RÉFLEXIONS THEOLOGIQUES ET MORALES SUR CE SUJET
Traiter de la grâce est délicat et difficile ; et pourtant instruire sur la grâce est important et nécessaire. Il n'y a point de dogme qu'il soit plus dangereux d'approfondir, parce que, sur les questions qu'il présente, les erreurs sont très funestes,* il n'y en a point qu'il soit plus utile de développer, parce que c'est celui qui est le plus fécond en conséquences morales. Dans cette discussion épineuse, il faut joindre à la profondeur la circonspection, et la précision à l'étendue. Il faut montrer la toute-puissance de la grâce, sans exagérer son action, et craindre le double danger clelui attribuer trop d'influence, ou d'accorder à la liberté trop d'indépendance. Dans la ténébreuse obscurité de ce mystère, on navigue entre deux écueils également périlleux. Les efforts pour éviter l'un portent à aller se heurter et se briser contre l'autre. Que de déplorables naufrages sur tous les deux nous présente l'histoire de la religion ! Pénétré du sentiment de sa liberté, Pelage combat la nécessité de la grâce ; frappés des textes formels qui établissent la nécessité et le pouvoir de la grâce, Calvin et les novateurs plus récens lui attribuent une force nécessitante. Ainsi, se laissant entraînera ses préjugés et à l'entêtement de ses vaines pensées, l'orgueil porte à l'extrême les dogmes sacrés, et en fait des hérésies. De ce qui devrait être l'objet d'une foi humble , il fait l'objet de sa présomptueuse curiosité. 11 prétend assujétir à ses décisions des mystères qu'il lui est enjoint d'adorer en silence l.
Systèmes catholiques sur la grâce.
Il est vrai pourtant qu'outre ces systèmes erronés qu'a enfantés l'esprit d'insurbordination , des théologiens catholiques, des
* Eccli., m, 22.
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docteurs très respectables se sont efforcés d'expliquer les incompréhensibles opérations de la grâce , et que, loin de condamner leurs divers systèmes , l'Eglise a permis de les enseigner tous, et de les soutenir. Ces docteurs justement célèbres, occupés à confondre les hérétiques, ne voulant pas laisser une apparence de victoire à ces hommes toujours prêts à triompher sans raison, ont jugé utile de montrer la possibilité d'une conciliation entre des dogmes dont l'apparente opposition avait causé tant d'erreurs. Mais d'abord, soumis à l'irréfragable autorité de l'Eglise, ils se sont religieusement renfermés dans les bornes sacrées qu'ont posées ses décrets , et leurs divers systèmes ne portent aucune atteinte aux dogmes qu'elle a définis. Ensuite ils ont présenté leurs idées, non comme des vérités certaines, mais comme des opinions probables ; non comme des assertions qu'on fût- tenu de croire, mais comme des propositions que l'on pouvait admettre, et qui, selon eux, levaient les difficultés et détruisaient les erreurs sur la grâce. Si quelques théologiens ont été plus loin que leurs maîtres, ont prétendu asservir les esprits à leurs opinions, et les ériger en dogmes, ce sont des torts personnels que ne partagent ni les sages auteurs de ces systèmes ni les écoles pieuses qui les soutiennent.
Peut-être, au reste, eiit-il été plus à désirer que ces questions, qui ne tiennent point au fond de la religion, n'eussent jamais été agitées, et qu'on les eût mises au nombre de celles que saint Paul veut que Von évite, parce qu'elles engendrent des contestations $, Qu'est-il résulté, en effet, de toutes ces discussions scoîastiques sur les divines opérations de la grâce? Des controverses interminables, souvent soutenues avec trop de chaleur, et de tous côtés des difficultés insolubles. Quelles lumières ont jetées, sur l'obscuritéde ces mystères, ces disputes continuées depuis plusieurs siècles? L'ineffable conduite de la grâce est-elle mieux connue qu'avant ces débats? Ce qui fut obscur pour les grands docteurs de l'antiquité a-t-il été rendu plus clair parles théologiens modernes? Nous avons peine à comprendre une multitude de choses qui sont sur la terre , que nous avons sous les yeux,* et nous prétendrions connaître pleinement, expliquer clairement les choses célestes, pénétrer dans les secrets de Dieu, et en savoir ce qu'il ne lui a pas plu de nous révéler 2! Et ne doit-il pas nous suffire que Dieu nous ait appris sur sa grâce, ce qu'il nous importe de savoir pour régler notre con.
* Iï. Timoth., ii, 23. — 2 Sap , ix, 16, 17.
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duileï' Quand, nous ouvrant son sein, il nous introduirait dans la profondeur de ses décrets, et nous découvrirait les admirables moyens par lesquels sa grâce triomphe de notre liberté en la laissant tout entière, quel avantage nous reviendrait de cette connaissance plus étendue? Ces nouvelles lumières nous éclaireraientelles davantage sur nos devoirs envers la grâce , sur les moyens d'en profiter? La grâce n'agirait-elle pas toujours de la même manière ? Ne serions-nous pas toujours obligés d'y correspondre? Ce n'est pas notre conscience spéculative sur la grâce , c'est l'usage pratique que nous en aurons fait , que nous présenterons au tribunal suprême. Bannissons d'ici tous les systèmes, et les abandonnant aux controverses de l'école, bornons-nous à considérer ce que Dieu nous ordonne de croire sur sa grâce et de pratiquer au sujet de sa grâce.
