‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostoliqueChapitre 9 sur 40 · PLAN ET OBJET DU QUATRIEME DISCOURS SUR L'ENFER · texte numérisé non relu

PLAN ET OBJET DU QUATRIEME DISCOURS SUR L'ENFER

EXORDE

Crucior in hac jîamma.

Je souffre dans cette flamme. (S. hue, 16.)

Quel est cet affreux séjour où la justice divine précipite ce riche impitoyable? Quelles sont ces ténèbres profondes où il va être enseveli sans retour? Quels sont ces cris de rage et ces liurlemens de désespoir qu'il pousse, dis-je , du fond des abîmes, et qui viennent épouvanter notre oreille, et remplir notre cœur d'effroi ï Et quelle est enfin l'horrible demeure qui lui fait lire à son entrée cette inscription formidable : Là il y aura des pleurs et des grincemens de dents : Ibi erit fletus et stridor dentium.

Ah! chrétiens, ce séjour est celui qu'un Dieu irrité prépare à la révolte et à l'endurcissement ; c'est cette prison ténébreuse où sa justice retient dans une captivité éternelle les victimes dévouées à sa fureur; c'est cet étang de feu où sa colère environnant et pénétrant le pécheur jusque dans sa plus intime substance, venge par d'inexprimables tourmens sa bonté méconnue et sa gloire outragée; c'est l'Enfer en un mot, où Dieu a voulu rassembler sur la tête du pécheur tous les fléaux à la fois, et semble, pour le punir, épuiser sa toute-puissance. L'Enfer! à ce mot seul, le juste frissonne, et le pécheur est saisi d'épouvante. L'Enfer! à cette horrible pensée, l'impie lui-même se trouble et craint de fixer ses regards sur ce formidable tableau. Oserons-nous cependant y chercher aujourd'hui des instructions salutaires, et ne craindronsnous pas de révolter des oreilles délicates par ces lugubres desciiptions, ou de porter dans des cœurs sensibles de dangereuses terreurs? Non, non, trop souvent peut-être la condescendance ménage de vaines délicatesses; trop souvent des cœurs, que devrait serrer la douleur, ne remportent d'autres fruits de la parole sainte

lyo NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

que les émotions passagères d'un stérile attendrissement. Il faut du moins quelquefois, si avec votre salut nous voulons le nôtre, il faut nous rappeler que si le Dieu qui nous envoie est le Dieu des miséricordes , il est aussi ie Dieu des vengeances; qu'il nous commande de prêcher l'Evangile tout entier, et qu'il nous ferait un jour porter la peine d'en avoir laissé tomber clans l'oubli les plus terribles mais les plus utiles vérités; et dans quels jours, si ce n'est dans les jours de pénitence et de salut, souffrirez- vous dans vos prêtres une sainte liberté? dans quels jours permettrez-vous aux ministres de Jésus-Christ de faire retentir dans la chaire chrétienne une doctrine, qui si souvent arracha le pécheur à ses désordres , ou réveilla le pécheur indifférent et lâche de son funeste assoupissement?

Un orateur chrétien dont, pour ma confusion , je prononce aujourd'hui le nom dans cette chaire, Bourdaloue a dit qu'il était utile de prêcher l'Enfer à la cour des rois. Suivons le conseil de ce saint homme, méditons sur l'Enfer et comprenons combien il nous importe d'éviter :

Des tourmens qui sont sans mesure dans leur rigueur, iei Point;

Des tourmens qui sont sans consolation dans leur amertume, 2° Point. (M. Borderies , sur VEnjev. )

D.'eu seul peut nous apprendre quelles seront dans l'Enfer ses rigueurs.

J'ouvre les livres sacrés, et partout je trouve empreinte l'indignation de Dieu contre le péché, partout je rencontre les effets lamentables de sa juste fureur : c'est là que la malédiction prononcée contre le premier coupable le poursuit sans relâchejusque dans sa postérité la plus reculée; c'est là que les crimes de la terre forcent la mer à franchir ses barrières, pour engloutir dans une épouvantable calamité d'innombrables prévaricateurs; c'est là que d'infâmes excès appellent sur cinq villes criminelles une pluie enflammée qui ne laisse plus survivre que le souvenir de leurs forfaits ; c'est là que le peuple choisi voit lui-même le glaive du Seigneur punir, sur des milliers de rebelles, les soulèvemens de leur orgueil et de leur ingratitude. Cependant, tant quele pécheur est sur la terre, Dieu ne frappe qu'avec ménagement, et sa justice est encore enchaînée par sa miséricorde; mais une fois que la mort a fixé le coupable dans l'état d'une horrible immutabilité, le Seigneur [(pour parler avec le prophète ), le Seigneur reprend enfin saliberté, et ce Dieu de bonté n'est plus que le Dieu des

vengeances: Deus uhiomim, Dominus Dcus ultionum libère egit. Dieu n'a plus pour le pécheur que la sévérité d'un juge inexorable , et ferme son cœur à la pitié pour peser clans une balance équitable des délits auxquels il faut que sa justice applique un légitime châtiment ; il voit dans le péché une malice dont l'œil d'un Dieu peut seul sonder la profondeur ; il voit d'un côté une charité infinie qui répand les bienfaits, et de l'autre une noire ingratitude qui les oublie : d'un côté, une miséricorde infinie qui descend aux prières, et de l'autre, une froide insensibilité qui les méprise; cl un côté, un pouvoir infini qui menace, et de l'autre, une faiblesse insolente qui résiste; il voit , en un mot, une créature séparée par i ne distance infinie de son Créateur et de son maître, oser, du fond de son néant, lever la tête contre sa majesté suprême, lutter contre ses immuables décrets et attenter à sa souveraine indépendance : c'en est assez, il faut que la peine soit proportionnée aux faits , et puisque la malice du pécheur est infinie , il faut que le châtiment soit infini comme elle. Je le sais, chrétiens, pour faire valoir les privilèges de la justice divine, et pour plaider sa cause, il faut même au ministre de la sainte parole une noble hardiesse qui lui fasse dédaigner les soulèvemens et les clameurs de l'incrédulité. Pour oser défendre l'équité des célestes vengeances, les Prophètes de la loi nouvelle ont besoin d'un courage qui, comme Ezéchiel autrefois, soutienne leur constance et durcisse leur front contre les outrages. Car, qui ne connaît point les interminables déclamations des impies contre un dogme dont le roi de l'univers a fait le rem paît de son autorité et le fondement inébranlable de son trône? Qui ne les a point entendus, tanlôt compatissant à l'humaine faiblesse, s'efforcer d'épargner des peines trop cruelles à de doux et irrésistibles penchans ; tantôt pesant avec audace les prérogatives du Juge souverain, lui permettre de récompenser la > ertu , mais lui défendre de punir le crime; toujours poursuivant de leurs insultes et de leurs dédains le zèle qui réveille de formidables souvenirs, ne connaître pour lui crue le nom d'aveugle et d'impitoyable cruauté. Vous nous accusez; mais quels sont les objets d'un intérêt si vif? Qui peut vous inspirer une sollicitude si 1 endre ? Quoi! serait-ce pour des hommes nés pour le malheur de leurs semblables , et dont le nom ne rappelle que d'odieuses rapines ou de barbares fureurs ? serait-ce pour de tels hommes que vous éprouveriez ces compatissantes alarmes? et nous-mêmes, serions-nous cruels pour essayer, en montrant l'Enfer a leurs yeux, de porter clans ces cœurs pervers l'épouvante , les remords

et le repentir ? Serait-ce pour les délits ignorés que vous réserveriez vos réclamations ? et consentiriez-vous à laisser l'Enfer s'ouvrir pour des attentats livrés à l'exécration publique , pourvu qu'il ne menaçât point des désordres plus prudens, ou des forfaits plus circonspects? Quoi! la demeure d'un éternel désespoir engloutira sans pitié l'homme obscur, dont les lois humaines ont surpris et puni le crime, et elle n'osera recevoir l'homme puissant qui enchaînera leur autorité ou le coupable adroit qui trompe leur vigilance? Si un misérable enlève un peu d'or à ses frères, la colère céleste le poursuivra sans ménagement, et si dans le secret un méchant leur ravit l'honneur, elle mettra ce crime en oubli? L'Enfer punira la rage homicide qui s'est assouvie dans le sang de ses ennemis, et n'aura point de flammes pour cette haine mieux dissimulée, mais plus noire, qui par ses artifices , prépare à l'innocence une mort plus lente et plus cruelle ! ( Le même. )

Comment une créature bornée pourra-t-elle soutenir le fardeau de la colère de Dieu?

