PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR LA GRACE
EXORDE
Si scires donum Dei.
Si vous connaissiez le don de Dieu. (Jean , iv.)
Tous les biens répandus dans ce vaste univers viennent de Dieu; nous sommes comme environnés, investis de ses dons. Quel est celui dont Jésus-Christ parle à la Samaritaine, si supérieur à lousles autres, qu'il semble les compter pour rien comparés à ce don par excellence? La voix unanime des Pères de l'Eglise et des interprètes de l'Ecriture nous crie que c'est la grâce.
La grâce est ce qu'il y a déplus précieux dans les trésors du ciel: mais n'est-elle pas la chose du monde qui nous occupe et nous touche le moins ? Qui est-ce qui parle de la grâce? Qui estce qui en connaît le prix? Qui est-ce qui en fait l'objet de ses vœux les plus ardens? Les dons de la nature et de la fortune emportent tous nos désirs : nous nous fatiguons, nous nous épuisons à les rechercher et à les poursuivre: ceux de la grâce, à peine songeonsnous aies demander, ou nous ne les demandons qu'avec une froideur qui les repousse et nous rend indignes de les recevoir. Que si nous les recevons; si Dieu, qui veut sincèrement nous sauver, nous accorde les secours nécessaires pour arriver au terme heureux du salut , quel usage en faisons-nous ? Trop souvent la grâce demeure stérile entre nos mains; elle ne produit pas les fruits de justice et de sainteté auxquels Dieu les destinait. On la néglige, on la rejette et l'on se damne.
Indifférence pour la grâce, infidélité à la grâce; deux désordres qui régnent dans le Christianisme, et qui sont la source funeste de tous les autres. Mais d'où viennent-ils eux-mêmes ? de l'ignorance où nous vivons de ce que la foi nous enseigne sur le dogme sacré de la grâce, Oh ! si vous connaissiez ce don de Dieu , ou si j'étais
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assez heureux pour vous le faire connaître, que vous changeriez à son égard et de sentimens et de conduite! Si scires cïonum Del!
Mais la grâce a ses mystères, ses abîmes ; à Dieu ne plaise que j'entreprenne de dissiper les ténèbres qui les couvrent et d'en sonder la profondeur. Adorons le secret de Dieu dans les opérations ineffables de sa grâce, de peur qu'en voulant le pénétrer nous ne soyons accablés sous le poids de sa gloire. Cherchons, non ce qui satisferait le plus notre curiosité , mais ce qui est le plus propre à réformer nos mœurs, à corriger cette indifférence pour la grâce, cette infidélité à la grâce, que la plupart des Chrétiens ont à se reprocher : double principe de réprobation que je veux m'efforcer de détruire et auquel j'oppose ces deux propositions qui feront le partage de ce discours. Il n'est rien que nous devions plus désirer que la grâce ; premier point : il n'est rien que nous devions plus craindre que d'abuser de la grâce; second point. Grâce de mon Dieu , pour parler dignement de vous, j'ai recours à vous-même : j'implore votre assistance par l'entremise de cette Vierge-Sainte qui fut comblée de vos dons, qui en reçut la plénitude \Avey Maria. (L'abbé Richard, Sur la Grave.)
De la nalurc de la grâce.
Vous me demanderez sans doute en quoi donc consiste la grâce. Je vous répondrai que la grâce (sans examiner, selon la philosophie de l'Ecole, son entité ) est Dieu opérant dans l'ame: 1. La grâce donne à l'entendement une illustration; 2. elle donne à la volonté un attrait prévenant, un plaisir indélibéré, un sentiment doux et agréable, qui est en elle sans elle; 3. elle augmente la force de la volonté, afin qu'elle puisse actuellement dans ce moment vouloir le bien ; 4. elle l'excite à se servir de cette force nouvellement donnée. Jusque-là, cette grâce n'est que prévenante, et en nous sans nous. Or, rien de ce qui est en nous sans nous ne nous détermine; autrement notre détermination serait mise en nous sans nous; nous ne nous déterminerions pas, mais nous serions déterminés ad imum, comme les bêtes, ainsi que parle saint Thomas. Ce serait se jouer des termes que de dire dans cette supposition: L'homme est dans lindifférence active, et dans la liberté d'exercice; l'homme délibère, se détermine lui-même, et choisit. Tous ces termes deviendraient ridicules.
Pour ce qui est d'augmenter la force de la volonté , c'est le moyen le plus décisif pour faire vouloir l'homme sans U nécessi»
ter. Aussi voyons-nous que saint Augustin , après avoir dit: Facit ut velimus , ou quelque autre chose semblable, s'explique en ajoutant: Adjuvando. En effet, comme le péché n'est qu'une défaillance de la volonté , et qu'au contraire le bon vouloir est une force de la volonté qui se tourne au bien, c'est tourner la volonté qui se tourne au bien, et la soutenir contre le mal, aussi efficacement qu'il est possible, sans la nécessiter; c'est opérer le bon vouloir en elle et avec elle, que de lui donner une force nouvelle pour le bien: Adjuvando.
On peut dire même que la grâce médicinale doit être principalement une grâce de force pour aider la puissance , parce que le mal ne consiste que dans l'affaiblissement de cette même puissance: ainsi le mal étant l'impuissance de vouloir , le remède doit être une grâce de pouvoir vouloir; mais de pouvoir si proportionné à l'affaiblissement actuel, que la volonté dans ce moment se trouve aussi forte par la grâce que si elle était saine et entière. Il faut encore ajouter que Dieu voit cette proportion telle, que la volonté voudra ce qu'elle doit vouloir: Quomodo els vocari nptum est;.... quomodo scit ei congruere, utvocantem non respuat.
Mais enfin la liberté qu'Adam a perdue est la même que Jésus- Christ a rendue à ses enfans.Or, celle d'Adam était de pleine indifférence active : donc la grâce qui prévient et qui fortifie la volonté de l'homme , loin de la nécessiter au bien , doit la remettre dans le véritable équilibre entre le bien et le mal , comme Adam y était avant son péché.
Ilfaut encore observer que saint Augustin n'a jamais disputé avec les Pélagiens de la nature de la liberté de mérite et de démérite; il l'a toujours supposée avec eux précisément telle qu'il l'avait établie contre les Manichéens, sans en rien rétracter. Il n'a été question pour saint Augustin que de soutenir que la grâce que Djeu donne pour s'assurer du bon vouloir des élus ne détruit point cette liberté. Ainsi il est évident qu'il faut trouver, selon saint Augustin, sous l'impression actuelle de cette grâce prévenante , la même liberté qu'il avait établie contre les Manichéens , et que les Pélagiens voulaient défendre contre lui. Voilà ce qui regarde la <*race prévenante, qui est en nous sans nous, qui est une grâce tout ensemble de secours et d'attrait , de force et d'invitation : elle donne et elle demande; elle donne la force de vouloir , et elle excite au vouloir même.
