‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostoliqueChapitre 7 sur 40 · T. ITI · texte numérisé non relu

T. ITI

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qu'il a détrempé dans sa fureur, et qu'il réserve à ses ennemis : tout cela, encore une fois, fera connaître dans son ame ce ver intérieur qui le rongera : Recordare , quia recepisti bona in vita tua. Ainsi nous nous servons dans la vie des biens de Dieu contre Dieu; et Dieu, à son tour, s'en servira contre nous; et, comme nous en faisons les instrumens de notre malice pour l'offenser, il en fera , dit saint Grégoire , les instrumens de sa justice pour nous punir. Et cela, comment ? toujours par la pensée et le souvenir : Recordare.

Mais si l'abus des dons naturels et des biens de la terre doit faire dans l'ame du pécheur une impression si violente, que sera-ce de l'abus des grâces et des dons surnaturels, qui, pesé au poids du sanctuaire de Dieu et par rapport à la damnation, aura des conséquences encore bien plus funestes ? Car , qui peut dire quelle sera la désolation d'un réprouvé, lorsqu'il se représentera à luimême (or, il se le représentera toujours) combien de secours combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles , combien de lumières il aura étouffées , combien d'inspirations il aura rejetées, combien de sacremens il aura négligés ou profanés; à combien d'instructions, à combien de remontrances il sera endurci; à combien d'exemples il aura été insensible, soit par une force d'esprit prétendue, dont il se piquait dans son impiété, soit par une lâcheté et une délicatesse qu'il ne s'est jamais efforcé de vaincre? Ah ! si j'avais seulement été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu me prévenait; si j'avais, pour suivre la voix qui m'appelait, et qui m'appelait si souvent, qui m'appelait si fortement, renoncé à l'esclavage du monde et de la chair, je me serais sanctifié, j'aurais part à l'héritage des enfans de Dieu , je posséderais avec eux le même royaume : mais parce que je les ai reçues en vain, ces grâces si précieuses, parce que je les ai reçues avec indifférence et sans aucun retour, parce que je les ai méprisées, parce que je les ai même combattues, et que par mon obstination elles ne m'ont pas attiré ni converti à Dieu , elles s'élèvent contre moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses, au lieu de ces saints remords, au lieu de ces contritions salutaires et vivifiantes qu'elles devaient exciter dans mon cœur, elles me causent à présent des remords, mais des remords qui me déchirent; elles me causent des tristesses, mais des tristesses qui m'accablent; elles me causent des repentirs, mais des repentirs qui me percent, qui me transportent, qui vont jusqu'à la fureur, jusqu'à la rage : Piecordare*

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Or, puisque Dieu fera servir jusqu'à ces grâces pour tourmenter le pécheur, jugez de là ce qu'il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé , du souvenir et de la vue de ses crimes , dont la propriété la plus naturelle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis. Non, non, dit saint Ghrysostôme, il ne faudra point de démons , point de spectres pour faire de l'Enfer un lieu de tourmens. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes, ces profanations des choses saintes, ces mépris déclarés de Dieu, ces haines invétérées contre le prochain , ces perfidies et ces trahisons , ces artifices de l'hypocrisie, ces scandales de l'athéisme, ces emportemens de la vengeance, ces raffinemens de la médisance, ces noires impostures de la calomnie, tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement, ce sont là les monstres qui investiront le réprouvé qui l'assiégeront , qui le saisiront des plus vives frayeurs.

Et il n'est pas absolument nécessaire d'être chrétien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mêmes l'ont reconnu , et qu'ils en ont fait la matière de leurs fables. Or, ce que nous appelons leurs fables, comme remarque fort bien saint Augustin , n'était au fond rien autre chose que les mystères les plus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposaient aux peuples que sous des fictions ; mais ces fictions renfermaient la même vérité que la foi nous enseigne; et, malgré le libertinage des athées qui vivent aujourd'hui parmi nous , ces infidèles du paganisme nous rendent un témoignage tout conforme à celui des Prophètes et des Apôtres, savoir : qu'il y a un Enfer, et qu'une des grandes peines de l'Enfer sera d'avoir péché et de s'être souillé de crimes danslavie:iteco/Y/a/'£.

Mais ces rimes ne seront plus , il est vrai , reprend saint Bernard, ils ne [seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir. Or, c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils feront souffrir une ame réprouvée de Dieu : Transierunt a manu, sed non transierunt à mente. Ils ne seront plus, ajoute ce Père, mais ils auront été, et il ne sera plus au pouvoir ni du pécheur ni de Dieu même, qu'ils n'aient pas été. Or, ils ne tourmentent ni dans l'Enfer ni sur la terre, que parce qu'ils ont été; et de là vient qu'ils tourmentent lors même qu'ils ne sont plus, ou plutôt qu'ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce que n'être plus et avoir été sont les deux termes infinis qui égale-

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ront l'éternité de Dieu, et qui subsisteront dans leur manière de subsister autant que Dieu sera Dieu, ces crimes, qui ont été et qui ne seront plus, auront, s'il m'est permis de parler ainsi, une activité éternelle dans l'Enfer pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l'ont contenté qu'un moment pendant qu'il les commettait, et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus : Pourquoi? belle raison de saint Augustin; parce que chaque cbose, dit-il, agit selon l'étendue de sa durée. Or, le présent qui fait le plaisir du pécheur, combien est-il présent? un instant, et rien davantage ; et voilà pourquoi le pécheur l'a si peu goûté ; au lieu que le passé qui le tourmentera sera toujours passé, et que, comme passé , n'ayant point de fin, il faudra, par une nécessité indispensable, qu'il se fasse toujours sentir : In œternum ergo necessc est cruciet, conclut admirablement saint Bernard , quod in œternum te fecisse memineris. Voyez , poursuit il , ce qui arrive tous les jours à une ame innocente, lorsque, par une fragilité malheureuse , elle vient à oublier Dieu et à s'oublier elle-même. Cette femme avait de l'honneur, elle avait aimé jusque-là son devoir; mais enfin une poursuite opiniâtre l'a fait succomber : quel repentir, quelle douleur, quelle confusion de sa lâcheté, quelle horreur de son crime ! Elle voudrait le pouvoir racheter aux dépens de mille vies; et si la chose était encore au point d'en délibérer, il n'y aurait point de mort qu'elle n'acceptât plutôt que de donner un si criminel et un si honteux consentement ; mais il n'y a plus de retour, et toujours il sera vrai qu'elle s'est abandonnée à l'infamie e\, à l'opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entretient ce fonds d'amertume qu'elle porte quelquefois jusqu'au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté, lorsque, dans l'ardeur de sa passion, il commet une action noire, un homicide, un assassinat; à peine a-t-il fait le coup, que son esprit se trouble, que ses sens s'égarent, qu'il n'a plus de paix, presque plus de raison. Que ne ferait-il pas, que ne donnerait-il pas, que ne serait-il pas prêt à endurer pour être encore à commettre ce qu'il a commis , et ce qu'il n'est plus en état de réparer? Or, ce n'est là qu'une figure, qu'une ombre de l'Enfer,* parce que d'avoir péché sera quelque chose d'éternel, il faudra, par une dure mais juste loi , que le tourment le soit aussi, et que l'ame soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne cessera jamais de se souvenir qu'elle a été un moment coupable : Nam etsi facere in temporefuit , sed fecisse in œternum manet. Qui serait

bien pénétré de celte pensée, de quel œil envisagerait-il le péché, et qu'épargnerait-il pour s'en préserver?

Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désordres se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession, aujourd'hui l'un, demain l'autre; s'il y a donc senti quelque douceur, ce n'a été que par parties; mais, dans son tourment, il n'y aura ni succession ni partage; Dieu le ramassera tout entier dans chaque instant; et ses crimes qui, considérés comme présens, se trouvent dispersés dans une longue suite de jours, de mois, d'années, se réuniront tous dans le passé, parce qu'il sera vrai en même temps de dire qu'ils sont tous passés. Ainsi tous, par une vertu indivisible, ils concourront à l'effet malheureux de la damnation : or imaginez-vous ce qu'ils seront tous ensemble, puisqu'un seul suffirait pour former l'Enfer? Ah! chrétiens, ne vous rebutez pas de la supposition que je vais faire; peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits ; mais plût à Dieu que par là même elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs ! Si l'on venait à remuer une eau bourbeuse et dormante, et qu'exposant devant vous toutes les immondices qu'elle renferme on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce serait pour vous , non pas un spectacle , mais un supplice , mais un martyre aussi rigoureux qu'humiliant. Or, telle, et bien plus insoutenable encore, est la peine que Dieu réserve, dans l'Enfer, à une ame, par exemple, sensuelle et impudique. Il lui fera voir du même coup d'oeil tout ce qu'il y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentemens secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux, entretiens lascifs, libertés, regards, dissolutions, mollesses, il lui rendra tout cela présent; et, la fixant à cet objet dont rien ne pourra plus la détourner: Regarde , lui dira-t-il à chaque moment de l'éternité , voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur.

Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d'impuretés ? Jugez-en par ce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plus exactes de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés se développe devant nos yeux ! Mais si cette honte , toute surnaturelle et toute divine qu'elle est; si cette honte, lors même qu'elle est l'effet de la grâce , lors même qu'elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et

d'une peine que nous cherchons tous à éviter, que sera-ce de la honte des réprouvés et du sentiment qu'ils en auront? Ah! Seigneur, s'écriait David, dans la ferveur de sa pénitence, je ne puis plus vivre, et je suis hors de moi-même , quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l'infini ; j'en suis ému jusque dans la moelle de mes os : ISon est pax ossibus meis a f acte peccatorum meorum l. C'était un roi, chrétiens, et un roi dans la prospérité, un roi élevé au plus haut degré de la félicité humaine} cependant il était troublé, il était saisi, il était consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçait ses égaremens et ses désordres. Concluez donc quel sera l'état dune ame qui, enlevée de la terre, et d'ailleurs bannie du séjour de sa béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché ; aura incessamment cette pensée : J'ai péché ; se dira incessamment à elle-même: J'ai péché, et y pensera, et se le dira , sans jamais le pouvoir détruire, ce péché qu'elle haïra, qu'elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur! (Bourdaloue.)

Le présent accable le pécheur dans l'Enfer par la plus cruelle douleur.

Un des souhaits de saint Bernard , et ce qu'il demandait avec plus d'ardeur expliquait ces paroles du Prophète : Descendant in Infernum viventes 2, c'était que les pécheurs descendissent en esprit et par la pensée dans l'Enfer ; ne doutant pas que la vue de cet affreux séjour et des tourmens qu'on y endure ne dût faire la plus vive impression sur leurs cœurs, et convaincu qu'il n'y avait point de moyen plus assuré pour ne pas tomber, après la mort, dans ce lieu de misères , que d'y descendre souvent par la réflexion pendant la vie: Descendant in Infernum viv entes ^ ne descendant morientes. Mais pour l'entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait, chrétiens, que nous y pussions descendre avec les mêmes connaissances, et, s'il était possible, avec la même expérience que les damnés , afin d'en pouvoir juger comme eux, et d'en tirer en même temps des conséquences qui leur sont désormais inutiles, mais qui nous peuvent être encore si salutaires. Car de descendre en esprit dans l'Enfer avec des lumières aussi faibles que les nôtres, avec une imagination aussi dissipée que la nôtre, surtout avec une insensibilité pour les choses de Dieu aussi prodigieuse que la nôtre, c'est presque faire sans fruit ce que saint Bernard se proposait comme un des remèdes les plus

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efficaces pour nous ramener de nos égaremens et nous corriger de nos désordres. Ah ! dit saint Augustin , qui pourrait maintenant comprendre ce que comprend un damné? qui pourrait avoir, dans une profonde méditation , les mêmes idées qu'il a de son état présent au milieu des flammes ? Tâchons de les avoir, chrétiens ; et puisque ce n'est pas encore assez pour nous de descendre spirituellement dans l'Enfer, entrons dans les sentimens d'une ame réprouvée; substituons ses lumières aux nôtres, et reconnaissons combien c'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant: Horrendum est incidere in manus Dei viventis *. Que fait-elle, cette ame malheureuse , ou en quel état est'dle ? Elle se voit séparée de Dieu , elle se voit au milieu d'un feu dont elle est la triste victime. Double peine : l'une et l'autre parfaitement représentées par Jésus-Christ dans le riche de l'Evangile.

Elle se voit séparée de Dieu ; voilà l'essentiel et comme le fond de sa réprobation. Elevans aute/n oculos suosquum esset in tormentiS) vidit Abraham a longe, et Lazarum in sinu ejus 2 : Ce riche, dit le Sauveur du monde , du lieu de son tourment levant les yeux , aperçut de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Il le voyait, ce saint patriarche, dans un éloignement infini : a longe • et c'est ce qui le désolait. Il s'en voyait séparé par un chaos, c'est-à-dire, par une vaste distance; tellement qu'entre Abraham et lui il ne pouvait plus y avoir nulle communication. Magnum chaos inter vos et nos firmatum est^j et c'est ce qui le désespérait. Or, s'il se voyait si loin d'Abraham, il se voyait encore, dit saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abraham a longe, quantolongius a Deo; et cette séparation de Dieu était bien encore un autre supplice pour lui.

Car, qu'est-ce que d'être séparé de Dieu? Ah! chrétiens, quelle parole! la comprenez-vous? Séparé de Dieu! c'est-à-dire, privé absolument de Dieu! Séparé de Dieu! c'est-à-dire, condamné à n'avoir plus de Dieu, si ce n'est un Dieu ennemi, un Dieu vengeur! Séparé de Dieu! c'est-à-dire, déchu de tout droit à l'éternelle possession du premier de tous les êtres du plus excellent de tous les êtres , du souverain Etre qui est Dieu ! Peine, dit saint Bernard, qui ne se peut mesurer que par l'infinité de Dieu, puisque cette peine est la privation de Dieu même , et par conséquent qu'elle est grande à proportion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna, quantus Me. Ainsi, comme Dieu disait à un juste, dans l'Ecriture : Ero mer ces tua magna ni-

1 Hebr., 10. — 2 Luc, 16. — s Ibid., 16.

mis l : C'est moi-même qui serai ta récompense; et je la serai en me donnant à toi, parce que je n'ai rien de plus grand ni de meilleur à te donner que moi-même. Il pourra dire à un réprouvé : C'est moi qui serai ton supplice; et je le serai en t'éloignant de moi, car je n'ai rien, dans les trésors de ma colère, de plus formidable que cet éloignement et cette entière réparation de moimême. En effet, chrétiens, ces trois pensées que le réprouvé aura toujours présentes : Dieu n'est plus à moi, et je ne suis plus à lui; Dieu n'est plus dans moi , ni avec moi, et je ne suis plus dans lui , ni avec lui: ces trois affligeantes pensées ne seront-elles pas capables de faire son enfer; or, c'est ce qui se vérifiera, ce qui s'accomplira dans autant de créatures que Dieu en réprouvera. Du moment que Dieu prononcera à une ame ce redoutable arrêt : Retirez-vous, il se dépouillera, pour ainsi dire , de tous ses droits sur elle, hors ceux que la nécessité de son domaine ne lui permettra pas d'aliéner ; et cette ame, si je puis encore parler delà sorte, perdra ellemême tous ses droits sur Dieu. Ame, non seulement indigne de le posséder, mais indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera ; souffrez cette expression, et elle répudiera Dieu; et, dans ce divorce mutuel , elle trouvera la consommation de son malheur. Dès cette vie, ce terrible mystère de la perte d'un Dieu commence déjà dans la personne des pécheurs; Dieu et lame par le péché se séparent, et se séparent jusqu'à se renoncer l'un l'autre: Vocanomenejus non populus meus - : Prophète, disait Dieu, n'appelle plus ce peuple mon peuple : il a cessé de l'être, et la qualité que tu dois désormais lui donner, c'est qu'il ne l'est plus : Voca nomen ejusuoii populus meus. Voilà son nom et le caractère qu'il portera j car, dès qu'il m'a oublié pour suivre des dieux étrangers, il m'a renoncé.

Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints livres que, quand les Israélites, par une monstrueuse idolâtrie, eurent sacrifié au veau d'or dans le désert, Dieu, ému de colère et irrité contre eux, n'en parla plus à Moïse que dans ces termes: Vade , descende ^peccavit populus tuus l : Va, Moïse, descends de la montagne, et tu verras le crime que ton peuple a commis. Prenez garde, chrétiens, Dieu les appelle le peuple de Moïse, et non le sien; comme si ce peuple n'eût plus été à lui , ni lui à eux , depuis qu'ils étaient tombés dans l'infidélité. Mais ces paroles , dit saint Chrysostôme, qui ne sont, pour ainsi dire, que comminatoires dans

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cette vie, et qui tout au plus n'ont qu'une partie de leur effet, puisqu'elles n'ôtent pas à une ame l'espérance ni les moyens de réparer la perte quelle a faite, s'accompliront entièrement et à la lettre dans un réprouvé. Plus d'alliance entre Dieu et lui; plus d'union : comme si Dieu lui disait : Ton libertinage t'a fait souhaiter de n'avoir point de Dieu , tu n'en auras jamais : tu n'as pas voulu connaître ton Dieu , tu ne le verras et ne le connaîtras jamais : tu ne t'es pas mis en peine de chercher Dieu quand tu le pouvais trouver; tu le chercheras, et tu ne le trouveras jamais; et ce qui faisait ton impiété, c'est ce qui fera désormais ta peine : quand Dieu voulait être à toi, tu lui as dit insolemment que tu ne voulais point être à lui ; maintenant que tu voudrais être à lui, il te déclare pour jamais qu'il ne veut plus être à toi. Or, lequel des deux est le plus désolant pour une ame, ou que Dieu ne soit plus à elle, ou qu'elle ne soit plus à Dieu ?

Mais je me trompe, chrétiens; toute réprouvée qu'elle est, elle sera encore à Dieu, et Dieu à elle. Dieu lui sera encore inséparablement uni , et elle à Dieu ; mais c'est cela même qui doit faire son malheur. Si elle pouvait être tout-à-fait privée, tout-à-fait séparée de Dieu, elle ne serait malheureuse qu'à demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée d'une façon, et de ne l'être pas de l'autre ; d'en être séparée d'une façon, et inséparable de l'autre : privée de Dieu en tant que Dieu était l'objet de sa félicité, et pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le juge éternel de ses plus violens transports ; c'est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d'époux, en qualité de protecteur, en qualité de dernière fin ; c est-à-dire, dans toutes les qualités qui le rendent doux, bienfaisant et aimable : et il s'attachera à elle en qualité de juge, en qualité d'ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur ; c'est-à-dire, selon toutes les qualités qui le rendent, tout Dieu qu'il est, non seulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette ame sera doublement malheureuse : malheureuse d'avoir encore un Dieu , et malheureuse de n'en avoir plus; d'avoir encore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n'avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, et de n'en avoir plus pour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera son grand supplice de sentir éternellement que Dieu l'avait créée pour lui-même, et qu'elle ne pouvait être heureuse qu'en lui et par lui , et de ne recevoir éternellement de Dieu que

des rebuts et des mépris, de ne trouver éternellement, entre Dieu et elle, qu'une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle, et elle aura une inclination naturelle pour lui, et cependant elle le haïra : elle l'estimera tel qu'elle ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent. Or, ce conflit d'estime et de haine , de désir et d'aversion , d'éloignement et de poursuite à l'égard du même objet, c'est , chrétiens, ce que nous appelons l'Enfer. (Le même.)

L'image toujours présente du bonheur dont le pécheur est déchu fait son tourment

dans l'Enfer.

Oui, mes frères, Dieu ouvrira pendant toute l'éternité le sein de sa gloire ; il dépliera les cieux devant ces millions de réprouvés que sa vengeance aura précipités dans l'abîme ; et là il exposera sans cesse à chaque damné l'objet le plus propre à nourrir sa fureur et à augmenter ses peines.

Du fond de ce gouffre, vous lèverez peut-être les yeux comme le réprouvé de notre Evangile, vous qui m'écoutez , et, durant toute la durée des siècles , vous verrez dans le sein d'Abraham ce père sage et pieux dont la foi et la piété vous avaient toujours paru une simplicité d'esprit et une faiblesse de l'âge : vous rapellerez les dernières instructions dont il tâcha de redresser vos mauvais penchans au lit de la mort , les marques de tendresse qu'il vous donna, les vœux mourans qu'il fit pour la conduite de votre vie , en ce dernier moment où sa religion et son amour pour vous semblaient se ranimer ; et vos dissolutions, vos biens depuis dissipés , vos affaires ruinées , votre malheur présent , ne s'offriront à vous qu'avec ses remontrances paternelles et les exemples de piété qu'il vous avait donnés.

Vous lèverez encore les yeux , vous , qui, dans un état de veuvage et de désolation , vivez dans les délices et êtes morte devant Dieu ; et du milieu des flammes , vous verrez éternellement dans le séjour de la gloire cet époux avec qui vous ne formiez autrefois qu'un même cœur et qu'une même ame, sur les cendres duquel vous répandîtes tant de larmes, et qui, touché de votre fidélité, vous laissa dépositaire de ses biens et de ses enfans comme de sa tendresse , et cet objet autrefois si cher vous reprochera sans cesse les infidélités que vous avez depuis faites à sa mémoire , la honte de votre conduite, les biens qu'il vous avait laissés, pour consoler votre affliction, employés à le déshonorer, et ses enfans

mêmes , les gages précieux de son souvenir et de sa tendresse, négligés et sacrifiés à des amours injustes.

Oui , mes frères , du milieu des flammes , ces enfans de colère verront dans le sein d'Abraham , pendant tous les siècles , leurs frères, leurs amis, leurs proches, avec qui ils avaient vécu , jouir de la gloire des saints , heureux par la possession du Dieu même qu'ils avaient servi. Ce spectacle tout seul sera la plus désespérante de leurs peines ; ils sentiront qu'ils étaient nés pour le même bonheur ; que leur cœur était fait pour jouir du même Dieu : car la présence d'un bien auquel on n'a jamais eu de droit, ou qu'on n'aime plus, touche moins des malheureux qui en sont privés ; mais ici un mouvement plus rapide que celui d'un trait décoché par une main puissante portera leur cœur vers le Dieu pour qui seul il était créé ; et une main invisible le poussera loin de lui : ils se sentiront éternellement déchirés , et par les efforts violens que tout leur être fera pour se réunir à leur Créateur, à leur fin , au centre de tous leurs désirs ; et par les chaînes de la justice divine, qui les en arrachera, et qui les liera aux flammes éternelles.

Le Dieu de gloire même, pour augmenter leur désespoir, se montrera à eux plus grand, plus magnifique, s'il était possible, qu'il ne paraît à ses élus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté, pour réveiller dans leur cœur tous les mouvemens les plus vifs d'un amour inséparable de leur être ; et sa clémence, sa bonté , sa munificence, les tourmentera plus cruellement, que sa fureur et sa justice. Nous ne sentons pas ici-bas , mes frères, la violence de l'amour naturel que notre ame a pour son Dieu ,• parce que les faux biens qui nous environnent, et que nous prenons pour le bien véritable, ou l'occupent, ou la partagent; mais l'ame une fois séparée du corps , ah ! tous ces fantômes qui l'abusaient , s'évanouiront; elle ne pourra plus aimer que son Dieu, parce qu'elle ne connaîtra plus que lui d'aimable; tous ses penchans , toutes ses lumières, tous ses désirs , tous ses mouvemens, tout son être se réunira dans ce seul amour ; tout l'emportera , tout la précipitera, si je l'ose dire, dans le sein de son Dieu, et le poids de son iniquité la fera sans cesse retomber sur elle même ; éternellement forcée de prendre l'essor vers le ciel , éternellement repoussée vers l'abîme ; et plus malheureuse de ne pouvoir cesser d'aimer , que de sentir les effets terribles de la justice et de la vengeance de ce qu'elle aime.

Quelle affreuse destinée ! le sein de la gloire sera toujours ouvert aux yeux de ces infortunés : sans cesse ils se diront à eux-

mêmes : Voilà le royaumequi nous était préparé ; voilà le sort qui nous attendait; voilà les promesses qui nous étaient faites ; voilà le Seigneur seul aimable, seul puissant , seul misércordieux, seul immortel , pour qui nous étions créés ; nous y avons renoncé pour un songe , pour des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant. Eh ! quand nous n'aurions rien à souffrir dans ce séjour d'horreur et de désespoir, cette perte toute seule pourrait-elle être assez pleurée i} Première circonstance que nous rapporte Jésus - Christ des tourmens du riche réprouvé ; il est malheureux par l'image toujours présente de la félicité qu'il a perdue.