Dieu saura y pourvoir dans sa toute-puissance : il étendra les facultés de pécheur, et les animera d'une vigueur inconnue pour que les traits inépuisables de l'indignation divine trouvent toujours où frapper, et que le pécheur puisse sans défaillir être aussi malheureux qu'il a été coupable; il donnera à son ame une plus active énergie qui, loin de s'affaiblir dans les tourmens ,y puisera une force nouvelle , à son intelligence une plus vaste étendue qui embrassera tout à la fois, et la passé pour en détester l'usage, et le présent pour en porter le poids, et l'avenir pour en mesurer la formidable longueur; à son cœur des sentimens plus vifs, pour désirer le bien qui n'est plus fait pour lui , et pour abhorrer le mai qui le presse et l'environne de toutes parts. Que dis-je? cet élément lui-même, si redoutable et si violent, dont sur la terre une impression passagère coûte les plus cuisantes douleurs , le feu l'enveloppera comme un vêtement, pénétrera tous ses sens, circulera dans ses veines , parviendra jusqu'à son ame, et tourmentera par d'intolérables ardeurs cetts substance spirituelle qui, par sa nature , semblait pour toujours à l'abri de ces atteintes. Le voilà ce séjour que Job envisageait avec tant d'épouvante, s'éjour de ténèbres et de désolation , où règne une confusion et une horreur éternelle. La voilà cette terre que David et Isaïe nous ont peinte ave<j de si épouvantables couleurs; sol brûlant arrosé par des torrens Je bitume, où Dieu versera sur la tête du pécheur une pluie embrasée, et lui fera boire à longs traits, dans le calice de sa fureur, le feu 7 le sou-

DES PREDICATEURS. 1J>

fre, le vent impétueux clos tempêtes : Ignis, et sulphur,ct spiritus procellarum pars calicis eorum. Venez, chrétiens, il faut qu'aujourd'hui qu'en dépit de vos résistances et de vos délicatesses, je vous entraîne jusqu'au bord de ces sombres demeures. Venez, suivant le conseil de saint Bernard, contempler l'Enfer pendant que vous vivez encore, de peur qu'un jour la mort ne vous y précipite sans retour. Venez, approchez de ces abîmes dont la vue seule vous donne de si importantes leçons. Approchez le premier, ministre de Jésus-Christ, qui faites aujourd'hui retentir la chaire évangélique de ces vérités redoutables ; venez-y apprendre à honorer par des vertus angéliques le caractère sacré dont vous fûtes revêtu , venez-y considérer la place que Dieu réserve à ceux dont il a ordonné d'écouter les leçons et de fuir les exemples. Mais approchez aussi , chrétiens, qui que vous soyez, justes et pécheurs. Approchez, justes, si quelquefois le joug- de la vertu pèse à votre faiblesse, si comparant à l'indépendance des pécheurs leur mollesse et à l'enchaînement de leurs bruyans plaisirs, vos sacrifices, vos austérités et votre solitude, vous sentez chanceler votre courage, et dans votre cœur s'élever peut-être de coupables regrets ; venez appren- dre ici à quel prix le démon vend ce bonheur dont ils voudraient vous rendre jaloux, et contemplez-les, payant leur fausse liberté par une cruelle servitude , leurs joies insensées par des larmes amères, et leurs voluptés honteuses par d'horribles tourmens. Pécheurs qui, pour vous livrera d'indignes excès, avez fermé l'oreille à la voix de la conscience et aux invitations de votre Dieu , qui , depuis long-temps peut-être, dormez d'un funeste sommeil , réveillez-vous enfin à cescris lamentables, au bruit de ceschaînes, à ces imprécations et à ces fureurs; et puisque les charmes de la vertu n'ont pu attendrir votre cœur, qu'il cède du moins à la terreur , et qu'il sèche d'effroi à la vue du sort de ses pareils. ( Le MEME. )

Qu'est-ce que la peine du dam?

C'est une profonde douleur et un cuisant regret qu'une ame damnée ressent d'avoir perdu son Dieu. C'est une horrible chose, mes frères, un malheur bien étrange, quoique, l'on ne s'en doute pas, que de perdre un Dieu. Ah ! mes frères, Dieu n'est pas connu sur la terre. Non, nous ne le connaissons pas ce Dieu grand, ce Dieu bon, ce Dieu souverainement aimable. Nous sommes, hélas ! abîmés dans l'amour des choses périssables, notre cœur est plongé dans la vanité du monde, selon le Sage? et nous ne nous con-

j-4 NOUVELLE UÎBLIOTHÈQUE

duisons , HH saint Paul, que comme des enfans qui ne s'arrêtent qu'à ce qui frappe leurs sens. De là vient que nous avons une idée si grossière de notre Dieu, et que nous sommes si peu touchés de sa perte. Mais, après la mort, les obscurités de la foi seront dissipées, les biens trompeurs et les plaisirs criminels de ce monde ne nous ensorcelleront plus , et nous verrons Dieu pour lors comme à découvert et tel qu'il est en lui-même : sicuti est1. Ah! pécheurs, il se montrera à vous sous le visage le plus beau , le plus aimable et le plus attrayant ; vous serez charmés de ses adorables perfections, transportés de sa beauté ravissante; vous connaîtrez, à ce moment fatal, que vous étiez faits uniquement pour lui , et que, comme il devait faire votre souverain bonheur après la mort, il devait être aussi le seul objet de votre amour pendant la vie. Dans cette pensée vous vous porterez vers lui avec plus d'ardenr et de vivacité qu'une flèche ne vole à son but, ou qu'une pierre ne tend à son centre. Mais quelle sera ta surprise , mon cher frère, quel sera ton accablement de te voir arrêté, repoussé par une main invisible , arraché avec violence des chastes embrassemens de ce divin Epoux î Quel sera ton désespoir d'entendre sans cesse retentir à tes oreilles cette effroyable parole: Retiretoi de moi! Dans cette extrémité, lu redoubleras tes efforts, tu pousseras des cris, tu t'agiteras, tu te tourmenteras, mais toujours inutilement. Elles viendront, ces vierges folles, frappera la porte du ciel: Ouvrez-nous, Seigneur, diront-elles : Domine, Domine, aperinobis'2. Je ne vous connais point, dira Dieu. Yoilà toute la réponse qu'elles doivent attendre. Quoi ! Seigneur, s'écrieront ces âmes réprouvées, vous ne nous connaissez point! Eh ! ne sommes-nous pas vos enfans? et vous , n'êtes-vous pas notre père ? El J ne sommes-nous pas votre peuple? et vous, n'êtes-vous pas notre Dieu? Votre Père! non, je ne suis pas votre père, répliquera Dieu tout irrité, je suis votre Juge impitoyable, votre ennemi implacable; et si je suis encore votre Père, regardez-moi comme un Père sans tendresse, sans miséricorde : Absque miser icordia^. Voire Dieu! non, je ne suis pas votre Dieu, ni vous mon peuple: Vos non populus meus, et ego non ero vester1*. Non, non, je ne suis pas le Dieu d'un impudique , d'un larron, d'un jureur, d'un ivrogne, d'un athée et d'un h "mime sans religion ; et si je suis encore votre Dieu, regardez-moi désormais comme un Dieu terrible, un Dieu fulminant, un Dieu inexorable. Ah! mes frères, jugez de la désolation et du désespoir d'une amequia perdu et irrité son Dieu,