Notion de la grâce.
La grâce dont il s'agit ici n'est pas la grâce habituelle, la grâce sanctifiante, l'état de grâce : nous parlons de la grâce actuelle, de la motion transitoire, souvent momentanée, que nous imprime la miséricorde divine ; don le plus précieux de tous les dons qu'elle puisse nous accorder sur la terre ; don surnaturel dans son principe qui est Dieu, dans sa nature qui est divine , dans son motif qui est les mérites de Jésus-Christ, clans son effet qui est de nous faire pratiquer les œuvres méritoires, dans son but qui est le céleste séjour; don qui fait les justes et leur procure la persévérance, qui anime les pénitens et les soutient dans leurs travaux; qui ranime les pécheurs et les retire de leurs voies criminelles; don qui repousse les tentations, réprime les passions, rectifie les inclinations, réforme les habitudes; don des dons, source abondante de cette eau salutaire qui éteint les feux de notre concupiscence, qui étanche notre soif des biens futurs , et qui jaillit pour nous jusque dans la vie éternelle i. Le grand docteur de la grâce qui en avait été le miracle, saint Augustin, dit qu'elle est une bonne concupiscence opposée à la concupiscence vicieuse. Agissant toutes deux par des moyens semblables, mais dans des sens contraires, elles produisent des effets opposés. L'une et l'autre préviennent les mouvemens et les lumières de la raison naturelle. L'une et l'autre nous inclinent d'une douce manière, soit au bien, soit au mal. L'une nous présente le vice sous les formes les plus spécieu-
1 Joan., îv, 13, 14,
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ses; l'autre nous découvre toute la beauté de la vertu. Celle-là adoucit les amertumes et les peines qui, dès cette vie, suivent le péché; celle-ci allège ce que la pratique des bonnes œuvres peut avoir de pénible. Ce sont deux vents : l'un favorable, qui nous conduit au port; l'autre contraire, qui nous pousse contre des écueils et dans l'abîme.
Le péché de notre premier père a causé dans notre ame deux ravages principaux : il a obscurci notre intelligence, il a corrompu notre volonté. Aveugles que nous sommes, comment verrons-nous ce qui est utiie à notre salut? Devenus faibles et impuissans à agir, comment l'opérerons-nous ? Enseignez-moi vos voies , ô mon Dieu, et daignez m'y diriger, disait un Prophète1. Ses vœux ont été exaucés. Ce que le premier Adam terrestre avait perdu , le second Adam tout céleste la recouvré 2. Les ruines du genre humain dont le premier avait couvert la terre, le second les répare, et il en construit l'édifice de sa cité sainte, delà Jérusalem spirituelle. La grâce qu'il nous a acquise au prix de son sang est l'instrument qu'il emploie à ce grand ouvrage. Elle est un rayon lumineux et brûlant de ce soleil de vérité; elle entre dans notre esprit, et l'éclairé; elle pénètre dans notre cœur, et l'embrase. Par sa vive clarté, elle nous fait apercevoir ce que nous devons aimer; par sa chaleur vivifiante, elle nous fait chérir ce qu'elle nous a appris à connaître.
Divers degrés de la grâce.
Toutes les grâces divines ont le même objet , qui est de nous faire opérer le bien dans l'ordre du salut. Toutes sont suffisantes pour nous faire produire leur effet; mais toutes ne sont pas également fortes. Il en est de divers degrés, que Dieu nous distribue selon les vues de sa sagesse. Connaissant notre faiblesse, notre déplorable inclination au mal, il voit que par notre perversité nous rendrons insuffisans les secours qui pourraient, qui devraient nous suffire. A ces grâces ordinaires et communes, sa miséricorde en joint d'autres, choisies et plus puissantes, qui répandent dans l'esprit de plus claires lumières; qui donnent à la volonté de plus fortes impulsions; qui animent le cœur de sentimens plus vifs; qui agissent plus efficacement sur nos âmes, et produisent infailliblement leur effet. D'où tirent-elles leur efficacité? La portent-elles dans leur nature? Est-elle le résultat de la coaptation,
» Tsal., \\\y, 4, 5. — a i Q0Tt) xv, 47.
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de lattempération que Dieu en fait à nos dispositions? C'est une question qu'agitent, et sur laquelle disputent les écoles, mais qu'il nous importe peu d'examiner. Occupons-nous de celles des propriétés de la grâce qui nous intéressent, qui sont relatives à nous , et dont les conséquences morales doivent influer sur notre conduite.
Nécessité de la grâce.
La première qualité que nous devons considérer dans la grâce est la nécessité; nécessité positive, absolue, qui n'est pas seulement une nécessité de convenance; nécessité générale, qui n'est pas bornée à quelques hommes, mais qui les comprend tous; qui n'est pas restreinte à certaines circonstauces, mais qui s'étend à tous les actes de la vie chrétienne, quels qu'ils puissent être.
