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AUTRE EXORDE

^i nous jetons nos regards sur le théâtre de ce monde, nous ne pouvons qu'être frappés de deux choses , et des travaux sans nombre dont l'homme se tourmente sous le soleil, comme parle le Sage, et de la brièveté de ses fragiles destinées. Que de mouvemens , que d'inquiétudes sur cette terre que nous habitons ! Ce sont des politiques qui poursuivent de vastes desseins dont ils se promettent de recueillir la gloire, des savans qui s'enfoncent dans de pénibles recherches, pour jouir enfin de leur propre renommée, des spéculateurs hardis qui voudraient, parleurs combinaisons, enchaîner les caprices delà fortune, dans l'espoir de goûter un jour le repos au sein de l'abondance ; ce sont des peuples entiers livrés à des agitations perpétuelles, vivant pour le commerce et les arts, et plaçant dans je ne sais quels biens qui leur échappent la suprême félicité. Ainsi tout roule dans un tourbillon perpétuel de projets, d'affaires et de plaisirs. Cependant que d'espérances trompées! Tout ce qui occupe la scène du monde n'y brille qu'un instant ; ce qui vit aujourd'hui, demain ne sera plus. La génération présente ira se perdre avec les générations passées; tout meurt, les empires comme les hommes , et nous-mêmes nous foulons tous les jours aux pieds cette terre qui doit être notre tombeau. Or, au milieu de ces vicissitudes perpétuelles de générations qui passent, de générations qui arrivent, n'est-il pas bien raisonnable de nous demander à nous-mêmes si tout finit avec le corps? Ces personnages qui se sont rendus illustres par leurs vertus, ces hommes célèbres dont la mémoire vit dans les annales des peuples, nos pères dont les ossemens reposent parmi nous, ne sont-ils qu'une vile poussière? Mon être tout entier sera-t-il renfermé sous la pierre du tombeau? y a-t-il au-delà de la vie dans laquelle j'existe une vie toute nouvelle? Dois-je y trouver le malheur ou la félicité? Fut-il jamais une question plus digne de l'homme sensé? et où est celui qui puisse en tout temps, en tout lieu, la bannir de sa pensée ? Pascal a dit : « L'immortalité de l'ame est une chose qui nous « importe si fort et qui nous touche si profondément, qu'il faut « avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de sa-

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« voir ce qui en est. Toutes nos actions , toutes nos pensées , doi « vent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des « biens éternels à espérer ou non , qu'il est impossible de faire une « démarcbe avec sens et jugement, qu'en se réglant par la vue de « ce plan qui] doit être notre premier objet. » C'est donc, Messieurs, présenter à vos esprits ce qu'il y a de plus grand et de plus digne de leurs pensées, que de leur rappeler leur immortalité. Voyons ce que les seules lumières naturelles peuvent nous découvrir sur l'existence d'une vie future où se trouvent des récompenses pour la vertu et des châtimens pour le vice. Les considérations puissantes que nous avons à exposer en sa faveur , nous les puiserons dans la connaissance approfondie et combinée de l'homme et de Dieu. Tel est le sujet de cette conférence. 'M. Fraysslnous, Immortalité de Vaine.)

L'immortalité de l'ame est la plus glorieuse de nos prérogatives.

Garantir son esprit des préjugés du siècle, et son cœur de l'avilissement des passions , c'est, dit saint Augustin, la vraie grandeur de l'homme. Or, tels sont les deux effets qu'opère en nous le saint espoir de la vie future. 11 nous préserve également de nos erreurs et de nos vices ; nous y trouvons tout à la fois la source des plus vives lumières , le principe des plus grands sentiniens ; et c'est ici, sans doute, le lieu de s'écrier avec l'Apotre : Nous nous glorifions dans l'espérance: Gloriamur in spe *. Oui, Messieurs, le plus grand nombre de nos erreurs prend sa source dans notre amour pour la vie présente. Renfermés dans le temps, nous sommes trop près des objets pour en juger sainement. Entraînés par le tourbillon, les vérités les plus frappantes échappent à nos esprits distraits; nous n'y voyons plus qu'une énigme. Peut-être voyons-nous, mais nous ne sentons pas. Pour connaître parfaitement le monde et son néant, la vie et sa rapidité, les hommes et leurs inconséquences , il faut sortir du temps, abandonner les figures qui passent, et habiter par la pensée l'immuable région de l'immortalité. C'est à cette hauteur que s'élève le vrai fidèle. Que l'air qu'il y respire est salutaire et pur! Là s'effacent toutes les illusions, là disparaissent tous les nuages. Du point de vue où il se place, il n'aperçoit que des atomes là où le monde imagine des colosses. Il jette un regard sur la terre, et il n'y voit, comme Jérémie a, qu'un sombre et triste vide que dominent de toutes parts

1 Rom., v, 5. — * Jérém., iy, 23.

et le mensonge et le néant: Aspexi terrain, et ecce vacua erat , et nihili. Il y voit le puissant du siècle n'acquérir tant d'honneurs que pour se forger plus de chaînes ; le riche n'augmenter ses possessions que pour multiplier ses ennemis; le conquérant ne remporter de grandes victoires que pour laisser après lui de plus grands débris; le voluptueux, qui croit goûter des plaisirs et ne trouve jamais que des remords ; l'avare , qui vit de rien , pour mourir riche; le héros du siècle, qui prend la gloire pour la grandeur, la renommée pour l'immortalité; le mondain, qui ne fait qu'agrandir le vide de son ame en s'attachant à plus d'objets; le savant, qui raisonne sur le temps et le consume sans remords; le philosophe, qui se croit un sage et n'est qu'un sophiste; le pécheur obstiné réduit à la condition déplorable d'être assez lâche pour faire le brave contre Dieu; l'incrédule contraint sans cesse de lutter contre la religion qu'il est forcé de respecter, contre sa raison qui le condamne, contre sa fermeté qui l'abandonne, contre sa conscience qui le poursuit, contre la mort qui l'épouvante et qui le presse, et qui le pousse, et qui le traîne de doutes en doutes, de passions en passions, de malheurs en malheurs jusqu'à la porte du tombeau, au-delà duquel se présente à lui un Dieu juste qu'il redoute, un Dieu bon qu'il n'ose espérer, et le triste et sombre néant, dont il voudrait se faire une ressource, et qui n'est que son désespoir. Il y voit enfin tous les hommes , qui consument leur vie dans un stupide enchantement, qui se flattent et se méprisent, s'embrassent et se détestent, épuisent tous leurs biens pour épuiser leurs jours, forment sans cesse des vœux extrêmes pour des objets frivoles; jamais à Dieu par leurs plaisirs, jamais à leurs semblables par leurs passions, jamais à euxmêmes par leurs affaires : insensés , qui regrettent le passé, abusent du présent, remettent à l'avenir le soin de leur salut, et ne vivent ainsi que par des regrets ou par des espérances!

