‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostoliqueChapitre 15 sur 40 · SUR LA FOI · texte numérisé non relu

SUR LA FOI

EXORDE

Et dixit Jésus centurioni : vade, et sicut credidisti , fiai tibi.

Jésus dit au centurion : Allez, et qu'il vous soit fait selon que vous avez cru.

(Math., c. 8.)

N'est-il pas surprenant que le Sauveur du monde, au lieu d'attribuer les miracles de sa toute-puissance à sa toute-puissance même et à la vertu souveraine de Dieu, les ait communément attribués, dans l'Evangile, à la foi des hommes ? Puissant en œuvres et en paroles, il délivrait les possédés, il guérissait les malades, il ressuscitait les morts; mais quoiqu'il pût bien au moins s'en réserver la gloire , tandis qu'il en laissait aux autres l'avantage , il la donne encore tout entière à la foi, comme si la foi seule eut opéré par lui ce que lui seul il opérait pour la foi. Allez, dit-il dans notre Evaugile, et qu'il vous soit fait selon votre foi : Vade , et sicut credidisti , fiât tibi. C'est la réponse qu'il fait à ce centenier qui lui vient demander la guérison de son serviteur , frappé d'une mortelle paralysie, et c'est la réponse qu'il a faite en tant d'autres occasions et sur tant d'autres sujets : partout admirant la foi, lui qui ne devait rien, ce semble, admirer; partout exaltant la foi, partout publiant la force et l'efficace de [la foi, partout faisant -entendre qu'il ne pouvait rien refuser à la foi : Vade , et sicut credidisti, fiât tibi, C'est de là même que les hérétiques des derniers siècles ont prétendu tirer cette fausse conséquence , que tout l'ouvrage et toute l'affaire du salut de l'homme roulent uniquement sur la foi ; erreur que l'Eglise a frappée d'anathème, et qui va directement à détruire dans le Christianisme la pratique et la nécessité des bonnes œuvres. Mais moi , mes chers auditeurs , sans donner dans une telle extrémité, je tire de mon Evangile un sujet beaucoup plus solide , et qui sert de fondement à toute la morale chrétienne ; et m'attachant à ces paroles du Fils de Dieu : Qu'il vous soit fait comme vous avez cru : Sicut credidisti , fiât tibi, je veux vous par-

1er des vrais effets de la foi par rapport au salut. C'est dans Marie que cette vertu a fait éclater tout son pouvoir ; puisque c'est par la foi que Marie conçut le Verbe divin • adressons-nous à elle, et disons-lui , Ave.

De quelque manière que je prétende ici m'expliquer, Chrétiens, mon dessein n'est pas de chercher des tempéramens pour concilier l'opinion des hérétiques de notre siècle avec la doctrine de l'Église touchant l'efficace et la vertu de la foi, puisque saint Augustin m'apprend qu'entre l'erreur et la vérité il n'y a point d'autre parti que la confession de l'une et l'abjuration de l'autre. L'opinion, disons mieux l'erreur des hérétiques de notre siècle, est que la foi seule nous justifie devant Dieu ; que nos bonnes œuvres, quelque parfaites qu'elles soient , ne contribuent en rien au salut; que la vie éternelle ne nous est point donnée par titre de récompense, mais par forme de simple héritage : héritage que nous ne pouvons mériter , et dont nous prenons possession sans y avoir acquis aucun droit. Tel est le langage de l'hérésie ; mais voici celui de la foi même: car il est de la foi que la foi seule ne suffit pas pour nous sauver ; il est de la foi que nos bonnes œuvres doivent faire une partie de notre justification ; il est de la foi qu'en vertu de nos bonnes œuvres nous acquérons un droit légitime à la gloire que Dieu nous prépare, et que cette gloire, par un effet merveilleux de îa grâce de Jésus- Christ , est tout à la fois, comme s'exprime saint Augustin , et le don de Dieu , et le mérite de l'homme.

Cependant, Chrétiens, sans m'engager dans une controverse

qui ne convient ni au temps ni à l'assemblée où je parle , j'avance deux propositions non seulement orthodoxes , mais incontestables, et qui vont partager ce discours, savoir : que c'est la foi qui nous sauve , première proposition ; et que souvent aussi c'est la foi qui nous condamne, seconde proposition : elles semblent l'une et l'autre contradictoires ; mais la contradiction apparente qu'elles renferment me donnera lieu de vous développer les plus beaux principes et les plus grandes maximes de la théologie sur cette importante matière : le juste sauvé par la foi , parce que c'est surtout de la foi que vient notre justification ; vous le verrez dans la première partie : le pécheur condamné par la foi , parce que la foi, sans les œuvres , devient contre lui un titre de réprobation ; je vous le ferai voir dans la seconde partie : commençons. (Botjrdaloue , Su r la Fol.)

DES PREDICATEURS.

Rien de plus utile que la foi.

Quelque éclairé que soit l'homme, il peut douter; quelque juste qu'il soit, il peut tomber; quelque constant qu'il soit, il peut être affligé. Son esprit dans ses doutes a donc besoin de lumière ; son cœur dans ses désordres a donc besoin de règle ; son ame dans ses peines a donc besoin de consolation. Or, qui peut l'assurer de tous ces avantuges, si ce n'est pas la foi ? C'est la lumière, dit saint Jean, qui éclaire les hommes: Crédite in luceni utfdii lacis sitis *-. C'est la règle, dit saint Paul , qui dirige les hommes ï Fuie purifieans corda eorum*. C est le motif, dit saint Jacques, qui console les hommes: Prohatiojidei vestrœ patientiam operatur^. Sans elle, en matière de créance, l'esprit n'est que ténèbres ; en matière de conduite, le cœur est sujet à la corruption, et, dans la nécessité de souffrir, la vie est un martyre sans soulagement et sans mérite. La foi oppose ses dogmes à nos doutes, ses règles à nos désordres, ses promesses à nos peines. En un mot, elle fixe l'esprit par son autorité : Crédite in incein ut fdii lucis sitis. Elle règle le cœur par sa pureté : Fide purijîcans corda eorum. Elle console l'aine par sa solidité : Probatlo fi.dei vestrœ patientiam operatur. Est-il rien de plus utile ? est-il rien de plus grand ?

Dieu aime tous les hommes, dit l'Apôtre, et veut le salut de tous les hommes. Il faut donc qu'il donne à tous les hommes un moyen de le connaître, un moyen de l'écouter, un moyen de lui obéir, un moyen qui soit commun à tous, qui soit utile à tous, qui soit proportionné à tous;un moyen qui convienne au pauvre comme au riche, au faible comme au puissant, aux esprits grossiers comme aux génies sublimes; un moyen qui puisse nous instruire, qui puisse nous soumettre, qui puisse nous fixer; un moyen qui nous serve et d'appui et de guide dans des temps de nuages, de troubles et de séduction. Or , quel sera , mes frères, cet appui , ce guide, ce moyen ? Sera-ce la conscience? Mais la conscience ne se tait-elle pas , ne se corrompt-elle pas , ne s'a\eugie-t elle pas? N'a-t-elie pas ses doutes , ses embarras, ses erreurs? Sera-ce la raison ? Mais la raison peut-elle sonder , discuter, pénétrer dans les desseins de Dieu? Tout homme pense-t-il , juge-t-il, déeide-t-il de même? Sera-ce la science?Mais toutes les sciences n'ont-elles pas des difficultés, des bornes, des incertitudes? Elles ne se développent que parle travail,

1 Joan., xif, 36 — s Ad., xv, 9, — s Jacob., ï, 3.

elles ne se perfectionnent que par degrés, elles ne s'acquièrent que par parties; elles exigent du talent, du secours , de l'application. Et qui en est capable ? Il est peu de savans , et ces savans ne sont jamais d'accord. Sera-ce la multitude? Mais cette multitude n'estelle pas le centre de la confusion? Que de préjugés, que d'ignorance, que de contradictions ! Ici on parle d'une façon, là on parle d'une autre. Chaque pays a ses usages, chaque ville a ses oracles, chaque peuple a ses idées, chaque famille a ses intérêts. Tous pensenten hommes, tous s'exprimenten hommes, tous disputent en hommes; et quel est l'homme qui ne puisse pas me tromper ou se tromper lui-même? Quel est l'homme qui ait droit sur mes pensées, sur mes sentimens ? Quel est l'homme qui puisse m'assujétir à ses caprices et à ses imaginations? Il faut donc une autorité supérieure pour me fixer. Et quelle est-elle cette autorité ? C'est l'autorité de la foi; autorité incontestable, puisqu'elle vient de Dieu, puisqu'elle me porte à Dieu, puisqu'elle me soumet à Dieu ; autorité universelle, puisqu'elle s'étend sur tous les esprits, sur tous les âges , sur tous les états, sur les grands aussi bien que sur les petits: autorité sensible, puisqu'elle est manifestée par l'accomplissement des prophéties, par la réalité des miracles, par les sueurs des Apôtres, par le sang des martyrs. Autorité favorable, dit saint Augustin, puisqu'elle dissipe toutes nos craintes, toutes nos répugnances , toutes nos inquiétudes, et qu'elle n'éclaire pas moins les intelligences les plus faibles que les plus élevées : lntellectus vlam aperitfides. Autorité souveraine, dit saint Ambroise, puisqu'elle nous découvre les mystères les plus obscurs, les secrets les plus cachés, et qu'elle nous fournit les connaissances les plus impénétrables à la raison humaine: Quod mens humana ratione investi gare non potest, fidei plenitudo complectitur. Autorité invariable, puisque la malice des hommes, les pièges de l'erreur , les artifices du monde , les portes mêmes de l'Enfer ne peuvent l'altérer ; et que Dieu est toujours avec ceux qui enseignent et avec ceux qui croient : Portœ Inferi non prœvalebunt. Autorité infaillible, puisqu'elle est fondée sur la vérité de Dieu , sur la parole de Dieu , sur l'Eglise de Dieu. Eglise toujours inspirée , toujours conduite, toujours animée par son esprit; Eglise toujours inaccessible au mensonge, au prestige, à l'illusion; Eglise clans laquelle il est toujours présent, présent dans sa doctrine, présent sur ses autels, présent dans ses sacremens, présent jusqu'à la fin des siècles : Usque ad cojisummationem sœculi. . . . Mais quoi! dit l'incrédule; quoi! pouvez-vous donc croire ce

que vous ne voyez pas, ce que vous n'entendez pas, ce que vous ne comprenez pas? Quelle honte, quelle faiblesse, quelle puérilité! Et moi je dis : quelle sagesse! Non , je ne comprends pas ce précepte, cet article, ce mystère; et, c'est parce que je ne le comprends pas, dit Tertullien , que j'en suis assuré : Ideo certum est quia inipossibile. Je ne comprends pas cette décision, cette censure, cette condamnation; et, c'est parce que je ne le comprends pas, répond le docteur de la grâce , que je trouve du mérite à la croire": Quid est fuies, nisi credere quod non vides? Je ne comprends pas l'unité de nature, la trinité des personnes, la liberté et l'immutabilité, la présence réelle d'un même corps dans tous les temples et dans toutes les hosties; et, c'est parce que je ne les comprends pas, dit saint Paul, que cela est divin : F ides est argumentum non apparentium *. Je ne comprends pas ce qui est contenu dans 1 fioriture1, dans les conciles, dans la tradition ; et, c'est parce que je ne le comprends pas que je dois m'y soumettre : Non sumus suj fidélités cogitare aliquid ex nobis quasi ex nobis -. Je ne comprends pas ce que Dieu a révélé sur la giace, sur la Providence, sur la prédestination ; mais, quoique je ne comprenne pas ce que disent les savans sur l'étendue de la terre, sur le mouvement de la mer, sur les périodes des astres , je les en crois sur leur science, sur leur témoignage , sur leur réputation. Je crois des hommes, et pourquoi donc ne croirai-je pas Dieu? Si testimonium hominum accipimus , majus est tcstimoniiun Dei 3.

