‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostoliqueChapitre 3 sur 40 · SUR LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

SUR LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE

EXORDE

Erat navis in medio mari.

Le navire élait au milieu de la mer. ( Marc, vi, 47.)

Le mystère de l'Evangile, c'est l'infirmité et la force réunies, la grandeur et la bassesse assemblées. Ce grand mystère, messieurs, a paru premièrement en notre Sauveur, où la puissance divine et la faiblesse humaine s'étant alliées, composent ce tout admirable que nous appelons Jésus-Christ- mais, ce qui paraît en sa personne, il a voulu aussi le faire éclater dans l'Eglise , qui est son corps ; « où une partie triomphe par les miracles , l'autre succombe sous « les outrages qu'elle reçoit : « Unum horum coruscat miraculis , aliud succumblt injuriis*. C'est pourquoi nous voyons dans son Ecriture 2 que tantôt cette Eglise est représentée comme une maison bâtie sur une pierre immobile , et tantôt comme un navire qui flotte au milieu des ondes au gré des vents et des tempêtes : si bien qu'il paraît, chrétiens, qu'il n'est rien de plus faible que cette Eglise , puisqu'elle est ainsi agitée ; et qu'il n'est rien aussi de plus fort puisqu'on ne la peut jamais renverser , et qu'elle demeure toujours immuable , malgré les efforts de l'enfer. L'Evangile de cette journée nous la représente « parmi les flots : » Erat navis in medio mari; « portée deçà et delà par un vent contraire : » Erat enim ventus contrarius 5. Et ce qui est de plus surprenant , c'est que Jésus , qui est son appui, semble l'abandonner à la tempête; il s'approche, « et il veut passer, » comme si son péril ne le touchait pas : Et volebai prœterire eos ft. Toutefois ne croyez pas qu'il l'oublie : il permettra bien que les flots l'agitent ; mais non pas qu'ils la submergent ni qu'ils l'engloutissent. Il commande aux vents, et « ils s'apaisent ; il entre dans le navire, et il entre sûre-

1 S. Léo, de Passion. Dom> Serm, m, cap. u. — 2 Luc. vi, 48. — 3 Marc, vi, 48. *JbiJ.

«ment au port: » Ascendit innavim, et cessavit venins, et applicuerunt ] ; afin, messieurs, que nous entendions qu'il n'y a rien à craindre pour l'Eglise, parce que le Fils de Dieu la protège. J'entreprends aujourd'hui de vous faire voir cette vérité importante; et, afin que vous en soyez convaincus plus facilement, je laisse les raisonnemens recherchés, pour l'établir solidement par expérience. Considérez, en effet, messieurs , les trois furieuses tempêtes qui ont troublé l'état de l'Eglise. Aussitôt qu'elle a paru sur la terre, l'infidélité s'est élevée, et elle a excité les persécutions : après, la curiosité s'est émue, et elle a fait naître les hérésies; enfin la corruption des mœurs a suivi, qui a si étrangement soulevé les flots, « que la nacelle y a paru presque enveloppée : » lia ut navicida operiretur fluctibus 2. Voilà, mes frères, les trois tempêtes qui ont successivement tourmenté l'Eglise. Les infidèles se sont assemblés pour la détruire par les fondemens ; les bérétiques en sont sortis pour lui arracher ses enfans, et lui déchirer les entrailles; et si enfin les mauvais chrétiens sont demeurés dans son sein , ce n'est que pour lui porter le venin jusque dans le cœur. 11 faut donc , mes frères , que cette Eglise soit bien appuyée et bien fortement établie , puisqu'au milieu de tant de traverses, malgré l'effort des persécutions, elle s'est soutenue par sa fermeté; malgré les attaques de l'hérésie, elle a été la colonne de la vérité; malgré la licence des mœurs dépravées, elle demeure le centre de la charité. Voilà le sujet de cet entretien , et les trois points de cette méditation. (Bossuet, Sermon sur l'Eglise. )

Triomphe Je l'Eglise sur les persécutions.

Comme l'Eglise n'a plus à souffrir la tempête des persécutions , je passerai légèrement sur cette matière ; et néanmoins je ne laisserai pas , si Dieu le permet , de toucher des vérités assez importantes. La première sera , chrétiens , qu'il ne faut pas s'étonner si l'Eglise a eu à souffrir , quand elle a paru sur la terre , ni si le monde l'a combattue de toute sa force ; il était impossible qu'il n'en fût ainsi, et vous en serez convaincus, si vous savez connaître ce que c'est que l'homme. Je dis donc que nous avons tous dans le fond du cœur un principe d'opposition et de répugnance à toutes les vérités divines ; en telle sorte que l'homme, laissé à lui-même, non seulement ne peut les entendre, mais qu'ensuite il ne les peut

* Marc, li, 33. — 2Matili., vin, Vk.

souffrir , et qu'en étant choqué au dernier point , il est comme forcé de les combattre. Ce principe de répugnance s'appelle dans l'Ecriture « infidélité * ; * ailleurs , « esprit de défiance 2 ; » ailleurs, « esprit d'incrédulité 3 : » il est dans tous les hommes, et, s'il ne produit pas en nous tous ses effets, c'est la grâce de Dieu qui l'empêche.

Si vous remontez jusqu'à l'origine, vous trouverez, messieurs , que deux choses produisent en nous cette répugnance : la première, c'est l'aveuglement ; la seconde, c'est la présomption. L'aveuglement, messieurs, nous est représenté dans les Ecritures par une façon de parler admirable : elles disent que « les pécheurs « ont oublié Dieu : Onines gentes quœ oblwiscuntur Deum, Obliti sunt verba tua inimici mei : Intelligite hœc, qui oblwiscimi Deum 4. Que veut dire cet oubli , mes frères ? Il est bien aisé de le comprendre ; c'est que Dieu , à la vérité , avait éclairé l'homme de sa connaissance ; mais l'homme a fermé les yeux à cette lumière ; il s'est laissé mener par ses sens ; peu à peu il n'a plus pensé à ce qu'il ne voyait pas, il a oublié aisément ce à quoi il ne pensait pas. Voilà Dieu dans l'oubli ; voilà ses vérités effacées : ne lui en parlez pas , c'est un langage qu'il ne connaît plus : Obliti sunt verba tua inimici mei: « Mes ennemis ont oublié vos paroles. » C'est pourquoi la même Ecriture, voulant aussi nous représenter de quelle sorte les hommes retournent à Dieu , nous dit « qu'ils se souviendront : Remiriiscentur : et ensuite qu'arrivera- t-il ? Et convertentur ad Dominum 5 : « Ah ! ils se convertiront au Seigneur. « Quoi ! ils lavaient donc oublié , leur Dieu, leur Créateur , leur Epoux, leur Père î Oui , mes frères, il est ainsi ; ils en ont perdu le souvenir. Cela va bien loin , si vous l'entendez : toute la connaissance de Dieu , toutes les idées de ses vérités ; l'oubli, comme une éponge, a passé dessus , et les a entièrement effacées; ou s'il en reste encore quelques traces , elles sont si obscures qu'on n'y connaît rien : voyez durant le règne de l'idolâtrie, durant qu'elle régnait sur toute la terre.