C'est encore du sein de l'immortalité qu'il voit la pompe du pouvoir, l'orgueil de la naissance, tous les sentiers de la prospérité et de la gloire aboutir au tombeau. Le temps, qui s'écoule avec une incroyable vitesse pour faire place à l'éternité, se perd dans ce vaste Océan comme un faible ruisseau; il entraîne dans sa fuite nos plus hardies entreprises, ne fait qu'un même débris et des héros et des trophées, et des vainqueurs et des vaincus ; il confond dans un même néant et nos chagrins et nos plaisirs, et nos craintes et nos espérances : la vertu seule ne meurt point; toujours auguste, si elle n'est pas toujours heureuse, et, au milieu de ce dé-

sastre universel, brillant seule d'une gloire immortelle. (M. de Boulogne.)

Qu'est-ce que l'homme qui attend l'immortalité?

Celui qui se nourrit des hautes espérances que lui présente 1 avenir ne nous semble courir qu'après de vaines ombres; il excite notre pitié,*et nous croyons l'avoir assez flétri en l'appelant avec dédain un homme de l'autre monde. Mot insensé! le comprenez-vous bien , mes frères? savez-vous donc ce que c'est qu'un homme de l'autre monde? C'est un homme dont ce monde-ci n est pas digne, dont tous les jours sont pleins, qui n'a rien et qui possède tout, qui sait mériter l'estime des hommes et s'en passer; un homme prodigue, mais de ses aumônes; avare, mais de son temps; jaloux, mais de sa perfection; fier, mais de son ame; esclave, mais de ses devoirs: un homme qui ne connaît qu'un mal, le péché; qu'une règle, la vérité; qu'un gain, le ciel; qu'un désir, Dieu même : c'est un homme maître de tous les temps ; [du passé, dont il jouit par le spectacle de ses vertus qui ne périssent point; du présent, dont il enchaîne la rapidité par un travail utile; de 1 avenir , où règne son témoin et son juge ; du passé, qui revit pour l'éternité; du présent, qui fructifie pour l'éternité; de l'avenir, ou l'attend l'éternité : c'est un homme qui se respecte trop pour voir en soi quelque chose de plus grand que soi-même; qui sait, sur ce principe, s'élever sans être vain, s'abaisser sans s'avilir, commander sans fierté, obéir sans bassesse, et qui porte ainsi partout une ame égale, que rien n'enfle et que rien n'humilie: c'est un homme de l'autre monde. Mais qu'est-ce donc qu'un homme de celui-ci? c'est un homme tel qu'un ancien l'a défini : le plus vain et le plus misérable de tous les êtres , nihil superbius et miserius; un homme que désespère le moindre mépris, qu'enflamme la plus légère offense', qu'abat le plus faible revers, c'est un homme borné comme ses possessions , frivole comme ses honneurs, vain comme ses titres, mobile comme l'opinion, changeant comme le préjugé, inconstant comme la fortune: c'est un homme qui revient sans cesse de la crainte à la joie, de la joie à la crainte; qui s agite sans dessein, et se tourmente sans objet; qui se traîne tristement dans un même cercle de sensations usées, se dégoûte de tout et ambitionne tout, se plaint des hommes et les recherche; qui adore le monde et le maudit , se lasse de ses joies comme de ses peines; qui n'aime ni ses devoirs ni ses passions, n'est content

ni de lui ni de sa fortune, ni de ses plaisirs ni de ses affaires, ni du vice ni de la vertu. Voilà , mes frères , ce que c'est que l'homme de ce monde. (Le Même.)

Importance du dogme de l'immorlalilé de l'ame.

L'immortalité de l'ame est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondement, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes , selon qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre premier objet.

Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Et c est pourquoi , parmi ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire, et ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.

Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans le doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique obscures d'elles-mêmes, ont néanmoins un fondement très solide, je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante ; c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. Je prétends, au contraire, que l'amour-propre, que l'intérêt humain, que la plus simple lumière de la raison doit nous donner ces sentimens. 11 ne faut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.

Il ne faut pas avoir l'ame fort élevée pour comprendre qu'il n'y

a point ici de satisfaction véritable et solide; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit nous mettre dans peu d'années, et peut-être en peu de jours, dans un état éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous et le ciel, l'enfer ou le néant, il n'y a donc que la tvie qui est la chose duj monde la plus fragile; et le ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur ame est immortelle, ils n'ont à attendre^que l'enfer ou le néant.

Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.

C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils pouvaient l'anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance ; et la mort qui doit l'ouvrir, les mettra infailliblement, dans peu de temps, dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis, ou malheureux.

Voilà un doute d'une terrible conséquence; et c'est déjà assurément un très grand mal que d'être dans ce doute ; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble, et bien injuste et bien malheureux. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.

Où peut-on prendre ces sentimens? Quel sujet de joie trouve-ton à n'attendre plus que des misères sans ressource? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables ? Quelle consolation de n'attendre jamais de consolation.

Ce repos, dans cette ignorance, est une chose monstrueuse , et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en leur représentant ce qui se passe en eux-mêmes pour les confondre par la vue de leur folie : car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans rechercher d'éclaircissement.

Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon ame : et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même , ne se connaît non

plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre , ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'a un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter.

Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.

Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui doit m'arriver; et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel , au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher : et en traitant avec mépris ceux qui se travailleraient de ce soin , je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.

En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables, et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption delà nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentimens si dénaturés.

Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférens à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses: ils craignent jusqu'aux plus petits, ils les pré-

voient, ils les sentent; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et clans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles, dans un cœur si sensible aux plus légères, est une chose monstrueuse; c'est un enchantement incompréhensible , et un assoupissement surnaturel.

Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre , et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné , mais à jouer et à se divertir. C'est l'état où se trouvent ces personnes, avec cette différence que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie, et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux , pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.

