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SUR LA GRACE

EXORDE

Respondit Jésus, el dixlt et : Si scires donum Dei. Jésus-Chrisl lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu. (Jean, ch. 1.)

Ce don de Dieu que ne connaissait pas encore cette femme Samaritaine dont il est parlé dans notre Evangile , et que le Sauveur des hommes lui fit connaître, c'est, selon tous les Pères de l'Eglise et tous les interprètes de l'Ecriture, la grâce même de Jésus- Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien, et avec laquelle nous pouvons tout ; cette grâce, par où, comme dit l'Apôtre , nous sommes tout ce que nous sommes, si nous sommes quelque chose devant Dieu; cette grâce qui nous éclaire, qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit; cette grâce qui nous porte au hien et qui nous éloigne du péché; cette grâce qui nous met en état de gagner le ciel et d'y parvenir; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu, et qui, dans l'ordre du salut, nous donne par son efficace, non seulement le pouvoir, mais la volonté et l'action : voilà, clis-je , mes chers auditeurs, l'excellent don qu'il nous est si important à nous-mêmes de bien connaître. Don parfait, qui nous vient d'en haut et qui descend du Père des lumières. Don au dessus de tous les dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardait comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons, que Jésus-Christ seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde infinie de Dieu.

Cependant, par une ignorance grossière, nous ne le connaissons pas; et, par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connaître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain; et que, bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu, et pour nous sanctifier nous-mêmes, nous en abusons

DES PREDICATEURS. 3s5

jusqu'à nous pervertir nous-mêmes et à mépriser Dieu. Car c'est pour cela que Jésus-Christ nous dit comme à la Samaritaine : Si sciresdonum Dei *• si vous connaissiez le don de Dieu. Tâchons donc aujourd'hui, Chrétiens, à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor immense des miséricordes divines. Mesurons-en , s'il est possible, et la hauteur et la profondeur; et puisque Marie en a reçu la plénitude, pour parler utilement delà grâce, implorons le secours du Saint-Esprit par l'intercession de cette mère de grâce, en lui adressant les paroles de l'Ange : Ave, Maria.

Disposer tout avec douceur, et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l'Ecriture attribue à la sagesse. Mais il n'y a, dit saint Augustin, que la sagesse de Dieu à qui ces deux propriétés conviennent tout à la fois dans le degré de perfection qui nous est exprimé par ses paroles : Sapientia attingit a fine usque ad jinem fortiter, et disponit omnia suaviter 2. En effet, la sagesse des hommes, étant aussi bornée qu'elle est, se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Est-elle douce dans sa conduite, il est à craindre qu'elle ne devienne faible dans l'exécution. Est-elle efficace et ferme dans l'exécution, il y a danger qu'elle ne soit dure dans sa conduite. Sa douceur , quand elle prédomine, se tourne en mollesse, et sa force dégénère en un excès de sévérité. Mais il n'appartient qu'à la gagesse de Dieu de réunir parfaitement ces deux vertu», ce semble, si opposées. Car elle a seule l'avantage , non seulement de ne séparer jamais la douceur de la force, mais de trouver la force dans sa douceur, et, par un secret inconnu à tout autre qu'à elle, de faire consister sa force dans sa douceur même. Or, ce que l'Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut.

Et voilà, Chrétiens, l'idée la plus justeque je puisse vous donner delà grâce de Jésus-Christ : en voilà les deux caractères, douceur et force. Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion. Force delà grâce, dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion. Or, sans chercher d'autre preuve , il me suffit de vous proposer pour exemple de l'un et l'autre cette femme de notre Evangile: car, vous verrez d'abord quelle fut l'aimable conduite de la grâce pour gagner le cœur de cette pécheresse. Vous jugerez

• Jean, 4, — * Sap., 8.

ensuite quel lui le merveilleux pouvoir de la grâce, par l'admirable changement qu'elle opéra dans le cœur de eetle pécheresse : Altingît a fine usque ad finem fortiter, et disponit omnia suavité/'. La grâce de Jésus-Christ employanttous les charmes de sa douceur pour convertir la Samaritaine: ce sera la première partie. La grâce de Jésus-Christ, par son efficace et par sa force, convertissant en effet la Samaritaine, et, de l'abîme du péché où elle était plongée, l'élevant tout à coupau comble de la sainteté: ce sera la seconde partie ; l'une et l'autre renferment tout mon dessein , et vont faire le partage de ce discours. (Boukdaloue , Sur la Grâce.)

Nécessité de la grâce.

De même qu'une terre desséchée ne peut produire aucun fruit, tant qu'elle n'est point arrosée par les pluies bienfaisantes du ciel, de même nous ne saurions porter des fruits de vie, nous ne saurions rien faire pour le salut, si Dieu ne nous envoyait d'en haut cette pluie salutaire qui rend la vie à notre volonté.

Gédéon considérait sans doute les merveilleux effets de la grâce divine, lorsque, les yeux fixés sur cette toison qui était l'image du peuple, et qui était entièrement desséchée, quoiqu'elle eût été couverte de la roséedu ciel un instant auparavant, ilannoncaàce même peuple que bientôt il serait desséché comme cette toison , c'est-à-dire qu'il serait privé de l'Esprit-Saint que Dieu lui avait envoyé.

Nous avons donc absolument besoin de cette rosée de la grâce, pour n'être point à la fin entièrement consumés par la chaleur; et pour n'être point réduits à une honteuse stérilité. Prions Dieu de nous l'accorder avec effusion : efforçons-nous de notre côté de ne point mettre d'obstacles à ses effets, et quand nous l'avons reçue, conservons-la comme le plus précieux des trésors. (Saint Irénée, Contre les hérétiques.)

Nécessité de la grâce pour connaître Dieu.

Quanta la difficulté que l'homme éprouve d'arriver delui-même à la connaissance de la vérité, Celse nous renvoie à Platon, et cite cette pensée de son livre intitulé Timée : « 11 est bien difficile à « l'homme de trouver l'architecte, le père d'un si grand ouvrage; « mais il est impossible de le faire connaître à tous les hommes. »

Je sens tout ce que ces paroles ont de force et de sublimite. Mais voyez, je vous prie, si nos divines Ecritures ne nous enseignent pas une vérité mieux appropriée aux besoins de l'humanité, lorsqu'elles nous disent que le Verbe de Dieu, qui était en Dieu au commencement, s'est fait chair pour venir apprendre à tous les hommes ce que, selon Platon, il serait impossible de leur apprendre, supposé que l'on pût soi-même arriver à le connaître.