Ce serait peu que ce long oubli pour nous exciter à la résistance, si l'orgueil ne s'y était joint ; mais il est arrivé, pour notre malheur, que, quoique l'homme soit aveugle à l'extrémité , il est encore plus présomptueux. En quittant la sagesse de Dieu , il s'est fait une sagesse à sa mode: il ne sait rien, et croit tout entendre ; si bien que tout ce qu'on lui dit, qu'il ne conçoit pas, il le prend

4 Luc, ix, 41> etc.T~2Ephcs.; \i\ 2. — ^Coloss., m, 6. — 4 Ps. jx, 18 ; cxvui, 139 î xlix, 22. — * xxi, 28.

pour un reproche de son ignorance ; il ne le peut souffrir, il s'irrite; si la raison lui manque, il emploie la force, il emprunte les armes de la fureur pour se maintenir en possession de sa profonde et superbe ignorance. Jugez où les vérités évangéliques, si hautes, si majestueuses, si impénétrables, si contraires au sens humain et à la raison préoccupée, ont dû pousser cet aveugle présomptueux, je veux dire l'homme; et quelle résistance il fallait attendre dune indocilité si opiniâtre. Yoyez-la par expérience en la personne de notre Sauveur. Qu'aviez-vous fait, ô divin Jésus, pour exciter contre vous ce scandale horrible? pourquoi les peuples se troublent-ils 1 ? pourquoi frémissent-ils contre vous avec une rage si désespérée? Chrétiens, voici le crime du Sauveur Jésus. Il a enseigné les vérités de son Père 2; ce qu'il a vu dans le sein de Dieu, il est venu l'annoncer aux hommes *j ces aveugles ne l'ont pas compris, et ils n'ont pas pu le comprendre : Animalis homo non potesl intelligere * : « l'homme animal ne peut comprendre « les choses qui sont de l'Esprit de Dieu, » Ecoutez comme il leur reproche : « Pourquoi ne connaissez-vous pas mon langage ? parce o que vous ne pouvez pas prêter l'oreille à mon discours: » Quare loquelam meam non cognoscitis ? quia non potestis audire sermonern meum 5,

Mais peut-être , ne l'entendant pas, ils se contenteront de le mépriser. Non, mes frères; ce sont des superbes : tout ce qu'ils n'entendent pas, ils le combattent ; « tout ce qu'ils ignorent, ils le

* blasphèment 6. » C'est pourquoi Jésus-Christ leur dit : a Vous me

• voulez tuer, méchans que vous êtes, parce que mon discours ne « prend point en vous: » Quœritis me interficere^ quia sermo meus non capit in vobis 7. Quelle fureur , mes frères , d'entreprendre de tuer un homme parce qu'on n'entend pas son discours ! Mais il n'y a pas sujet de s'en étonner; il parlait des vérités de son Père à des ignorans opiniâtres : comme ils n'entendaient pas ce divin langage, car il n'y a que les humbles qui l'entendent, ils ne pouvaient qu'être étourdis de la voix de Dieu ; et c'est ce qui les excitait à la résistance : plus les vérités étaient hautes , plus leur raison superbe était étourdie, et plus leur folle résistance était enflammée. Il ne faut donc pas trouver étrange, si Jésus leur prêchant, comme il dit lui-même, « ce qu'il avait appris au sein de son » Père 8, » ils se portent à la dernière fureur, et se résolvent de

» Ps. u, 1.— > Joan., yiu, 28.-5 Ibid-, i, 18. — H Cor., H, 14. — * Joan., viu, 4", — 6 Jud., 10. — 7 Joan., vin, 37. — s Ibid., vm, 38.

le mettre à mort par un infâme supplice : Quia sermo meus non capit in vobis.

Après cela, pouvez- vous douter de ce principe d'opposition qu'une ignorance altérée et présomptueuse a gravé dans le cœur des hommes contre Dieu et ses vérités? Jésus-Christ l'a éprouvé le premier : son Eglise, paraissant au monde pour soutenir la même doctrine par laquelle ce divin Maître avait scandalisé les superbes , pouvait-elle manquer d'ennemis ? Non , mes frères , il n'est pas pos sible, puisque la foi qu'elle professe vient étonner le monde par sa nouveauté , troubler les esprits pas sa hauteur, effrayer les sens par sa sévérité, qu'elle se prépare à souffrir. Il faut qu'elle soit en haine à tout le monde; et vous le savez, chrétiens, c'est une chose incompréhensible ce qu'a souffert l'Eglise de Dieu, durant près de quatre cents ans, sous lesempereursinfideles.il serait infini de le raconter: concevez seulement ceci, qu'elle était tellement chargée, et de la haine publique et des imprécations de toute la terre , qu'on l'accusait hautement de tous les désordres du monde. Si la pluie manquait aux biens delà terre, si les barbares faisaient quelques courses et ravageaient, si le Tibre se débordait, les chrétiens en étaient la cause; et tout le monde disait qu'il n'y avait pas de meilleure victime pour apaiser la colère des dieux que de leur immoler les chrétiens, « par tout ce que la rage et le désespoir pou- « vaient inventer déplus cruel » : Per atrociora ingénia pœnarum1 . Qu'aviez- vous fait , Eglise, pour être traitée de la sorte? J'en pourrais rapporter plusieurs causes ; mais celle-ci est la principale; elle faisait profession de la vérité , et de là vérité divine ; de là ces cris de la haine, de là ces injustes persécutions : si l'Eglise en a été agitée, elle n'en a pas été surprise; elle sait bien connaître la main qui l'appuie, et elle se sent à l'épreuve de toutes sortes d'attaques.