Venons à la grâce de coopération. Dieu, après nous avoir excités et fortifiés, agit avec nous; c'est ce qui est marqué dans les
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prières de l'Eglise', aussi bien que clans les ouvrages des théologiens. Dieu produit avee nous notre acte , qui est notre bon vouloir; il en est cause avec nous , mais cause immédiate et indivisible avec nous. Mais tout ce qui n'est que secours, force nouvelle, coopération sans prévention de causalité par essence, ne peut nécessiter. Je ne nécessite point un goutteux à marcher, quand je ne fais que le soutenir, que l'aider, que l'inviter, que lui donner des alimens propres à remplir ses nerfs d'esprits abondans , pourvu que je ne l'entraîne point. Ainsi nous pouvons prendre à la lettre ces paroles : Deus operatur in vobis et velle et perflcere * , sans admettre autre chose que le concours surnaturel pour la grâce coopérante et concomitante. Facit ut vclimus ; mais c'est toujours adjuvando. Il est vrai seulement que Dieu proportionne si bien pour ses élus la grâce prévenante, excitante et fortifiante, au besoin de la volonté , qu'il s'assure de sa coopération : Quomodo scit ci congruere, ut vocantem non respuat : ita suadetur> ut persuadeatur.W le fait parce qu'il a une prédilection pour ses élus , et une volonté spéciale pour leur salut, qu'il n'a point pour celui des hommes qui ne sont qu'appelés, quoiqu'il veuille sincèrement sauver ceux-ci; i° en ce qu'il leur donne des moyens suffisans de salut; 2° en ce qu'il veut effectivement les sauver, s'ils y coopèrent comme ils le peuvent.
C'est cette volonté spéciale du salut des élus qui ne peut être frustrée de son effet. C'est d'elle, et non pas de la grâce, dont saint Augustin dit souvent qu'elle est invincible, indéclinable , toutepuissante. La grâce n'est point indéclinable par sa nature ou essence : si elle l'était , il faudrait de bonne foi admettre avec les Contre-Remontrans de Dordrecht le système de l'irrésistibilité de l'homme à la grâce; car irrésistible et indéclinable sont ternies synonymes entre gens de bonne foi. C'est se moquer de dire qu'on peut résister à ce qui est indéclinable et tout-puissant* Donnez aux Contre-Remontrans Yindéclinabilitè ou irrésistibilité, ils n'en demanderont jamais davantage. Mais saint Augustin n'emploie ces termes que pour la volonté prédestinante : si elle n'est que congrue, son effet n'est que très vraisemblable, et non absolument certain. Mais faut-il s'étonner que son effet soit certain et indéclinable, puisque Dieu le voit déjà présent à ses yeux? Dieu voit comme présent tout ce qu'il veut, ce qui est déjà présent de* vant lui ne saurait point ne pas être : en tout cela il n'y a qu'une nécessité conséquente ou identique.
* Philip., n, 13.
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Mais la grâce est-elle par son essence une cause nécessaire de mon vouloir? Est-il vrai que non seulement Dieu produise avec moi mon vouloir, ce qui n'est que le simple concours surnaturel, mais encore que sa grâce, mise en moi sans moi, soit la cause qui me détermine à vouloir? En un mot, est-il une cause prévenante qui détermine nécessairement son concours et le bien pour mon acte? Si on le dit, les Contre-Pvemontrans n'ont plus rien à désirer.. Voilà l'indéclinabilité ou irrésistibilité qui vient de l'essence de la grâce même ; en sorte que l'irrésistibilité sera aussi absolue que les essences sont immuables. Si vous voulez nier sérieusement l'irrésistibilité, il ne vous reste plus qu'à dire que la volonté prédestinante est indéclinable et toute-puissante par une nécessité ou irrésistibilité purement conséquente et identique. Il n'est pas possible que ce qui est ne soit pas : or le bon vouloir de l'homme est déjà présent aux yeux de Dieu. Mais comment Dieu s'est-il assuré de ce bon vouloir de l'homme ? Saint Augustin ne s'explique pas, et il y aurait de la témérité à aller plus loin que lui. Il dit : In nobis mirabili modo et incffabili operatur1. Il dit ailleurs, en parlant des peuples qui s'attachèrent à David: Numquid corporalibus ullis vinculis alligavit? Jntus egit, corda tenait , corda movit , eosque ■voluntatibus eorum rquas ipse in Mis operatus est, tra.vit*. Mais il dit ces choses autant pour l'ordre naturel que pour le surnaturel; il le dit autant des mauvaises volontés des impies, par exemple, de Nabuchodonosor, de Cyrus, d'Artaxercès , de Saùl et d'Achi- i| tophel , que des amis de Dieu. Il ne s'agit point précisément de la grâce médicinale pour les actes méritoires. Sa thèse est générale, qu'il donne comme une vérité qu'on ne peut révoquer en doute sans être impie, savoir : que Dieu a une puissance toute-puissante d'incliner les cœurs où il veut : Sine dubio habens humanorum cordium quo placeret inclinandoriim omnipotentissimam potestatem 3. Mais c'est sur de tels passages que les Gontre-Remontrans établissent leur irrésistibilité; et ils ne manquent pas d'attribuer à la nature ou essence de la grâce ce que saint Augustin ne dit que de la volonté de Dieu. Ils ne manquent pas de citer ces paroles du même endroit : Non est itaque dubltandum uoluntati Dei, qui et in cœh\ et in terra, oninia qnœcumque volait Jecit , et qui etiam illa quœ futura sunt Jecit, Juunanas 'voluntates non posse resistere quominus ipse faciat quod vult : quandoquidem etiam de ipsis hominum vo
1 De Prœd. Sanct., cap. xix, n, 42, tom, x. •— l De corrept. et Grat., cap. xiv, n. 45, t. x. — » Ibid.
luntatibus , quod vult , quum imlt,facit l. Si vous dites que cette irrésistibilité dont parle saint Augustin, quand il dit : Humanas vohintates non posse resistere, vient de la nature de la grâce même, voilà X irrésistibilité de Dordrecht. Si, au contraire, vous dites que la grâce n'est point par sa nature irrésistible, c'est-à-dire indéclinable ou nécessitante, mais que c'est seulement le décret ou la volonté de Dieu, qui ne peut être frustrée de son effet, puisqu'il voit déjà comme présent tout ce qu'il veut, vous ne mettez l'efficacité de la grâce que dans sa congruité : Ita suadetur, ut persuade atar . . . Quomodo eis vocari aptum est . . . Quomodo scit ei con* gruere y ut vocantem non respuat.
Alors vous dites, avec saint Augustin, que la nécessité qu'impose la volonté toute-puissante n'est point une nécessité nécessitante, puisqu'elle n'est qu'identique. Dieu voit ce que nous appelons futur contingent, comme une chose déjà présente et déjà faite : Qui etiam il! a quœ futiira surit jecit. Il a déjà fait ce bon vouloir qui est encore futur à l'égard de l'homme, et par conséquent il en est bien assuré : Certissime liberantur.„. indeclinabiliter.... insuperabiliter.... omuipotentissima potestatc. Tout cela est vrai; il le voit déjà fait : Faut-il s'étonner que l'homme ne puisse résister à une volonté, quand il est déjà vrai qu'il ne lui résiste point? D'ailleurs il est vrai que Dieu a dans les trésors de sa sagesse et de sa puissance des moyens infinis et inépuisables de gagner les cœurs des hommes, de les persuader, de les toucher, de les incliner, de leur faire vouloir ce qu'il veut, de tourner même selon ses desseins leurs volontés les plus impies : In nobis mirabili modo et ineffabili operatur. Ce n'est point par des liens grossiers , par des causes nécessitantes de leur propre nature , qu'il s'assure de notre vouloir. Si un ami d'un génie supérieur à son ami est souvent sûr de le persuader certissimey quoiqu'il ne puisse ni mettre quelque chose en lui, ni en oter quelque chose; s'il est vrai qu'il peut tout sur cet ami par la persuasion raisonnable, à combien plus forte raison Dieu , qui sait tout et qui porte dans les cœurs toute la force qu'il lui plaît, peut-il s'assurer de vouloir le bien à l'homme quand il l'a résolu! Eh! qu'y a-t-il déplus naturel, pour ainsi dire, que de vouloir ce qui est véritablement bon? Qu'est-ce que le péché, sinon une erreur et une déraison? Encore une fois, qu'est-ce que le péché, sinon une chute, une faiblesse, une défaillance de la volonté? Plus Dieu éclaire et fortifie l'homme, plus il l'éloigné de
De corrept. et grat., cap. xiv, n. 45,~tom. x.
la défaillance, de l'erreur et du vice. Il s'assure donc de l'entendement et puis de la volonté de l'homme, i° en le persuadant: ita suadetur, ut persuade atur ; 2° en le fortifiant contre sa faiblesse : adjuuando.