* I. Joan., m, 2 — .2 Mali h. vxv, 11. — 5 Oscc, î, G. — Mbid., î, 9.

par l'exemple d'Absalon , à qui David , son père, avait fait dire qu'il ne voulait pas absolument le voir. Ce malheureux enfant était à Jérusalem , proche du palais de son père; il faisait continuellement retentir le lieu où il était de ses soupirs et de ses plaintes; livré à l'affliction la plus accablante, il souhaitait mille fois sa destruction et sa mort. Non , disait-il, je ne puis supporter cet arrêt. J'ai offensé mon père, je le sais; mais s'il veut se ressouvenir toujours de mon péché et me priver de sa présence , qu'il envoie des soldats, des bourreaux, et qu'au plus tôt on me donne la mort : Si memov est iiiiquitatis meœ , inierjiciat me. (Le père Brydaine, Sur V Enfer.)

Même sujet.

Oh! qu'une ame damnée va faire dans l'Enfer de cruelles réflexions sur la perte de son Dieu, jusque là que son esprit, sa mémoire, son entendement , sa volonté, son cœur en seront étrangement tourmentés. Hélas! j'ai perdu mon Dieu! dira- t-elle, toute désolée. Dieu perdu ! Dieu perdu ! O ciel ! quelle perte ! j'ai perdu mon Dieu! oui, malheureuse tu l'as perdu. Pleure, pleure, pauvre misérable ; pleure sans cesse, augmente teslarmes, redouble tes soupirs, pousse les hauts cris, fais retentir tout l'Enfer de tes pleurs et de tes gémissemens , pour nous marquer la grandeur de la perte que tu as faite. Hélas! s'écrie cette infortunée d'une voix perçante et lamentable , j'ai perdu mon Dieu, et en le perdant, j'ai perdu un bien infini, l'être le plus beau , le plus aimable, le plus saint, le plus parfait, celui qui fait la félicité des Anges, le bonheur des saints, toute la joie du ciel. J'ai perdu mon Dieu, et, en le perdant, j'ai perdu le roi le plus libéral, le Sauveur le plus débonnaire, le maître le plus doux, le meilleur de tous les pères, le plus fidèle de tous les amis, le plus tendre de tous les époux. J'ai perdu mon Dieu, et, en le perdant, j'ai perdu le ciel , ce séjour de délices, ce magnifique royaume, cette éternité de gloire. Plaisirs, douceurs, joie, consolation, espérance, honneurs, richesses, vie, tout est perdu pour moi. J'ai perdu mon Dieu, et pourquoi? pour un pécbé de quelques momens, pour un plaisir criminel, pour une vile créature, pour un bas intérêt, pour une fumée d'honneur, pour une bagatelle, pour un rien, si j'ose le dire. J'ai perdu mon Dieu, et comment ?par ma foute. O Dieu ! essentiellement bon, souverainement aimable, j'ai pu vous posséder, et je vous ai malheureusement perdu, parce que je l'ai bien voulu. Beau ciel, doux séjour desbienheureux, vous pouviez être mon sort, mon héritage} et

je vous ai perdu, parce qu'il m'a plu de vous perdre. Saints et Saintes du Paradis, parmi lesquels j'ai quantité de parens et d'amis ; je pouvais être saint et heureux comme fous, et je ne le suis pas, uniquement parce que je n'ai pas voulu l'être. Vous êtes dans le séjour de la gloire , parce que vous avez fait tout ce que vous avez pu; et moi, je me trouve dans ces horribles cachots, parce que je n'ai voulu rien faire. Hélas! il m'était si aisé d'être saint! Oh! si j'eusse fait comme un tel et un tel de ma connaissance, comme cet ami , ce frère, avec lequel j'ai vécu ! si j'eusse fait ce que Dieu m'inspirait un tel jour! si j'eusse confessé ce péché! si j'eusse restitué ce bien mal acquis ! si j'eusse évité cette personne, ce cabaret, cette danse! si j'eusse profité de cette mission ! si j'eusse prié, jeûné, si j'eusse fait pénitence! et je le pouvais : il ne tenait qu'à moi. Tant de bons exemples, tant d'instructions, tant de salutaires avis, tant de sacremens, tant de grâces , tout me portait à faire mon sa* lut. Ah! si je lavais fait, je serais présentement dans le ciel , je posséderais mon Dieu. Mais je n'ai pas voulu le faire, et je suis dans l'Enfer, banni de sa présence, privé de tous les biens, accablé de tous lesjnaux; et, ce qu'il y a de plus cruel en ceci, c'est que tous ces effroyables malheurs ne me sont uniquement arrivés que par ma faute ; je suis moi seul la cause de mon malheur. Enfin, j'ai perdu mon Dieu, s'écriera le damné, et pour combien de temps? non pas seulement pour quelques momens, pour quelques jours; non pas seulement pour quelque mois, pour quelques années, mais pour des siècles entiers, pour des millions de siècles, pour une épouvantable éternité. (Le même.)

Les corps auront part aux supplices éternels.

Celui qui aura été juste reprendra son corps à ce dernier jour, afin que ce corps lui-même, au milieu des Anges, participe à sa manière au bonheur de l'éternité. Celui qui sera mort dans le péché reprendra un corps également éternel , mais susceptible néanmoins de recevoir les châtimens qui lui sont réservés, afin qu'éternellement au milieu des flammes de l'Enfer, il brûle sans jamais se consumer : et c'est avec justice que Dieu en agit ainsi, soit à l'égard des uns, soit à l'égard des autres; car ici-bas nous ne faisons rien sans la participation de notre corps; et, puisque le corps nous sert dans toutes nos actions il est juste qu'il partage le sort de l'âme pour l'éternité.

Ainsi donc, mes frères, veillons sur nos cerps. Il nous faudra

DES PREDICATEURS. I97

rendre compte à Dieu de tout ce que nous aurons fait par leur ministère. Ne dites point : Personne ne me voit ; car celui qui nous a créés voit tout ce que nous faisons. Les taches du péché demeurent aussi empreintes sur nos corps. Dieu, pour nous purifier de toutes nos fautes passées, nous a donné le baptême; mais c'est à nous à nous garantir des fautes à venir, afin de conserver toujours pur le vase de notre corps, et de ne point perdre le ciel, en nous rendant coupables de quelques unes des fautes qui seraient capables de nous en exclure à jamais. ( Saint Cyrille de Jérusalem , Catéchèse XVIIV)

Différens degrés dans les supplices des médians.

