PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR L'IMMORTALITÉ DE L'AME
EXORDE
Qui crédit in me, cliam ai mortuus fucrii, vivet. Celui qui croit en moi vivra même après sa mort. [En S. Jean, c. 11.)
Ce n'est donc point à la courte durée des temps que doit se borner l'existence et la destine'e des hommes. Il est donc pour tous les Chrétiens, pour ceux mêmes qui n'auront point eu le bonheur de l'être, une autre vie que celle-ci, une vie stable es permanente, une vie éternelle où chacun recevra selon ses œuvres. Le Dieu puissant qui nous a formés , pour le servir sur la terre, saura donc conserver notre orne, au milieu des horreurs du trépas, qu'il ne laissera régner que sur le corps. Ce monde terrestre que nous habitons n'est donc point notre véritable patrie. Une patrie céleste nous attend et nous devons y aspirer sans cesse. Nous n'avons donc point à craindre cet anéantissement total de notre être, dont l'impie nous menace, et qu'il désire inutilement pour lui-même ; et pour m'exprimer avec saint Paul paraissant devant l'Aréopage , nous sommes donc la race immortelle de Dieu , et ce Dieu a marqué son jour pour nous juger, et pour juger tout l'univers.
Mais quel est le but que je me propose dans cette entrée de discours? Yiens-je donc, comme les premiers Apôtres envoyés aux nations païennes, vous annoncer les premiers élémens de la religion de Jésus-Christ? Dois-je vous parler comme à des hommes capables de former un doute sur le siècle à venir, si nécessaire à réparer les désordres du siècle présent? Ne serait-ce pas même une indécence et un scandale de vous adresser les preuves d'une, vérité que la nature ne vous démontre pas moins que la religion? Et la chaire évangélique où l'on doit parler à des Chrétiens qui nous écoutent , ne serait-elle point comme profanée par des raisonnement réservés, ce semble, pour des impies qui ne viennent
des prédicateurs. Soi
pas nous écouler ? Mes chers frères , je sens comme vous l'inconvénient de ces dissertations philosophiques, où l'on paraît vous supposer sans foi et sans religion, et auxquelles cependant la fc i seule et la religion vous attirent. Mais ne suffit-il pas du malheur des temps pour m'autoriser à traiter à fond, devant vous, de l'immortalité de votre ame, et à confirmer votre foi sur ce grand principe ? Ne savez-vous pas comme moi que nous vivons dans un siècle où la religion de plusieurs a fait naufrage ; où l'on ose anéantir l'éternité de l'homme, pour mieux anéantir toute religion, soit naturelle, soit révélée; dans un siècle où les esprits les plus fiers de leurs lumières, les plus enivrés de leur mérite, se font gloire d'un système qui les abrutit pour ce monde , et les anéantit pour l'autre; et produisent sur ce point mille raisonnemens captieux, qui se font adopter par une foule d'esprits, ou faibles de leur nature , ou aveuglés par leurs passions ? Qu'il me soit donc permis, Chrétiens, de justifier à vos yeux, la vérité de votre avenir, et de vous démontrer une immortalité qui fait sans doute le plus cher objet de vos désirs et de vos espérances. Quelque inutiles, au reste, que ces démonstrations vous paraissent pour l'édification de vos mœurs , du moins serviront-elles à vous découvrir , et toute la. faiblesse de l'impie qui ose attaquer votre immortalité, et tout l'avantage que vous pouvez tirer de ce principe même , trop peu médité des Chrétiens de nos jours. Deux idées que je me propose de vous développer : l'une pour affermir votre foi sur ce principe fondamental de toute religion; et l'autre pour vous animer, dans la pratique, à ce qu'il y a dans votre religion de plus sublime et de plus grand. L'une et l'autre renfermeront tout mon dessein.
Point de vérité plus inébranlable à tous les ennemis de la religion que le grand principe de l'immortalité de lame : ce sera le sujet de la première partie. Point de vérité plus capable de former des héros à la religion que le grand principe de l'immortalité de lame : ce sera le sujet de la seconde partie. Dieu Sauveur, Dieu immortel et prince de l'immortalité, c'est à vous de me soutenir dans ce discours; j'ai besoin de la plus puissante de vos grâces, et je vous la demande par l'intercession de la plus sainte des Vierges. Ave, Maria, (Le P. Le Chapelain, Sur V immortalité de lame.)
Immortalité de l'ame, vérité inébranlable.
C'est un beau mot de Tertullien , et qui se trouve justifié par l'aveu unanime de tous les siècles, que jamais l'homme n'a me-
connu l'existence de la Divinité, ou d'un premier Etre , créateur de tous les êtres, à moins qu'il ne fût expédient pour lui-même que cet Etre souverain ne fût point en effet : Nemo Deum non esse crédit, nisi cui expedit non esse K Je dis de même de tous les hommes qui ne jugeant des choses que par les sens, et prévenus des maximes insensées du libertinage, refusent de croire, ou ne croient qu'à demi cet avenir éternel que la religion nous oblige d'espérer ou de craindre. Et je prétends que l'on n'a jamais douté de ce grand principe que par l'intérêt personnel que l'on avait d'en douter; c'est-à-dire qu'il n'y eut jamais qu'une vie déréglée et corrompue qui fut capable de faire penser à quelques libertins que toute la durée de l'homme se réduit à la vie présente , et que le but de ses espérances finit au moment inévitable de la mort. Je prétends qu'à considérer la chose en elle-même, et indépendamment des lumières que la foi nous donne sur l'immortalité de notre ame; jamais vérité ne fut plus évidente au jugement d'une raison éclairée, ni plus inébranlable à tous les efforts d'une raison pervertie et corrompue par l'ascendant des passions humaines. Ecoutez-en la preuve, et prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.
Une vérité si lumineuse que l'on ne peut la combattre sans attaquer en même temps la certitude des principes les plus évidens ei- eux-mêmes, des principes les plus infaillibles au jugement delà seule raison, et de la raison la plus ennemie de la Religion de Jésus- Christ; une telle vérité n'est-elle pas, entre toutes les autres, la plus inébranlable aux vains raisonnemens de la philosophie humaine? Or, telle est, mes chers auditeurs, et telle sera toujours cette grande vérité que le sentiment naturel nous démontre, et qui nous annonce à tous la durée immortelle de notre ame. Car, pour ne supposer rien qui puisse nous être contesté dans un discours de cette conséquence, il faut que l'impie reconnaisse dans le Dieu qu'il veut bien encore adorer, et la spiritualité de sa nature, et l'infaillibilité de sa sagesse et l'infinité de sa justice. La spiritualité de sa na ure, qui en fait un esprit pur, infiniment au dessus de la matière dont il est le créateur, l'infaillibilité de sa sagesse qui n'a pu donner à l'homme des désirs infinis, sans quelque objet capable de les satisfaire. L'infinité de sa justice qui ne lui permet pas de regarder indifféremment sur la terre, et l'homme vertueux et l'homme coupable. Et voilà, Chrétiens, ce qui doit nous faire comprendre à quel point l'immortalité de notre ame est supérieure à
1 Tertullicn.
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tous les raisonnemens impies que l'on peut former contre elle; puisque l'on ne peut combattre cette -vérité fondamentale sans dégrader la nature de Dieu , sans méconnaître la sagesse de Dieu, sans anéantir la justice de Dieu. Je reprends, mes chers frères, et je vous invite à me suivre dans le cours de ces argumens victorieux , où j'ai cru devoir m'engager , non seulement pour la gloire de la religion dont nous sommes les disciples, mais pour l'intérêt commun du genre humain, à qui l'on entreprend de ravir le plus essentiel et le plus beau de ses privilèges. ( Le Même.)
Nier l'immortalité de l'ame, c'est outrager la nature de Dieu.
