PLAN ET OBJET BU SECOND DISCOURS SUR LA GRACE
EXGRDE.
Respondit Jésus et dixh ex, si sclres donum Dti. Jésus repondit et lui dit : si vous connaissiez le don de Dieu. (Jean, iv, 10.)
Ce don de Dieu , que la femme de Samarie ne connaissait point, que Jésus-Christ lui fait connaître, c'est la grâce. Grâce, source féconde, où les justes viennent puiser leur innocence et leur ferveur; les pénitens, leurs soupirs et leurs larmes; les A pôtres, leur zèle et leur courage; les martyrs, leur constance et leur intrépidité. Grâce de Jésus-Christ ! à ce nom de la grâce , quelle ardeur, quel empressement, quelle attention s'empare de vous! Fasse le ciel que ce soit une attention sainte et religieuse, une attention du cœur autant que de l'esprit, une attention inspirée par la grâce et digne de la grâce! Loin d'ici, loin de vous, mes chers auditeurs, cette attention d'orgueil et de présomption pour décider, de vaine et de profane curiosité pour s'amuser, de licence et d'audace pour raisonner, pour disputer; de critique et de malignité pour censurer; de préjugés et de passions pour s'aigrir, pour s'irriter. Grand Dieu! quelle épreuve pour les ministres de votre Evangile, si sous vos yeux, à l'ombre de votre croix, au pied de cet autel où chaque jour vous êtes immolé victime de paix et de charité, ils ont à redouter de pareils scandales ! Disputes fatales qui, dans les siècles passés, après avoir ravagé le sanctuaire, ont agité les peuples, ébranlé les trônes, bouleversé les empires; ah! que leur flambeau redoutable ne s'allume jamais parmi nous! Instruits par l'infortune de nos pères, épargnons aux âges qui nous suivront la triste nécessité de donner à nos malheurs les larmes que nous ne pouvons refuser aux temps qui nous ont précédés.
Jamais peut-être on n'a tant travaillé que de nos jours à sonder cet abîme de la grâce, à pénétrer les voies de la grâce, à lever,
presque à déchirer le voile qui couvre le secret de la grâce; mais en a-t-on mieux connu ce qu'il importe principalement de savoir du mystère delà grâce?
Ce n'est plus seulement aux habitans de la schismatique Samane, à Israël, aveugle zélateur de la loi; c'est au Chrétien que l'on pourrait dire : Si scires donum Dei . ... Si vous connaissiez le don delà grâce! Et que faudrait-il pour le connaître? humilier, détruire, déraciner votre orgueil; de là, de là uniquement nos erreurs, nos egaremens par rapport à la grâce: orgueil audacieux et téméraire, qui ôte à la grâce la louange et l'honneur de la vertu; orgueil caché et déguisé, qui rejette sur la grâce la honte et l'opprobre du vice! Je m'explique : nous connaissons par la foi deux principaux caractères de la grâce, sa douceur et ses ménagemens, sa force et sa puissance. Douceur et ménagement de la grâce; quoiqu'elle puisse tout sur le cœur de l'homme, elle ne nous en laisse pas moins notre liberté: force et puissance de la grâce; quoiqu'elle nous laisse notre liberté, elle peut tout sur le cœur de l'homme.
Or, qu'arrive-t-il? cette douceur, ces ménagenieus, ces insinuations de la grâce qui agit quelquefois d'une manière si délicate qu'elle semble se confondre avec nos lumières, avec nos penchans, avec nos inclinations , le pénitent superbe et présomptueux est tenté d'en abuser pour s'attribuer ses vertus; cette force, cette puissance de la grâce qui se rend quelquefois sensible par des miracles étonnans de conversions, le pécheur hypocrite en abuse pour excuser son péché. Je reprends donc et je dis : Si scires donum Del. Pénitent superbe et présomptueux, voulez-vous savoir ce que vous devez de reconnaissance à la douceur et aux ménagemens de la grâce? Pécheur hypocrite, voulez-vous savoir ce que vous faites d'outrage à la force et à la puissance de la grâce? "Voyez ce que la grâce fait pour cette femme de Samarie, dont parle notre Evangile ; voyez ce que cette femme fait avec la grâce. Ce que la grâce fait pour elle vous apprendra qu'à Dieu seul appartient la gloire de la vertu ; ce qu'elle a fait avec la grâce vous apprendra qu'à 1 homme seul appartient le crime du péché. En un mot, la douceur, les ménagemens de la grâce ne donnent à l'homme pénitent aucun sujet de se glorifier. La force et la puissance de la grâce ne fournissent à l'homme pécheur aucun prétexte pour s'excuser. Deux vérités importantes que je me propose de développer sans sortir de l'Évangile du jour. (Le P. de Neuville, Sur la Grâce.)
La grâce nous élève jusqu'à Dieu.
En vertu de la grâce qui nous sanctifie comme en fans de Dieu, « nous sommes les héritiers de Dieu et les cohéritiers de Jésus- « Christ dans le royaume de Dieu *. » Héritiers de Dieu, parce que Dieu, dit saint Augustin, ne nous a point promis d'autre héritage que la possession de lui-même. Or, c'est la grâce sanctifiante qui nous assure cet héritage céleste , et Dieu , le meilleur et le plus libéral de tous les pères, ne peut nous le refuser tandis que sa grâce est en nous, et que nous sommes en grâce avec lui. Gohéritiers de Jésus-Christ; car nous devenons capables non seulement de posséder, mais de mériter le royaume de Dieu, et le mériter par autant de titres que nous pratiquons de bonnes œuvres et que nous faisons d'actions chrétiennes ; puisqu'il est encore de la foi que toutes nos œuvres, élevées, sanctifiées et comme divinisées par la grâce, nous servent de mérites pour la gloire; que chacune en particulier est pour nous comme un droit acquis à cette gloire; que les plus viles et les plus basses en apparence ont une sainteté proportionnée à cette gloire; qu'à un verre d'eau donné pour Dieu est dû, par justice et par récompense , un degré de cette gloire; et qu'ainsi la vie du juste sur la terre devient un mérite continuel dont Dieu, selon saint Paul, veut bien être dès maintenant le dépositaire pour en être éternellement le rémunérateur. Il est vrai ; mais aussi, renversant la proposition, concluez de là quelle perte fait un pécheur qui vient à déchoir de l'état de grâce, puisqu'il n'est pas moins hors de sa foi que hors de cet état. Toutes nos œuvres sont des œuvres mortes , de nul prix devant Dieu, et incapables de nous obtenir la récompense des élus de Dieu. Ce n'est pas que , dans l'état de péché , quoique privés de la grâce habituelle, nous ne puissions faire des actions louables et vertueuses, des actions saintes et surnaturelles, des actions même utiles pour le salut, puisque au moins elles peuvent nous servir de dispositions pour nous convertir à Dieu; mais je ne vous instruirais pas à fond de votre religion , si je ne vous avertissais que toutes ces actions, quoique saintes, quoique surnaturelles, quoique utiles, hors de l'état de grâce ne méritent rien pour le ciel; que Dieu ne nous en tiendra jamais compte dans l'éternité, et qu'au lieu qu'étant consacrées par la grâce, elles nous auraient acquis des tré-