D'après les témoignages divers de l'Évangile, il nous est facile de conclure qu'il y a pour les médians différentes espèces d supplices. Le Sauveur nous y parle de ténèbres extérieures, ce qui suppose aussi des ténèbres intérieures ; d'une géhenne de feu, de grincemens de dents , de ver qui ne sommeille et ne meurt jamais, d'étang de feu, de flammes qui ne s'éteignent pas, d'enfers, de lieux bas, de profondeurs de la terre; ce sont là autant de lieux différens, où sont distribués les malheureux réprouvés, pour y souffrir, chacun selon la gravité de leurs fautes, des supplices plus ou moins violens, conformément à ces paroles de l'Evangile : «Tel «recevra plus de coups, tel autre recevra moins de coups. »

Que tout chrétien sache donc et ne perde jamais de vue qu'il ne peut dans cette vie être parfaitement en sûreté, mais qu'il ne doit non plus jamais désespérer, puisque nous avons pour intercesseur auprès de son Père Notre Seigneur Jésus-Christ; pourvu toutefois que nous ne recherchions point les délices de la vie, mais que nous songions à effacer le souvenir de nos péchés par un sincère repentir. Mais tout pécheur qui, perdant de vue ses péchés, sortira de ce monde encore tout couvert des taches qu'ils lui auront imprimées, la colère de Dieu tombera sur lui; et alors malheur, mille fois malheur aux fornicateurs, aux impudiques, aux ravisseurs du bien d'autrui , à tous ceux qui perdent dans les joies folles du siècle le temps qui leur a été accordé pour faire pénitence ! Ce temps précieux, un jour viendra qu'ils le chercheront, mais ils ne le trouveront pas. A cette heure redoutable du dernier jugement, le prêtre sera séparé du prêtre, l'évêque de i'évêque, le père du fils, la fille de la mère, l'ami de l'ami, l'époux de l'épouse: les réprouvés seront rejetés de devant la face de Dieu; et quand enfin t. m. 12

ils se verront seuls, prives de tous secours, abandonnés même de l'espérance, donnant un libre cours à leurs larmes et à leurs gémissemens, ils s'écrieront : « Oh! comment avons-nous pu perdre « dans l'inutilité et la tiédeur le temps qui nous avait été accordé « pour un autre usage ! Que ferons-nous? Hélas ! il ne nous est plus « donné de faire pénitence : le temps en est passé. Nous ne ver- « rons plus les innombrables légions des anges et des saints; nous « ne contemplerons plus cette véritable lumière qui éclaire le séjour « de la félicité. Nous voilà isolés, relégués loin de Dieu, loin du « bonheur . . . Adieu , justes ; adieu , Apôtres , Prophètes , Martyrs, « Saints de tous les ordres; » et pendant qu'ils prononceront ces paroles, une force irrésistible entraînera chacun d'eux dans le lieu que Dieu lui-même aura marqué et préparé pour son supplice , à raison de ses mauvaises actions ; et ce sera là que leur ver ne mourra point, que le feu qui les dévorera ne s'éteindra jamais.

(Saint Ephbem, sermon LXXII.)

Tourmens de l'Enfer sans consolation dans leur amertume.

Lorsque fatigué de nos crimes, et sortant enfin de son long silence, Dieu se détermine à verser sur la terre les fléaux de son indignation, quoiqu'il paraisse irrité, il a cependant des pensées de paix et non pas d'affliction , et ses desseins sont encore des desseins de miséricorde. Justes et pécheurs , tous du sein même des calamités peuvent recueillir des fruits de bénédiction et de salut : les justes , en s'humiliant sous la main du Dieu qui les frappe, adorant en silence ses impénétrables décrets, et plaçant dans son amour l'inébranlable fondement de leur espérance; les pécheurs, en apaisant le courroux céleste par des pleurs , ou du moins en intéressant à leur infortune ceux qui , plus fidèles , peuvent présenter au Seigneur, en faveur des coupables, des prières plus pures et un cœur plus innocent : mais quand le pécheur, comme parle le Prophète, a été envoyé dans les filets de la mort, et que les chaînes de l'Enfer l'ont une fois entraîné dans ses abîmes , plus de relâche pour lui dans ses affreuses angoisses , plus d'adoucissement à ses cruelles amertumes; il ne peut trouver de consolation ni dans le témoignage de sa conscience, ni dans le secours de ses amis, ni dans le souvenir de Dieu , ni dans l'espoir de voir un terme à ses tourmens. Cette conscience qui, faible et timide autrefois, n'osait qu'à peine se faire entendre , ou qui , comme un censeur importun, s'était vue réduite enfin à garder le silence, cette conscience re-

DES PRKDIGATKUllS. 1JQ

prend ses droits ; et, sans ménagement comme sans relâche, déchire le pécheur par de continuels remords et de sanglans reproches , et lui présente dans un même tahleau ses faiblesses dans l'enfance, ses débordemens dans l'âge mûr, ses turpitudes dans la vieillesse , ses fausses vertus et ses crimes trop réels, ses scandales publics et ses excès secrets , la lâcheté de son respect humain et l'insolence de son impiété. Vainement le pécheur veut se détourner de cet horrible tableau ; la conscience le porte sans cesse à ses regards et le force de reconnaître la grandeur de ses crimes et la justice de sa sentence. Non , ni les chaînes qui le captivent, ni les feux qui l'embrasent, ni les démons qui l'assiègent , n'ont point de tourmens ni de fureur qui égalent le supplice que lui fait endurer le ver cruel qui ronge incessamment son ame et ne doit pas mourir. Ainsi ce témoignage delà conscience qui, sur la terre fait la paix et la consolation du juste au sein de la tribulation, ne fait dans l'Enfer que rendre plus vif, pour le pécheur, le sentiment de ses maux et redoubler sa rage. Il pouvait être heureux , et il s'est enfoncé de plein gré dans Je malheur,' la vertu avait pour son cœur des charmes secrets , et il a préféré le vice avec son infamie. Ah ! c'est alors qu'empruntant le langage de Job, il s'écrie dans l'amertume de sa douleur : Si l'Enfer est mon partage, c'est moi qui me suis préparé, dans ces horribles ténèbres, le lit brûlant sur lequel je suis pour jamais étendu : Jnfernus domus mea est, et in tenebris stravi lectulum meum.

Mais pour adoucir ces déchiremens cruels, pour calmer ces violentes agitations, pour le défendre contre lui-même, où seront

1 les amis dont il puisse espérer la commisération , ou invoquer l'assistance? Des amis? il lui en reste peut-être encore dans le ciel, sur la terre et jusque dans l'Enfer même , mais cette douce amitié dont le nom seul portait autrefois , aux jours de l'affliction , la sé-

i rénité et la joie dans son ame, aigrit encore ses blessures et irrite

'son désespoir. Dans le ciel, s'il en est qui jadis portèrent le nom de ses amis, ils adorent les secrets de la justice suprême, partaient son courroux, et ne voient plus dans celui qu'ils aimèrent autrefois que l'ennemi de Dieu, le juste objet de ses vengeances. Hélas! ils furent faibles comme lui , plus coupables peut-être ; leur cœur

i s'ouvrit au repentir, le sien fut insensible, et maintenant ils sont |au sein du bonheur, quand il est plongé pour jamais dans l'abîme |de l'infortune. Sur la terre, ses amis , anciens compagnons de ses désordres, ont depuis long-temps oublié sa mémoire, ou si quelques-uns, devenus plus pieux et tremblans sur son éternité, veu-