Ne me dites donc point que la foi est obscure : cette obscurité même est le sceau de la Divinité. Cette foi est obscure, il est vrai ; mais , tout obscure qu'elle est, elle a soumis les rois, elle a captivé le grands, elle a convaincu les idolâtres. Cette foi est obscure; mais , tout obscure qu'elle est , elle a changé l'Orient, elle a converti l'Occident, elle a renouvelé la face de la terre. Cette foi est obscure; mais, tout obscure qu'elle est, elle est appuyée sur les promesses de Jésus-Christ , sur les merveilles de Jésus-Christ, sur l'Evangile de Jésus-Christ. Cette foi est obscure; mais, tout obscure qu'elle est, elle s'est établie malgré la fureur des tyrans, malgré la cruauté des bourreaux, malgré les persécutions du monde. Cette foi est obscure ; mais , tout obscure qu'elle est , elle me fait voir dans toutes les nations une même loi, une même profession , une même religion. Cette foi est obscure ; mais, tout obscure qu'elle est, elle m'affermit plus que tout ce que je vois, que tout ce que

*Hcbr., ii, 1. — 2 II Cor., m, 5. — s I Joan.,v; 9.

je sais, que tout ce que j'entends : quand même un Ange me parlerait contre elle, je ne le croirais pas. Cette foi est obscure; mais, tout obscure qu'elle est, si je ne la suis pas , je me trouble, je m'égare, je me perds, je ne vois qu'un vertige, qu'idoles, que fantômes. Oui, mes frères, cherchez, disputez, examinez tout ce qu'il vous plaira; sans la foi, vous marcherez sans guide, sans assurance, sans tranquillité; sans la foi, vous ne croirez rien, vous ne verrez rien, vous n'approfondirez rien ; sans la foi, vous serez toujours flottans, toujours aveugles, toujours irrésolus. C'est la lumière qui éclaire vos esprits, c'est la règle qui dirige le cœur : elle fixe l'un par son autorité , elle règle l'autre par sa pureté : Fide purificans corda eorum. Et comment règle-t-elle le coeur ? Elle le règle par ses maximes, par ses avis, par ses conseils, par ses reproches, par ses inspirations. Elle le règle, parce qu'elle modère ses penchans, parce qu'elle réprime ses vices, parce qu'elle réforme ses désirs, parce qu'elle ennoblit tous ses sentimens; elle dérègle, parce qu'elle le soutient dans ses combats , parce qu'elle l'arrache à ses habitudes, parce qu'elle le délivre de ses dangers, parce qu'elle le fortifie contre les occasions. Elle le règle, parce qu'elle lui découvre la faiblesse de la nature, le charme de la tentation, le besoin de la grâce, le pouvoir de la liberté. Elle le règle , parce que c'est la jaciric du bien , la source du mérite, la semence du bon grain , le fondement du salut, l'arbre seul qui produit le fruit de vie : Justus meus ex fide vivit. Qui est-ce qui m'apprend ce que je dois à Dieu, ce que je dois aux hommes, ce que je me dois à moi-même? c'est la foi. Qui est-ce qui m'apprend ce que je dois à l'Eglise , ce que je dois aux pasteurs , ce que je dois à ma famille? c'est la foi. Qui est-ce qui m'apprend ce que je dois à la piété, ce que je dois à la modestie, ce que je dois à l'édification ? c'est la foi : Justus meus ex fide vivit. Qui est-ce qui m'apprend à être doux à l'égard de mes domestiques, vigilant à l'égard de mes enians, libéral à l'égard des pauvres, compatissant à l'égard des malheureux, humble dans la «randeur, sobre dans mes repas, chaste dans mes discours, laborieux dans ma condition ? c'est la foi : Justus meus ex fide vivit. Qui est-ce qui m'apprend à veiller sur mes sens , à borner mes plaisirs, à crucifier ma chair? Qui est-ce qui m'apprend à jeûner, à prier, à me mortifier? Qui est-ce qui m'apprend à calmer la colère, à éviter l'injustice, à mépriser les honneurs? Qui est-ce qui m'apprend à déplorer mes fautes, à pleurer mes iniquités, à reelifier mes inclinations? c'est la foi. Justus meus ex fide vivit. Qui est-ce qui m'apprend à adorer mon Dieu comme mon principe, à le servir

comme mon maître, à l'aimer comme mon père, à le réclamer comme mon appui, à le glorifier comme mon Sauveur? c'est la foi. La foi seule me le fait adorer, parce quelle me découvre sa grandeur; elle me le fait redouter, parce qu'elle m'annonce sa justice; elle me le fait honorer, parce qu'elle me révèle sa puissance; elle me le fait aimer, parce qu'elle me révèle sa miséricorde; elle me le fait glorifier, parce qu'elle me représente sa sainteté : Justiis meus ex fide vivit.

C'est cette foi qui a fait voir au monde ce que le monde n'avait point encore vu, une abstinence qui réduit l'homme à vivre d'un peu de pain et d'eau , une charité qui lui fait embrasser jusqu'à son ennemi, une patience qui va jusqu'à chérir les affronts, les injures, les tourmens et les croix. C'est cette foi qui inspire aux Chrétiens un détachement qui lui fait sacrifier parens, amis, fortune, dignités; une chasteté qui s'interdit tout commerce avec les sens, tout rapport avec les hommes, la liberté même du regard et delà pensée; une abnégation qui va même jusqu'à se cacher, jusqu'à s'oublier, jusqu'à se haïr, jusqu'à donner son sang plutôt que de commettre la plus légère faute. C'est cette foi qui lui fait préférer la pauvreté aux richesses, l'abaissement à l'élévation , la solitude à l'éclat, la mort même à la vie , et quelquefois les souffrances les plus longues à la mort la plus douce. C'est cette foi qui est le germe, la sève, l'aliment de toutes les perfections. Est-elîe faible, la ferveur s'affaiblit; est-elle timide, le zèle se relâche ; est-elle languissante, la piété exnire : Defecit sanctus^ quoniam clunùiutœ surit veritates a fil lis hominum *.

Otez, ôtez la foi de l'univers, qu'elle ne domine plus sur l'esprit, qu'elle n'agisse plus sur le cœur, qu'elle ne conduise plus l'homme, que serait-il, et que deviendrait-il ? Quel chaos de chimères et de fables! Quelle confusion de systèmes et de sectes! Quel assemblage de vices et de superstitions! Vous verrez l'adultère permis, le vol autorisé, la violence soufferte; vous verrez l'intempérance consacrée, l'homicide dissimulé, le crime même divinisé; vous verrez tous les peuples vivre sans frein, sans règle, sans guide, adorer à l'envi l'ouvrage de leurs mains , et immoler ce qu'ils ont de plus cher. En dis-je trop, mes frères? et que dis-je qu'on ne voie pas encore chez ces nations barbares, qui ne font peut-être de plus honteuses choses que nous, que parce qu'elles sont moins éclairées que nous? Qui peut empêcher le vindicatif

1 Ps., xi, 2.

t. in, 17

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de désirer la perte de son ennemi , si la foi ne calme pas sa fureur? Oui peut empêcher l'avare d'usurper le bien de son prochain , si la foi ne modère pas sa cupidité? qui peut empêcher l'impudique de se livrer à sa brutalité, si sa foi n'amortit pas ses feux? C'est à elle de combattre ces monstres , et ce n'est qu'elle qui peut en triompher : Sine fuie impossibile est placere Deo. C'est par les œuvres il est vrai, c'est par la vertu , c'est par la grâce que nous conservons la justification que nous avons reçue. Mais quelle grâce, quelle vertu , quelles œuvres peuvent produire en nous un solide mérite si la foi n'en est pas la base et le soutien ? Sine fide impossibile est placere Deo. Que l'hérésie nous vante ses patrons, qu'elle inspire ses prophètes, qu'elle produise ses saints, qu'elle les donne en snectacle, qu'elle canonise leurs actions; qu'elle relève leurs aumônes, leurs prières, leurs austérités; qu'elle leur attribue des o-uérisons, des prodiges, des extases (car il suffit souvent d'être rebelle à l'Eglise , pour être canonisé par l'erreur) : tout cela ne les sauvera point, parce qu'on ne peut jamais se sauver sans la foi : Sine fide impossibile est placere Deo. Je veux que leur sainteté ne soit point une hypocrisie, leurs aumônes des singularités, leurs austérités des grimaces ; je veux même que leurs guérisons ne soientpointdes artifices, des prestiges, des fantômes, leurs extases des illusions; je veux qu'ils soient plus sûrs, qu'on ne le croit peutêtre de l'avenir funeste qu'ils annoncent, n'importe, n'importe; fussent-ils encore oîus charitables, plus mortifiés , plus austères qu'on ne le suppose; fussent-ils toujours dans la contemplation, fissentils des miracles, eussent-ils des révélations; je le dis , et il est vrai, sans la foi toute leur charité, toutes leurs aumônes, toutes leurs mortifications, leurs prières, leurs extases, leurs miracles mêmes (s'il était possible d'en faire contre Dieu et contre son Eglise), leurs miracles, quelque grands qu'on les dise, ne les empêcheront pas d'être réprouvés. Une erreur, une seule erreur suffit pour les damner et elle suffit pour damner tous ceux qui les écoutent, tous ceux qui les protègent, tous ceux qui les imitent : Sine fide impossibile est placere Deo *. Eh quoi ! dit Tertullien, est-ce par les yeux qu'on doit juger de l'homme? Est-ce par la montre qu'on juge de la piété ? Est-ce par les personnes qu'on juge de la foi ? An ex personis probamus fidem? an exfdepersonasPNon, non, c'est par la foi qu'on juge des personnes; c'est par la foi qu'on juge de la piété, c'est par la foi qu'on juge du chrétien. Pourquoi? parce qu'il n'y

» Hebr., XI, 6.