Mais il est encore malheureux par le souvenir des biens qu'il avait reçus pendant sa vie ; seconde circonstance de son supplice. Mon fils, lui dit Abraham, souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie : Fili recordare quia recepisti bona in vita tua. Or, quelle foule de pensées désespérantes Abraham ne reveille-t-il pas dans son esprit avec ce souvenir! l'avantage d'être descendu d'un peuple saint et d'une race bénie , méprisé ; les promesses faites à la postérité d'Abraham, inutiles pour lui ; le temple, 1 autel, les sacrifices , la Loi, les instructions des Prophètes , les exemples des justes de la Synagogue , tout cela sans fruit pour son salut ; les biens même temporels dont il aurait pu se servir pour acheter une couronne immortelle , employés à flatter un corps destiné à brûler éternellement : Recordare quia recepisti bona in vita tua. Ainsi l'ame réprouvée entendra pendant toute l'éternité au milieu de ses tourmens cette voix amère: « Souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie. » Rappelez ces jours passés dans l'abondance; cette foule d'esclaves attentifs à prévenir même vos souhaits ; les distinctions publiques qui vous avaient fait passer des momens si doux et si agréables ; ces talens éclatans qui vous avaient attiré l'estime et l'admiration des peuples, recordare'^ souvenez-vous-en. Quel supplice alors pour cette ame, que le parallèle de ce qu'elle avait été avec ce qu'elle est ! Plus l'image de sa félicité passée sera agréable, plus affreuse sera l'amertume de sa condition présente; car telleest la destinée de l'adversité, de nous grossir et de nous mettre sans cesse sous les yeux les plaisirs de notre première situation , et les malheurs attachés à notre condition présente.

Ce n'est pas assez; on lui rappellera encore tous les biens de la grâce dont elle a abusé : Recordare quia recepisti bona. Souvenezvous que vous étiez enfant des saints, et né au milieu d'un peuple fidèle : vous aviez reçu tous les secours d'une éducation chrétienne:

je vous avais donné en partage une ame bonne, un cœur défendu par d'heureuses inclinations : tous vos momens presque avaient été marqués ou par quelque inspiration secrète, ou par quelque événement public, qui vous rappelait aux voies du salut; je vous avais fait naître dans des circonstances si favorables à la piété : je vous avais environné de tant d'obstacles contre vos passions, de tant de facilités pour la vertu , qu'il vous en a plus coûté pour vous perdre, qu'il ne vous en eût coûté pour vous sauver, recorclare: souvenez- vous-en ; rappelez toutes les grâces dont vous avez abusé avec tant d'ingratitude, et combien il vous était aisé d'éviter le malheur où vous êtes tombée.

Ah! c'est ici que Famé réprouvée, repassant sur toutes les facilités de salut que la bonté de Dieu lui avait ménagées, entre en fureur contre elle même. Plus elle approfondit son aveuglement, plus son malheur l'aigrit et la dévore; plus sa rage croît et augmente, et la plus douce occupation de son désespoir est de se haïr éternellement elle-même. O Dieu! que vous êtes juste en punissant le pécheur, puisque vous le rendez lui-même l'instrument le plus affreux de son supplice: il est malheureux par le souvenir du passé.

Il est encore malheureux par les peines présentes qu'il endure : Crucior in hacflamma : Je souffre d'extrêmes tourmens dans cette flamme: troisième circonstance de son supplice; la conformité de ses tourmens avec ses fautes. Des flammes éternelles s'attachent à sa langue voluptueuse; une soif ardente le dévore; il demande une goutte d'eau, non pour éteindre, mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle, et elle lui est refusée. Au lieu de la pourpre et du lin qui couvrait autrefois son corps, il est aujourd'hui environné d'un vêtement de feu; en un mot, autant avait-il été dans les plaisirs, autant lui rend-on de tourmens. Nous ne savons pas ce qu'il souffre, mes frères, et je ne prétends pas aussi vous l'expliquer, ni affaiblir par des peintures vulgaires une image si effrayante ; mais nous savons qu'il crie depuis deux mille ans du milieu des flammes : Je souffre d'extrêmes tourmens dans cette flamme : Crucior in hacjlamma. Nous savons qu'il souffre ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce que l'esprit de l'homme ne peut comprendre : nous savons que des flammes éternelles allumées par la justice divine sont attachées à son corps, et qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il est intéressé de punir : nous savons que, dans le séjour de l'horreur et du désespoir, la victime sera salée

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avec un feu éternel , sans cesse consumée , et renaissant sans cesse de ses cendres • nous savons qu'un ver secret et dévorant, placé de la main de Dieu au milieu de son cœur , la déchirera durant tous les siècles : nous savons que ses pleurs n'éteindront jamais les flammes qui la consumeront, et que, ne pouvant se dévorer ellemême, les grincemens de dents suppléeront à ce désir affreux: nous savons que, lassée de blasphémer en vain contre l'Auteur de son être, sa langue deviendra la pâture de sa propre fureur ; et que son corps, comme un tison noir et fumant, dit le Prophète, sera le jouet des esprits immondes dont il avait été l'asile sur la terre : nous savons enfin que, dans l'ardeur de sa peine, elle maudira éternellement le jour qui la vit naître, le sein qui la porta ; qu'elle invoquera la mort, et que la mort ne viendra point; et que le désir d'un anéantissement éternel deviendra la plus douce de ses pensées : nous le savons, et ce ne sont là que les expressions des livres saints.

Vous nous dites tous les jours, mes frères, avec un air déplorable de sécurité , disait autrefois saint Chrysostôme aux grands de la cour de Constantinople , pour vous calmer sur les terreurs d'un avenir, que vous voudriez voir quelqu'un revenu de l'autre vie pour vous redire ce qui s'y passe. Eh bien ! continuait cet éloquent évêque, contentez aujourd'hui votre curiosité ; écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle, et qui vous raconte ce détail affreux de ses malheurs et de sa destinée : c'est un prédicateur que l'Enfer lui-même nous fournit. Quand nous vous parlons, nous , des tourmens de l'autre vie , hélas ! il faut adoucir nos expressions de peur de blesser votre fausse délicatesse; une vérité qui a épouvanté les Césars, converti les tyrans , changé l'univers, n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à toucher les âmes simples et vulgaires : ces images dans nos bouches sont écoutées avec dédain et renvoyées au peuple. Mais ici vous devez en croire un infortuné qui ne vous redit que sa propre infortune, et qui vous en dit plus par ses cris et par son désespoir que par ses paroles. Vous écoutez avec tant d'attention ceux qui, revenus des îles les plus éloignées , vous racontent les mœurs et les usages des pays où vous n'irez jamais; pourquoi n'entendriez- vous pas avec plus d'intérêt un malheureux qui vient vous apprendre ce qui se passe dans un lieu d'où lui seul est revenu , et qui sera peutêtre votre demeure éternelle?

Mais ses souffrances sont d'autant plus affreuses , qu'on lui fait connaître qu'elles ne finiront point : quatrième circonstance de son

DES PREDICATEURS. 12?

supplice. De plus, lui répond Abraham: Ily a un grand abîme entre vous et nous , de sorte que ceux qui voudraient passer dici vers vous ne le peuvent ) comme on ne peut plus venir ici du lieu ou vous êtes.

Ainsi l'ame réprouvée perce dans toute la durée des siècles , et elle n'y voit pas le terme de ses malheurs : des peines qui doivent finir ne sont jamais sans consolation, et l'espérance est une douce occupation pour des malheureux. Mais ici l'avenir est la plus affreuse de ses pensées : plus elle avance en esprit dans ces espaces infinis qu'elle voit devant elle, plus il lui reste de chemin à faire : l'éternité toute seule est la mesure de ses tourmens. Elle voudrait du moins pouvoir se dérober à la pensée de cet avenir terrible ; mais la justice de Dieu lui présente sans cesse cette affreuse image, la force de l'envisager, de l'examiner, de s'en occuper, d'en faire le plus cruel de ses supplices: chaque instant est pour elle un tourment éternel, parce que chaque instant n'est que le commencement de ses peines , et que chaque tourment est pour elle sans espérance. Souffrir des tourmens affreux, souffrir une éternité à chaque moment, souffrir sans ressource, et recommencer tous les jours son supplice , telle est la destinée de lame malheureuse. Je passe rapidement sur toutes ces circonstances : il est des vérités qu'il suffit d'avoir montrées , qui sont elles-mêmes de grandes sources de réflexions, et qu'il faut laisser développer à ceux qui les écoutent.