1 Rom., vin, 17.
sors de gloire; du moment qu'elles n'ont pas cet avantage,' elles ne peuvent nous conduire à ce royaume que Dieu, comme juge équitable, réserve à ses amis. Or, ma douleur est devoir des Chrétiens insensibles à de si importantes vérités ; des Chrétiens qui perdent la grâce tranquillement, qui la perdent sans chagrin et sans trouble , et qui par là ne montrent que trop leur peu de foi et même leur secrète irréligion. O homme ! concluait le grand saint Léon, indigné du scandale que je déplore, et touché d'un si prodigieux aveuglement; ô homme! qui que vous soyez, reconnaissez donc aujourd'hui votre dignité; et, sanctifié comme vous l'êtes par la grâce qui vous associe à la nature divine, ne retombez pas dans votre première bassesse. (Bourdaloue, Sermon sur la Cow ceptlon de In Vierge,}
La douceur, les menagemens de la grâce ne donnent à l'homme pénitent aucun sujet
de se glorifier.
Quoique ce soit de la racine empoisonnée de l'orgueil que naissent, que naîtront toutes les fausses doctrines qui d'âge en âge troubleront la paix de l'Eglise, cependant saint Augustin avait raison de l'avancer, qu'entre toutes les hérésies Terreur pélagienne méritait plus que les autres d'être appelée l'hérésie de l'orgueil humain; non seulement parce qu'il n'appartient qu'à la plus audacieuse présomption de contester à Dieu le principe de tout bien et la gloire des vertus évangéliques , afin de l'attribuer à l'homme , mais parce que, entre tous les articles de notre foi, il n'en était aucun plus clairement marqué, plus nettement exprimé, plus hautement annoncé que le dogme qu'attaque l'impiété de Pelage. De toutes parts s'élevaient des voix de proscription contre sa pernicieuse doctrine. Son baptême, sa foi, ses espérances en Jésus-Christ, les livres saints, les prières publiques, les liturgies, l'auguste sacrifice, tout lui parlait de la nécessité de la grâce. Afin de s'insinuer, de se maintenir dans l'esprit des peuples, cette secte, il est vrai, aussi souple, aussi adroite que fière et hautaine, employa toutes les ruses de la politique, toute la pénétration du génie, toutes les richesses de la science, toutes les grâces du langage, tous les charmes de la politesse, tout l'éclat des plus grands noms, toutes les apparences delà piété la plus austère.
Malgré tant d'appuis, elle périt bientôt accablée sous les anathèmes du monde entier. L'erreur passe , la vérité demeure : les sectes ne sont que pour quelques jours, pour quelques années; si
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vous le voulez, pour quelques siècles : l'Eglise seule ne connaît point l'outrage des temps; elle sera immortelle comme le Dieu dont elle est l'ouvrage.
Or, cette erreur, depuis si long-ïemps foudroyée, ne revit-elle point trop souvent au fond de nos cœurs? Peu accoutumés à réfléchir sur ce qui se passe au plus intime de notre ame, connaissons-nous assez les richesses de la grâce? Cette grâce dont l'action mesurée, tempérée, amollie, pour ainsi dire , par sa douceur, par ses ménagemens, nous conduit par des détours imperceptibles, reçoit-elle toujours l'hommage de louange et d'honneur qu'elle mérite? Appliquez-vous, mes chers auditeurs ;je soutiens que cette douceur, ces ménagemens de la grâce doivent être le plus grand objet de notre reconnaissance. Etudiez avec moi notre Evangile, vous apprendrez que c'est à la douceur, aux ménagemens de la grâce qui l'attend, que le pécheur doit le temps de se convertir; à la douceur, aux ménagemens de la grâce qui le prévient, que le pécheur doit les premiers désirs de sa conversion; à la douceur, aux ménagemens de la grâce qui l'invite, qui l'attire, qui le détermine, que le pécheur doit sa conversion : trois réflexions, dont il suit que la douceur et les ménagemens de la grâce ne donnent à l'homme pénitent aucun sujet de se glorifier. Reprenons.
Douceur de la grâce qui attend le retour du pécheur; ménagemens de la grâce qui donne au pécheur le temps , le moment du retour; patience de Dieu à soutenir, à supporter le pécheur: ce n'est point encore la grâce qui amollit, qui attendrit le cœur de l'homme, c'est la grâce encore renfermée dans le cœur de Dieu; ce n'est point encore la grâce qui parle au pécheur, c'est la grâce qui s'intéresse pour le pécheur ; ce n'est point encore la grâce qui forme le pénitent, c'est la grâce qui prépare la pénitence. Or, cette grâce , parce qu'elle est un silence plutôt que la voix de Dieu, parce qu'elle est plutôt un repos et qu'elle n'est point une action de Dieu, nous ne la sentons pas, nous ne l'apercevons pas. Repos, silence de Dieu, qui est déjà un grand bienfait delà médiation de Jésus-Christ; il oblige l'homme pénitent à la plus grande reconnaissance; c'est déjà un titre qui le force d'avouer, avec l'Apôtre, qu'il ne serait rien sans la grâce de Jésus-Christ ; que, s'il est quelque chose , c'est par la grâce de Jésus-Christ : Gratta autem Dei sum ici quod sum *.
Fatigué d'une longue course, Jésus s'arrête, il attend; et qu'at-
1 I ad Cor., xv, 10,
tend-il? Qu'attend-il? une arao infidèle, étrangère à la nation sainte, ennemie du peuple à qui Dieu confia sa Loi, son temple, son autel, ses Ecritures, ses oracles, ses promesses ! Engagée dans les voies d'une schismatique séparation, elle offensait par un culte réprouvé le Dieu qu'elle adorait. Aussi coupable par ses vices que par ses erreurs, elle ajoutait ses crimes propres et personnels aux crimes de ses pères: l'égarement de l'esprit , la corruption du cœur , la dépravation des mœurs , la présomption , le libertinage, l'indocilité. Ce Dieu qu'elle ignore, qu'elle veut ignorer, ce Dieu que depuis tant d'années elle outrage, qu'elle veut outrager, ce Dieu l'attend. Ah! Seigneur, que nous serions heureux si nous savions imiter votre douceur et votre patience! mais que nous serions à plaindre si vous aviez notre fausse délicatesse, notre sensibilité, cette ardeur à poursuivre, à punir les outrages! plus criminels, parce que c'est un Dieu que nous avons offensé, nous serions bien plus malheureux si celui que nous avons offensé n'était qu'un homme! la Samaritaine rencontrerait un maître sévère, inexorable; elle trouve un père tendre, dont elle n'a pu lasser la patience par ses iniquités. (Le P. De Neuville.)