Nous le disons donc : oui, la nature humaine ne peut, livrée à elle seule ,ni chercher Dieu comme il faut, ni le trouver ; il faut qu'elle soit aidée dans ses recherches par celui même qui en est l'objet : et ce Dieu ne se découvre qu'à ceux qui, après avoir fait tout ce qui dépendait d'eux, confessent qu'ils ne peuvent rien sans lui ; qu'à ceux enfin à qui la justice lui semble exiger qu'il se découvre, et se fasse connaître autant qu'un Dieu peut se faire connaître à des hommes. Comme vous , philosophes, nous reconnaissons que l'essence de Dieu est ineffable ; comme vous, nous savons qu'il est difficile aux faibles regards de l'homme de découvrir le Créateur de tout ce monde qui nous environne : mais si, ne disant point avec vous que l'on peut former dans son esprit l'idée de Dieu des idées de tous les autres objets qui sont la matière de nos connaissances, et parla s'approcher en quelque sorte du souverain bien, nous adorons le Verbe de Dieu, qui a dit : « Personne ne peut « connaître le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu « le révéler *. » Ainsi Dieu, selon nous, ne peut être connu sans une grâce divine, sans un bienfait spécial de Dieu. Sans ce secours surnaturel, nous le disons, et nous le disons sans restriction, la connaissance de Dieu surpasse infiniment les forces de notre nature; et , sans la grâce, non seulement nous ne pouvons arriver à cette connaissance parfaite que nous en donne le Verbe, nous ne pouvons pas même trouver dans nos idées rien qui puisse nous en donner la moindre notion. (Origène, Contre Celse.)

Nécessité efficace el influence de la grâce.

« Je suis la vraie vigne , et mon Père est le vigneron , le laboureur 2. » On croit que sur le chemin de la montagne des Olives il se trouvait beaucoup de vignes , qui donnèrent lieu au Sauveur de dire ces paroles. Nous devons apprendre par cet exemple et par les autres de même nature à nous servir de tous les objets qui se

1 Matth. xi, !*.— 2 Joan., xv, i.

présentent, pour nous élever à Dieu et par ce moyen sanctifier, pour ainsi parler, toute la nature.

Nous avons ici à considérer trois choses :1a vigne ou la tige, qui est Jésus-Christ; les branches de la vigne, c'est-à-dire les fidèles ; et le laboureur, qui est le Père éternel. Les deux premières choses nous font sentir combien nous sommes unis à Jésus-Christ, et le besoin extrême que nous avons de cette union.

Notre union avec Jésus-Christ présuppose, premièrement, une même nature entre lui et nous , comme les branches de la vigne sont de même nature que la tige. Il fallait donc que Jésus-Christ fût de même nature que nous : ce qui aussi fait dire à saint Augustin qu'il a prononcé ces paroles selon qu'il est homme.

Elles présupposent, secondement, une intime union entre lui et nous, jusqu'à faire un même corps avec lui , comme le sarment et les branches de la vigne font un même corps avec la tige.

Elles présupposent, en troisième lieu, une influence intérieure de Jésus-Christ sur nous, telle qu'est celle de la tige sur les branches qui en tirent tout le suc, dont elles sont nourries.

De là suit une extrême dépendance de tous les fidèles à l'égard de Jésus-Christ. Comme les branches sécheraient et périraient sans ressource, et ne seraient plus propres que pour le feu , sans. le suc qu'elles tirent continuellement de la tige, il en serait de même de nous, si nous ne recevions continuellement de Jésus-Christ la grâce qui nous fait vivre.

Remarquons donc bien qu'il ne suffit pas que Jésus-Christ nous enseigne par sa parole et par ses exemples, mais encore que nous avons besoin de la continuelle influence de sa grâce , sans laquelle nous péririons.

Combien, d'un côté, devons-nous avoir de joie, d'être unis si intimement à Jésus-Christ; et de l'autre, quelle doit être notre humilité dans le besoin continuel que nous avons de la grâce!

Elle ne pouvait être mieux marquée que par le besoin que les membres ont de leur chef, ou, ce qui est de même nature, par celui que les branches ont de leur tige. Car un seul moment d'interruption d'une influence si nécessaire les ferait mourir.

Entrons donc dansla pratique de ce commandement du Sauveur: Demeurez en moi , et mol en vous ; comme la branche ne peut porter du fruit, il en est de même de vous : vous ne pourrez rien faire sans moi^,

1 Joan., xv, 4, 5.

Fous tic pouvez rien faire, rien du tout; vous ne pouvez porter le moindre fruit, ni pousser par conséquent la moindre (leur; parce que la fleur n'est que le commencement du fruit. Il avait dit que le laboureur purgerait le plant qui porte du fruit , afin qu'il en portât davantage K Mais, de peur que nous ne crussions que nous ne devions à sa grâce que l'abondance des fruits, à cause qu'il avait dit que la plante serait purgée pour porter beaucoup, il ajoute : Vous ne pouvez porter de fruit , si vous ne demeurez en moi, et encore plus précisément: Fous ne pouvez rien sans moi: Vous ne pouvez commencer le bien, loin que vous le puissiez achever. Personne ne peut rien penser de soi-même 2 : personne ne peut prononcer le nom du Seigneur Jésus que par le Saint-Esprit r> , ni avoir le Saint-Esprit que par Jésus-Christ qui doit l'envoyer, comme il le dira dans la suite. Et non seulement l'envoyer au dehors, mais encore au dedans, selon ce que dit saint Paul que tous les membres unis ensemble : doivent l accroissement par tous les vaisseaux et par toutes les liaisons qui portent et communiquent la nourriture et la vie*. Chacun selon sa mesure : ce que le môme Apôtre attribue ailleurs à la distribution de la grâce du Saint-Esprit, qui partage ses dons à chacun , selon quil lui plaît <\

Tenons-nous dans une grande dépendance, à chaque instant, à chaque action.

C'est par la foi qu'on tire le suc de cette divine racine : tenonsnous toujours dans la foi.

Jésus-Christ dans l'Eucharistie doit être notre cher objet, et le moyen le plus efficace de s'unir à lui comme à celui sans lequel on ne peut rien, de qui on tire tout le bon suc de la grâce, la vraie nourriture de Famé.

Mais voici le comble delà ie. C'est que la racine n'aime pas moins sa vie que les branches à la recevoir. Le chef est fait pour se communiquer, et Jésus-Ci mt pour se donner à nous. Les uns sont apôtres, les autres docteurs &\ mais tout cela est pour les membres, outre que le chef influe par lui-même.

Approchez-vous de lui , et recevez la lumière , et vos visages ne seront jamais chargés de confusion 7.

La confusion est pour ceux qui s'éloignent de Jésus; parce que laissés à eux-mêmes ils sèchent, ils meurent , ils ne sont que faiblesse et péché.

* Joan., xv, 2. — 2 II Cor., in, 5. — 3 1 Ccr., xn, o. — * Eplics., iv, \G, Cor., xn, W, 15. — c lbid., 28. — 7 Ps. xxxin, G.