Ainsi, non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion , mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état, et encore plus pour en faire vanité. Car, quand ils auraient une certitude entière qu'ils n'auraient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne serait-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité? N'est ce donc pas une folie inconcevable , n'en étant pas assurés , de faire gloire d'être dans ce doute?

Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé, qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer et du néant semble si beau, que non seulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux s'en glorifient, mais que ceux mêmes qui n'y sont pas croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre ; que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paraître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug; et la plupart tie le font que pour imiter les autres.

Mais, s'ils ont encore tant soit peu de sens commun, il n'est pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir, c'est de paraître honnête, fidèle, judicieux et capable de servir utilement ses amis; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur êire utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu'il a secoué le joug; qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il se considère comme seul maître de sa conduite; qu'il ne pense à en rendre compte qu'à soimême ^ Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie? Pense-t-il nous avoir bien réjouis de nous dire qu'il doute si notre ame est autre chose qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste?

S'ils y pensaient sérieusement, ils verraient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l'honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris et l'aversion des hommes , et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et , en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentimens, et des raisons qu'ils ont de douter de la Religion, ils diront des choses si faibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disait-il, en vérité, vous me convertirez. Et il avait raison; car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentimens où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables?

Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentimens sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinens des hommes. S'il sont fâchés dans le fond de leur cœur de ne pas avoir plus de lumière, qu'ils ne le dissimulent point; cette déclaration ne sera pas honteuse. 11 n'y a de honte qu'à ne point en avoir. Rien ne découvre davantage une étrange faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles j rien

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n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables, qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens : et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur] cœur, parce qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas encore.

C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui , reconnaissant leur misère , désirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.

Mais, pour ceux qui vivent sans le connaître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'ils ne sont pas dignes des soins des autres ; et il faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent pour ne pas les mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu'ils seront en cette vie,comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes , et que nous pouvons, au contraire, tomber dans l'aveuglement où ils sont, il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fit pour nous si nous étions à leur place, et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs, peut-être y rencontreront-ils quelque chose , ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais, pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de connaître la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction, et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divine que l'on y a ramassées. (Pascal, Pensées.)

Immortalité de l'ame.

On a depuis soixante ans assez plaidé la cause du désespoir et de la mort : j'entreprends de défendre celle de l'espérance. Quelque chose me presse d'élever et d'appeler mon siècle en jugement. Je suis las d'entendre répéter à l'homme : Tu n'as rien à craindre, rien à attendre, et tu ne dois rien qu'à toi. Il le croirait peut-être enfin; peut-être qu'oubliant sa noble origine, il en viendrait jusqu'à se regarder en effet comme une masse organisée qui reçoit

F esprit de tout ce qui V environne et de ses besoins *, jusqu'à dire à la pourriture: Fous êtes ma mère; et aux vers: Fous êtes mes frères et mes sœurs 2; peut-être qu'il se persuaderait réellement être affranchi de tout devoir envers son auteur; peut-être que ses désirs mêmes s'arrêteraient aux portes du tombeau, et que, satisfait d'une frêle supériorité sur les brutes , passant comme elles sans retour, il s'honorerait de tenir le sceptre du néant. Je veux le briser dans sa main; qu'il apprenne ce qu'il est, qu'il s'instruise de sa grandeur, aussi bien que de sa dépendance. On s'est efforcé d'en détruire les titres : vaine tentative! ils subsistent, on les lui montrera. Ils sont écrits dans sa nature; tous les siècles les y ont lus, tous, même les plus dépravés. Je les citerai à comparaître ; et on les entendra proclamer l'existence d'une vraie religion. Qui osera les démentir, et opposer à leur témoignage ses pensées d'un jour? Nous verrons qui l'osera, quand tout à l'heure, réveillant les générations éteintes, et convoquant les peuples qui ne sont plus, ils se lèveront de leur poussière pour venir déposer en faveur des droits de Dieu et des immortels destins de l'homme.

Et pourquoi périrait-il? Qui l'a condamné? Sur quoi juge-t-on qu'il finisse d'être? Ce corps qui se décompose , ces ossemens, cette cendre , est-ce donc l'homme ? Non , non , et la philosophie se hâte trop de sceller la tombe. Quelle noiu montre des parties distinctes dans la pensée, alors nous comprendrons qu'elle puisse se dissoudre. Elle ne l'a pas fait, elle ne le fera jamais; jamais elle ne divisera l'idée de justice, ni ne la concevra divisée en différentes portions ayant entre elles des rapports de grandeur, déforme et de distance; elle est une, ou elle n'est point. Et le désir, l'amour, la volonté , voit-on clairement que ce soient des propriétés de la matière, des modifications de l'étendue? Voit-on clairement qu'une certaine disposition d'élémens composés produise le sentiment essentiellement simple, et qu'en mélangeant des substances inertes, il en résulte une substance active, capable de connaître, de vouloir et d'aimer? Merveilleux effet de l'organisation ! cette boue que je foule aux pieds n'attend qu'un peu de chaleur, un nouvel arrangement de ses parties, pour devenir de l'intelligence, pour embrasser les cieux, en calculer les lois, pour franchir l'espace immense, et chercher par de là tous les mondes, non seulement visibles, mais imaginables, un infini qui la satisfasse, atome à l'étroit dans l'univers !

1 C'est ainsi que Saint- Lambert définit l'homme. - 2 Pniredini dixi : Pater meus es; mater mea et soror mea, vermibus» (Job., x\n, 14.)

Certes, je plains les esprits assez faibles pour croupir dans ces basses illusions ; que si encore ils s'y complaisent, s'ils redoutent d'être détrompés, je n'ai point de termes pour exprimer l'horreur et le mépris qu'inspire une pareille dégradation.

Et que disent-ils cependant? Ils appellent les sens en témoignage; ils veulent que la vie s'arrête là où s'arrêtent les yeux ; semblables à des enfans qui, voyant le soleil descendre au dessous de l'horizon , le croiraient à jamais éteint. Mais quoi! sont-ils donc les seuls qu'ait frappés le triste spectacle d'organes en dissolution ? Sont-ils donc les premiers qui aient entendu le silence du sépulcre? Il y a six mille ans que les hommes passent comme des ombres devant l'homme; et néanmoins le genre humain, défendu contre le prestige des sens par une foi puissante, et par un sentiment invincible, ne vit jamais dans la mort qu'un changement d'existence, et, malgré les contradictions de quelques esprits abusés par d'effroyables désirs, il conserva toujours comme un dogme de la raison générale une haute tradition d'immortalité. Que ceux-là donc qui la repoussent se séparent du genre humain, et s'en aillent à l'écart porter aux vers leur pâture, un cœur palpitant d'amour pour la vérité, la justice, et une intelligence qui connaît Dieu. (De La Mennais, Essai sur l'indifférence.)