Le pécheur doit à la douceur et aux roénagcmcns de la grâce qui le prévient les premiers désirs de sa conversion.
Assis aux bords de la fontaine de Jacob, Jésus semble se livrer à la douceur d'un repos profond, sedebat ; c'est le repos d'un Dieu sauveur, repos plus fécond en prodiges que l'activité laborieuse des hommes : du sein de cette tranquillité apparente, il forme les dessins , il concerte les projets , il ébauche l'ouvrage de ses miséricordes sur cette ame marquée de toute éternité pour rendre sensible la conduite intérieure du Dieu de la grâce. La femme de Samarie s'avance : est-ce un heureux hasard qui la guide vers cette fontaine destinée à devenir pour elle une source de vie et de justice ? Elle ignore la révolution désirable qui va l'associer au peuple saint, la faire entrer dans l'héritage des élus; elle ignore le bonheur qui l'attend; ce qu'elle ne sait pas, Jésus le sait, ses pas sont comptés, une Providence aimable veille sur elle et pour elle; elle obéit à une voix qu'elle n'entend pas; elle suit un attrait qu'elle ne distingue pas , qu'elle ne démêle pas. Providence de la grâce ! qu'en penserons-nous, lorsque les nuages seront dissipés , lorsque nous verrons se développer le plan , la suite , le tissu des événemens, des situations, des circonstances où nous fûmes successive-
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ment placés? Tout semblait prendre la loi des caprices d'une aveugle fortune, tout était réglé par une sagesse profonde ! Je vous fuyais, o mon Dieu , s'écriait saint Augustin , vous me suiviez; je m'éloignais de vous, vous étiez auprès de moi, semblable à la femme de Samarie , je ne pensais qu'à étancher la soif de mes affections déréglées, de mes vicieuses cupidités; pressé par la soif qu'allume au dedans de vous le pur amour, vous couriez après moi dans les sentiers de mes égaremens.
Car tel est, mes chers auditeurs, le prodige de cette douceur, de ces ménagemens, de ces attentions de la grâce prévenante , que non seulement, aussi heureux que la femme de Samarie, nous trouvons la grâce lorsque nous ne la cherchons pas, mais souvent encore la grâce nous trouve lorsque nous la fuyons. Que dis-je ? c'est quelquefois par les routes mêmes que nous prenons pour nous en écarter que la grâce vient à nous, que la grâce nous attire à elle. Le monde nous enlève à Dieu, afin de nous rendre à Dieu : que fera la grâce? elle emploiera le monde, ses rebuts, ses hauteurs , ses bizarreries , ses caprices, son inconstance, sou ingratitude, ses injustices, ses trahisons , ses perfidies : nous n'apercevons autour de nous que des rivaux , que des concurrens appliqués à nous traverser, à nous tendre des pièges, à nous envelopper dans le labyrinthe de leurs ténébreuses intrigues ; que des protecteurs fiers, hautains, superbes, intéressés, durs, insensibles; nous ne voyons que des amis faibles , lâches , timides , faciles à se rebuter, prompts à nous abandonner ; que des esprits critiques, malins, jaloux, épouvantés à l'aspect d'un mérite supérieur.
Ce sont nos passions qui nous précipitent dans le désordre; afin de nous ramener au devoir ; que fera la grâce ? elle se servira de nos passions, de leurs désirs inquiets pour nous fatiguer; de leurs craintes, de leurs soupçons pour nous désoler; des revers, des disgrâces qui les accompagnent pour nous rebuter; de la honte, de l'opprobre qui les suit pour nous intimider ; de leurs succès , de leurs prospérités pour nous instruire, nous détromper, nous dégoûter : plein de dépit , d'ennui , d'amertume, triste, agité, importun à lui-même, notre cœur cherchera un asile, la grâce le lui présentera ; je ne dis point assez, la grâce lui inspirera le désir d'y venir oublier ses infortunes et ses douleurs.
En effet , ne nous y trompons pas, chrétiens ; que servirait à la Samaritaine que le Dieu sauveur eût soutenu ses égaremens dans l'abondance, dans la plénitude de ses miséricordes, si à la patience qui l'attend, à la Providence qui la guide, il n'ajoutait la lumière
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qui l'éclairé, la voix intérieure qui l'appelle, le sentiment, l'attrait qui l'invite ? Jésus serait à ses yeux, il serait encore absent de son cœur, elle le verrait, elle ne le connaîtrait pas, elle ne l'aimerait pas. En vain Jonc notre cœur dépris, désabusé des fausses prospérités du monde, des délices trompeuses de la volupté , rougirait de son indigne esclavage, ses liens ne tomberaient pas. Telle est notre misère, remarque saint Bernard, que nous n'irons pointa Dieu, si Dieu ne vient le premier à nous; que nous ne le chercherons qu'après qu'il nous aura cherchés : JSon quœreres, nisi prius quœsita. Pour me perdre je n'aibesoin que de moi-même; pour me sauver j'ai besoin de Dieu : loin de pouvoir me convertir sans la grâce, le concile d'Orange décide que, sans un mouvement de la grâce, je ne puis désirer, invoquer la grâce de ma conversion : Ipsam gratiam facere ut a nobis invocetur. Or, si je ne puis désirer la grâce de me convertir qu'autant que la grâce me prévient, comment, sans être prévenu par la grâce, formerais-je le désir de ma conversion ?
Vérité fondamentale de la religion , nous la voyons clairement marquée dans notre Evangile : Jésus est sous les yeux de la femme de Samarie, elle ne le voit pas; elle le voit, elle n'y pense pas; elle y pense, ce n'est que pour hâter sa fuite : élevée dans la haine du temple, de la cité sainte du culte véritable, elle méprise un fils de Juda , elle s'en croit méprisée : A on enim co-utuntur Judœi Samaritains K C'est Jésus qui la prévient , qui l'arrête , qui lui parle, qui commence cet entretien dont sa prompte et sincère conversion fut le fruit.