DBS PREDICATEURS. 25û

a que la foi qui produise des justes, parce qu'il n'y a que la foi oui forme les parfaits , parce qu'il n'y a que la foi qui forme les élus. C'est la lumière qui éclaire les hommes, c'est la rè<de qui dirige les hommes, c'est le motif qui console les hommes. Elle fixe l'esprit par son autorité, elle règle le cœur par sa pureté, elle console î'ame par sa solidité : Probatio fidei vestrœ patient iam operatur '. L'homme est né pour être heureux, et la nature môme le rend ennemi de la douleur; mais, quelque effort qu'il fasse pour bannir l'affliction , il rencontre toujours des objets qui l'affligent. Il en trouve dans sa famille, il en trouve dans sa maison, il en trouve au milieu de ses amis , il en trouve parmi ses plaisirs mêmes. Qui le consolera, si la foi ne le console pas? Sera-ce le monde? le monde rit de ses pleurs. Seront-ce ses parens? ses parens évitent sa présence. Sera-ce le temps? le temps ne sert qu'à prolonger ses peines. Seront-ce ses patrons? ses patrons n'écoutent plus ses plaintes. Tout le fuit, tout l'accable, tout le désespère. La foi seule peut calmer ses alarmes, dissiper le nuage, rappeler la sérénité* la foi seule peut adoucir son sort, soutenir son courage assurer sa récompense ; la foi seule peut faire succéder la lumière aux ténèbres, la joie à la tristesse, l'espérance à la crainte : Fides est sperandarum substantiel rerum. Je souffre , dit saint Paul , et qu'est ce que je souffre qui puisse m'ébranler? Qu'on m'accuse, qu'on m'exile, qu'on me lapide, que mes frères me trahissent, que les païens m'outragent, que les tyrans me condamnent, que la mer que la terre, que l'enfer conjurent contre moi ; non , j'en suis sûr ni les plaisirs, ni les tourmens, ni le mépris, ni la grandeur ni les hommes, ni les Anges, ne m'oteront jamais l'amour de Jésus- Christ : Certus sum. Et qui est-ce qui le rend si sûr de son amour? C'est, répond saint Jérôme, qu'il est sûr de sa foi : Unde certus erat, nisi ex fidei jirmitate?

C'est par la foi, ce n'est que par la foi que Dieu dans tous les temps a consolé, fortifié, sanctifié ses adorateurs. C'est parla foi qu' Abel unit son sang au sang de ses victimes ; c'est par la foi qu'Enoch quitta le monde sans éprouver la mort; c'est parla foi que Noé se fit une Arche, même avant le déluge ; c'est par la foi que Sara vit sa stérilité cesser dans sa vieillesse; c'est par la foi qu'Abraham immole Isaac, et attend tout d'Isaac; c'est par la foi que Moïse brave le Nil, et méprise la cour; c'est par la foi qu'Israël voit reculer les eaux pour lui faire un passage; c'est par la foi que

1 Jacob., i, 3.

26\> nocvelle bibliothèque

Judith trioraplie d Holopherne, Barac de Sisara, David de Goliath, Samson des Philistins 5 c'est par la foi que les malades sont guéris, les aveugles éclairés, les possédés délivrés, les morts mêmes ressuscites. Le temps me manquerait, dit l'Apôtre , si je voulais vous rappeler toutes les conquêtes de la foi : Deficiet me tempus. Vous représenterai-je ces chaînes, ces cachots, ces scies, ces glaives, ces gibets, ces feux qui ont éprouvé et couronné la patience des saints? Vous dirai-je tout ce qu'ils ont souffert dans les déserts, dans les forets, dans les mines, dans les cavernes? Ajouterai-je les mépris, les injures, les ignominies qui les ont assaillis ? Il n'en est pas un seul qui n'ait eu à combattre, et qui n'ait combattu avec le bouclier de la foi : Omîtes testimonlo fidei probati sunt. Cette foi leur apprenait que la voie des épines est la voie de l'éternité; que les souffrances du juste produisent ses mérites; que la haine du monde est un gage de l'amour du Sauveur : Test imonio fidei probati sunt. Cette foi leur apprenait que le crime ne s'efface que par des larmes, que la joie ne s'expie que par la douleur, que la passion ne se dompte que par les afflictions : Testimonio fidei probati sunt. Cette foi leur apprenait que l'humiliation est le partage des élus, que le plaisir est l'héritage des enfans du siècle, que personne ne se sauve que par la croix : Testimonio fidei probati sunt. Cette foi leur apprenait que Jésus-Christ souffrait dans eux, qu'il avait souffert pour eux, et que ce n'était qu'en souffrant qu'ils pouvaient l'aimer, qu'ils pouvaient lui ressembler, qu'ils pouvaient le posséder : Testimonio fidei probati sunt. Guidés par cette foi, ils le suivaient, ils l'adoraient, ils le considéraient sur l'autel du Calvaire, ils se rappelaient ses opprobres, ses tourmens, ses soupirs; ils regardaient ces mains percées, ces lèvres mourantes, ce côté ouvert. Voilà, se disaient-ils, voilà le Chef, et voilà le modèle qui nous est proposé. Que souffrons-nous , que pouvons-nous souffrir qui égale ses peines ? Ah ! si Dieu même n'épargne pas son Fils doit-il donc épargner ses disciples? doit-il épargner ses créatures? doit-il épargner de vils esclaves qui vivent dans le crime ? Aspi* cientes in auctorem fidei et consommatorem Jesum.

C'est ainsi, mes frères, c'est ainsi que la foi anime le fidèle : il ne demande point de grâce pendant la vie , afin de trouver grâce à la mort; plus il souffre sur la terre, plus il s'élève au ciel; moins il trouve de consolation parmi les hommes, plus il en trouve aux pieds de Jésus-Christ. C'est un Dieu , s'écrie t-il avec saint Augustin, c'est un Dieu qui me frappe, mais ce Dieu est un Père : Pater est. C'est un roi qui se venge; mais ce roi est un Père:

DES PRÉDICA.TEURS. 26 1

Pater est. C'est un Juge qui nie punit ; mais ce Juge est un Père: Pater est. C'est un maître qui me corrige; mais ce maître est mon guide, mon appui , ma défense et mon père : Pater est. Qu'il m'éprouve, qu'il m'afflige, qu'il me désole, qu'il me poursuive autant qu'il lui plaira , j'obéis , je me tais. Son cœur m'assure contre ses coups , sa rigueur même me prouve sa tendresse : Sœviat quantum imlt^pater est. Heureuses larmes ! heureuses croix ! heureuses tribulations qui m'approchez de ma chère patrie ! que vous m'êtes précieuses et que vous m'êtes chères ! Capio dissolvi et esse cum Christo ? Tels sont, chrétiens, tels sont nos avantages. ( Le P. Segaud , Sur la Foi. )

Notre justification tient de la foi.

C'est la foi qui nous sauve : Cette vérité nous est trop expressément marquée dans l'Ecriture pour en pouvoir douter ; mais le point est de savoir comment et en quel sens il est vrai que la foi nous sauve. Sur quoi je dis que la foi nous sauve en deux manières, et comme perfection de nos bonnes œuvres, et comme principe de nos bonnes œuvres. Comme perfection de nos bonnes œuvres , parce que c'est surtout de la foi que vient aux bonnes œuvres que nous pratiquons, leur efficace et leur prix : comme principe de nos bonnes œuvres, parce que c'est de la foi que nous vient à nous-mêmes cette sainte ardeur qui nous porte à les pratiquer. La suite vous fera mieux eatendre ces deux pensées '; appliquezvous à l'une et à l'autre.

De quelque sorte que les théologiens expliquent le mystère de la justification des hommes , il est toujours vrai, comme l'Ecriture nous l'enseigne, que c'est de la foi que nos actions tirent leur prix et leur efficace devant Dieu; et par conséquent, que la foi est comme la perfection de nos vertus et de toutes nos bonnes œuvres. Je ne puis être sauvé, ni prétendre aux récompenses de Dieu, que par le mérite des bonnes œuvres : vérité constante; mais je dois aussi reconnaître que mes bonnes œuvres ne peuvent avoir de mérite devant Dieu que par la foi ; c'est la foi qui leur doit imprimer ce sceau de la vie éternelle que saint Paul appelle excellemment : Signaculum justitiœ fidei 1.*Et de même, dit saint Chrysostôme, qu'une pièce de monnaie qui n'aurait pas la marque du prince, quelque précieuse qu'elle fût d'ailleurs, ne serait censée

1 Rom. 4.

Je nulle valeur et de nul usage clans le commerce; ainsi , quoi que je fasse d'honnête, de louable, et même de grand et d'héroïque , si je ne le fais dans l'esprit de la foi, et si tout cela ne porte le caractère delà foi, je ne m'en dois rien promettre pour le salut. Voilà, Chrétiens, ce qui de tout temps a passé pour incontestable dans notre religion, et ce que nous devons établir pour règle de toute notre conduite; voilà ce que l'Apôtre prêchait aux Juifs avec tant de zèle; voilà ce que saint Augustin prouvait aux Pelagiens avec tant de force et tant de solidité; voilà ce que les Pères de l'Eglise remontraient sans cesse aux hérétiques de leur siècle ; et voilà ce que les prédicateurs de l'Evangile doivent encore aujourd'hui, et plus que jamais, faire comprendre à leurs auditeurs, que, sans la foi , je dis sans une foi pure , sincère, humble, obéissante, tout ce que nous faisons nous est inutile par rapport à l'éternité bien heureuse.