Même sujet.

A l'aspect de ces corps célestes qui roulent, éclatans de lumière, par dessus nos têtes, et subsistent depuis tant de siècles, on se plaint de la Providence qui a renfermé la vie de l'homme dans un si petit nombre d'années. On aurait droit de se plaindre, si l'homme était condamné à périr tout entier; mais non. La plus noble partie de lui-même , celle qui est le principe de son existence, celle sans qui il n'y a point d'homme, n'est point sujette à la mort. La substance de son ame est inaltérable. La mort n'a de prise que sur la moindre partie de son être ; l'autre ne fait que gagner à la destruction de notre corps. Si nous souffrons , si nous sommes tributaires des maladies, des infirmités de la vieillesse; pécheurs, et par l'héritage de notre premier père, et par notre propre faiblesse, toujours enclins à l'orgueil, nous avons mérité d'être châtiés , et nous avons besoin de l'être pour nous humilier et nous purifier. Ce n'est point par indifférence que Dieu nous traite de la sorte. S'il ne s'était pas occupé de nous, il ne nous aurait pas fait une ame immortelle, comme ce n'est point par impuissance

qu'il a laissé notre corps assujéti à tant de misères. S'il n'était qu'impuissant, aurait-il imprimé aux astres du firmament , à ce globe de la terre, un principe de vie qui les maintient, sans altération, au milieu des vicissitudes attachées à tout ce qui a pris naissance? Il n'a point permis que les corps célestes fussent accessibles aux ravages du temps, à tant d'autres causes de destruction; ils n'ont ni ame, ni liberté ; ils ne peuvent ni pécher ni mériter. Ils n'ont donc pas, comme nous, besoin de l'aiguillon des maladies et des infirmités pour être ramenés à l'ordre , et contenus dans les bornes de l'humilité et de l'obéissance. Un jour viendra, où, à la suite des épreuves de celte vie terrestre, nos corps euxmêmes sortiront de leur corruption, pour entrer dans la gloire, et l'éclat dont ils seront revêtus dans une vie nouvelle surpassera celui du soleil et des astres les plus lumineux. (Saint Chrysostome, Sur sainte Anne.)

Mèsne sujet.

L'homme a péché; tout ce qui fut créé sur la terre a porté la peine de son crime : en conséquence, toute créature , dit saint Paul , a été assujétie à la vanité^ , c'est-à-dire est devenue corrup. tible. Le corps de l'homme est devenu tributaire de la mort et de la souffrance; la terre , frappée de malédiction , a été condamnée à produire des ronces et des épines. Tout vieillit. Le ciel lui-même , dit le Prophète, se consumera, dissipé dans une vaine fumée , et la terre deviendra comme un vêtement usé, mais pour reprendre un nouvel être et des formes nouvelles^. Tout périra, non pour être anéanti, mais pour être changé; et la mort ne sera qu'un germe d'immortalité. Ne me demandez plus pourquoi toutes les créatures ont été assujéties à la vanité. Qu'avaient-elles fait pour mériter de subir le châtiment d'une faute étrangère? Etaient-elles coupables ? non sans doute ; l'homme seul le fut : comme elles avaient été créées pour l'homme, faut-il s'étonner que, pour punir l'homme par elles, Dieu les ait faites assujéties à la corruption? Mais, puisqu'elles ont partagé son châtiment, un jour viendra où elles seront de même associées à son renouvellement. Ecoutez l'Apôtre: Avec espérance, ajoute-t-il, d'être délivrées de cet asservissement à la corruption , pour participer à la liberté et à la gloire des en fans de Dieu*. Nouveaux cieux, nouvelle terre. Ce ne sera pas vous

* Rom., vin, 20. — a Ps., ci, 17 ; Isa., m, G. — 3 Rom., vin, 21.

seul , ô homme, qui serez affranchi des liens qui vous enchaînent à la mortalité, à la corruption; toutes les créatures le seront avec vous, régénérées comme vous à une existence nouvelle. Elles ont participé à votre servitude, elles participeront à votre liberté; devenues corruptibles avec vous , elles deviendront avec vous incorruptibles.

La terre , nourrice de l'homme, fut enveloppée dans sa disgrâce. Réhabilitée avec son royal pupille, elle recouvrera sa première magnificence au jour où, transformé lui-même, rappelé au trône de Dieu son Père, il sera rendu à son antiquegloire. Ainsi, quand un roi veut célébrer la pompe nuptiale de son fils, il renouvelle tout ce qui fut àson usage, afin que la gloire de son élévation rejaillisse sur toutcequi l'environne. Ah! quand les créatures insensibles elles-mêmes soupirent , selon la pensée de saint Paul, dans l'attente de leur transformation, quand elles sont, pour ainsi parler, dans le travail de l enfantement, vous seul, ô homme , vous, créature raisonnable et douée de sentiment, vous pourriez trouver quelque repos et concentrer ici bas vos espérances dans cetteterre étrangère où vous êtes exilé!

Sujets d'un roi qui a vaincu la mort, et nous aussi nous pouvons comme lui triompher de la mort. Comment cela? m allez-vous dire : est-ce que nous ne mourrons pas? S'il n'en était pas ainsi, Jésus-Christ n'aurait pas vaincu la mort; un guerrier n'acquiert de la gloire, il ne devient illustre que lorsqu'au combat il terrasse son ennemi, et non pas lorsqu'il n'a point combattu. Ce qui nous fait mortels, ce n'est point le combat ; mais c'est la victoire qui nous rend immortels. A la bonne heure , si nous demeurions toujours sous l'empire de la mort, il n'y aurait en nous que mortalité. Qui doit ressusciter après la mort n'est point, à proprement parler, mortel. Parce que vous aurez rougi ou pâli durant quelques momens, on ne dira pas que la couleur de votre visage soit rouge ou pâle, quand elle ne l'est pas habituellement; ce ne sont là que des accidens passagers. De même, ne nommez point mortel ce qui ne doit mourir que pour un temps. Il faudrait le dire aussi de ceux qui dorment, puisque dans le sommeil on est sans action. — -Mais la mort corrompt et dissout le corps. — Qu'importe? on ne meurt pas pour se corrompre ; on ne meurt que pour devenir incorruptible. (Saint Chrysostome1.)