Grâce prévenante ! sentirons-nous , reconnaîtrons-nous jamais assez un pareil bienfait ? A.h! mes chers auditeurs, qu'un père tendre se laisse désarmer par les soupirs de l'enfant prodigue; Joseph, par le repentir de ses frères et les prières de Jacob; Assuérus, par les pleurs d'Esther; que Jésus-Christ soit touché de la foi de la Chananéenne, du silence de la femme adultère, des larmes de la Magdeleine, des regrets et de la pénitence de Pierre; que Dieu soit ému , attendri , gagné par les cris , par la douleur d'un cœur contrit et humilié, je n'en suis point surpris, les prodiges de sa patience à supporter le péché, m'ont annoncé les miracles de sa facile indulgence à recevoir les pécheurs. Rejetterait-il avec dureté celui qu'il voulut attendre avec tant de persévérance? Ne promet-il pas le bienfait de la réconciliation lorsqu'il accorde le temps du
* S. Jean, iv, 9.
T, UJ, $3
repentir? Pourquoi diffère- t-il de se venger, si ce n'est pour avoir lieu de pardonner?
Mais, que le pasteur abandonné coure après la brebis fugitive , que le maître insulté recherche le serviteur inutile, l'esclave rebelle et obstiné dans sa rébellion; qu'un Dieu qui déteste le péché prévienne le pécheur, qu'il s'abaisse jusqu'à prier, jusqu'à dire comme il le disait dans notre Evangile: Da mihi ^Donnez-moi votre cœur, ce cœur que je vous demande, ce cœur que vous me refusez depuis tant d'années, ce cœur, l'objet de mes désirs, le prix de mon sang, ce cœur que moi seul je mérite, que moi seul je puis rendre heureux: da mihi; donnez-moi ce cœur rebuté du monde et corrompu par le monde, ce cœur qui dans les voies du monde n'a trouvé que crimes et que disgrâces, toujours coupable et toujours malheureux : da mihi ; donnez-moi ce cœur, victime infortunée de tant de passions , ce cœur agité par tant de désirs, alarmé partant de craintes, troublé de tant de soupçons, dévoré partant de jalousies, désespéré par tant de trahisons; flétri, desséché par tant d'ennuis ; miné, consumé par tant de chagrins, déchiré par tant de remords et de repentirs: da miliL Insensé, vous ne savez ni ce que vous cherchez ni ce que vous fuyez: Si scires do num Deiï Le monde est-il capable de remplir l'immense étendue de votre cœur? Vous aurez toujours plus de désirs que le monde ne peut donner de prospérités; montrez-moi une ambition rassasiée d'honneurs ; une vanité satisfaite de louanges; un orgueil content de distinction ; une avarice qui se croit assez de richesses : un courtisan qui n'aspire pas à plus de faveurs qu'il n'en a ; un politique qui ne souhaite point de nouveaux et de plus grands succès; une volupté qui n'eut pas toujours soif de plaisirs et de délices; un homme heureux dans le monde et par le monde; un homme qui ait assez pour ne plus désirer, ou qui ne s'ennuie pas de lui-même lorsqu'il est parvenu au terme de ses désirs ? Omnis qui bibit ex aqua sitiet iterum -. Un autre maître vous invite , éprouvez s'il ne vous fera pas une autre destinée; vous ne connaissez que la tyrannie des passions, vous ignorez l'aimable empire de ma grâce, le doux silence, le repos profond , le calme enchanteur qu'il répand dans une ame docile à sa voix : Qui biberit ex aqua quant ego claboei, non sitiet in œternum 3. Je ne vous dis donc plus donnez-moi votre cœur , da mihi; laissez votre cœur à lui-même , il ne tardera pas d'être à moi ; vous ne me l'enlevez que malgré lui, je le rap-
* Jean., !V, 13. — 8 Ibid,, 13 — 3 Ibid.
DES PREDICATEURS.
pelle sans cesse par mes grâces, il m'appelle continuellement par ses regrets; pourquoi vous obstiner contre lui , contre moi ? Encore un moment, vous êtes dans le tombeau ; ne vous suffit-il poiut des malheurs du temps , si vous n'y ajoutez les malheurs de l'éternité? Un soupir profond effacera vos iniquités, les larmes d'une sincère pénitence éteindront le feu de mon tonnerre; soyez à moi, je suis à vous : revenez , j'oublierai que vous m'avez quitté : Du mihi. (Le même.)
Le pécheur doit à la douceur et aux ménagemens de la grâce sa conversion.
Et c'est ici, mes chers auditeurs, que plus nous avançons dans les voies de la grâce, plus nous serons forcés de nous écrier avec l'Apôtre que les opérations de la grâce ne sont que mystère impénétrable aux plus heureuses conjectures : Investi gabile s -vice ejus1 ! Mystère de secret , d'obscurité profonde dans les succès, dans les triomphes de la grâce! Qu'est-ce qui entraîne, détermine, change le pécheur? Souvent il l'ignore lui-même; c'est un mouvement intérieur dont il ne démêle ni le principe ni le progrès : mille fois on avait approfondi la même vérité, on n'avait point été détrompé; on avait senti le même attrait, on n'avait point été pénétré. Depuis des années Augustin était pressé, sollicité , convaincu; il était toujours pécheur; quelques mots prononcés comme sans dessein, un coup d'œil sur les Epîtres de saint Paul , il est pénitent; ses larmes coulent, elles emportent ses habitudes et ses passions, La voix d'Ambroise avait échoué , la voix d'un enfant réussit. Augustin connaît les grâces auxquelles il a résisté, Augustin ne connaît pas la grâce à laquelle il a cédé: Investigabiles vice ejus!