Pour les moyens de persuader et de fortifier, ils sont infinis dans les trésors de Dieu : Mirabili modo et inefjabili. Il ne serait pas Dieu s'il ne savait pas s'assurer quand il lui plaira du cœur de chaque homme , et pour faire le bien , et pour régler le mal. Voilà la vérité générale, tant pour Tordre naturel et même pour toutes les actions des impies, que pour l'ordre surnaturel et pour les bonnes œuvres des saints. Il ne reste qu'à dire, après saint Augustin, que Dieu fait par sa grâce médicinale, dans un pécheur pour sa conversion, ou dans un juste pour sa persévérance, ce qu'il a su faire dans le cœur des impies, par exemple, dans le cœur des Juifs qui condamnèrent et crucifièrent Jésus Christ , pour s'assurer de l'accomplissement de son décret sur la mort du Sauveur : Quod consiliam et m anus tua decreverunt Jieri r. C'est seulement en ce sens que saint Augustin dit : Eosque uoluntatibus eorum, quas ipse in Mis operatus est, traxit : c'est-à-dire, seulement, qu'il invite, qu'il attire, qu'il incline; quomodo eis vocari aptum est..,, quomodo scit ei congruere, ut vocantem non respuat ; qu'il s'insinue, et invite si bien qu'il persuade; itasuadetur, ut persuadeatur • qu'il aide et fortifie l'homme contre lui-même, adjuvando ; qu'enfin il opère avec l'homme, comme cause, le vouloir de l'homme même; eosque voluntatibus eorum, quas ipse in Mis operatus est , traxit. Aussi voyons-nous que saint Augustin déclare que la prédestination n'ajoute rien à la simple prescience, que le seul don des grâces qui aident, qui persuadent, et qui sont si congrues, que la volonté qui peut les rendre inefficaces ne veut pas le faire; quomodo scit ei çongruere^ut vocantem non respuat. Voilà la dernière borne. Entre cette doctrine et l'irrésistibilité des Contre-Remontrans de Dordrecht, c'est-à dire, des plus outrés Protestans , il n'y a aucun milieu réel dont un homme sincère et sérieux puisse s'accommoder. ( Fénelon , Lettre sur la nature de la grâce.)
Nécessité de la coopération à la grâce.
« Si le Seigneur ne bâtit point la maison , ceux qui la bâtissent « ont travaillé en vain; si le Seigneur ne garde point la cité, c'est
1 Act., iv, 28.
« inutilement que veillent ceux qui sont préposés à sa garde i. - Gardons-nous de conclure de ces paroles que nous ne devons plus nous occuper ni de la construction de l'édifice, ni de la garde de la cité. Le Prophète royal veut seulement nous apprendre par là que tous nos efforts seraient inutiles, soit pour construire, soit pour garder , sans l'aide de la main de Dieu ; car partout où s'élèvent un édifice solidement construit et une ville à l'abri de toute attaque, on attribue avec raison à cette main puissante, et la solidité de l'un et la sécurité de l'autre.
L'Apôtre nous tient le même langage, lorsqu'il nous apprend que la seule volonté de l'homme ne suffit point pour arriver au salut. C'est en vain que notre faible nature fait tous ses efforts pour atteindre d'elle-même le but : il faut que notre bonne volonté et notre résolution généreuse soient aidées et secondées du secours divin.
Ainsi de même qu'un laboureur reconnaît que les fruits qu'il re* recueille dans son champ lui viennent de Dieu; de même qu'un Danton nier attribue avec raison le bienfait de sa conservation à une protection spéciale de Dieu , non pas toutefois qu'ils ne sentent très bien l'un et l'autre qu'ils ont contribué en quelque chose, par leur travail et leur industrie, l'un à diriger son vaisseau, l'autre à remuer la terre , mais parce qu'ils sentent très bien que le travail seul vient d'eux, mais que la conservation du navire, ainsi que les fruits du champ, viennent de Dieu seul: de même aussi , dans le cours de notre vie, nous ne devons épargner ni nos travaux , ni notre ardeur, ni notre industrie; mais c'est de Dieu seul que nous devons espérer notre salut. « Celui qui plante, dit l'Apôtre, « celui qui arrose, ) n'est rien : il n'y a que Dieu qui donne l'ac- « croissement 2. » Il faut cependant que l'homme plante , il faut qu'il arrose; autrement, c'est-à-dire, s'il pouvait se sauver sans qu'il lui en coûtât aucun travail , tous les commandemens seraient inutiles. Que dis-je? au lieu de nous fatiguer nous-mêmes à poursuivre une carrière pénible, au lieu de nous efforcer sans cesse pour arriver au terme, ne vaudrait-il pas mieux alors nous livrer à une indolente oisiveté, et attendre de Dieu seul une chose pour laquelle nous n'avons rien à faire? (Origène, Des Piincipes.}
La grâce ne nous rend point impeccables. Quoique la grâce habite dans un Chrétien , il arrive néanmoins
1 Psaî., cxxvi, 1, 2. -» 2 Cor. m, 7.
souvent qu'il reste encore en lui quelque fonds secret de corruption. Quelquefois, sentant au dedans de lui la grâce de Dieu, il se croit au dessus de toute faiblesse, et il est ravi du contentement intérieur qu'il e'prouve et de l'amour qu'il a pour son Dieu. Mais tout à coup les mauvaises pensées l'agitent; le péché lui paraît encore avoir des charmes. 11 s'y sent comme entraîné, et pourtant il n'a pas encore perdu la grâce. Userait peu sage de se croire à l'abri de toute faute, àès que l'on a ressenti dans son cœur les heureux effets de la grâce. Ceux qui sont versés dans les choses du ciel savent bien qu'un cœur, même encore en possession de la grâce, peut être tourmenté par de mauvaises pensées. Souvent nous rencontrons parmi nos frères les solitaires des âmes assez favorisées de la grâce pour n'avoir point ressenti la plus légère atteinte de la concupiscence pendant un espace de cinq ou six ans; ils s'en croyaient délivrés à jamais : mais tout à coup le germe de corruption qui demeurait caché dans leur cœur se développe; et plus d'une fois nous les avons entendus s'écrier, au moment où les feux de la concupiscence leur faisaient ressentir plus que jamais toute leur ardeur : «Hélas! après un si long temps, de quelle source « empoisonnée a donc pu naître en nous tant de corruption ! »
Si vous êtes sage, ne dites donc pas : J'ai le bonheur de posséder au dedans de moi le trésor de la grâce ; me voilà pour toujours délivré du péché; car, je vous l'assure, les Apôtres eux-mêmes, quoiqu'ils eussent reçu le Saint-Esprit, n'étaient point pour cela à l'abri de toute attaque. A leur joie se mêlait une crainte et un tremblement salutaires, quand ils pensaient que la grâce pouvait leur échapper. (Saint Mac aire, Egyptien, Homélie XVII)
Dieu demandera compte de l'usage que l'on aura fait de la grâce.
Dieu est juste ; ses jugemens sont équitables: il n'a aucun égard aux personnes; mais il jugera chacun de nous sur la mesure des bienfaits, soit corporels, soit spirituels, qu'il nous aura départis , sur le degré de science et d'intelligence qu'il nous aura donné ; il nous demandera quels fruits de bonnes œuvres nous avons produits, et il rendra à chacun selon ses œuvres.
