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PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR L'HUMILITÉ

EXORDE

Incropans non sinebat eu loqui, quia sciebant ipsum esse Christum ; facta aulem die,

egressus ibat in desertum.

Il leur défendait de dire qu'ils savaient qu'il fut le Christ, et dès qu'il fut jour , il sortit, et se retira dans un lieu désert. {Luc, 4, 41, 42.)

Sans doute, il faudra qu'il consente bientôt à sortir de cette obscurité qui lui est si cbère , et l'éclat de ses innombrables prodiges, perçant le voile dont il aime tant à se couvrir, trahira dans peu sa grandeur et le secret de son incomparable puissance. Si le Pharisien superbe et le Scribe endurci s'obstinent à fermer leur cœur au charme de ses leçons et à l'attrait de ses vertus plus puissant et plus doux encore, il faudra bien qu'il les force à reconnaître le Fils de Dieu dans l'arbitre souverain de l'univers , et qu'il leur montre enfin dans les aveugles qu'il éclaire , dans les boiteux qu'il redresse, et dans les morts qu'il ressuscite, des témoins irrécusables de la mission qu'il tient de son Père et de sa céleste origine. Mais aujourd'hui qu'il descend de cette montagne sur laquelle ont retenti des prodiges si inconnus avant lui , aujourd'hui qu'il vient de donner pour fondement au bonheur véritable l'abnégation, le mépris de soi-même et la fuite des honneurs , il ne peut consentir à se voir sitôt poursuivi par l'admiration et les éloges; et si la commisération pour le malheur arrache d'innombrables prodiges casa bonté, il veut du moins écarter les applaudissemens et échapper à sa gloire ; ou plutôt il voulait guérir dans notre cœur une maladie plus funeste mille fois que celle qui appelle l'exercice de sa puissance: il voulait guérir notre orgueil et nous apprendre enfin que vainement nous prétendrions nous honorer du nom de ses disciples, si nous méconnaissions une vertu dont il nous a donné tant de fois l'exemple et la leçon. Loin de rechercher les égards des hommes, le disciple de l'Evangile les redoute et les fuit; loin de

s'exposer au grand jour, il ne se plaît que sous l'abri d'une obscurité modeste; loin d'appeler les applaudissement , au premier pressentiment de la louange il sent son cœur qui se trouble et son front qui rougit; en un mot, il ne trouve, pour sa piété, d'appui solide et de vraie sauve-garde que dans l'humilité.

Mais cette vertu dont le nom seul inspire tant d'effroi aux superbes enfans du siècle, voit trop souvent les enfans mêmes de la foi la dédaigner ou la proscrire , et trop souvent la piété la plus fervente et la plus généreuse, quand il s'agit de pratiquer l'humilité, ne retrouve plus ses résolutions et rappelle en vain son courage. L'humilité ne règle plus les sentimens et les discours du disciple de l'Evangile; la vierge chrétienne ne fait plus de l'humilité son plus bel ornement; la piété opulente l'éloigné de ses palais, et les retraites elles-mêmes de la pénitence et de la mortification ne lui offrent pas toujours un sûr asile. Essayons de la faire rentrer aujourd'hui dans ses droits; mais, renonçant à guérir l'orgueilleux aveuglement des mondains, osons adresser nos conseils aux enfans mêmes delà lumière, et ne craignons pas de les mettre en garde contre une des plus funestes et peut-être des plus communes illusions.

Dans ce dessein , considérons que la piété véritable ne saurait exister sans l'humilité : premier Point ;

Sur quels motifs une piété véritable fonde son humilité : deuxième Point. (M. Borderies, Sur V Humilité.)

La piété véritable ne saurait exister sans l'humilité.

Que l'humilité soit comme une étrangère pour les enfans du siècle , et qu'ils la bannissent loin de leur opulence, de leur faste et de leurs honneurs : c'est une destinée qui n'a pas de quoi surprendre, quand on a appris de l'apôtre saint Jean quel empire tyrannique l'orgueil exerce sur le monde; mais que l'on voie quelquefois la piété elle-même refuser de reconnaître cette fille du ciel, craindre d'entendre ses leçons, et prétendre se soutenir sans son appui, voilà, Chrétiens, un désordre qui confond toutes les pensées, une illusion que peuvent seules expliquer la corruption de l'homme et sa profonde ignorance. La piété et l'humilité sont unies sous la loi de grâce par des nœuds indissolubles, en sorte que là où vous ne trouvez point l'humilité, là vous pouvez assurer que la piété est inconnue ; ou si l'on veut encore lui donner ce nom , ce t. in. 29

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ne sera qu'une piété aveugle, une piété stérile, enfin une piété i scandaleuse.

L'effet inévitable des passions est de troubler l'esprit de l'homme, et de dérober à ses regards la lumière qui doit éclairer et con-| duire ses pas. Les passions, peu contentes de courber leurs esclaves sous de pesantes chaînes, les plongent encore dans de profondes ténèbres , où le jour de la vérité ne se laisse qu'à peine entrevoir. L'ambitieux, l'avare, l'impudique, sont autant de captifs aveugles qui cherchent en tâtonnant la véritable route, et ne rencontrent à chaque pas que chutes et que précipices; mais l'aveuglement n'est jamais plus dangereux , ni la nuit jamais plus sombre , que lorsque, profitant du silence des autres passions, et se glissant sous des dehors sacrés , l'orgueil parvient à contracter, avec la piété elle-même, une monstrueuse alliance. Ah! c'est alors que l'ennemi du salut voit arriver notre défaite et son triomphe; c'est alors que le flambeau même, destiné à nous diriger, devient entre ses mains un guide infidèle qui nous conduit plus sûrement à une perte inévitable : Si lumen quod in te est tenebrœ sunty ipsœ tenebrœ quantœ erunt.

