PLAN ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR L'ENFER
EXORDE
Morluus est autem et dives, et sepuhus est in Inferno. Or, le riche mourut aussi, et il fut enseveli clans l'Enfer. ( Luc, c. 16.)
C'est le triste sort d'un riche du monde, dontilétait parlé dansl'Evangile d'hier, et je ne fais pas difficulté de le reprendre aujourd'hui, ce même Evangile, pour en tirer un des plus terribles , mais des plus irnportans sujets que puissent traiter les prédicateurs dans la chaire de vérité. Il mourut, ce riche, ce mondain, comblé de biens dans la vie, et comblé même d'honneurs après la mort ; car il est à croire qu'on lui fit de magnifiques funérailles , qu'on porta son corps en pompe et en cérémonie, qu'on lui érigea un superbe mausolée ; et peut-être , tout pécheur qu'il avait été, se Irouva-t-il encore des orateurs pour faire publiquement son éloge, et pour lui donner la gloire des plus grandes vertus. Mais le malheur pour lui, et le souverain malheur, c'est qu'au même temps que les hommes l'honoraient sur la terre , on lui rendait ailleurs justice ; et que son ame portée devant le tribunal de Dieu y reçut l'arrêt de sa condamnation , et fut tout à coup comme ensevelie dans l'Enfer : affreuse image de ce qui n'arrive que trop communément aux riches et aux grands du siècle I Mortuus est autem et clives et sepultus est in Inferno. Que ne puis,-je, chrétiens , en vous représentant toute l'horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter! Prêcher l'Enfer à la cour, c'est un devoir du ministère évangélique, et à Dieu ne plaise que, par une fausse prudence, ou par un lâche assujétissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle , et ce point fondamental de notre religion! N'est-ce pas même à la cour, plus que partout ailleurs, que cette grande matière doit être traitée , et traitée dans toute sa force , puisque c'est à la cour qu'on est le plus exposé à la malheureuse destinée du
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mauvais riche ? Je ne viens point vous donner de vaines terreurs ; je ne prétends rien exagérer, ni rien outrer. Dans la chaire sainte où je parle, il n'est jamais permis de le faire, et la vérité que je vous annonce est déjà si terrible par elle-même, qu'il suffit, pour vous remplir d'une salutaire frayeur, de vous la proposer dans la simplicité de la foi ; c'est ce que je vais faire dans ce discours, après que nous aurons salué Marie : Ave, Maria.
C'était une question que Dieu faisait autrefois à Job , si jamais les portes de laxnortlui avaient été ouvertes, et s'il avait vu ces prisons ténébreuses où les âmes criminelles doivent éternellement subir les rigoureux châtimens de sa justice: JSumquid apertœ sunt tibi portée moiiis et ostia tenebrosa vidisti i ? Peut-être ce saint homme, 'tout éclairé qu'il était, ne put-il répondre à celte demande ; car l'Ecriture nous apprend que Jésus - Christ seul devait ouvrir ces portes de l'Enfer et de la mort ; et c'est ainsi qu'il s'en est déclaré lui-même dans l'Apocalypse, en nous disant qu'il a dans les mains les clefs de la mort et de l'Enfer: Ego habeo chwesmortiset 7«/è/7i/2.Mais depuis que cet Homme-Dieu nousa apporté ces clefs mystérieuses, depuis qu'il nousa fait l'ouverture de ces lieux de ténèbres , et que , par les divins oracles de son Evangile , il nous a révélé tout ce qui se passe dans la triste demeure des damnés, il ne tient qu'à nous d'en avoir une connaissance parfaite. Si donc maintenant Dieu nous demandait à nous-mêmes : Numquid apertœ sunt tibi portœ mortis , et ostia tenebrosa vidisti? Avez-vous vu cet abîme où je tiens les impies enfermés, pour exercer sur eux toutes mes vengeances ? nous serions inexcusables de ne pas lui répondre : Oui, Seigneur, je l'ai vu; je l'ai considéré, j'en ai fait le sujet de mes plus sérieuses réflexions , et j'en ai tiré toutes les lumières qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C'est ce que je veux encore aujourd'hui, chrétiens, vous remettre sous les yeux pour l'édification de vos âmes ; je veux vous faire voir ce que c'est que l'Enfer, en quoi consistent les tourmens de l'Enfer, quels sont les propriétés essentielles des tourmens de l'Enfer; et parce que ce sujet est infini, je me borne à la pensée du Pape Innocent llf dans son excellent Traité du mépris du monde , où il nous dit que les réprouvés souffrent en trois manières différentes ; savoir : par le souvenir du passé, par la douleur du présent , et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'avenir: His vermis tripliciter laceans affliget memoria, torquebit angustia, sœva turbabit pœnitentia.