Nous devons donc nous y attendre : Dieu nous redemandera au dernier jour des fruits de vertus à raison des bienfaits dont il nous aura comblés; non seulement des bienfaits naturels, mais bien plus encore du grand et surnaturel bienfait de sa grâce. Ainsi nul ne pourra trouver d'excuse au jour du jugement, JEt que personne
d'entre vous ne s'élève au dessus de ses frères, en disant: Je possède le précieux trésor de sa grâce. Vous ne savez point ce qui vous arrivera demain; vous ne savez ni quelle sera la fin de votre frère, ni quelle sera la vôtre.
Que chacun donc se surveille avec le plus grand soin; qu'il se juge soi-même avec sévérité; qu'il éprouve si le désir qu'il a de posséder Dieu est sincère et ardent, et qu'ensuite, sans se rassurer ni sur la grâce qu'il possède actuellement ni sur les onctions saintes qu'il a reçues, il coure sans relâche , jusqu'à ce qu'il arrive au terme heureux où l'attendent le repos de lame, une parfaite liberté, le silence complet des passions. Gloire et adoration au Père, au Fils et au Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il. (Le Même, Serm. XXX.)
Il faut coopérer à la grâce. Avec elle on peut tout. Exemple.
Quels durent être les sentimens de cette tendre vierge (sainte Pélagie), qui n'était, pour ainsi dire, jamais sortie de son appartement virginal, lorsque tout-à-coup elle voit des soldats y entrer précipitamment, tandis que d'autres veillent en sentinelle à la porte, qu'elle se voit saisie et emmenée pour comparaître à un tribunal? Elle n'avait pour la défendre et la protéger ni son père, ni sa mère, ni voisin, ni ami; seule, elle se voyait assaillie par cette troupe de bourreaux. Qu'elle ait pu trouver des forces pour marcher, pour répondre à ces bourreaux et à ces soldats; qu'elle ait osé lever les yeux et faire entendre quelques mots; qu'elle ait osé respirer en leur présence, c'est déjà un prodige digne de toute notre admiration.
Ah! sans doute ce n'était plus la nature humaine toute seule qui agissait alors. La plus grande partie de son héroïsme venait de Dieu et de sa grâce. Toutefois sa volonté à elle-même ne demeurait point oisive. La vierge du Christ apportait de son côté au combat un cœur noble et généreux, une volonté déterminée, un ferme propos, un amour et un zèle à toute épreuve; el c'est par un effet de la grâce divine que toutes ces saintes dispositions ont été couronnées d'une glorieuse persévérance jusqu'à la fin.
Ainsi donc elle est digne de toute notre admiration ; et c'est avec raison que nous l'appelons bienheureuse, puisqu'elle a été si puissamment aidée du secours et delà grâce de Dieu, et admirable en ce qu'elle a montré de son côté tant de résolution dans cette lutte cruelle, Qui ne s'étonnerait avec raison de la voir en un seul
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instant prendre, confirmer et exécuter une pareille resolution? Vous le savez tous, combien de fois, après avoir médité pendant long-temps un dessein et l'avoir concerté avec toute la maturité possible, ne l'avons-nous point laissé tout à coup s'évanouir, au moment où il fallait faire quelques efforts pour l'exécuter , parce qu'une crainte subitejs'est emparée de notre ame et est venue ébranler notre constance! Mais admirez la puissance de la grâce dans Une faible vierge ; un seul instant lui suffit pour prendre la plus terrible des résolutions et pour la mettre à exécution. Avec cepuissant auxiliaire, rien ne l'arrête; ni la terreur en voyant ces hommes qui l'entourent, ni la violence avec laquelle on l'entraîne, ni sa solitude même qui l'exposait à tant de dangers; rien, en un mot, n'ébranle son courage. Elle conserve le même calme, la même présence d'esprit que si elle eût été environnée de ses amis et de personnes connues. Ah! sans doute, Chrétiens, sans doute qu'intérieurement elle n'était point seule; elle avait pour conseiller Jésus-Christ lui-même: c'est lui qui lui prêtait son secours, qui encourageait son zèle et'qui soutenait son cœur; c'est lui, en un mot, qui, par sa grâce, éloignait d'elle toute espèce de crainte; et ce n'était point sans raison que ce Dieu plein de bonté en agissait ainsi avec elle , puisque cette martyre courageuse avait commencé par se montrer digne de son secours. (Saint Chrysostome, Homélie XLl, su?% sainte Pélagie,^
Conciliation des passages de l'Ecriture sur la grâce et sur le libre arbitre.
Si nous faisons bien attention au langage de l'Ecriture, nous y Verrons clairement que, quand elle établit la nécessité de la grâce, elle n'exclut point le libre arbitre ; de même qu'en parlant en faveur du libre arbitre, elle n'exclut point la grâce: comme si le libre arbitre tout seul ou la grâce toute seule suffisaient pour le salut de l'homme. Ce que veut dire l'Ecriture, c'est que le salut de l'homme ne peut s'opérer ni avec le libre arbitre tout seul, ni avec la grâce seulement.
Ainsi , lorsque le Seigneur nous dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire, il ne dit pas: Votre libre arbitre ne vous sert à rien, mais bien il ne peut rien sans ma grâce. Et quand nous lisons , le mérite n'est ni de celui qui veut , ni de celui qui court, mais bien de Dieu qui fait miséricorde, on ne nous dit point que dans celui qui veut, et dans celui qui court, le libre arbitre est inutile et ne produit rien , mais seulement que si nous voulons et si nous nou
DES PRÉDICATEURS. Zj,*].
empressons à faire ce que Dieu nous commande, il ne faut point l'imputer à notre libre arbitre , mais à la grâce. Car, quand l'Ecriture nous dit, le mérite n'est ni de celui qui veut, ni de celui qui court, il faut sous-entendre, s'il veut et s'il court. Ainsi , lorsque quelqu'un donne un habit à un pauvre à qui il ne doit rien, et qui par lui-même ne peut point se procurer un vêtement, quoique ce pauvre ait la faculté de se servir ou de ne point se servir de l'habit qui vient de lui être donné, il ne faut cependant pas, s'il s'en sert, imputer à celui qui a été revêtu le mérite de s'en être revêtu, mais bien à celui qui lui a donné cet habit; et dans ce cas, l'on pourrait dire : Ce n'est point le fait de celui qui a été revêtu , s'il est revêtu, mais le fait de celui qui a eu pitié de sa nudité. A plus forte raison pourrait-on parler de la sorte si celui qui a donné l'habit donne en même temps au pauvre le pouvoir delà conser ver et de s'en servir, comme Dieu l'a fait à l'égard de l'homme en le douant de cette rectitude naturelle dont nous avons parlé tant de fois, et qu'il lui a donné la faculté de conserver en s'en servant.
Si donc celui qui est nu, et à qui l'on ne devrait rien, ne recevait point d'habit, ou si, après en avoir reçu un, il le jetait avec dédain, sa nudité ne devrait plus être imputée à personne qu'à lui. De même, lorsque Dieu accorde de vouloir et de s'empresser à son service à un homme conçu et né dans le péché, et à qui il ne doit rien que des châtimens, assurément le mérite n'en est ni à celui qui veut, ni à celui qui s'empresse , mais bien au Dieu qui, prenant pitié de sa misère, a jugé à propos de venir à son secours. Et si cet homme ne reçoit point la grâce qui lui est donnée, ou s'il la rejette, c'est à lui, et non à Dieu, qu'il faut s'en prendre, s'il persévère dans son iniquité et dans son endurcissement. Il faut interpréter dans le même sens tous les autres passages de l'Ecriture; c'est-à-dire que, s'il est question de la grâce, il faut tenir pour certain que le libre arbitre n'est point exclus; et de même, quand l'Ecriture parle de manière à n'attribuer en apparence le salut qu'à notre libre arbitre, il ne faut point le séparer, même par la pensée, de la grâce divine, sans laquelle il est impuissant pour le bien. (Saint Anselme, Traité de ï accord de la grâce et du libre Arbitre. )
La loi inutile sans la grâce.