En effet, quel plus profond aveuglement que celui d'un Chrétien , qui essaie d'accorder la piété avec l'oubli d'une vertu qui en est manifestement le seul appui solide? qui s'appelle disciple de l'Evangile, et ignore que l'abnégation et le mépris de soi-même forment le caractère distinctif des enfans de la Loi nouvelle ? qui fait gloire d'avoir Jésus-Christ pour maître , mais qui, s'il s'agit d'abjection et d'abaissement, ne veut plus entendre ses leçons? Je le sais, Chrétiens, il faut s'interdire une excessive rigueur : si la piété, pour être fragile quelquefois, était toujours un aveuglement, qui pourrait éviter ce reproche ? Pour être pieux, est-on invulnérable? S'il faut s'attendre à soutenir des combats, il faut s'attendre aussi à pleurer sur des défaites : lame la plus intrépide peut céder quelquefois à de lâches terreurs; le détachement le plus généreux peut être séduit quelquefois par les prestiges du siècle, les penchans et les résolutions d'un cœur vertueux ne suffisent pas toujours pour en soutenir la corstance. Hélas! qu'est-ce trop sou vent que la vie du Chrétien ? qu'un triste enchaînement de craintes à l'aspect du danger, et de gémissemens au souvenir de la faiblesse. Mais du moins celui que la tentation entraîne soudainement ne prétend pas concilier la fidélité avec la désobéissance, le désordre avec la ferveur : c'est un sommeil auquel il s'est laissé surprendre; mais bientôt la foi le réveille, et il court obtenir son pardon par

des larmes et son repentir. Mais le Chrétien qui, dans sa conduite de tous les jours, oublie les lois de l'humilité, et se pique toutefois d'une piété véritable, a fait taire depuis long-temps les cris d'une conscience trop délicate; a accoutumé son cœur à ne plus s'effrayer de l'opposition révoltante qu'offrent ses sentimens hautains et les humbles maximes de l'école chrétienne, et s'est établi dans l'inexplicable détermination de suivre le chemin que trace la piété, et de délaisser cependant sa compagne la plus chère et la plus inséparable. (Le même.)

Sans humilité la piété est stérile, malgré nos lectures et les exhortations du prêtre.

On veut des livres qui flattent la sensibilité du cœur, on rejette ceux qui en abaisseraient l'orgueil. Dans l'histoire des Saints, on leur envie une constance héroïque que Dieu ne nous demandera jamais, et non ce renoncement à nous-mêmes et cette patience dans les mépris, qu'il nous demande tous les jours. Dans l'Evangile, on s'attendrit sur les souffrances de Jésus , on donne des larmes à ses douleurs, mais on frémit de partager ses opprobres et ses affronts. Enfin, on est familier avec les expressions de la spiritualité la plus haute, et on ne connaît ni le détachement des honneurs, ni le goût de l'obscurité, ni le mépris de soi-même, véritables élémens de ce sublime langage. Si l'on entend la parole du Dieu, ce n'est pas avec cette défiance qui met à profit les moindres leçons, mais avec une présomption qui rend inutiles tous les efforts du zèle. Veut-on , dans la chaire de la vérité, offrir des soutiens à la foi, la nôtre est inébranlable : inspirer l'horreur du vice, cette peinture fait horreur à notre délicatesse : y montrer le prix des vertus chrétiennes , ce sont des vertus communes que notre piété dédaigneuse regarde de bien haut : y foudroyer l'orgueil, nous nous indignerons peut-être contre cet orgueil entreprenant et plein d'audace, qui souvent a rencontré et heurté le nôtre; mais nous nous garderons bien de reconnaître cet amour-propre circonspect et réservé qui nous fait envelopper nos prétentions de tant de précautions et de tant de prudence. Enfin } le ministre sacré découvre-t-ii l'ulcère secret de notre cœur, prétend-il montrer sans ménagement qu'il faut que le Chrétien soit humble et fasse le ciel que celui qui, dans ce moment, vous parle si souvent d'humilité, à ce nom répété par lui tant de fois, éprouve du moins une confusion salutaire! mais enfin, le ministre du Seigneur plaide-t-il la cause de l'humilité, se plaint-il de l'oubli où les Chrétiens laissent kii-

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guir cette vertu, les accuse-t-il d'inconséquence et de contradiction , loin de nous émouvoir à ces reproches et à ces menaces , nous semblons assister à un combat qui nous est étranger et dont nous sommes les spectateurs désintéressés. Que dis-je ? nous goûtons à en être les témoins un contentement criminel : notre malignité nomme tout bas les cœurs faibles qu'atteignent les traits de la sainte parole ; et tel est notre aveuglement que nous nous livrons à une secrète et indigne satisfaction, quand il nous faudrait sécher de douleur, en reconnaissant entre nos misères et le tableau tracé sous nos yeux une déplorable ressemblance.

Non, n'attendez rien d'utile de cette piété pleine de vanité et de recherche que Dieu réprouve et que l'Evangile méconnaît, ou plutôt n'en attendez que des scandales. Vainement vous espéreriez que la régularité de sa conduite et l'onction de son langage peuvent du moins ménager au prochain quelque avantage et à la Religion quelque honneur. Non , car comment se méprendre longtemps sur le motif secret qui règle ses démarches ou anime son zèle? On voit que l'intérêt propre lui suggère ses bonnes œuvres , et on les dédaigne; lui conseille ses pratiques de dévotion, et on leur insulte ; lui dicte tous ses discours , et on les couvre de mépris. Car, au témoignage de saint Grégoire , sans l'humilité tout cet assemblage de vertus dont on s'entoure n'est qu'une occasion de perdition et de ruine : Si omittitur kumilitas , omnis congregatio virtutum ruina est.