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Si la vigne, si les membres du co Mivaient sentir ce qu'ils

doivent à la racine et au chef, ils St en continuelles actions

de grâces. Rendons grâces au Seignr tre Dieu. Saint Paul ne

nous prêche que l'action de grâces. ] foi, la prière, l'action de grâces, c'est le principe, c'est le moyen, c'est le fruit de notre union avec Jésus-Christ. ( Bossuet, Méditations sur l'Evangile.)

La grâce ne nécessite pas les aclions.

C'est en vain que l'homme, abandonné à lui-même et à ses seules forces , met la main à l'œuvre pour réprimer ses affections désordonnées, pour les réduire au silence, et rétablir le calme et la tranquillité dans son ame. Tout son zèle , tous ses efforts sont inutiles; mais si au désir violent qu'il éprouve d'arriver à ce but, au soin et à la vigilance avec lesquels il y travaille , vient se joindre encore le secours de la grâce de Dieu , il est bientôt au comble de tous ses vœux ; car Dieu est toujours prêt à venir au secours des âmes qui veulent opérer leur salut. Si, au contraire, celte ardeur vient à cesser; si, après avoir fait un pas en avant, il s'arrête et même recule, il ne tarde point à perdre la grâce que Dieu lui avait donnée. Sauver une ame malgré elle ne convient qu'à celui qui use de violence; mais la sauver sans lui ravir sa liberté, c'est l'effet d'une indulgence paternelle. C'est ainsi que notre Dieu veut en agir toujours avec ses enfans ; il veut, en les aidant à bien faire, leur conserverie mérite d'avoir bien fait, afin de pouvoir dans les cieux couronner leurs méri es, tout en couronnant ses dons. (Saint Clément d'Alexandrie, Quel riche sera sauvé PHom.)

Il est de noire sagesse d'observer les occasions de la grâce el de ne pas les manquer

Quel est pour nous le point capital et la grande maxime de la sagesse chrétienne? retenez-la bien, mes chers auditeurs, et ne l'oubliez jamais. C'est d'observer avec soin les occasions, et de ne les pas manquer. Car, combien de choses dont vous ne voyez pas les conséquences et qui vous semblent venir du hasard sont autant de moyens que Dieu a choisis pour vous retirer du monde, et dont peut-être il lui a plu de faire i V'pendre votre prédestination même : par exemple, l'engagem i que vous avez avec ce serviteur de Dieu, ce livre de piété c vous goûtez, ce sermon édifiant et convaincant que vous ente 2z, cette mort subite qui qui vous effraie, cette perte de biens ni vous afflige, cette disgrâce qui vous humilie, cette infirmité qui, malgré vous, vous

LES PREDICATEURS.

réduit à mener une vie réglée, et vous empêche de vous livrer aux mêmes excès. Si les desseins de Dieu vous étaient pleinement connus, et que vous sussiez que c'est à cela qu'il a voulu attacher votre salut, ne les ménageriez-vous pas, ces occasions si importantes? Or, vous n'en savez que trop, pour y adorer au moins les conseils secrets de cette Providence toute paternelle qui vous gouverne; et si vous n'en savez pas davantage, c'est ce qui vous oblige encore à vivre dans une dépendance plus absolue de cette grâce, en qui vous vous confiez. Mais si cet une occasion de salut, me direz-vous, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux, Chrétiens ; mais il est sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où elle vous est préparée. Car, de quelque nature que soit cette grâce, il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité; et de quelque manière qu'elle agisse, il en faut toujours revenir aux deux paroles du Sauveur des hommes : Vigilate et orate l ; veillez et priez. Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce; et veillez, parce que la grâce, toute puissante qu'elle est, ne fait rien sans vous. Priez, afin qu'il y ait pour vous un temps et un jour de salut; et veillez, afin que ce jour de salut ne vous échappe pas. Voilà en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d'un Chrétien. Poursuivons.

J'ajoute que la grâce qui opère notre conversion, quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, est toujours la première à nous prévenir; et c'est, dans la doctrine des Pères, ce qu'elle a de plus essentiel. Car, si je la pouvais prévenir, dès là elle ne serait plus grâce, parce qu'elle supposerait en nous le mérite de l'avoir prévenue. Je sais que nous pouvons, quoique pécheurs, chercher Dieu par la grâce, et le trouver. Mais, reprend saint Bernard, nous ne chercherions jamais Dieu par la grâce si Dieu, par une autre grâce, ne nous avait lui-même cherchés : Nisi enini prius quœsita, et non quœreres , sicut nec eligeres nisi electa 2. Or, c'est ce qui paraît sensiblement dans la conversion de cette femme de Sainarie. Le Fils de Dieu n'attend pas qu'elle fasse quelque avance pour venir à lui : il l'aborde, il lui parle, il l'engage, sans qu'elle y pense, dans un entretien qui doit être le principe de son salut, Tel est le mystère et le prodige tout en: nble de la charité de mon Dieu, de vouloir bien prévenir lui-r e des pécheurs, c'est- à-

1 Maiih., 2G. — 2 Bernard.

àô2 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

dire, de vouloir bien rechercher lui-même de viles créatures; de vouloir bien appeler lui-même des aines ingrates et rebelles, des aines criminelles et dignes de toutes ses vengeances, des âmes faibles et inconstantes, dont peut-être il prévoit les infidélités et les rechutes: de les rechercher, dis-je, et d'aller an devant d'elles, ! dans un temps où elles ne pensent point à lui; je dis plus , dans un ! temps où elles s éloignent de lui, où elles se soulèvent contre lui , ou même elles ont en quelque sorte horreur de lui. Ah ! Seigneur I puis-je m'écrier ici, touché du sentiment de saint Bernard, et en m'appliquant ce dogme de notre religion si opposé au pélagiamsme : ah î Seigneur, est , pnc vrai que, tout aimable que vous êtes, je ne puis de moi-m 2 vous aimer, et que ma misère aille encore jusqu'à ne pouvoir rer d'être aimé de vous, si vous n'excitez en moi ce désir? Est- tic vrai que, tout Dieu que vous êtes, vous soyez dans la nécessit e faire les premières démarches pomme réconcilier avec vous, ou de m' avoir éternellement pour ennemi? Ne serait-ce pas assez que vous fussiez disposé à me recevoir? Mais du moins, ô non Dieu, puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? Ajouterai- je à l'impuissance malheureuse de vous prévenir le crime impardonnable de ne vous pas seconder? Non, Seigneur, et vous me faites trop bien comprendre ce que je vous dois, pour que mon cœur demeure dans une si mortelle indifférence. Puisqu'il est de l'honneur de votre grâce que ce soit elle qui me recherche, je veux bien me soumettre à cette loi. Oui, mon Dieu, je veux bien m'humilier dans cette vue ; je veux bien reconnaître devant vous ma faiblesse, et me confondre dans la pensée que de moi-même je ne puis faire un pas pour aller à vous; et qu'avec toutes vos perfections, je ne puis vous aimer si vous ne m'aimez, et si vous ne m'aimez avant que je vous aime. Mais du reste, Seigneur, ce sera pour moi un puissant motif de reconnaissance et de fidélité; et le souvenir de votre infinie miséricorde en nie cherchant malgré toute mon indignité, en me prévenant, et en me remettant dans vos voies, m'attachera désormais à vous d'un lien si étroit, que la nature, que la passion, que le monde avec tous ses charmes, que rien, quoique ce puisse être, ne le pourra rompre. Tel est le fruit que l'ame chrétienne doit tirer de ce point de foi utilement et solidement médité.

