'Eglise le dit au Cantique des Cantiques : « Je dors,
1 Joan.; xvii, 20.
I9.() WOCVII.LE BIBLIOTHÈQUE
■ et mon (cœur veille 1. > Q'feW pourquoi l'Apôtre s'empresse de lions donner cette leçon salutaire : è Pèrtévéfez et veillez dans la « prière - ; ■ nous montrant par la que eeiix que Dieu voit prier continuellement peuvent obtenir de lui l'accomplissement de leurs désirs.
Mais que ceux qui prient ne viennent pas devant Dieu lui adresser des prières infructueuses; la demande est sans effet, quand la prière est stérile , car, puisque tout arbre « qui ne produit pas de « bons fruits est coupé et jeté au feu"», » un discours infructueux ne peut attirer la faveur de Dieu, par cela même qu'il ne produit rien. Aussi i'Ecriture-Sainte nous dit-elle : « La prière est bonne « avec le jeûne et l'aumône 4. » En effet, celui qui, au jour du jugement, doit nous récompenser de nos bonnes œuvres et de nos aumônes, écoute avec bonté, dès maintenant, celui qui vient prier avec fruit.
Enfin, c'est ainsi que le centurion Cornélius mérita, par ses prières, d'être exaucé; car il fit beaucoup d'aumônes au peuple, et ne cessa de prier Dieu. Gomme il priait, un Ange , vers la neuvième heure du jour, lui apparut, en rendant témoignage à ses œuvres, et en lui disant : « Cornélius, vos prières et vos aumônes « sont montées jusqu'à Dieu; et il en conserve le souvenir 5. » Les prières que le mérite de nos actions élève vers Dieu montent rapidement vers lui. Ainsi pareillement l'Ange Raphaël rendit témoignage aux prières de Tobie et à toutes ses bonnes œuvres, et lui dit : « Lorsque vous priez avec larmes, que vous ensevelissiez les « morts, quittant même vos repas pour cette bonne œuvre, et vous «les ensevelissiez pendant la nuit, les gardant pendant le jour « dans votre maison, j'ai offert à Dieu votre prière; et parce que « vous avez été agréable à Dieu , il a été nécessaire que vous fussiez « éprouvé; et maintenant Dieu m'a envoyé pour vous guérir et dé- « livrer du démon Sara, l'épouse de votre fils. Je suis l'Ange Ra- « phaël, un des sept qui nous tenons devant le trône de l'Eternel6. »
Ecoutons encore ce que le Seigneur nous enseigne à ce sujet par la bouche d'Isaïe : « Rompez les liens de l'iniquité, soulagez « de leur fardeau ceux qui sont accablés, brisez les liens des cap- « tifs, partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez dans « votre maison le pauvre et celui qui n'a point d'asile. Si vous « voyez un homme nu, couvrez-le, et ne méprisez pas la chair
« Cant., v, 2. — s Colos., iv, 2. — 5 Mattli., vu, 19. — * Job., xn, 8. — * Act., x, 31.— «Job., xu, 12, 13,14,15.
« dont vous avez été formé.2 Alors votre lumière brillera comme « celle du matin, la santé vous sera rendue, votre justice mar- « chera devant vous, et la gloire de Dieu vous environnera. Alors « vous invoquerez, et le Seigneur vous entendra; vous pousserez « des cris, et il vous dira : Me voici *i » Il promet d'accompagner, d'écouter et de secourir ceux qui , arrachant de leurs cœurs les nœuds de l'injustice, et distribuant des aumônes aux serviteurs de Dieu , selon les préceptes qu'il nous enseigne , méritent, par leur docilité à écouter ses ordres, d'en être à leur tour écoutés. L'Apôtre saint Paul , secouru par ses frères dans des temps de détresse et de tribulation , dit que les bonnes œuvres sont autant de sacrifices à Dieu. Voici ses paroles : « Je suis rempli « de vos biens que j'ai reçus d'Epaphrodite, comme une oblation « d'excellente odeur, comme un sacrifice agréable à Dieu 2. » En effet , celui qui a compassion d'un pauvre prête à usure à Dieu ; et celui qui donne aux petits donne à Dieu $ sacrifie à Dieu spirituellement l'odeur de suavité.