Enfin , le dérèglement de ses frères qui vivaient encore , et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse avait paru un modèle à suivre, et par conséquent été une occasion de chute et de scandale , fait la dernière circonstance de ses peines : Père Abraham , s'écrie-t-il, envoyez du moins Lazare dans la maison de mon père , afin quil avertisse les cinq frères que fy ai laissés , de peur quilsne viennent eux-mêmes dans ce lieu de tourmens ; car si quelqu'un ne ressuscite d'entité les morts, ils ne croiront pas. Il souffre pour les péchés d' autrui : tous les crimes où ses frères tombent encore augmentent la fureur de ses flammes , parce qu'ils sont une suite de ses scandales , et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines.

Ah ! mes frères, combien croyez-vous qu'il y ait d'ames réprouvées dans l'Enfer, avec lesquelles vous avez vécu autrefois, et qui sont tourmentées pour les fautes où vous tombez tous les jours encore ? Peut-être que la personne infortunée qui corrompit la première votre innocence, crie actuellement dans le lieu de son supplice, et fait des instances de rage auprès de son juge, afin qu'il lui soit permis de venir vous montrer ce spectre affreux, qui al-

luma autrefois dans votre ame encore pudique des désirs impurs, dont la licence de vos mœurs n'a été depuis qu'une suite funeste. Peut-être que cet impie qui vous avait appris à douter de la foi de vos pères, et qui avait gâté votre esprit et votre cœur par des maximes d'irréligion et de libertinage, lève sa voix clansle séjour de l'horreur et du désespoir, et, détrompé trop tard, demande de venir vous détromper lui-même, et adoucir ses tourmens en corrigeant votre incrédulité. Peut-être que cet écrivain profane et lascif, dont les œuvres fatales à la pudeur font tous les jours sur votre innocence des impressions si dangereuses, pousse dans les flammes des cris affreux, et sollicite en vain que quelque compagnon de son supplice vienne vous informer des malheurs de sa destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles criminels où vous courez avec tant de fureur, sentant croître la rigueur de ses peines, à mesure que les fruits dangereux et irréparables de son art portent un nouveau poison dans vos âmes, peut-être qu'il fait monter ses rugissemens jusqu'au sein d'Abraham, pour obtenir qu'il puisse lui-même, avec son cadavre hideux et dévoré des feux éternels , venir paraître sur ces théâtres infâmes que sa main éleva autrefois, et corriger par l'effroi de ce nouveau spectacle le danger de ceux qui lui doivent leur naissance , et auxquels il doit luimême son éternelle infortune.

Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées ? que vous avez Moïse et les Prophètes , et de plus les préceptes de Jésus-Christ; et que si les vérités des Ecritures ne vous corrigent pas , en vain un mort ressusciterait pour vous convertir ,et que ce spectacle vous laisserait encore incrédule : Habent Moysen et Prophetas. Si Moysen et Propketasnon audiunt , nequesi quis ex mortuis resurrexerit , credent. Vous croyez qu'un miracle, qu'un mort ressuscité, qu'un ange qui viendrait vous parler delà part de Dieu, vous ferait renoncerau monde et changer de vie; vous le dites tous les jours : vous vous trompez, mes frères; vous trouveriez encore des raisons de douter, votre cœur corrompu trouverait encore des prétextes pour se défendre contre l'évidence de la vérité. Les miracles de Jésus-Christ ne corrigeaient pas l'hypocrisie des pharisiens , ni 1 incrédulité des saducéens : ils en devenaient plus inexcusables; mais ils n'en étaient pas plus fidèles. Le plus grand miracle de la religion, c'est la sublimité de sa doctrine , c'est la sainteté de sa morale, c'est la magnificence et la divinité de nos Ecritures : si vous n'en êtes pas touché, changé, tout le reste serait inutile : Habent Moysen et Pro-

phetas. Si Moysen et prophetas non audiunt , neque si quis ex mortuis resurrexerit , credenU (Massillon, Sur le Mauvais riche.)

Le pécheur verra ses péchés dans l'Enfer.

Durant leur vie mortelle, les pécheurs croyaient autoriser leurs iniquités en exagérant la violence de leurs passions , les rigueurs de la loi, la bonté de Dieu (car de quoi n'abusaient-ils pas)! qu'ils regardaient comme une divinité insensible à tous les outrages, ou comme un Dieu trop bienfaisant qui ne voudrait pas les punir avec autant de sévérité; la mort les a surpris dans ces préjugés; un instant a dissipé les erreurs de toute une vie : écoutez le chœur internai des réprouvés, ils ont bien acquis le droit d'être crus: « Nous nous sommes donc écartés de la voie de la vérité! » Quelle conséquence de tous leurs principes, mais aussi quel hommage à la vérité! quel hymne à la justification de Dieu ! les voûtes de l'abîme en retentiront éternellement : Ergo erravimus a via veritatïs l. Nos passions étaient fortes; mais que de moyens, que de grâces, que de secours nous auraient aidés à en triompher ! Elles étaient fortes ! qu'en savions-nous? avons-nous déjà tenté de les réprimer? Quel combat contre nous-mêmes ? quelle vigilance sur la garde de nos sens? quelle fuite des occasions dangereuses ? Loin de travailler à les affaiblir, à les détruire, nous n'avons cherché qu'à les exciter et à nous satisfaire ; nous avons vécu avec aussi peu de précaution que si nous étions impeccables par notre nature. Elles étaient fortes! parce que nous l'avons voulu, parce que nous étions faibles nousmêmes : Ergo erravimus. Les commandemens de Dieu nous semblaient impraticables; ne comptions-nous que sur les forces de la nature, n'attendions-nous rien des secours de la grâce? Ils ont été pénibles et durs à notre lâcheté et à notre mollesse ; l'auraientils été à notre ardeur, à notre charité, à notre zèle? l'ont-ils été pour tant de justes qui y ont ajouté de nouvelles austérités? Les lois du monde que nous avons si scrupuleusement observées étaient-elles moins rigoureuses? Nous nous sommes lancés dans le chemin spacieux de la perdition, en courant après des ombres et des fantômes, et nous n'avons pas daigné faire un pas pour des couronnes éternelles; rien ne nous a coûté pour nous perdre, le moindre effort pour nous sauver nous a effrayés : Ergo erravimus. Dieu était bon : quel titre pour l'offenser ! il était bon : devions-nous

1 Sap., v, 6.

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le forcer d'être juste ? Nous avons séparé ces deux attributs essentiellement unis en lui, il les sépare à son tour : nous n'avons voulu considérer que sa miséricorde, sans faire aucune attention à sa justice; il ne nous fait éprouver que sa justice, sans aucun mélange de sa miséricorde : Ergo erravimus. Songes trompeurs, excuses frivoles, systèmes captieux, qu'êtes-vous devenus! Vous nous laissez sans défense au pouvoir de la vérité. Justice plus élevée que les montagnes, plus profonde que les abîmes, qui nous accablez de votre poids, quel est votre empire sur nous? Des victimes de votre fureur, vous en faites vos apologistes ; nous voulons vous reprocher votre cruauté, et nous nous accusons nous-mêmes; nous commençons par vous maudire, nous finissons par vous justifier : Ergo erravimus a via veritatis. Insensés! que ne faisaient-ils cet aveu lorsqu'il pouvait leur être salutaire! mais le temps de l'espérance et du repentir est passé. Talia dixerunt in hiferno. Situation désespérante du réprouvé : juste malgré lui, juste contre lui, ce malheureux ne peut plus se séduire; il est contraint de monter sur le tribunal de sa conscience, de se dépouiller de son intérêt propre, de faire l'aveu humiliant et rémunération exacte de tous ses crimes, de prononcer l'arrêt irrévocable de sa condamnation, de se juger en Dieu : il maudit le mensonge qui n'a plus la force de le tromper; il abhorre la vérité qui l'éclairé et le confond ; les faux prétextes qui le calmaient disparaissent , et il ne voit que ses péchés : Peccator videbit. Il les voit , et il ne peut plus les détruire : en effet, qu'est-ce qui serait capable d'opérer sa justification? demande saint Cyprien. Quoi! une confession tardive et forcée, que lui arrache malgré lui la vérité: Sera confessio; quoi! des larmes amères qui naissent plutôt de la douleur de se voir privé des plaisirs, que du regret de s'y être plongé : înanis ploratio ; quoi! enfin , des tourmens inouis qui sont la punition de ses péchés, et n'en sauraient être l'expiation : Pœnitentia pœnalis ? Non, non, ce n'est pas là une componction , c'est un désespoir; ce n'est point là une pénitence, c'est un supplice, combat terrible entre le réprouvé et ses péchés; entre le réprouvé qui s'efforce de rejeter loin de lui ses péchés, et ses péchés qui se présentent sans cesse à lui comme une armée formidable; entre le réprouvé qui renie ses péchés, et ses péchés qui lui crient à leur manière : Nous sommes tes ouvrages : Opéra tua sumus ; tu nous a faits à ta ressemblance; pourraistu nous méconnaître? pourquoi nous as-tu mis au jour? Quart genuisti^ ? Enfans de haine et de discorde, objets d exécration à la