En vain représenterons-nous aux regards du monde des vertus éclatantes, des actes distingués de probité, de générosité, de bienfaisance; si tout cela n'est pas marqué du sceau de la grâce, tout cela est dans l'ordre du salut comme s'il n'était pas. Ce sont des vertus inutiles pour le ciel, des œuvres mortes pour l'éternité. Sans la rosée salutaire de la grâce, l'homme est dans le champ du Seigneur un arbre stérile qui ne porte aucun fruit de salut; l'ame est une terre desséchée, aride *, qui ne peut rien produire de bon. En vain , dit le Prophète-Roi , travaillerons-nous à élever l'édifice de notre sanctification, si Dieu ne le construit; en vain veillerons-nous pour le défendre, si Dieu ne daigne s'en faire le gardien2. Jérémie reconnaît que la vie de l'homme n'est pas en son pouvoir, et qu'il ne lui appartient point de diriger ses pas 5; Jésus- Christ nous déclare que nul ne peut venir à lui, s'il n'est attiré par le Père céleste 4. L'Ecriture nous présente un emblème bien frappant de cette nécessité du secours d'en haut. Celui de tous les hommes que Dieu ait revêtu de la plus grande force, Samson, ne pouvait rien que par l'assistance divine. S'il déchire un lion avec autant de facilité qu'un chevreau, s'il brise les vigoureux liens dont il est enchaîné avec autant de facilité que le feu consume du lin, s'il détruit lui seul un nombre de Philistins, c'est, et le livre sacré a constamment le soin de le faire remarquer, c'est parce que l'esprit du Seigneur s'est saisi de lui. Et quand, par son im-
1 Ps. cxui, 6. — 2 Ibid-, cxxvi, 1. — 3 Jerem., x, 2J>. — 4 Joan., vi, 4i.
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prudente indiscrétion , il se livre au pouvoir de ses ennemis, c'est parce qu'il ignore que le Seigneur s'est retiré de lui l. Reconnaissons humblement cette faiblesse qui ne nous permet pas de nous élever à aucun bien de l'ordre spirituel , qui nous empêche de repousser de nous aucun mal. Reconnaissons ce bien indispensable que nous avons du secours divin généralement, absolument, et sans exception, pour quoi que ce soit de relatif au salut. Reconnaissons-en la nécessité pour toutes nos actions. Sans Dieu nous ne pouvons rien faire 2. Reconnaissons-en la nécessité pour nos prières. Rien de plus aisé, à ce qu'il semble, que de prononcer le doux nom de Jésus; et l'Apôtre nous enseigne que nous ne le pouvons que par le Saint-Esprit3. Reconnaissons-en la nécessité pour les actes les plus intimes de notre a me. Jusqu'à nos moindres pensées, nous sommes impuissans à les former de nous-mêmes; nous n'avons de pouvoir qu'à l'aide du Seigneur *. Ce ne sont pas là des systèmes, des opinions ; ce sont des vérités incontestables, des dogmes révélés, dont la certitude fondée sur la parole divine est définie par l'Eglise.
Qualités de la grâce.
Continuons de considérer les diverses propriétés de la grâce. Que de choses admirables et incompréhensibles elle nous présente! Que de qualités qui semblent inconciliables elle réunit! Que d'clfets divers et en apparence opposés elle produit, et quelquefois par un seul et même acte ! La grâce est à la fois pleine de force et de douceur; c'est même pour l'ordinaire sa douceur qui fait sa force. Elle estefficace, et entraîne infailliblement la volonté; et cependant elle laisse à la volonté sa liberté pleine et entière. Elle est un don purement gratuit, qui pourtant nous est promis. Eije prévient nos vœux et nos mérites, quoique nous l'obtenions par nos prières et que nous l'acquérions par nos œuvres. Elle dirige et réforme nos inclinations, en s'y accommodant. Elle agit quand elle veut; mais elle saisit les temps favorables. Elle est patiente, et attend le pécheur jusqu'à la fin ; mais elle se lasse, et l'abandonne à son endurcissement. Elle est infiniment variée, et clans cette diversité de formes elle tend toujours au même but, qui est de nous conduire à la vie éternelle.
1 Jud., xiv, 6 ; ibid., 19 ; ibid., xv, 14 ; ibid., xvi, 20. — 2 Job., Xv, 5. — 3 1 Cor., vu, 13. —MI Cor., in,4, 5.
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La grâce ne détruit pas la liberté.