Dieu , en créant l'homme , l'avait d'abord destiné à être immortel. Dégradé par le péché, il perdit cet heureux privilège; mais l'intention du Créateur était qu'il lui fût un jour rendu. Sa bonté et sa puissance lui permettaient-elles de ne pas se montrer aussi bienfaisant à l'égard de l'œuvre de ses mains que les hommes le sont à l'égard de ce qui leur est soumis ? Or , nous voyons partout le témoignage que les hommes veulent voir se propager et se multiplier ce qui leur appartient. L'intention du Créateur a donc été que l'homme corrompu par le péché fût un jour réformé et renouvelé. L'incrédule ne combat cette assertion que par l'opinion où il est que Dieu ne peut pas ressusciter un corps anéanti par la mort; et il mesure la toute puissance de l'Etre souverain par sa propre faiblesse. Il est facile de tirer d'objets existans, ou qui ont existé autrefois, la preuve de la vérité de cet ordre de choses à venir, dont on accuse l'impossibilité. Un peu de boue façonnée par les mains du Créateur a fait l'homme, vous le savez. Apprenez-moi, je vous le demande, vous dont la science prétend pénétrer tous les mystères, par quel mécanisme un peu de poussière s'est transformée en chair? comment un limon grossier a produit et les os et la peau , et toute la structure de l'homme, tant à l'extérieur que dans les parties diverses qui composent cette substance si savamment organisée, et qui, toutefois, n'est qu'une si faible portion dans l'universalité des êtres? Ce mystère vous échappe; vous ne concevez rien à la naissance de l'homme ; et pourtant vous ne pouvez la nier. Pourquoi nieriez-vous sa régénération? car c'est le même Dieu qui opère dans l'une ou dans l'autre. Il sait bien comment il s'y prendra , pour rendre à sa première forme le corps tombé en dissolution. Il est tout-puissant; vous ne lui
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contesterez pas sans doute cotte qualité.... Que la résurrection des morts soit possible, le fait le prouve; puisque plus d'un mort a été ressuscité. Lazare était depuis quatre jours enfermé dans le tombeau ; Lazare fut ressuscité l. Le iils unique de la veuve de Naïm, ressuscité, fut rendu à sa mère, au moment où on Fallait emporter de sa maison 2. Non seulement notre Dieu a exercé par lui-même le pouvoir de ressusciter les morts, il l'a encore donné à ses Apôtres. Jl suffit dune seule résurrection bien authentique pour conclure en faveur de toutes. Qui peut faire l'une peut aussi bien faire les autres. Dans les arts mécaniques, ceux qui sont chargés de grandes et vastes constructions commencent par les exécuter en petit, et par en tracer les modèles sur des plans d'une moindre dimension. Ainsi le Créateur de l'univers, en formant le Ciel, ce merveilleux ouvrage de ses mains, n'a voulu exposera notre admiration qu'un échantillon de sa sagesse et de sa puissance, afin que nous remontions du peu que nous voyons à ce que nous ne pouvons ni voir ni comprendre.... Le potier qui a fait un ouvrage de terre peut le refaire quand il vient à se briser; et le Tout-Puissant ne pourrait, refaire son propre ouvrage ! Ecoutez saint Paul : Quand vous jetez en terre une semence, ce que vous semez n'est pas la substance elle-même qui doit en provenir dans son temps, mais il le deviendra 3. Ce grain, par^exemple, que vous répandez au hasard sur la terre , il s'y corrompt ; il a l'apparence de la mort; bientôt vous le verrez qui lève, devient épi, se développe; il a repris la vie pour se multiplier. L'homme renaîtra, mais pour n'être que ce qu'il était. Son renouvellement n'est pas un accroissement comme celui du blé; c'est donc quelque chose de plus aisé à concevoir que cette foule de phénomènes qui accompagnent la résurrection d'un simple grain. Tout, autour de nous, présente à nos regards une scène continuelle de mutation et de renouvellement. La vie de l'homme n'est qu'une longue suite de morts , de résurrections anticipées; le sommeil lui-même n'en est que limage journalière, etc.
Ah! de grâce, ne nous enlevez pas notre plus glorieuse espérance, le soutien et le remède de notre faiblesse, la seconde naissance qui nous enfantera à une vie nouvelle où l'on ne meurt plus : nous en avons Dieu lui-même pour garant. Et quels sont les ennemis de cette foi? Des hommes ennemis de toute vertu, âmes basses et dégradées par la passion et par le crime, plongées tout entières
1 Jonn,, xî, Ô9. — 2 Luc, xn, 12. — "I Cor., xv.
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dans les brutales voluptés des sens. Que ceux-là repoussent la résurrection, ils ont trop d'intérêt de la craindre; ils s'effraient, avec raison, d'un renouvellement qui les fera comparaître par-devant le Souverain Juge, pour y recevoir le châtiment d'une vie toute pleine d'iniquités; serviteurs infidèles, qui, après avoir dissipé les biens qui leur avaient été confiés, se livrent contre leurs maîtres aux plus insolens complots, s'étourdissent sur les suites et s'imaginent que rien n'arrivera qu'en conséquence de leurs vœux et de leurs espérances. Loin de tout esprit sage de semblables pensées. A quoi servirait-il de pratiquer la justice? Quel avantage recueillerait-on d'avoir été vrai, bon, honnête? Quels fruits promettraiton à ses laborieux sacrifices? S'il n'y a pas de résurrection , à quoi sert de s'appliquer à l'étude de la sagesse, de maîtriser ses sens, de dompter ses passions , d'obéir aux saintes lois de la tempérance et de la pudeur, de n'accorder au sommeil que peu de temps, d'endurer les plus dures privations? S'il n'y a point de résurrection , plus de vie après la mort. La mort est l'anéantissement. Supprimez et toute législation qui condamne le crime et tous les tribunaux qui les punissent. Qu'il soit permis à l'homicide de tremper impunément ses mains dans le sang de sa victime ; laissez l'adultère violer librement la sainteté du nœud conjugal ; que le riche avare, que le spoliateur du bien d'autrui jouissent en paix du fruit de leurs rapines; qu'aucun frein n'arrête ni le calomniateur ni le parjure : tout est égal à la mort entre eux et l'homme juste, fidèle observateur de sa parole et de tous ses devoirs ; car s'il n'y a point de châtiment pour le crime, il n'y a point non plus de récompense pour la vertu. On peut être sans pitié pour le pauvre, puisqu'il n'y a rien à attendre pour le miséricordieux. Une pareille doctrine à quoi est-elle bonne? A verser dans la société un déluge de crimes : la raison elle-même s'en révolte ; elle ne peut convenir qu'à des scélérats et à des brigands, pour les exciter au crime et leur en assurer l'impunité.
Il n'y aurait pas de résurrection ! Mais que deviennent les oracles de nos livres saints? Ce ne serait donc plus qu'une fable que l'histoire de Lazare , et du mauvais riche de l'Evangile, que la prophétie d'Ezéchiel, alors que, transporté en esprit dans une vaste plaine couverte d'ossemens, il vit tous les morts se lever sur leurs pieds, leurs chairs se réunir et reprendre la vie !, image frappante de la résurrection générale? Ce n'est point l'âme qui ressuscitera ;
t Ezéch., xxxuf, 1 el seq.
!i;il
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immortelle de sa nature, elle n'avait pu mourir. Il faudra done qu'au jour du jugement elle retrouve le même corps dont elle avait fait, durant leur commun séjour sur la terre, le compagnon de ses bonnes ou de ses mauvaises actions. Chaste ou adultère, ii innocente ou criminelle, elle n'avait pas été seule; le corps avait été de moitié dans ses œuvres, plus souvent encore il avait été l'instrument des prévarications de lame coupable; et l'ame serait jugée indépendamment du corps! S'il fut son complice, il doit être puni comme elle. S'il fut associé à ses sacrifices, il doit être récompensé comme elle. Aussi voyez, quand l'Ecriture nous raconte les tourmens des enfers, elle parle de feux , de ténèbres, d'un ver dévorant. Est-ce pour l'ame? est-ce pour le corps? Mais l'ame se parée du corps ne donnerait point de prise ni à l'activité du feu qui n'agit que sur les sens, ni à l'obscurité des ténèbres , qui ne tombent que sur l'organe de la vue , ni à la dent du ver qui ne pourrait rien contre un pur esprit. (Saint Grégoire de Nysse , Sur la fête de Pâques , IIP discours.)
Nier l'immortalité de l'ame c'est dégrader la sagesse de Dieu.
Ici , mes chers frères , descendons un moment dans nous-mêmes, pénétrons le fond de notre cœur, et interrogeons le senti ment naturel qui le domine; ou plutôt, sans qu'il soit besoin de pénétrer le cœur de l'homme et de l'approfondir, voyons-y d'uni] coup d'œil ce que nous ne pouvons nous déguiser à nous-mêmes.ij et ce que nous apprend chaque jour l'expérience de tous les hommes. Eh quoi ! c'est que ce cœur, tout occupé qu'il est d'objets frivoles, n'en est pas moins infini dans sa capacité, et insatiable dans ses désirs; c'est que ce cœur est une espèce d'abîme qui absorbe etdigloutit tout, qui ne dit jamais; c'est assez, et à qui le monde entier ne suffirait pas pour le remplir. Que l'homme en effet le plus avide de richesses, d'honneurs ou de plaisirs, rencontre à ce moment sous ses pas tout ce qu'il a jamais pu désirer, depuis qu'il existe, sera-t -il vraiment satisfait ? Non, il commencera dès lors à former de nouveaux projets de fortune qui seront suivis de mille autres , à mesure qu'il acquerra. Si c'est l'ame d'un héros fier et superbe de ses victoires, ou bien elle cherchera un autre univers à. conquérir, comme celle d'Alexandre ; ou bien elle se lassera de l'élévation la plus désirée, ainsi que ces princes fameux qui, de venus les maîtres de la terre, succombaient au dégoût de leui propre puissance , qui ne leur paraissait plus mériter ce qu'il en
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avait coulé de travaux et de fatigues pour y parvenir. Si c'est une ame commune et vulgaire, d'abord ses désirs seront moins vastes; mais seront-ils moins ardens et moins multipliés dans la sphère étroite ou l'ordre de la Providence l'aura bornée ? Non, que l'homme gémisse dans le sein de la pauvreté, ses premiers vœux ne seront que pour le seul nécessaire; mais qu'il possède le nécessaire de la nature, il voudra dans le moment le nécessaire de la condition ; mais qu'il jouisse du nécessaire le plus commode selon l'état où il est monté, il aspirera dès le même instant au superflu, et au superflu le plus magnifique; et s'il vient à bout d'y parvenir, il désirera toujours également de plus en plus. Il pourra cesser enfin d'acquérir selon ses désirs, mais il ne cessera jamais de désirer d'acquérir encore. Telle est, Chrétiens, vous ne le savez que trop, la nature du cœur de tous les hommes; et le cœur du plus grand héros, pour l'immensité des désirs, n'est point différent de celui du reste des humains.
