‹ Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus recules jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 19 sur 118 · CHASTELLUX — CHASTENAY-LANTY · texte numérisé non relu

CHASTELLUX — CHASTENAY-LANTY

qui ont été publiées pour la première fois par M. Renouard , dans b nouvelle édition qu'il a donnée, en 1822, 2 vol. in-8®. Ces notes n'ont pas d'importance, et ne'consistent qu'en formules très-brèves, qui apportent peu d'édairdssements au texte. Cet ouvrage ouvrit au chevalier de Chastellux les portes de l'Académie française ; il y fut reçu le 27 avril 1775, à la place de M. de Châteaubrun. « Il fut accueilli du public presque « avec autant d'enthousiasme que M. de Males- « herbes l'avait ^étéUe jour oii il parut pour la <c première fois dans cette assemblée (1). m Son discours de réception Sur le goût tut trouvé long, et n'obtint pas le même succès que sa personne. Le directeur de l'Académie était alors M. de Buffon, qui répondit au récipiendaire dans ce style magnifique dont il avait le secret. Tout en blâmant le fade usage des compliments usités en pareille circonstance, il combla M. de Chastellux de louanges. H présenta comme on modèlede goûtl'écrit de Chastellux intitulé Essai sur FunUm de la poésie el de la musique (1763, in-12 ), et mentionna avec éloge ses Vies de g%telques grands ct^fHtaines, dont nous avons vainement cherché l'indication dans toutes les bibliographies. L'expédition d'Amérique à laquelle le chevalier prit part lui fournit l'occasion de rédiger le Journal de deux voyages qu'il entreprit, l'un de Newport k Philadelphie et à Portsmouth, et l'autre dans la Virginie, laPeQ8ylvanie,etc. La première partie sortit des presses d'une imprimerie particulière établie à bord de l'escadre de Rhode-Island, et ne lut tirée qu'au nombre de 24 exemplaires, iiih4'*. Après son retour en France, l'auteur, ce- 4lant aux instances de ses amis, consentit à donner une édition complète de son travail, intitulé : Voyages dans VÀmérigue septentrionale^ dans les années 1780, 1781 et 1782; Paris, Bault, 1786, 2 vol. in-8^. Une édition subreptice et morcelée avait été flute précédemment par un imprimeur de Cassel, en 1 vol.

in-8®. L'ouvrage complet et .rectifié obtint un succès que n'altéra point la critique acrimonieuse qu'en fit Brissot de Werville. L'intérêt du si^ct et le talent du narrateur le font lire encore aujourd'hui avec beaucoup d'intérêt. Parmi les autres écrits du chevalier de Chastellux, il faut citer le Discours sur les avantages et les désavautages gui résultent pour V Europe de la découverte de V Amérique, objet du prix proposé par M. Xabbé Raynal (2), par M. P**, vice-

« est. ea était Incapable, nalgré son ffénle et ton ék>m qoence. »

(I) Mémoires secrets de la république des lettres;.i. SO.

(1) Noos aTons sous les yeut une lettre autographe inédite de M. le marqula de Ckaatellox. en date du

tlolllet 1788. par laquelle nous apprenons « que ce discours ayant été publié avant Fépoque fixée pour le « Jugement que rAeadémie de Lyon devait prononcer, « U en est résulté qu'elle n'a plus voulu couronner aucun « des ouvrages qu'elle avait entre les malus, quoiqu'elle « eût paru très-tatlsfalte de plusieurs d'entre eux. • Il ajoute qu'il obtint auMl le suffrage de M. l'abbé Ray-

consul à E**; Londres et Paris, 1787, in-8*.