Je sais, Chrétiens, que le monde, si indulgent pour ses amis, poursuit avec rigueur les disciples de Jésus-Christ, qu'il pardonne aux partisans du siècle leurs vices les plus honteux, et condamne sans pitié, dans les Chrétiens, les plus excusables faiblesses; mais je sais aussi que la piété qui veut accorder l'oubli de l'humilité avec les maximes crucifiantes de l'Evangile, scandalise justement les mondains, et qu'elle répondra un jour, au tribunal de Jésus-Christ, des blasphèmes que d'inexcusables illusions auront fait vomir contre son adorable doctrine. Celui-ci, disent-ils, s'est toujours montré fidèle à sa croyance, sa Religion ne s'est jamais démentie, il a toujours été chrétien; mais quel est donc cet Evangile qui lui a toujours laissé la préoccupation de lui même, l'affectation dans les manières, la suffisance dans les discours? Celui-là, après de longs désordres, veut expier dans les bras de la Religion ses trop fameux égaremens ; mais quel est donc cet Evangile qui allie avec la pénitence la somptuosité des repas , le luxe des ameublemens et tous les orgueilleux apprêts d'une vie commode et voluptueuse?

Cette femme a quitté le siècle par piété, et n'y reparaît plus que pour obéir aux bienséances; mais quel est donc son Evangile qui autorise toujours la recherche dans ses vêtemens, l'élégance dans sa parure , et peut-être pour plaire encore, les séductions et les artifices? Enfin cette autre édifia toujours par une vie exemplaire, elle montra toujours une piété profonde ; mais quel est donc son Evangile, qu'on ne puisse parler dans sa maison de la douceur des aines pieuses et de leur humilité, sans voir son époux garder le silence, ses enfans sourire et ses serviteurs gémir? Tel est le langage des mondains : c'est par de tels discours que vous les avez vus déchirer la piété sous vos yeux; c'est ainsi qu'ils parlent de vous-mêmes, s'ils découvrent en vous un christianisme sans humilité; c'est ainsi que vous ferez retomber sur la religion sainte de Jésus-Christ le scandale de vos préjugés et de votre aveuglement. (Le Même.)

Il faut s'exercer sans cesse à l'humilité.

Si vous êtes parvenu à quelque haut degré de puissance et de gloire, gardez-vous bien de perdre de vue l'humilité : car si un jour vous venez à en descendre , votre chute ne vous surprendra point, comme cela arrive à plusieurs qui, par ingratitude ou par ignorance, refusent de reconnaître la main qui les a comblés de bienfaits. En effet, s'ils eussent reconnu leur bienfaiteur, ils ne se seraient pas montrés rebelles à ses commandemens , et s'ils n'avaient pas été rebelles à ses commandemens, certes, ils ne seraient pas tombés dans ce profond abîme , car il est écrit : « Celui qui se sera élevé sera abaissé l. »

Ainsi donc , mes frères , étudions-nous sans cesse à nous humilier devant Dieu , afin qu'il nous exalte au moment de sa visite; celui qui ne voudra point s'humilier ainsi de plein gré en présence de Dieu sera forcé, malgré lui, de se voir humilier. Chérissons donc l'humilité, puisque notre Seigneur lui-même nous a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur 2. » Gloire soit à lui dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (Saint Ephrem de Syrie, Parénese XXXI, de ï humilité.)

Le chemin à l'humilité est l'humiliation.

Quel est le moyen le plus court et le plus sûr pour parvenir à la vraie humilité, si difficile à acquérir?

1 Matth., xxni, 12. — 2 lbkl., xi, 29.

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Saint Bernard y répond admirablement lorsqu'il dit que le chemin à l'humilité, c'est l'humiliation. Quand on se sert de tout ce qu'il y a dans la vie chrétienne de contraire à l'orgueil de l'homme pour avancer dans la vertu, c'est assurément le chemin le plus court. Porter le fardeau de la loi de Dieu , le poids de sa divine conduite et tout ce qu'il lui plaît de nous envoyer par sa providence ; s'anéantir sous sa main puissante ; marcher et avancer ainsi dans le chemin de la vertu , et ne s'arrêter jamais , c'est le vrai moyen pour parvenir à l'humilité. (Dossuet, Lettres de piété et de direction. )

L'humilité est la source d'une véritable paix.

Le secret pour être en paix avec tout le monde, c'est d'avoir un modeste sentiment de soi-même. Qui est humble n'est en guerre avec personne. Qu'on l'outrage, il se tait; qu'on lui prodigue les injures, il supporte tout sans se plaindre. N'est-ce pas là le moyen le plus sûr d'être en paix , non seulement avec les hommes , mais avec Dieu? De toutes les vertus, celle qui fait le mieux ressortir le caractère du Chrétien, c'est l'humilité. Abraham, tout favorisé de Dieu, reconnaît qu'il n'est que cendre et poussière. Dieu lui-même rend à Moïse ce témoignage, qu'il était le plus doux et le plus humble des hommes. Ce chef d'un si grand peuple, qui venait d'é- Oraser la puissance de l'Egypte avec la même facilité que vous feriez de vils insectes ; qui avait opéré de si grandes merveilles dans le passage de la mer Rouge et dans le désert, vous le voyez déférer humblement aux avis de Jéthro. A son langage vous le prendriez pour un homme du commun. Il ne ressemble pas à ces grands fastueux qui dédaignent les conseils les plus salutaires, parce qu'ils leur viennent d'un particulier. Libre de partager la table de Pharaon, d'aspirer à son sceptre, et, avec la dignité royale, aux honneurs divins , puisque les Egyptiens mettent au même rang leurs dieux et leurs rois, Moïse préfère d'aller s'unira ses frères, à de misérables esclaves accablés de travaux et d'humiliations. Ditesmoi s'il n'y a pas plus de grandeur réelle, plus d'élévation, plus de magnanimité, de courage dans l'humilité que dans tout le faste de l'orgueil. Saint Chrysostome 1.)

1 Hom., in Epis t. 1 ad Cor.

DES PREDICATEURS. 4^

Caractères de l'humilité.