Mais encore comment est-ce que la grâce nous prévient? est-ce avec autorité et avec empire? non, dit le Prophète royal, mais par des bénédictions de douceur : Prœvenisti cum in benedictionU

DES PRÉDICAlEUUS. ??33

lus dulcedinis '.Car, si el!c nous prévient, c'est en nous demandant ce qu'elle veut obtenir de nous; et en cela, remarque saint Prosper, consiste la différence de la grâce et de la loi; la loi commande, et la grâce invite; la loi menace, et la grâce attire; la loi contraint, et la grâce engage. Or, c'est ce mélange de la loi et de la grâce qui fait tout le mystère de l'aimable et souveraine domination de Dieu sur nos cœurs. 11 ne tenait qu'au Sauveur du monde d'user de tout son pouvoir, et d'obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord et sans réplique une obéissance forcée; mais, parce que c'est sa grâce qui agit en elle, il veut qu'elle obéisse, non seulement sans répugnance, mais avec joie et avec amour. Par où donc commence-t-il? il la prie de l'écouter et de le croire : Millier ^ crecle miJii^. Car, quoique Dieu, par l'efficace de sa grâce, soit maître de nos volontés, et qu'il puisse, comme il lui plaît, disposer de nous, il n'en dispose néanmoins qu'avec réserve , et, si j'ose me servir du terme de l'Ecriture, qu'avec respect; e'est-àtlire , en nous inspirant, en nous persuadant, en nous demandant ce qu'il veut nous faire valoir : Tu autem , dominator virtutis , cuni magna reverentia disponis nos"3. Je dis plus, quoique maître absolu, il nous demande peu pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à cette Samaritaine? un peu d'eau : Da mihi hihère'*) et pourquoi de l'eau? pour lui faire naître le désir d'une eau bien plus excellente qu'il lui veut donner, de cette eau salutaire et vivifiante dont la source rejaillit jusque dans la vie éternelle : Fous aquœ salieutis in vilain œternam s; de cette eau qui doit pour jamais étancher notre soif et nous établir dans une paix et dans une félicité parfaites : Quibiberit ex aqua quant ego dabo ei, non sitiet in œternum G. Belle idée , mes chers auditeurs, de ce que nous éprouvons tous les jours dans la conduite de la grâce. Que demande-t-elle d'abord ? presque rien : un peu d'attention sur nousmêmes , un peu de règle dans nos actions, un peu de discrétion dans nos paroles, un peu d'assujétissement à nos devoirs. Donnez-moi cela, nous dit Dieu; c'est bien peu : mais de ce peu dépendent toutefois les grâces les plus abondantes; et, en effet, c'est souvent par ce peu , je veux dire par cette petite victoire remportée sur la passion, par cette petite violence faite à l'humeur, par ce petit sacrifice de l'intérêt, par ce petit effort de la charité, par ce petit retranchement d'une vanité mondaine que nous nous mettons en état de recevoir la plénitude des dons célestes et des misé-

* Ps. 20. — - Joan., 4. — 3 Sap., 12. — * Joan=, 4. — * Ibid. — c ibid.

licordes du Seigneur. C'est parla que commencent les grands ehangomens , les grandes conversions; et, ne sommes-nous pas bien coupables si nous refusons à Dieu ce qu'il exige de nous, quand l'avantage qu'il nous promc! esl tellement au dessus de ce qu'il attend. Disons néanmoins ene quelque chose de plus touchant. Je prétends, avec saint G. stôme, que la grâce , pour agir avec plus de douceur , s'acc de à nos inclinations , à nos goûts,

à nos talens, et mêi quelque sorte à nos faiblesses,

à nos imperfections , à : ifauts : j'en ai la preuve dans cette

femme de notre Evangil m autre que le Fils de Dieu qui l'eût entendue disputer et rai .er sur les points les plus importans de la religion l'aurait i\ ' Lee; un autre lui eût dit qu'il ne lui appartenait pas de pénét. dans ces matières, que ces questions épineuses et subtiles n'étaient pas de son ressort, et que la grande science d'une femme devait être de n'en point trop savoir, ou de ne point affecter de paraître en trop savoir : car c'est la réponse commune qu'ont eue de tout temps à essuyer les femmes curieuses, et qu'on a toujours fait valoir contre elles ; mais notre divin Maître n'ignorait pas que ce n'est point ainsi qu'on les convertit, et que cette réponse mortifiante pour elles , bien loin de les corriger, ne sert qu'à les aigrir et les irriter. Que fait-il donc? Il tient une conduite tout opposée. Cette femme est vaine et curieuse , il l'engage par sa curiosité même ; elle se pique d'être savante ,il ne dédaigne point de raisonner avec elle sur ce qu'il y a dans la religiondeplus profond et déplus sublime. En instruisant les peuples, il se servait de paraboles , c'est-à-dire de comparaisons simples et familières , pour s'accommoder à la grossièreté de leurs esprits; mais il n'entretient celle-ci , toute pécheresse qu'elle est, que de matières élevées et en des termes proportionnés à la grandeur des sujets dont il veut bien conférer avec elle : de la nature de Dieu, de la perfection de son être, de la pureté de son culte, de l'adoration en esprit; et par là il la détrompe , sans l'offenser, des fausses idées dont elle était prévenue touchantla Divinité et les hommages que nous lui devons. Or, n'est-ce pas ainsi que la grâce agit et sur nos esprits et sur nos cœurs ? n'est-ce pas ainsi qu'elle se conforme à nous , ne nous sanctifiant presque jamais ( remarquez ceci, je vous prie) , ne nous sanctifiant presque jamais d'une manière contraire à nos inclinations naturelles , mais perfectionnant selon Dieu, les inclinations naturelles, pour nous sanctifier. Sommes-nous ardens et agissans , elle nous anime d'un saint zèle, et nous porte a pratique des bonnes œuvres; sommes-nous tendres