Or, cette vérité d'expérience une fois reconnue, raisonnons un moment, mes chers auditeurs, et concluons, avec la dernière évidence, que l'on ne peut méconnaître la durée immortelle de notre ame, sans anéantir la sagesse du Dieu créateur, c'est-à-dire, sans regarder ce Dieu infiniment sage, comme un être borné dans ses lumières, qui n'a pas su pénétrer ou la nature des biens du monde, incapables de nous satisfaire, ou l'immensité de notre cœur, incapable d'en être satisfait. Car s'il a bien connu , ce Dieu qui nous a formés, la disproportion mutuelle et de notre cœur et des biens du monde, il faut donc qu'il ait un objet et un objet proportionné à l'ardeur de ce désir infini d'êtreheureux, gravé dans notre ame par le doigt de Dieu; il faut donc que cette capacité sans bornes, cette espèce d'immensité du cœur humain , nous annonce un bien destiné du ciel à le remplir et à le satisfaire. Or ce bien infini après lequel nous soupirons malgré nous-mêmes , et qui ne saurait être pour le cœur qui le désire un objet chimérique et imaginaire, ce n'est pas dans nous-mêmes qu'il se trouvera jamais. L'homme sent trop bien, à la vue de l'état déplorable où le péché l'a réduit, qu'il n'est pas fait pour se contenter de lui-même. Ce n'est pas au milieu du monde, et parmi tous les objets qu'il offre à nos regards, que peut se rencontrer l'objet véritable de ce bonheur , puisque l'empire du monde entier, loin d'épuiser les désirs de l'homme, ne ferait qu'en multiplier le nombre et en augmenter la vivacité. C'est donc dans un avenir, et un avenir éternel, que la multitude et la variété de nos désirs doivent trouver leur centre et leur par-
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fait accomplissement. Il n'appartient clone qu'à l'immortalité seule de remplir la capacité infinie du cœur humain, qiii ne saurait être satisfait par une félicité passagère et bornée, telles que seront tou jours les félicités de la terre. Et dès là ce n'est point l'effet d'une erreur, comme dit l'impie, ce n'est point l'effet d'une ambition dans l'homme, c'est sa destinée naturelle et nécessaire, de cher cher un autre univers, d'aspirer à de nouveaux cieux, d'attendre un second avenir qui ne finira jamais.
Eh quoi! dirais je à ces esprits terrestres qui renferment dans l'espace des temps l'étendue bornée de leurs espérances, et qui voudraient nous réduire au sort désespérant dont ils font leur bon heur; quoi! serions-nous donc les seules êtres raisonnables dans ce monde visible, pour être en même temps les plus imparfaits et les plus malheureux de tous les êtres, et n'y aurait-il que l'homme assez disgracié de son Créateur, pour ne pas savoir se renfermer dans les bornes naturelles de sa destinée? Je vois le reste des êtres, heureux à leur manière , sans envier d'autre situation que celle quileur est marquée par l'Auteur de la nature; je vois le poisson vivre content dans le sein des eaux, l'oiseau satisfait de voler librement dans l'espace des airs; les animaux des campagnes ne désirer plus rien, quand la terre leur présente la pâture nécessaire à leurs besoins, et l'homme seul ne serait pas satisfait des avantages \ temporels qui devraient être tout son partage! Non, ce ne sera pas seulement, quand il s'agit de contenter l'homme, que se sera de+ mentie cette sagesse admirable du Créateur, qui éclate par tant de merveilles dans les plus petits êtres de l'univers. Dès que l'homme, comblé de tous les biens du temps, désire toujours au-delà de ce qu'il possède, de tels biens ne sont point proprement le partage de l'homme, il lui en faut un autre plus vaste et plus proportionné à ses désirs, et la sagesse divine ne sera jamais justifiée à notre égard, si, nous ayant pourvus d'un cœur incapable de se contenter du monde visible et présent, elle ne réserve pas à ce cœur immense un monde invisible et éternel, capable d'en remplir la capacité.
Et que l'on ne m'oppose point ici que c'est un désordre, un dérèglement dans lhomrue, de désirer toujours, de ne se contenter jamais; et que le Dieu de sagesse n'est point tenu de satisfaire cette avidité insatiable du cœur, qui prend sa source dans notre corruption même. Non, mes chers auditeurs, ce n'est point là de quoi affaiblir la démonstration de notre immortalité, fondée sur les désirs infinis du cœur humain. Je sais, comme vous, que c'est un désordre, un dérèglement dans l'homme, de s'attacher passionnément à
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lia recherché des biens du monde, cl aux. charmes de leur possession. Mais pourquoi cette attache passionnée est-elle dans l'homme un si grand désordre? Oh .'Chrétiens, c'est que l'homme, en se lillvrant au bonheur terrestre, oublie dès lors l'excellence et la di- Ignité de sa nature destinée à quelque chose de plus grand; c'est i »qu'il paraît alors se dire à lui-même, par une illusion qui le décigrade, qu'a force d'accumuler biens sur biens, il pourra se former || enfin sur la terre un bonheur parfait et capable de combler tous ■ses désirs. Voilà quel est le vrai désordre de l'homme dans son at- ( tachement excessif au monde et à toutes les sortes de bonheur que j le inonde lui présente. Mais il répond, ce même homme, à la dii|gnité de sa nature, mais il fait voir toute sa grandeur, mais il pui bliela gloire même du Dieu qui l'a formé , loin de se rendre cou- ■pable, quand il ne veut pas se contenter de tous les biens finis, ■parce que cette avidité insatiable, malgré l'excès ou plutôt par iirexcès même qui l'accompagne, est le signe le plus évident de l'ine (capacité des biens du monde pour le satisfaire, et la plus forte ■démonstration de la vérité même dont il s'agit: que le cœur hu- .Imain est nécessairement inquiet et agité dans le sein du bonheur Ile plus apparent, destiné qu'il est à posséder éternellement son IjDieu, et à trouver dans ce seul objet le centre immortel de son Jirepos, en y trouvant le terme de tous ses désirs! Fecistl nos ad te, mbomiiie, et ir requiet um est cor nostrwn, douce reqidescatin te '. ■Ainsi parlait saint Augustin, poussé parla force du sentiment qui ^l'obligeait de recourir à l'éternité, pour remplir le vide infini de [son cœur; et tel sera toujours le langage, je ne dis pas de l'homme Jlconverti et sanctifié, comme cet illustre docteur de l'Eglise, mais Ijde tout homme raisonnable et sensé qui saura réfléchir sur son Ijame, dont la capacité immense annoncera toujours un avenir éter- , inel, parce qu'il n'y a que cet avenir qui soit capable de rassasier Jcet appétit sans bornes pour le bonheur dont la nature nous a pour- Jvus. (L. P. Le Chapelain.)
Nier l'immortalité de l'ame c'est anéantir la justice de Dieu.
Ne pensons pas que tout se termine à ce cercle étroit de la vie ; Imais croyons qu'il y aura un jugement où chacun recevra la récom- ' pense ou la punition de ses œuvres. Vérité si manifeste, si incon-
1 August.
testable que tous les hommes, Juifs, hérétiques, n'importe, en tom bent d'accord. S'ils n'ont pas tous une idée saine de la résurrection, du moins tous s'accordent sur un jugement à venir, sur des châtimens réservés aux coupables, sur l'existence d'un tribunal qui prononcera sur les destinées futures , en raison delà conduite que l'on aura tenue. Eh! s'il n'en était pas ainsi, pourquoi ce beau ciel que Dieu a déployé par dessus nos têtes? pourquoi aurait-il créé les abîmes des mers et le fluide de l'air pour les besoins de l'homme ? pourquoi, en un mot, cette providence si libérale, si, après nous avoir comblés de tant de biens, il devait nous abandonner à l'instant du trépas? Combien d'hommes , après avoir vécu dans l'exercice delà vertu et dans les traverses continuelles, ont quitté la vie s ans avoir connu un seul moment de bonheur! D'un autre côté, combien aussi meurent souillés de crimes, chargés de rapines, riches des dépouilles de la veuve et de l'orphelin, après avoir vécu jusqu'au dernier moment dans l'opulence et les délices, dans l'absence de tous les maux! Quand donc les premiers recevront-ils la récompense de leur vertu, les autres l'expiation de leurs crimes, si la mort vient les anéantir tout entiers? S'il existe un Dieu, comme il n'est pas possible d'en douter, c'est une conséquence nécessaire qu'il soit juste. Or, s'il est juste, il est également impossible de nier qu'il ne doive traiter les uns et les autres selon leurs mérites. Si donc, ce n'est pointdans la vie présente que les justes auront été récompensés, ni les méchans punis, il est évident qu'il reste |i après la mort un autre temps où la justice s'exercera à l'égard de tous. (Saint Chrysostome, Du jugement futur.)
Même sujet.