Je ne m'étonne pas si, vivant comme nous vivons, nous ne sentons pas la guerre éternelle que nous fait la concupiscence. Lorsque
vous suivez en nageant le cours de la rivière qui vous conduit, il vous semble qu'il n'y a rien de si doux ni de si paisible ; mais si vous remontez contre l'eau, si vous vous opposez à sa chute, c'est alors, c'est alors que vous éprouvez la rapidité de son mouvement. Ainsi, je ne m'étonne pas , Chrétien , si menant une vie paresseuse, si ne faisant aucun effort pour le ciel, si ne songeant point à télever au dessus de l'homme pour commencer à jouir de Dieu, tu ne sens pas la résistance de la convoitise : c'est qu'elle t'importe toi-même avec elle. Vous marchez ensemble d'un même pas, et vous allez tous deux dans la même voie : ainsi son impétuosité t'est imperceptible.
Un saint Paul, un saint Paul la sentira mieux, parce qu'il a ses affections avec Jésus-Christ. Les inclinations charnelles le blessent, parce qu'il aime la loi du Sauveur; tout ce qui s'y oppose lui devient sensible. Aspirons à la perfection chrétienne, suivons un peu Jésus-Christ dans la voie étroite, et bientôt notre expérience nous fera reconnaître notre infirmité. C'est alors qu'étant fatigués parles opiniâtres oppositions de la convoitise, nous confesserons que les forces nous manquent, si la grâce divine ne nous soutient. Car enfin ce n'est pas un ouvrage humain de dompter cet ennemi domestique , qui nous persécute si vertement, et qui ne nous donne aucune relâche. Etant ainsi déchirés en nous-mêmes, nous nous consumons par nos propres efforts ; plus nous pensons nous pouvoir relever par notre naturelle vigueur, et plus elle se diminue. Comme un pauvre malade moribond qui ne sait plus que faire, il s'imagine qu'en se levant il sera un peu allégé ; il achève de perdre son peu de force par un travail qu'il ne peut supporter; et après qu'il s'est beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec une extrême contention, il retombe ainsi qu'une pierre , sans pouls et sans mouvement, plus faible et plus impuissant que jamais : ainsi en est-il de nos volontés, si elles ne sont secourues par la grâce. Or, la grâce n'est point par la Loi : « Car si la grâce était par la » Loi , c est en vain que Jésus-Christ serait mort \ ; » et ce grand scandale de la croix serait inutile. C'est pourquoi l'Evangéliste nous dit : « La Loi a été donnée par Moïse ; mais la grâce et la vérité ont été faites par Jésus-Christ 2. » D'où je conclus que , sous le vieux Testament, tous ceux qui obéissaient à la grâce, c'était par le mérite de Jésus-Christ; et de là ils appartenaient au Christianisme, parce que la grâce ni la justice ne sont point par la Loi. Et delà,
1 Gaai , ii, 21.^8 Joan., i, 17.
DBS PRÉDICATEURS. 3^9
pour revenir à mon texte, j'infère avec l'Apôtre que « la lettre » tue. » Voyez si je prouverai bien ce que je propose, et renouvelez vos attentions.
Insistons toujours aux mêmes principes; et ainsi, pour revenir à notre passage, figurez-vous cet homme malade que je vous dépeignais tout à l'heure, cet homme tyrannisé par ses convoitises, cet homme impuissant à tout bien, qui, selon le concile d'Orange, « n'a rien de son cru que le mensonge et le péché ' . » Que produira la Loi en cet homme, puisqu'elle ne peut lui donner la grâce! Elle parle, elle commande, elle tonne, elle retentit aux oreilles d'un ton puissant; mais que sert de frapper les oreilles, puisque la maladie est au cœur ? Je ne craindrai point de le dire, tout ce bruit de la Loi ne fait qu'étourdir le pauvre malade: elle l'effraie, elle l'épouvante; mais il vaudrait bien mieux le guérir, et c'est ce que la Loi ne peut faire. Quel est donc l'avantage qu'apporte la Loi? Elle fait connaître le mal, elle allume le flambeau devant le malade , elle lui montre le chemin de la vie : « Fais ceci, et tu vivras , » lui dit-elle 2. Mais à quoi sert de montrer à ce pauvre paralytique qui est au lit depuis trente huit ans, à quoi sert que vous lui montriez l'eau miraculeuse qui peut le guérir? « Je n'ai personne, » dit-il 3. Il est immobile, il faut le porter; et il est impossible que la Loi le porte.
Mais la Loi, direz-vous, n'a-t-elle donc aucune énergie? Certes, son énergie est très grande, mais très pernicieuse à notre malade. Que fait-elle? Elle augmente la connaissance, et cela même augmente le crime; elle me commande de la part de Dieu, elle me fait comprendre ses jugemens. Avant la loi, je ne connaissais pas que Dieu fût mon juge, ni qu'il prît la qualité de vengeur des crimes ; mais la Loi me montre bien qu'il est juge, puisqu'il daigne bien être législateur. Mais enfin que produit cette connaissance? Elle fait que mon péché est inexcusable , et ma rébellion phis audacieuse. C'est pourquoi l'Apôtre nous dit que « le péché a abondé par la Loi 4, » qu'elle lui donne de nouvelles forces, «qu'elle le fait « vivre § ; » parce qu'à tous les autres péchés, elle ajoute la désobéissance formelle, qui est le comble de tous les maux. De cette sorte, que fait la loi? Elle lie les transgresseurs par des malédictions éternelles, parce qu'il est écrit dans cette loi même : « Mau- « dit est celui qui n'observe pas ce qui est écrit dans ce livre (;. » (Bossuet, Sermon pour le jour de la Pentecôte.)
1 Conc. Arausir., n, can. xxn. — 2 Luc, x, 28. — ? Jean., V, 7. ~4Rom.; Vj 23. -* s Ibid.; vu, 9, -s « Peut,, xxyu, 26.
38o NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
Difficulté a recouvrer la justice Tperdue.
Nous apprenons clans les saintes Lettres que, dans la première intention de Dieu, la grâce sanctifiante ne devait être donnée qu une seule fois, et que si les hommes venaient à la perdre, jamais elle ne pourrait leur être rendue. Gela paraît d'abord bien étrange; cependant il n'est rien de plus véritable, et c'est le fondement du Christianisme. Mais d'où vient donc, direz-vous, que les hommes sont justifiés? Eh! fidèles, ne le savez- vous pas? c'est que Jésus- Christ est intervenu. Entendez ce que c'est que notre justice : la justice du Christianisme n'est pas un bien qui nous appartienne; ce n'est pas à nous qu'on le restitue, c'est un don que le Père a fait à son Fils, et ce Fils miséricordieux nous le cède; il veut que nous jouissions de son droit; nous l'avons de lui par transport, ou plutôt nous ne l'avons qu'en lui seul, parce que le Saint-Esprit nous a faits ses membres : c'est l'espérance du Chrétien. Donc la grâce de la justice, dans la première intention de Dieu, ne devait point être rendue à ceux qui la perdent ; et si Dieu s'est laissé fléchir en notre faveur à la considération de son Fils, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ait tout-à-fait oublié son premier dessein , ni qu'il se soit entièrement relâché de sa première rigueur. Il a fallu trouver un milieu afin de nous retenir toujours dans la crainte : de sorte qu'il a posé cette loi éternellement immuable, qu'autant de fois que nous perdrions la justice > s'il se résolvait à nous pardonner, il se rendrait de plus en plus difficile. Par exemple, nous l'avons reçue au baptême; avec quelle facilité, Chrétiens! nous le voyons tous les jours par expérience, nous n'y avons rien contribué du nôtre, et nous n'avons pas même senti la grâce que l'on nous a faite. Si nous péchons après le baptême, nous ne trouvons plus cette première facilité; il faut nécessairement recourir aux larmes et aux travaux de la pénitence, qui est appelée par l'antiquité un baptême laborieux. Ecoutez le concile de Trente J : on ne répare point la justice par le sacrement de pénitence sans de grandes peines et de grands travaux : le premier baptême n'est point pénible, le second est laborieux. D'où vient cette nouvelle difficulté, sinon de la raison que nous avons dite? Vous avez perdu la justice; ou vous n'y reviendrez jamais, ou ce sera toujours avec plus de peine : et si nous violons les promesses non seulement du sacré baptême, mais encore de la pénitence, par la même suite de
1 Hess., xiv» de Pœnit., cnp. tu
DUS PllÉDICATliUIVS. 38 I
raisonnemens , la difficulté se fera plus grande, 'Dieu se rendra toujours plus inexorable.