Et à ce propos, chrétiens, saint Augustin se représente que les fidèles, étonnés de voir durer si long-temps la persécution, s'adressent à l'Eglise leur mère, et lui en demandent la cause. Il y a long-temps , ô Eglise, que l'on frappe sur vos pasteurs, et les troupeaux sont dispersés. Dieu vous a-t-il oubliée ? Si ce n'eût été qu'en passant, nous eussions pu penser que ce n'était qu'une épreuve; mais, après tant de siècles de persécution, les maux vont toujours croissans et les scandales se multiplient; les vents grondent, les flots se soulèvent ; vous flottez deçà et delà, battue des ondes et de la tempête ; ne craignez-vous pas d'être abîmée? La

1 Tcrt., de Résiir. evrn., n« 8.

36 ^ NOUVELLE MBLIOTHÈQITE

réponse de l'Eglise est dans le psaume cent vingt-huit. Mes enfans, je ne m'étonne pas de tant de traverses; j'y suis accoutumée dès mon enfance : Sœpe expugnaverunt me a juventute mea * : « Ces a mêmes ennemis qui m'attaquent m'ont déjà persécutée dès ma « jeunesse. » L'Eglise a toujours été sur la terre; dès sa plus tendre enfance elle était représentée en Abel , et il a été tué par Caïn son frère ; elle a été représentée en Enoch , et il a fallu le tirer du milieu des impies : Translatas est ab iniquis 2 , sans doute parce qu'ils ne pouvaient souffrir son innocence ; la famille de Noé , il a fallu la délivrer du déluge ; Abraham , que n'a-t-ilpas souffert des impies ! son fils Isaac, d'Ismaël ; Jacob, d'Esaiï ? Celui qui était selon la chair n'a-t-ilpas persécuté celui qui était selon l'esprit 5 ? Moïse, Elie , les prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres, combien n'ont-ils pas eu à souffrir ! Par conséquent, mon fils, dit l'Eglise, ne t'étonne pas de ces violences : Sœpe expugnaverunt me a juventute mea : numquid ideo non perveni ad senectutem 4 ? Regarde mon antiquité, considère mes cheveux gris; «ces cruelles perte sécutions dont on a tourmenté mon enfance m'ont-elles empê- « chée de parvenir à cette vénérable vieillesse ? » Si c'était la première fois, j'en serais peut-être troublée, maintenant la longue habitude fait que mon cœur ne s'en émeut pas. Je laisse faire aux pécheurs ; « ils ont travaillé sur mon dos : » Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores 5 : je ne tourne pas ma face contre eux, pour m'opposer à leur violence , je ne fais que tendre le dos ; ils frappent cruellement , et je souffre sans murmurer: c'est pourquoi ils ne donnent point de bornes à leur furie : Prolongaverunt iniquitatem suam. Ma patience sert dejouetàleur injustice; mais je ne me lasse point de souffrir , et je me souviens de celui « qui a abandonné ses joues aux soufflets, et n'a pas détourné sa « face des crachats » : Faciem meam non averti ab increpantibus et conspuent ibus in me 6. Quoique je semble toujours flottante, ne t'étonne pas ; la main toute - puissante qui me sert d'appui saura bien m' empêcher d'être submergée. Que si Dieu la soutient avec tant de force contre la violence, pourrez-vous croire , messieurs , qu'il la laisse accabler par les hérésies ? Non, messieurs ; ne le croyez pas. (Le même. )

* Ps. cxxyiii, 1. — Mlebr., xî, 5. — s Gai , n, 39. — * In ps., crxfni, n°« 2, 5 ' -5 Ps., ibid, 3. — 8Is., l, 6.'

DES PRÉDICATEURS. 3j

Triomphe de l'Eglise sur les hérésies.

La seconde tempête de l'Eglise , c'est la curiosité qui l'excite : curiosité , chrétiens , qui est la peste des esprits , la ruine de la piété , et la mère des hérésies. Pour bien entendre cette vérité, il faut remarquer, avant toutes choses , que la sagesse divine adonné des bornes à nos connaissances ; car comme cette Providence infinie, voyant que les eaux de la mer se répandraient par toute la terre, et en couvriraient toute la surface, lui a prescrit un terme qu'elle ne lui permet pas de passer; ainsi, sachant que l'intempérance des esprits s'étendrait jusqu'à l'infini par une curiosité démesurée, elle lui a marqué des limites auxquelles il lui ordonne d'arrêter son cours. « Tu iras , dit-il , jusque là , et tu ne passeras pas plus outre : » Usque hue gradieris , et non procèdes amplius , et hic conjringes tumentes fluctus tuos *. C'est pourquoi Tertullien a dit sagement « que le chrétien ne veut savoir que fort peu de choses, «parce que, poursuit ce grand homme, les choses certaines sont « en petit nombre : » Christiano paucis ad scientiam veritatis opus est, nam et certa semper in paucis 2. Il ne se veut pas égarer dans les questions infinies qui sont défendues par l'A.pôtre : Infinitas quœstiones devita 3 : il se resserre humblement dans les points que Dieu a révélés à son Eglise; et ce qu'il n'a pas révélé, il trouve de la sûreté à ne le savoir pas; il déteste la vaine science que l'esprit humain usurpe, et il aime la docte ignorance que la loi divine prescrit:» c'est tout savoir, dit-il, que de n'en pas savoir davantage : » Nihil ultra scire , omnia scire est *. ♦

Quiconque se tient dans ces bornes , et sait régler sa foi par ce qu'il apprend de Dieu par l'Eglise , ne doit pas appréhender la tempête ; mais la curiosité des esprits superbes ne peut souffrir cette modestie : « Ses flots s'élèvent, dit l'Ecriture , ils montent « jusqu'aux cieux, ils descendent jusqu'aux abîmes : » Exaltati sunt fluctus ejus , ascendunt usque ad cœlos , et descendant usque ad abyssos 5. Voilà une agitation bien violente ; c'est une vive image des esprits curieux ; leurs pensées vagues et agitées se poussent , comme des flots, les unes et les autres ; elles s'enflent , elles s'élèvent démesurément : il n'y a rien de si élevé dans le ciel , ni de si caché dans les profondeurs de l'enfer, où ils ne s'imaginent de pouvoir atteindre : Ascendunt usque ad cœlos ; et les conseils de la

* Job., xxyiiî, 11. — * De anima., n° 2. — 3Trt., ni, 9. — 4Tert., de Peescnt. adv. Hœr.f n° 14. — 5 Ps. evi, 25, 26.