* Job., 33. — 2 Apoc, 1.
II2 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUB
Le souvenir du passé les déchire , la douleur du présent les accable , la vue de l'avenir les désespère. En trois mots , voilà le partage de ce discours: état malheureux du réprouvé que le passé déchire par les plus mortels regrets, que le présent accable par la cruelle douleur, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir; est-il un sujet plus digne de votre attention ? ( Bourdaloue ,' Sur r Enfer.)
Le souvenir du passé déchire le pécheur en Enfer.
C'est le souvenir du passé qui doit faire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans interruption et sans relâche, qui les tourmentera sans partage et sans division, qui les tourmentera en toutes les manières qu'un Dieu, aidé de sa toute-puissance, est capable de lui suggérer; mais ce qu'il y a de plus déplorable, qui n'aura point d'autre effet , en les tourmentant , que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà , chrétiens, la première idée que je conçois de l'état d'une ame dans l'Enfer, et de sa réprobation. Fili, recordare quia recepùsli bona in vita tua * : Souvenez-vous, mon fils, dit Abraham au riche malheureux, que vous avez eu les biens de la vie ; mais souvenez-vous en même temps de l'abus que vous en avez fait. Deux vues , reprend saint Chrysostôme, bien affligeantes pour un damné. La vue des biens dont il aura fait un si criminel usage, et la vue des maux qu'il aura commis. L'une et l'autre, suivant le dessein de Jésus-Christ, également nécessaires pour arrêter les emportemens de nos passions, et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.
Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu'il possédait , et dont il faisait le prétendu bonheur de sa vie , mais qui, par le plus triste changement, feront son supplice et lui causeront les plus mortels regrets; ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu'il y ait eu, il ne sera pas en état d'en être touché, et n'en connaîtra que trop la vanité et le néant, mais de les avoir aimés préférablement à son salut éternel, mais de s'en être servi contre Dieu, mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir, car c'est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprouvés dans l'Ecriture : Si j'avais ménagé selon Dieu ces biens de la fortune; si, confor-
* Luc, 16.
DES PRÉDICATEURS. Il3
jncment aux lois du Christianisme et aux obligations de mon état, j'en avais assisté les pauvres ; si, par un zèle de religion et de charité, je les avais partagés entre Jésus-Christ et moi; si, les regardant comme des talens dont je n'avais que la simple administration, je les avais fait profiter, en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété; si, comme un dispensateur fidèle, j'en avais rapporté le fruit au service et à la gloire du maître de qui je les tenais, et qui me les avait confiés; cesbie-ns, dont la mort m'a dépouillé, seraient maintenant pour moi un trésor de mérites et un fonds de bonheur pour l'éternité. Les hommes m'en loueraient sur la terre, et Dieu m'en récompenserait dans le ciel. Mais parce qu'un désir insatiable damasser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement malgré les misères de tant de pauvres, à qui je n'en ai point fait part; mais parce qu'un luxe immodéré, et sans autre règle que l'esprit du monde, me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues; mais parce qu'un assujétissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès et en des intempérances criminelles; mais parce qu'une détestable ambition de me pousser et de m'élever, ou une passion aveugle d'enrichir des enfans et des héritiers qui sont aujourd'hui des libertins , et peutêtre des ingrats , me les a fait rechercher contre toutes les lois de la justice et aux dépens de ma conscience, il faut que ces mêmes biens, où je mettais toute mon espérance et toute ma félicité, deviennent mes propres bourreaux.
Pensée d'autant plus désolante, que, faisant ensuite la plus triste comparaison, il se retracera l'idée de ce souverain bien qu'il aura perdu, et pourquoi? pour des biens périssables et passagers. Cette conviction sensible qui lui restera, et qui lui sera toujours présente, qu'il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens, et même de faux biens dans l'estime des hommes, pour un vain intérêt qui l'a aveuglé , pour un honneur chimérique et imaginaire dont il s'est entêté, pour un plaisir sensuel et brutal à quoi il s'est abandonné; le dépit mortel qu'il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu'au fils de Saùl : Gustans gustavi paululum mellis , et ecce morior *; pour quelques douceurs que j'ai goûtées, quelques plaisirs que ma raison me disputait , et dont ma conscience m'a presque ôté, par ses reproches , tout le sentiment, je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu, ce calice de fiel et d'amertume, ce calice
* I, Reg. 14.