Mais quelle preuve encore plus sensible de notre immortalité je découvre cfen s la justice divine! Quoique les lois humaines aient pourvu, autant qu'il était en elles, à récompenser les bons et à réprimer les méchans dans ce monde visible, quel est surtout dans ce siècle pervers, quel est le sort du vice et de la vertu ?
Dieu juste, permettez-moi de vous adresser encore la parole , et de vous dire avec vos Prophètes : Justus quidem tu es, Domine, si disputent tecum. Votre justice suprême est indépendante de tous les faibles raisonnemens des hommes; souffrez cependant que je vous adresse cette juste plainte: Verumtamen justa loquar ad te* Pourquoi vois-je prospérer la voie des impies? Mes pieds ont chancelé; j'ai pensé tomber d'indignation et de douleur, en voyant la
DliS PIlliDICATliURS. 5 I I
: paix des médians. Ils ont obtenu les richesses, les honneurs, la
gloire; on applaudit à leurs coupables désirs, on bénit leurs injus-
I tices. Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand laisserez-vous
| triompher les pécheurs ? Usquequo, Domine, usqnequo pcccatores
I gloriabuntxir?
Et tandis que le vice lève une tête altière, dans quel délaisseil ment vois-je languir l'humble vertu et la timide innocence? Heureuses encore, si elles n'étaient pas outragées et opprimées par B les méchans! C'est donc en vain que j'ai purifié mon ame: Ergo [] sine causa justificavi cor meuin. En vain j'ai sacrifié à l'innocence r les plus doux penchans de mon cœur; en vain je consacre au bien | public ma fortune, mon repos, ma vie; en vain je me dépouille, i pour soulager les misérables. O pudeur! ô tempérance ! ô justice! ô charité! vous ne seriez donc plus que de laborieuses chimères! \ Passions , je vous rends votre liberté. Pourquoi me ferais-je violence pour vous contraindre? Abandonnez-vous avec sécurité à tous les désordres et à toutes les injustices qui échappent à la I vengeance des lois et à la censure publique: trahissez mes rivaux, ! trompez les simples, opprimez les faibles, dépouillez les peuples, I perdez les misérables; nous périssons comme les méchans, vivons I comme eux. O Dieu! pourquoi abandonnez-vous l'innocence \Quare b oblwisceris tribulationis nostrœ ?
Encore, en suivant les préjugés de ma faible raison , je pourrais I concevoir l'impunité du crime; mais que Dieu abandonne l'inno- [ cence et la vertu , que le juste qui l'adore , et l'impie qui l'outrage, que l'homme généreux qui protège les faibles, et le lâche qui les opprime; que l'homme compatissant, qui essuie les larmes des malheureux, et le barbare qui les fait couler, soient égaux devant lui! Quedis-je? que le crime soit mieux traité que l'innocence; que le vice soit récompensé et la vertu punie! O Dieu! comment concilier ce désordre avec votre justice ? pardonnez aux crimes , mais ne i punissez pas la vertu: Quare via impiorum prosperatur ? Quare oblivisceris tribulationis nostrœ ?
J'ai dit dans mon cœur: il n'en peut être ainsi , il faut que l'ordre soit rétabli ; le Dieu juste doit venger les bons et punir les méchans : Dixi in corde meo: justum et impium judicabit Dominus, Oui, quand je n'aurais d'autre preuve d'une vie future que la prospérité des méchans et le malheur des justes, je serais convaincu qu'il existe un autre monde, où les inégalités cruelles de celui-ci sont réparées. Le temps est un chaos ; l'ordre est dans l'éternité. La vie future peut seule résoudre le mystère de la vie présente,
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comme elle peut seule en réparer le désordre: Justiim et impium judieabit Dominas , et tempus omnisrei tune erït.
Substances invisibles qui m'entendez, et qui êtes encore enveloppées sous les ombres de la mortalité (^ car ce n'est point à l'homme extérieur que je veux parler en ce moment, c'est à l'homme intérieur, c'est aux esprits qui animent les corps que j'ai maintenant sous les yeux); âmes immortelles, il est donc vrai que vous n'êtes pas confondues avec la masse terrestre que vous animez; et que vous n'irez pas vous perdre avec elle dans la poussière des tombeaux. Si vous entendez retentir dans le corps qui vous environne une réponse de mort, vous entendiez retentir clans vousmêmes la réponse de l'immortalité. Non, la mort ne détruit que les corps; elle affranchit les âmes. Le sépulcre est le berceau de la véritable vie.
Tristes humains, quand vous venez pleurer sur les tombeaux des personnes qui vous furent chères , et que votre raison troublée par la douleur semble croire qu'ils ne sont plus, je puis donc vous dire, en quelque manière , comme l'ange du Seigneur le disait aux saintes femmes qui venaient pleurer sur le sépulcre de Jésus: Celui que vous pleurez n'est point ici : Non est hic. Vous voyez grave sur sa tombe: Ici il repose : Hic jacet. Ne vous y trompez plus; non, il ne repose point ici; il n'y a sous cette tombe que sa dépouille mortelle, que le voile corruptible dont il était enveloppé: Non est hic. De même que le soleil, au moment où il semble aller s'envelopper dans les ombres de la nuit , va éclairer un autre univers , ainsi quand celui que vous avez aimé a paru se perdre dans les ombres de la mort, il est passé dans une autre vie : Non est hic. Quel est son sort dans cette vie nouvelle? Hélas! j'ignore sa destinée. Heureux ou malheureux, je vous déclare qu'il est vivant , qu'il est immortel. O mort! nos âmes sont donc au-dessus de ta puissance, et où est ta victoire ? Ubi est mors Victoria tua ? Que le corps retourne à la terre d'où il est sorti, en attendant la résurrection qui doit lui rendre la vie à lui-même: Pulvis revertatur adterramsuam; que l'esprit revole vers la Divinité d'où il est descendu: Spiritus redeat ad Deum, qui dédit illum. (M. de Beauvais, évêque de Senez, Immortalité de lame.)
Le sentiment de l'immortalité de l'ame triomphe des obstacles que le monde oppose à
notre bonheur.
Quel doit être dans nous le fondement de cette vertu sublime,
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de cet héroïsme chrétien, dont je prétends que notre nature est pour nous sans cesse la source et le principe? Non, ce n'est point cet appareil de piélé publique et extérieure, cette assistance habituelle aux prières, aux cérémonies, aux offices de l'Eglise; non, ce n'est point là pour le disciple de Jésus-Christ l'héroïsme et la sublimité, l'essence même et le fond du Christianisme. Eh quoi donc! Ah! Chrétiens, c'est ici que le monde et Jésus-Christ doivent nous paraître encore plus opposés que dans tout le reste ; car c'est par le faste et la pompe de leur vaine grandeur; c'est par le bruit de leurs exploits et l'éclat de leurs vains titres, ou, pour m'exprimer mieux encore, c'est par des vices brillans, colorés du nom de vertus, que s'annoncent presque toujours les héros du monde ;- c'est par là qu'ils se font distinguer du vulgaire pendant leur vie, et qu'ils prétendent s'éterniser, en dépit de la mort, dans l'esprit des peuples ; au lieu que ce qui doit fonder l'héroïsme de l'homme chrétien , et ce qui doit l'annoncer aux regards du monde , c'est le sentiment de 1 humilité , de la modestie la plus marquée, par le peu d'estime qu'il montre de lui-même et le respect qu'il fait paraître pour le commun des hommes, malgré la bassesse et l'infériorité de leur condition. Voilà, mes chers frères , selon tous les maîtres et les docteurs de la morale , ce qui fut toujours dans l'homme le fondement d u Christianisme , et d u Christianisme le plus sublime et le plus relevé.
Or, ce sentiment humble et modeste de nous-mêmes qui, sans nous dégrader, nous égale au commun des hommes, n'est-ce pas ce sentiment-là même que fait naître d'abord dans le cœur humain le sentiment de son immortalité ? Chose admirable ! c'est ce sentiment qui élève l'homme au dessus des puissances et des majestés terrestres, et c'est ce même sentiment qui abaisse notre orgueil jusqu'à le détruire et l'anéantir; c'est ce sentiment d'élévation naturelle qui place l'homme au dessus du reste de l'univers, et c'est ce même sentiment qui égale au dernier des humains le plus fier des hommes et le plus grand! Estimons-nous en effet, d'aiileurs , tant qu'il nous plaira : que découvrons-nous dans notre nature de plus respectable que cette immortalité qui nous distingue? et tant d'avantages dominans, attachés à l'éclat de la naissance et de la condition, à la supériorité des talens et du génie; tous ces dons de la nature, qui ne peuvent aboutir qu'au néant, nous paraîtront-ils comparables au titre d'immortel qui nous assure la gloire de l'éternité ?
Or , ce grand privilège , d'où coule, pour ainsi dire, l'essence de t. m. 33
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notre véritable gloire, n'est-il pas également le propre, et des petits et des grands , et des seigneurs et des maîtres , et des monarques et des sujets? Eh! sur quoi donc notre orgueil oserait-il mépriser encore le moindre des hommes, dès qu'il n'est rien de plus noble, de plus respectable dans l'homme que l'homme lui-même ? et tous les titres de la vanité humaine, qui nous élèvent etnous honorent presque uniquement dans la société du monde, pourraient-ils nous placer dans notre estime au dessus de nos semblables, qui, aussi bien que nous, ont Dieu pour principe, et doivent retournera Dieu pour l'éternité ?