et affectueux , elle nous inspire pour Dieu une tendresse d'amour qui nous fait quelquefois re'pandre à ses pieds des torrens de larmes; sommes-nous dune humeur facile , elle rectifie cette facilité d'humeur , et la convertit en charité pour le prochain ; sommes-nous d'un esprit rigide et sévère, elle tourne cette sévérité en ferveur delà pénitence; elle prend, dit l'Apôtre saint Pierre, par rapport à nous, autant de différentes formes qu'elle trouve en nous de dispositions différentes : Multiformis gratiœ Dei l ; grâce qui nous engage à être saints comme on voudrait l'être, si Dieu nous en donnait le choix, et que nous n'eussions qu'à en délibérer avec nous-mêmes ; afin, dit sai Chrysostôme , qu'il ne nous reste nul prétexte pour nousdisp. r de la suivre, puisqu'elle veut bien se servir de notre fonds pc accomplissement de ses desseins; puisqu'il n'y arien dans nous qu'elle ne mette en œuvre pour l'ouvrage de notre salut ; puisqu'elle ne demande point d'autre naturel que le nôtre, point d autre complexion que la nôtre, point d'autres talens que les nôtres, pour faire de nous ce que Dieu veut que nous soyons ; enfin, puisque, dans un sens que vous entendez assez, nous pouvons, en ne cessant point d'être ce que nous sommes, devenir par elle tout ce que nous ne sommes pas.

( BoURDALOUE.)

Force de la grâce.

Quelque obscure que soit notre foi, si nous la regardons en elle-même et dans ses mystères, elle a cependant, selon la pensée de tous les théologiens, une espèce d'évidence dans ses motifs; je veux dire que ce qu'elle nous révèle est au moins évidemment croyable, parla qualité des-motifs qui nous obligent à le croire. Or, il m'a toujours paru et il me paraît encore qu'un de ces motifs les plus puissans et les plus convaincans est devoir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes, que Dieu, comme dit le grand Apôtre, a prédestinées pour en faire des vases de miséricorde: ceci, mes chers auditeurs, vous édifiera et vous consolera. Quand les magiciens de Pharaon virent les étonnans prodiges que faisait Moïse dans tout? Egypte, par le seul attouchement de cette baguette mystérieux qui leur donna tant de terreur, ils confessèrent enfin que le doigt de Dieu était là, c'est-à-dire, qu'ils y reconnurent le caractère d'une vertu divine dont ce législateur était l'instrument: Et dlierunt malefici ad Pharaonem: Digitus

1 I Peir., 4.

Del est hic !.Et moi, Chrétiens, quand je n'envisagerais que la conversion de cetle femme Samaritaine, telle qu'elle est rapportée dans l'Evangile, je conclurais, sans hésiter, qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous, que Dieu a de secrets ressorts pour remuer noscœurs etles tourner comme il lui plaît, que nous ne recevons du ciel que des impressions qui ne peuvent venir que de la grâce, et que, par les divines opérations de cette grâce, notre liherté, sans rien perdre de son indifférence et de ses droits, est parfaitement soumise à l'empire de Dieu.

Or, en quoi consiste le miracle de cette conversion ? Le voici, par rapport aux deux puissances de l'ame à qui la grâce intérieure est immédiatement communiquée , savoir, l'entendement et la volonté, ou , si vous voulez, l'esprit et le cœur. Miracle de la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine; miracle de la grâce dans le changement qu'elle fait du cœur de la Samaritaine; miracle, dis-je, opéré d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances qui ne permettent pas de douter que ce ne soit l'ouvrage delà main toute puissante de Dieu: Digitus Dei est hic. Ecoutez-moi, Chrétiens, et suppléez, par une attention toute nouvelle , à la nécessité où je me troirs d'abréger en peu de paroles ce qui demanderait un discours es

Miracle delà grâce et de sa foi ans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. Suivez le texte sacré, et vous en allez convenir. C'était tout eusemi.de une infidèle et une hérétique, puisque, selon la remarque d'Qrigène, les Samaritains étaient dans le fond idolâtres, et adoraient les fausses Divinités de leurs ancêtres , et que néanmoins ils ne laissaient pas de pratiquer en même temps une espèce de Judaïsme, mais de Judaïsme corrompu par leurs opinions particulières: ce qui les divisait, et, par un schisme déclaré, les séparait du reste des Juifs: Non enim coutuntur Judœi Samaritanis 2. C'était une hérétique vaine et suffisante, opiniâtre et indocile, préoccupée de son erreur et déterminée à la soutenir, qui se piquait de raisonner et d'être subtile en matière de religion : car tout.cela paraît dans l'en tretien que Jésus- Christ eut avec elle. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale de réduire un esprit, encore plus l'esprit dune femme, quand elle est de ce caractère. Vous savez combien il est rare de voir une femme entêtée d'une hérésie (je dis entêtée; car, persuadée par raison , à peine le fut-elle jamais) se

* Exod., 8. — 2 Joan., 4.

DES PREDICATEURS. 337

mettre en état de reconnaître la vérité, la cherchée de bonne foi et s'y soumettre. Soit que, par une malheureuse fatalité, 1 hérésie ait cela de propre, de rendre les cœurs inflexibles et de les endurcir; soit que Dieu , par une punition due à ce péché, qui, de tous les péchés, est, dans un sens, le plus grief et le plus punissable, ait coutume de répandre dans les esprits d'épaisses ténèbres qui les aveuglent toujours de plus en plus, et que saint Augustin appelle pour cela: Pœnales cœcitates: l encore une fois, vous savez combien ce retour de l'hérésie à la foi, de l'orgueil de l'une à l'humilité de l'autre, demande d'efforts, et combien dans l'ordre même de la grâce il approche du miracle. Cependant c'est ce que la grâce opère aujourd'hui ; mais, par une vertu qui ne peut être que la vertu du Très-Haut, Jésus-Christ convertit cette femme: de Samaritaine qu'elle était, il la ramènepremièrement à la pureté du culte juif et puis il en fait une parfaite Chrétienne. Après l'avoir fait renoncer aux superstitions de ses pères et au schisme où elle a été élevée, après lui avoir fait condamner les erreurs qu'elle soutenait avec tant d'obstination et tant de zèle, il lui fait connaître ce qu'il est et pourquoi il est venu, le sujet et la fin de sa mission, sa qualité de Christ et de Sauveur, sa divinité même : mystères naturellement incroyables , et qu'elle ne pouvait découvrir qu'à la faveur des plus pures lumières de la grâce qu'il lui communique. Non seulement il lui révèle ces points si importans et si sublimes mais il les lui persuade , mais il les lui fait goûter. Quoiqu'elle eût refusé d'abord de traiter avec lui, elle l'écoute enfin avec docilité et respect; quoique tout ce qui venait des Juifs lui fût odieux, elle veut bien, tout Juif qu'il est, le reconnaître et l'adorer comme auteur de son salut; quoiqu'elle ne vît en lui que les apparences d'un homme, elle proteste et croit fermement qu'il est le Christ vrai Fils de Dieu. Ne faut-il pas confesser qu'une telle conversion fut l'œuvre du Seigneur, et s'écrier avec David: Hœc mutatio dexterœ Excelsi - ?