Malgré l'éloge que La Harpe a fait de ce discours, nous pensons que le sujet n'a pas été assez approfondi , et que le style de l'auteur, souvent emphatique, fait regretter qu'il n'ait pas préféré cette noble simplicité qui se fait remarquer dans ses voyages; — Éloge d^Helvétius, 1774, in-S**. — n a traduit de l'italien d'Algarottil'JE^ssaiJttr VOpéra; Paris, 1773, in-8», et de l'anglais de David Humphreys le Discours en vers adressé aux qfficiers et soldats des armées américaines; Paris, 1786, m-8®, avec le texte en regard de la traduction. — Il a été l'éditeur du Recueil de comédies de la marquise de Gléon.

n a fourni plusieurs articles pour le supplément de l'Encyclopédie, et entre autres celui de J9oiiheur public, qui fut supprimé par le censeur, l'abbé Faucher, parce que le nom de Dieu ne s*y trouvait pas une seule fois. C'est un exemple de censure perfectionné, que les plus habiles en ce genre n'ont pas osé imiter. Quelques bibliographes (BIM. Barbier et Quérard) attdbaent à Chastellux deux écrits en faveur de l'inoculation que nous croyons plut6t être l'œuvre de son frère ahié. Vers la fin de 1787, le marquis de Chastellux épousa miss Plunkett, d'origine irlandaise, dont il avait fait la connaissance aux eaux de Spa. Ce mariage tardif ne fut pas heureux : une année ne s'était pas écoulée qu'A fut rompu par la mort du marquis. Tous les Mémoires du temps s'accordent à reconnaître qu'il était doué des qualités les plus solides et les plus aimables, qui le faisaient rechercher à la cour et à la fille. On joint quelquefois à la dernière édition de la Félicité publique une notioe qui a paru huit mois qirès, sur le mariage de Chastellux, par le comte Alford de Chastellux ; Paris, Renouard, 1822, in-S"*. J. Lahocreux.

Documents inédits. - Orlmm. Correspwdancé iUUtaire. - Mémoires secrets, etc.

CHASTSHAT-LAIITY { Gérard -I/mis-Gw, comte de), homme politique français, né à Essarois, en Bourgogne, le 30 janvier 1748, mort le 20 avril 1830. Après avoir suivi quelque temps la carrière des armes, et voyagé pour son instruction dans différentes contrées de l'Europe, il revint en Bourgogne. Envoyé aux états généraux par la noblesse du bailliage de CbAtillon-snr- Seine, il approuva d'abord les opérations de Necker, se montra partisan du nouvel ordrede choses, •e réunit au tiers état, et prêta serment de fidélité à la nation le 24 Juin 1791. Lors de la fuite de Louis XYI, il changea d'opinion politique, protesta contre l'abolition de la noblesse, et se retira dans ses propriétés, où il se fit chérir par sa bienfoisance. Arrêté sous le régime delà terreur et traduit devant le tribunal révolutionnaire de Paris, Il dut sa délivrance moins au talent de Real qu'aux témoignages de reconnaissance que lui prodiguèrent les malheureux qu'il avait secourus. Au 18 brumaire, le comte de Chastenay ftit nommé membre du conseil du département

CUASTEWAY-LAIHTY - CHASTILLON

de b CMe-dOr, et en 1811 envoyé au Corps législatif par le.s électeurs de son arrondissement; en 1814 il ailhéra à la déchéance de Napoléon. (Merig kitt. éêt contewtp.

CHASTBRAT-LAHTT (HenH-lAmit y comte de), officier français, fils du précédent, né à Paris, le 8 juillet 1772, mort le 5 mai 1834. Il entra fort jeune dans les gardes du corps, et fut sousfioitenant dans la gMe constitutionnelle de Louis XVI. Incarcéré en 1794, il sortit de prison ao 9 thermidor. En 1814 il porU k Louis XVIII le décret de son rappel. Officier supérieur des dierau-légers de la garde, colonel en 1815, Clias- Ifluy-Lanty ût la guerre d'Espagne en 1823. En 1832 il fat élevé à la dignfté de pair de France. Mmitem^ tndverui.

CNASTEXAT LANTY (Victorifie ne), femme deiettres, aunir du précédent, née vers 1 770, morte vers 1830, Onu d'elle : les Mystères (TUdolphe, traduit de l'anghds d*Anne RadclifT; Paris, 1797, 1808-1819,4 vol. hi-12;— Calendrier de Flore,ou étndedeJUurs diaprés nature; Paris, 1 802-1 804 , 2 vcil.lB-8*' ; — du Génie des peuples anciens^ cm tokleam du développement de Vesprit humain chez les peuples anciens; ibid., 1808, 4 ToL iD-8* ; — les Chevaliers normands en itaiieet en Sicile, et considérations générales sur Vhistoire de la chevalerie, et particulier rement sur celle de la chevalerie en France; ibid., 1816, in-8«.