Providence, et les causes de ses miracles, et la suite impe'nétrable de ses mystères, ils veulent tout soumettre à leur jugement: Ascendant, Malheureux! qui, s'agitant de la sorte, ne voient pas qu'il leur arrive comme à ceux qui sont tourmentés delà tempête : Turbatisunt) et moti sunt sicut ebrius : « Ils sont troublés comme des « ivrognes ; la tête leur tourne dans ce mouvement : Et omnis sajncntia corum devorata est * : « Et toute leur sagesse se dissipe ; » et ayant malheureusement perdu la route, ils se heurtent contre des écueils, ils se jettent dans des abîmes, ils s'égarent dans des hérésies. Arius , Nestorius , votre curiosité vous a perdus. Voilà la tempête élevée par la curiosité des hérétiques : c'est par là qu'ils séduisent les simples; parce que, dit saint Augustin 2: « Toute « anie ignorante est curieuse : » Omnis anima indocta curiosa est; cela est nouveau, écoutons : la manière dont on propose cette doctrine nous plaît. Arius, Nestorius, etc., pourquoi cherchez-vous ce qui ne se peut trouver ? « Il n'est pas permis de chercher au-delà de ce qu'il nous est permis de trouver : » Amplius quœrerenon licet, quam quod invenir i licet^.

Pour empêcher les égaremens de cette curiosité pernicieuse, le seul remède, mes frères, c'est d'écouter la voix de l'Eglise, et de soumettre son jugement àses décisions infaillibles. Je parle à vous, enfaris nouveau-nés que l'Eglise a engendrés : c'est sur la fermeté de cette Eglise qu'il faut appuyer vos esprits, qui seraient flottans sans ce soutien. Etes-vous curieux de la vérité? Voulez-vous voir? voulez-vous entendre? Voyez et écoutez dans l'Eglise : Sicut audivimiiSy sic vidimus : « Nous avons ouï , et nous avons vu , » dit David ; et où ? In civitate Domine uirtutum 4 ; <* En la cité de notre « Dieu; » c'est-à-dire en sa sainte Eglise. « Celui qui est hors de « l'Eglise, dit saint Augustin , quelque curieux qu'il soit , de quel- « que science qu'il se vante , il ne voit , il n'entend : quiconque « est dans l'Eglise, il n'est ni sourd , ni aveugle : » Extra illam qui est, nec audit , nec videt; in illa qui est: nec surdus , neecœcus esl$. Donc s'il est ainsi, chrétiens, que notre curiosité n'aille pas plus loin ; l'Eglise a parlé, c'est assez; cet homme est sorti de l'Eglise; il prêche, il dogmatise, il enseigne. Que dit-il? que prêche-t-il ? quelle est sa doctrine? O homme vainement curieux! je ne m'informe pas de sa doctrine : il est impossible qu'il enseigne bien , puisqu'il n'enseigne pas dans l'Eglise. Un martyr illustre, un docteur très

1 Vi. cyi, 27. — « De Agon. Christ., n° 4, toro. ti, col. 248. — 3 Tcrt., de Anima, n° 2. — * Ps. xlvii, 0. — 5 In Psalm., xlym, n° 7, loin. îv, col. 420.

DES PRÉDICATEURS. 3o,

éclairé, saint Cyprien, va vous le déclarer. Antonianus, un de ses collègues, lui avait écrit au sujet de Novatien, schismatique , pour savoir de lui par quelle hérésie il avait mérité la censure; le saint docteur lui fait cette belle réponse : Desiderasti ut rescriberem tibi quam hœresim Novatianus introduxisset. . . . Quisquis ille f lient , multum de se licet jactans, et sibi plurimiun vindicans , prof anus est, allenus est ,jbris est * : « Pour ce qui regarde Nova- « tien, duquel vous désirez que je vous écrive quelle hérésie il a « introduite, sachons premièrement que nous ne devons pas être « curieux de ce qu'il enseigne , puisqu'il enseigne hors de l'Eglise : « quel qu'il soit, et de quoi qu'il se vante, il n'est pas chrétien, « n'étant pas en l'Eglise de Jésus- Christ. »

L'orgueil des hérétiques s'élève : quoi ! je croirai sur la foi d'au* trui! je veux voir, je veux entendre maintenant. Langage superbe: reconnaissez-le, mes chers frères; c'est celui que vous parliez autrefois. L'Eglise Va dit, n'est-ce pas assez ? Mais elle se peut tromper? Enfant, qui déshonores ta mère, en quelle Ecriture as-tu lu que l'Eglise puisse tromper ses enfans? Tu reconnais qu'elle est mère; elle seule peut engendrer les enfans de Dieu : si elle peut les engendrer, qui doute qu'elle puisse les nourrir? Certes, la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture: la nature ne fait jamais une mère, qu'elle ne fasse en même temps une nourrice. L'Eglise sera-t-elle seule qui engendrera des enfans, et n'aura point de lait à leur donner ? Ce lait des fidèles, c'est la vérité, c'est la parole de vie. Enfans dénaturés, qui sortez des entrailles et rejetez les mamelles pour vous allaiter , voyez, voyez le lait qui en coule, la parole de vérité qui en distille; approchez-vous , sucez et vivez , et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. Mais il faut connaître quelle est cette Eglise. Ah! qu'il est bien aisé d'exclure la vôtre , dressée de nouveau ? ô Eglise bâtie sur le sable! Vous croyez , ô divin Jésus , avoir bâti sur la pierre, c'est sur un sable mouvant; c'est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre: il a fallu que Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfans, respectez mes cheveux gris; voyez cette antiquité vénérable : je ne vieillis pas , parce que je ne meurs jamais; mais je suis ancienne. Pourquoi vous vantez-vous de m 'avoir rétablie ? Quoi , vous avez fait votre mère ! Mais si vous l'avez faite, d'où êtes-vous nés? Et vous dites que je suis tombée ? je suis sortie de tant de périls.