j8o nouvelle bibliothèque

lent intéresser l'Église au salut d'une ame si long-temps criminelle, les prières de cette tendre mère s'élèvent en vain vers le trône de la miséricorde , et c'est en vain qu'elle offre sur l'autel cette victime sainte dont le sang, malgré son pouvoir, ne doit jamais éteindre, ni même amortir des flammes éternelles. Ah! dans l'Enfer, du moins, les amis qu'il y retrouve, accablés des mêmes maux, chargés des mêmes fers, brûlés des mêmes flammes , compatiront à ses douleurs, et confondront avec lui leurs plaintes et leurs larmes. Non, et c'est surtout dans l'Enfer que ceux qui lui furent les plus chers deviennent ses plus implacables ennemis. Amis cruels, ah! souvenez-vous de votre ancienne union , et respectez, dans votre ami, l'excès de son adversité. Non, ils ne songeront qu'à lui reprocher leur propre destinée; ils lui rediront sans cesse que ce fut lui, dont les séductions corrompirent leur innocence, dont les railleries impies ébranlèrent leur foi, dont les scandales affermirent leurs pas dans le chemin du crime ; eux-mêmes ils deviendront les bourreaux de cet indigne ami , ils s'attacheront à sa poursuite, le forceront de reconnaître et d'avouer la justice de son châtiment, l'accableront de malédictions et d'outrages, et le tourmenteront sans cesse par de nouvelles fureurs. Voilà les consolations que l'amitié prépare dans l'Enfer aux plus cruelles infortunes. Cherchera-t-il dans le souvenir de son Dieu quelque allégement à ses maux? Mais comment pourrait-il ne pas s'aigrir encore à la pensée de ce juge inflexible , de ce maître impitoyable qui, sans se lasser, le frappe des coups redoubles de sa justice, et dont le souffle tout-puissant allume et entretient ces feux cruels qui le dévorent.

Tentera-t-il de l'apaiser par les pleurs du repentir? Hélas! quand, sur la terre, la grâce excitait dans son coeur de pieux mais trop peu durables mouvemens , il trouvait de la douceur à pleurer aux pieds de son Dieu sur ses honteux excès; mais maintenant qu'il connaît son immuable destinée, les larmes brûlantes qui coulent de ses yeux ne sont plus que des larmes de rage et de désespoir. Essaiera-t-il de faire monter jusqu'à son trône les accens de sa douleur ? du fond de ces abîmes lui criera-t-il , comme autrefois sur la terre : Ayez pitié de moi , ayez pitié de moi , selon votre grande miséricorde ! Miserere met secundum magnam misericordiam tuam ! La voûte d'airain qui pèse sur sa tête et ferme sa prison lui renvoie ses clameurs, et les démons, qui sérient de ses larmes, lui répètent sans cesse avec une joie féroce : Pourquoi! vos cris, et pourquoi vos plaintes sous les coups dont vous vous!

DES PRÉDICATEURS. l8l

sentez brisé? vos cris sont inutiles, et votre douleur incurable : Quid clamas super contritione tua ? insanabilis est dolor tuus. Dieu pour jamais l'a banni de sa présence. Ah ! c'est maintenant qu'il comprend enfin quelle est la rigueur de cet exil : c'est maintenant qu'il déplore, par une tardive et inutile douleur, l'ingratitude qui si long-temps le rendit sourd à la voix de son Dieu ; l'impiété qui lui fit tant de fois outrager et braver sa présence. Hélas ! quand il était sur la terre, durant ces jours de la clémence et de l'amour, Dieu suivait tous ses pas avec une infatigable sollicitude ; sans cesse il se présentait à lui sur le chemin de la vie pour adoucir les ennuis de son pèlerinage, le consoler dans ses peines, le délasser dans ses travaux. Dieu était près de lui, dans les adversités, pour que, rebuté par les créatures, il se rejetât enfin dans ses bras; Dieu était près de lui dans ses infirmités, attendant que l'impuissance des secours humains le fît consentir à ne pas dédaigner son appui; Dieu était près de lui dans ses égaremens même, et il ne refusait pas de devoir au dégoût et à la lassitude le retour d'un cœur flétri par ses excès; enfin, Dieu était près de lui à ce dernier moment où la mort, couvrant de son voile funèbre les objets d'une affection coupable, ne lui laissait plus entrevoir que les horreurs d'un effroyable avenir. Oui, Dieu vint encore se présenter à cette heure fatale pour obtenir de ses yeux, si long-temps attachés à la terre, qu'ils portassent du moins sur lui un seul et mourant regard de repentir et d'amour. Malheureux! où est ton Dieu ? Ubi est Deus tuus? Où sont ses soins empressés, ses jalouses inquiétudes, ses ménagemens paternels? Ubi est Deus tuus ? Tu ne le connais plus que parles bourreaux odieux qui , tout à la fois objets et ministres de sa colère, doivent, en blasphémant, le venger de tes outrages par d'inexorables rigueurs. Où est ton Dieu? où sont ses invitations si tendres par lesquelles tant de fois il essaya d'ébranler ton cœur? où est cet éclat de sa gloire qui, sur la terre , vint si souvent étonner tes regards ? Ubi est Deus tuus? Jamais un rayon de sa lumière ne doit percer l'horrible nuit qui t'environne, ni jamais sa douce voix se faire entendre à ton oreille au milieu de cet affreux tumulte, de ces imprécations et de ces hurlemens. (M. Borderies.)

Châtiment éternel des médians.

Quiconque s'attache sincèrement à Dieu et l'aime de tout son cœur , comme il veut être aimé, Dieu s'unit à lui ; et l'union avec Dieu pour l'homme, c'est sa vie, c'est la lumière , c'est la jouis-

sance de tous les biens qui sont en Dieu. Pour ceux qui jugent à propos de se séparer de lui, il les punit en acceptant la séparation qu'ils ont mise entre eux et lui. Or, la séparation d'avec Dieu, c'est la mort; la séparation d'avec la lumière, ce sont les ténèbres; la séparation d'avec Dieu, c'est la perte de tous les biens qui sont en Dieu. Voilà pourquoi ceux qui ont perdu, par leur apostasie, les biens dont j'ai parlé, se trouvent privés de tous les biens, se trouvent par là même accablés de tous les maux. Leur châtiment est en quelque sorte volontaire de leur part; ils ont consenti à être victimes de tous les maux, lorsqu'ils ont jugé à propos de renoncer à celui dont l'essence renferme tous les biens. Et de même que les biens que nous trouvons en lui sont éternels et sans lin, par la même raison la perte de ces biens est aussi sans fin et éternelle. ( Saint Irénée, Contre les Hérésies, Lw.\. )

Quelle est la source des peines de l'Enfer?

C'est la dernière malédiction de la colère de Dieu : Maledicti ! De là que s'ensuit-il ? que nul homme , quel qu'il puisse être, n'en peut exprimer les désolans effets, fût-ce le plus malheureux des réprouvés mêmes , quoiqu'il en fasse en Enfer une funeste expérience. Cette proposition vous surprend et vous paraît outrée, je ne l'avance cependant que sur la foi de la parole de Dieu. Seigneur, disait le roi - prophète , qui connaît jusqu'où va 1 excès de votre colère ? Quis novit potestatem irœ tuœ ? Et quand on le connaîtrait , l'accablement du trouble et de l'effroi qui marchent à sa suite permettrait-il de l'exprimer comme il faut : et prœ timoré tuo iram tuam dinumerare ? En effet, mes frères, quels exemples sensibles peut-on donner ici-bas des dernières malédictions de la colère de Dieu ? quelques traits échappés de son bras vengeur; quelques étincelles sorties de son ardente colère ^quelques éclairs d'un tonnerre qui repose; et, pour me servir de la belle expression de Daniel, quelques gouttes au plus d'un déluge universel: Stillavit super nos maledictio. Malédiction de stérilité, malédiction de captivité , malédiction de mortalité, lancées si souvent sur des villes et sur des nations criminelles, légers indices des dernières malédictions de la colère de Dieu : Stillavit maledictio. Dieu maudit la terre, après le péché du premier homme , et elle se couvre en un instant de ronces et d'épines. Dieu maudit Caïn , après son fratricide , et sa vie n'est plus qu'une mort continuelle. Dieu maudit l'Egypte après sa tyrannie, et elle est frappée

DES PRÉDICATEURS. l83

de plaies, inondée de sang, remplie de deuil, couverte de ïiaorts. Ne sont-ce pas là des malédictions de Dieu bien terribles, et peut> on en concevoir assez d'horreur? Dieu cependant, dit le Prophète, n'a pas encore versé, il n'a fait qu'épancher sa malédiction: Super eos effundam quasi aquam iram meam.