Prenez garde, Chrétiens, et suivez-moi. Les Juifs se confiaient dans les œuvres de la loi de Moïse , c'est-à-dire, dans les sacrifices qui leur étaient ordonnés ; et pourvu qu'ils l'observassent fidèlement et inviolablement, cette loi, ils s'assuraient que toutes les promesses faites à Abraham devaient s'accomplir dans eux. Vous vous trompez, mes frères, leur disait saint Paul ; ce n'est point la pratique de votre foi qui vous sauvera , c'est la foi de Jésus- Christ* Vous avez ; beau immoler des victimes, vous avez beau vous purifier, vous avez beau faire profession d'un culte exact et religieux; si toutes ces observances et toutes ces cérémonies ne sont sanctifiées par la foi , vous ne faites rien. C'est par la foi que vous avez été justifiés , et c'est la loi qui doit vous donner accès auprès de Dieu : Justificati ex ficle * : ainsi leur parlait cet homme apostolique. Les Pélagiens faisaient fond sur leurs bonnes œuvres naturelles , et se persuadaient que Dieu y avait égard dans la distribution de ses grâces, et que la raison pourquoi il appelait les uns et n'appelait pas les autres , pourquoi il choisissait les uns préférablement aux autres , était que les uns se disposaient avec plus de soin que les autres, par les bonnes œuvres de la nature, à recevoir cette grâce de vocation et de choix ; et il faut avouer, avec saint Prosper , que cette erreur avait quelque chose de spécieux; mais c'était une erreur, et saint Augustin fut suscité de Dieu pour la combattre et la détruire. Non , mes frères , reprenait ce docteur incomparable, il n'en va pas de la sorte; ces

Boni., 5.

DES PREDICATEURS.

bonnes œuvres naturelles, sur quoi vous vous appuyez , n'ont aucun effet pour le salut; ce n'est point là ce qui engage Dieu à nous accorder sa grâce, et jamais il ne nous en tiendra compte dans l'éternité : c'est à la foi qu'il a attaché tout le mérite de notre vie , et sans la foi rien ne nous peut conduire à lui. Enfin, les hérétiques presque de tous les siècles ont tiré avantage de leurs bonnes œuvres, et, par une aveugle présomption, se sont flattés de vivre dans leur secte plus saintement que les Catholiques, d'être plus réformés qu'eux, plus austères qu'eux, plus adonnés aux exercices de la charité et de la pénitence qu'eux , et , à n'en juger que par l'extérieur, peut-être ont-ils eu quelquefois sujet de le prétendre. Mais, parce que leur fui n'était pas saine, les Pères leur répondaient toujours que c'était en vain qu'ils se glorifiaient ; que toutes ces œuvres de piété, quoique éclatantes, n'étaient que des œuvres mortes, leurs vertus que des fantômes ; et que, de fécondes qu'elles eussent été avec la foi , elles devenaient , sans la foi , des arbres stériles; qu'il n'y avait que le champ de l'Eglise où l'on put espérer de cueillir de bons fruits; que quiconque semait ailleurs que dans ce champ perdait et dissipait (car je neine sers ici que de leurs expressions ) ; que c'était dans cette Église universelle , et par conséquent dépositaire unique de la vraie foi , que Dieu , selon le témoignage de David , voulait être loué : Apud te laus mea in ecclesia magna * ; que, hors delà, il n'y avait ni louanges , ni prières qu'il écoutât; et que, quand un homme dont la foi se trouvait corrompue osait paraître devant les autels pour s'acquitter d'un devoir de religion , c'était à lui particulièrement qu'il adressait ces terribles paroles : Quare tu enarras justitias meas et assumis testamentum meuniper os tiium 2 ? Pourquoi t'ingères- tu à sanctifier mon nom, et pourquoi, n'ayant pas la foi de mes serviteurs , entreprends-tu de me rendre des services que je ne puis agréer ? que les bonnes œuvres, séparées de la foi, bien loin d'être aux sectateurs de 1 hérésie un fonds de mérite, seraient plutôt un sujet de confusion, puisque Dieu, non seulement ne leur saurait nui gré d'avoir fait le bien qu'ils faisaient en ne croyant pas ce qu'ils devaient croire ; mais qu'il les jugerait même avec plus de rigueur, pour n'avoir pas cru ce qu'ils devaient croire en faisant le bien qu'ils faisaient: Ac perhoc solo Dci meoque judicio3(ces paroles sont remarquables), non solum minus laudandi sunt, quia se continent quum non credant, seâ etiam multo magis vituperandi, quia

1 Ts, 2i. — Mbid., 49.-3 Aug.

non credunt quum se contineant ; en un mot, que, dans le Christianisme , ce n'était point absolument parla substance des œuvres, mais par )a qualité de la foi , que Dieu faisait le discernement des justes : Deus quippe noster et sapiens judex ,justos ab injustis, non operum, sed ipsius fulel lege discernit ; tout cela est de saint Augustin. D'où il conclut qu'un Chrétien, qui , dans sa condition, pratiquerait tout ce qu'il y a de plus saiut etde plus parfait, mais qui n'aurait pas l'intégrité de la foi , avec toute sa perfection et sa prétendue sainteté , serait éternellement l'objet de la réprobation divine : Per quam discretionem fit ut homo injuriarwn patientissimus, eleemosynarum largissimus^ si non rectam fidern in Deum habet cum suis istis laudabilibus moribus, ex hac vita dcunnandus abscedat.

Tel était, mes chers auditeurs , le langage de ces grands hommes que Dieu nous a donnés pour maîtres; et voilà la source de l'affreux désordre où sont tombés tant d'esprits superbeset séduits par le démon de l'infidélité. Àh ! Chrétiens, qui le pourrait comprendre et s'en former une juste idée ?Qui pourrait dire combien, par exemple, l'hérésie seule de Calvin a détruit de mérites , a ruiné de bonnes œuvres, a corrompu de vertu , a fait périr devant Dieu de fruits admirables que la grâce devait produire , et que la vraie foi aurait vivifiés ? Car enfin , reconnaissons-le ici, quand ce ne serait que pour adorer la profondeur impénétrable des jugemens de Dieu; avouons-le de Lonne foi , et par le témoignage que nous rendrons à une vérité qui ne nous intéresse en rien , convainquons-nous sensiblement et efficacement d'une autre, où il s'agit de tout pour nous. Dans ces sectes malheureuses que l'hérésie et le schisme suscitaient, il y a eu du bien au moins apparent. Au milieu de cette ivraie, l'ennemi même qui l'avait semée, affectail de faire paraître le bon grain. On y voyait des hommes modestes et charitables, abstinens; mais notre religion nous oblige à croire que, parce qu'ils ne portaient pas sur le front ce signe du Dieu vivant, c'est-à-dire, le signe de la foi, quelques merveilles qu'ils fissent, Dieu leur disait toujours : Je ne vous connais point. Ils priaient, mais leurs prières étaient réprouvées; ils jeûnaient , mais Dieu méprisait leurs jeûnes: et s'ils eussent pensé à s'en plaindre, et à lui en demander rais-on ; s'ils lui eussent dit , comme les juifs : Quare jejunavimus , et non aspexisti; humilicwinius animas nostras, et nescisti*? Hé! Seigneur, pourquoi avons-nous jeûné sans que

1 Isai., 58.

DES PREDICATEURS.

vous ayez jeté les yeux sur nous; et pourquoi nous sommes-nous humiliés en votre présence, sans que vous l'ayez su ou que vous ayez paru le savoir? Dieu, toujours juste et toujours sûr de son procédé , leur eût fait cette réponse, pleine de raison et d'indignation tout ensemble : Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra l ; c'est que , malgré vos abstinences et vos jeûnes, j'ai découvert votre orgueil, votre opiniâtreté, votre rébellion : une volonté et une disposition de cœur tout opposée à cette obéissance de l'esprit qu'exigeait la foi de mon Eglise : Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra. Réponse qui les aurait confondus.

Et en effet, quand, au moment de la mort où ils devaient être jugés de Dieu, ils venaient lui produire leurs bonnes œuvres, mais leurs bonnes œuvres faites dans l'hérésie , Dieu, tout porté qu'il est à récompenser, se voyait comme forcé de les rejeter, et de leur prononcer, par la bouche d'un autre prophète, ce triste et redoutable arrêt: Seminastis multum^et intulistis pariun: Il est vrai, vous avez beaucoup semé, mais le comble de votre misère est que vous n'avez rien à recueillir : Respexistis ad amplius , et ecce faetum est minus: Vous avez cru gagner plus que vos frères qui suivaient avec simplicité la route commune delà foi ; mais en poursuivant un gain chimérique, vous avez perdu le gain réel et solide que vous pouviez faire : Intulistis in domum, et exsufflavi illud: Vous avez fait un amas et un trésor, mais c'était un amas de poussière que le vent a emporté et dissipé. Et pourquoi tout cela, ajoute le Seigneur : Quam ob causant, dicit Dominus exercituumP Ecoutez-en, Chrétiens, la raison : Quia domus mea déserta est, et vos jestinastis unusquisque indomum suam: C'est que vous avez abandonné ma maison qui est l'Eglise, et que vous vous êtes retirés chacun dans vos maisons particulières ; c'est que vous vous êtes fait des Eglises à votre mode, que vous vous êtes laissés aller à des nouveautés, que vous avez écouté des maîtres et des docteurs que je n'autorisais pas, et que, par une infidélité bizarre et capricieuse, vous avez préféré leurs sentimens et leur conduite à la règle universelle que j'avais établie : voilà, disait Dieu, par son Prophète, voilà le ver qui a gâté toutes vos œuvres.

Or, chrétiens, ce que Dieu disait alors , nous pouvons bien encore le dire, et nous l'appliquer à nous-mêmes. Car, quoiqu'il n'y ait point d'hérétiques déclarés parmi les Catholiques mêmes, ou plutôt parmi ceux qui en portent le nom , vous savez combien il

4 Isai., 58.

y en a dont la foi nous doit être au moins très suspecte , parce que ce n'est pas une foi pure et entière. Ils n'ont pas, ce semble, quitté l'Eglise; niais on peut être extérieurement dans l'Eglise, et n'avoir pas la foi de l'Eglise. On peut être dans la communion du corps de l'Eglise, et n'être pas dans la communion de son esprit. Ce sont des gens qui vivent bien ; vous le dites, et la charité m'engagea le croire, malgré bien des exemples qui pourraient me rendre cette bonne vie équivoque et assez douteuse. Mais enfin qu'ils soient des anges, si vous le voulez, par leurs mœurs; qu'ils soient des martyrs : si cependant ils n'ont pas la pureté de la foi, T humilité de la foi , la sincérité de la foi, la plénitude de la foi , je vous répondrai, avec saint Paul , que dans leur vie prétendue angélique il leur est impossible de plaire à Dieu: Sine fuie impossibile est placere Deo l ; et j'ajouterai, avec saint Cyprien , que ce n'est point leur sang que Dieu demande , mais leur foi : Non quœrit in vobis sanguinem^ sedjidem. ( Bourdaloue.)

Rien de plus exposé que la foi.

Qui est-ce qui perd la foi? et comment la perd-on? Les uns la perdent par la présomption, les autres parle libertinage, plusieurs par la séduction. Voulez-vous donc conserver la foi? dit l'Ecriture; défiez-vous de vos lumières : F ides veslra non sit in sapientia humana \ Défiez vous de vos passions : Vœ dissolutis corde qui non credunt 3. Défiez-vous du monde : Spiritum verilatis mundus non potest accipereA. JNos lumières sont faibles, nos passions sont violentes, le monde est contagieux. Que d'obstacles au salut, que de risques pour le Christianisme, que de dangers pour la foi! La faiblesse de nos lumières attaque son autorité, la violence de nos passions combat sa pureté, la contagion du monde détruit dans nous sa solidité. Que ne devons-nous donc pas craindre, et pour nous, et pour elle?