Et, pour rechercher cette vérité jusque dans sa source, je re* marque avec le docte Tertullien, au second livre contre Marcion, que « tout l'usage de la justice sert à la bonté : Omnc justitiœ optts « procuratio bonitatis est l ; » parce que sa fonction principale c'est de soutenir sa miséricorde en la faisant craindre à ceux qui seront assez aveugles pour ne l'aimer pas. Et c'est pourquoi si la malice des hommes méprise la miséricorde divine , en manquant à la foi donnée dans le sacrement, et violant les promesses de la pénitence, ou la justice divine devient entièrement inflexible, ou s'il lui plaît de se relâcher , elle se rend de plus en plus rigoureuse; autrement, si je l'ose dire, elle trahirait sa bonté en l'abandonnant au mépris. En eftet, se peut-il voir un pareil mépris que de manquer à une amitié tant de fois réconciliée? Un pécheur pressé en sa conscience regarde la main de Dieu armée contre lui ; il voit déjà l'Enfer ouvert sous ses pieds: quel spectacle! Dans cette crainte, dans cette frayeur, il s'approche de ce trône de miséricorde qui jamais n'est fermé à la pénitence. Et il n'attend pas qu'on l'accuse, il se rend dénonciateur de ses propres crimes; il est prêt à passer condamnation pour prévenir l'arrêt de son juge. La justice divine se met contre lui, il se joint à elle pour la fléchir, il avoue qu'il mérite d'être sa victime, et toutefois il demande grâce au nom du médiateur Jésus-Christ. On lui propose la condition de corriger sa vie déréglée; il promet: c'est, fidèles, ce que nous avons fait dans l'action de la pénitence. Mais bien plus, nous avons donné Jésus-Christ pour caution de notre parole; car, étant le médiateur , il est le dépositaire et la caution des paroles des deux parties. Il est caution de celle de Dieu , par laquelle il nous promet de nous pardonner; et il l'est aussi de la nôtre par laquelle nous promettons de nous corriger. Nous avons pris à témoin son corps et son sang qui a scellé la réconciliation à la sainte Table; et après la grâce obtenue, nous cassons un acte si solennel! nous nous repentons de notre pénitence! nous retirons de la main de Dieu les armes que nous lui avions consacrées ! nous désavouons nos promesses, et Jésus-Christ en est garant ! Nous nous étions réconciliés avec Dieu, son amitié nous est importune ; et pour comble d'indignité, nous renouons avec le diable le traité que la pé* nitence avait annulé! Vous en frémissez, mais c'est néanmoins ce que nous faisons toutes les fois que nous perdons par de nouveaux.
crimes la justice reparée par la pénitence. Voilà les sentimens que nous avons de Dieu : si notre bouche ne le dit pas, nos œuvres le crient; et c'est le langage que Dieu entend.
( Bossuet, Sur la pénitence.)
Efficacité de la grâce pour surmonter nos plus fortes inclinations.
La première raison de ceux qui, sous le nom du Christianisme, mènent une vie païenne et séculière, c'est qu'il est d'une trop haute perfection de vivre selon l'Evangile ; et que cette grande pureté d'esprit et de corps, cette vie pénitente et mortifiée, cet amour des amis et des ennemis, passe la portée de l'esprit humain. De vouloir montrer en particulier la possibilité de chaque précepte, ce serait une entreprise infinie: prouvons-le par une raison générale, et disons que c'est pécher par les principes, que ce n'est pas entendre le mot de commandement, que de dire que l'exécution en est impossible. En effet, le commandement, c'est la règle de Faction ; or , toute règle est une mesure: Mensura homogenea , dit saint Thomas , proportionata mensurato *'. « C'est une mesure , «dit-il, qui doit s'ajuster avec la chose : » Par conséquent si la loi de Dieu est la règle et la mesure de nos actions , il faut qu'il y ait delà proportion, afin qu'elles puissent être égalées; toute mesure est fondée sur la proportion.
Que si le commandement que Dieu nous donne était au-dessus de nous, nous aurions raison de lui dire: Seigneur, vous me donnez une règle à laquelle je ne puis me joindre, dont je ne puis pas même approcher: cela n'est pas de votre sagesse. Aussi n'en est-il pas de la sorte; et lui-même en donnant sa loi, il a été soigneux de nous dire : Ah ! mon peuple, ne te trompe pas; « le préceple que je] te « donne aujourd'hui n'est pas au-dessus de toi , il n'est pas séparé « de toi par une longue distance: » Mandai wn hoc, quod ego prœciplo tibi hodie, non supra te est, neque procul posîtum: 2 « Il ne faut « point monter au ciel, il ne faut point passer les mers pour le « trouver: » Nec in cœlo situmr... neque trans mare positum~\ C'est une règle que je te donne; et afin que tu puisses t ajuster à elle , je la mets au niveau, tout auprès de toi: Juxta te est sermo valde , valde, valde; « Il est tout auprès ; en ta bouche, et en ton cœur pour l'accomplir : » In ore tuo et in corde tuo, utfacias illum 4. Et vous direz après cela qu'il est impossible!
1 I Part, qusest. m, art. v, ad 2 ; I 2, quaest. xix, art. iv, ad 2. — a Deut., xxx, 11. — s Ibid., 12, 13. — * Ibid., x-tv»
DES rRÊDlGATEïJRS, 383
f Mais peut-être que vous penserez que cela s'entend du vieux Testament, qui est beaucoup ua-dessous de la perfection évangélique. Que de choses j'aurais à répondre pour combattre cette pensée! car il est écrit que « les chemins tortus deviendront droits : » Eruntprava in directa 1, Mais je m'arrête à cette raison; qu'elle est solide! qu'elle est chrétienne! Quel est le mystère de l'Evangile? Un Dieu homme, un Dieu abaissé: Et Verbum caro factum est11. « Le Verbe s'est fait chair, » Et pourquoi s'est il abaissé? Apprenez-le par la suite .* Et habitcwit in nobis : "° C'est afin de demeurer avec nous, dit le bien aimé disciple: et ailleurs; pour lier société avec nous : Ut societas nost?*a sitcum Pâtre et Filio ejus Jesu Christo. Il ne pouvait y avoir de société entre sa grandeur et notre bassesse, entre sa majesté et notre néant ; il s'abaisse, il s'anéantit pour s'accommoder à notre] portée. Il se couvre d'un corps comme d'un nuage, non pour se cacher, dit saint Augustin , mais pour tempérer son éclat trop fort, qui aurait ébloui notre faible vue : IS'ube tegitur C/iiistus, non ut obscuretur, sed ut temperetur Ik. Ce Dieu , qui est descendu du Ciel en la terre pour se mettre en égalité avec nous, mettra-t-il au-dessus de nous ses préceptes ? et s'il veut que nous atteignions à sa personne , voudra-t-il que nous ne puissions atteindre à sa doctrine ? Ah! mes frères, ce n'est pas entendre le mystère d'un Dieu abaissé; une telle hauteur ne s'accorde pas avec une telle condescendance.