Au reste, mes frères, outre les heures de tout temps observées pour la prière , les momens et les obligations de prier aujourd'hui sont en plus grand nombre : il faut prier le matin , pour célébrer !a résurrection du Seigneur; ce qu'autrefois le Saint-Esprit faisait entendre dans les Psaumes : « Vous êtes mon « roi et mon Dieu; j'élèverai vers vous ma prière, Seigneur; le « matin vous écouterez ma voix; le matin j'assisterai devant vous, « et je vous contemplerai 3. » Le Seigneur dit aussi, par la bouche du Prophète : « Dans leur tribulation, ils se lèveront et me cher- « cheront dès l'aurore en disant : Allons, et retournons auprès du « Seigneur notre Dieu /k. »
Il faut prier encore au déclin du soleil et du jour. En effet , puisque Jésus-Christ est le vrai soleil et le vrai jour, quand , au déclin du soleil et du jour, nous prions que la lumière revienne luire sur nous, nous demandons la venue de Jésus Christ, qui doit nous procurer le bienfait de la lumière éternelle. L'Esprit- Saint désigne dans les Psaumes Jésus-Christ sous le nom àejour: « La pierre qu'ils ont rejetée, dit-il, est devenue la pierre de l'an- « gle; c'est là l'œuvre du Seigneur, et une chose admirable à voir; « c'est ici le jour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous en lui « et tressaillons d'allégresse 5. » Le prophète Malachie lui donne
1 Is , lviii, 6 à 9. — 2 Philip., iv, 18. — 3 Ps. v [2, 3, 4. — * Os., vi, 1 . — s Pa. cxvni, 22, «5, 24.
128 Nouvïiixi? nirTHOTni:QUF.
aussi le nom de jour, quand il dît: « Vous qui craignez le nom « du Seigneur, vous verrez s'élever sur vous le soleil de justice, « qui porte la guérison dans ses rayons bienfaisanfl '. »
(v)ue si , au rapport de l'Ecriture-Sainte, Jésus-Christ est le vrai soleil et le vrai joui', il n'est point d'heure pour les Chrétiens ou ils ne doivent offrir à Dieu de continuelles adorations, afin qu'étant dans Jésus-Christ, c'est-à-dire dans le vrai soleil et le vrai jour, nous ne cessions de prier pendant le jour entier. Et bien que, d'après la loi qui régit le inonde, la nuit succède au jour, que peut-elle sur ceux qui prient, puisque, même au milieu des ténèbres, le jour babite dans les enfans de la lumière? En quel temps, en effet, celui qui a la lumière dans son cœur peutil être sans lumières? En quel temps celui pour qui Jésus-Christ est le soleil et le jour peut-il être sans soleil et sans jour? Nous donc qui sommes toujours dans Jésus-Christ, c'est-à-dire dans la lumière, prions nuit et jour et sans fin.
C'est ainsi, Chrétiens , que, réduite à l'état de vérité, Anne s'attachait continuellement, par ses prières et ses veilles, à mériter devant Dieu, selon les paroles de l'Evangile : « Elle demeu- « rait sans cesse dans le temple, jeûnant et priant nuit et jour 2. » Laissons faire aux gentils qui n'ont pas encore été éclairés, ou aux Juifs qui ont abandonné la lumière et sont restés dans les ténèbres. Pour nous, mes très chers frères, qui sommes toujours dans la lumière du Seigneur, et qui avons conservé le souvenir du ebangement que la grâce a opéré en nous , prions indistinctement la nuit et le jour. Rappelons-nous que nous marchons toujours au sein de la lumière, et ne nous engageons pas dans les ténèbres que nous avons évitées. Ne perdons aucune heure de la nuit sans prier ; mais aussi gardons-nous de prier avec indifférence et avec mollesse. Régénérés spirituellement, par un effet de la bonté de Dieu, soyons dès maintenant ce que nous serons. Puisque dans le ciel nous devons jouir des clartés de ce jour qui ne connaît point de nuit, veillons la nuit comme au milieu du jour. Puisque nous devons prier Dieu à jamais dans le ciel, et lui rendre d'éternelles actions de grâces, prions-le à jamais, même ici-bas, et rendons-lui, dès celte vie , d'éternelles actions de grâces. (Saint Cyprien.)