Mais est-ce que, en dirigeant infailliblement notre volonté, la grâce lui ôte sa liberté ? Loin de nous cette autre erreur aussi dangereuse, aussi criminelle, aussi funeste que l'erreur opposée. Si, avec tous les souverains pontifes et les évêques du cinquième siècle, nous anathématisons l'hérésie pélagienne qui détruit l'empire absolu de la grâce, nous répétons pareillement les anathèmes prononcés par le concile de Trente contre les hérésies du seizième siècle, qui anéantissent la liberté en soutenant et l'impuissance de résister à la grâce , et la perte du libre arbitre depuis le péché du premier homme * ; anathèmes dont sont frappés avec une égale force les novateurs plus récens qui , sous des expressions un peu différentes , renouvellent les mêmes erreurs. Non , celui qui nous donna notre liberté ne veut pas la détruire. L'Auteur de la nature et l'Auteur de la grâce ne peuvent pas se contredire. Ce qu'il me révèle et ce qu'il me fait sentir ne sont pas en opposition. L'homme est tombé librement; librement il doit se relever. Sa mauvaise volonté l'égara; sa bonne volonté doit le ramener. Il ne fut pas nécessité à pécher ; il ne sera pas nécessité à se convertir. Il n'y a pas de grâce si faible qu'avec son secours nous ne puissions opérer le bien : il n'y en a pas de tellement forte que malgré elle ne nous puissions faire le mal. Notre volonté, sous l'empire de la grâce, n'est pas un instrument matériel, purement passif et sans action, qui suit nécessairement l'impulsion qui lui est donnée. Je suis libre, ma raison me le démontre, un sentiment plus fort que la raison m'en donne une persuasion plus intime ; et la parole de Dieu, plus certaine encore que tout cela, me le révèle et m'interdit tout doute. Le premier péché que l'on prétend avoir été si fatal à notre liberté était encore tout récent, quand, pour prévenir un second crime, Dieu disait à Gain : Si tu fais le bien, n'en recevras-tu pas la récompense ; et si tu nus le ma!, la peine de ton péché ne serat-elle pas aussitôt sur toi? Mais la concupiscence qui t'y porte sera sous ton empire, et tu en seras le maître2. J'atteste et le ciel et la terre , fait-il dire à son peuple par Moïse , que je vous ai proposé la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Faites donc choix de la vie 3. Et, après avoir mis Israël en possession de la terre qu'il lui avait promise, il lui fait de nouveau offrir par Josué
1 Conc. Trid. sess., v, can. 5. — â Gen., », 7. — 3 Deut., xxx, 19,
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l'option entre son service et le culte des dieux étrangers *. Inspiré par i'Esprit-Saint, le sage fils de Sirach déclare que dès le commencement Dieu a remis l'homme entre les mains de son propre conseil. Il a ajouté des préceptes qui conserveront l'ame si elle veut les observer. Il a posé devant l'homme l'eau et le feu , afin qu'il mette la main à celui qu'il lui plaira. La vie et la mort, le bien et le mal sont devant nous. Ce qui nous aura plu sera la règle de ce qui nous sera donné -, Le grand apôtre de la grâce, qui en a si nettement établi la nécessité et la puissance suprême, établit aussi fortement le concours de la liberté. S'il reconnaît que c'est par la grâce qu'il est devenu tout ce qu'il est, il ajoute aussitôt que cette grâce n'est pas restée vaine en lui; mais qu'il a travaillé abondamment, non pas lui seul , mais la grâce de Dieu avec lui 3. Il exhorte ses disciples de Corinthe à ne pas recevoir en vain la grâce 4. Il recommande à ceux de Thessalonique de ne pas laisser éteindre en eux l'esprit de Dieu 5. Ne savez-vous pas, dit-il aux Romains, que, quel que soit celui à qui vous vous êtes soumis, vous êtes réellement esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché, pour y trouver la mort, soit de la loi , pour former votre justice G? S'il est impossible de résister à la grâce, si la grâce et la concupiscence sont comme deux poids placés dans les bassins d'une balance, dont le plus fort entraîne physiquement et nécessairement l'autre, que les novateurs de ces derniers siècles, qui présentent ces assertions comme des dogmes, répondent à ce raisonnement de saint Augustin. Voici deux hommes placés dans les mêmes circonstances, absolument semblables, également inclinés au vice, également assistés de la grâce. Comment arrive-t-il que l'un fasse le bien et l'autre le mal? N'est-il pas évident que la différence entre eux consiste dans l'usage différent qu'ils font de leur liberté ? L'un veut correspondre à la grâce, l'autre lui résister. Justes, qui vous affligez de vous être quelquefois refusés à la grâce ; pénitens, qui vous accusez de l'avoir tant de fois combattue, d'après nos novateurs vous êtes bien insensés de vous reprocher des résistances auxquelles vous étiez nécessités? Quel peut être votre tort d'avoir fait ce que vous étiez dans l'impuissance de ne pas faire ? Et Dieu même, quelle idée s'en forment et nous en donnent les auteurs de ces systèmes? C'est une contradiction de donner des préceptes dont l'observation est rendue impossible. Les reproches si souvent répétés dans les
1 Jos., xxiv, H, Il — aEccli., xv, 14, 18. — 3 1 Cor., xv, 10.— 4 IICor.,vr, 1. — 3 1 Thés,, y, 19. — « Rom. vi, 16.
livres saints à ceux qui repoussent la grâce1, sont manifestement des injustices et même des absurdités , s'ils ont été forcés à la repousser. La punition de péchés rendus nécessaires est une évidente barbarie. Une grâce nécessitante n'est ni adaptée à la nature humaine, ni conforme à la Providence divine.