Mais pénétrons plus avant dans l'idée de cet héroïsme chrétien dont vous possédez le principe, dans ce sentiment d'immortalité qui vous est commun avec le reste des hommes. L'homme humble et modeste n'est encore, pour ainsi dire, que l'homme renfermé dans lui-même, qui ne paraît point au dehors; et l'héroïsme de la religion paraît exiger de ses sujets quelque chose déplus magnifique et de plus grand, c'est-à-dire, un mérite qui frappe et qui éclate par de plus illustres victoires; et c'est ce qui va se développer à vos yeux clans le courage de l'homme immortel ; car j'appelle un héros chrétien, pour en achever ici le tableau, l'homme assez généreux pour s'élever, avec la grâce, au dessus de la chair et de ses convoitises, au dessus du monde et de ses périls, au dessus de la fortune et de ses disgrâces, au dessus de la mort et de ses terreurs. Or, ne suffit-il pas, en effet, de nous rappeler le souvenir de notre immortalité, de nous pénétrer de ce sentiment qui nous annonce toute la gloire et la grandeur de l'homme ; pour triompher de ces ennemis qu'il nous paraît si terrible de combattre et de vaincre, c'est-à-dire, pour triompher constamment, avec la grâce, et de toutes les convoitises de la chair, et de tous les dangers du monde, et de toutes les disgrâces de la fortune, et de toutes les horreurs de la mort? Soutenez-moi de votre attention, mes chers frères, dans l'exposition rapide d'une morale si rarement présentée à l'homme du siècle, et cependant la plus noble, la plus glorieuse et la plus intéressante qui puisse être pour l'humanité.
i° Pour former dans tous les Chrétiens des héros de leur religion il s'agit donc, sur le fondement établi de l'humilité évangélique de les élever d'abord au dessus de la chair et de ses convoitises c'est-à-clire, de leur inspirer cette force plus qu'humaine qui les rende braves contre eux-mêmes , qui leur fasse dominer cette chair mortelle qui leur est unie , et la traiter en esclave et en coupable, comme elle doit être traitée, pour obéir sans cesse aux
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ordres de l'esprit qui la commande: force chrétienne, je l'avoue, bien rare de nos jours, et presque inouïe dans les personnes du siècle , mais force nécessaire à tous les disciples de l'Evangile, dont toute la morale paraît tendre à la destruction du vieil homme et à l'édification de l'homme nouveau, qui ne peut s'établir que sur les ruines de l'homme charnel et animal; force chrétiennequi, dès les premiers temps , a éclaté dans tous les grands hommes du Christianisme, et en a fait autant de victimes de leur ferveur et de martyrs de leurs austérités, qui suppléaient dans eux à la cruauté des tyrans; force chrétienne qui.caractérisa spécialement saint Paul , qui fut comme lame de cette vertu crucifiée , dont il portait sur son corps les marques vénérables, et qu'il recommandait, parla voix de la parole et de l'exemple, à toutes les nations dont Dieu l'avait fait le docteur et l'apôtre : Ego stigmata Domîni Jesu in cor pore meo porto *.
Or, mes chers auditeurs , quelque sublime que vous paraisse ce premier degré de l'héroïsme chrétien, n'en trouvez-vous pas le principe dans ce sentiment d'immortalité que la nature et la religion vous inspirent, dans ce sentiment de grandeur et d'élévation qui fait connaître à votre ame combien elle est au dessus de ce misérable corps , qui lui sert comme de prison sur la terre, et qui gêne l'exercice de ses opérations les plus nobles et les plus capables de la sanctifier? Et si, en effet, au lieu d'écouter les suggestions de la chair et des sens, vous écoutiez la voix de cette ame immortelle qui vous anime , cette voix puissante sur un esprit raisonnable et chrétien ne vous obligerait-elle pas à mortifier sans cesse cette chair sensuelle et voluptueuse qui ne tend qu'à usurper sur l'esprit tout l'empire que cet esprit même doit avoir et conserver sur elle? Eh quoi! disait un ancien sage, persuadé par les lumières de sa raison que le premier devoir de l'homme est de soumettre le corps à l'esprit : Quoi! je serais assez lâche, assez faible, assez indigne de cette raison qui m'éclaire, de cet esprit qui me fait vivre et penser, pour devenir l'esclave de mon corps, de ses appétits déréglés et de ses besoins imaginaires ? Non , concluaitil dès que le Ciel m'a pourvu d'une raison pour me conduire et me servir de guide , pour décider de mes actions, de mes sentimens et de mes idées , dès là je suis trop grand , je suis destiné à de trop grandes choses pour m'asservir aux désirs de ce corps mortel, dont
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les soins nécessaires qu'il en faut prendre ne me font déjà que trop esclave : Major sum et ad majora natus , quant ut sim mancipium mei corporis. Ainsi parlait un philosophe sans le secours des idées chrétiennes si supérieures à toute la sagesse du paganisme. Or, si la philosophie purement humaine , qui n'offrait à l'homme que de faibles lueurs sur la gloire de son immortalité, ne laissait pas d'animer l'esprit d'un sage païen à prendre sur son corps tout l'empire qui lui était dû, eh! comment un Chrétien, sous la loi de l'Evangile, qui lui révèle son immortalité dans le plus grand jour, pourrait- il demeurer l'esclave de cette chair corruptible, que Dieu l'a chargé de soumettre aux lois austères de sa religion Pou plutôt comment un Chrétien , convaincu de cette immortalité qui doit être le principe de son bonheur, comme il est celui de sa religion , ne ferait-il pas les plus grands efforts pour dompter cette partie de lui-même , toujours rebelle aux. lois du Christianisme, pour la maintenir dans cette subordination nécessaire, que la seule raison serait en état de nous prescrire et de nous persuader?
Eh! comment donc! mes chers auditeurs, comment, à plus forte raison, n'aspirerez-vous pas à retrancher de vos mœurs tous les désordres dont le soin excessif du corps est infailliblement le principe; je veux dire cette habitude de mollesse, de sensualité, d'indolence; cette inaction éternelle pour le devoir, cet amour outré pour le plaisir; en un mot, cette idolâtrie de la chair, devenue le vice dominant du inonde chrétien, et qui de tant d'esprits immortels fait en quelque sorte des êtres charnels et terrestres, des êtres toujours esclaves d'un corps dont ils devaient régler en souverains, et à tous les momens, les appétits et les désirs? Comment enfin, avec le secours des idées chrétiennes, jointes au sentiment de votre immortalité , ne prendrez- vous pas un empire constant et invariable sur un corps, toujours à craindre quand vous le flattez, et qui ne vous flatte lui-même que comme un ennemi perfide, pour vous corrompre et pour vous perdre?
2° Mais ce n'est pas à cette seule victoire que le sentiment de notre immortalité nous anime, et le même courage qu'il nous inspire pour triompher de la chair et de ses convoitises doit nous faire encore triompher du monde et de ses plus grands périls, c'est-àdire, nous détacher assez de ce monde trompeur pour nous porter, suivant la maxime de saint Paul, à devenir des hommes qui usent de ces biens passagers comme n'en usant pas : Qui utuntur hoc mundo tanquam non utuntur, 'Or , mes chers auditeurs, nous man-
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quera-t-il jamais, ce détachement généreux qui garantit de tous les dangers du monde, si nous savons nous pénétrer de la dignité d'une aine qui nous élève, par son éternelle durée, infiniment au dessus du monde et de tous les temps; et le seul défaut de cette réflexion sur la disparité infinie d'un monde qui passe, et d'une ame qui demeure éternellement, n'est-il pas la source de cet indigne esclavage où le monde réduit tant de milliers d'hommes qui ne sentent pas même le poids de leurs chaînes, ou du moins qui ne peuvent se résoudre à les rompre ou à les briser? Oui, Chrétiens, c'est cette distraction trop volontaire sur le souvenir de votre éternelle destinée qui laisse usurper au monde cet empire tyrannique qu'il exerce en mille occasions sur vos esprits et sur vos cœurs; et si vous le considérez un moment avec les yeux de l'homme immortel, ce seul regard, qui vous en découvrira tout le néant, je ne dis pas uniquement par rapport à Dieu, l'Etre des êtres, mais relativement à vous-mêmes, à qui Dieu fait part de son éternité, ce seul regard que vous jetterez sur le monde dissipera tout ce qu'il a pour vous de dangereux, et vous fera bientôt régner, par vos mépris, sur ce monde funeste, qui n'a d'ascendant sur votre conduite que par la voie de l'illusion et de l'erreur.