1 Malth., iv, 2. — * Luc, xi, 37.
. DES PREDICATEURS. 1 29
Même sujet.
Jésus-Christ, voulant nous unir tous ensemble par la concorde et la charité, nous ordonne de faire notre prière en commun, et fait dire au nom de toute l'Eglise dans la personne de chaque particulier : Notre Père, etc. Toutes les demandes de l'Oraison dominicale sont conçues ainsi au plurier; et le Seigneur entend que chaque particulier, en priant pour lui, prie en même temps pour tous ses frères.
Notre père qui êtes aux deux. O comble de bonté de la part de Dieu! auguste et sublime adoption qui nous donne droit de prétendre à tous les biens ! Comparez, ô mon frère , ce que nous sommes par notre nature , avec ce que la bonté de Dieu nous a faits. Notre famille naturelle, c'est la terre , un peu de boue, pétrie du limon de la terre. Nous ne quittons cette terre que pour y retomber et redevenir terre. Quel sujet donc pour vous d'admiration et de reconnaissance, qu'il vous soit ordonné d'appeler du nom de votre père un Dieu si grand, le maître souverain, l'immortel, l'immuable: vous, sorti du néant de la terre; vous, condamné à la mort; vous, la proie du temps; qui n'étiez pas hier, avoir pour père le Dieu qui est avant tous les siècles !
Mais s'il nous commande de l'appeler notre Père, c'est pour nous porter à imiter sa bonté. Autrement ce n'est plus qu'un titre illusoire, un motif de confusion pour nous, si notre conduite 'vient à démentir notre langage. Ressemblez, nous dit-il, à votre père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les mèchans *. Celui dont le cœur est sans humanité pourrait-il appeler son père le Dieu de qui la bonté fait l'essence? Bien loin de lui ressembler, comparez plutôt, avec le Prophète, comparez un tel homme avec les animaux sans raison. Vous ressemblez à celui-ci par la fureur, à celuilà par l'artifice, par la brutalité de vos passions, et vous prétendriez être enfant de Dieu et lui donner le nom de votre père ? dites plutôt que vous avez pour famille les animaux les plus féroces. A celui-là seul il est permis d'appeler Dieu son père, qui est doux et charitable , qui pardonne et fait du bien à son ennemi. Vous ne lui dites pas, mon Père, mais notre Père, pour témoigner qu'ayant tous le même père nous nous devons les uns aux autres la mutuelle affection qui doit régner entre les membres d'une même famille.
1 Mal th., v, Vk
t. vu. 9
l3() NOUVELLE BMLIOTIIÈQT7B
Parce que nous ne sommes point faits pour la terre, mais que nous devons emprunter les ni les delà foi pour nous élever jusque dans leciel , afin de nous y réunir à celui que nous appelons notre Père, nous ajoutons; Qui êtes flans le ciel. Ce qui ne veut pas dire qu'il réside exclusivement dans leciel, mais que nous aspirons nous-mêmes à l'habiter un jour avec lui, et que la magnificence des biens qui nous y sont promis doit exciter dans nos âmes un vif désir de les posséder, avec le détachement de cette terre d'exil où nous rampons.