1 Jerim,, xy, 10.

DES PRÉDICATEURS. l3x

terre et au ciel , on nous maudit de toutes parts , et toi aussi tu nous maudits : O innés maledicunt, tu quoque maledicis * ; mais tremble, ta fureur ne sera funeste qu'à toi-même; il ne t'a fallu qu'un instant pour nous produire, une éternité de souffrances ne suffira pas pour nous anéantir, nous sommes hors de l'empire de la miséricorde; nous étions autrefois tes plaisirs, nous serons à jamais tes tourmens. (L'abbé Poulle, Sermon sur V Enfer,)

L'avenir désole le pécheur dans lEnfer par le plus affreux désespoir.

C'est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l'avenir la consolation et le remède du présent. Comme nous voulons toujours être heureux, et que c'est une inclination nécessaire, elle se soutient, ou plutôt elle nous soutient en quelque sorte nous-mêmes au milieu des plus grands maux. Nous nous faisons un charme de notre espérance, et ce charme adoucit la douleur qui nous presse. Quoique souvent il n'y ait rien dans le futur qui nous doive être favorable, nous ne laissons pas d'y envisager cent choses que nous nous figurons, et qui ne seront jamais, mais qu'il suffit de nous figurer comme pouvant être un jour, pour y trouver de quoi repaître notre imagination. L'incertitude de l'avenir nous est utile, puisqu'elle nous donne droit d'espérer, non seulement ce que nous espérons et ce que nous attendons, mais ce que nous n'espérons nous n'attendons pas. Il n'en est pas ainsi des réprouvés dans l'Enfer. Un réprouvé souffre, je ne dis pas sans espérance, ce serait trop peu, mais dans un désespoir actuel et perpétuel. Ce qui n'est pas encore lui sert de supplice et le rend le plus malheureux que ce qui est : ou plutôt, ce qui est le tourmente, non seulement parce qu'il est, mais parce qu'il sera toujours; en sorteque l'avenir est pour le présent un surcroît de peine qui l'aigrit, qui y met le comble et qui fait le caractère propre de la ré. probation , puisque, selon la pensée du docteur angélique, l'Enfer n'est proprement Enfer que par la vue et le sentiment de l'avenir.

Voici donc ce qui accable lame réprouvée dans l'Enfer, et ce que vous n'avez peut-être jamais bien conçu : c'est qu'elle déses père d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle prierait toute l'éternité; c'est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu par la pénitence quand elle détesterait son péché toute l'éternité ; c'est quelle désespère, non seulement d'acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes devant Dieu par ses souffrances , quoiqu'elle doive souffrir toute l'éternité. Trois ressources immanquables dans

1 Jérém.,xv, 10.

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la vie mais absolument inutiles à un réprouvé : la prière, la pénitence la souffrance. Nous en avons la preuve dans le mauvais riche. Que fait-il? il prie. Quedemande-t-il?il conjure Abraham de lui accorder pour toute grâce une goutte d'eau; mais cette aoutte d'eau lui est refusée. Tous les interprètes conviennent qu'il y a de la parabole et de la figure dans cette circonstance; et que l'intention de Jésus-Christ est de nous faire entendre par là que dans l'Enfer il n'y a plus de grâce à espérer , ni de rédemption : Quia in lnferno nullaest redemptio ; que, de cet océan de miséricorde et de bonté qui est Dieu, il ne découlera jamais sur ces créatures infortunées une seule goutte pour les soulager, comme jamais il ne découlera sur elles une seule goutte du sang du Rédempteur pour les sauver : pourquoi ? parce que ce n'est plus le temps des miséricordes et du salut. En vain donc le réprouvé s'écriera-t-il éternellement comme le riche de l'Evangile , non plus en s'adressant à Abraham, mais à Dieu même: Miserere meî1. Ah! ciel, un peu de relâche, un peu de compassion pour moi : Dieu, endurci contre ses cris, éternellement lui répondra, mais dans toute la rigueur de la lettre , ce qu'il répondait à son peuple: Quid clamas super conlritione tua "2 ? Que servent ces plaintes et ces lugubres accens ? Ils frappent mon oreille, mais ils ne vont point jusqu'à mon cœur: Insanabilis dolor tuus ; il n'y a plus de remède ni de retour, et si vous voulez en savoir la raison, elle est dans vous-même : Propter multitudinem iniquitatis tuœ , et propter dura peccata tua feci hœc tibi; c'est que vous-même vous avez été si long-temps insensible à ma voix; c'est que vous-même vous m'avez laissé mille fois appeler, sans vouloir m'entendre; c'est que vous-même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtrement,

vi constamment obstiné contre moi : Propter dura peccata tua.

Ainsi s'accomplira cette parole de l'Evangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs: mais quels pécheurs? non pas les pécheurs de la vie ; car dans la vie ils sont toujours en état de toucher le cœur de Dieu ; non pas les pécheurs pénitens , car la pénitence de la vie est toujours toute-puissante auprès de Dieu; mais les pécheurs impénitens à la mort et consommés dans leur péché , mais les pécheurs de l'Enfer.

Que dis-je? et dans l'Enfer même n'y a-t-il pas une pénitence ? Oui , Chrétiens, et c'est là que la sagesse nous représente les pécheurs pressés de douleur, poussant des soupirs , versant des tor-

Luc. 16. — 2 Jerem. 30.

DES IMUiDICATEURS. 1^3

rens de larmes. Ah ! ce ne sont pas ces effets de la pénitence qui leur manquent, mais le principe qui la sanctifie; c'est-à-dire , et voici en deux mots tout le mystère de cette éternelle réprobation , c'est-à-dire qu'éternellement ils gémiront , qu'éternellement ils pleureront, qu'éternellement ils feront pénitence, mais une pénitence forcée , une pénitence de démons et de désespérés. Or, une telle pénitence, dit saint Augustin, n'effacera jamais le péché: par conséquent le péché subsistera toujours, et tant que le péché subsistera, lisseront toujours également redevables à la justice de Dieu et exposés à sa vengeance. C'est ce qu'Abraham, du haut de la gloire, exprime au mauvais riche par ce chaos insurmontable qui les sépare : Magnum chaos inter nos et vosfirmatum est: en sorte que, de ce séjour bienheureux où repose Abraham, on ne peut plus tomber dans ce lieu de tourmens où souffre le riche, et que de ce lieu de tourmens où le riche souffre, on ne peut plus monter à ce bienheureux séjour où Abraham goûte un repos inaltérable : pourquoi? parce que dans l'un on ne peut plus perdre la grâce, et que dans l'autre on ne peut plus réparer le péché : Ut qui volunt hinc transire ad vos , non possint , neque inde hue transmeare.