Eh! quel pouvoir en effet aurait le charme du monde pour nous dominer, s'il ne tirait pas sa force de la faiblesse de l'esprit humain, qui se laisse aveugler par les désirs du cœur? J'entends si cet esprit, malheureusement trompé, ne se figurait pas une espèce de félicité dans tous les objets que le monde lui présente, quel attrait pourraient avoir encore, et ses richesses pour nous attacher, et ses dignités pour nous éblouir, et ses amusemens pour nous séduire, et sesexemples pour nous entraîner, et seslois pour nous contraindre ? Quel empire de tels objets pourraient-ils avoir sur le cœur de l'homme, si l'image flatteuse que l'on aime à s'en former ne nous offrait pas un bonheur que nous croyons réel, et dont nous voulons acquérir la possession à quelque prix que ce puisse être? Car c'est ce préjugé contagieux qui traîne tant de captifs à la suite du monde, qui livre à sa tyrannie tant de victimes malheureuses, déterminées à s'immoler pour son service, et qui ne sacrifieraient pas un moment de plaisir terrestre pour le Dieu qui les a formés, qui les nourrit, les éclaire et s'efforce de les sanctifier. Or, pour bannir de notre cœur cette illusion trop ordinaire , et qui ranime sans cesse son attachement pour les vanités du monde , que faut-il de plus, mes chers frères, que de comparer ce qu'il est à ce que nous sommes , sa durée passagère à la du-
rée immortelle qui nous attend, et sa félicité périssable à l'éternel bonheur, seul capable de nous satisfaire?
Car, regarderons-nous un monde qui passe , ainsi que l'éclair, comme devant faire le bonheur d'un être qui ne passera jamais ? Regarderons -nous un monde essentiellement borné dans sa puissance, comme capable de remplir un cœur, qui aspire à des biens infinis, comme lui-même? Non, fût-il aussi vrai qu'il est trompeur, aussi fidèle qu'il est perfide, aussi constant qu'il est volage, aussi reconnaissant qu'il est ingrat, aussi puissant qu'il est faible; fût-ilaussi digne de nos hommages qu'il est évidemment digne de nos mépris, ce monde séduisant, qui éblouit presque tous les yeux , dès qu'il est périssable et qu'il doit cesser d'être, il n'a plus sur moi d'empire; il perd pour moi ses charmes les plus dangereux, parce que, n'y voyant plus rien qui puisse faire mon bonheur, je n'y vois rien dès lors qui mérite mes attachemens et mes services. Interrogez-vous ici vous-mêmes, Chrétiens; ne sont-ce pas là les réflexions que suggère à vos esprits l'idée de votre immortalité, quand vous savez en faire usage pour vous conduire? Et ne suffitil pas de ces réflexions simples , soutenues du pouvoir de la grâce, pour vous rendre constamment victorieux du monde , pour vous faire conclure avec Jésus-Christ que c'est donc aux biens immortels que doivent s'attacher tous vos désirs, comme aux seuls objets proportionnés à leur étendue; et que tous les mérites mêmes, toutes les qualités, toutes les vertus, tous les biens de l'esprit ainsi que du corps, dès qu'ils n'ont de valeur qu'au jugement du monde, ne sont plus dignes de l'ambition d'une ame qui ne doit s enrichir et se contenter que des célestes trésors : Thesaurisate vobis thesauros in cœlo *;
3° Portons nos vues plus loin sur ce grand objet qui doit faire éclater dans nous toute la grandeur de la religion ; triompher de la chair et de ses convoitises, du monde et de ses périls: c'est une double victoire au dessus de tous les héros profanes. Mais les héros chrétiens cesseraient de l'être, s'ils ne triomphaient encore de la fortune et de ses disgrâces; et c'est ce nouveau triomphe qui caractérisera toujours l'homme immortel, c'est-à-dire, l'homme persuadé de son immortalité, et qui sait tirer de ce noble principe des lumières pour se conduire. Eh ! que pourrait-on faire pour abattre le courage de ces hommes à l'égard desquels les périls
1 Matlh., 6.
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de la vie humaine ne sont pas de véritables dangers, ni ses malheurs, de véritables misères? et ne doivent ils pas être, avec quelque proportion, comme Dieu même, quoique dans un sens bien différent, patiens à supporter tout et à tout souffrir, par la seule raison qu'ils sont éternels ? Patiens, patiens, quia œtemus. Oui, mes chers auditeurs, que ce sentiment d'immortalité règne, comme il doit régner sur tous les sentimens de votre ame; et dès là je ne crains plus pour vous ce spectacle éternel d'images funestes qui vous environnent; cette variété comme infinie de disgrâces que la justice ou plutôt la bonté divine a semées de toutes parts dans l'univers, pour occasionner cette variété admirable de consolations qu'elle communique à tous les cœurs religieux qui la réclament. Eh ! qu'importe en effet, dès que le sentiment de l'immortalité nous sert de guide; qu'importe que la faiblesse, la maladie, la mortalité soient comme les compagnes inséparables de notre corps? Qu'importe que la fortune , qui est comme la divinité du monde profane, nous menace, dans le court espace de la vie, de ses plus terribles fléaux, dès que la foi et la raison nous persuadent que tous les efforts du monde pour nous détruire ne sauraient en effet nous anéantir? Pourquoi même nous occuper de soins, de prévoyances , d'inquiétudes pénibles pour ce moment si rapide de la vie présente, dès qu'il nous reste à parcourir une immensité de siècles, un avenir sans borne et sans mesure , qui mérite uniquement de nous occuper ?
Que l'univers entier s'évanouisse donc avec toutes ses espérances; que la nature retombe dans le chaos, que les élémens se confondent, que notre corps se réduise en poussière, ou se dissipe en vapeur, qu'il soit dévoré par les animaux, ou consumé dans les entrailles de la terre. Dès que les ruines du monde ne peuvent entraîner celles de l'esprit qui nous anime; qu'elles ne dissoudront pas ce qui n'est pas même capable de dissolution ; dès que cette argile qui compose le corps humain , et qui n'est pas proprement nous-mêmes, sera réparée avec honneur, pour participer à la gloire de lame, mais non plus avec la même servitude de la part de cette ame, et sa même dépendance de la chair et de ses sens; dès que nous lisons, dans l'avenir que Dieu nous prépare, une si noble destinée, eh! de quel intérêt peut être pour nous tout ce qui peut se passer sur la surface de la terre? Et ne suffit-il pas de nous maintenir dans ce haut rang d'élévation où l'immortalité nous place, pour voir circuler indifféremment sous nos yeux ces disgrâces, ces félicités humaines qui font la grande occupation du
monde? Et ne peut-on pas nous comparer alors à ces hommes situés sur la cime d'une montagne d'où ils entendent sans crainte souffler les vents, éclater la foudre, et crever sous leurs pas le nuage enflammé qui épouvante le reste des mortels ? Sentimens sublimes, mes chers auditeurs, et dont la noblesse semble passer le commun des hommes, et le commun même des Chrétiens; mais qui, bien appréciés, loin d'être audessusde leurreligion, ne sontque les sentimens émanés de leur nature même, dont la voix infaillible leur promet une éternité de consolation , pour un moment de peines et de disgrâces. Qu'il n'y ait point de vertu, point de constance, point de grandeur, point de fermeté soutenue dans l'homme du siècle; qui de nous, Chrétiens, pourrait en être surpris? C'est ce qui doit être, c'est ce qui sera toujours dans ces hommes qui se rendent mortels autant qu'il est en eux, en bornant au monde qui passe, toutes leurs ressources et leurs espérances. Je ne m'étonnerai donc point que ce héros qui bravait la mort au milieu des périls brillans de la guerre; que ce philosophe qui soutenait généreusement une illustre disgrâce; je ne m'étonnerai point que l'un et l'autre se désolent et se désespèrent quand ils se voient malheureux en secret, sans pouvoir se soutenir de l'approbation de leurs admirateurs. Il faut bien que la faiblesse du plus grand homme perce à travers cette force apparente dont il n'offre le spectacle que pour éblouir les yeux qui le considèrent, et se procurer en mourant la vaine douceur de penser qu'on le vantera dans le monde, où il ne sera plus, comme ayant paru grand jusqu'à la fin sur la scène passagère de la vie humaine. Mais pour des hommes tels que j'ai droit de vous supposer ici, mes chers frères, pour des Chrétiens qui se croient destinés à cette grande éternité qui doit être la mesure de nos sentimens, comme celle de nos œuvres; que ces hommes, ces Chrétiens paraissent encore faibles et abattus sous le poids de la disgrâce, comme s'ils ignoraient qu'il est pour eux une immortalité, qui doit les venger enfin de l'injustice du monde et du malheur des temps; c'est, Chrétiens, ce que j'aurais peine à me figurer dans vous, malgré l'excès de la faiblesse humaine; parce que ce serait dégénérer tout à la fois, et du sentiment de votre nature, et des principes de votre religion; parce que ce serait évidemment vous dégrader vous-mêmes, et au jugement de la raison humaine, infaillible sur ce point, et au jugement plus infaillible encore de votre foi.
4° Enfin, pour achever de former en nous des héros du Christianisme, il faut nous faire triompher encore de l'horreur natu-
relie de la mort. Et c'est à ce degré de force et de courage que s élève aisément notre ame, au souvenir de l'immortalité, l'objet de sa foi et de sou espérance. Eli! d'où provient en effet, Chrétiens, ce sentiment d'horreur si universellement répandu dans le cœur des hommes, à la seule pensée de la mort? D'où peut provenir cette horreur, que de la fausse idée que s'en forme l'esprit humain, et qui la lui fait regarder comme le moment fatal où tout échappe à l'homme, et où il ne reste de son être que ce qui peut l'humilier. Image de la mort trop réelle sans doute par rapport à l'homme du monde dont l'espoir se termine au tombeau; et qui la rend si puissante pour troubler cette paix funeste, dont il prétend jouir sur la terre : O mors, quam amara est me/noria tua, homini pacem habenti in substantiis suis *! Mais image de la mort trop peu sincère, par rapport à l'homme immortel, qui n'a qu'à se considérer lui-même, pour insulter à cette mort fatale, qui porte l'esprit de terreur dans les âmes mondaines : Ubi est mors Victoria tua, ubi est stimulus tuas 2 ? Eh! que craindrons-nous en effet à l'abri de notre immortalité, que redouterons-nous de cette mort si terrible pour les hommes vulgaires ?