L'homme humble ne se laisse jamais séduire par la vaine gloire ; rempli de la crainte du Seigneur, qui est le commencement de la sagesse, il n'est jamais détourné par l'orgueil de se rendre complaisant envers son prochain. Il ne compte pour rien sa propre volonté, ne contredit jamais la vérité, mais se fait une gloire de lui obéir en toutes choses. Il ne porte point envie à son prochain, quand il le voit réussir dans quelque entreprise; il ne se réjouit point du désastre d'un autre, mais il partage la joie de ceux qui en éprouvent, il verse des larmes avec ceux qui pleurent. Au milieu du dénuement le plus complet, il ne perd, point courage; comme on ne le voit jamais devenir insolent au sein delà prospérité et de la gloire. Il ne sème point la discorde entre ses frères; il est au contraire en tout leur conciliateur, et ne rend point le mal pour le mal. Non seulement il aime et il honore ceux qui sont au dessus de lui, mais même ses inférieurs. La colère ne l'enflamme point, sa bouche ne prononce jamais d'injures ; il n'a jamais recours ni à la malice ni à la ruse. Il se montre soumis à tous les ordres de Dieu: faut-il se lever, même au milieu de la nuit, pour travailler, il n'accorde jamais rien à la paresse. Si on lui fait des reproches, il ne réplique point par des murmures; il déteste l'amour -propre, et ne désire jamais occuper les premières dignités; il est désarmé d'entendre quelques discours de spiritualité, et il a continuellement présens à la pensée les commandemens du Très-Haut. Ah! heureux mille fois ceux qui ont tous ces caractères de l'humilité; c'est à eux que le Seigneur dit : Désormais je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais bien mes amis et mes frères. ( Saint Ephrem, Deuxième exhortation. )

Moyens pour acquérir l'humilité.

Plût au ciel que l'homme n'eût point renoncé volontairement à la gloire qu'il tenait de Dieu! Grâce alors à la puissance divine qui l'avait ennobli , à la sagesse infinie qui lui prêtait sa lumière, il aurait joui à jamais de la véritable élévation qui convenait à sa nature. Mais sitôt que son cœur se fut livré au péché et qu'il eut renoncé au désir d'une gloire toute divine dans son principe , il perdit ce qu'il pouvait acquérir , en voulant saisir un bien auquel sa nature ne pouvait atteindre. Dans ce fâcheux état où l'orgueil a

placé l'homme, le seul moyen de salut qui s'offre encore à lui , le seul remède à la maladie qui le dévore, c'est d'être humble , de ne rechercher jamais en rien l'éclat ni la gloire, surtout de ne jamais compter sur soi, mais uniquement sur Dieu. De la sorte il corrigera ses erreurs, guérira ses blessures, et rentrera dans la soumission aux ordres de Dieu, à laquelle il avait voulu se soustraire.

Dès que le démon est parvenu à déterminer la chute d'un homme, en lui présentant l'appât d'une vaine gloire, il ne cesse plus de l'attaquer par les mêmes moyens : il lui représente les grandes richesses qu'il possède comme une chose de la plus haute importance, afin qu'il en conçoive de l'orgueil, quoique, à vrai dire, ces richesses ne fassent rien à la gloire d'un homme; car, après tout, un trésor peut bien servir d'aliment à l'avarice, mais il n'ajoute rien à la réputation de celui qui le possède. S'il peut produire quelque effet, c'est de l'aveugler et de le rendre l'esclave de l'orgueil le plus insensé et le plus ridicule.

Toutefois, il n'y a pas que les richesses qui portent ainsi l'orgueil dans le cœur humain. Si un homme peut s'enorgueillir de ce qu'il vit au sein de l'opulence, de ce que sa table est toujours couverte de mets exquis, de ce qu'il est revêtu d'habits magnifiques, les dignités et les honneurs ne sont pas moins propres à l'enivrer. Il ne voit pas combien il est insensé de se glorifier d'une chose qu'un caprice vous donne, qu'un caprice peut vous ôter, d'une gloire qui a bien moins de réalité qu'un songe. D'autres font vanité , et de la force de leurs bras, et de la rapidité de leurs pieds ,?et de la beauté de leurs formes corporelles, et ils ne pensent point que tout cela passe, et que le temps suffit pour réduire en poussière :ette vaine idole. Il n'y a pas jusqu'à la sagesse elle-même et la prudence qui ne puissent servir d'aliment à l'orgueil ; tandis que ces qualités de l'âme ne sont rien si la sagesse divine ne s'y joint pas; tandis qu'il est évident que rien n'est plus foible j^que cette sagesse de l'homme, quand elle n'est point appuyée sur celle de Dieu.

En quoi donc l'homme peut-il se glorifier sans blesser la vérité ? En quoi l'homme est-il véritablement grand? Le voici; c'est Dieu lui-même qui nous l'apprend par la bouche d'un Prophète : « S'il « connaît, dit-il, s'il comprend que je suis le Seigneur *. » Voilà le beau côté de lhomme. C'est en cela que sa nature est sublime. Voilà sa gloire et sa suprême destination : « C'est de connaître ce

* Jer., ix, 24.

« qui est grand, de s'y attacher, et de ne se glorifier que dans le « Seigneur, selon le langage de l'Apôtre *. » L'homme ne peut se glorifier que de cette manière , en reconnaissant qu'il n'est pas l'auteur de sa propre justification j mais que tout ce qu'il y a de bien en lui vient de Dieu. De quoi pourriez-vous concevoir de l'orgueil? Dans vos travaux, c'est Dieu qui vous donne la force et le courage. « J'ai travaillé plus que tous les autres , dit saint Paul ; « que dis-je? j'ai travaillé! ce n'est pas moi , mais la grâce de Dieu « avec moi 2.» Sinous échappons aux dangers,»» en ferons-nous hom- « mage à notre prudence , quand il est évident que c'est le Dieu « auquel nous espérons qui nous tire de ces mêmes dangers contre « toute espérance des hommes3. » Pourquoi donc vous enorgueillir ainsi de ce qu'il y a de bien en vous , de ce qui vous arrive d'heureux, tandis que vous ne devriez penser qu'à rendre grâce à votre bienfaiteur? Entendez-le qui vous crie : « Qu'avez-vous que « vous n'ayez reçu ? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en faites- « vous gloire, comme si vous ne l'aviez pas reçu 4? » Ce n'est point vous qui êtes venu à la connaissance de Dieu par vos propres forces; mais c'est Dieu, dont la miséricorde infinie vous a choisi. Ce n'est point vous qui avez saisi de vous-même Jésus-Christ : c'est Jésus-Christ qui vous a saisi en se faisant homme pour vous. Estce parce que vous êtes comblé d'honneurs que vous vous glorifiez ? et faut-il qu'un bienfait de Dieu devienne en vous le principe de l'orgueil le plus insensé ? « Ah ! n'élevez point ainsi votre cœur, « mais craignez 5; bientôt un jugement sévère va succéder à la faveur ; et le grand juge va examiner ce que vous avez fait de ses dons. Ce pharisien superbe perdit à cause de son orgueil la gloire de sa justice ; et, au contraire, cet humble publicain, qui rapportait toute sa vie à Dieu, descendit du temple justifié. Imitez l'exemple de ce dernier : ne vous mettez jamais en esprit au dessus de votre frère , quelque pécheur qu'il fût ; car souvent l'humilité justifie celui qui a le plus de péchés.