Mais, en changeant l'esprit de cette Samaritaine, la grâce n'aoit pas moins puissamment dans son cœur. Car, outre qu'elle était obstinée dans sa fausse créance, elle était impudique et libertine dans ses mœurs : péchés, dit saint Chrysostome, qui, malgré leur opposition, ne laissent pas d'avoir comme une espèce d'affinité puisque l'hérésie, à proprement parler, n'est autre chose qu'une corruption de l'esprit, comme l'adultère et l'impudicité sont une ré-

1 August. — 2Psi 78.

bellion de la chair. Or, Dieu, ajoute saint Chrysostome, vengeur de l'un et de l'autre, punit et confond souvent l'un par l'autre, en permettant que ces révoltes de l'esprit contre la vérité soient communément suivies des plus honteux déréglemens de la sensualité. Et, en effet, nous voyons ces âmes si présomptueuses et si fières sur ce qui concerne la religion, n'être pas ordinairement les plus fermes dans leurs devoirs, ni les plus inébranlables dans la tentation. Telle était cette pécheresse de Samarie, avec sa prétendue science et sa vaine subtilité. Elle vivait dans un concubinage public, dans un concubinage auquel elle s'était abandonnée, et dont elle avait contracté même une longue habitude : Quinque enim viros habuisti, et nunc quem habes non est iuus vir J. Or, s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle-là : s'il y a un démon capable de résister à Dieu et à sa grâce , il est évident que c'est cet esprit impur. Mais en cela même, la grâce de Jésus-Christ trouve la matière de son triomphe. Cette pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave'des plus sales passions, est enfin purifiée et sanctifiée. Il semble que Jésus Christ lui ait donné un autre cœur ; qu'après lui avoir arraché ce cœur charnel et corrompu d'où procédaient tant de désordres, il ait créé en elle un cœur nouveau, un cœur épuré non seulement de toutes les souillures du péché, mais de toutes les affections de la terre. Ce n'est plus cette Samaritaine scandaleuse qui s'était fait un front pour le crime, et qui servait aux âmes de démon pour les perdre; c'est une créature toute nouvelle en Jésus-Christ: Nova in Christo creatura 2: uneame transformée en Dieu et qui ne respire plus que l'amour de Dieu ; qui n'a plus rien que de chaste dans ses pensées, que de modeste dans ses paroles, que de réglé dans ses actions; qui, par sa conduite exemplaire, est désormais un modèle de vertu, et qui va répandre partout l'odeur de sa sainteté. Quel prodige, mes chers auditeurs ! et ne devons-nous pas toujoursreprendre avec le Prophète : Hœc mutatio dexterœ Excelsi? Mais si la grâce de Jésus-Christ fait un miracle dans la conversion de cette femme, la manière miraculeuse dont elle le fait montre encore bien quelles sont sa force et sa puissance. Car, n'est-il pas étonnant, Chrétiens, que deux changemens si prodigieux ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment? Quand Dieu agit selon les lois et le cours ordinaire de sa Providence, il garde, ou du moins il paraît garder des mesures ; et , dans l'ordre surnaturel aussi bien que dans l'ordre naturel, il s'accommode à notre faiblesse.

t Joan.,4.— 2 IT Cor., S.

Car il ne fait pas les saints dans un instant; il les sanctifie peu à peu, et, par des progrès quelquefois insensibles, il les conduit de degré en degré jusqu'au terme d'une sainteté consommée. Mais quand il agit souverainement et en Dieu, il ne s'assujetit point de la sorte. Il ne prépare point le sujet qui doit servir de fond à son action. Une parole qu'il profère fait sortir des millions d'êtres du néant, étend les cieux, affermit la terre, donne à ce vaste univers toute sa perfection : D/x/t, etfacta sunt l. Ainsi le Fils de Dieu ne dit qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum* : Oui , c'est moi, moi qui suis ce Messie que vous attendez; et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints, mais des plus vifs et des plus tendres sentimens. Parole, reprend saint Augustin , plus efficace que celle dont Dieu créa le monde. Parole qui, par une seconde création, mais bien plus admirable que la première, réforma dans le cœur de cette femme ce que le péché avait détruit. Je dis création plus admirable que la première, puisque^dans la première le néant sur lequel Dieu travaille obéit sans contradiction à sa parole; au lieu que, dans celle-ci, Dieu travaillait sur le néant du péché, qui, tout néant qu'il est, est capable comme péché de lui résister. Mais encore par quelle marque sensible le Fils de Dieu s'autorisa-t-il dans l'esprit de la Samaritaine, et par où trouva-t-il une si facile et si prompte créance? Le vitelle en ce moment-là commander aux tempêtes et à la mer, gué rir les aveugles-nés, ressusciter les morts de quatre jours? Ah î Chrétiens, voici la merveille qui surpasse toutes les autres. Le monde converti sans miracle, et sans miracle devenu chrétien, si l'on voulait ainsi le supposer, ce serait, disait saint Augustin, le plus grand de tous les miracles ; ce serait le miracle des miracles, et le plus convaincant pour un païen qui ne croirait pas les autres miracles. Or , nous le voyons, mes chers auditeurs, ce miracle des miracles accompli dans cette Samaritaine. Les pharisiens et les docteurs de la Loi voyaient tous les jours les miracles de Jésus-Christ; ils en étaient les témoins oculaires; ils parlaient à Lazare qu'il avait publiquement ressuscité,aux malades qu'il avait guéris; et cependant, par une obstination inflexible, ils persistaient dans leur incrédulité. Mais celle-ci, sans miracles, non seulement croit en lui, mais s'attache à lui, sedonneàlui, renonce atout pour lui. D'où vient cela?dela toute- puissance de la grâce, qui n'a besoin que d'elle-même pour triompher du coeur de l'homme. Ce n'est pas tout. Quand le Fils de

Dieu convertissait les autres pécheurs, ce n'était qu'après leur avoir donné pour sa personne, par quelque signalé bienfait, un fonds de confiance et d'estime. Pour guérir leurs âmes, il commençait par guérir leurs corps; et, par condescendance à leur faiblesse , il les engageait à croire ce qu'il était, en leur faisant éprouver dans leurs besoins ce qu'il pouvait. Mais, parce qu'il a résolu de faire paraître dans cette pécheresse de Samarie toute la force de la grâce, il la convertit purement, je veux dire sans autre attrait, sans autre engagement d'intérêt que celui de sa conversion même. Elle ne croit point en lui comme la femme chananéenne, parce qu'il a délivré sa fille du démon, ni comme Ihémorhoïsse, parce qu'il lui a rendu la santé; mais elle croit en lui pour lui seul; elle s'attache à lui sans autre vue que l'avantage d'être à lui et de ne vivre que pour lui. C'est là que je reconnais le caractère d'une grâce victotorieuse et toute-puissante : Hœc nuitatio dexterœ Excelsi.

