COCKERILL
«m avoir besoin d'être partout. Dans ses excursionv industrielles par toute l'Europe, en même temps qu'il fonde les établissements, H trouve les hommes qui y conviennent, et il crée à la fois la matière et l'esprit, l'âme et le corps, on l'a vu dans la même année accourir du fond de la Prusse polonaise sur les rites du GuadaJqtrivrr, et après avoir montré aux pauvres contrées du Nord des sources inconnues de richesse et de bien-être, tenir éveiller le génie industriel BUr cette terre du Midi sur laquelle se couche fièrement l'Espagnol, comme s'il m Toolait ni prendre pour toi ni laisser prendre airt autres ses innombrables trésors. Pendant que nous disputons sur des chartes et que nous usons nos âmes et nos corps dans ces stériles lottes de la lettre, sous lesquelles marchent sans brait des laits immenses, John Cockerill court les grands chemins dans sa chaise de poste, creusant ça et là des fourneau*, élevant des cheminées, étendant de vastes tentes; puis, quand tout est fait, installant sa machine à vapeur, qui l'a suivi par derrière, bien étonnée de veoir par le roulage, et qui va mettre la vie dans cet amas de briques. Et le lendemain les paysans entendent sortir de la fabrique un grand bruit régulier comme In respiration de quelque monstre énorme, qui commence pour ne pas finir; et John Cockerill remonte dans sa chaise , et les gouvernements signent son passeport comme s'il s'agissait d'un commis en vins, sans se douter que cet homme qui ne dit rien, qui n'écrit rien, est un révolutionnaire bien autrement dangereux pour levjr vieux Monde qu'un bel esprit qui «irait franchi leurs domaines les poches pleines de programmes et de manifestes. »
(Test dans l'intérieur de Seraing qu'il faut surtout pénétrer peur voir à Pauvre et juger le génie industriel de John OockeriU. « toutes les applications du fer, dit-il, se font dans la même enceinte. Depuis la mine jusqu'à l'atelier des pièces les plus compliquées, tout se trouve, comme on dit, sous la même clé. Le fer y entre à l'état 4e minerai et en sort a l'état de machine. A quelque cent pas des hauts fourneaux une houillère fournit le combustible. Des femmes brouettent des paniers pleins de minerai jusqu'au pied d'un plan incliné en charpente, où sont cloués des rails en fer ; espèce de montagne russe qui monte jusqu'à la gueule d'une immense cheminée. Un appareil en bois, posé sur quatre roues, dont les deux dernières sont beaucoup plus hautes que les premières , afin de maintenir en ligne horizontale la planche de l'appareil , reçoit les paniers au bas du plan Incliné, et au moyen de chaînes mues par une machine à vapeur la voiture arrive au sommet de la montagne de bois, on deux hommes la déchargent et la ver» sent dans la cheminée béante; après quoi l'appareil redescend, et trouve en bas une nouvelle charge , laquelle est arrivée dans le temps qu'il a mis à monter; tout cela vient à la
hommes et maebmes ; il n'y a pan la moindre déperdition de la force motrice : c'est là le travail d'où s'engendrent tons les autres. Les machines en font le plus difficile et le plus pénible.... Ce ne sont pas les armes d'Achille qui sortiront de ces paniers , mais bien de pacifiques machines» qui, s'il plaît à Dieu, feront tomber l'industrie des armes de guerre; ce sont d'épaisses tôles forgées pour les chaudières à vapeur, ou des cylindres coulés dans d'immenses moules pour recevoir le piston , ou des roues d'engrainage, ou d'énormes volants, roues-mères qui en mettent en mouvement mille autres, ou des balanciers auxquels sont suspendues les tiges des pistons , grands bras de quelque dix mille livres pesant, qui semblent brasser la vapeur dans les cylindres quand c'est en réalité la vapeur qui les soulève comme plume ; ce sont mille autres applications du battage et du coulage. »
Le visiteur examine ainsi une à une toutes les parties de l'établissement : « DanB l'atelier des chaudières, Il faut renoncer, ajoute M. «isard, au plaisir et à l'utilité des explications sur le lieu même. C'est un bruit clair et perçant, qui déchire l'oreille. Le marteau frappe incessamment sur ces vastes pièces creuses, en fer battu , dont les flancs gémissent et résonnent comme ceux du cheval de Troie. H y en a de toutes les formes, etc.... L'argile n'est pas plus souple sous la main du potier que ces épaisses lames de fer battu sous le marteau Intelligent du forgeron de Seraing.... Dans l'atelier des locomotives, les machines qui traîneront deux mille {personnes sur les chemins en fer sont toutes prêtes à partir. Vous dirie* des vaisseaux qu'on va lancer à la mer. »