* Hom. siv. in epist. ad Rom, et Hom. lxxvih in Joan.

Effets du désir de l'immortalité de Famé.

Saintes vérités du Christianisme; fidèle et irréprochable témoignage que les apôtres ont rendu, au péril de tout, à leur Maître ressuscité; mystère d'immortalité que nous célébrons, attesté par le sang de ceux qui l'ont vu, et confirmé par tant de prodiges, par tant de prophéties, par tant de martyrs, par tant de conversions, par un si soudain changement du monde, et par une si longue suite de siècles, n'avez-vous pu encore élever les hommes aux objets éternels? et faut-il, au milieu du Christianisme, faire de nouveaux efforts pour montrer aux enfans de Dieu qu'ils ne sont pas si peu de chose qu'ils se l'imaginent ? Nous demandons un témoin revenu de l'autre monde pour nous en apprendre les merveilles : Jésus-Christ, qui est né dans la gloire éternelle, et qui y retourne; «Jésus-Christ, témoin fidèle, et le premier né d'entre « les morts », comme il est écrit dans l'Apocalypse 1; Jésus-Christ , qui s'y glorifie d'avoir « la clef de l'enfer et de la mort 2 »; qui en effet est descendu non seulement dans le tombeau, mais encore dans les enfers, où il a délivré nos pères et fait trembler Satan avec tous ses anges par son approche glorieuse : ce Jésus-Christ sort victorieux de la mort et de l'enfer, pour nous annoncer une autre vie, et nous ne voulons pas l'en croire! Nous voudrions qu'il renouvelât aux yeux de chacun de nous tous ses miracles; que tous les jours il ressuscitât "pour nous convaincre: et le témoignage qu'il a une fois rendu au genre humain , encore qu'il le continue, comme vous verrez, d'une manière si miraculeuse dans son Eglise catholique, ne nous suffit pas.

A Dieu ne plaise, dites-vous; je suis Chrétien , ne me traitez pas d'impie. Ne me dites rien des libertins; je les connais ; tous les jours je les entends discourir; et je ne remarque dans tous leurs discours qu'une fausse capacité, une curiosité vague et superficielle, ou, pour parler franchement, une vanité toute pure ; et pour fond des passions indomptables, qui, de peur d'être réprimées par une trop grande autorité, attaquent l'autorité de la loi de Dieu, que, par une erreur naturelle à l'esprit humain , ils croient avoir renversé, à force de le désirer. Je les reconnais à ces paroles; vous ne pouviez pas me peindre plus au naturel leur caractère léger et leurs bizarres pensées : j'entends ce que me dit votre bouche; mais

* Apoc, i, 5. — 2lbid.,18.

5/i6 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

que me disent vos œuvres? vous les détestez, dites-vous; pourquoi donc les imitez-vous? pourquoi marchez-vous dans les mêmes voies ? pourquoi vous vois-je aussi éblouis des grandeurs humaines, aussi enivrés de la faveur et aussi touchés de son ombre, aussi délicats sur le "point d'honneur, aussi entêtés de folles amours aussi occupés de votre plaisir, et, ce qui en est une suite, aussi durs à la misère des autres, aussi jaloux en secret du progrès de ceux que vous trouvez à propos de caresser en public, aussi prêts à sacrifier votre conscience à quelque grand intérêt , après l'avoir défendue, peut-être pour la montre et pour l'apparence, dans des intérêts médiocres? Avouons la vérité: faibles Chrétiens, ou libertins déclarés, nous marchons également dans les voies de perdition, et tous ensemble nous renonçons par notre conduite à l'espérance de la vie future.

Venez , venez, Chrétiens , que je vous parle : cette vie éternelle qui entre encore si peu dans votre esprit, la désirez-vous du moins? Est-ce trop demander à des Chrétiens que de vouloir que vous désiriez la vie éternelle ? Mais si vous la désirez , vous l'acquérez par ce désir en le fortifiant ; et sans tourner davantage, sans fatiguer votre esprit par une longue suite de raisonnemens, vous avez dans cet instinct d'immortalité , le témoignage secret de l'éternité pour laquelle vous êtes nés, la preuve qui vous la démontre le gage du Saint-Esprit qui vous en assure, et le moyen infaillible de la recouvrer. Dites seulement avec David, David, un homme comme vous; mais un homme assis sur le trône et environné de plaisirs , mais un roi victorieux et comblé de gloire ; dites seulement avec lui: « Mon bien , c'est de m'attachera Dieu»: Mihi autem adhœrere Deo bonum est 1 ; un trône est caduc, la grandeur s'envole, la gloire n'est qu'une fumée, la vie n'est qu'un songe; «mon «bien , c'est d'avoir mon Dieu, c'est de m'y tenir attaché»- et encore • « Qu'est-ce que je veux dans le ciel, et qu'est-ce que je vous de- « mande sur la terre? Vous êtes le Dieu de mon cœur, et mon Dieu « mon partage éternellement 2 ».

Mais il faut pousser ce désir avec toute la pureté delà nouveauté chrétienne. Je m'explique : les Juifs, qui n'entendaient pas les mystères de Jésus-Christ, ni, comme parle l'Apôtre,«la vertu de sa ré- « surrection, et les richesses inestimables du siècle futur 3 » ne laissaient pas de préférer Dieu aux fausses divinités: mais ils voulaient obtenir de lui des félicités temporelles. Moi, Seigneur, je ne veux