Mystère de l'accord entre la grâce et la liberté.
Tels sont les deux dogmes sacrés, incontestables, qu'il ne nous est pas permis de séparer, quoiqu'il ne nous soit pas accordé de les concilier. Souverain Seigneur des actions humaines, Dieu en dispose absolument selon son bon plaisir; et cependant il nous donne la liberté d'en user autrement. Il s'assujétit notre volonté, mais ne la captive pas; la rend obéissante, mais non esclave : en la soumettant à son empire, il lui laisse le pouvoir de se révolter. Il obtient tout de nous avec une infaillible certitude, quoique nous soyons les maîtres de tout lui refuser. Sa puissance suprême incline nos cœurs comme elle veut, et en même temps c'est nous qui les inclinons 2. La docilité à la grâce est elle-même un don de la grâce, mais un don qui renferme une libre obéissance à la grâce. Dieu régit notre volonté; mais il la régit en Dieu, c'est-à-dire par des moyens qui excèdent nos conceptions bornées. Faibles mortels , nous ne sommes capables de faire exécuter nos volontés qu'à ce qui est hors d'état de nous résister. Il n'appartient qu'à la puissance infinie de dominer avec un empire également absolu, de diriger par une impulsion également certaine ce qui a un pouvoir entier de résistance, et ce qui en est incapable. Il n'appartient qu'à la sagesse infinie d'employer des moyens qui assurent infailliblement l'efficacité de son opération , en conservant dans son intégrité les droits de la liberté humaine, et de laisser notre cœur pleinement libre sous l'action d'une grâce qui produit jusqu'à ses affections. Raison présomptueuse, qui prétends rabaisser à ta portée la hauteur infinie des décrets divins , humilie-toi devant des vérités qu'il test ordonné de croire et interdit de comprendre. Celui qui dirige tous tes pas ne t'accorde pas la connaissance de ses voies 3. La grâce est toute puissante, et notre volonté toujours libre. Ces deux dogmes partent de la Divinité qui les révèle; mais le nœud qui les unit reste caché dans
1 Prov. i, 24; Malt., ixm, 37 ; Act. vu, 51 ; Rom., x, 31, el alibi passim.— 2 III Reg. vin, 58, 61. — » Prov. xx, 24.
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les profondeurs divines , où il ne nous est pas accordé de pénétrer. Ce sont deux rayons qui , du soleil de vérité, découlent sur nous pour éclairer notre route et diriger notre marche. Mais si nous entreprenons de diriger nos regards vers le centre étincelant où ils se réunissent, éblouis de son éclat, nos faibles yeux sont aussitôt forcés de se rabaisser vers la terre.
La grâce nous prévient.
Puisque la grâce ne vient point de nos mérites , elle les prévient; si elle les prévient, elle les fait naître; n'en étant pas l'effet, elle en est la cause. Le dogme de la grâce préventive est une conséquence nécessaire du dogme de la grâce gratuite. Telle est notre déplorable impuissance à tout bien, que nous ne pouvons aller à Dieu , si lui-même ne vient à nous et ne nous amène à lui comme par la main. Nous ne le cherchons que parce qu'il nous a recherchés. Nous ne retournons à lui par la pénitence qu'après qu'il nous a convertis 1. Je t'ai chéri d'une éternelle charité, nous dit-il, c'est pour cela que je t'ai attiré à moi dans ma miséricorde2.
La grâce s'oblient.
La grâce prévient spontanément nos vœux et nos mérites; nous devons croire fermement cette vérité. Mais en même temps nous ne pouvons pas douter qu'elle ne soit l'effet de nos prières et la récompense de nos bonnes couvres. Pour concilier ces deux points de la foi chrétienne, considérons que, de même que la bonté divine nous accorde des grâces de différens degrés, de même la sagesse suprême observe dans leur distribution un ordre et une succession. Les dons célestes se suivent et s'enchaînent ; le bon usage des uns attire les autres. La première impulsion qui est donnée à notre cœur, et qui l'excite à désirer le bien, ne peut pas avoir été méritée, puisqu'elle précède tout mérite. Mais si, nous laissant aller à ce pieux mouvement, le secondant même par nos efforts, nous concevons le désir de plaire à Dieu par l'observation de ses commandemens, cette correspondance à la première grâce en fait descendre sur nous de plus puissantes , qui se multiplient et s'accroissent sans cesse à mesure que nous y répondons avec fidélité 3. Ainsi dans la voie sainte nous marchons
* Jerem., xxxi, 18; 19, — * lbid , 5, «-> 3 Prov. îv, 9.
de vertus en vertus K Celui qui a commencé notre bonne œuvre la perfectionne de jour en jour, jusqu'à ce qu'il la couronne dans le grand jour de Jésus-Christ 2.
La grâce accordée aux prières.