Mais quoi! toujours souffrir, et, par de si longues et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter! cela se peut-il comprendre? Comprenez-le, mes chers auditeurs, ou ne le comprenez pas, la chose n'en est pas moins vraie, et n'en est pas moins un article de votre foi. Origène en voulut douter, et d'autres comme lui réduisirent l'éternité malheureuse à un certain nombre de siècles. Car, disaient-ils, pour soutenir leur erreur, il n'est ni de la bonté, ni de la justice de Dieu de punir toujours des créatures qu'il a formées, et d'exiger pour les péchés de la vie, d'une vie si courte, une satisfaction qui ne finira jamais. C'est ainsi qu'ils raisonnent : mais moi, de leurs principes mêmes, je tire, avec Tertullien et saint Augustin une conséquence toute contraire. Car Dieu est bon : qui ne le sait pas ? Mais cette bonté , reprend Tertullien , n'est pas seulement en Dieu miséricorde , elle est encore sainteté. Or, une sainteté toujours subsistante est toujours ennemie du péché; et , par une suite nécessaire, elle doit toujours haïr le péché, toujours poursuivre le péché, toujours punir le péché si le péché dure toujours. Donc, puisqu'il n'y a rien dans l'Enfer qui abolisse etqui détruise le péché, il n'y aura jamais rien qui en arrête le châtiment. Dites-le même de la justice. Depuis tant de siècles le mauvais riche se désespère au milieu des flammes où il fut enseveli, et s'écrie , en se désespérant : Crucior in hacflamma : mais ce qu'il di-

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sait il y a tant de siècles, il le dit encore, et toujours il le dira, parce qu'il le ressent encore, et que toujours il le ressentira. Oui, cette parole foudroyante et atterrante \Nunc autem cruciaris : maintenant vous êtes tourmenté; il l'entendra toujours. Maintenant: Nunc , que ce maintenant a d'étendue, puisqu'il embrasse l'éternité tout entière! JVunc, maintenant, c'est-à-dire aujourd'hui, et toujours ; c'est-à-dire, dans une année, dans un siècle, dans des millions de siècles , et toujours encore au delà. Or, concevez, s'il est possible, quelle impression fait sur une ame réprouvée un si affreux désespoir. (^Bourdaloue.)

Les tourmens do l'Enfer sont sans espérance.

Et comment le réprouvé oserait-il se promettre la fin de tant de maux! Celui qui frappe ne se lasse point : Qui torquet non fatigatur. C'est un Dieu sévère qui punit le péché tant qu'il subsiste, et le péché subsistera toujours. C'est le saint par excellence; il ne saurait contracter d'alliance avec l'iniquité. C'est un Dieu juste : sa colère, dit saint Augustin, n'est pas semblable à celle de l'homme; elle n'est pas un mouvement contraint et violent; elle n'est que l'amour de l'ordre et de la règle; il juge, il condamne, il châtie avec tranquillité; celui qui souffre ne meurt pas : Qui torquetur non moritur. Une puissance jalouse est attentive à le conserver au milieu de tant de causes de destruction; tout le tourmente; tout le désespère et rien ne l'anéantit. Prodiges inouïs ! le glaive le perce et le vivifie; le feu le brûle et ne le consume pas; la mort le dévore sans le détruire. Etonné de se trouver encore vivant entre les bras de la mort même, de surprise en surprise, il s'avance dans la carrière de l'éternité; il ne peut ni vivre à l'espérance, ni mourir à ses tourmens : ce n'est pas tout, dans la privation absolue des biens de la grâce, le réprouvé est rendu à ses remords.

Ah ! qu'ils sont désolans ces remords quand ils cessent d'être des grâces. Ce n'est plus cette voix divine, miséricordieusement importante et sévère, qui, par une rigueur utile, disposait à un règne de clémence et de bonté , c'est la voix de la conscience indignée qui ouvre le règne de la justice; c'est la voix du crime qui demande vengeance contre lui-même; c'est une voix lamentable qui décrit la ruine de ce temple, la dispersion des pierres de ce sanctuaire, la profanation de ce lieu saint, l'abus des grâces et des dons du Seigneur, les ténèbres, les chaînes pesantes de l'iniquité ; c'est une voix lugubre qui résonne sur le bord de ce sépulcre,

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qui déplore la mort de l'ame ensevelie dans la nuit du péché. Mort terrible! qui ne consiste pas, comme le remarque saint Jérôme, dans la destruction de la subtance, elle cesserait d'être malheureuse; mais dans la séparation de celui qui a dit : Je suis la vie. C'est la voix d'un témoin irréprochable, à qui rien n'est caché, qui a tout vu, tout entendu ; qui reproche, qui accuse, qui prouve, qui convainc; c'est la voix d'un juge effrayé et du récit des crimes qu'il entend, et de la sentence qu'il prononce contre lui-même; c'est une voix impérieuse qui n'est jamais contredite, qui s'élève au dessus des tournions de l'Enfer; c'est une voix plus éclatante que le tonnerre, qui retentit dans le cœur, qui ébranle, qui secoue toutes les puissances de l'ame, qui y répand la désolation et l'effroi; c'est une voix infatigable qui ne se lasse pas, aussi opiniâtre que le péché qu'elle poursuit, aussi inflexible que le Dieu qu'elle venge. . . . Eh ! le pécheur disait : La paix , la paix : je suis dans le calme, je jouis de la tranquillité : pax, pax. Quelle paix, grand Dieu! qui couvrait tant de tonnerres! Pax. Quelle paix! qui n'était que l'extinction des lumières du Saint-Esprit; qu'une insensibilité aux attaques de la grâce; que le sommeil léthargique de l'ame : Pax. Attendez , l'esprit de tempête et de dissension s'emparera de lui; désormais on ne l'appellera que le tumulte : Vocabitur tumultus.

Frappés de ces images épouvantables, vous ne concevez rien au delà, mes très chers frères, et cependant voici en un seul trait l'assemblage de tous les maux. Dans la privation entière des biens de la gloire , le réprouvé est rendu : à qui ? à son Dieu. Sur la terre, c'est le pécheur qui se défend , et c'est Dieu qui le poursuit , qui ne peut consentir à sa perte, qui heurte à la porte de son cœur, qui l'appelle par sa grâce. Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre , c'est un Dieu qui se refuse et c'est le réprouvé qui le cherche; son ame, dégagée des liens imperceptibles qui suspendaient la rapidité de sa pente naturelle, est rappelée malgré elle à toute sa destination; elle tend à Dieu comme à son centre; elle se porte vers lui avec impétuosité. Où vas-tu, ame criminelle ? Tu voles au devant de ton juge! Ni cette considération, ni ses alarmes, ni les châtimens qu'elle se prépare, ne sont pas capables d'arrêter l'impulsion vive qui l'entraîne; elle s'élance par la nécessité de sa nature, et toutes les perfections divines qu'elle a outragées s'empressent delà rejeter; elle s'élève par le besoin immense et pressant qu'elle a de son Dieu ; et son Dieu la repousse par la haine nécessaire qu'il porte au péché. Elle s'élance, et la rapidité de son essor lui fait encore mieux

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comprendre quelle était faite pour jouir de son Dieu. Elle en est rejetée; et la pesanteur du coup qui l'accable lui fait encore mieux connaître qu'elle* a forcé son Dieu à la repousser. Elle s'élève par désespoir; Dieu la rejette par une juste vengeance. Suspendue entre elle-même et son Dieu , entre le comble du bonheur et le comble de la misère, également malheureuse, et quand elle s'efforce de s'approcher de cette source de tous les biens, et quand elle en est arrachée avec violence; également tourmentée , et lorsqu'elle sort d'elle-même, et lorsqu'elle est contrainte de s'y replonger, elle trouve son Dieu sans pouvoir le posséder; elle se fuit sans pouvoir s'éviter; elle passe successivement des ténèbres à la lumière, de la lumière aux ténèbres; elle roule d'abîmes en abîmes, d'horreurs en horreurs; elle porte l'Enfer jusque vers le ciel; elle rapporte l'image du ciel jusque dans l'Enfer même.