Vous croyez avoir fait quelque chose de bien ? Rendez grâce à Dieu , et ne vous mettez point au dessus de votre prochain : car en quoi avez-vous été utile à votre prochain quand vous avez confessé votre foi , ou que vous avez souffert les rigueurs et les privations de l'exil pour le nom de Jésus-Christ ? C'est pour vous que vous avez travaillé, et non pour votre prochain. Vous seul en re-

1 I Cor., i, 31. — 2 Ibid. , xv , 10. — s ibid. , i, 6. ~ * Ibid., iv, 7. — s Rom., xi, 18.

cueillerez les fruits. Craignez d'imiter le démon dans sa chute, en voulant l'imiter dans son orgueil. Souvenez-vous de cette maxime : « Dieu résisteaux superbes, mais il donne la grâce aux humbles1. » Ayez aussi toujours présente à la pensée cette maxime du Sauveur : « Quiconque s'humilie sera exalté, et quiconque s'exalte « sera humilié 3, m Ne devenez point pour vous-même un juge aveugle et injuste; si vous croyez avoir fait quelque chose de bien, ne perdez point le souvenir de vos anciennes fautes. C'est la meilleure manière d'empêcher l'orgueil de pénétrer dans votre aine et d'y faire des progrès; c'est le plus sûr remède que vous puissiez opposer à l'enflure qu'il produit. Si vous voyez faire quelque faute à un de vos frères , gardez-vous de n'avoir des yeux que pour cette action: rappelez-vous ce qu'autrefois vous lui avez vu faire de bien. Puis, vous comparant ensuite avec lui, vous le trouverez souvent meilleur que vous n'êtes, si vous examinez la chose en juge impartial. Voilà les moyens que nous devons employer pour repousser les insinuations de l'orgueil et conserver l'humilité. Imitons en tout notre Seigneur: il est descendu du ciel pour vivre sur la terre, au sein de la plus profonde humilité; et toute sa vie n'a eu pour but que de nous apprendre combien cette vertu nous est nécessaire. Comment donc parviendrons-nous à cette salutaire humilité? Il faut que tout ce qui vous environne, vos vêtemens , votre démarche, vos meubles, votre table, votre maison, vous le retracent sans cesse; il faut qu'elle se montre encore, et dans vos discours, et dans vos chants, et dans vos conversations avec votre prochain, en sorte que dans tout cela l'on remarque beaucoup plus de modestie que d'envie de paraître. Que je ne vous voie jamais mettre dans vos discours l'orgueil d'un sophiste ; dans vos chants, l'affectation d'un musicien plein de lui-même; dans vos disputes, l'opiniâtreté superbe d'un philosophe: soyez au contraire condescendant envers vos amis, doux envers vos inférieurs, patient envers ceux que la colère emporte, humain envers les faibles ; ne méprisez jamais personne, consolez les affligés, soyez facile dans tous vos rapports avec vos frères , gai en répondant lorsqu'on vous interroge, poli, d'un abord facile à tout le monde; qu'on ne vous entende jamais publier vos louanges, qu'on ne vous voie jamais suborner quelqu'un pour les publier; cachez, autant que vous pourrez, ce qu'il y aura en vous d'excellentes qualités ; et soyez toujours prêt à vous accuser, à cause des nombreux péchés que vous

1 Prov., m, 54. — 2 Luc, xiv, H.

avez commis. Mettez autant de soins pour éviter d'être glorifié parmi les hommes, que d'autres en mettent pour acquérir de la gloire. Que si vous êtes parvenu à quelque dignité éminente, si les hommes vous rendent des respects et vous accordent de la gloire, soyez en tout semblable à vos inférieurs, ne vous prévalez jamais de votre autorité; « car celui qui veut être le premier doit, « selon la parole du Sauveur, se faire le serviteur de tous \i»

Attachez-vous donc à acquérir l'humilité; aimez-la, et elle sera votre gloire. Le Seigneur vous reconnaîtra pour son disciple, il vous glorifiera si vous imitez l'humilité de celui qui a dit: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur 2; » et vous trouverez le repos de vos âmes. Gloire lui soit rendue dans tous les siècles. Ainsi soit-il. (Saint Basile, Homélie XX.)

Le Chrétien sera humble s'il se souvient qu'il est homme.

Il semble d'abord que c'est faire outrage à celui qui s'est nourri des vérités de la religion les plus sublimes, que de lui rappeler qu'il est homme, et qu'il ne faudrait pas le faire descendre à des considérations si vulgaires, quand sa piété, depuis long-temps, a dû le détacher des affections de la terre et l'élever à de hautes méditations. Gependant, quand on voit des Chrétiens ne montrer si souvent, au lieu de lapatience dans les humiliations, que l'indignation et la révolte ; au lieu de l'amour de l'obscurité, qu'un désir insatiable d'applaudissemens et de gloire; au lieu d'une charitable condescendance pour des égaux, qu'une dédaigneuse arrogance; enfin, au lieu d'une autorité paternelle sur des inférieurs, qu'une tyrannique domination, il faut bien les faire souvenir de leur condition, et ne pas souffrir qu'ils se séparent, dans leur injuste mépris, de ceux que la nature a rendus leurs pareils par une origine commune ainsi que par la même destinée.