1 Pe. «xn, 28. — 3 Ps., 25, 26. —'Philip., m, 10, Heb,

DES PREDICATEURS. 5^~

que vous, mon Dieu, mon partage éternellement; ni dans le ciel ni dans la terre, je ne veux que vous. Tout ce qui n'est pas éternel, fût-ce une couronne, n'est digne ni de votre libéralité ni de mon courage; et puisque vous avez voulu que je connusse, faiblement à la vérité , eu égard à votre immense grandeur, mais enfin avec une certitude qui ne me laisse aucun doute, votre éternité tout entière et votre infinie perfection , j'ai droit de ne me contenter pas d'un moindre objet: je ne veux que vous sur la terre et je neveux que vous, même dans le ciel; et si vous n'étiez vousmême le don précieux que vous nous y faites, tout ce que vous y donnez d'ailleurs avec tant de profusion ne me serait rien. Que si vous pouvez former ce désir avec un David , avec un saint Paul avec tant de saints martyrs et tant de saints pénitens, hommes comme vous, si vous pouvez dire , à leur exemple : Mon Deiu je vous veux; il est à vous : car ni la bonté de Dieu ne lui permet jamais de se refuser à un cœur qui le désire, qui l'aime; ni une force majeure ne le peut ravir à qui le possède; ni il n'est lui-même un ami changeant que le temps dégoûte. Quoi, mes frères, que , de cette main bienfaisante, lui-même il arrache ses propres enfans de ce sein paternel où ils veulent vivre! il n'y a rien qui soit moins de lui; et de toutes les vérités, la plus certaine , la mieux établie, la plus immuable, c'est que Dieu ne peut manquer à qui le désire ; et que nul ne peut perdre Dieu que celui qui s'en éloigne le premier par sa propre volonté. Qui ne l'entend pas, c'est un aveugle ; qui le nie qu'il soit anathème.

Que sentez-vous, Chrétiens, à ces paroles ? saint Paul n'a-til pas eu raison devons exciter à chercher les choses célestes, puisqu'en les cherchant vous les acquérez? ses paroles ont-elles piqué votre cœur du vrai désir delavie?ai-je trouvé en les expliquant ce bienheureux fonds que Dieu mit dans votre amepour la rappeler à lui quand il la fit à son image, que le péché vous avait fait perdre, et que Jésus-Christ ressuscité vient de renouveler? Car enfin d'où vous vient cette idée d'immortalité ? d'où vous en vient le désir si ce n'est de Dieu? N'est-ce pas le père de tous les esprits, qui sollicite le vôtre de s'unir au sien, pour y trouver la vraie vie? peut-il ne pas contenter un désir qu'il inspire? et ne veut-il que nous tourmenter par une vue stérile d'immortalité? Ah ! je ne m'étonne pas si nous ne sentons rien d'immortel en nous: nous ne désirons même pas l'immortalité; nous cherchons des félicités que le temps emporte et une fortune qu'un souffle renverse. Ainsi, étant nés pour l'éternité, nous nous mettons volontairement sous le joug

du temps, qui brise et ravage tout par son invincible rapidité ; et la mort, que nous cherchons par tous nos désirs, puisque nousne désirons rien que de mortel, nous domine de toutes parts: Sursum corda, sursum corda : « Le cœur en haut, le cœur en haut: » Quœ sursum sunt quœrite : « Cherchez ce qui est en haut : » c'est là que Jésus-Christ est assis à la droite de son père; c'est de là qu'il vous envoie ce désir d'immortalité; et c'est là qu'il vous attend pour le satisfaire. Voilà l'abrégé de la loi nouvelle; voilà cette loi qui ne change plus, parce qu'elle a l'éternité pour objet; et c'est là uniquement que nous devons tendre.

Mais, en marchant dans cette voie, apprenons de saint Augustin qu'elle exclut trois sortes de personnes. « Elle exclut première- « ment ceux qui s'égarent ; » et qui, las d'une vie réglée, qu'ils trouvent trop unie et trop contraignante, se jettent dans les voies d'iniquité, où une riante diversité égaie les passions et les sens. « Elle « exclut, en second lieu, ceux qui retournent en arrière, et qui «sans sortir de la voie, abandonnent les pratiques de piété qu'ils «'avaient embrassées; elle exclut enfin ceux qui s'arrêtent, et qui « croyant avoir assez fait, ne songent pas à s'avancer dans la vertu 1.» Ceux qui sortent de la voie des commandemens , après y être rentrés par la pénitence, et qui retombent dans leurs premiers crimes; hélas! c'est le plus grand nombre: c'est à eux que je dois parler à la fin de ce discours; et plût à Dieu que je leur parle avec cette voix de tonnerre que Dieu donne aux prédicateurs, quand il veut briser les rochers et fendre les cœurs de pierre.

Mais je ne vous oublierai pas, ô petit nombre choisi de Dieuvous, mes frères, qui, fidèles à la pénitence, craignez de rentrer dans les voies de perdition , où vous avez autrefois marché avec une si aveugle confiance , vous avez encore deux choses à craindre ; apprenez-les de Jésus-Christ même : l'une , de retourner en arrière; et l'autre, de vous arrêter un seul moment. Vous faites un pas en arrière lorsque, sans retourner au péché mortel, vous vous relâchez de l'attention que vous aviez sur vous-mêmes, que vous prodiguez le temps que vous ménagiez; que vous ôtez à la piété ses meilleures heures : et vous, lorsque, tentée de relever par quelque parure cette modestie qui commence à vous paraître trop nue, vous vous dégoûtez de cette sainte simplicité que vous re«-ardiez auparavant comme la vraie marque de la pudeur; sans jamais vouloir songer à cette parole de Jésus-Christ , qui foudroie votre

Sermon de Cantiç. novo, n* 4, tom. vi, col. 592.

DES PRÉDICATEURS. 54p

négligence: « Celui qui met la main à la charrue, » qui commence à cultiver son ame comme une terre fertile, « et qui retourne en « arrière, » qui se relâche des saintes pratiques qu'il avait choisies,; que prononce le Fils de Dieu ? quoi! peut-être qu'il n'atteindra pas à la perfection? non, Messieurs, sa sentence est bien plus terrible : « Il n'est pas propre, dit -il, au royaume de Dieu1, » et il n'a que faire d'y prétendre: c'est Jésus-Christ qui le dit ; croyez donc à sa parole et tremblez. ( Bossuet, Ve Sermon pour le jour de Pâques. )

L'immortalité de Tarne est la plus douce de nos espérances.

Que faites-vous; disait saint Ambroise aux impies de son temps? quelle étrange fureur vous anime? quel peut être le but de vos enseignemens funestes? Quand même il serait vrai que l'avenir n'est qu'un songe, c'est un songe qui nous console, c'est une erreur qui nous est chère ; et malheur au barbare qui se fait un jeu cruel de nous réveiller î L'argument de ce saint docteur est resté dans toute sa force. Les impies les plus déterminés sont encore forcés d'avouer qu'ils devraient trembler de détruire en nous cette espérance salutaire qui nous fournit les plus puissans remèdes contre les misères de la vie, les plus douces consolations contre les horreurs de la mort: deux idées simples qui nous feront conclure avec l'Apôtre qu'il faut se réjouir dans l'espérance, spe gaudentes1.