L'esprit humain est tout ensemble un prodige de faiblesse et de témérité. Rien de plus borné dans ses connaissances , rien de plus étendu dans ses recherches : incapable de comprendre ce qu'il voit, ce qu'il touche; réduit à ne pouvoir se comprendre lui-même, il se flatte, il s'élève, il vole jusqu'au trône de la Divinité: Dieu n'a rien de caché qu'il ne veuille dévoiler, rien de mystérieux qu'il ne veuille sonder, rien d'infini qu'il ne veuille mesurer. Tantôt il règle sapuis-

1 Uebr., 11. — 2 I Cor., n, 0. — 5Eccli., n, 1S. — * Joan., xiv, 17.

sance, tantôt il restreint sa bonté; il va jusqu'à douter de sa nature et de son existence. Dieu est-il Dieu? gouverne-t-il les hommes? parlet-il par ses ministres? Comment prédestine-t-il? comment réprouve-t-il? Est il sur cet autel? est il dans cette hostie? agit-il par la grâce? comment agit la grâce ? Sommes-nous libres, ne le sommesnous pas? Que d'embarras, que de perplexités! L'un croit un point, et l'autre le rejette; celui-ci admet un article , celui-là le condamne; il y en a qui veulent tout voir, tout lire, tout approfondir; il yen a qui sont les juges des Ecritures, des Pères, des conciles: chacun se fait l'arbitre et l'auteur de sa foi. Dès qu'on se pique d'esprit, on renonce à la docilité, on examine les mystères, les sacremens , l'Evangile même; on veut parler de tout , disputer de tout, décider de tout. D'abord on se ménage, on s'observe, on croit ne point risquer, mais peu-à-peu le poison gagne , le doute suit, l'erreur prend racine : on s'enivre de sa science, on s'évanouit dans ses idées, on s'entête dans ses sentimens; il faudrait reculer, on le voit, on le sent; mais on rougit de le faire, on n'ose plus le faire , on croit qu'il est trop tôt ou trop tard de le faire : on méprise tout, on rejette tout, on résiste à tout à force de délai, on meurt sans repentir; à force d'examen, on perd la soumission , et, sans la soumission, il n'y a plus de foi : DiJexerunt hommes magis tenebras quant lucem.

Avouons-le, mes frères, n'est-ce pas là ce qui arrive tous les jours? n'est-ce pas là ce qui est arrivé de tous temps à ceux qui n'ont suivi que leurs propres lumières? Arius était savant, Entichés était instruit, Nestorius était éclairé, Pelage était pénétrant, Mânes était subtil, et, malgré cela, que de travers, que de fables, que d'absurdités ces hommes présomptueux n'ont-ils pas adoptées ! Arius nie la divinité du Verbe , Eutichès confond les deux natures, Nestorius multiplie les personnes, Pelage ne donne rien à la grâce, Manès donne tout au destin. Tous ont voulu marcher par des routes nouvelles , sans règle, sans guide, sans discernement; tous se sont égarés, tous se sont aveuglés ; l'unique fruit de leurs discussions a été leur incrédulité. Semblables aux Bethsamites, ils ont regardé l'Arche, et ils ont tous péri, même à la vue de l'Arche : DiJexerunt niagis tenebras quant lucent.

Mais, direz-vous , est-ce un crime de douter? est-ce un crime d'examiner ? est-ce un crime de s'instruire ? est-ce un crime de disputer? Que de prétextes pour ne pas se soumettre ! Est-ce un crime de douter? oui, mes frères, c'en est un , si vous doutez de ce qui a été révélé par Jésus-Christ; c'en est un, si vous doutez de ce qui

a été enseigné par les Apôtres de Jésus-Christ; c'en est un, si vous doutez de ce qui a été proposé par l'Eglise de Jésus-Christ. Est-ce un crime que d'examiner ? oui, c'en est un, si vous examinez avec prévention , avec malignité ; c'en est un , si vous examinez ce que vous devez adorer , ce que vous devez respecter, ce que vous ne pouvez concevoir , et ce que vous ne devez jamais comprendre. Est-ce un crime de s'instruire? oui, c'en est un, si vous vous instruisez sans humilité, sans respect, sans docilité; c'en est un, si, au lieu de vous faire instruire par l'Eglise, vous voulez instruire l'Eglise même. Il y a une Eglise enseignante, et ce sont les pasteurs: Docete omnes gentes. Il y a une Eglise écoutante , et ce sont les fidèles : Qui audierint, vivent. Le corps des pasteurs ne peut se tromper , quand il enseigne les fidèles; les fidèles ne peuvent se tromper, quand ils croient ce qu'enseigne le corps des pasteurs. Mais si ceux qui doivent enseigner se contentent d'écouter , si ceux qui doivent écouter prétendent enseigner, les uns et les autres se perdent. Est-ce un crime de disputer? oui, c'en est un, si vous disputez avec passion, avec emportement, avec opiniâtreté ; c'en est un, si vous disputez contre les règles de la foi, contre les jugemens de la foi, contre les dépositaires de la foi; c'en est un, si, en disputant contre l'Eglise, vous vous mettez en danger de perdre votre foi.

Croyez-vous donc, disait saint Bernard à un religieux apostat, croyez-vous, quand il s'agit de la foi, que vous puissiez penser, nier, contester tout ce que vous voulez? Croyez-vous que vous puissiez errer de secte en secte, d'opinions en opinions, de nouveautés en nouveautés? Non, non, la foi condamne ces détours, ces contestations, ces égaremens; l'unique parti du Chrétien, c'est de se captiver, d'obéir et de croire : Nontibi licetinfide putare vel disputareprœ libitu non hac illacque vagari per inania opinionum , per dévia errorum. Et quels sont ceux, mes frères, dont Jésus- Christ a admiré la foi ? Sont-ce les juges , les maîtres , les docteurs de la loi? Non, c'est un centenier sans doctrine , c'est une chananée sans études, c'est une hémorhoïsse sans subtilité, ce sont tous ceux qui ont conservé la soumission et la simplicité de l'enfance. Et pourquoi donc, dit Tertullien, pourquoi chercher encore des guides, des règles, des certitudes? Qu'avons-nous besoin de guides, puisque nous avons Jésus-Christ? Qu'avons-nous besoin de règles , puisque nous avons l'Evangile? Qu'avons-nous besoin de certitude, puisque nous avons l'Eglise? Nobis curiositate non opus estpost Christum Jesum , nec inquisitionc post Evan-

qeliam. Dans tout le reste formez-vous des principes, inventez des systèmes, faites des découvertes , jugez, décidez, mesurez tout au poids de la raison, j'y consens; mais dès que la foi parle, esprit, jugement, intelligence humaine , tout doit plier, tout doit s'humilier: Cedat curiositas fidei, cedat gloria salutl. Rien de plus opposé à son autorité que la faihlesse cle nos lumières; mais rien de plus contraire à sa pureté que la violence de nos passions. C'est le second danger que nous avons à craindre.

Danger commun à tous les hommes , présent à tous les hommes, funeste à tous les hommes; danger qui suit de la nature du corps, de la révolte des sens, de la corruption du cœur; danger qui naît avec nous , qui croît avec nous , qui ne cesse qu'avec nous. Tout homme a ses passions , et toujours la passion lutte contre la foi: l'une et l'autre se choquent, l'une et l'autre s'attaquent, l'une et l'autre se détruisent. Si la foi triomphe, il faut que la passion expire, si la passion l'emporte , il faut que la foi cède : la contradiction est sensihle, elle est continuelle. La foi dit que Dieu est notre fin, que la vertu est notre asile, et le ciel notre patrie ; la passion dit que la terre est notre partage, que le plaisir fait notre honneur, que la fin de l'homme , c'est l'homme même : la foi dit que la vie n'est qu'un songe, la fortune qu'une ombre, l'honneur qu'une fumée, que souvent le pécheur meurt dans son péché ; îa passion dit qu'il faut, pour jouir du temps, profiter de ses biens, vivre dans la grandeur, qu'il suffit de penser à mourir quand on meurt : la foi dit que la religion est l'ouvrage de Jésus-Christ, qu'il y a un Enfer pour punir les coupables, que le corps détruit ne détruit pas notre ame; la passion dit que lame suit le corps, que l'Enfer n'alarme que les faibles , que la religion n'est fondée que sur la politique : Vœ dissolutis corde qui non credunt.

Que la passion se taise , la raison parlera, la vérité se montrera, l'Evangile se conservera. Que la passion se taise, on ne sera plus dans l'Eglise opposé à l'Eglise, on n'abusera plus de sa liberté pour nier la liberté, on ne résistera plus à la grâce, lors même qu'on dit qu'on y peut résister. Que la passion se taise , on ne murmurera plus contre la Providence, on ne contredira point les préceptes, on ne rejettera point les miracles, et on n'en supposera point. Que la passion se taise, on évitera les chicanes, les détours, les altercations , pour prendre le parti le plus sûr, et le seul qui soit sûr. Que la passion se taise , on ne verra plus tant d'hommes sans lettres se piquer de doctrine, tant de laïques oublier leur ignorance, tant de femmes savantes sans études, tant d'impies incrédules jus-

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qu'à l'athéisme. Que la passion se taise, on préférera l'espérance à l'incertitude, la charité à la haine, l'obéissance à tous les intérêts de l'esprit et du cœur : Vœ dissolutis corde qui non credunt.