Le premier moyen d'obtenir les grâces est de les demander. Entre la prière et la grâce il y a une relation intime. La grâce, comme nous l'avons vu, nous inspire la volonté de prier et nous communique la force de bien prier. Mais ensuite notre prière, animée par la grâce, nous obtient d'autres grâces plus puissantes, qui donnent à l'intelligence des lumières plus claires, à la volonté de plus vives impulsions, au cœur dessentimens plus tendres. La grâce, dit le célèbre concile d'Orange, nous est nécessaire pour implorer la grâce; et réciproquement la demande de la grâce est indispensable pour obtenir les grâces plus efficaces dont nous avons besoin. Serait-il de la dignité et de la justice de Dieu d'accorder ses grâces privilégiées à celui qui ne les demande pas? Il convenait au suprême domaine du Créateur que nous ne pussions rien ,pas même l'invoquer sans son secours. Mais il était en même temps digne de sa bonté, en nous rendant son assistance nécessaire, de nous donner un moyen de l'obtenir. Ce moyen certain est la prière. Nos prières sont des traits qui atteignent infailliblement son but, et qui ne rentrent dans la main qui les lance que chargés de la proie qu'ils lui procurent. Nos supplications, comme autrefois celle d'Ëlie, ouvrent le ciel et en font descendre la rosée céleste. Ils connaissaient la vertu puissante de la prière, ils en avaient fait l'heureuse expérience, ces saints personnages inspirés de l'Esprit divin, qui reconnaissaient que c'était à leurs vœux et à leurs instances qu'ils devaient tout ce qu'ils possédaient de sagesse 3. Le divin Rédempteur ne s'est pas contenté de nous mériter la grâce par ses souffrances; il nous a donné par ses préceptes le moyen de l'obtenir, et de nous rendre propres ses mérites. Demandez, ordonne- t-il, et il vous sera accordé ; cherchez, et vous trouverez; frappez, et il vous sera ouvert. Car quiconque demande obtient, celui qui cherche trouve, et on ouvre à celui qui frappe. Mon Père, du haut du ciel, donnera son excellent esprit à ceux qui le lui demanderont '*.
1 Psal., lxxxui, 8. — 2 Philippe i, 6.r-3 Sap. , vu, 7; ibid,, vm, 21. — 4 Luc, Xi, 9, 10, 13,
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La grâce accordée aux bonnes œuvres.
La seconde manière d'attirer sur nous l'abondance des grâces, c'est d'en profiter. Dieu se présente à la porte de votre cœur ; il y frappe par sa grâce. Si vous écoutez sa voix qui vous appelle, si vous lui ouvrez, il entrera dans vous * : il y entrera accompagné de toutes ses bénédictions, dont il remplira votre ame. Le trésor en est immense; et il promet son amitié à ceux qui savent se rendre recommanclables à ses yeux par l'usage qu'ils font des dons de sa bienfaisance2. Il y a peu de vérités plus fréquemment répétées dans les livres saints, comme il n'y en a point de plus fécondes en bonnes œuvres que ce principe fondamental de la conduite chrétienne. Faisons des grâces l'emploi pour lequel Dieu nous les accorde, et nous en acquerrons de nouvelles 3. Saint Paul môme, qui établit si positivement l'absolue gratuité de la grâce, semble regarder comme une dette plus que comme un don, comme une justice plus que comme une bienfaisance , cette récompense que Dieu daigne nous accorder de notre correspondance à ses grâces4. Condamnons donc avec l'Eglise ces désespérantes assertions, que Dieu refuse sa grâce à celui qui fait ce qui est en son pouvoir, et que, selon les forces de l'humanité, il y a des préceptes dont l'observation est impossible aux justes, malgré leur volonté et leurs efforts , la grâce qui rendrait ces commandemens praticables leur manquant. Il n'y a pas de grâce, quelque faible qu'elle soit , qui ne puisse attirer des grâces plus puissantes ; il n'y a pas de bonne œuvre, quelque légère qu'elle paraisse, qui ne les attire, C'est souvent à de bien petits efforts de notre part qu'est attachée l'abondance des dons célestes. Un léger sacrifice d'intérêt, le retranchement d'une vanité mondaine, la fuite d'une occasion agréable, mais dangereuse, la privation d'un plaisir, une violence faite à l'humeur, ont été très souvent le principe de grâces puissantes et multipliées, et la première cause du salut.
Grâces accordées aux pécheurs.
Ce n'est pas encore assez pour la bonté divine de nous accorder ses grâces lorsque nous les méritons, et de les proportionner aux
1 Apoc, m, 10.— a Sap., vu, 14, — sProv. xii, 2; Sap., v, 15; Eccli., xliii, 37, et alibi passim. — 4 Rom., iv, 4 ; Hebr., vi, 10.