1 Cypr., Ep. m, ad Anton., pag. 66, 6§.

4o NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

Laissons-les errer, mes frères ; Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étaient de la paille , et non du bon grain : le vent a soufflé et la paille s'en est allée ; « ils s'en sont allés en leur lieu * : « ils étaient parmi nous; mais ils n'étaient point des nôtres 2. » Pour nous, enfans de l'Eglise, et vous que l'on avait exposés dehors comme des avortons, et qui êtes enfin rentrés dans son sein, apprenez à n'être curieux qu'avec l'Eglise, à ne chercher la vérité qu'avec l'Eglise, et retenez cette doctrine. Dieu aurait pu, sans doute (car que peut-on dénier à sa puissance?), il aurait pu nous conduire à la vérité par nos connaissances particulières; mais il a établi une autre conduite: il a voulu que chaque particulier fit discernement de la vérité, non point seul, mais avec tout le corps et toute la communion catholique , à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente police est née de l'ordre de la charité, qui est la vraie loi de l'Eglise ; car si quelqu'un cherchait en particulier, et si les sentimens se divisaient, les cœurs pourraient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le lien d'une charité indissoluble, pour nous faire chérir davantage la communion et la paix, il a établi cette loi. Voulez-vous entendre la vérité ? allez au sein de l'unité , au centre de la charité : c'est l'unité catholique qui sera la chaste mamelle d'où coulera sur vous le lait de la doctrine évangélique; tellement que l'amour de la vérité est un nœud qui nous lie à l'unité et à la société fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps ; cherchons tous ensemble : laissons faire les fonctions à chaque membre; laissons voir les yeux ; laissons parler la bouche. Il y a des pasteurs à qui le Saint-Esprit a appris à dire sur toutes les contestations qui sont nées : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous 3. » Arrêtons là , chrétiens , et «ne soyons pas plus sages qu'il ne faut; mais m soyons sages avec retenue *, » et selon la mesure qui nous est donnée. (Le même.) *

Étonnante dépravation de» mœurs dans l'Eglise même : le triomphe de sa charité au

milieu de tant de désordres.

Jusqu'ici, mes frères , tout ce que j'ai dit est glorieux à l'Eglise: j'ai publié sa constance dans les tourmens, sa victoire sur les hérésies, tout cela est grand et auguste : mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa honte! je veux dire, les mœurs dépravées

• Act, i, 25. — « a I Joarç., ii, 19. — * Actes, xt, 28. *» * Rom., m, 3.

qu'elle porte en son sein î Mais, puisqu'à ma grande douleur, cette corruption est si visible, et que je suis contraint d'en parler, je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d'un saint et illustre écrivain. C'est Salvien, prêtre de Marseille, qui, dans le premier livre qu'il a adressé à la sainte Eglise catholique, lui parle en ces termes : « Je ne sais, dit-il, ô Eglise, de quelle sorte il est « arrivé que ta propre félicité combattant contre toi-même, tu as « presque autant amassé de vices que tu as conquis de nouveaux « peuples : » Nescio quomodo pugnante contra temetipsam tua felici~ tate, quantum tibi auctum est populorum , tantum pêne vitiorum *. « La prospérité a attiré les pertes; la grandeur est venue, et la disc cipline s'est relâchée. Pendant que le nombre des fidèles s'est «augmenté, l'ardeur delà foi s'est ralentie; et l'on t'a vue, ô «Eglise, affaiblie par ta fécondité, diminuée par ton accroisse- « ment, et presque abattue partes propres forces: » Quantum tibi copiœ accessit, tantum disciplinée recessit.... Multiplicatis fidei populis, /ides imminuta est... ; factaque es, Ecclesia, profectu tuœ jœcundatis injirmior, atque accessu relabens, et quasi viribus minus valida a. Voilà une plainte bien éloquente; mais, mes frères, à notre honte, elle n'est que trop véritable. L'Eglise n'est faite que pour les saints: il est vrai, les enfans de Dieu y sont appelés de toutes parts; tous ceux qui sont du nombre y sont entrés; « mais « plusieurs y sont entrés par dessus le nombre : » Multiplicati sunt super numerum 3. L'ivraie est crue avec le bon grain ; et la charité s'étant refroidie, le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandalise les faibles ; voilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez, mes frères, l'iniquité qui lève la tête au milieu même du temple de Dieu, Satan vous dira : Est-ce là l'Eglise ? sont-ce là les successeurs des Apôtres ? et il tâchera de vous ébranler, imposant à la simplicité de votre foi.

Il faudrait peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais, étant pressé par le temps, je dirai seulement ce petit mot , plein de consolation et de vérité : Ne croyez pas, mes frères, que l'homme ennemi, qui va semer la nuit dans le champ Iy , puisse empêcher de croître Je bon grain du père de famille, ni lui ôter sa moisson : il peut bien la mêler; remarquez ceci ; il peut bien semer par dessus ; mais il ne peut pas en arracher le froment, ni corrompre la bonne semence. Il y en a qui

* Adver. Avarit., lib, î, a» 1, pag. 218. *-» * Ibid. — 3 Ps. xxxix, 6. — , * Matlh., xui, 54 et suit.

profanent les sacremens; mais il yen a toujours qu'ils sanctifient : il y a des terres sèches et pierreuses où la parole tombe inutilement; mais il y a des champs fertiles où elle fructifie au centuple. Il y a des gens de bien, il y a des saints : le bras de Jésus-Christ n'est pas affaibli ; l'Eglise n'est pas devenue stérile ; le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile ; la parole de son Evangile n'est pas infructueuse à l'égard de tous. Déplorez donc, quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit même dans l'Eglise, je me joindrai à vous dans cette plainte : je confesserai, avec saint Bernard * « qu'une maladie puante infecte quasi tout son corps. » Non , non , le temple de Dieu n'en est pas exempt : Jésus-Christ en enrichit qui le déshonorent; Jésus-Christ en élève qui servent l'Antéchrist : l'iniquité est entrée comme un torrent; on ne peut plus noter les impies , on ne peut plus les fuir , on ne peut plus les retrancher, tant ils sont puissans, tant le nombre en est infini : la maison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au milieu de tous ces désordres, sachez que * Dieu connaît ceux qui sont à lui 2 ». Jetez les yeux dans ces séminaires, combien de prêtres très charitables! dans les cloîtres, combien de saints pénitensî dans le monde, combien de magistrats recommandables par leur zèle pour la justice et leur amour pour la vérité! « combien qui possèdent comme « ne possédant pas, qui usent du monde comme n'en usant pas, « sachant bien que la figure de ce monde passe ! 3 » Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les sanctifier par l'obscurité, ou de les produire par le bon exemple.