Aussi l'Eglise , quand elle veut préparer ses enfans aux abaissemens de la pénitence solennelle, ne croit pas pouvoir leur adresser déplus éloquente leçon qu'en leur rappelant qu'ils sont hommes, jugeant qu'il n'est point de sacrifices si humilians qui ne deviennent légers et faciles à cet unique souvenir : Mémento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris.

Et, en effet, pour emprunter ici son langage, oubliez, j'y consens pour un moment, oubliez tant de considérations propres à

1 Marc, x, 44. — aMatlh., xi, 29.

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abaisser votre orgueil, et que la pieté dont vous faites profession a dû depuis long-temps vous offrir: du moins souvenez-vous que vous êtes homme, souvenez-vous des misères de votre nature, de sa dégradation, de ses assujétissemens, de sa faiblesse: Mémento, homo; et alors, loin de redouter pour vous la présomption d'une vaine complaisance, je craindrai plutôt le découragement et le désespoir. Souvenez-vous que l'artisan suprême a pétri du même limon le roi et son sujet, le maître et son esclave 5 qu'il n'a pas employé une argile de choix pour former cette maison de boue cù votre ame est captive, et que son souffle peut enfin chaque jour en briser le frêle édifice: Pulvis es. Et alors vous sentirez qu'avec une telle bassesse et une telle fragilité, il convient mal de porter sur son front tant d'assurance et tant de hauteur, et qu'il vous faut combler enfin l'intervalle immense que vos prétentions immodérées voulaient mettre entre vous et vos égaux. Souvenez -vous du sort qui vous attend: ver de terre sorti de la corruption, et destiné à ramper un instant dans cette vallée de larmes, levez la tête et enflez-vous, tant qu'il vous plaira, d'un fol orgueil, la boue où vous prîtes naissance vous réclame; et, malgré vos résistances, il faudra, dans quelques heures, inévitablement y rentrer: In pulverem rêverteris. Et alors vous serez plus traitable peut-être, et plus accessible pour ceux qu'attend, comme vous, une fin si humiliante; ^et peut-être que l'avilissement auquel vous êtes condamné, dissipant les vaines pensées que vous aviez conçues de votre perfection, ne vous laissera plus pour vous que le mépris, que la pitié, que le dégoût: In pulverem reverteris.

Mais vous vous consolez peut-être de votre honte réelle en considérant que tous les hommes la partagent enfin avec vous, et vous n'en cherchez pas moins à vous séparer de la foule par la frivole supériorité de quelques avantages imaginaires : du moins il faudra toujours que la misère de votre condition s'y trahisse par quelque endroit; il faudra que cette rouille secrète s'attache à tous vos privilèges et ternisse l'éclat dont vous voudriez éblouir nos regards ; enfin il faudra que, dans cette splendeur même et dans cet appareil qui serveni de prétexte à votre orgueil, vous vous souveniez que vous êtes homme, et que vous fassiez toujours la part de l'humilité. Vous nous montrez avec faste la magnificence de vos palais, le luxe de vos ameublemens, la somptuosité de vos repas, la pompe de vos fêtes; voilà pour l'orgueil. Mais, parce que vous êtes homme, il faut que cette immense fortune, dont vous êtes si vain , laisse circuler sur son origine de honteuses rumeurs , que

l'on fixe dans votre famille lepoque de son agrandissement soudain, que l'on aille jusqu'à citer la bassesse adroite ou le crime heureux dont cette opulence fut le fruit : voilà pour l'humilité. Vous aimez à parler de l'éclat de votre naissance, à compter la longue suite de vos aïeux, à nous relever dans nos annales leurs nombreux services et leurs mémorables exploits : voilà pour l'orgueil. Mais, parce que vous êtes homme, il faut que d'une race de héros vous ayez la confusion de voir sortir un lâche qui renoncera sous vos yeux au patrimoine de leur gloire, un cœur dégradé qui, héritant de leur nom sans hériter de leurs vertus, associera pour jamais à leurmémoirerévéréela honte ineffaçable de ses vices ou de ses forfaits : voilà pour l'humilité. Vous obtenez une gloire plus solide, et vous goûtez la douceur d'entendre célébrer l'élévation de vos sentimens, la variété de vos connaissances , les charmes de votre esprit : voilà pour l'orgueil. Mais, parce que vous êtes homme , il faut que votre conscience, désavouant tout basées éloges pompeux, vous force de reconnaître que ce cœur si haut ne s'est pas toujours souvenu de sa noblesse, que ces connaissances si étendues rencontrent souvent des limites , et que cet esprit enfin, dont on vante les agrémens et les saillies, a besoin, dans le secret, de préparer ses succès par de honteuses précautions et de puérils artifices : voilà pour l'humilité. (M. Borderies.)

Le Chrétien sera humble s'il se souvient qu'il est Chrétien.