Enfin le miracle de la grâce, c'est qu'en sanctifiant cette femme, elle sanctifia tout le pays de Samarie , et qu'elle la rendit capable de communiquer aux Samaritains le don de la foi. De pécheresse qu'elle était, dit saint Grégoire, pape, elle se trouve miraculeusement transformée en Apôtre: Quœ advenerat peccatrix , revertitur prœdicalrix. Avant que les Apôtres aient paru, elle va annoncer Jésus-Christ à ceux qui ne le connaissent pas; et sans déroger à la dignité de saint Pierre, ni à celle des autres Apôtres, on peut dire que la première Apôtre du Christianisme c'est la Samaritaine. En effet, son zèle la presse de telle sorte qu'elle ne peut s'arrêter un moment: elle laisse le vaisseau qu'elle avait apporté avec elle, elle ne pense plus à puiser de l'eau, elle quitte Jésus-Christ pour Jésus-Christ même , elle rentre dans la ville, elle invite tout le monde à le venir voir et à l'écouter, aimant mieux aller travailler pour sa gloire que de goiiter plus long-temps les douceurs de son entretien, et ressentant déjà ces saintes ardeurs et ces divins empressemens de l'esprit de foi, qui n'est jamaiscontentde connaître Dieu s'il ne le fait encore connaître autant qu'il le peut et qu'il le doit. (Le MEME.)

Comment la grâce agit en nous.

Il est vrai que les hommes , comme un auteur de notre temps l'a très bien remarqué, « n'ont point assez de forces pour suivre « toute leur raison. » Aussi suis-jetrès persuadé que nul homme, sans la grâce , n'aurait pas', par ses seules forces naturelles, toute

DES PRÉDICATEURS. 3/\ l

la constance, toute la règle, toute la modération , toute la défiance de lui-même qu'il lui faudrait pour la découverte des vérités mêmes qui n'ont pas besoin de la lumière supérieure de la foi. En un mot, celte philosophie naturelle qui irait, sans préjugé, sans impatience, sans orgueil , jusqu'au bout de la raison purement humaine, est un roman de philosophie. Je ne compte que sur la grâce pour diriger la raison même dans les bornes étroites de la raison, pour la découverte delà religion ; mais je crois avec saint Augustin que Dieu donne à chaque homme un premier germe de grâce intime et secrète, qui se mêle imperceptiblement avec la raison, et qui prépare l'homme à passer peu à peu de la raison jusqu'à la foi. C'est ce que saint Augustin nomme inchoationes quœclam fidei coiiceptionibus similes '.C'est un commencement très éloigné pour parvenir de proche en proche jusqu'à la foi , comme un germe très iuforme est le commencement de l'enfant qui doit naître long-temps après. Dieu mêle le commencement du don surnaturel avec les restes de la bonne [nature , en sorte que lhomme qui les tient réunis ensemble dans son propre fonds , ne les démêle point, et porte au dedans de soi un mystère de grâce qu'il ignore profondémement. C'est ce que saint Augustin fait entendre par ces aimables paroles: Paulatim tu, Domine, manu nu~ tissima et misericordissima pertractans etcomponens cormeum, etc.*. La plus sublime sagesse du Verbe est déjà dans l'homme , mais elle n'y est que comme'du lait pour nourrir des enfans: Ut infantiœ tuœ lactesceret sapientiatua. 11 faut que le germe de la grâce commence à éclore pour être distingué de la raison.

Cette préparation du cœur est d'abord d'autant plus confuse qu'elle est générale; c'est un sentiment confus de notre impuissance, un désir de ce qui nous manque , un penchant à trouverait dessus de nous ce que nous cherchons en vain au dedans de nousmêmes, une tristesse sur le vide de notre cœur, une faim et une soif de la vérité, une disposition sincère à supposer facilement qu'on se trompe, et à croire qu'on a besoin de secours pour ne se tromper pas.

On peut remarquer ceci en étudiant de près certains hommes. Par exemple, on en trouvera deux auxquels on se méprendra aisément. L'un aura beaucoup plus d'activité et de pénétration d'esprit que l'autre; il paraîtra né philosophe, amateur passionné de la vérité et de la vertu , désintéressé , généreux , et uniquement oc-

1 Ad. Simpl. — 2 Confoss., vi, 5,

cupé clés plus hautes spéculations; mais observez-le de près: vous trouverez un homme amoureux de son esprit et de sa sagesse, et qui cherche la sagesse et la vertu pour enrichir son esprit, pour s'orner et s'élever au-dessus des autres; cet amour-propre l'indispose pour la découverte de la pure vérité; il veut prévaloir, il craint de paraître dans quelque erreur, et il s'expose d'autant plus à errer, qu'il est jaloux de paraître n'errer jamais en rien. Au contraire, l'autre, avec beaucoup moins d'intelligence, occupe son esprit de la vérité et non de son esprit même; il va d'une démarche simple et directe vers la vérité, sans se replier sur soi par complaisance; il a une secrète disposition à se défier de soi , à sentir sa faiblesse, à vouloir être redressé. Celui qui paraît le moins avancé l'est infiniment plus que l'autre. Dieu trouve dans l'un un fonds qui repousse son secours, et qui est indigne de la vérité ; il met en l'autre cette pieuse curiosité, cette docilité salutaire qui prépare la foi. Ce germe secret et informe est le commencement de l'homme nouveau : Conceptionibus suniles. Ce n'est point la raison seule, ni la nature laissée à elle-même , c'est la grâce naissante qui se cache sous la nature pour la corriger peu à peu. (Fénelon, Lettres sur la Religion.)

La conversion est l'effet d'une grâce prompte et puissante.

Qu'au barreau et dans les déclamations publiques l'éloquence étale ses richesses; qu'elle affecte la pompe des paroles : quand on traite des mystères delà religion, l'expression simple et pure de la vérité n'a pas besoin de l'artifice du langage. La foi ne veut, pour tout ornement que la substance des choses; n'attendez donc pas de moi que je vous parle avec élégance , mais avec force, ni que j'aie recours à cette rhétorique étudiée, mensongère, qui ne s'occupe que de flatter les oreilles. Jje rendrai bien mieuxhommage à la miséricorde démon Dieu, en n'employant que le langage naïf de la vérité. Apprenez ce qui se sent plutôt qu'il ne se démontre ; ce qui ne s'acquiert point par de longues et pénibles études. Non. Il faut le puiser à la source d'une grâce prévenante qui d'ellemême épanche ses trésors.