Mystère de ménagemens, de douceur, d'insinuation dans les opérations si variées de la grâce, dans les formes différentes sous lesquelles elle se produit : tantôt c'est un rayon vif et perçant dont l'impression rapide dissipe tout à coup les nuages les plus sombres; tantôt une lueur d'abord faible, tempérée, qui s'augmente, qui s'épure, qui jette un plus grand éclat à mesure qu'on se rend plus attentif; tantôt un éclair qui consume en un instant le bandeau qu'avaient jeté sur la raison et sur la foi les enchantemens du monde et de la cupidité; tantôt une main propice, qui, par une action plus lente, plus concentrée, le lève, le soutient peu à peu: ici c'est la voix du Dieu puissant qui ébranle le désert,
1 Ad Rom., il, 33,
qui brise les cèdres, qui renverse un Saùl persécuteur; là un souffle léger, un doux murmure de l'esprit de paix et de silence, qui, pour ainsi dire, se fait entendre sans parler ; un regard , et Pierre est baigné de ses pleurs. Quelquefois Dieu se montre en juge sévère, en maître irrité, la foudre à la main, prêta écraser le pécheur; souvent il paraît en ami fidèle, qui avertit, qui reprend, qui persuade; en père tendre, il s'alarme, il s'afflige, il se plaint, il vous plaint, moins touché de vos perfidies qu'attendri sur vos malheurs : que sais-je, Chrétiens? Lumières qui éclairent, attraits qui engagent, terreurs qui épouvantent, charmes qui invitent, remords qui troublent, espérances qui attirent , menaces qui intimident, reproches aimables qui attendrissent, craintes qui empoisonnent les plaisirs du péché, amour qui fait disparaître les peines de la vertu, confusion qui humilie , force et courage qui rassurent; point de forme, point de figure que la grâce ne prenne, qu'elle ne quitte successivement; elle s'accommode à tous les génies, à tous les caractères , à toutes les situations; souple, insinuante, elle entre dans l'abîme des erreurs pour les dissiper, des penchans pour les combattre, des passions pour les détruire; elle se sert du péché même contre le pécheur; on dirait presque que pour dominer le cœur elle se soumet à son empire, qu'elle parvient à donner la loi, en commençant en quelque façon par la recevoir : Investigabiles vice ejus !
En voulons-nous une preuve? Retournons à notre Evangile : quel triomphe de la grâce porta jamais un caractère plus marqué de douceur et de ménagemens ! Attentif à préparer et à saisir les momens de salut, le Dieu sauveur a su conduire cette ame infidèle loin du bruit et du tumulte, afin que, dans le silence de la solitude , elle entende mieux la voix de la grâce et la voix de son propre cœur; un léger service qu'il demande, qu'elle semble vouloir refuser, devient le nœud de sa conversion ; elle ne voit dans Jésus qu'un voyageur sorti de Juda ; elle déclare qu'un mur éternel de division sépare Jérusalem de Samarie : Non enim co-utuntur et Judœi Samaritcuiis. Jésus l'avertit qu'elle se trompe lorsqu'elle coni oncl ce qu'il est avec ce qu'il paraît; que c'est à lui de faire des grâces , non d'en demander; de recevoir des hommages, non d'en rendre; il ne lui découvre pas encore la vérité , il lui montre son erreur ; Si scires quis est qui dicit tibi^ da mihi biberex. Frappée de ce premier rayon de lumière , elle veut se relever , s'illustrer
\ Jean, iv, \7>,
DES PREDICATEURS^ 35j
par la gloire du patriarche qu'elle regarde comme le chef de son peuple. Jésus lui annonce que la gloire , les prospérités , l'opulence des patriarches ne furent que l'ombre des richesses qu'il vient apporter sur la terre : Aqua quam ego dabo fiet fons aquœ salientîs in vilain œternamx. Ces biens dont Jésus enrichira la terre, elle souhaite de les obtenir; on lui déclare qu'ils sont réservés aux âmes pures et chastes : Voca virum tuum... non est tuus vir^. Ce seul mot, en lui reprochant ses engagemens criminels, lui apprend que rien n'est inconnu à cet homme qu'elle ne connaît pas; que Jésus est un prophète dont les regards pénétrans percent la dislance de tous les temps, de tous les lieux : Propheta es tu 3. Afin de se dérobera une lumière importune, elle se jette dans les controverses de religion, unique asile de la honteuse volupté, lorsqu'elle veut se plonger dans un sommeil si profond qu'elle n'ait point à craindre le réveil de la raison.
Jésus lui montre le crime de sa schismatique séparation ; mais ils arrivent, ils sont arrivés les jours où tous les peuples ne seront qu'un peuple, les jours où le culte d'esprit et de vérité remplacera le culte d'ombres et de figures : Venit hora, et nunc est;*. Son cœur agité, pressé intérieurement, s'ouvre au désir, à l'espérance du Messie; pour croire à sa parole, pour obéira sa voix, il ne lui manque que de le connaître: Quum venerit, nobis aitnuntiabit om~ nici'\ Jésus ne la laisse point dans une longue incertitude; ce Messie promis à vos pères, vous le voyez, vous l'entendez; fidèle, docile, la Samaritaine cède, elle se rend; les préjugés de sa naissance, les erreurs de son cœur, ses vices, ses passions, tout tombe aux pieds de Jésus-Christ: Ego sumQ, (Le même).
Divers effets de la grâce.
Ceux qui ont été jugés dignes d'être faits enfans de Dieu sont conduits de différentes manières par l'Esprit-Saint, et trouvent dans la grâce différens charmes. Pour les uns, c'est un festin délicieux où les attendent les mets les plus agréables, et dont ils se repaissent avec un plaisir ineffable. Tantôt on les voit se réjouir comme l'époux auprès de son épouse ; tantôt, comme de purs esprits, ils oublient entièrement le corps dont ils sont revêtus , et semblent aussi légers que les anges. D'autres, comme enivrés par nos saints mystères, semblent nager dans une satisfaction qu'aucun
* S. Jean, iv, 13. — 2 IbiJ. — * ibid. -, « Ibîd. — s lbid. — G Ibid.
langage humain ne saurait exprimer. Quelquefois leurs joues sont sillonnées de larmes , parce qu'ils déplorent alors l'aveuglement I et la perte des hommes qui sont leurs frères. Dans d'autres momens, ils sont enflammés de tant d'amour, qu'ils voudraient pouvoir prodiguer les soins de la plus tendre charité à tout ce qu'il y i a d'hommes sur la terre, et les renfermer tous, pour ainsi dire, i dans leur cœur. Puis, tournant leurs regards sur eux-mêmes, ils sont tout à coup si remplis de l'idée de leur néant, ils se méprisent ! à un tel point, qu'ils se croient les derniers des mortels. Tantôt ils sont inondés d'une joie dont le Saint-Esprit est la source; tantôt | ils sont remplis d'un courage qui les rend propres à hraver tous les obstacles, et, comme de généreux soldats, ils s'avancent au combat. Le plus souvent ils sont dans une douce paix, dans un calme délicieux, qui est encore au dessus de tout le reste par le bonheur qu'il leur procure.
Toutefois, dans ces merveilleux effets de la grâce, il est différens degrés; et on ne les ressent tels que nous venons de les peindre que quand on est parfait ou bien près de 1 être. C'est alors , et alors seulement, que pour le Chrétien tout devient contentement, repos, charité, compassion, bonté, bienfaisance. 11 n'est plus luimême , il devient tour à tour chacune des vertus avec lesquelles il est comme identifié.