Que votre nom soit sanctifié. Non pas que la sainteté de Dieu puisse recevoir quelque ampliation de la part des hommes; il est la sainteté même, le principe de toute sainteté. Les séraphins dans leciel y font retentir sans cesse ce cantique de gloire: Saint, saint, saint est le Seigneur , Dieu des armées! Nous l'appelons saint, comme dans les acclamations faites en l'honneur des princes, on les appelle rois, empereurs, non pour leur en conférer le titre, puisqu'ils l'ont déjà, mais pour manifester par une expresse approbation qu'il tient à la dignité de leur rang. C'est encore pour demander que la sainteté de Dieu soit glorifiée par nos œuvres , que nos bons exemples excitent ceux qui en sont les témoins à rendre gloire à notre Père céleste, conformément à cette maxime de l'Evangile: Que votre lumière brille devant les hommes , afin quils voient vos bonnes œuvres et quils glorifient votre Père qui est dans les cieux l.
Que votre règne arrive. Parce que, gémissant sous la chaîne des sens et des passions qui nous troublent et nous tiennent exposés à de continuelles tentations, nous ne pouvons nous passer du gouvernement de Dieu, pour empêcher le péché de régner dans notre corps mortel , en obéissant à ses désirs déréglés , lui abandonnant les membres de notre corps comme autant dinstrumens d iniquité ( comme parle saint Paul); mais les faisant servir d'armes de justice consacrées au roi immortel des siècles -. Ces mêmes paroles nous en^a^ent à ne point borner nos affections aux choses caduques et périssables de cette vie, mais à les estimer ce qu'elles valent à ne compter parmi les biens que ceux qui ne meurent pas.
Que votre volonté soit faite au ciel et sur la, terre. C'est-à-dire, accordez-nous, Seigneur, de conformer tellement notre vie à celle des saints qui sont dans le ciel , que nous ne fassions jamais que ce que vous voulez vous-même. Soutenez les vertueuses résolutions qui naissent au fond de nos âmes. Elles voudraient être à vous,
» Mallh., v, 16. — *Rom., vi, !2.
DES PRÉDICATEURS. l3l
mais elles vous sont disputées par la faiblesse de nos corps. Elles s'efforcent de courir et daller s'unir à vous dans les régions célestes; mais le poids de cette chair arrête leur essor, et les fait retomber sur la terre. Seulement, soyez notre aide; et ce qui paraît excéder les forces de notre nature nous deviendra facile. Parce que nous avons reçu un corps formé de la terre, assujéti aux besoins delà terre, il ajoute: Donnez-nous aujourd'hui notre pain, nécessaire à la subsistance de ce même corps. Du pain, vous l'entendez, non pas les délices de la table; la nourriture indispensable à l'entretien de ce corps, qui mourrait s'il en était privé. Le pain de chaque jour, non pas pour plusieurs années; car il nous défend de nous inquiéter du lendemain; sa Providence saura bien ypourvoir. Celui de qui vous tenez votre corps , et cette aine douée de l'intelligence, celui qui n'avait pas attendu que vous vinssiez au monde pour vous approvisionner de tous les biens, pourrait-il vous délaisser après qu'il vous a fait naître, lui qui verse les rayons de son soleil et répand les rosées célestes sur les bons et sur les médians ?
Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Parce que nous avons besoin que Dieu soit miséricordieux envers nous, il veut que nous exercions nousmêmes la miséricorde envers les autres.
Remettez-nous nos dettes comme nous remettons a ceux qui nous doivent. Il y a dans ces paroles un sens bien profond et bien redoutable; c'est comme si celui qui fait cette prière disait à Dieu: Seigneur, j'ai remis ce que l'on me devait, remettez-moi ce que je dois. J'ai donné, donnez-moi; j'ai pardonné, pardonnez-moi. Que si je n'ai pas donné à mon prochain, je ne vous demande pas que vous me donniez; si je ne lui ai pas remis sa dette, ne me remettez pas les miennes ; si j'ai maltraité mon frère, ne m'épargnez pas moi-même ; si je me suis montré envers lui dur, impitoyable , traitez-moi sans pitié; en un mot, usez envers moi de la même mesure dont j'ai usé envers mon prochain.
Ne nous induisez pas en tentation , mais délivrez-nous du mal. Attaqués continuellement, soit par le démon, soit par nos semblables, soit par nos propres sens, nous sommes à tout moment en danger de succomber, si nous ne recourons a la grâce du Dieu tout-puissant. (Saint Chrysostome. )