Que l'homme soit malheureux ! hélas! que vais-je faire,

Chrétiens? Emportés tous tant que nous sommes dans un même torrent de misères, vous donnerai-je ici le spectacle, aussi triste que vain, de m'amuser aies dépeindre? Jetez les yeux de toutes parts , partout vous trouverez des hommes qui ne savent que se plaindre. Je ne sais quel cri puissant de notre déplorable condition domine tous les bruyans éclats , et paraît seul se faire entendre dans le tumulte de la joie mondaine. Contentes de leur sort, les brutes coulent en repos des jours tranquilles; hélas! la paix dont elles jouissent, l'homme ne la connut jamais. Seul, l'homme se fait peur à lui-même, son propre vide l'effraie; uni avec ses semblables, il ne fait qu'étendre ses misères et participer davantage à l'infortune générale ; malheureux s'il se fuit , plus malheureux s'il se retrouve ; inquiet s'il désire, dégoûté s'il obtient; ennemi du repos, incapable de travail; trop faible pour jouir de tout , trop ar^

.' Luc, ix, 62. — 2 Rom., xn, 12.

55o NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

dent pour se contenter de peu ; trop borné dans ses facultés, trop avide dans ses jouissances, il n'est point pour lui de plus grand supplice que lui-même. Où fuir, ô mon Dieu, pour échappera ces maux innombrables ? Mes frères, dans une autre vie. Sauvons-nous dans le siècle à venir; une meilleure vie nous attend, voilà notre grand et unique consolateur. Il n'est permis de s'attrister qu'à ceux qui n'ont point d'espérance. Je suis trop grand , se dit l'homme immortel, pour trouver le repos ici-bas; mon inquiétude devient, en quelque sorte , ma plus belle vertu : c'est ma noblesse qui me tourmente ; cette brûlante activité qui m'agite sans cesse n'est que le sentiment d'un être qui se voit déplacé sur la terre; les larmes conviennent à mon état: larmes précieuses , qu'il est donc grand le privilège que j'aide les répandre! Elles m'annoncent que ce n'est ici que mon enfance, elles me disent que le temps n'est pas digne de moi, elles m'apprennent à me détacher de la vie , elles m'invitent à chercher un asile dans un autre séjour, elles attestent hautement les droits que j'ai sur le ciel. Je pleure ; . . . .grand Dieu ! je vous rends grâces. Que je serais à plaindre si j'étais satisfait! malheur à moi, si le monde pouvait remplir le vide immense de mon ame! je ne serais donc né que pour le temps ; je serais donc aussi borné que la terre , aussi vil que ses chimères : ces riens frivoles , qui nous amusent sans nous remplir, seraient donc mon unique espérance. Mon

espérance ! ah ! elle est toute dans l'immortalité : Reposita est

hœc spes mea in sinu meo 1. . . . Hœc spes ! . . . Saint et précieux espoir! il me soutient, il me console; toutes mes autres espérances ne sont pour moi que des agitations violentes, semblables à des flots qui repoussent des flots ; celle-ci repose au fond de mon cœur, et lui apporte un calme inaltérable: Reposita est hœc spes mea in smu meo. Je le sens, rien ne me contente, rien ne répond à l'ardeur toujours renaissante de mes désirs; et voilà mon triomphe. J'ai donc une autre patrie ; il y a donc une vie plus heureuse , dont celle-ci n'est qu'un essai, une ébauche imparfaite; il n'y a point de proportion entre les vains objets qui m'environnent et la capacité de mon ame, sans doute parce que Dieu se l'est réservée pour la satisfaire un jour lui-même et la remplir entièrement. (M. de Boulogne.)

Que deviendra le monde si l'on ne pense qu'à la vie future ? Mes frères, il deviendra ce qu'il était dans les beaux jours du 1 Job., xix, 27.

DES PREDICATEURS. 55 1

Christianisme, une société d'hommes laborieux et sages, qui fera l'admiration du ciel et de la terre. Que deviendra le monde? eh hien ! puisque vous le voulez, il sera totalement bouleversé; les fêtes et les spectacles, les yeux et les festins, tous les plaisirs tumultueux et vains d'une vie mondaine seront bientôt évanouis ; le souffle de l'immortalité fera tout à coup disparaître et ces imposantes chimères, et ces illusions séduisantes, et ces graves riens, qui occupent un si grand espace dans notre vie. Que deviendra le monde? voyez plutôt, Chrétiens, ce qu'il est devenu : luxe effréné, profusions criminelles, cabales, mépris des lois , trahisons , extinction de toute pudeur, forfaits inouïs. D'où nous sont venus et ces excès et ces horreurs, et ces scandales? Serait-ce donc que nous n'agissons plus, que nous ne vivons plus que pour une autre vie ? Que deviendra le monde ? eh quoi ! le lieu de votre exil et de votre pèlerinage vous occupe-t-il si fort ? Cette terre étrangère, cette terre de Chanaan où nous n'avons, comme Abraham, que le droit de sépulcre; ce frêle tabernacle qui va être enlevé comme la tente d'un pasteur, ce vil amas de boue vous intéresse-t-il au point d'exciter tant vos inquiétudes? Que deviendra le monde? mes frères, que vous importe? Déjà, pour la plupart, vous avez essuyé ses rebuts et ses dédains : il insulte peut-être à l'empressement que vous avez de lui plaire; il vous fuit, il vous abandonne ; ses modes ne sont plus pour vous que des ridicules ; vos divertissemens, on les appelle vos folies. Vous craignez de vous voir; mais un monde malin remarque vos rides et compte vos années ; vos goûts s'émoussent , vos facultés s'altèrent ; vos sens sont déjà morts; vous n'êtes plus qu'un reste de vous-mêmes, vous ne faites plus qu'achever de mourir; et vous osez encore vous inquiéter de ce que deviendra le monde ! Insensés ! encore une fois que vous importe ?