Il arrive pourtant aussi quelquefois que, dès le premier pas que fait un chrétien pour sa conversion , son cœur est rempli de l'opération ineffable de la grâce. L'homme intérieur qui habite en lui est comme ravi par la prière; et il est plongé dans les méditations continuelles de la vie à venir qui l'occupe tout entier. Son cœur est inondé d'une volupté pure et ineffable, en sorte que son ame tout entière est dans l'étonnement de ce que Dieu fait pour lui. Elle est élevée au dessus de la terre; elle plane dans les cieux; elle a oublié tout ce qui est terrestre; ses sens intérieurs sont remplis , par l'effet de la grâce divine , d'un objet bien plus digne d'elle, et cet objet c'est Dieu. (Saint Macaire, De la. Charité.)
La force et la puissance de la grâce ne fournissent au pécheur aucun prétexte pour
s'excuser.
Ce que j'ai dit avec l'Apôtre, que les voies de la grâce sont une abîme dont il est impossible de sonder la profondeur, nous pouvons , nous devons le dire des voies de notre propre cœur : il s'égare en tant de détours, il se couvre sous tant de voiles, il s'enve-
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loppe dans l'obscurité de tant de nuages, que l'œil le plus attentif ne réussit point à démêler la trace de ses pas. Il n'est aucune de nos cupidités qui , pour nous tromper, ne sache, quand il le faut, emprunter les dehors de la vertu même qu elle détruit. Humble, souple, rampant afin de s'élever, l'orgueil humain ne cède à la grâce tout le mérite de la vertu que pour rejeter sur la grâce tout l'opprobre du vice.
Séduction d'orgueil masqué, déguisé, fourbe et hypocrite, je ne crains point de l'avancer, séduction plus propre à se répandre, à se perpétuer, que les hauteurs d'un orgueil audacieux! Pourquoi? parce que la voix de son imposture est appuyée du suffrage de toutes les passions qui, à l'ombre de cette fausse humilité, régnent dans une paix profonde; parce que la gloire d'une vertu pénible et austère a moins d'attraits pour la multitude qu'un plaisir autorisé et justifié; parce que, pour l'homme de cupidité, il n'est point de situation aussi douce que la situation dans laquelle il croit qu'il peut se permettre tout sans avoir rien à se reprocher. Je n'aurais donc rempli que la moindre partie de mon ministère, si, après avoir confondu l'orgueil qui abuse de la douceur et des ménagemens de la grâce pour s'attribuer ses vertus, je ne vengeais la grâce, de l'orgueil qui abuse de la force, et de la puissance de la grâce pour excuser son péché. Pécheurs, connaissez la grâce, connaissezvous vous-mêmes: vous prétendez que si vous aviez la grâce, vous seriez pénitens; que vous n'êtes pécheurs que parce que vous n'avez pas la grâce : moi je dis : Vous n'attribuez à la grâce une force, une puissance qu'elle n'a pas, que parce que vous voulez excuser votre péché; vous ne demeurez dans votre péché que parce que vous ne profitez pas, que parce que vous ne voulez pas profiter de la force, delà puissance qu'a la grâce; par conséquent, loin que la force et la puissance de la grâce excusent votre péché , vos excuses sont un nouveau péché.
Une grâce qui obtient le consentement de la volonté, en ôtant à la volonté le pouvoir de refuser son consentement; une grâce qui ne puisse demeurer inutile dans l'homme, par la mollesse, l'indolence, l'obstination, l'indocilité de l'homme,.... une grâce qui n'est jamais dans le pécheur, parce qu'il cesserait nécessairement d'être pécheur aussitôt qu'il la recevrait: voilà la grâce, la seule grâce que connaît un pécheur qui cherche des excuses à son péché, la seule qu'il cherche à connaître. Or, je soutiens qu'il ne peut puiser cette idée de la grâce que dans le désir , dans l'intérêt de pallier son péché, de justifier son péché, d'excuser son péché:
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pourquoi? parce que cette idée qu'il se forme de la puissance de la grâce est une erreur réfutée, condamnée par tout ce que nous éprouvons, par tout ce qu'il éprouve lui-même de la force et de la puissance de la grâce.
Reprenons. Erreur qui outrage, qui déshonore la véritable puissance de la grâce. En effet, raisonnons. Vous dites : La grâce peut tout sur le cœur de l'homme, je le dis avec vous : je demande en quoi consiste ce pouvoir de la grâce. Vous répondez qu'il consiste dans une supériorité d'attrait, de mouvement, d'impression qui met l'homme dans la nécessité absolue de se livrer au nouveau penchant par lequel ses anciennes affections sont subjuguées et dominées : ainsi le cœur ne suit pas, il est entraîné; s'il cède, s'il plie, ce n'est point parce qu'il est souple et docile, c'est parce que, trop faible, il n'a pas réellement le pouvoir de résister. Or, je soutiens qu'en se faisant une pareille idée de la grâce, on enlève à la grâce tous les caractères de grandeur , de noblesse, de majesté, de divinité qui conviennent à l'action d'un Dieu, à la grâce d'un Dieu: j'entends l'indépendance de la grâce, la sagesse de la grâce, la fécondité de la grâce, la puissance divine de la grâce, le mystère même de la grâce. Suivez-moi, et ne craignez point que le nuage d'une discussion trop abstraite enveloppe ces vérités sublimes.
Je reviens donc , et je dis : Vous prétendez que la grâce n'est qu'un attrait essentiellement vainqueur ou vaincu, selon qu'il est combattu par un attrait plus faible ou plus fort. Ah ! mes chers auditeurs, reconnaissez-vous la liberté , l'indépendance indéfinie àe la grâce, dans cette grâce toujours et absolument inutile , lorsque la cupidité a plus de pouvoir et d'activité pour la combattre? dans cette grâce qui, lorsqu'elle triomphe, doit moins la victoire à ses propres forces qu'à la faiblesse des passions? C'est-à-dire que l'on n'affranchit la puissance de la grâce des résistances et des oppositions de la liberté, que pour la faire ramper sous les lois de la cupidité; c'est-à-dire, que l'homme ne sera jamais libre, et que la grâce sera presque toujours esclave.
Reconnaissez-vous la fécondité infinie de la 'grâce, dans cette grâce à laquelle on ne laisse plus le droit ni de choisir les momens, ni de ménageries caractères, ni de saisir les situations, ni de préparer les circonstances, ni d'écarter les obstacles; puisque pour tous les momens, tous les caractères, toutes les situations, toutes les circonstances, tous les obstacles, le sort de la grâce estassujéti à des conditions étrangères , qu'elle est toujours ou nécessairement victorieuse ou nécessairement vaincue?