C'en est fait, disait Dieu, ma voix ne se fait plus entendre, ma vérité ne peut plus subsister, mon esprit est forcé d'abandonner les hommes : Non permanebit spirltns meus in homine. Pourquoi? parce que l'homme a corrompu ses voies , parce que l'homme ne se conduit qu'en homme, parce que l'homme est l'esclave de la chair : Quia caroest. Et qui est-ce qui inspire aux grands, aux riches, aux heureux du siècle, ces doutes, ces railleries, ces mépris scandaleux des personnes et des choses les plus saintes ? C'est que leur état est le règne de la passion : Quia caro est. Qui est-ce qui a produit tant de schismes déclarés ou cachés , tant d'apostasies secrètes ou publiques, tant d'hérésies anciennes ou nouvelles ? C'est qu'on a toujours vu dominer la passion : Quia caro est. Qui est-ce qui lait qu'on abandonne l'arbre pour s'attacher à des branches fragiles, déjà mortes et séparées du tronc? C'est orgueil , c'est jalousie, c'est intérêt, c'est antipathie; en un mot, c'est que l'indépendance flatte la passion : Quia caro est. C'est toujours la passion qui prépare à l'irréligion ; la corruption des mœurs corrompt les sentimens, et le libertinage du cœur conduit bientôt au libertinage de l'esprit : Quia caro est. C'est ee libertinage qui a excité tous les crimes , fomenté loutesles erreurs, multiplié toutes les sectes; c'est ce libertinage qui a perverti l'Allemagne , soulevé la France, aveuglé l'Angleterre; c'est ce libertinage qui a révolté contre l'Eglise tant de vierges ennuyées de la virginité, tant de solitaires affligés d'être seuls, tant de prêtres ennemis du travail et de la continence : Quia caro est. Si l'on croyait, il faudrait craindre; si l'on craignait, il faudrait se réformer; si l'on se réformait, il faudrait réprimer ses passions : voilà ce qui arrête , voilà ce qui révolte. Nos passions sont nos dieux ; nous aimons mieux expirer avec elles que de vivre sans elles: J\ on permanebit s piritus meus in homine quia caro est. Demandez à ce libertin ce qu'il croit ; souffrez souffrez , mes frères , que je vous le demande à vous-mêmes : que merépondrez-vous? que pourrez-vous me répondre? Croyezvous donc que Dieu éclaire vos démarches? et, si vous le croyez, comment osez-vous l'offenser? Croyez- vous qu'il réside dans nos temples? et si vous le croyez, comment pouvez-vous l'insulter? Croyez-vous qu'il vous donne son corps? et, si vous le croyez , comment osez-vous le profaner? Croyez-vous qu'un seul péché suffit pour vous damner? et, si vous le croyez, comment pouvez-

vous y persévérer? Quand vous croyez que le prince est présent, vous le respectez ; quand vous croyez qu'il est irrité, vous, le fléchissez; quand vous croyez qu'il veut vous soulager, vous le priez; quand vous croyez qu'il vous a fait du bien, vous l'aimez ; quand vous croyez qu'il a parlé, vous obéissez : et cependant vous n'obéissez pas à Jésus-Christ , vous n'aimez pas Jésus-Christ, vous ne fléchissez pas Jésus-Christ, vous ne respectez pas Jésus- Christ : comment donc , comment le croyez-vous? Non, non, vous nous trompez ; vous vous trompez vous-mêmes. Dès qu'on vit mal, on croit peu : vous n'avez point la foi, ou c'est une foi morte; et, tandis que la passion vous tyrannisera, la foi ne vivra point en vous : Fides sine operibus mortua est. Craignez tout de la faiblesse de vos lumières, craignez tout de la violence de vos passions; enfin , craignez tout de la contagion du monde : c'est de tous les dangers peut-être le plus grand.

Le monde est le séducteur de tous ses habitans : parens, amis , patrons, tout y est dangereux; on n'y voit que des crimes, on n'y trouve que des pièges. Et comment croyez-vous , disait le Fils de Dieu, que le grain de la foi puisse germer dans celte terre ingrate? Putas invenict jidem in terra? Allez, jetez les yeux sur les villes et sur les campagnes : que de trompeurs, que d'hypocrites , que de pharisiens ! le désert même n'est pas inaccessible à tous ces faux prophètes : Attendue a falsis prophetis. Il y en a de furieux qui cachent leur fureur sous la peau d'agneau : In vestimentis ovium. Il y en a de sensuels, qui s'engraissent en laissant dépérir le troupeau : Pascentes semetipsos. 11 y en a de délicats, qui font porter aux autres des fardeaux qu'ils n'osent pas toucher : Digito nolunt tangere. Il y en a qui condamnent tout ce qu'ils ignorent, et qui veulent ignorer tout ce qui les condamne : Quodcumque ignorant, blasphémant. Il y en a qui font trafic de louanges, afin d'être loués: Os eorum loquitur superba. Il y en a qui sacrifient leur conscience à leur élévation : Mirantur personas cpiœstus causa. On en voit de dissimulés qui emploient la ruse pour se faire illusion : lllusores. On en voit de rebelles qui ne reconnaissent ni tribunal ni juge : Non obedientes. On en voit de hardis, qui ne rougissent ni de la satire ni de la calomnie : Criminatores. On en voit de téméraires, qui présentent le poison sans le tempérer : Despumantes suas confusioncs. On en voit de modérés, qui entourent de fleurs la coupe qui le porte ; Subdoli, On en voit de séditieux, qui ne se séparent du commun que pour faire parti : Segregant semetipsos. Il y en a qui|n'ont qu'une foi de

politique, d'éducation , de cérémonie : Hi surit qui ad tempus credunt. Il y en a qui ne croient que ce qu'ils voient ou ce qu'ils imaginent: NisividerO) non credam. Les uns, plus légers que le vent, doutent, flottent, chancellent, sans savoir ce qu'ils croient: A ventis circumferuntur. Les autres, plus irrités que les flots cle la mer, sont toujours clans l'agitation: Fluctus feri maris. Ceux-ci, comme des arbres dont la sève se perd, ne portent que des feuilles, sans porter aucun fruit: Arbores autumnales. Ceux-là, comme des astres vagabonds, portent partout le tonnerre et la foudre : Sidéra errant la.

Je n'ajoute rien, mes frères, aux paroles de l'Ecriture: tels sont ses oracles , et tels sont vos dangers. Qui de vous ne les craindra pas ? Qui de vous n'y succombera pas ? Hélas! qu'il est aisé, quand on vit dans le monde, de penser comme le monde, de parler comme le monde, de s'égarer avec le monde! qu'il est aisé d'être la dupe de ses complaisances, de ses liaisons, de son amitié ! qu'il est aisé de céder aux promesses ou aux menaces , aux mépris ou aux louanges, à un emploi ou à un bénéfice ! Ne lavez-vous point vu ? ne l'avez-vous point fait ? Rendez-vous compte ici de votre foi. Que me dit la foi ? devez-vous donc vous dire ; mais disons-le sans préjugé, sans passion, sans emportement ; disons-le avec droiture, avec équité, avec religion : Que me dit la foi? me dit elle de parler, d'écrire, de cabaler, de décider, dénie soulever contre l'oint du Seigneur et contre ses ministres ? Que me dit la foi? me dit-elle dénie livrer à la colère, aux murmures, aux clameurs, aux outrages, à l'invective contre tous ceux qui savent plus que moi , qui pensent mieux que moi ? Que me dit la foi ? me dit - elle de suivre une Eglise sans chef, un troupeau sans soumission, un Sauveur sans miséricorde ? Que me dit la foi ? me dit-elle de raisonner sans principes , de dogmatiser sans connaissances, de prononcer au gré de mes passions , ou des passions d'autrui, et de m'ériger en juge contre mes juges mêmes ? Que me dit la foi ? me dit-elle d'écouter, de suivre , d'adopter tout ce que la prévention a de faux ; tout ce que la haine a de fiel, tout ce que la cabale a de poison et de férocité ? Que me dit la foi ? me dit-elle de déchirer, d'insulter, de calomnier des gens que je ne vois point, que je ne connais point, qui ne me veulent ni ne me font aucun mal , qui me font même du bien, qui en ont fait dans tous les temps, dans tous les pays, et qui peut-être n'auraient point d'ennemis , s'ils ne combattaient point contre les ennemis de Jésus-Christ ? Que me dit la foi ? me dit-elle de résister à mon prince, à mes guides , à mes pas-

DÉS PRKDICAT.EUKS. %^3

teurs, et de préférer les ruisseaux empoisonnés de Babylone aux sources d'eaux vives qui coulent à Jérusalem ? Que me dit la foi? me dit-elle de changer, d'altérer, d'abroger les lois , les pratiques, les cérémonies de l'Eglise, et d'interdire aux autres, aussi bien qu'à moi-même, l'usage des sacremens ? Que me dit la foi ? me dit-elle de dire ce que je ne pense pas, de signer ce que je ne crois pas , d'être tantôt à Paul , et tantôt à Géphas , de parler en public autrement qu'en secret , de n'avoir d'autre religion que mon caprice et mon intérêt? Que me dit la foi P me dit-elle de retenir des livres défendus, de les lire malgré toutes les défenses, de les portera la faveur des ténèbres, de les glisser furtivement de maison en maison, d'être le patron et le panégyriste de leurs auteurs, de leurs partisans ? Que me dit la foi? me dit-elle de protéger la nouveauté, de m'en faire le panégyriste, d'aller de cercle en cercle semer des dogmes proscrits, les appuyer par de faux bruits, ajouter l'imposture à l'opiniâtreté et acheter par mes déclamations le titre de bel esprit ? Est-ce donc là, mes frères, est-ce donc là la foi ? Non , non, à tous ces traits je reconnais l'aigreur , l'envie, la jalousie, l'erreur. Ce n'est point là la foi de Jésus - Christ, elle est plus simple, plus humble , plus prudente, plus docile. C'est' une foi fausse, c'est une foi masquée, c'est une foi chimérique.

Le fidèle ne s'instruit qu'avec soumission , et il commence par se soumettre avant que de s'instruire ; il tient plus à sa foi qu'aux honneurs , qu'aux plaisirs , qu'aux richesses du monde ; il évite tous les pièges, toutes les discussions, tous les risques, parce que c'est tout risquer que de risquer sa foi. Il ne se fait point de l'Eglise un fantôme, afin de la combattre ; il croit ce qu'elle croit, il rejette ce qu'elle rejette, il approuve ce qu'elle approuve, il condamne sans résistance tout ce qu'elle condamne ; il sait qu'on ne peut sans crime , ni l'accuser, ni la réformer, ni la contredire , ni l'abandonner ; il sait que c'est le seul centre d'unité, hors duquel il n'y a ni vertu, ni vérité, ni salut, ni infaillibilité; il sait que la vraie foi n'admet point de partage ; qu'un point, qu'un seul point retranché , en détruit la substance, que son mérite ne consiste que dans sa totalité. ( Le P. Segaud.)

La foi sans les œuvres devient, contre le Chrétien, un titre do réprobation.

Il ne faut pas s'étonner, Chrétiens , que ce soit la même foi qui t. ni. 18

nous sauve et qui nous condamne devant Dieu. Elle ne fait en cela que ce que fait Jésus-Christ même , lequel , étant l'auteur de notre salut, devient tous les jours, par l'abus que nous faisons de ses mérites et de sa grâce, l'auteur de notre perte Jternelle et de notre réprobation. Ainsi la foi , qui ne nous a été donnée que pour nous justifier, ne laisse pas de servir à nous condamner selon les différentes manières dont nous nous comportons à son égard , et les divers traitemens qu'il reçoit de nous. Mais encore pourquoi nous condamne-t-elle? et comment nous condamne-t-elle? Deux choses qui me restent à éclaircir, et qui demandent une attention toute nouvelle.