Je sais, Chrétiens, que notre corruption essaie de faire un accord avec l'Evangile , et que, n'osant espérer grâce pour des vices odieux, elle voudrait du moins sauver l'orgueil, sa passion la plus chère, et le soustraire aux arrêts d'une inflexible sévérité; bien plus, grâce à ces raffinemens du monde fet à ses subtilités, l'orgueil parvient à s'ennoblir et à se déguiser sous des noms honorables. S'enfler de son pouvoir ou de ses titres, c'est un témoignage qu'on doit à sa grandeur; s'aigrir des délais, s'irriter des refus, c'est une juste et noble fierté; refuser d'obéir, briser le joug du devoir, c'est la conscience de ses droits; enfin les enfans de lumière eux-mêmes semblent trouver trop pesant le précepte de l'humilité, et c'est au fond des cloîtres qu'ils prétendent reléguer l'obligation et le pouvoir de l'accomplir. Eh quoi ! est-ce pour les seuls habitansdes cloîtres ou bien pour tous ses disciples que Jésus, offrant à la terre l'exemple d'une vertu inconnue avant lui, a voulu que l'humilité le séparât, par une distinction inattendue, de tous les

orgueilleux précepteurs qu'avait entendus le genre humain, et servît de premier appui à ses divines leçons? Discite a me, quia mh tis sum et humilis corde. Parlait-il pour les seuls habitans des cloîtres ou bien pour tous ses disciples lorsqu'il menaçait l'orgueil d'un honteux abaissement, et promettait à l'humilité la seule grandeur véritable: Qui se humiliât exallabitur^ ou lorsque, plaçant près de lui des petits enfans , il proposait aux hommes pour modèle d'humilité cet âge d'innocence et d'oubli de soi-même qui , encore insensible aux intérêts du siècle, s'inquiète peu de ses vaines sollicitudes, et ne connaît ni la soif des honneurs, ni les dépits de l'ambition trompée , ni la haine d'un rival et ses sombres fureurs ? Nisi efâciamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum cœlorum. Enfin est-ce pour juger les seuls habitans des cloîtres ou bien tous ses disciples qu'il doit se faire précéder, au dernier jour, par l'instrument de sa mort ignominieuse, et réduire au silence les prétextes de la lâcheté et les murmures de l'orgueil, en offrant à tous les regards l'irrécusable témoin de son humilité ?

Ah! Chrétiens, cette croix qui, à ce jour formidable, doit faire couler tant de pleurs et confondre les superbes contempteurs des affronts de Jésus, peut vous épargner aujourd'huile malheur d'un repentir inutile , si vous voulez recevoir en chrétien ses touchantes leçons :vous avez pu obscurcir par vos préjugés ou altérer par vos sophismes larigueur d'un commandement que Jésus vous avait intimé tant de fois durant les jours de sa vie mortelle; mais sur la croix le précepte de l'humilité est écrit pour le Chrétien en caractères de sang, lisibles pour tous , et repoussant toute réclamation et toute excuse; car, selon la pensée de l'apôtre saint Pierre, la croix n'offre pas seulement au Chrétien un Sauveur lavant dans son sang les iniquités du monde, mais elle lui présente aussi un guide qui, par ses exemples, nous trace la route que nous devons tenir: Christus passus est vobis relinquens exemplum ut sequamini ves~ tigia ejus.

Non , puisqu'il convient que le serviteur ne soit pas mieux traité que son [Seigneur, ni le disciple mieux que son maître, le Chrétien ne peut repousser l'humilité, au pied d'une croix sur laquelle le Fils de Dieu a voulu endurer de si sanglans outrages ; au pied de la croix, l'amour-propre oublie ses délicatesses, la fierté ses hauteurs , l'orgueil son arrogance , et il découle de ce bois sacré une onction secrète qui guérit l'enflure du cœur, et mêle le baume d'une ineffable consolation à l'amertume des plus humilians sacrifices. S'il vous faut endurer les dédains , et les rebuts réservés si

souvent à la pauvreté , la croix vous montre le Sauveur terminant, dans le plus honteux dépouillement , une vie passée dans l'indigence. Si vous êtes tombé du faîte des honneurs, la croix vous montre le Roi des rois descendu à l'abjection la plus profonde. Enfin, si la calomnie vous déchire sans pitié, si l'orgueil ou l'injustice vous abreuvent de dégoûts, la croix vous dit que Jésus a voulu choisir encore pour lui le fiel le plus amer et les épines les plus cruelles : Christus passus est vobis relinqueiis exemplum ut sequamim ' vestigia ejus. (Le Même.)

Jésus-Christ recommande l'humilité.

La première des leçons que notre divin législateur a voulu donner aux hommes est celle de l'humilité : c'est par là qu'il ouvre son code de salut : Heureux les pauvres d'esprit. L'architecte qui se propose d'élever un grand et magnifique bâtiment commence par assurer le fondement en proportion de l'édifice; voilà ce que fait Jésus-Christ. A l'édifice de cette philosophie sublime qu'il allait introduire sur la terre , il donne pour base l'humilité , sachant bien que du moment où elle serait solidement assise dans les cœurs, toutes les autres vertus viendraient s'y ranger à la suite. Vainement on posséderait tout le reste; sans humilité, vous n'avez fait que bâtir sur le sable, et tout votre travail est sans profit.

Je n'appelle point humilité un langage qui n'est que sur les lèvres; je la veux dans le cœur et dans l'esprit; je la veux dans le fond de la conscience, où l'œil de Dieu pénètre seul. Celle-là suffit pour nous concilier la miséricorde divine: témoin le publicain de l'Evangile qui, sans autres bonnes œuvres, fut justifié parce qu'il s'était accusé lui-même : Seigneur^ ayez pitié de moi qui suis un pécheur ^ tandis que le Pharisien ne put trouver grâce. Si l'humble aveu de ses fautes, bien que dépouillé de toute autre espèce de mérite, assure la miséricorde du Seigneur, que ne doivent pas en attendre les bonnes œuvres accompagnées de l'humilité ? Ainsi Paul, le plus parfait parmi les justes, disait n'être que le plus grand des coupables ; il ne se contentait pas de le dire , il en était fortement persuadé , pratiquant cette maxime du Maître : Quand vous aurez tout fait , dites encore que vous lï êtes que des serviteurs inutiles. (Saint ChrysostÔme, Homélie sur la vocation de saint Paul.)

Jésus-Christ exalte l'humilité.

C'est à l'humilité que Jésus-Christ assigne le premier rang parmi

ses béatitudes, parce que le déluge des maux qui inondent la terre n'a point d'autre source que l'orgueil. Le Démon avait été de la nature des Anges ; c'est l'orgueil qui en a fait un Démon. Enivré par les folles espérances qu'il lui donna, le premier homme s'abandonne à l'orgueil : il est déchu de tous ses privilèges, et tombe dans la mort. Il s'est imaginé qu'il allait devenir l'égal de Dieu , et perd même ce qui lui avait été donné. VoiVa Adam devenu comme ïun de nous, lui dit ironiquement le Démon, en insultant à sa délirante audace : telle est la chimère de ses imprudens imitateurs ; l'orgueil leur fait croire qu'ils seront semblables à Dieu.