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Reconnaissez-vous la puissance infinie de la grâce , clans cette grâce qui ne peut tout sur le cœur, que parce que le cœur ne peut rien contre elle? Prenez garde: homme, par conséquent limité dans ma force de résistance, afin de me faire plier sous l'effort d'un mouvement supérieur, il faut être plus que moi, je le sais; mais est-il évident qu'on doive être autant que Dieu? Le dirai-je? On peut se faire une idée d'uxf pareil triomphe, sans remonter jusqu'au trône delà Divinité. Les créatures nous en offrent des exemples: mais enlever notre cœur à ses passions, sans lui ravir sa liberté; en obtenir tout, en lui laissant le pouvoir de refuser tout; c'est là ce qui demande, je ne dis pas seulement des connaissances infinies pour le choix, des grâces ; je ne dis pas seulement une sagesse infinie dans l'ordre et la distribution des grâces; je dis, c'est là ce qui demande une puissance infinie dans l'auteur de la grâce. J'appelle une puissance infinie, une puissance qui ne règne pas avec moins d'empire sur ce qui peut résister que sur ce qui ne le peut pas : car, commander à ce qui n'oppose aucune résistance, ou ne vaincre qu'en dépouillant du pouvoir de résister, tels sont les triomphes de l'homme. Parmi nous le héros n'est vainqueur que quand l'ennemi reste désarmé. Mais dominer le cœur sans l'assujétir , en être toujours maître sans qu'il soit jamais esclave: voilà, je le répète, ce qui n'appartient évidemment qu'à Dieu, ce qui caractérise l'action, la grâce de Dieu. Encore une fois, régner sur un cœur qui ne serait pas libre, là je ne verrais qu'un Dieu plus puissant que l'homme; régner sur un cœur libre, là j'adore le Dieu tout-puissant; je ne dis point assez, là j'adore ce chef-d'œuvre , ce prodige, ce miracle de toute-puissance, dont la hauteur et la sublimité épouvantent l'esprit et ne permettent à la raison que l'hommage de l'humble silence.
Enfin , dans la puissance de cette grâce élevée sur les ruines de la liberté, reconnaissez-vous l'abîme, la profondeur, l'obscurité impénétrable du mystère de la grâce ? Une grâce qui peut tout sur un cœur toujours libre ; un cœur toujours libre sur l'action d'une grâce qui peut tout , qui opère tout : un cœur que la grâce détermine et qui se détermine avec la grâce ; voilà le mystère : je ne vois pas , je ne conçois pas , il faut croire. Mais la liberté sans la grâce, ou la grâce sans la liberté, on voit tout, on conçoit tout, il ne reste rien à croire. Qu'est-ce donc que méconnaître dans l'homme le pouvoir de résister à la grâce ? C'est renverser, détruire l'indépendance et la liberté de la grâce, la sagesse et la fécondité de la grâce, la puissance infinie de la grâce, le mystère même de la
grâce. Par conséquent, qu'est-ce que méconnaître dans l'homme le pouvoir de résistera la grâce ? C'est renverser, détruire, anéantir l'empire de la grâce sous le vain prétexte de la mieux établir. Par conséquent encore, en quoi consiste la véritable puissance de la grâce ? Elle ne consiste point en ce qu'il n'est aucune grâce à laquelle on résiste; elle consiste en ce qu'il n'est aucune résistance que la grâce ne puisse vaincre : elle ne consiste point en ce qu'il n'est aucune grâce qui ne fasse des saints; elle consiste en ce qu'il n'est aucun homme dont la grâce ne puisse faire un saint, en ce qu'il n'est aucun saint qui ne soit devenu saint par la grâce, reprend saint Augustin ; qu'il ne fut, qu'il ne sera point de saint dont on puisse dire, dont on ne doive dire, aussi bien que de l'Apôtre, ce n'est pas la grâce seule, ce n'est pas l'homme seul, c'est la grâce avec l'homme, c'est l'homme avec la grâce {\Non gratia Dei sola , nec ipse solus , sed gratta Dei cum Mo. (Le P. de Neuville.)
Réponse aux objections.
Mais n'est-ce point affaiblir la puissance de la grâce , resserrer les droits, l'empire de la grâce, déshonorer la grâce, que de reconnaître dans l'homme le pouvoir de résister à la grâce? Ah! mes ch ers auditeurs! l'Esprit saint ignorait-il le pouvoir de la grâce, déshonorait-il la grâce, lorsqu'il disait par le Sage: J'ai appelé, vous avez refusé de venir: Focaviy et renuistis 1. Par le prophète Isaïe : J'ai tendu les bras à un peuple incrédule et indocile : Ad populum non credentem et contradicentem 2. Jésus-Christ ignorait-il le pouvoir delà grâce , déshonorait-il la grâce lorsqu'il se plaignait qu'il avait voulu rassembler les enfans de Sion , que Sion ne l'avait pas voulu? Folui.... et noluisti 5. Saint Etienne déshonorait-il la grâce, lorsqu'il reprochait aux Juifs leurs résistances à la grâce? Spiritui Sancto résistais 4. Saint Paul déshonorait-il la grâce lorsqu'il avertissait les premiers Chrétiens de ne pas recevoir la grâce en vain , de ne pas éteindre l'esprit de la grâce ? Exhorta mur ne in vacuum gratiam Dec recipiatis,... Spiritum nolite extinguere h. Saint Augustin déshonorait-il la grâce, lorsqu'il décidait qu'il dépend de nous de répondre ou de ne pas répondre à la grâce ? Consentira vocationi divinœ, vel ei dissentire , propriœ voluntatis est.
Saint Prosper déshonorait-il la grâce, lorsqu'il reconnaissait que
1 Prov. ii, 24. — s Ad Rom. , x, 21. - 3 Matlb., xxni, 37. — * Act., vu, 51. — 5 H Ad C, vi, 1; AdThess., y, 19.
rejeter la grâce, c'est le fait de notre indocilité; que consentir à la grâce , c'est l'ouvrage et de la volonté de Dieu, et de la volonté de l'homme? Quod réfutât ur, ipsorum nequitiœ est , quod suscipitur et gratiœ est divinœ et humanœ njoluntatis.
Le concile de Trente déshonorait-il la grâce, lorsqu'il prononçait anathème à qui soutiendrait que l'homme ne peut pas refuser son consentement à la grâce ? Si quis dixerit.... non posse dissentire si vellt , anathema sit.