Ce n'est pas que je veuille rien diminuer de la perfection évangélique; mais je suis ravi en admiration, quand je considère atten» tivement par quels degrés Dieu nous y conduit. Il nous laisse bégayer comme des enfans dans la loi de la nature; il nous forme peu à peu dans la loi de Moïse : il pose les fondemens de la vérité par des figures; il nous flatte, il nous attire au spirituel par des promesses temporelles ; il supporte mille faiblesses, comme il dit lui-même , à cause de la Pureté des cœurs à laquelle il s'accommode par condescendance; il ne nous meneau' grand jour de son Evangile, qu'après nous y avoir ainsi disposés par de si longues préparations: et encore dans cet Evangile il y a du lait pour les enfans , il y a du solide pour les hommes faits ; Facti estis quibus lacté opus sic, non sol/do cibo : 3 « Vous êtes devenus comme des per- « sonnes à qui on ne devrait donner que du lait, et non une nourriture solide. » Lac vobis polumdedi:Q « Je ne vous ai nourri que de
1 Luc, m, 5. — a Joan., i, 14. — 3 1 Joan., i, 3. — 4 In. Joan. Tract., xxiv, n° 4, t. m, part, h, col. 53a. — s Heb., y, 12. — 6 1 Cor., m, 2,
lait »; tout y est dispensé par ordre. Ce Dieu qui nous conduit ainsi pas à pas, et par un progrès insensible, ne nous montre-t-il pas manifestement qu'il a dessein de ménager nos forces, et non pas de les accabler par des commandemens impossibles qui nous passent ? Venez, venez, et ne craignez pas, soumettez-vous à sa loi ; c'est un joug, mais il est doux; c'est un fardeau, mais il est léger; Jugum enim meum suave est, et onus meum levé *♦ C'est lui-même qui nous en assure; et il ne dit pas qu'il est impossible de le porter sur nos épaules.
Toutefois je passe plus loin , et je veux bien accorder , Messieurs, que les commandemens de Dieu sont impossibles: oui, à l'homme abandonné à lui-même et sans le secours de la grâce. Or, c'est un article de notre foi, que cette grâce ne nous quitte pas que nous ne l'ayons premièrement rejetée; et si tu la perds, Chrétien, Dieu te fera connaître un jour si évidemment que tu ne las perdue que par ta faute, que tu demeureras éternellement confondu de ta lâcheté: Non deserit, si non deseratur 2. « Il ne se re- « tire pointa moins que l'on ne l'abandonne le premier. » «J'ai bien lu, dit saint Augustin, qu'il en a ramenés à la divine voie plu- « sieurs de ceux qui l'abandonnaient ; mais qu'il nous ait jamais « quittés le premier , c'est une chose entièrement inouie. » C'est donc une extrême folie de dire que les commandemens nous sont impossibles, puisque nous avons si près de nous un si grand secours: aussi tous ceux qui l'ont assuré ont senti justement le coup de foudre; et tant que l'Eglise sera Eglise, une telle proposition sera condamnée par un anathème irrévocable.
Par ce principe solide et inébranlable que tout est possible à la grâce, se détruit facilement la vaine pensée des hommes mondains qui accusent leur tempérament de tous leurs crimes. Non, disent-ils, il n'est pas possible de se délivrer de la tyrannie de l'humeur qui nous domine: je résiste quelquefois à ma colère, mais enfin à la longue ce penchant m'emporte; pour me changer, il faut me refaire : c'est ce qu'ils disent ordinairement, vous reconnaissez leurs discours. Eh bien, Chrétiens, s'il faut vous refaire, est-ce donc que vous ignorez que la grâce de Dieu nous réforme et nous régénère en hommes nouveaux? Les Apôtres, naturellement tremblans et timides, sont rendus invincibles par cette grâce : Paul ne se plaît plus que dans les souffrances : Cyprien , renouvelé par cette grâce , « voit ses doutes se dissiper, ce qui
» Maith., xr, 30, — 2 S. Aug., in Ps, «xiv, n. 9, t, iv, col. 1629.
« était auparavant scellé pour lui s'ouvrir devant lui, les choses qui «ne lui représentaient que ténèbres devenir lumineuses; il sur- « monte aisément des difficultés qui lui paraissaient insurmon- « tables : » Confirmare se dubia , patere clausay lucere tenebrosa.... gerl posse quod impossibile videbatur l : et le reste qu'il explique si éloquemment dans cette épître à Donat. Augustin , dans la plus
I grande vigueur de son âge, professe la continence, que dix jours auparavant il croit impossible.
Et tu appréhendes, fidèle, que Dieu ne puisse pas vaincre ton tempérament et le soumettre à sa grâce? c'est entendre bien peu sa puissance; car le propre de cette grâce, c'est de savoir changer nos inclinations et de savoir aussi s'y accommoder. C'est pourquoi saint Augustin dit qu'elle est «convenable et proportionnée ; qu'elle « est douce, accommodante et contempérée : » Apta, congruens , conveniens, contemperata : permettez-moi la nouveauté de ce mot; je n'ai pu rendre d'une autre manière ce beau contemperata de saint Augustin ; ceux qui ont lu ses livres à Simplicien savent que tous ces mots sont de lui : « qu'elle sait nous fléchir et nous attirer » de la manière qui nous est propre: » Quemadmodiim aptum crat 2; c'est-à-dire qu'elle remue si à propos tous les ressorts de notre ame qu'elle nous mène où il lui plaît par ses propres inclinations, ou en retranchant ce qu'il y a de trop, ou en ajoutant ce qui leur manque , ou en détournant leur cours sur d'autres objets. Ainsi l'opiniâtreté se tourne en constance, l'ambition devient un grand courage qui ne soupire qu'après les choses véritablement élevées, la colère se change en zèle, et cette complexion tendre et affectueuse en une charité compatissante.