Stillavit maledictio. Tous ces fléaux si lamentables, qui ravagent en peu de temps les contrées les plus florissantes, et dont les seuls présages alarment l'univers , fléau de peste, fléau de famine , fléau de discorde , fléau de guerre, faibles écoulemens delà coupe amère, que Dieu réserve tout entière pour le jour de sa fureur : Stillavit maledictio ! Ah ! Seigneur , s'écrie saint Jérôme sur ce passage, si les moindres mouvemens de votre colère divine sèment partout la désolation et l'effroi, et font taire devant eux toute la terre , que sera-ce du débordement général de vos malédictions ? Si tant a est stilla, quid erit de totis imbribus ? Elles investiront un malheureux réprouvé, dit le Prophète, comme un vêtement accablant de douleur, dont il ne pourra plus se défaire : Induit maledictionem sicut vestimentum. Elles le pénétreront, comme leau pénètre et imbibe la terre : Intravit sicut aqua in interiora ejus ; elles passeront jusque dans sa substance: Sicut oleum in ossibus ejus. Tous les sens , toutes les facultés , toutes les puissances intérieures de son ame en porteront les mortelles empreintes. Tout ce qu'il pensera , tout ce qu'il désirera , tout ce qu'il dira , durant toute l'éternité, dans son esprit, dans son cœur, dans sa bouche, deviendra malédiction. Ne sortons point de l'Evangile de ce jour, pour voir le fatal accomplissement d'une si terrible prophétie. Malédiction dans les pensées du réprouvé , parce qu'il n'en aura jamais que d'affligeantes. Recordare : Souvenez-vous , disait Abraham au mauvais riche , en lui parlant de la part de Dieu ; souvenez-vous, et de quoi? des biens que vous avez reçus, des maux que vous avez faits, des grâces dont vous avez été prévenu, et des ingratitudes dont vous les avez payées; des instructions que vous avez entendues, et des pernicieuses maximes que vous avez suivies; des bons exemples que vous avez vus, et des mauvais que vous avez imités; du temps que l'on vous a donné, et des années que vous avez perdues; des moyens que vous aviez de vous sauver, et des mesures que vous avez prises pour vous perdre. Pensez-y bien maintenant; voilà désormais votre occupation, ou plutôt votre supplice: Recordare quia recepisti bona. Malédiction dans ses désirs , parce qu'il n'en formera jamais que d'inutiles: Si quis ex mortuis ierit ? Ah ! si quelqu'un de nous, disait le mauvais riche, revenait sur la

terre! s'il m'était permis, dit un réprouvé, de rentrer dans la carrière du salut ! si mon malheur n'était pas sans remède, mon arrêt sans appel , ma perte sans retour ! Si le sang d'un Dieu pouvait encore couler sur moi, que j'en ferais bien un autre usage! Le démon et tous ses artifices ne me tromperaient pas ; le monde "et ses charmes ne me tenter aient pas ; la pénitence et ses rigueurs ne me rebuteraient pas. Que ne puis-je encore ce quejen'ai pas voulu; ou que n'ai-je voulu ce que je ne puis plus maintenant! Siquis ex mortuis ierlt ! regrets inutiles, vains désirs, vœux superflus; malédiction enfin jusque dans ses expressions. Ce ne seront, dit le Sauveur, que larmes arrachées par le dépit, sanglots entrecoupés par le désespoir , plaintes étouffées par la rage: Ibi erit Jletus et stridor dentium. Cette muette tristesse, cet affreux silence, cette noire et sombre fureur, que l'Evangile donne au réprouvé pour tout langage, n'est-ce pas là le comble de la malédiction, puisque c'est leur ôter même la triste consolation de s'en plaindre , et parconséquent à nous , mes frères , à plus forte raison , le pouvoir de l'exprimer, et de le faire entendre comme il faut. Reste donc la durée de la peine, dont je ne vous dis qu'un mot, et que je vous laisse à méditer, parce que les discours sont ici superflus.

Durée sans bornes et sans mesure, durée de tous les siècles à venir, durée néanmoins que le temps, en s'écoulant, ne diminue point; durée dont les commencemens s'éloignent , s'abîment et se confondent, sans que sa fin approche; durée d'un seul moment, que l'on appelle éternité, et qui sera désormais la durée de l'être de Dieu : JEternus. Vous convenez sans peine , chrétiens auditeurs, que cette durée ne se peut expliquer ni même comprendre. Vous désespérez même d'en pouvoir avoir la moindre idée, lorsque, après avoir supputé dans votre mémoire tous les nombres imaginables , parcouru dans votre esprit les espaces les plus vastes , creusé dans votre imagination les suppositions les plus incompréhensibles', vous trouvez encore au bout l'éternité tont entière. Imaginez-vous qu'un homme est condamné à subir les peines de l'Enfer, jusqu'à ce qu'il ait noyé l'univers de ses larmes , en ne versant cependant qu'une larme de mille ans en mille ans : hélas! Cain n'aurait encore versé que cinq ou six larmes. Bon Dieu! quelle épouvantable durée de temps , s'il fallait attendre qu'il eût rempli ce lieu ; mais que serait-ce avant qu'il eût rempli l'espace qu'occupe cette ville , avant qu'il en eût versé suffisamment pour faire plusieurs grandes rivières? Que serait-ce s'il fallait souffrir jusqu'à ce qu'il en eût assez versé pour remplir l'espace que la mer occuoe ; assez