Mais il y a aussi des médians; le nombre en est infini; je ne puis vivre en leur compagnie. Mon frère, où irez-vous? vous en trouverez par toute la terre; ils sont partout mêlés avec les bons; ils seront séparés un jour; mais l'heure n'en est pas encore arrivée. Que faut-il faire en attendant? se séparer de cœur; les reprendre avec liberté, afin qu'ils se corrigent; et s'ils ne le font, les supporter avec charité, afin de les confondre. Mes frères, nous ne savons pas les conseils de Dieu : il y a des médians qui s'amenderont, et il les faut attendre en patience; il y en a qui persévéreront dans leur malice ; et puisque Dieu les supporte, ne devonsnous pas les supporter? Il y en a qui sont destinés pour exercer la vertu des uns, venger le crime des autres; on les ôtera du mi-

* In Cant., serin, np, n° i5, tore. 1, col. 1382. +* « II Xim-, n# 19. — * I Cor., vu, 30, 51.

lieu , quand ils auront accompli leur ouvrage : laissez accoucher cette criminelle avant que de la faire mourir. Dieu sait le jour de tous ; il a marqué dans ses décrets éternels le jour de la conversion des uns, le jour de la damnation des autres; ne précipitez pas le discernement. «Aimez vos frères, dit saint Jean1, et vous ne «souffrirez point de scandale: «pourquoi? parce que, dit saint Augustin 2, « celui qui aime son frère, il souffre tout pour l'u- « nité : » Qui diligit frairem } tolérât omnia propter unitatem,

( Le même.)

L'élat dont nous gémissons est pour l'Eglise un gage assuré de triomphe.

Et d'abord , mes frères , considérez-la aux prises avec la Synagogue et les Juifs rebelles. Jésus-Christ avait succombé sous leurs coups. Cinquante jours s'étaient écoulés depuis que, chargé des malédictions de tout le peuple, il avait expiré dans les tourmens; que son corps avait été renfermé dans le sépulcre , et la pierre qui le couvrait, scellée du sceau de l'autorité publique. Ses timides disciples, cachés dans le cénacle, n'osaient paraître; son nom n'était plus prononcé, on n'entendait d'autre voix dans Jérusalem que celle de ses ennemis , et il n'y avait de puissance que la leur. Tout est donc consommé; la religion nouvelle est ensevelie tout entière dans le tombeau de son auteur; et la Synagogue peut jouir avec sécurité de son triomphe. Tout à coup un cri de résurrection retentit dans la ville déicide; des langues de feu ont paru; les Apôtres sont sortis de leur retraite comme des hommes possédés d'un esprit divin; ils parlent toutes les langues à la fois; ils publient que le crucifié est vivant, qu'ils l'ont vu, qu'il est le Messie annoncé par les Prophètes, et qu'il faut l'adorer. Des miracles éclatans autorisent leurs discours ; ils sont crus ; les meurtriers du Sauveur se convertissent par milliers; le peuple se précipite en foule sur les pas des nouveaux prédicateurs ; la première Eglise chrétienne s'établit dans Jérusalem , et en vue du Calvaire; il s'en établit d'autres dans toute la Judée; la Synagogue frémit en vain; troublée, éperdue, frappée à mort, elle se débat quelque temps, et bientôt elle tombe; la ville et le temple tombent avec elle; le peuple juif est dispersé par toute la terre, et l'Evangile se répand parmi les nations. Quelle victoire ! y en eut-il jamais de plus prompte et de plus merveilleuse ?

1 Joan., ii, 10, — • * In Epist. Joan. Tract., r, n° lf ; iom. m, part, f, col. 83i.

mais y eut-il aussi jamais d'anéantissement plus profond que celui qui avait précédé?

Voici maintenant un autre ennemi bien plus formidable. Tout le monde romain est conjuré contre douze pauvres pêcheurs du lac de Génézareth, qui ont osé entreprendre de soumettre l'univers à la loi de leur Christ. Toute la puissance des Césars; toute l'autorité du sénat, des pontifes et des magistrats ; tous les prestiges des faux dieux ; tout l'art des écrivains et des sophistes; la force des armées, la haine aveugle des peuples, la cruauté des bourreaux, l'horreur des supplices et des tortures; tout est employé, tout est épuisé, pendant plus de trois cents ans, pour étouffer la religion naissante et assurer le triomphe de l'idolâtrie. Enfin, après de si longs et de si cruels efforts, une dernière persécution, plus furieuse que toutes les autres , semble avoir accompli le vœu des persécuteurs; on se flatte d'avoir éteint le Christianisme dans les fleuves de sang qu'on a versés , et l'on proclame solennellement que ce culte abhorré a disparu de la terre. Voyez ces fastueux monumens qu'on s'empresse d'ériger pour éterniser le souvenir d'un si mémorable événement. Lisez ces inscriptions orgueilleuses : « A « Dioclétien le nouveau Jupiter, et à Maximien le nouvel Her- « cule , pour avoir enfin aboli le nom chrétien , et détruit dans le « monde entier la superstition du Christ : Nomine Christianorum « deleto. , . . Superstitione Christ i ublque dcleia, » Est- il vrai, Dieu tout-puissant? votre Eglise est-elle détruite? A peine ces monumens sont-ils achevés que le jeune Constantin, encore païen luimême, averti par un songe mystérieux et par un signe céleste, déploie l'étendard de la croix, entre vainqueur dans Rome, et y arbore le signe sacré du salut. Aussitôt tout se prosterne; la joie éclate de toutes parts , et l'univers étonné se trouve chrétien. Là périt le paganisme et son empire que l'impie Julien s'efforcera vainement de relever. Rome païenne, la maîtresse des nations et le centre de l'idolâtrie, périra elle-même un siècle plus tard, et fera place à Rome chrétienne, qui sera jusqu'à la fin des temps le siège de la vraie religion et la capitale du monde catholique. O Eglise du Dieu vivant! que tu dois peu craindre les cris de victoire et les trophées insultans de tes ennemis, qui ne sont jamais si près de leur chute que lorsqu'ils croient follement t'avoir abattue à leurs pieds.