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efforts que nous faisons pour les mériter. Ce n'est là en quelque sorte qu'une bonté humaine. Ne nous plaisons-nous pas, quelque vertueux que nous soyons , à répandre nos bienfaits sur ceux qui les reconnaissent et qui cherchent à nous plaire ? Ce qui caractérise la munificence divine, et qui ne peut appartenir qu'à elle, c'est d'offrir ses dons à ceux qui ne les méritent pas ; de ne pas cesser de les offrir à ceux qui s'obstinent à les refuser; de multiplier ses instances à mesure qu'ils renouvellent leurs outrages. Faibles créatures , notre patience, qui n'a d'autre étendue que la petitesse de notre cœur , est bientôt à bout. Celle de Dieu a pour mesure la grandeur de Dieu même, et n'a de bornes que sa justice. Pécheurs, quelque éloignés que vous soyez de Dieu, il attend que vous reveniez à lui l. Sa patience n'est pas une longanimité inerte et oisive. Non seulement il vous tend les bras pour vous recevoir, mais il vous invite, il vous sollicite, il vous presse d'y revenir. Ce tendre père de famille qui, après avoir hâté par ses vœux le retour de son fils prodigue , se jette à son cou aussitôt qu'il le revoit, et le rétablit dans tous ses droits; ce bon pasteur qui court dans le désert après la brebis égarée , et la rapporte joyeux au bercail, ne sont que de faibles emblèmes de cette bonté patiente à la fois et active, qui ne cesse de vous rechercher et de vous présenter les motifs, de vous donner les moyens de rentrer en grâce avec elle. Elle vous poursuivra de ses bienfaits jusqu'au dernier moment de votre vie; et les années de la miséricorde ne finiront que lorsque commenceront les siècles de la justice.
Conséquences morales des dogmes de la grâce.
Ce n'est pas assez de connaître ce que la grâce fait pour nous. Ce qui est infiniment plus important, c'est de considérer ce que nous devons faire pour elle, de le bien savoir, de nous en pénétrer. Nous ne présenterons pas au tribunal suprême la connaissance que nous aurons eue de la grâce, mais l'usage que nous en aurons fait. Sortons donc maintenant d'une spéculation qui resterait inutile si elle ne nous conduisait à une pratique salutaire.
Rapprochons les divines propriétés de la grâce que nous venons d'examiner, des conséquences morales qu'il est nécessaire
*Is., xxx, -3.
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d'en lirer pour diriger notre conduite ; et dans les dogmes de la grâce, voyons nos devoirs envers la grâce.
Sans la grâce nous ne pouvons rien : il faut nous en humilier. Avec la grâce nous pouvons tout : il faut la désirer. La grâce est un bienfait gratuit : il faut en être reconnaissant. La grâce est promise : il faut y avoir confiance. La grâce est obtenue par les prières : il faut l'implorer. La grâce est accordée aux bonnes œuvres : il faut la mériter. La grâce ne détruit pas la liberté : il faut y coopérer. La grâce saisit les occasions favorables : il faut en profiter avec soin. La grâce se lasse enfin de nous attendre : il faut craindre de la perdre.
Humilité.
Entre le dogme de la nécessité de la grâce et le précepte de l'humilité , il y a une correspondance intime , et l'Apôtre nous la rend bien sensible. Qu'est-ce qui vous distingue? nous dit-il. Que possédez-vous que vous ne l'ayez reçu? Et puisque vous l'avez reçu, comment pouvez-vous vous en glorifier comme d'un bien qui vous serait propre 1 ? Peut-il être infecté d'orgueil celui que le besoin continuel d'un secours supérieur rappelle sans cesse à la persuasion de sa faiblesse et au sentiment de son impuissance? L'humilité, cette vertu fondamentale de la vie chrétienne, si fréquemment, si fortement prescrite par Jésus-Christ, est à la fois et l'effet et le principe de la grâce. Elle en est l'effet, et parce que c'est la grâce qui la donne, et parce que c'est la foi de la grâce qui en fait sentir la nécessité. Elle en est le principe : le chef des Apôtres nous enseigne que Dieu résiste aux superbes , et que c'est aux humbles qu'il accorde sa grâce 2.
Désir.
Nous désirons essentiellement notre bonheur : nous devons donc désirer ardemment ce qui est le moyen de parvenir à un bonheur sans mesure et sans terme ; le moyen nécessaire sans lequel nous sommes incapables de l'atteindre; le moyen efficace avec lequel il est en notre pouvoir de l'acquérir. Le bien principal, le bien souverain du temps est évidemment celui qui nous procure le bien de l'éternité. La grâce doit donc être, si nous sommes non
* I Cor., iv, 7. — * I, Petr., y, 5,
DES PRÉDICATEURS. 3lO,
seulement religieux, mais seulement raisonnables, l'objet de nos vœux les plus ardens. Le guerrier dans les combats désire d'être fortifié d'un secours qui lui donne la victoire. Si notre vie est une guerre continuelle, et l'Esprit-Saint nous le certifie *, nous devons soupirer après le secours tout puissant qui nous communiquera une force triomphatrice.
Reconnaissance.