Sera-ce le dépouillement général où elle nous réduit, en nous enlevant tout ce qui nous environne? Mais que perdons-nous donc en quittant le monde, qui mérite la tristesse de nos regrets , si nous comparons cette perte à l'immortalité que la religion nous assure, et même à la dignité naturelle, que suppose dans notre ame le privilège de sa haute destinée? Car, ce qui devrait nous surprendre, si nous savions réfléchir sur nous-mêmes, ce serait sans doute qu'un esprit, tel que le nôtre, et créé pour vivre éternellement, pût cependant s'occuper des idées du temps et des frivolités de la vie; ce serait que cet esprit, plus grand que le inonde, pût estimer comme un vrai bonheur la vie qui l'attache à ce monde même; et comme un désastre, le moment qui doit le séparer de tant d'occupations vaines qui dégradent sa grandeur et son activité. Voilà, Chrétiens, immortels comme nous le sommes, ce qui devrait être l'objet de notre étonnement, quand nous réfléchissons sur notre attachement excessif pour ce monde dont les riens nous occupent, et à qui nous daignons, en mourant, laisser de véritables regrets. Eh quoi! serions-nous si peu sensés que de croire notre bonheur tellement dépendant de quelques revenus, de quelques charges, de quelques dignités , dont la gestion remplit le vide de nos mo-
* Eccli., 41.— «lad Cor., 1.".
mens, ni de croire que ce bonheur, tellement renfermé dans ce nombre de personnes chéries qui composent les sociétés ou les familles, tellement déterminé par le spectacle continu de cette terre qui nous porte, de ces cieux mobiles qui se promènent sur nos têtes, de ces milliers d'astres qui nous éclairent; serions-nous si peu raisonnables que de penser qu'après la perte de pareils objets, il ne peut y avoir pour nous de véritable bonheur? Non, cette faiblesse d'esprit ne tombera jamais sur des hommes de l'éternité, pour qui ce monde matériel n'est au plus que l'ombre grossière d'un autre monde infiniment plus magnifique, qui doit servir comme de palais à leur ame, et de spectacle éternel à ses regards. Que craindrons - nous donc des approches de la mort et de ses sujets?
Sera-ce cette humiliation profonde où elle semble plonger toutes les grandeurs attachées à l'humanité, et l'humanité ellemême? Mais si nous pensons en immortels, nous jugerons que la mort n'abaisse point l'ame en effet, mais seulement le corps, le corps mortel qui lui est uni; que si ce corps mourant tombe et se réduit en poussière, l'ame se lève alors, se dégage de ses liens, et devient plus pénétrante, plus élevée, plus digne de l'excellence qu'elle possède, à mesure qu'elle approche de son Dieu, qui la rappelle de la terre au ciel. Que si le corps à ce moment fatal perd le mouvement que lui imprimait l'ame et qui le faisait vivre, cette ame acquiert alors des connaissances qu'elle n'avait pas, et dont le seul défaut la faisait languir au milieu de toutes les lumières qu'elle pouvait acquérir d'ailleurs. Qu'enfin si le corps va se confondre avec la terre dont il était formé, l'esprit va se réunir avec le Dieu dont il était émané.
Oui, il est vrai que la mort abaisse et même anéantit dans l'homme toute espèce de grandeur dont le monde est la source; qu'elle dépouille l'homme qui ne pense pas au-delà du temps des vains titres qui le distinguent, et lui arrache à la fois tous les soutiens et les appuis de son orgueil. Mais, en humiliant les grands, les potentats de la terre, il n'est pas moins vrai que la mort ne saurait proprement abaisser les hommes mêmes. Que dis-je! Et si quelque chose peut vraiment humilier l'homme ici bas , n'est-ce point la vie même dont il jouit , et qui fait la gloire du corps qui doit périr, en faisant l'abaissement de l'ame qui ne périra jamais? Que la mort nous frappe en effet, elle brise pour nous tout au plus le lien de société qui nous attachait au monde; mais la vie humaine n'affaiblit-elle pas, pour tout le cours de sa durée, cette so-
ciété éternelle que l'esprit de l'homme doit avoir avec son Dieu j Que la mort soit accompagne'e d'images lugubres qui ne me présentent que ténèbres , que corruption et pourriture , je ne crains point de sentir alors la misère de ces disgrâces; mais la plus belle vie, la vie du plus grand homme, qu'est-elle autre chose qu'une suite de fragilités, de bassesses, de mille sortes de disgrâces qui ne se font que trop vivement sentir à l'humanité? Si donc j'ai horreur de l'abaissement et de l'humiliation, ce n'est point proprement la mort qui m'élève au dessus des misères de la vie; c'est cette vie elle-même qui m'assujettit à ses misères, dont je dois faire 1 objet de mes frayeurs. Que craindrons ^nous enfin de cette mort qui nous menace, dès que l'idée de notre immortalité nous éclaire?
Sera-ce la sévérité du jugement de Dieu dont elle doit être suivie? Ah! mes chers auditeurs, j'avoue que c'est un instant bien redoutable, que celui qui emporte, pour ainsi dire, avec soi , 1 elernité toute entière. Mais n'est-ce point encore une illusion de votre part, hommes chrétiens et immortels, de vous abandonner ainsi aux terreurs de la mort, parce que vous avez lieu de craindre le jugement de Dieu qui doit la suivre? Est-ce donc le seul moment de cette mort si redoutée, qui décidera de l'éternité des hommes? Est-ce ce moment seul qui doit être l'objet des jugemens de Dieu, ou plutôt n'est-ce pas la vie entière de l'homme vertueux ou coupable que Dieu interrogera pour le juger? Et si le dernier de nos momens a de quoi nous effrayer, parce qu'il est celui qui nous transporte au tribunal de la justice divine; ne pouvons-nous pas, dans l'usage chrétien des instans qui le précèdent, chercher le préservatif de toutes les craintes que ce dernier moment nous prépare? C'est donc uniquement à l'homme du monde, à l'homme qui croit devoir périr avec le monde , de trembler au souvenir et aux approches de la mort; et l'homme immortel qui se connaît, n'y voit rien à son égard de vraiment terrible. N'y voit-il pas môme de quoi éclater de joie, de quoi triompher à son aspect, qui consterne l'impie le plus hardi, ainsi que le plus faible et le plus timide de tous les hommes : Ubi est mors, Victoria tua; ubi est stimulus tuus P
Et c'est ici, mes chers auditeurs, qu'il est aisé de concevoir la différence infinie des héros du monde et des héros formés par la religion! Quel que soit ce héros que le monde nous vante, il ne peut se défendre d'appréhender la mort, ou, s'il ne la craint pas, il n'est redevable de sa fermeté qu'à la faiblesse ou à l'égarement de ses idées. Il faut qu'il cesse d'écouter sa raison,, pour devenir vrai-
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ment brave, et qu'il s'oublie lui-même, pour s'exposer tranquillement aux périls de la mort. C'était à la religion, et à la religion seule, de présenter au monde un spectacle dont il n'avait jamais été le témoin ; le spectacle de ces hommes qui atteignent la perfection de l'héroïsme raisonnable et chrétien ; de ces hommes toujours intrépides et braves, sans se soucier de leur vie, par principe de raison et de religion ; de ces hommes dont la valeur ne doit sa source, ni à l'imbécillité qui s'oppose à la réflexion dans l'homme vulgaire, ni à l'exemple de la foule qui entraîne au combat le plus lâche , ni au respect humain qui défend de reculer dans le péril, ni à tant d'autres considérations vaines qui font les héros apparens du monde; de ces hommes enfin qui s'exposent, parce qu'ils se connaissent eux-mêmes; et qui s'immolent de sang-froid, parce qu'ils se croient au dessus de la mort.