Cmierie hUtori^ue de$ eoiAemporaim. — Qoérard, ta Fmcv littérair;

«GHASTKXBT DB pnTSÉGiJE (^Armand- Marie-Jacques ), général et physicien français, mort en 182â. On a de lui : Appel aux Savants observateurs du dix-neuvième siècle de la décision portéepar leurs prédécesseurs contre le magnétisme animal, etc.; Paris, 1813, in-8°;

— les Fous, les insensés, les maniaques et Ifs frénétiques ne seraient-ils que des somnambules désordonnés; Paris, 1812, in-8''; * Intérieur d^un ménage républicain , pièce en vaudevilles; 1794, in-8" ; — la Journée des dupes, pièce tragi-poliiique-comique, représentée sur le Théâtre-National par les grands comédiens de la patrie, 1789, in-8'*, pièce attribuée aussi À Bergasse; — le Juge bienfaisant, comédie en trois actes, 1799, in-S" ; ~ le Mor inétisfur amoureux; Paris, 1824, 2 vol. in-12 ;

— du Mopiétisme animal considéré dans ses repports avec diverses branches de la physique générale; Paris, 1804-1807, in-S*", et 1820, avec des notes de D*£spréménil; — Alémûre pour servir à rhistoire du magnétisme esùaud; 1784, et 1820, 3* éd. in-8<'; — Recherckes, expériences et observations physiologiques sur Vhomme dans l'état du somnambulisme naturel et dans le somnambulisme provoqué par l'acte magnétique; Paris ,1813, i^8*.

U^ttnrû, la France littéraire. - Brunct, Manuel du mmre.

CHASTILLON OU GaATlLLOil, ancienne fa-

mille française, divisée en un grand nombre de brandies, dont les principales étaient :

Les comtes de Saint- Pol et de Blois^àt 1235 à 1291;

Les comtes de Blois, de 1291 à 1386;

Les comtes de Penthièvre^ de 1337 à 1434.

Eudes, fils de Milles, qui, sous le nom dVrbain II y fut le premier des papes français. {Voy, Urbain II. )

Hugues, comte de'Saint-Polet de Blois, vivait dans la seconde moitié du treizième siècle. 11 était en possession de ces deux comtés en l?27.

Benauld , qui suivit à la croisade Louis In Jeune, vivait au douzième siècle. Il devint princiî d*Antioche, par son mariage avec Constance* flilc de Bohémond II, se rendit fameux par ses brigandages, et finit par tomber entre les mains de Saladin, qui lui fit trancher la tête.

Jean de Chastillon, comte de Chartres et do, Ulois, qui reçut en 1271, de Philippe III, dit le Hardi, le titre glorieux do garde, tuteur et défenseur de ses enfants et de TÉtat.

Gaucher de Chastillon, comte de Crécy et de Porcean, connétable de France. Il naquit en 1250, Alt créé connétable de Champagne en 1286, et commanda les troui)es de cette province partout ofi elles se tronvèrent. Il mit en fuite, en 1291, l'armée de Henri, comte de Dar, gendre du roi d'Angleterre; se battit en héros à la funesfn journée de Courtray, le 11 juillet 1302 , et fot nommé par Philippe le Bel connétable de France, après la mort de Raoul de Clcrmont de Nesie, tu(^ à cette bataille. 11 contribua beaucoup, en 1304, RU gain de la batîiillc de Mons-en-Puelle ; en 1317, il (it couronner roi de Navarre, h Pampclune, Louis, fils afné de Ptiilippe le I]el, et depuis roi de France, sous le nom de Louis X, dit le Hutin. Ce prince lui confia alors les affaires les plus importantes. Gaucher de Chastillon assista au sacre de Philippe le Long et à celui de Charles le Bel, qui le choisit, en 1324, pour l'un de ses exécuteurs testamentaires. Il signa comme commissaire, au nom du roi , les traités de paix faits avec TAngleterre, en 1325 et 1326; en 1328, il commanda l'armée française k la bataille de Mont-Cassel, où les ennemis furent entièrement défaits, et il mourut l'année suivante.