DES PHBJDICATEtmS. l85

pour inonder la terrre ; assez pour remplir cette immense étendue, qui est depuis la terre jusqu'au ciel? Cette pensée fait frémir : l'esprit alarmé se confond, se perd dans cette épouvantable étendue de siècles. Cependant quelque effrayante, quelque inconcevable que soit cette durée, ce n'est pas encore l'éternité; puisqu'après cette durée d'un temps presque infini, l'éternité reste encore tout entière; puisqu'il viendra un temps où un damné pourra dire que s'il avait versé une seule larme de mille ans en mille ans, depuis qu'il est dans les supplices, et que Dieu eût conservé cette larme, tout l'univers serait déjà noyé de ses pleurs. Mais de là ne devez-vous pas conclure , que les peines d^ l'enfer sont plus affreuses que l'on ne peut dire? Car si ces deux termes indéfinis', Toujours et Jamais , dans les moindres maux de la vie absorbent nos pensées, tarissent nos expressions et nous désespèrent ; ajoutés à de véritables supplices, à des peines extrêmes, à de rigoureux châtimens, ne les mettent-ils pas hors de la sphère de nos esprits et de la portée de nos discours? Qui peut dire ou faire sentir comme il faut ce que c'est qu'agoniser toujours, et n'expirer jamais, toujours languir, et ne jamais mourir, toujours brûler, et ne consumer jamais, ne vouloir jamais ce qui sera toujours, et vouloir toujours Ce qui ne sera jamais? Jamais de relâche, et toujours des tourmens! toujours de nouveaux supplices, et jamais un coup de grâce! Voilà , chrétiens , le dernier trait, que le pinceau le plus habile ne peut assez vivement représenter dans la peinture de l'Enfer. Mais n'est-ce pas au fond celui qui vous révolte ? Sans cette éternité désespérante , vous souffririez peut-être que l'on vous parlât plus souvent de l'Enfer; et sa pensée ne trouverait plus tant d'opposition dans vos esprits. Mais pensez-y, chrétiens auditeurs, ou ny pensez pas; que l'on vous en parle, ou qu'on la passe sous silence , l'éternité des peines de l'Enfer n'en est ni moins véritable ni moins terrible. Il y a plus de quinze siècles que les incrédules ont voulu sur cet article de foi fermer la bouche aux prédicateurs de l'Evangile, en le traitant de figure et d'hyperbole. L'Eglise s'est contentée de leur répondre par des anathèmes, et de leur faire craindre d'éprouver ce qu'ils ne voulaient pas entendre. Dans la suite des temps , à toutes les vaines objections que formait l'incrédulité sur la justice d'une peine éternelle pour un péché d'un moment, les Pères ont répondu que c'était la justice de Dieu ; et que si au faible jugement des hommes elle paraissait trop sévère, et excéder les règles ordinaires de la justice, c'est qu'elle était justice de Dieu, et par conséquent incompréhensible, comme sa bonté et ses autres attributs ; /foc

l86 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

magis mirabilis Dei virtus, disait Salvien , quod quantum ad imoecillitatem humanam pertinet , pœne injustitiœ speciem magnitudo justitiœ habere videatur. Qu'attendez-vous donc, pour le croire et pour le craindre? Que quelqu'une de ces infortunées victimes revienne de l'autre monde vous en instruire ? Mais la foi d'une telle apparition serait-elle plus sûre que celle de l'Evangile? Non, non, disait Abraham au mauvais riche, qui lui demandait en faveur de ses frères un pareil prodige; ils ont la Loi et les Prophètes : s'ilsne croient pas ces témoins vivans, ils ne croiront pas plus les morts.Profitons de cet avis : tenons-uous à l'Evangile. (Le père Segaud, Sur lEnfer.\

Éternité de l'Enfer, motif de conversion.

Croyez à celui qui promet, à ceux qui auront cru , de leur donner en récompense la vie éternelle ; croyez à celui qui punira des feux éternels de l'Enfer ceux qui auront refusé de croire. Ah! quand ce grand jour du jugement sera arrivé, de quelle gloire la foi se verra entourée ! à quels supplices l'incrédulité sera en proie! quelle sera la joie des fidèles ! quels seront les regrets des impies de n'avoir pas cru lorsqu'ils étaient sur la terre ; et de ne pouvoir revenir sur la terre pour croire ! Une flamme dévorante brillera sans pitié tous ceux qui lui auront été livrés; et ces épouvantables tourmens n'auront jamais ni fin ni relâche. Ces corps et ces âmes, par une permission spéciale de Dieu , brûleront toujours sans jamais se consumer, afin que leur supplice soit éternel. Alors la douleur du repentir, les larmes, les gémissemens , les prières, tout sera inutile et infructueux. Trop tard, hélas ! il faudra qu'ils croient à des tourmens éternels, eux qui n'ont point voulu croire à d'éternelles récompenses.

Ah ! chrétiens, tandis qu'il en est temps encore, mettez donc et votre vie et votre salut en sûreté. Nous vous offrons en ce moment et nos sentimens et nos conseils paternels, dans la vue de votre salut; et, parce qu'il ne nous est point permis de haïr , et que jamais nous ne sommes plus agréables à Dieu que (Juand nous souffrons patiemment les injures sans chercher à nous en venger, nous vous y exhortons de tout notre cœur. Tandis que vous en avez la possibilité, tandis qu'il vous reste encore à parcourir quelque partie de votre carrière mortelle, hâtez-vous de satisfaire à Dieu , sortez des épaisses ténèbres de la superstition, et ouvrez vos yeux à la brillante lumière de notre sainte religion. Nous ne vous envions point vos avantages ; nous ne cherchons point à vous dérober la connaissance des bienfaits de Dieu ; nous ne répondons

à votre haine que par la bienveillance ; et pour ces tourmens , ces supplices que vous nous faites endurer, nous vous montrons le chemin qui mène à la vie et au bonheur. Croyez et vivez ; et, après nous avoir tourmentés dans le temps, venez vous enivrer avec nous, pendant l'éternité, des joies célestes. Que personne ne se laisse arrêter par la considération de la multitude de ses péchés , ni du nombre de ses années, et ne désespère de son salut. Tant que l'homme est sur la terre, il lui reste encore le temps de se repentir ; les chemins de la miséricorde divine lui sont encore ouverts: il n'y a que dans l'autre vie, lorsque déjà l'on est livré aux feux qui ne doivent point avoir de fin , que tout cela devient inutile. ( Saint Cyprien , Livre a Démétrianus.)

Même sujet.

Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu éternel , une éternelle séparation de Dieu ; voilà ce que toutes les Ecritures nous annoncent. Ce qui m'étonne et ce qui serait capable de me troubler, si les mêmes Ecritures ne m'en découvraient le mystère , c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu, et que, parmi ceux à qui je parle , il y en ait peut-être qui jamais n'en ont encore été bien touchés; ce qui m'étonne, c'est qu'étant si délicats , si amateurs de nous-mêmes , si sensibles à la douleur, ce feu que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes ne fasse sur nous que les plus faibles impressions; ce qui m'étonne, c'est que, ne pouvant ignorer que la perte de Dieu est notre souverain mal, et que cette perte de Dieu , irréparable dans l'Enfer, dépend de la perte volontaire que nous en faisons en cette vie, nous consentions tous les jours librement à le perdre , que nous le perdions sans inquiétude, sans chagrin ; que nous le perdions même souvent avec joie, et que de toutes les pertes que nous faisons dans le monde, cellelà nous soit la plus indifférente; ce qui m'étonne, c'est que la même foi qui nous dit qu'il y a un Enfer où l'on brûle et où l'on est privé de Dieu, nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre, que Dieu n'a pas de moindre vengeance pour le punir que l'un et l'autre, et que le péché néanmoins, et le péché le plus mortel, soit traité parmi nous de jeunesse , de fragilité excusable, et souvent même de jeu, de galanterie, de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stupidité , est-ce inadvertance , est-ce fureur, est-ce enchantement? Croyons-nous ce point fondamental du Christianisme ? ne le croyons-nous pas ? Si nous le croyons, où