Anathème, à qui soutiendrait que la liberté de l'homme a péri par le péché du premier homme : Si quis Uberum hominis arbitrium, post Adœ peccatum, amissum et extinctum esse dixerit, anathema sit *;
Anathème, à qui soutiendrait que cette doctrine de la grâce fait outrage à la gloire de Dieu, ou aux mérites de Jésus-Christ : Si quis dixerit per hanc doctrinam gloriœ Dei, vel meritis Christi derogari , anathema sit 2.
Qu'est-ce donc qui déshonore la grâce? voulez-vous le savoir? c'est le pécheur qui emploie la force , la puissance de la grâce pour s'en faire une excuse de ses péchés ; c'est le pécheur qui ne s'obstine dans une erreur si injurieuse à la grâce, que parce qu'il veut juger de la nature de la grâce par l'intérêt de ses passions, au lieu déjuger de ses passions par les lumières de la grâce; parce qu'il juge delà grâce, parce qu'il voudrait en éprouver, au lieu déjuger de la grâce sur ce qu'il en éprouve.
Car oubliez, j'y consens, les preuves solides sur lesquelles je viens d'établir la vraie doctrine de \\ grâce, pour dissiper tous les nuages, pour réfuter tous les prétextes, je n'ai besoin que de l'expérience, et je dis : Si l'homme peut résister, si l'homme ne résiste point à la grâce, pourquoi les justes et les plus saints d'entre les justes se reprochent-ils, ont-ils toujours à se reprocher tant de combats contre la grâce, tant de résistances à la grâce, tant d'infidélités à la grâce? Pourquoi ces exhortations des Prophètes, des Apôtres, des ministres de 1 Evangile, si souvent réitérées, pour nous avertir du danger auquel s'expose uneame qui dispute contre la grâce, qui néglige la grâce, qui abuse de la grâce, qui laisse échapper, qui perd les momens de la grâce ? Pourquoi , dans le sacré tribunal de la pénitence, le pécheur, lorsqu'il se connaît, lorsqu'il veut se faire connaître , s'accuse-t-il de ses délais, de son indocilité, de son obstination, d'avoir rejeté la grâce, de s'être refusé à la grâce, de s'être endurci contre la grâce? Pourquoi s'en accuse-t-
\ Session 6, canon 5, Conc. ïrid, ?» 2 Ibid.; canon 53.
il ? pourquoi le pleure-t-il comme le péché qui a mis le comble à tous les autres péchés ? Pourquoi demeurons-nous alors incertains de ce qui doit nous étonner davantage, ou tant de péchés avec tant de grâces, ou tant de grâces malgré tant de péchés ? Alors on parle le langage de la simple et naïve vérité : on n'accuse plus la grâce, on n'accuse que soi-même; on avoue que souvent on n'a point été plus vivement pressé, remué, attendri, agité par la grâce, que dans les instans où l'on rejetait ses égaremens sur l'absence de la grâce. (Le même.)
La grâce est accordée à nos prières.
Chrétiens, vous êtes le troupeau béni de Jésus-Christ, les lumières du monde, le sel de la terre, si vous êtes ce que vous devez être , c'est-à-dire « parfaits , comme votre Père céleste est par- « fait * ; avec un corps terrestre, vous êtes comparables aux anges, qui sont de purs esprits. Songez-y sans cesse : votre combat ne dure qu'un instant, mais votre récompense sera éternelle. Plus vous observez avec exactitude les préceptes et les conseils de votre religion, plus vous redoublez la fureur du démon, votre irréconciliable ennemi; et plus il cherche, dans le secret, à vous tendre des pièges où vous puissiez enfin trouver votre perte.
Soyez donc toujours en garde contre les embûches qu'il vous tend. « Personne ne sera couronné s'il n'a combattu 2, » et quiconque combattra de grand cœur est assuré que la grâce de Dieu ne l'abandonnera pas; mais si quelqu'un néglige d'appeler la grâce à son secours, qu'il ne s'en prenne qu'à lui de sa perte s'il vient à être abandonné par la grâce. Car celui qui l'appelle constamment à son aide, l'aura toujours pour appui. Elle lui apprendra ce qu'il faut faire pour plaire à Dieu ; mais , sans son secours , il n'y parviendra jamais malgré tous ses efforts. C'est donc à l'homme à demander la grâce, afin qu'elle éclaire ses yeux, qu'elle enflamme son cœur, et quelley fasse germer toutes les vertus. (Saint Ephrem, Traité de la Perfection.)
Péroraison.
Ah! mes chers auditeurs, la puissance de la grâce fait les saints , la puissance de la grâce n'excuse point le pécheur ! A Dieu seul toute la gloire de la vertu , à l'homme seul toute
* Malth.. v, 48.— 2 IITim., n, 5.
la honte du vice! Le juste ne se sauve que par le bienfait de la grâce; le pécheur ne périt que par ses re'sistances à la grâce. Deux vérités que je me flatte de vous avoir développées dans ce discours ; deux vérités que saint Augustin montre clairement marquées dans la parabole du Père de famille : Tous ceux qui sont invités ne viennent pas; tous ceux qui viennent ont été invités: ceux-ci ne peuvent se glorifier, ils ne sont venus que parce qu'ils ont été appelés: Quia vocati venerunt. Ceux-là ne peuvent se justifier; ils furent appelés, ils n'ont pas voulu venir, et ils pouvaient le vouloir : Ut venirent vocati crant in libéra voluntate. Voilà la vraie doctrine de la grâce, voilà ce que la foi nous révèle , ce que l'Eglise nous enseigne de la puissance actuelle qui fait les justes et les pénitens : ce qui est opposé à cette doctrine n'est qu'erreur, il faut le réprouver; ce qui est au delà de cette doctrine, quelle nécessité de l'approfondir? Simples dans notre foi, ne raisonnons point sur ce que nous ignorons de la grâce; sages dans notre conduite, réglons nos mœurs sur ce que nous savons de la grâce: pleins de douleur, de repentir, pleurons l'abus de tant de grâces que nous avons reçues sans en profiter; pleins de reconnaissance et de vigilance, profitons des grâces que nous recevons. L'Esprit saint nous parle encore aujourd'hui, souvenons-nous que c'est aujourd'hui qu'il faut lui répondre : Hodie si vocem Domini audieritiSy nolite ob dur are corda vestra. Nos infidélités n'ont pu le rebuter, cessons de le contrister par d'indignes et criminelles résistances: ainsi dociles à la grâce, par laquelle il fait des saints sur la terre, nous arriverons à la grâce par laquelle il fait des heureux clans le ciel. Ainsi soit-il. (Le P. de. Neuville.)