Alexis-Madeleine-Rosalie de fiois-Rogues^ duc de CnASTiLLOff, né en 1690, fui successivement colonel d'un ré^^rnent de dragons, inspecteur général de la cavalerie , maréchal de camp et lieutenant général. H commandait en cette qualité la cavalerie française à la bataille de Guastalla, où il fut dangereusement blessé. Ses vertus et l'estime dont il jouissait h la cour le firent choisir, en 1735 , pour être gouverneur du dauphin, fils de Louis XV. Il fut créé duc et pair en 1736, et lieutenant général au gouvernement de Bretagne en 1739. Lors de la maladie de Louis XV, il conduisit le dauphin à Metz, et fut exilé peu de temps après, sous prétexte qu'il

GEfikSTlLLON — CHATEAUBRIAND

avait fait cette démarche sans en avoir reçu Tordre du roi. U revint de son exil en 1747, mais ne reparut plus à la cour. Il mourut en

Louis Gaucher deCHASTiLLoti, son fils, fut le dernier mâle de sa maison. H mourut en 1760, et ne laissa que deux filles, les duchesses dlJzès et de la Trémouille.

André Dacbesoe, Histoire 'générale de la maUon de CkattiUon, ittl, lo-fol. - jirUde vérifier les dates. — Moréri, Dietknmaire MstoriQue.

CHASTILLON. Voy. CHARLES DE BlOS.

CHA8T1LLON-8UE-LOIN6 , nom d'une ancienne famille française; elle a fourni à Thistoire plusieurs illustrations, parmi lesquelles Tamiral de Ck)ligny, son frère Odetf dit le cardmal de Chastillon (vay. Cougny), et Dandelot (voy.

ce nom ).

CHASTILLON ( Cloude, et non Nicolas ), ingénieur français, né à Cbâlons-sur-Mame, en 1547, mort en 1616. Il fit d'abord de rapides progrès dans le dessin et la géométrie, pour lesquels il avait beaucoup de goût. Il n'aimait pas moins les voyages, qui devaient contribuer à ses études d'artiste. Ces voyages il les fit presque toii^ours à pied. Les reproches incessants que lui valurent ses fï^entes absences de la maison paternelle la lui firent déserter un matin. Il entra alors chez un architecte en tournée; plus tard il exécuta quelques plans avec assez d'habileté pour qu'il fùt nommé topographe du roi Henri lY, en 1680. H profita de son emploi pour reproduire les scènes variées de l'époque : sièges, batailles, charges, etc. 11 parcourut la France, la Suisse, la Savoie et une partie de l'Italie. Lorsqu'il avait quelque plan à lever, il ne craignait pas de s'exposer aux baUes et à la mitraille pour exécuter son œuvre. Le passage suivant, emprunté à la Briève chronologie ou sommaire des temps, par Gaillard, un de ses contemporaUis, témdgne de son intrépidité. « Le roi, dit le chroniqueur, fiûtentreprinse sur Chartres, et s'en rend maître à l'aide du sieur de Chastillon, lequel y monstra sa valeur et industrie ». Chastillon a laissé plus de trois cents vues de châteaux, de villes, de batailles. Un grand nombre de ces' pièces portent la date de 1612; la plupart ont été exécutées antérieurement. J. Boisseau, possesseur des planches, en exécuta, en 1641(, un nouveau tirage, en y joignant d'autres vues. Deux éditions datées de 1648 et de 1655, et dont les épreuves sont surchargées aux premiers plans, se rencontrent plus facilement que les impressions primitives. En fait de texte, il n'a été imprimé qu'une table. Ce recueil précieux, que l'on retrouve à la section des Estampes ^uis la Bibliothèque impériale de Paris, reproduit seul les vues de vieux châteaux et de monuments dont il ne subsiste plus de traces; aussi estril fréquemment et utilement consulté. Il est intitulé : Topographie françoise, ou représentation de plusieurs villes, bourgs, €hasteaux,