Je dis que la foi nous condamne lorsque nous ne vivons pas selon ses maximes, parce que, vivant alors dans le désordre, nous la retenons captive dans l'injustice, suivant l'expression de saint Paul, que nous lui enlevons le plus beau fruit de sa fécondité, qui sont les bonnes œuvres, comme parlent saint Hilaire et saint Ambroise; et que, dans le sentiment de l'apôtre saint Jacques, nous la faisons enfin mourir elle-même au milieu de nous. Or, ne sont-ce pas là autant d'outrages que nous lui faisons, et qu'elle doit venger, pour ainsi dire, en nous condamnant ? Prenez garde; nous la retenons captive dans l'injustice : ce sont les propres paroles du maître des nations: Quiveritatem Del in injustitia datinent '; Ils tiennent, dit-il , comme dans les fers la vérité de Dieu. Or, la vérité de Dieu n'est en nous que par la foi ; et tandis que nous menons une vie corrompue, il est évident que nous faisons violence à cette foi, que nous la tenons dans la sujétion et dans l'esclavage , comment cela ? parce que nous ne lui donnons pas la liberté d'agir en nous comme elle voudrait et comme elle devrait. Dans la naissance du Christianisme, remarque saint Bernard, lorsqu'il y avait des persécutions, la foi était libre pendant que les fidèles étaient captifs. Maintenant que les persécutions ont cessé, les fidèles jouissent d'une liberté dont ils abusent, et la foi est comme enchaînée. Quel sujet pour nous de confusion et de condamnation! Jusque dans les prisons et dans les cachots, les martyrs publiaient la foi qu'ils avaient dans le cœur, et, malgré les tyrans', ils confessaient hautement Jésus Christ. Il est bien étrange, lorsque 1 Eglise est dans une profonde paix, que la foi des Chrétiens n'ait plus la même liberté , et que cette liberté lui soit ôtée par les Chréliens mêmes, qui deviennent ses propres persécuteurs, et qui lui sont plus cruels que les infidèles, puisqu'ils la mettent dans une captivité où les infidèles n'ont pu la réduire:

Qui çevitatem Dei in injustida dctinent. Remarquez celte parole : in injustitia; car saint Paul ne dit pas seulement que nous retenons notre foi captive, mais que nous la tenons captive dans l'injustice, qui est pour elle la plus honteuse et la plus odieuse servitude. En effet, cette foi est toute sainte, et nous la faisons demeurer dans des âmes toutes criminelles. Elle est toute pure et toute chaste, et nous la faisons hahiter dans des âmes voluptueuses et toutes sensuelles : Qui veritatem Dei in injustitia deiinent. Que fait donc la foi? Ah! mei chers auditeurs, permettez-moi d'user de cette figure, notre foi ainsi traitée par nous-mêmes, ainsi déshonorée et profanée , s'élève contre nous ; elle demande à Dieu justice, elle crie à son tribunal; et ne doutons point que Dieu ne l'écoute, et qu'a notre ruine il ne prenne ses intérêts.

D'autant plus coupables envers elle et plus condamnables que, par les déréglemens de notre vie, nous lui faisons perdre ses plus beaux fruits et sa plus heureuse fécondité. Car, comme nous l'avons déjà vu, la foi est la source de toutes les vertus, et une source féconde, qui produit sans cesse de nouveaux fruits de grâce, ou qui les peut produire. En voulez-vous la preuve sensible? Sans parler de ces saints patriarches de l'ancienne Loi, et de leurs œuvres merveilleuses que f Apôtre nous a si bien marquées dans son Epître aux Hébreux, rappelez en votre esprit tout ce qu'ont fait dans la Loi nouvelle tant de martyrs de l'un et de l'autre sexe, tant de solitaires et de pénitens; tout ce que font encore tant de religieux dans le cloître , et tant d'ames vertueuses jusques au milieu du monde. Remettez-vous le souvenir de tout ce que vous avez entendu dire de leurs longues oraisons , de leurs sanglantes macérations, de leurs veilles et de leurs travaux, de leurs abstinences et de leurs jeûnes , de la ferveur de leur zèle et de la constance infatigable avec laquelle ils ont pratiqué jusques au dernier soupir de leur vie toute la perfection de l'Evangile. Voilà les fruits de la foi : voilà ce que la foi peut opérer en nousmêmes et par nous-mêmes. Car, si l'ardeur des fidèles s'est ralentie, la vertu de la foi ne s'est point altérée; elle a toujours les mêmes vérités à nous proposer, et dans ces mêmes vérités les mêmes motifs pour nous exciter : mais nous, Chrétiens, vivant selon l'esprit du siècle et selon la chair, nous étouffons ces fruits dès leur naissance. Nous avons la foi: mais, tout agissante qu'elle est, elle ne nous rend pas plus vigilans, pas plus adonnés aux œuvres de la piété ; c'est une foi oisive et stérile, parce que nous en arrêtons toute l'action.

y-6 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

Nous allons même plus loin; nous la faisons mourir, selon la pensée et l'expression de l'apôtre saint Jacques. Car ce qui vivifie la foi, ce qui en est comme l'esprit, ce sont les bonnes œuvres. De même donc que le corps est mort, dès là qu'il est séparé de l'ame qui lui donnait la vie, ainsi la foi doit être censée morte, dès là qu'elle n'est plus accompagnée des œuvres qui l'animaient: Sicut eniin corpus sine s piritu mortuumest, ita et Jldes sine operibus morlua est *. Et à prendre la chose dans un sens plus réel encore et sans figure, on peut dire que rien ne conduit plus directement ni plus promptement à l'infidélité et au libertinage de créance que le libertinage des mœurs. Or, après avoir été homicide de votre foi, que devez-vous attendre autre chose qu'un jugement sévère et rigoureux ? Oui, mon cher auditeur, pensez bien à ces deux paroles : homicide de votre foi. Voilà le grand crime dont on vous demandera compte un jour, et dont il faudra porter la peine. C'est alors que cette foi morte dans votre cœur, ou par l'inutilité, ou même par le désordre de votre vie, commencera tout à coup à revivre , qu'elle ressuscitera, qu'elle se produira devant Dieu pour votre conviction et pour votre condamnation.

Je dis pour votre conviction : car, voulez- vous savoir, non plus précisément pourquoi , mais comment elle vous condamnera ? Il est aisé de vous le faire comprendre. Ce sera en vous convainquant de trois choses , savoir : que vous pouviez vivre en Chrétien , que vous deviez vivre en Chrétien , et que vous n'avez vécu rien moins qu'en Chrétien. Trois convictions qui vous fermeront la bouche, et qui , malgré vous , vous feront souscrire vous-même à l'arrêt de votre éternelle réprobation. Elle vous convaincra que vous pouviez vivre en Chrétien, parce que rien ne vous manquait pour cela, ni lumières, ni secours. Ni lumières, puisqu'elle vous servait ellemême de maître, puisqu'elle vous avait révélé toutes ces vérités pour vous éclairer, puisqu'elle vous les faisait entendre sans cesse au fond de votre cœur, tantôt pour vous exciter par l'espérance, tantôt pour vous retenir par la crainte, tantôt pour vous engager par un saint amour, tantôt pour vous attirer par un solide intérêt, toujours pour vous instruire et pour vous toucher. Ni secours, puisque, dans le Christianisme, vous aviez toutes les sources de la grâce ; tant de sacremens pour vous purifier, pour vous fortifier, pour vous réconcilier, pour vous nourrir et vous faire croître; tant de ministres du Seigneur, dépositaires de la loi de Dieu pour

« Jacob, 2.

vous l'enseigner, dispensateurs des trésors de Dieu pour vous les distribuer, remplis de l'esprit de Dieu pour vous le communiquer, revêtus de toute la puissance de Dieu pour vous sanctifier; tant de bons conseils, d'exhortations pathétiques et véhémentes, de salutaires exemples; enfin, tant de moyens dont le détail serait infini, et dont l'usage vous aurait immanquablement sauvé. Or, d'avoir connu et d'avoir pu, voilà pourquoi le mauvais serviteur sera jugé avec plus de sévérité, sera plus rigoureusement condamné, sera plus grièvement puni.

Encore plus digne des châtimens de Dieu , parce que la foi vous convaincra non seulement que vous pouviez vivre en Chrétien , mais que vous le deviez : car votre parole y était engagée. Vous l'aviez ainsi promis à la face des autels et sur les sacrés fonts du baptême. Vous aviez solennellement renoncé au démon et à toutes ses œuvres , renoncé au monde et à toutes ses pompes , renoncé à la chair et à tous ses désirs sensuels. On l'avait dit pour vous, et dès que vous vous trouvâtes en état de le ratifier, vous l'aviez dit vous-même. Or, ce n'est point en vain qu'on promet à Dieu ; et de tous les engagemens il n'en est point de plus inviolables que ceux que l'on contracte avec un tel maître. Dès là donc que vous vous étiez soumis à la foi, vous vous étiez soumis à la loi. C'est-àdire dès là que vous aviez été honoré du caractère de Chrétien, et que vous aviez commencé à porter le nom de Chrétien], vous étiez conséquemment et indispensablement obligé à tous les devoirs du Chrétien , vous en étiez responsable à votre foi et à Dieu même. Et en effet, pour développer encore mieux la chose et la considérer plus à fond, de toutes les contradictions, n'est-ce pas une des plus grossières, de ne pas agir comme l'on croit, ou de ne pas croire comme l'on agit? Et de toutes les infidélités, n'est-ce pas une des plus criminelles et des plus monstrueuses, d'avoir renoncé en présence de Dieu à l'Enfer et à toutes les œuvres de ténèbres, qui sont autant de péchés proscrits par la loi, et de les commettre impunément, volontairement, habituellement? d'avoir renoncé aux vaines pompes du monde, et d'en être adorateur; de les désirer uniquement, d'y aspirer incessamment, de les rechercher sans relâche, et de ne travailler que pour cela, et qu'en vue de cela? d'avoir renoncé à la chair, de n'écouter que ses passions et de suivre aveuglément toutes ses cupidités ?