Maître absolu de ses dons, Dieu ne nous en doit aucun. Grâces donc, grâces continuelles au ^Seigneur, de son ineffable don 2. Nous rougirions d'être ingrats envers nos semblables du plus léger bienfait. De quelle reconnaissance nos cœurs ne doivent-ils pas être inondés pour le plus précieux des biens que notre Créateur plein de munificence daigne nous accorder, non seulement sans que nous l'ayons mérité, mais lors même que nous nous en rendions indignes ! C'est le maître outragé qui tend les bras à l'esclave rebelle. C'est un Dieu dont la sainteté abhorre le péché et dont la miséricorde recherche le pécheur. Quelle stupide, quelle honteuse insensibilité est la nôtre, si nous ne sommes pas touchés d'une aussi immense bonté !
Confiance.
Assurés par les promesses de l'éternelle vérité que là grâce ne nous manquera pas, nous devons prendre dans ce secours tout puissant une entière confiance 3. Loin de nous toute pusillanimité» Quelque faible que soit ma nature, quelque emportées que soient mes passions, quelque séduisantes que soient mes tentations, sftr de la grâce, je suis certain de pouvoir, ou persévérer dans les voies de la justice ou y rentrer. Soutenu par la main divine, je ne vois plus de sacrifice qui m'étonne, d'effort qui me coûte, d'obstacle qui m'arrête. Courage donc pécheurs, qui ne vous sentez pas la force de vous soustraire aux illusions du monde. C'est Dieu qui vous arrachera à ces tentations4. Courage, âmes timides, qui craignez d'entrer en combat avec les ennemis intérieurs et extérieurs du salut. Vous ne combattrez pas seuls. Dieu est avec vous, comme un puissant guerrier : il abattra devant vous les ennemis
* Job., vit, 1. — 2 Corinth., ne, 15. — * I Petr., i, 13. ■— * Ps., xyu, 30,
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qui vous attaquent * Marchez, comme David, au nom du Dieu des armées : comme lui vous triompherez du fier géant qui menace le camp d'Israël.
Demande.
Dieu désire nous accorder ses grâces : il daigne nous les promettre. Mais il veut que nous les lui demandions : et c'est encore un de ses bienfaits d'établir entre lui et nous cette communication de prières et de grâces : de prières qui de nous s'élèvent jusqu'à lui; de grâces qui de lui descendent sur nous. Justes, adressezvous donc, comme saint Paul, avec une sainte confiance, à ce trône de bienfaisance , vous y trouverez, vous y obtiendrez les secours nécessaires à votre persévérance2. Pécheurs, demandez avec David au Dieu de votre salut la grâce de votre conversion 3. Hommes de tout état, implorez l'assistance de cette main tutélaire qui vous dirigera, vous retiendra, vous soutiendra, vous défendra dans les voies de la sanctification.
Coopération.
Mais jamais nos vœux n'attireront la grâce, si nos actions la repoussent. Ce don céleste, qui est la cause de nos efforts, en est aussi la récompense. Les premières grâces ne nous furent accordées que pour nous en faire mériter de plus abondantes. Nous ne sommes nés à la grâce que pour y croître 4. Ainsi le grand Apôtre, oubliant ce qu'il laisse derrière lui , et s'avancant continuellement vers ce qu'il aperçoit devant lui, poursuit sa carrière de grâces en grâces, et de mérites en mérites, pour atteindre le prix auquel le destine la vocation de Jésus-Christ 5« Tels ont été tous les saints. C'est aux grâces dont ils ont été comblés qu'ils doivent là félicité dont ils jouissent ; mais ce furent à leurs bonnes œuvres qu'ils durent l'abondance des grâces. Ce qu'ils furent, nous le sommes ; ce qu'ils purent , nous le pouvons ; ce qu'ils méritèrent d'obtenir, nous sommes comme eux les maîtres de nous le procurer. Faisons donc les mêmes efforts, ils obtiendront les mêmes succès ; opérons les mêmes œuvres , elles obtiendront le même prix ; marchons sur les mêmes traces, elles nous conduiront au même terme.
1 Jercm., xx, 11. — 8Hebr., iy, 16. — 3Ps. ixxxiv, 5. — *II Petr., m, 18.— «Philipp., in, 13, 14.
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Mériter la grâce est nécessaire pour l'obtenir; mais la grâce ellemême nous en facilite le moyen. Il suffit de lui être fidèle, de céder à son impulsion , d'employer la force qu'elle communique, de coopérer avec elle au bien auquel elle excite, pour lequel elle aide, qu'elle opère elle-même. C'est pour nous procurer le mérite de cette coopération que, par une disposition incompréhensible à nos faibles conceptions , en dirigeant infailliblement notre volonté, elle lui laisse toute sa liberté. Usons-en comme elle nous inspire d'en user : voilà tout ce qu'elle exige pour nous enrichir de grâces nouvelles. Trouverons-nous trop pesant un joug qu'elle allège de sa force suprême, en le supportant avec nous ? Regarderons-nous comme pénible une marche dans laquelle elle nous soutient', et en quelque sorte nous porte ? Elle ne nous demande de faire pour elle que ce qu'elle fait pour nous la première. Incapables de la prévenir, au moins secondons-la. Impuissans au bien sans elle , concourons-y du moins avec elle* ( Le G. de La Luzerne , Considérations sur divers points de la Morale chrétienne .)