Mais à qui est-ce, mes frères, que je dis ces choses? ceux qui nous allèguent sans cesse leurs inclinations , qui se déchargent sur leur complexion de tous leurs vices , ne connaissent pas cette grâce ; ils ne croient pas que Dieu se mêle de nos actions, ni qu'il y en ait d'autre principe que la nature : autrement , au lieu de désespérer de pouvoir vaincre leur tempérament, ils auraient recours à celui qui tourne les cœurs où il lui plaît : au lieu d'imputer
leur naufrage à la violence de la tempête , ils tendraient les mains à celui dont le Psahniste a chanté, « qu'il bride la fureur de lu « mer, et qu'il calme, quand il veut, ses flots agités : » Tu domi-
naris potestati maris, motum autemjlucluum ejus tumitigas \ Puis donc qu'ils ne croient pas en la grâce, montrez-leur par une
* De div. Quœst. ad SimpL, lib. r, t. yr, col. 95. — 8 Ps. ï-xxxvm, 10. t. ni. a5
autre voie que Ton peut se vaincre soi-même. Je ne veux que la vie de la cour pour les en convaincre par expérience ; dans un si grand auditoire, il n'est pas qui ne s'y rencontre plusieurs courtisans. Qu'est-ce que la vie de la cour? faire céder toutes ses passions au désir d'avancer sa fortune. Qu'est-ce que la vie de la cour? dissimuler tout ce qui déplaît, et souffrir tout ce qui offense, pour agréer à qui nous voulons. Qu'est<ce encore que la vie de la cour? étudier sans cesse la volonté d 'autrui , et renoncer pour cela, s'il est nécessaire, à nos plus chères pensées : qui ne sait pas cela ne sait pas la cour. Mes frères , après cette expérience, saint Paul va vous proposer de la part de Dieu une condition bien équitable : Sicut exhïbuistis memhravestra servirc i/nmunditiœ, et iniquitati ad iniquitatem , ita nunc exhibete membra vestra servi re justUiœ in sanctifœationem 1 : « comme vous vous êtes rendus les esclaves de « l'iniquité et des désirs séculiers, en la même sorte rendez-vous « les esclaves de la sainteté et de la justice. »
Mon frère , certainement vous avez grand tort de dire que Dieu vous demande l'impossible ; bien loin d'exiger de vous l'impossible, il ne vous demande que ce que vous faites : Sicut exhibuis-
tis...., ita muic exhibete « Faites, dit-il, pour la justice ce que
« vous faites pour la vanité. » Vous vous contraignez pour la vanité, contraignez-vous pour la justice; vous vous êtes tant de fois surmonté vous-même pour servir à la vanité , ah ! surmontez-vous quelquefois pour servir à la justice. C'est beaucoup se relâcher, pour un Dieu, de ne demander que l'égalité; néanmoins il se réduit là : Sicut exhibuistis...., ita nunc exhibete. Encore se réduirat-il beaucoup au dessous ; car, quoi que vous fassiez pour son service , quand aurez-vous égalé les peines de ceux que la nécessité engage au travail, l'ambition aux intrigues de la cour, l'amour infâme etuléshonnête à des lâchetés inouïes, l'honneur aux emplois de la guerre, l'avarice à des voyages immenses et à un exil perpétuel de leur patrie; et, pour passer aux choses de nulle importance, le divertissement , la chasse, le jeu, à des veilles, à des fatigues, à des inquiétudes incroyables? Et quand je vous parle de Dieu, vous commencez à ne rien pouvoir! Vous m'alléguez sans cesse le tempérament et cette complexion délicate: où est-elle dans ce carnaval? où est-elle, lorsque vous passez les jours et les nuits à jouer votre Lien et celui des pauvres? elle est revenue dans le carême : il n'y a que ce qui regarde l'intérêt de Dieu que vous appelez impos-
1 Rom., Yr, 19.
DES PRÉDICATEURS, 38j
sible. Ah ! j'atteste le ciel et la terre que vous vous moquez de lui lorsque vous parlezJJe la sorte, et que, quoi que puisse dire votre lâcheté, le peu qu'il demande de vous est beaucoup plus facile que ce que vous faites.
Eh bien! mon frère, ai-je bien dit que tu ne pouvais maintenir long-lemps ton impossibilité prétendue? as -tu encore quelque froide excuse? as-tu quelque vaine raison que tu puisses encore opposer à l'autorité de la loi de Dieu? Chrétiens, écoutons encore; il a quelque chose à nous dire; voici une raison d'un grand poids. La coutume l'entraîne, dit- il, c'est ainsi qu'on vit dans le monde; il faut vivre avec les vivans, il est impossible de faire autrement. Nous en sommes, Messieurs, en un triste état; et les affaires du Christianisme sont bien déplorées, si nous sommes encore obligés à combattre cette faible excuse. O Eglise! ô Evangile! ô vérités chrétiennes! où en seriez-vous, si les martyrs qui vous ont défendus s'étaient laissés emporter par le grand nombre; s'ils avaient déféré à la coutume, s'ils avaient voulu périr avec la multitude des infidèles ?
Mon frère, qui que tu sois qui gémis sous la tyrannie de la coutume, après que l'Eglise t'a désarmé, je n'ai que ce mot à te repartir, et je l'ai pris de Tertullien, dans le livre de l'Idolâtrie: ït^ veux vivre avec les vivans; à la bonne heure, je te ie permets; « il* « nous est permis de vivre avec eux , mais non de mourir avec eux : >» Licet conviverc . . ., commori non licet l : autre chose est la société de la vie, autre chose est la corruption de la discipline. Réjouis-toi avec tes égaux par la société de la nature, s'il se peut par celle de la religion; mais que le péché ne fasse point de liaison, que la damnation n'entre pas dans le commerce. La nature doit être commune, et non pas le crime; la vie, et non pas la mort; nous devons participer aux mêmes biens, et non pas nous associer aux mêmes maux: Convivamus cum eis, conlœtemur ex communione naturœ , non superstitionis : pares anima sumiis, non disciplina ; compossessores mundi\ non errons**. Loin de nous cette société damnable : il y a pour nous une autre vie et une autre société à prétendre : Licet convivere, commori non licet. Chrétiens, si vous méditez sérieusement les grandes choses que je vous ai dites, jamais , jamais , j'en suis assuré, jamais vous ne répondrez que ce que nous prêchons est impossible. (Bossuet, Sur les vaines excuses des pécheurs.)
« De Idol, n. 14. — s Ibid.
Péroraison.
Vous, pécheurs, qui sentez en ce moment les impressions de celte grâce divine, et qui voulez sincèrement vous convertir, ne laissez pas s'affaiblir les sentimens qu'elle a mis dans votre cœur. Livrez-vous tout entiers à son impulsion, et agissez avec elle: elle aplanira les difficultés, elle adoucira les sacrifices, elle vous fera surmonter tous les obstacles que le monde et l'Enfer opposent à votre conversion ; elle vous a conduits à ce discours pour vous y livrer un dernier combat et vaincre toutes vos résistances. Applaudissez-vous de sa victoire; votre défaite est pour tous le plus beau des triomphes.
Et vous, justes, qui vivez sous l'empire de la grâce , mais que la grâce ne trouve pas toujours dociles à sa voix, écoutez-la désormais avec le plus religieux respect et la plus parfaite soumission. Craignez de la rebuter, de la contrister par vos refus : une de ses inspirations rejetées, un de ses mouvemens étouffés, les moindres négligences peuvent avoir les suites les plus funestes : ne lui refusez donc rien de ce qu'elle vous demande. Souvent elle demande peu pour donner beaucoup; un peu plus de vigilance et d'attention sur vous-mêmes , d'égards et de complaisance pour les autres, de violence faite à votre humeur, dassujétissement et d'exactitude à vos devoirs; que sais-je? une légère mortification, une pratique, une prière, une lecture faite dans son temps. C'est à ce peu, c'est à la fidélité dans les petites choses qu'elle attache souvent ses plus orandes faveurs. Ne vous bornez pas à une médiocrité de vertu qui favorise la paresse et flatte l'amour-propre : ce serait renverser les desseins de la grâce, qui travaille sans cesse à faire mourir en nous la nature; ce serait courir le risque de manquer le but où Dieu vous appelle. Sainte Thérèse vit sa place marquée au fond des abîmes, si elle ne s'élevait pas à la plus haute sainteté : telle était la mesure de justice qu'elle avait à remplir. Chacun de nous a la sienne; peut-être que la vôtre est au dessus du commun des Chrétiens, et qu'elle exige un courage, une constance, des efforts extraordinaires. L'incertitude même du degré de perfection où vous devez atteindre doit vous inspirer une vive ardeur, et vous engager à faire toujours plus dans la crainte de ne pas faire assez. Marchons dans les voies de la grâce ; agissons en tout selon les mouvemens intérieurs de la grâce, et nous arriverons au séjour de la doire et de la félicité éternelle. Ainsi soit-il. ( L'abbé Ri-
GHARD. )