forteresses, vestiges d'antiquité, maisons modernes , et autres du royaume de France, sur les dessins de défunt Claude Chastillon , ingénieur du roi; Pfiris, chez Jean, enlumineur dejla reine , avec privilège de quarante ans , 1A48, 1 vol. Un des plus complets biographes de Claude ChastiUon, M. Grouet, a vu à la bibliothèque de Reims un plan du pont de Rouen de la main et de la façon de Chastillon , daté de 1608. On prétend aussi que ce fut par les dessins et sous la conduite de cet artiste que furent exécutés les plans de la place Royale et du PontlYeuf de Paris.

Grouet , dam PÉchodu monde savant, iMi. ~ Jour» nat de Rouen, nov. i84%

CHÂTEAU (Guillaume), graveur. Voyez

CHASTEÂU.

GHÂTEAUBRiAXD ( Fronçois-Auguste , vicomte de), célèbre écrivain et homme d'État finançais, né àSaint-Malo, le 14 septembre 1768, mort à Paris, le 4 juillet 1848. Fils d'Auguste de Cliâteaubriand, seigneur comte de Combourg, et d'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, il était le dernier de dix enfants, dont six vécurent, quatre sœurs, et un frère , Jean-Baptiste, comte de Chateaubriand, l'alné de tous. U reçut le titre dechevalier, et fut destiné à la marine royale. Ses premières années se passèrent à Saint-Malo, près de sa mère et de ses sœurs. L'incident le plus remarquable de son enfance fut la vive et délicate amitié qu'il ressentit pour la quatrième de ses sœurs , « négligée comme lui, dit M. Samte-Beiive, rêveuse et souffrante*, et qu'il nous peint d*alx>rd l'air malheureux, maigre, trop grande pour son âge, attitude timide, robe disproportionnée, avec un collier de fer garni de velours brun au cou , et une toque d'étoffe noire sur la tête. » Cette sœur s'appelait Ludle; et ces premières impressions d'enfance se retrouvent, mais transfigurées parle génie poétique, dans les belles pages de René.

Mis au collège à D61e, le jeune Chateaubriand, s'appliqua aux mathématiques, sans beaucoup do goût, mais non sans succès, et étudia avec plus de plaisir les classiques grecs et latins. Il alia compléter son instruction au collège de Rennes, « où il hérita du lit de Pamy, » et eut pour condisciples Moreau et Limoëlan. De Rennes il se rendit à Brest, où il devait s'embarquer.' Après avoir rêvé un jnoment un voyage aux Indes orientales, il partit brusquement pour le château de Combourg, et déclara qu'il renonçait à la mar rine. Ses parents décidèrent qu'il embrasserait l'état ecclésiastique, et l'envoyèrent achever se» études à Dinan. Les années que Chateaubriand passa à Dinan et à Combourg, incomplètement occupées par des études irrégulières, développèrent les habitudes rêveuses de son esprit, l'ardeur sombre, la timidité et l'indéiiendance de son caractère. Il a lui-même raconté, avec une minutie pleine d'intérêt, la vie qu'il menait alors, et des littérateurs éminents de notre teniips l'ont pemte d'après lui.