Dans ces vicissitudes continuelles le réprouvé crie au Seigneur: Si vous êtes mon souverain bien, pourquoi vous dérobez-vous à mes empressemens? si vous devez être mon supplice, pourquoi faut-il que je vous cherche? Quare posuisti me contrarium tibi 1? Ou détruisez ces péchés monstrueux qui sont entre vous et moi , ou enchaînez l'activité de mon ame; le spectacle de mes iniquités et de mes châtimens n'augmente pas votre bonheur et votre gloire, et votre aspect est le plus insupportable de mes tourmens; ne puis-je renoncer à vous après vous avoir perdu sans ressource? Ne serai-je pas assez malheureux sans vous? Qu'attendez-vous de moi ? Je ne sais, je ne puis, je ne veux que maudire et que blasphémer. Comment concilier des mouvemens si contraires? Je sens pour vous, au dedans de moi, le penchant d'un élu et l'aversion d'un réprouvé. Quare, quare posuisti me contrarium tibi? Ah! le Prophète l'avait compris, lorsqu'à la vue des abominations qui couvraient la face de la terre il disait au Seigneur : Ne vous armez point de votre tonnerre, votre patience vous servira mieux que votre fureur; abandonnez les pécheurs à leurs sens déréglés; laissez-leur ajouter péché sur péché, offense sur offense; ils sont comme les Dieux du temps, vous êtes le Dieu de l'éternité. Jppone iniguitatem super iniquitatem 2; plus ils vous outragent, plus ils vous vengent; leur conscience est le trésor de votre colère; vous y puiserez éternellement : autant de péchés, autant d'Enfers.

Quelle impression ces vérités terribles ne firent-elles pas sur l'ame de ces solitaires d'Egypte, déchus delà sainteté de leur voca-

1 Job. vu. 20. — * Ps. rxviii. 28.

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tion ! Saint Jean Climaque, qui avait été le témoin de leurs austérités, nous en a laissé une peinture effrayante ; nous l'adoucirons par ménagement pour votre délicatesse.Yoici comme il s'exprime: A quelque distance d'un grand monastère que je visitais , en était un autre nommé la Prison, où s entérinaient volontairement ceux qui, depuis leur profession , s'étaient rendus coupables de quelques péchés considérables ; tout y respirait la pénitence et la tristesse; du pain et quelques herbes étaient leur nourriture; j'en vis qui passaient la nuit à l'air, forçant la nature pour s'empêcher de dormir, comme si c'eut été un temps dérobé à la pénitence ; d'autres, les yeux tristement tournés vers le ciel, demandaient des secours avec des gémissemens et des soupirs ; d'autres criaient qu'ils étaient indignes de regarder le ciel , et n'osaient parler à Dieu dansleurs prières;les uns retenaient au dedans leurs gémissemens ; les autres poussaient du fond de leur cœur des rugissemens de lions ; la plupart accablés de remords disaient qu'ils seraient contens d'être privés du royaume céleste , pourvu qu'ils fussent exempts des peines de l'Enfer.

Là , on voyait accompli au pied de la lettre ce que dit David , des hommes courbés et abattus de tristesse, qui mêlaient de leurs larmes l'eau qu'ils buvaient, et mangeaient la cendre avec leur pain ;leur peau était attachée aux os , et séchée comme l'herbe ; vous n'entendiez que ces paroles : Malheur ! malheur à moi! pardon ! pardon, Seigneur! miséricorde! faites-nous grâce, s'il est possible. Ils avaient toujours le péché, la mort , l'Enfer devant les yeux, et se disaient : Que deviendrons-nous ? quelle sera notre fin ? Ainsi parlaient ces saints pénitens , couchés sur la terre , couverts de haillons , semblables à des spectres au milieu des ténèbres ; et lorsqu'ils se voyaient prêts de leur fin , pour étendre leur pénitence au de-là même de leur mort, ils demandaient comme une grâce d'être privés de la sépulture, du chant des psaumes, et de tout honneur funèbre. Oserait-on les blâmer ? dira-t-on qu'ils avaient trop d'horreur du péché ? pouvons-nous trop détester la source de tous nos maux, et ce qui nous attire lindignation de Dieu ? dira-t-on que leur imagination leur exagérait les supplices de l'Enfer? La pensée ne saurait les égaler. Comment pourrait-elle les exagérer? dira-t-on qu'ils se formaient une fausse idée de la justice divine? Eh! qui en a jamais sondé la profondeur? Dès que ces solitaires conservaient leur confiance en la miséricorde divine , leurs mortifications n'étaient outrées que parce qu'elles étaient au dessus des forces de la nature ; aussi nous ne les propo-

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sons pas à votre imitation, elles ne sont pas nécessaires à votre salut; nous ne les proposons pas à votre admiration, elles vous inspireraient plutôt de l'effroi ; nous les proposons à votre lâcheté, elles la confondent; que si ces célèbres pénitens avaient besoin de justification, nous vous dirions que la conduite de l'Fglise semblait les porter à ces pieux excès ; ils duraient encore ces temps de rigueur où l'on voyait les pécheurs, scandaleux et repentans, séparés du reste des fidèles , exclus de la participation aux saints mystères , condamnés à plusieurs années de pénitence, couvers de cendre et de cilice , baignés dans leurs larmes, prosternés aux portes des temples , dont leurs iniquités leur fermaient l'entrée ! Epreuves effrayantes , niais utiles , qui représentaient vivement la sévérité desjugemens de Dieu, l'énormité du péché, les difficultés de recouvrer l'innocence après qu'on l'a malheureusement perdue, et qui servaient en même temps de frein à la licence toujours prête à se déborder ; jours heureux de ferveur, hélas ! ils ont disparu pour jamais, nous en avons perdu jusqu'au souvenir! Gomment s'est faite cette révolution ? Par degrés. D'abord le relâchement , ensuite la corruption générale des mœurs n'ont pas permis à l'Eglise de persévérer dans son ancienne discipline, elle s'est vue forcée, malgré elle, de laisser tomber peu à peu cette longue suite de mortifications extérieures, qui précédaient autrefois le bienfait de l'absolution ; mais elle ne nous a pas dispensés du fond , ni de l'esprit essentiel de la pénitence , qu'elle conservera toujours dans toute leur vigueur. (L'abbé Poulle.)

Péroraison.

Qu'ai-je fait, grand Dieu? Vous n'aviez qu'à me livrer à moimême et à mes péchés; vous n'aviez qu'à me dire : Plus de miséricorde, et j'aurais trouvé l'Enfer sur la terre même : Dolores Inferni circumdederunt me, je me croyais vivant et je suis mort, mort à la vie de la grâce, à la sainteté, à la gloire , prœoccupaverunt me laquei mortis ; tremblant, saisi de crainte, effrayé de la profondeur de l'abîme où je suis enfoncé , j'ose recourir à vous; un rayon d'espérance me luit encore et me soutient parmi tant d'alarmes! Non, vous ne me laisserez pas périr : de moi-même je n'ai pas la force de sortir de ce gouffre; vous me tendrez une main secourable, in tribulatione mea invocavi Dominum. Grâce à votre bonté, je ne suis pas encore dans cet Enfer, où les larmes sont infructueuses, où les prières sont rejetées , où les sacrifices ne sont que des tour-

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mens; entendez mes gémissemens, mes soupirs, mes cris, ce sont les cris du cœur. Clamavi; vous appellerai-je, mon Dieu? mais je me suis révolté contre votre loi, j'ai violé vos commandemens. Dirai-je mon Père? mais j'ai effacé votre image adorable, vous ne reconnaîtriez plus en moi votre enfant. Dirai-je mon Juge? mais je ne mérite que votre indignation. Je ne sais comment vous nommer pour vous intéresser à ma défense; mais je sens que vous êtes tout ce qu'il faut pour me sauver, et que vous seul le pouvez. Si vous consultez votre justice, ah ! je suis indigne de pardon. Si vous écoutez votre miséricorde, voyez qui en a plus de besoin que moi? AdDeum meum clamavi. Moi, vous maudire! moi, vous blasphémer éternellement ! Cette seule pensée est un Enfer anticipé. Parlez; que faut-il que je fasse ? détester mes iniquités ? je les abhorre ; les confesser à vos ministres? j'irai me jeter à leurs pieds pour leur en faire l'aveu humiliant et sincère; éviter les occasions dangereuses? dès ce moment je me dévoue à la retraite; renoncer aux idoles que j'adorais ? je les sacrifie pour toujours ; me soumettre au joug de la pénitence? ce n'est pas un joug, c'est un remède salutaire qui guérira les plaies de mon ame. Fallut-il me livrer au martyre; qu'on frappe, la victime est toute prête. Trop heureuse de pouvoir parla contenter votre justice, détruire mes péchés, racheter mon ame de l'enfer, et espérer de célébrer un jour vos miséricordes dans les tabernacles éternels. Ainsi soit-il. (Le même.)

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