Déjà il fond, il croule sous vos pieds , il tombe , il dépérit chaque jour : je n'aperçois partout que des débris, je ne vis que parmi des mourans, j'erre dans un vaste tombeau ; mes frères, hâtezvous d'en sortir; que chacun songe à le quitter de peur d'être accablé sous ses ruines; mes frères, sauvez-vous du naufrage. Déjà ce monde est la proie des flammes ; je vois les élémens dissous par la chaleur, les cieux qui passent avec le bruit d'une tempête, une lueur mourante qui n'éclaire plus que des monceaux de cendre... Osez vous élancer dans le sein de l'immortalité; de là, jetez les yeux sur cet incendie général; cherchez encore, si vous le pouvez, l'espace qu'occupa l'univers; et après n'y avoir rencontré que

la nuit et le silence, que le chaos et le néant, demandez-nous encore que deviendra le monde. Que deviendra le inonde? et moi, je vous demande avec la vérité éternelle : Que sert h V homme de gagner l'univers , s'il vient à perdre son ame 1 ? et moi , je vous dis : Insensé, on vous redemandera votre ame cette nuit 2; et moi, je vous annonce que, pour un homme immortel, une seule chose est nécessaire 5 ; et moi , je n'ai d'autre réponse que ces paroles de l'Ecriture : Sauvez votre ame : Salva animam tuam * ; et moi , je m'écrie : Néant, néant, et néant sur toutes les créatures * vanité des vanités, tout nest que vanité 5. (Le même.)

Nous sommes immortels, il ne faut donc que savoir mourir.

Infortuné! s'écrie-t-il avec l'Apôtre 6, qui me délivrera de ce corps de mort? O mon ame! quand verras-tu la fin de ta course pénible? quand seront déployées tes facultés immenses ? quand jouiras-tu du pouvoir d'aimer sans mesure? Sainte Jérusalem, dont on m'a raconté tant de choses grandes et ineffables, quand verrai-je tes murs sacrés et tes portes brillantes? Ah! bientôt arrivera cette heure fortunée, hientôt seront brisés mes tristes fers, bientôt mes faibles yeux pourront fixer le soleil de justice; oui, bientôt. Terre, vil et triste cachot, masse impure et grossière, c'en est fait, je te quitte pour m'élancer dans les pures régions de la vie; encore un pas et je respire. O mort! je te rends grâces, tu ne troubles pas mes desseins, mais tu les accomplis,* tu n'interromps pas mon ouvrage, mais tu le perfectionnes* et que m'importent mes dépouilles mortelles, si j'emporte avec moi tout ce qui sent, tout ce qui aime ? Jusqu'à présent j'ai sommeillé, l'instant de mon réveil approche* j'entends mon Sauveur qui m'appelle, je le sens, 3e le vois. O lumière! ô amour! ô vérité ! ô bonheur de Dieu même! Mon ame pourra-t-elle y suffire? Que de nouveaux prodiges se déploient devant moi! Plus de doutes qui me tourmentent, plus de préjugés qui m'égarent, plus de passions qui m'humilient, plus de péchés qui me souillent. Grand Dieu ! est-ce donc là ce que les hommes appellent mourir?

Et vous, Chrétiens, qui, jouissant de la même espérance, voudriez encore cependant que votre règne fut de ce monde, que vous dirai-je? comment vous nommerai-je? Hélas! puisque vous le

1 Malth., xvi, 26. — a Luc. , xn, 20. — Mbid., x, 42. — * Gènes., xix, 17. — . s Eccles., i, 2. — c Ro»i., Vu, 24.

voulez, vous seriez dignes de rester sur la terre, cœurs lâches et rampans, et vous vous plaisez encore dans ce honteux séjour! et vous voudriez y prendre des racines profondes, et il faut qu'on vous en arrache comme par violence, et ce n'est qu'en pleurant que vous voyez tomber vos chaînes, et la mort est pour vous le dernier des malheurs, et vous ne désirez que de vous enfoncer bien avant dans la vie; et bien loin d'éprouver le sublime besoin de sortir de ce monde, vous vous traînez lentement et à regret vers cette terre des vivans où vous attendent les véritables biens! Nous sommes immortels : ah! mourons donc, mes chers frères, et mourons tous les jours; mourons à nos sens et à nous-mêmes, mourons au monde et à nos passions, mourons pour voir Dieu face à face, mourons pour être délivrés de cette chair de péché, mourons pour jouir de la lumière et de la vérité, mourons pour vivre à jamais, mourons...,. Nous sommes immortels, il ne faut donc que savoir mourir.

Eh quoi! l'on aura vu des païens attendris, animés par les discours de Platon sur l'immoralité de l'ame, se donner eux-mêmes la mort pour terminer des jours qui retardaient à leurs yeux le terme de leur délivrance, et nous, mes frères, nous, enfans de la foi, nous à qui sont réservées les promesses de la vie à venir, nous écoutons ce qu'on nous dit d'une autre vie avec aussi peu d'intérêt que s'il ne s'agissait que d'un beau rêve. Ah! il n'est point ici question de se donner la mort , mais de la désirer, mais de la méditer, mais de conclure sagement. Nous sommes immortels, il ne faut donc que savoir mourir. (Le même.)

Péroraison.

O mon Dieu! un si grand intérêt n'est-il donc pas assez sérieux pour mériter qu'on y pense ? Mes frères, il n'y a que deux mondes, celui du temps et celui de l'éternité; ceux qui s'inquiètent tant du premier ne sont pas dignes du second : vous n'avez qu'à choisir; les discussions sont inutiles, il faut prendre un parti. Que vois-je donc, Chrétiens? hésiteriez-vous encore? eh quoi! serait-il vrai que je vous parle un langage barbare ? la morale que je vous prêche est-elle trop sublime pour vos sens? Si j'invectivais en ce moment contre mon siècle, si je faisais ici la peinture piquante de vos mœurs, vous sortiriez peut-être de votre pesante léthargie, parce que ce discours serait moins pour vous une instruction qu'un spectacle; mais quand je vous entretiens de la vie future, quand je

554 NOUVELLE BIBLIOTHÉQUB

m'efforce de vous transporter dans le siècle à venir, dans la Cité permanente, je parais vous parler une langue étrangère. Cependant le temps presse : si nous osons encore balancer, ô mon Dieu! que sera-ce de nous? Tonnez donc, Seigneur; suppléez à mon impuissance ; frappez vous-même ce grand coup qui nous réveille de notre assoupissement, et faites-nous comprendre que rien n'est plus digne de nous occuper sur la terre, que vous, ô mon Dieu, notre aine et son immortalité. Ainsi soit-il. (Le même.)

DES PREDICATEURS. $*&

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