L'orgueil étant donc le principe de tous nos maux, parce qu'il est la source de tous nos désordres, le père du péché, Jésus-Christ, pour le guérir par son contraire, nous propose l'humilité, comme en étant le préservatif et le remède. C'est là le fondement sur lequel repose tout l'édifice. Avec l'humilité, on bâtit avec assurance; sans l'humilité vous élèveriez jusqu'au ciel l'édifice de vos vertus, le bâtiment croule et tombe en ruines; prières, jeûnes, œuvres de miséricorde, combats et victoires sur la chair, tout, en un mot, est stérile et mort sans l'humilité.

Heureux, nous dit le souverain législateur, heureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume du ciel est à eux. Quels sont les pauvres d'esprit ? ceux qui sont humbles et contrits de cœur. On peut être humble par la bassesse de son état , par nécessité , non par choix. Ce n'est point là la vertu dont parle Jésus-Christ. L'humilité vraie , dont il fait ici l'éloge, c'est celle qui provient d'un cœur pénétré de la crainte de Dieu , qui s'abaisse, se déprime d'elle-même dans ses pensées et ses affections, se reconnaissant dans une indigence totale; d'où vient qu'il dit heureux, non pas seulement les humbles, mais les pauvres desprit! dans le même sens que les paroles du Prophète : Sur qui jetterai- je les yeux , sinon sur le pauvre contrit et humilié?

Pourquoi tant recommander si fort l'humilité à ses Disciples, tous d'une condition si humble? Avaient-ils eu jusque là la moindre occasion de concevoir de l'orgueil, eux dont la profession et l'indigence ne faisaient que des hommes grossiers, méprisables à leurs propres yeux comme à ceux des autres? Quand cette leçon ne les eût pas regardés spécialement, elle n'en était pas moins importante pour tous ceux qui l'entendaient de sa bouche, ou qui devaient la recueillir de la bouchée de ces mêmes Apôtres. Elle les vengeait du mépris que l'orgueil pouvait concevoir de leur apparente bassesse. Mais il y a plus : si peut-être alors cette instruc-

lion ne leur était pas également nécessaire, elle ne manquerait pas de le devenir, pour le temps qu'ils se verraient en possession de faire des œuvres si extraordinaires, de se voir honorés de l'admiration des peuples, d'être si avant dans la confiance du Seigneur. Y avait-il richesses, dignités, empire même capable d'exalter l'orgueil , comme les privilèges singuliers auxquels ils étaient destinés, avant même d'avoir reçu le don des miracles? Le seul aspect de ce nombreux concours de peuple empressé d'apporter à leur maître l'hommage de l'admiration suffisait pour leur inspirer des pensées humaines. (Saint Cïirysostôme, Homélie XV, in Matth.)

Péroraison.

Eh quoi! Seigneur, en faut-il tant pour consentir à être humble? et ma conscience, malgré les réclamations de l'orgueil, ne me ditelle pas assez haut que, quand l'humilité ne serait pour les autres qu'une vertu de conseil, elle serait encore pour moi une vertu de justice et de rigueur? Car j'aurais beau être insensible à vos exemples et à vos lecons,j'aurais beau méconnaîtrela loi imposée aux enfans d'Adam et les humiliantes servitudes de ma condition , du moins il faut bien me souvenir de ma faiblesse, de ma corruption, de mes égaremens peut-être ; et si cette vue ne produit pas en moi l'humilité , l'endurcissement de mon cœur expliquera seul cette injustice. Que d'autres prétendent aux honneurs! je suis pécheur, l'humiliation doit punir celui qui, par le péché, s'est dépouillé de sa véritable grandeur ; qu'ils se montrent jaloux des distinctions ! je suis pécheur, le dernier rang convient à celui qui a préféré l'asservissement des passions aux privilèges de l'adoption divine ; qu'ils aspirent à la gloire! je suis pécheur, je dois expier sous le joug de la confusion et du mépris mon avilissement et ma dégradation volontaires ; enfin , je suis pécheur , c'est par l'humilité que je dois apaiser un Dieu irrité par mon orgueil et mériter moi-même de partager un jour la seule gloire véritable.

O Jésus, qui le premier apprîtes à la terre à connaître le prix et le nom même de l'humilité, vous venez de porter sous mes yeux le flambeau de la vérité, et de poursuivre mon amour-propre jusque dans ma piété même, dont il voudrait se faire une dernière retraite. O Fils de Dieu! anéanti jusqu'à devenir le Fils delhomme, vous avez bien acquis le droit de me commander l'humilité , vous qui, bien différent des maîtres d'une sagesse profane, ne vous contentez pas de m'en donner le précepte, mais qui me la prêchez t. m, 3o

par vos exemples, depuis la paille chétive qui, à votre naissance, vous a servi de couche, jusqu'au bois de l'ignominie sur lequel en mourant -vous fûtes étendu. Mais quoi ! le cri de ma conscience ne devrait-il pas être ma première leçon ? Au milieu de ces vertus d'appareil dont je fais gloire, ne l'entends-je pas quelquefois me reprocher mes misères , mes faiblesses , ma corruption peut-être ? Ah! si je n'ai pas le courage d'en révéler la honte, il faut bien du moins que je sois assez juste pour être humble à ce souvenir. Pourquoi murmurer après tout, et pourquoi me plaindre ? L'humilité n'a-t-elle pas aussi ses charmes et ses douceurs? elle embellit la vertu , elle rehausse le prix des talens , elle relève l'éclat de la naissance, elle ennoblit la pauvreté, elle est le fondement d'une piété solide et le garant des récompenses éternelles. Ainsi soit-il. ( M. Borderies.)

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