Dès ce moment cesse tes combats au dehors ; prépare-toi à en soutenir de plus dangereux et de plus opiniâtres au dedans. Les hérésies et les schismes vont continuer la guerre commencée par

la Synagogue infidèle et le monde idolâtre. O Dieu ! à quelles extrémités votre Eglise va être réduite, lorsque, sous les empereurs chrétiens, cette multitude de sectes acharnées les unes contre les autres, mais toutes animées d'une même haine contre elle, vont déchirer son sein et arracher ses entrailles! ariens, nestoriens, donatistes, pélagiens. . . ; qui pourrait les nommer toutes, ou se rappeler, sans frémir, l'effrayante tempête qu'elles excitèrent? Quel trouble et quel bouleversement dans le royaume de Jésus- Christ! Partout, autel contre autel, chaire contre chaire, pasteur contre pasteur, et troupeau contre troupeau; l'erreur, soutenue de la puissance publique, parlant plus haut que la vérité; des conciles orthodoxes, et des conciles ennemis de la vraie foi; l'Eglise foudroyant l'hérésie, et l'hérésie anathématisant l'Eglise; l'Orient et l'Occident divisés; le peuple fidèle, presque incertain de sa croyance; les esprits agités et flottans; toutes les doctrines confondues; la lumière mêlée avec les ténèbres. Qui débrouillera ce nouveau chaos ? qui rendra au soleil de vérité son éclat obscurci ? qui fera sortir encore une fois du sein des eauxla terre presque submergée et engloutie? Ce sera vous, grand Dieu! vous qui ne permettez pas à la nuit d'usurper l'empire du jour, vous qui commandez aux eaux de l'abîme, et qui êtes obéi; vous qui ne souffrirez jamais que l'enfer prévale contre votre Eglise ; car vous l'avez juré! En effet, à la voix de ce Dieu, les ombres épaisses du mensonge se dissipent; les schismes et les hérésies passent; ils s'écoulent comme des torrens, ils disparaissent; et l'Eglise, toujours inébranlable sur le roc où elle a été fondée, domine du haut de la montagne sainte, sur l'océan des passions et des erreurs humaines, et voit perpétuellement se brisera ses pieds les flots qui mugissent vainement autour d'elle.

Venez donc, après tant d'ennemis vaincus, ô incrédules des dixhuitième et dix-neuvième siècles, vous qui êtes si fiers de vos lumières et de vos forces, venez pour être vaincus à votre tour et préparer à l'Eglise de Jésus-Christ un nouveau triomphe : Congregamini. . . et vinclmini *■■. Rassemblez toutes vos phalanges, déistes, athées, sceptiques, matérialistes, indifférens, impies de tous les systèmes, de tous les pays , de toutes les sectes; rangez-vous tous sous une même bannière; oubliez, s'il est possible, tout ce qui vous divise: qu'un seul sentiment vous anime et vous réunisse, et que ce soit la haine implacable du nom catholique; serrez vos

Isa, vin, 9.

rangs et formez une innombrable armée, afin que votre défaite en soit plus éclatante : Corifortamini, et vinciinùii 4. Que rien ne vous arrête; que tout moyen soit légitime pour détruire une religion qui ose se dire seule vraie et seule divine ; le mensonge ou la vérité, la perfidie ou la violence, les respects hypocrites ou les mépris insultans, les maximes delà tolérance ou les fureurs de la persécution, la calomnie ou la gloire, que tout soit employé sans scrupule, et que tout soit inutile : Accingite vos, et vincimini 2. Concertez habilement vos desseins ; ourdissez des trames profondes ; prenez d'infaillibles mesures; épuisez toutes les ressources de votre sagesse; et qu'elle soit convaincue de folie : Inite concilium, et dissipabitur* . Dites enfin , prophétisez hautement, que la dernière heure du Christianisme est venue, que l'impérissable Eglise va tomber inévitablement sous vos coups ; et vos prophéties se perdront comme un vain bruit dans les airs, tandis que les sacrés oracles, qui prédisent la ruine de toutes les ligues impies, continueront , jusqu'à la fin , de s'accomplir comme ils s'accomplissent depuis six mille ans : Loquimlni verbum , et nonflet *.

Ne vous étonnez pas, mes frères , que l'Eglise, au milieu de ses malheurs, et parmi tant de dangers, ose défier de la sorte ses ennemis, et braver toutes leurs menaces, assurée qu'elle est de la protection du Tout-Puissant, et de la victoire qu'il donne : Quia nobîscum Deus 5. Ah ! lorsqu'elle était riche et puissante, ce n'était pis dans ses forces et ses richesses qu'elle se confiait ; maintenant, dépouillée de ses trésors et des marques de son antique grandeur, privée de l'appui que lui prêtèrent long-temps les lois humaines et les maîtres de la terre , méconnue et reniée de ses propres enfans, ne conservant plus de tant de privilèges que celui d'être seule en butte à toutes les injustices et à tous les outrages, elle croit n'avoir rien perdu, tant que les promesses de son divin Epoux et sa croix lui restent ; et, elle n'est pas moins incapable de crainte dans les orages qui assaillent sa vieillesse, que dans ceux qui agitèrent son berceau.

Que ferez-vous donc, ô impies? Vous mènerez contre elle toutes les sectes liguées au combat? Mais n'a-t-elle pas vu ligués pour sa ruine et le juif et le païen, et le philosophe de l'Académie et du Portique, et milles sectes diverses, et les empereurs et les nations? et ne les a-t-ellepas vaincus ? Eh ! qu'est-ce, après tout, que la coalition de toutes les erreurs qui se combattent et se détrui-

» Isa., vm, 9. <• * Ibid. — » Aid., 10. — * Ibid. — 6 Malth , i, 23.

DES PRÉDICATEURS. ^n

sent naturellement, contre la vérité toute seule, qui est indestructible de sa nature, et qui trouve dans son unité même une force invincible ?