Voilà néanmoins de quoi la foi vous convaincra, et c'est le dernier témoignage qu'elle rendra contre vous : je veux dire que, pouvant vivre en Chrétien , vous n'avez vécu rien moins qu'en Chré-

tien. Car c'est alors que, développant tous ses principes et toutes ses maximes, elle les comparera avec votre vie, ou que, développant toute votre vie, elle la comparera avec ses maximes et ses principes. Or, quelle opposition entre l'une et l'autre! Une foi qui n'enseigne à l'homme que les mépris des biens terrestres et périssables , et une vie tout employée à les acquérir , à les conserver , aies accumuler par tous les moyens justes ou injustes qu'inspire une avarice insatiable. Une foi qui n'apprend à l'homme qu'à s'humilier, qu'à s'abaisser, qu'à fuir les honneurs mondains elles fausses grandeurs du siècle; et une vie tout occupée de soins, de projets, d'intrigues, souvent très criminelles, pour l'avancement d'une fortune humaine. Une foi qui ne prêche à l'homme que mortification, que pénitence , que détachement de soi-même ; et une vie passée dans les jeux, dans les spectacles, dans les assemblées et les parties de plaisir, dans les plus honteuses voluptés. Une foi de pratique et d'action , et une vie dénuée de toutes les œuvres chrétiennes. Est-ce donc ainsi qu'on est Chrétien ou qu'on vit en Chrétien? est-ce en ne faisant rien de ce que la foi ordonne, et en faisant tout ce qu'elle défend ? Tels sont les reproches que vous devez attendre de votre foi; et à des reproches si bien fondés et sans nulle excuse, que doit-il succéder autre chose qu'un jugement sans miséricorde ?

Concluons, mes chers auditeurs , par cette pensée avec laquelle je vous renvoie, et que vous ne pouvez trop méditer. Il faut, ou que ma foi me sauve, ou que ma foi me condamne. Entre ces deux extrémités, point de milieu. Si ma foi n'est pas le principe de ma justification, elle sera immanquablement le sujet de ma réprobation. 11 ne tient qu'à moi qu'elle ne soit pour moi un moyen de salut, parce qu'il ne tient qu'à moi d'en faire' un usage tel que je dois, et tel que Dieu le demande. Mais si, par ma faute, ce n'est pas un moyen de salut pour moi , ou que je me rende ce moyen de salut inutile par l'abus que j'en ferai, il ne dépend plus alors de moi que ce ne soit pas contre moi un moyen de damnation , parce que c'est un talent que Dieu m'a mis dans les mains pour lui en rendre compte, et pour en retirer tout le fruit qu'il en attendait. Ce serait donc bien me tromper moi-même, de regarder la foi que j'ai reçue comme une de ces choses indifférentes qui ne peuvent nuire lorsqu'elles ne servent pas. Si ma foi ne me fait pas le plus grand de tous les biens , elle me fera le plus grand de tous les maux. C est à moi de prendre mon parti entre l'un et l'autre , mais je n'ai que l'un ou l'autre à choisir, Que dis-je, et y a-t-ii là-dessus à dé-

DES PREDiCATEURS. 2J0,

libérer? y a-t-il à hésiter un moment, dès qu'il est question de se garantir d'une éternité malheureuse, et de se procurer une souveraine félicité? (Bourdaloue.)

Bonheur de celui qui vit dans la foi.

Ce que je vous souhaite, c'est que vous marchiez dans la voie de pure foi, pour éviter toute illusion. Prenez garde que la plupart des âmes qui s'imaginent marcher par cette voie n'y marchent point: on tient infiniment plus qu'il ne paraît aux expériences intérieures qu'on fait. Si on est en garde contre soi-même, on tend toujours insensiblement à chercher un appui et une certitude intérieure dans ses goûts , dans ses sentimens les plus vifs et dans toutes les choses qui ont saisi l'imagination. On regarde son propre goût comme un attrait de grâce, ses propres vues comme des lumières surnaturelles , et ses propres désirs comme des volontés de Dieu; on s'imagine que tout ce qu'on éprouve en soi est passif et imprimé de Dieu : par là on se fait insensiblement en soi-même une direction intérieure fondée sur l'inspiration immédiate. Iîn'ya plus ni autorité ni loi extérieure qui arrête et qui puisse contre-balancer cette inspiration. Voila le danger du fanatisme pour les âmes qui se croient désappropriées et transformées sans Vêtre : si elles l'étaient, leur véritable désappropriation les éloignerait infiniment de cette illusion par laquelle elles s'approprient leur lumière, et s'en font un appui pour être indépendantes. Oh! que les profondes ténèbres de la pure foi sont bien différentes de cette fausse voie ! On ne voit rien de particulier ; l'on ne cherche à rien voir; on se contente de croire comme les plus petits d'entre le peuple; on ne sait qu'obéir, que se laisser contredire et corriger, que se défier de soi, que sentir sans cesse son impuissance totale; on n'a aucun besoin de chercher curieusement dans l'avenir pour se consoler du présent, ni de se flatter de prédictions quand on a le cœur pleinement content de la seule volonté de Dieu en chaque moment de la vie; on n'a besoin de chercher aucun soutien dans ces vues de l'avenir; on mérite d'y être trompé dès qu'on les cherche par une ingratitude secrète, dans l'état présent où la seule volonté de Dieu ne suffit pas à un cœur malade. Mais cette vue de foi si nue est le plus long et le plus grand de tous les martyres : il faut s'y laisser dépouiller de tout ce qui console et qui soulage la nature. Il est facile de parler affectueusement de cet étal; mais il est terrible de le porter jusqu'à la mort. En cet état, si on faisait des miracles, on les ferait sans

s'y arrêter; on les ferait par pure fidélité , comme on pratique les vertus les plus journalières, comptant pour rien ce qu'on a fait , et passant outre pour continuera être fidèle. En cet état, l'homme reçoit ses bonnes pensées comme d'emprunt, de même qu'un pauvre se couvrirait d'un manteau prêté charitablement. Cet homme n'est pourtant ni inconstant ni irrésolu ; mais sa fermeté ne vient d'aucune confiance en sa propre lumière: au contraire, c'est par défiance de sa propre lumière et par simple docilité qu'il est tranquille dans la main de Dieu. Sa voie est toute fondée sur la désappropriation de ses propres vues, qui seraient toujours incertaines. Ainsi ce n'est point par une décision fondée sur les forces de son esprit qu'il se détermine avec tant de paix et de constance, mais par simple fidélité à la lumière du moment présent et par le retranchement de toutes les recherches inquiètes de l'amourpropre. En cet état, loin de se passer de l'autorité de l'Eglise , on sent de plus en plus le besoin d'être porté sans cesse entre ses bras comme un petit enfant ; on n'est jamais surpris de voir qu'on s est trompé; on le confesse de bon cœur; on quitte sans peine une pensée qu'on avait sans appropriation. On jette sans regret une feuille d'arbre qu'on a cueillie sans y être attaché; mais on ne jetterait pas de même un diamant faux qu'on aurait acheté comme étant d'un grand prix. Quand on a besoin de juger, on tâche de le faire avec conseil , et sur toutes les lumières tant naturelles que surnaturelles qu'on a alors. Quand on fait devant Dieu le moins de mal qu'on a pu, on est encore tout prêta se laisser montrer par autrui qu'on s'est trompé et qu'on a manqué à toutes les règles. Si on est dans cette docilité pour toutes les choses communes de la vie, à l'égard de toute personne qui nous reprend, à combien plus forte raison doit-on être, par celte désappropriation intérieure, dans une docilité sans réserve et dans une soumission absolue d'esprit à l'égard de cette Eglise visible, qui aura, par les promesses, l'autorité de Jésus-Christ jusqu'à la fin des siècles! Tels sont les petits enfans, les enfans bien-aimés : l'onction leur enseigne tout, parce qu'elle leur enseigne au dessus de tout à sentir leur ignorance et leur impuissance ; à écouter l'Eglise, et à ne se point écouter eux-mêmes; à croire ce qu'elle enseigne et non ce qu'ils ont pensé. Cette profonde leçon, que l'onction intérieure leur donne, comprend toutes les autres. Dieu « cache ses vérités aux <« sages et aux prudens1,» c'est-à-dire, à ces docteurs superbes

1 Luc, x, 21.

DES PRÉDICATEURS. s8l

qui veulent juger l'Eglise, au lieu de se laisser juger par elle. En même temps « il révèle aux petits 1 » ses miséricordes, parce qu'il se complaît dans leur petitesse. Ils sont « bienheureux, parce qu'ils « sont pauvres d'esprit2, » et qu'ils se sont désappropriés de leur propre volonté, comme un homme doit se désapproprier quand il se donne à Dieu dans un désert. (Fénelon, Lettres sur V Église.)

Péroraison.

Mais il serait donc plus à souhaiter de n'avoir jamais eu la foi? Oui, mes frères, il serait plus avantageux de ne l'avoir jamais eue que de l'avoir profanée par une vie criminelle. Mais cela même ne sera plus en votre pouvoir; car, melgré vous, il sera éternellement vrai que vous aurez été Chrétiens, et il faudra éternellement porter la peine de ne l'avoir été que de nom et dans la spéculation , sans l'être de mœurs et dans l'action. Pour prévenir ce reproche et l'affreux châtiment dont nous sommes menacés , quelle résolution avons-nous à prendre? point d'autre que de conserver la foi et de vivre selon la foi. Cette foi nous dit des choses qui répugnent à nos sens, mais il s'y faut soumettre. Elle nous dit que le monde est notre plus dangereux ennemi; fuyons-le. Elle nous dit de nous haïr nous-mêmes et de nous renoncer nous-mêmes; travaillons à acquérir ce saint renoncement, et pratiquons-le autant qu'il est nécessaire. Elle nous dit de mortifier la chair par l'esprit et d'en réprimer les désirs ; combattons-les généreusement et constamment. Elle nous dit d'être humbles jusque dans la grandeur, d'être pauvre jusque dans l'abondance, d'être pénitens jusqu'au milieu des aises et des commodités; entreprenons tout cela et venons à bout de tout cela. Nous aurons , dans les secours de la grâce et dans les motifs de notre foi, de quoi nous animer, ae quoi nous fortifier, de quoi nous rendre tout facile. Demandons-les avec confiance ces secours, et Dieu ne nous les refusera pas. Ayons-les continuellement devant les yeux ces motifs, et ils nous soutiendront. Alors nous mériterons d'entendre un jour de la bouche de Jésus- Christ ce qu'il dit au centenier de notre Evangile : S/eut crerlidisti, fiât tibi : Qu'il vous soit fait comme vous avez cru. Vous avez fait valoir le talent que je vous avais confié, vous avez rendu votre foi

* Luc, X, 21. — 2 Matlb., v, S,

23s NOUVELLE B BLIOTJÏEQUE

fertile en bonnes œuvres et agissante; venez en recevoir la récompense. Vous avez marché par le chemin qu'elle vous traçait, vous l'avez suivi et vous y avez persévéré ; venez prendre possession de mon royaume céleste, qui est le terme où elle vous appelait et où vous jouirez d'une félicité éternelle. (Bourdaloue.)

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