Du temps où j'étais plongé dans les ténèbres et dans une profonde obscurité, flottant sur la mer orageuse du siècle, j'errais çà et là, sans avoir de route fixe, ne sachant pas même quelle direction prendre , tant j'étais loin de la vérité et de la lumière. Je regardais comme bien dur à croire et bien difficile à exécuter, vu

les préventions où j'étais alors, ce qu'on me promettait de la bonté de Dieu pour être sauvé ; que l'on pût naître encore une seconde fois, prendre une vie nouvelle dans les eaux sacrées du baptême, s'y régénérer, en se dépouillant de ce qu'on avait été jusque là; devenir, sans changer de corps, un homme tout nouveau. Où est, me disais-je en moi-même , la possibilité de renoncer tout à coup, soit à des penchans naturels , soit à des habitudes invétérées; de devenir sobre, quand on est accoutumé à la bonne chère et au luxe des festins; de ne se montrer qu'avec l'extérieur le plus simple, quand on ne paraissait en public qu'avec une riche parure, éclatante d'or et de pourpre? Demandez à cet homme, nourri dans les dignités et les honneurs où il mettait son bonheur; demandez-lui de descendre à la vie privée, «à cet homme d'intri- « gués, environné de la troupe de ses cliens , qui se croit honoré « par l'assiduité des devoirs qu'ils s'empressent de lui rendre; il « regarde comme une grande peine de se trouver vis-à-vis de lui- « même *. » Qui s'est laissé enchaîner durant tout le cours de sa vie passée par les liens des voluptés devient, par l'empire de l'habitude, l'esclave de ses sensualités, de ses passions et de ses vices. Telles étaient les pensées qui m'occupaient, et m'ôtaient l'espérance de pouvoir m'arracher jamais à des maux qui avaient pris sur moi l'ascendant de la nature.

Mais après que les souillures de ma vie eurent été lavées dans le bain régénérateur, et que la lumière d'en haut eut pénétré mon ame purifiée; après que, en recevant l'Esprit-Saint, j'eus été enfanté à une seconde vie ; « renouvelé par les merveilleux effets de « cette grâce céleste, j'ai vu tout à coup mes doutes se dissiper; « ce qui était auparavant scellé pour moi s'est ouvert à mes yeux; « les choses qui ne présentaient que ténèbres sont devenues lumi- « neuses ; des difficultés qui me paraissaient insurmontables se « sont évanouies 2 ; » ce qui me semblait impossible s'est aplani. En sorte qu'il était visible que ce qu'il y avait en moi auparavant de charnel et sujet au péché venait de la terre, et que ce que l'Esprit-Saint commençait d'animer venait purement de Dieu. Vous n'ignorez pas plus que moi ; vous êtes le premier à reconnaître ce que nous avons perdu et ce que nous avons gagné à mourir au péché, à commencer à vivre à la vertu. Si je le rappelle, ce n'est pas pour m'en faire honneur à moi-même: on est toujours suspect et criminel de se vanter soi-même. Ce n'est point

1 Traduit par Bossuel, Panég. — 2Le même, Serm.

vanité, mais reconnaissance, d'attribuer la gloire de ce qu'il y a de bien en nous à Dieu , et non pas à l'homme; de rapporter à la grâce de la foi le bonheur de n'être plus dans le péché, comme à l'erreur de l'homme l'état de péché où Ton était. N'est-ce pas de Dieu seul que vient tout ce que nous pouvons? Dans lui, la source de notre être, est le principe de notre force. Seulement, gardonsnous d'une confiance présomptueuse. « Sans la crainte, on ne « peut garder l'innocence, parce qu'elle en est la garde assu- « rée '. » Méritons par la crainte que le Seigneur, qui a bien voulu éclairer nos âmes, y maintienne sa présence, par le concours d'un saint empressement de notre part à acquitter les œuvres de justice. Ne permettons pas que le bienfait que nous avons reçu engendre une négligence qui rouvrirait l'accès de notre ameà l'ennemi du salut. Si vous ne sortez point des voies de la justice et de l'innocence ; si vous y marchez d'un pas ferme et assuré ; si, vous tenant fortement attaché au Seigneur, vous persévérez à être ce que vous avez commencé, sa grâce vous donnera d'autant plus de facilité et de force qu'elle s'accroîtra davantage en vous. Il n'en est pas des dons célestes comme de ceux que nous recevons de la main des hommes, toujours étroits et mesurés; les dons de l'Esprit- Saint s'épanchent avec largesse, avec l'abondance du fleuve qui déborde; tout ce qu'il demande, c'est que nos cœurs en soient avides, qu'ils s'ouvrent pour les recevoir; et la mesure de la foi que nous y apportons est la mesure des faveurs dont nous y devons être investis. A quelle force, à quelle puissance ne s'élève pas l'ame ainsi régénérée ! Non seulement elle se voit émancipée des liens qui l'attachaient au monde, inaccessible à sa contagion; mais agrandie et fortifiée , elle commande en souveraine à toute l'armée des démons. (Saint Gyprien , Lettre a Do?iat.)

Péroraison.

La grâce est donc une qualité spirituelle que Jésus-Christ répand dans nos âmes, laquelle pénètre le plus intime de notre substance,qui s'imprime dans le plus secret de nous-mêmes, et qui se répand dans toutes les puissances et les facultés de l'ame qui la possède intérieurement, la rend pure et agréable aux yeux de ce divin Sauveur, la fait être son sanctuaire, son tabernacle, son temple, enfin son lieu de délices. Quand une ame est ainsi toute

1 Traduit par Bossuct, Serm.

des PRÉDICATEURS. 34 ?>

remplie, l'abondance de ses eaux rejaillit jusqu'à la vie éternelle; c'est-à-dire qu'elle élève cette aine jusqu'à l'heureux état de la perfection. N'est-ce pas ce que dit Jésus-Christ : « Des fleuves sortiront de son ventre'1;» la fontaine de ces eaux vives'rejaillissant jusqu'à la vie éternelle, qui est précédée ici-bas de la grâce et de la sainteté. On voit l'épanchement de ces eaux jusque sur les sens extérieurs; sur les yeux, par la modestie; dans les paroles, par le silence religieux , et par une sainte circonspection et retenue à parler; en un mot, une personne paraît mortifiée en toutes ses actions; elle se montre partout possédée de la grâce au dedans d'elle-même , contraire à l'esprit du monde, ennemie de la nature et des sens, mais toute pleine des vertus et de l'esprit de Jésus- Christ. ( Bossuet, Exhortation aux Ursuîines de Meaux. )

1 Joan., vu, 58.

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