Vous essaierez de l'accabler sous le poids du mensonge et de la calomnie? Mais ne savez-vous pas que ce qui est faux est toujours faible ; que le mensonge s'évanouit bientôt devant la vérité, comme les ombres devant la lumière; et qu'une cause est perdue lorsque ses défenseurs sont réduits, comme vous, à faire profession ouverte de calomnie et d'imposture?

Cependant, et c'est ici votre gloire, vous entraînez la foule. — - Je ne m'en étonne pas, puisqu'il est écrit que toute la terre suivra la bête. — Vous entraînez la foule! — Mais comment? bien moins en persuadant les esprits qu'en corrompant les cœurs. Votre doctrine flatte toutes les passions, favorise tous les vices: de là vos succès. Mais le vice comme le mensonge n'a qu'un temps; tandis que la vertu comme la vérité a des droits éternels, et finit toujours par reprendre l'empire. — Vous entraînez la foule ! — L'Evangile ne l'avait-il pas dit, que la multitude se perd? Mais, en élargissant encore la voie large, empêchez-vous qu'elle ne soit pour vous et pour ceux qui vous suivent le chemin de la perdition? et en resserrant encore la voie étroite, empêchez-vous qu'elle ne soit toujours, pour ceux qui y marchent, la voie certaine du salut?

f Que ferez-vous encore ? Vous désolerez l'Eglise par des défections multipliées. — Hélas ! elles seront bien plus nombreuses encore, et elle ne l'ignore pas, lorsque le temps de la grande apostasie, prédit dans les Ecritures, sera venu. L'Eglise pleurera sur ses enfans qui l'abandonnent, parce qu'elle les aime, et qu'en la quittant, ils périssent. Mais sa fécondité lui donnera d'autres enfans qui essuieront ses larmes; et, tranquille ou agitée, elle continuera d'engendrer dans son sein, jusqu'à la consommation des siècles, tous les élus dont aucun ne peut périr. Où sera donc le fruit de ces défections que vous vantez, puisque, en peuplant de plus en plus la Babylone réprouvée, elles ne retrancheront pas un seul habitant à la sainte et immortelle Jérusalem ? Ah! le fruit qui vous restera bientôt, ce sera l'opprobre d'avoir été le corrupteur de vos semblables et les instrumens de l'enfer , pour les précipiter, avec vous-mêmes, dans l'éternel abîme. Mais, loin de détruire l'Eglise de Jésus-Christ, vos excès et vos complots ne servent, comme on vient de le voir, qu'à lui préparer un nouveau triomphe. ( Le P. de Mac-Cartiiy, Triomphes de l'Eglise, )

Péroraison.

Aimons donc, mes frères, cette unité sainte; aimons la fraternité chrétienne, et croyons qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle puisse être violée. Que les scandales s'élèvent, que l'impiété règne dans l'Eglise, qu'elle paraisse, si vous voulez, jusque sur l'autel; c'est là le triomphe delà charité, d'aimer l'unité catholique, malgré les troubles, malgré les scandales, malgré les déréglemens de la discipline. Gémissons-en devant Dieu; reprenonsles devant les hommes, si notre vocation le permet; mais si nous avons un bon zèle, ne crions pas vainement contre les abus; mettons la main à l'œuvre sérieusement , et commençons chacun par nous-mêmes la réformation de l'Eglise. Mesenfans, nous dit-elle, regardez l'état où je suis; voyez mes plaies , voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j'ai souffertes, ni de celles dont je suis menacée à la fin des siècles; je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes , qui sont devenus mes enfans aussi bien que vous; mais c'est cette paix qui m'a désolée : Ecce, ecce in pace amaritudo mea amarissima i. Il m'était certainement bien amer lorsque je voyais mes enfans si cruellement massacrés, il me l'a été beaucoup davantage lorsque les hérétiques se sont élevés, et ont arraché avec eux , en se retirant avec violence , une grande partie de mes entrailles ; mais les blessures des uns m'ont honorée; et, quoique touchée au dernier point de la retraite des autres, enfin ils sont sortis de mon sein comme des humeurs qui me surchargeaient. « Maintenant, maintenant mon amertume très amère est dans la paix : » Ecce, ecce inpace amaritudo mea amarissima. C'est vous, enfans de ma paix, c'est vous, mes enfans et mes domestiques, qui me donnez les blessures les plus sensibles par vos mœurs dépravées : c'est vous qui ternissez ma gloire, qui me portez le venin au cœur, qui couvrez de honte ce front auguste sur lequel il ne devait paraître ni tache, ni ride 2. Guérissez-moi en travaillant à guérir en vous-mêmes ces plaies profondes que tant d'iniquités ont faites à votre conscience et à votre honneur, et qui sont devenues les miennes.

Que reste-t-il après cela, sinon qu'elle vous parle des intérêts de ces nouveaux frères que sa charité vous a donnés ? elle vous

1 ïs., xx^ut, 1"; — a Krïhes:, v, 27.

les recommande. Le schisme lui a donné tout l'Orient ; l'hérésie agate tout le Nord : ô France, qui étais autrefois exempte de monstres, elle t'a cruellement partagée. Parmi des ruines si épouvantables l'Eglise, qui est toujours mère, tâche d'élever un petit asile 1 pour recueillir les restes d'un si grand naufrage ; et ces enfans dénaturés l'abandonnent dans ce besoin : le jeu engloutit tout; ils jettent dans ce gouffre des sommes immenses : pour cette œuvre de piété si nécessaire , il ne se trouve rien dans la bourse. Les prédicateurs élèvent leur voix avec toute l'autorité que leur donne leur ministère, avec toute la charité que leur inspire la compassion de ces misérables ; et ils ne peuvent arracher un demi-écu ; et il faut les aller presser les uns après les autres; et ils donnent quelque aumône chétive , faible et inutile secours , et encore ils s'estiment heureux d'échapper : au lieu qu'ils devraient courir d'eux-mêmes pour apporter du moins quelque petit soulagement à une nécessité si pressante. O dureté des cœurs ! 6 inhumanité sans exemple! mes chers frères, Dieu vous en préserve! Ah! si vous aimez cette Eglise dont je vous ait dit de si grandes choses, laissez aujourd'hui, en ce lieu où elle rappelle ses enfans dévoyés, quelque charité considérable. Ainsi soit-il. (Bossuet. )

Lee Nouveaux Catholiques, où ce sermon a été prêché.

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