Spectacle merveilleux dont le monde profane ne fournira jamais un seul exemple , mais spectacle renouvelé des millions de fois par la vertu de la religion, dans tant de martyrs obligés de paraître et de soutenir leur foi devant les tyrans! Voyons en effet, pour nous mieux convaincre d'une vérité qui nous honore, voyons d'une part ce héros prétendu que l'honneur fait monter sur la brèche ou descendre dans l'arène. Quelle agitation sous ce calme apparent qu'il affecte ! quel excès de crainte sous cet air magnanime dont il se pare! au dehors il vous paraît plus qu'un homme; pénétrez au dedans, à peine y découvrez-vous un être raisonnable et présent à lui-même. Mais changeons plutôt de spectacle, et portons les yeux sur un plus digne objet. Voyons cet homme immortel, ce héros chrétien entouré de supplices et de bourreaux menaçans, qui emploient mille genres de mort pour lui arracher le souffle de vie qui lui reste. Quelle joie céleste sur son visage! quelle ardeur divine dans ses regards! quelle impatience pour le trépas! il anime le tyran, déjà furieux par de nouveaux traits de zèle pour sa religion; son plus grand tourment, c'est de ne pas encore souffrir, ou de ne pas souffrir assez; il s'élance de lui-même au milieu des flammes, il y glorifie, il y bénit son Dieu; et son cœur est plus promptemenl consumé par l'amour, que ne l'est, son corps par la flamme qui l'environne. Or, vous me demandez pourquoi tant de différence dans ces deux sortes de martyrs que je vous présente? Ah! Chrétiens, c'est que l'un n'est que la victime du monde, et que l'autre est le martyr de sa foi; c'est que l'un croit tout perdre par la mort, et l'autre tout acquérir par la mort même; c'est que l'un se croit fait pour le temps, et que l'autre se sent né pour l'éternité;
c'est que l'un ne voit briller devant lui nul rayon d'espérance, et que l'espérance de l'autre, félon l'expression de l'Écriture , 'est pleine d'immortalité: Spes illorum immortalitate plena est K (Le P. Le Chapelain.)
Péroraison.
Il n'est donc rien, mes chers auditeurs, de plus généreux et de plus fort que l'homme chrétien, qui se conduit par le principe de son immortalité , puisque la force de ce grand principe doit le faire triompher avec la grâce, et de toutes les convoitises de la chair, et de tous les charmes du monde, et de toutes les disgrâces de la fortune, et de toutes les horreurs de la mort. Cessons donc de nous plaindre désormais de notre faiblesse, pour exercer les vertus communes du Christianisme. Dès que la nature nous anime elle-même à l'accomplissement des plus grands sacrifices, qui font éclater dans l'homme chrétien toute la gloire de sa religion, pourrions-nous être trop faibles avec la grâce pour sortir victorieux des épreuves ordinaires, auxquelles est exposée la vertu de l'homme , tant que son ame demeure dépendante du corps mortel où elle habitePCequi nous affaiblit, mes chers frères, ce qui nous dépouille en quelque manière de cette force d'idées et de sentimens qui a contribué à produire tant de grands hommes dans la religion de Jésus-Christ, c'est que nous ne savons point comme eux réfléchir sur nous-mêmes, et voir dans notre nature quelque chose de plus grand que tout ce qui peut attirer les regards et l'admiration du monde. C'est que, follement épris de ces vains titres de ces noms fastueux , dont le monde pare et couronne ses esclaves nous ne savons point nous revêtir de cette sublime grandeur que nous assure l'immortalité. Mais renoncez pour un moment heureux du siècle, aux illusions de l'orgueil humain qui vous séduit et, sans considérer dans vos personnes ce mérite de fortune gui ne vous est point propre , osez regarder dans vous l'homme seul dépouillé de tout autre apanage que celui de la nature. Laissez à part ces noms brillans dont vous éblouissez le monde, et qui seront toujours si différens de vous-mêmes. Le guerrier célèbre le magistrat fameux, le savant, le prince, le héros, oubliez ici tout ce qui vous distingue sur le théâtre de la vie humaine, et ne voyez plus dans vous-mêmes que l'homme immortel , et vous me direz
Sap., 3.
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alors si ce titre sublime, dont Dieu honora votre nature, ne vous inspire pas de courage supérieur à tous les titres humains qui vous décorent; et vous me direz si vous craignez encore de succomber dans les combats violens que la chair vous livre; et vous me direz si le monde peut arracher de voire cœur d'autre sentiment que le mépris ; et vous me direz si la fortune, dont vous adorez l'idole, peut avoir des revers et des disgrâces qui vous étonnent; et vous i me direz si la mort même qui porte partout l'épouvante ne porte pas la joie, la sérénité et le triomphe dans votre ame.
Ne voyez plus dans vous-mêmes que l'homme immortel, et vous ne craindrez plus, comme l'homme du monde, de vous voir à fond et de vous connaître. Vous fuirez plus vivement que vous ne les avez désirés, ces plaisirs turbulens qui vous dérobent la vue de votre vraie grandeur, en vous faisant sortir hors de vous-mêmes;! et toutes vos passions devenues tranquilles, parce que vous serez ici bas sans intérêt, ne vous détourneront plus de votre céleste patrie ; et le spectacle pour vous le plus importun sera celui de ces hommes qui, à force de vœux et de soupirs, semblent vouloir retenir le Chrétien mourant sur la terre, et s'opposer au vol rapide de son ame vers l'éternité.
Ne voyez plus dans vous mêmes que l'homme immortel, et vous comprendrez bientôt ce que vous avez mille fois entendu sans le bien comprendre, qu'il est insensé de s'occuper, de s'embarrasser principalement de tout ce qui ne s'étend pas au-delà des bornes du temps ; qu'il n'y a de vrai sage que l'homme qui pense, qui agit, qui travaille, qui juge et décide relativement à l'éternité; que tout ce que le monde honore du nom d'affaire n'est trop souvent qu'une suite de bagatelles sérieuses , d'amusemens même puérils, et quelquefois coupables; que le salut auquel tout chrétien aspire doit remplir tous les momens de la plus longue vie; et que le plus grand des héros s'abaisse au dessous du moindre des Chrétiens , dès que l'éternité seule n'est pas la règle, la mesure et le terme de ses œuvres.
Ne voyez plus dans vous [que l'homme immortel , et bientôt vous aurez peine à vous reconnaître, tant vous serez différent de vous-mêmes. Je veux dire, et bientôt votre esprit, devenu plus pénétrant, se détrompera de ses vaines idées; et bientôt votre cœur désabusé changera de sentimens et de désirs ; et bientôt votre imagination plus sage ne sera plus également frappée des mêmes objets ; et bientôt votre mémoire chargée de mille traits frivoles de l'histoire du monde ne vous rappellera plus que le
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DES PREDICATEURS. 52J
souvenir de ces hommes éternels, qui regardaient la vie humaine comme un passage; et bientôt toute votre ame, comme transformée par ces réflexions toutes-puissantes, ne verra plus rien qui soit digne de ses vœux et de ses poursuites, que le ciel même et son éternité que je vous souhaite, au nom du Père, etc. (Le Même.)
Autre péroraison.
Expergiscimini^ réveillez-vous donc en ce moment, vous tous qui habitez dans la poussière de la terre: Expergiscimini , qui habitatisinpuhere. Cendres malheureuses des médians, dormez, dormez dans vos sépulcres, et jouissez du moins de ce repos jusqu'au dernier jour du monde, où vous devez, hélas! partager avec vos âmes les souffrances éternelles; mais vous, cendres heureuses des saints, qui reposez sur nos autels , et vous aussi, cendres des justes, qui êtes encore confondues sous le pavé de nos temples avec celles du vulgaire des morts, poussière auguste, vous sortirez donc un jour du milieu des ruines de l'univers, ainsi que Jésus-Christ est sorti du tombeau, et vous serez réunies à vos âmes, pour partager leur félicité, comme vous avez partagé leurs vertus: Expergisci* mini etlaudate. A une espérance si grande et si consolante, déjà il me semble voir ces ossemens arides et ces froides cendres à travers les tombes qui les couvrent, se réveiller et tressaillir d'avance dans la poussière de leurs sépulcres : Expergiscimini et laudate^ qui habiiatis in pulvere.
Je crois donc, et comment refuserais-je de croire un dogme si honorable et si consolant pour l'humanité? Je crois, comme je le répète tous les jours dans le Symbole de ma foi, je crois la résurrection de la chair et la vie éternelle : Credo carnis resurrectionem et vitam œternam^Q crois que celui qui a ressuscité Jésus, nous ressuscitera avec lui : Qui suscitavit Jesum, et nos cumJesu suscitabit. Je crois qu'au dernier jour du monde, dans ce jour où le ciel et la terre périront, ce corps fragile, et qui va bientôt tomber en poudre, sortira du tombeau. Alors, mes cendres, plus nobles que les astres qui nous éclairent, et que le Seigneur doit éteindre du souffle de sa bouche comme une faible lumière , alors mes cendres seront ranimées par le souffle du Tout-Puissant , et deviendront incorruptibles et immortelles comme mon ame. Voilà l'espérance qui repose dans mon sein , et qui adoucit pour moi les horreurs du trépas: Reposita est hœc spesmea in sinu meo. Justes, ne sentez vous point votre ame, ne sentez-vous point votre chair elle-même
qui doit être associée à son sort, frémir d'un doux saisissement dans l'attente du Dieu vivant? Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum.
Et vous, pécheurs impénitens, qui, au lieu de ressusciter avec Jésus-Christ, demeurez encore ensevelis dans les ombres de la mort, et qui différez votre salut à un avenir qui ne dépend point de vous, et qui peut-être, hélas ! vous sera refusé, ne sentez-vous point votre chair elle-même frémir de crainte et d'horreur, dans l'attente des douleurs immortelles qui leur sont réservées? ( Car, a dit l'auteur de toute vérité, de même que les justes se réveillent pour la gloire, les pécheurs se réveilleront; grand Dieu, quel réveil! ils se réveilleront pour un opprobre éternel). O justes, applaudissez-vous de votre immortalité! O pécheurs, frémissez de votre immortalité! (M. de Beau vais, évêque de Seriez. )
DES PRÉDICATEURS. 5ap,