L'atelier des machines à vapeur, avec ses vastes dépendances, cause surtout à l'auteur de ces notes de voyage un vif étonnement •. après une description assez détaillée de tout ce qu'il y voit, et on la tète du lecteur tourne aussi bien que celle du narrateur, il continue : * C'est là que j'ai vu l'application la plus hardie qui ait été faite jusque ici d'une machine dont les résultats sont extrêmement précieux. Il s'agit de donner aux cylindres des machines à Vapeur un tel poli à l'intérieur, qu'en même temps que le fermoir mobile, qu'on appelle le piston, bouche hermétiquement le cylindre, Il puisse glisser le long des parois avec le plus de jeu possible, en n'en laissant pas échapper la moindre parcelle, et en lui opposant la moindre résistance, on livre donc à la machine le cylindre brut nouvellement retiré du moule et présentant sur toute sa surface, intérieure et extérieure, ces aspérités, ce grain, qui font ressembler le fer coulé à un granit. Rien de plus simple que l'action de cette machine. C'est une combinaison de roues qui fait maretpr en tournant sur elle-même, dans l'intérieur du cylindre , une forte broche en fer, espèce de moyeu où sont fixées, en manière de rayons de roue, quatre ou cinq branches de fer,
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dont l'extrémité est un ciseau du plus fin acier, lequel mord les parois du cylindre et en enlève des copeaux circulaires d'une épaisseur déterminée à un cheveu près. Après chaque tour de la roue aux dents d'acier, la machine est poussée en avant, sans secousse, de la largeur de la dent des ciseaux, et aussi successivement jusqu'à ce que le cylindre ait été mis à vif dans toute sa longueur, et qu'on le retire des mains de la machine poK et égal comme l'acier de la plus belle épée. Celui qu'on polissait au moment de notre visite est le $\w grand connu dans le monde industriel. Qu'on en juge par la machine à vapeur à laquelle il doit appartenir, et qui devra équivaloir à cinq cents chevaux. L'énorme récipient auquel on destinait un piston de vingt pieds de hauteur, gisait immobile «ur un double massif de pierre, comme le fameux tonneau d'Heidelberg sur son chantier, pendant que la roue arméevde ciseaux cheminait intérieurement, lui rongeant les flancs, sans bruit, sans mouvement visible, seule, sans spectateurs et sans surveillant, car cette .machine n'a besoin de personne. »
Ces citations donnent une idée des travaux considérables qui se faisaient à Seraing. Les chiffres, les sommes qu'on y remuait, résument mieux l'importance de cet établissement. On occupait dans cette. usine, qui ressemblait à une petite ville, environ deux mille ouvriers par jour. Leurs salaires s'élevaient à plus de soixantedix mille francs par semaine et la recette brute était de quinze millions par an. Seraing appartenait pour moitié au roi Guillaume de Nassau et à John Cockerill. La révolution de 1830 ayant chassé de la Belgique son royal co-propriétaire, Cokerill acheta an souverain-dépossédé sa part , et demeura ainsi maître de la totalité. H éprouva d'abord le contre-coup des événements de cette époque, mais bientôt réussit à dominer les circonstances, et Seraing reprit jusqu'en 1838 le cours de ses prospérités. Malheureusement le sort de l'industrie dépend en grande partie du milieu dans lequel elle se meut; les affaires politiques surtout réagissent presque toujours sur elle. C'est ainsi que la cessation des payements de la banque de Belgique en 1838 contraignit Cockerill a liquider l'année suivante, quoique sa situation fût loin d'être désespérée. Son actif était de vingt-six millions contre un passif dedix-huit. Le repos était impossible à un homme du caractère de l'industriel belge; Cockerill se rendit en Russie pour y fonder quelque nouvel établissement; mais il mourut sur le chemin de Varsovie. Son corps fut ramené à Seraing. — John Cockerill n'a point laissé de descendants. Son nom est un des plus beaux qui aient figuré dans les annales de l'industrie moderne.