l88 , NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE

est notre sagesse ? si nous ne le croyons pas, ou est notre religion? Je dis plus ; si nous ne le croyons pas, que croyons - nous donc , puisqu'il n'est rien de plus croyable , rien de plus formellement révélé par la parole divine , rien de plus solidement fondé dans la raison humaine, rien dont la créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes dans le devoir, rien sur quoi le doute soit plus pernicieux, puisqu'il les porte à tous les désordres ? Mais, pour ne le pas croire, ou pour ne le croire qu'imparfaitement, en sommes-nous plus à couvert ? Aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier, en lui disant : Je ne croyais pas ? Sauverons-nous par là les conséquences de la chose ? et si elle se trouve vraie, quoique nous ne l'ayons pas crue, où en serons-nous? Est-ce raisonner en hommes que de risquer sur un tel sujet? Que ne faisons-nous pas tous les jours pour éviter un mal incertain, par la raison seule de son incertitude? Avons-nous fait un pacte avec l'Enfer, comme ces pécheurs dont parle le Prophète ; ou avons-nous une démonstration et une évidence parfaite qu'il n'y ait point d'Enfer ? Ce que les impies allèguent pour le combattre est-il comparable à ce qu'établit la foi ? sommes- nous donc sages de quitter le parti de la foi, et n'estil pas non seulement le plus sur, mais le plus plausible, le plus raisonnable ? Quelle peine plus naturelle pour une ame révoltée contre Dieu que la perte de Dieu ? quel châtiment plus juste pour une ame sensuelle et adonnée à d'infâmes plaisirs et défendus par la loi de Dieu que le feu ? Quoique ce tourment du feu, qui est le mal de la créature, soit eu lui-même si affreux, a-t-il rien qui approche de la griéveté du péché, qui est le mal du Créateur ? et n'est-il pas de l'ordre que le mal du créateur soit vengé par celui de la créature ? (Bourdaloue, Sermon sur l'Enfer. )

L'Enfer commence dès ce monde pour le méchant.

Le Fils de Dieu, dans la parabole de l'Evangile , nous représente les pécheurs comme exclus, comme excommuniés du troupeau, parce qu'étant des membres pourris, ils ne participent point à la vie. C'est pourquoi le pain de vie leur est refusé , c'est pourquoi ils sont séparés du banquet céleste , qui est la vie du peuple fidèle; d'où, passant plus outre, je dis qu'étant séparés de cette unité, ils commencent leur Enfer même sur la terre, et que leurs crimes les y font descendre ; cur ne nous imaginons pas que l'Enfer consiste dans ces épouvantables tourmens, dans ces étangs de feu et de soufre , dans ces flammes éternellement dévorantes, dans cette

rage , dans ce "désespoir, dans cet horrible grincement de dents. L'Enfer , si nous l'entendons , c'est le péché même; l'Enfer, c'est d'être éloigné de Dieu ; et la preuve en est évidente par les Ecritures.

Job nous représente l'Enfer en ces mots : « C'est un lieu , dit-il, « où il n'y a nul ordre , mais une horreur perpétuelle ; » de sorte que l'Enfer, c'est le désordre et la confusion. Or, le désordre n'est pas dans la peine ; au contraire , j'apprends de saint Augustin que la peine, c'est l'ordre du crime. Quand je dis péché, je dis le désordre, parce que j'exprime la rébellion ; quand je dis péché puni , je dis une chose très bien ordonnée ; car c'est un ordre très équitable que l'iniquité soit punie; d'où il s'ensuit invinciblement que ce qui fait ht confusion dans l'Enfer, ce n'est pas la peine , mais le péché. Que le dernier degré de misère, ce qui fait la damnation et l'Enfer , c'est d'être séparé de Dieu, qui est la véritable béatitude. Si d'ailleurs il est plus clair que le jour que c'est le péché qui nous en sépare , comprends , ô pécheur misérable , que tu portes ton Enfer en toi-même, parce tu y portes ton crime, qui te fait descendre vivant en ces effroyables cachots où sont tourmentées les âmes rebelles. Car, comme l'Apôtre saint Paul, parlant des fidèles qui vivent en Dieu par la charité, assure « que leur demeure « est au ciel, et leur conversation avec les Anges; » ainsi nous pouvons dire très certainement que les méchans sont abîmés dans l'Enfer, et que leur conversation est avec les diables : étrange séparation du pécheur, qui trouve son Enfer même en cette vie ! Et n'est-il pas juste qu'il trouve l'Enfer, puisqu'il est séparé du sacré troupeau que la charité fait vivre en notre Seigneur? ( Bossuet, Sermon sur la gloire de Dieu dans la conversion des pécheurs?)

La pénitence est inutile dans l'Enfer.

N'attendons point que la mort nous ait introduits dans les Enfers, pour faire pénitence, puisqu'alors notre pénitence serait inutile. En vain celui qui habite ces régions désolées fait entendre d'horribles grincemens de dents ; en vain sa langue est dévorée d'une chaleur insupportable ; il ne se trouvera jamais personne qui l'humecte de la moindre goutte d'eau , personne qui soulage ses horribles tourmens parla moindre parole de consolation ; mais il entend sans cesse retentir les paroles terribles que le Seigneur adressa autrefois au mauvais riche.

Si donc nous sommes persuadés de tout cela, si nous regardons

!q0 NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

les choses Je ce monde comme un songe, si nous nous considérons ici comme dans une hôtellerie que nous allons bientôt quitter, occupons-nous donc de notre voyage, et empressons-nous de nous munir de tous les viatiques nécessaires, pour arriver au but que nous nous sommes proposé. Pour cela, il ne suffit pas dédire: Il faut croire; ce ne sont point des feuilles que l'on nous demande, mais des fruits ; car, disait le Sauveur, « tous ceux qui disent: Sei- « gneur, Seigneur , n'entreront point dans le royaume des cieux ; « mais ceux qui font la volonté de mon Père. »

Gardons-nous donc bien de nous laisser séduire; accordons que notre vie entière se passe au milieu des délices de toute espèce ; mais qu'est-ce que notre vie , mise en parallèle avec des siècles infinis ? Ici tout a une fin , les biens comme les maux; mais là les châtimens sont éternels. Si le corps est ici - bas la proie des flammes, du moins Famé n'en est point atteinte et s'envole librement; mais là, une fois que le corps par sa résurrection s'est revêtu d'incorruptibilité, l'ame est éternellement dévorée par les flammes. Car les pécheurs ressuscitent aussi avec un corps incorruptible ; non point pour être couronnés de gloire comme les justes , mais afin de demeurer éternellement dans les supplices qu'ils ont mérités. Si donc nous avons peine à supporter la vapeur d'un bain tant soit peu trop échauffé, comment pourrons-nous subsister dans ce fleuve de feu au milieu duquel nous serons précipités ? ( Saint Chrysostôme , De la Pénitence.)

Péroraison.

O Dieu puissant et terrible ! ces vérités redoutables seraientelles enfin sans fruit pour notre salut ? Hélas! ce serait vainement que les hommes tonneraient à notre oreille, si vous ne parliez vous-même à notre cœur. Ah ! puisque ce cœur s'est montré si long-temps insensible à vos invitations , triomphez aujourd'hui par vos menaces de sa dureté, et subjuguez par la crainte ce rebelle que n'a pu captiver votre amour. Si les passions essayaient de le séduire encore par leurs illusions et leurs amorces, montrez-lui l'Enfer, et qu'il apprenne quel est le terme formidable où les pécheurs verront aboutir cette route spacieuse que le plaisir leur sème de fleurs. Si les sacrifices que vous lui commandez intimidaient sa faiblesse , montrez-lui l'Enfer , et qu'il porte sans murmure un joug tque rendra plus léger la vue des réprouvés et de leur cruel

fcES~PRÉDlCÀTEUÎtS. 191

esclavage. S'il sentait se ranimer d'indignes affections , montrezlui l'Enfer, et que des ardeurs coupables s'éteignent à l'aspect de ces feux allumés par votre fureur. Enfin, sauvez - nous de lEnfer, par la vue de l'Enfer même, et qu'à cette école nous*apprenions à mériter les récompenses éternelles. Ainsi-soit-il, (M. Borderies.)

igi NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

Page 1