CHATEAUBRIAND

Vais cette oîsiTeté no pouvait se prokMiger indéfiniment Nonuhé sons-lientenant dans le régiment de Nayarre, Chateaubriand se rendit, en passant par Paris, à Cambrai, où ce régiment te- Biit gnnison. En 1786, il fut rappelé à Comboorg, par la mort de son père. Il revint ensole dans la c^tale, et fut présenté offidelkmcnt à la ooor. Ce fut pour la première fois que le nom, si illustre depuis, de ChAteabfiand parut dans une feuille publique. La GazeUe de Fance, du 27 février 1787, publia ï eetfe occasion une note ainsi conçue : « Le comte Charles dUaute-FeuiUe, le baron de Saint- MiTsanlt et le chevalier de Chateaubriand, qui préoédemmeot avaient eu Thonneur d'être présentés au roi, ont eu le 19 celui de monter dans ks voitures de Sa Majesté et de le suivre à la dusse. » Mais Chateaubriand ne profita pas de sa présentation à la cour pour solliciter de Tavincement : il se souciait fort peu de la carrière maitaire, et songeait à se faire un nom par des frodoctions littéraires. Bien qu'introduit dans le 9«aft monde parisien par son firère aîné et par une de ses sœurs, M^ de Farcy, il vivait presque ansai solitaire qu*à Combourg, relisant les daasjqoes, étudiant le grec avec ardeur, et roytot qodqnes liommes de lettres, tels que Lebrun, Pamy, Chamfort, de Flins, La Harpe, De- UUe de Sales. Il se trouvait en Bretagne lorsque ks premiers troubles de la révolution agitèrent cette province. Il se hftta d*acoourir à Paris pour voir de près te grand mouvement qui soulevait celte ca^te. H vit la prise de la Bastille, les scènes odieuses des 5 et 6 octobre, la fédération de 90. Si les idées du jeune Chateaubriand, son csractère, naturellement indépendant et même frondeur, te rapprochèrent un moment de la cause révolutionnaire, son indignation Vcn détacha prompCement. « La révolution m'eût entraîné, dit-il, si elle n'eût commencé par des crimes : je vis la première tète portée au bout «Tooe pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un ^Soment de liberté. Je ne connais rien de plus scnrfle, de plus méprisable, de plus borné qu'un terroriste. N'ai-jc pas rencontré plus tard toute cette race de Bnitus au service de César !» Il ne i^udrait pas d'ailleurs voir dans Chateaubriand ^ cette époque un homme politique; lui-même a raconté quelle était sa principale préoccupation en 1790. « A force d'intrigues et de soucis, dit^l, je parvins, par la protection de DeliUe do Sales, à faire insérer dans YAlmanach des Mutes nue idyDe ( F Amour de la campagne), dont Tapparition me pensa faire mourir de crainte et ^espérance. » On peut ine dans VAlmanach des Mitses de 1790 ce premier essai d'un poëte de Tmgt-deux ans. Il est impossible de voir même v germe de talent dans cette fade poésie; mais «De ûit un contraste si piquant avec la destinée do futur ministre, que nous en citerons les derniers vers. Le jeime poète, inçuiet et sensible,

après avoir déclaré qu'A veut terminer sa carrière près d'un fleuve, qu'il ne nomme pas, mais dont U célèbre Vonde enchanteresse, continue ainsi :

Rentré dans la nuit des tombeaux.

Mon ombre; encor tranquille et solitaire,

Dans les forêts cherchera le repos.

Au séjour des grandeurs mou nom mourra sans gloire; Mais 11 virra longtemps sons 1rs toits de roseaux ;

Mais d'âge en âge en gardant leurs troupeaux. Des bergers attendris feront ma courte histoire : « Notre amU dlront-Us, naquit sous ce berceau, « Il commença sa vie à l'ombre de ces chênes ;

« Il la passa couché près de Mite eau.

« Et sous les fleurs sa tombe est dans ces plaines. »

Ces vers, qui semblent un écho affaibli des idylles de Léonard et de Berquin, prouvent qu'à ce moment Chateaubriand n'avait pas encore conscience de son propre génie poétique, si original et quelquefois si étrange. U entrait dans la littérature par l'imitation et copiait sans succès des modèles insignifiante. Heureusement, il ne tarda pas à quitter Paris, et son début poétique n'eut pas de suite. La capitale éteit alors agitée par des commotions quotidiennes, qui en rendaient te séjour insupportable à tous ceux qui ne partageaient pas les passions du moment. Le jeune gentilhomme breton, qu'aucim devoir n'y retenait, en partit pour aller découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique en retrouvant la mer polaire. Ce projet avait tout ce qu'il fallait pour séduire une jeune imagination, puisqu'il était vague et grandiose. Il se prépara à ces pérégrinations lointaines en passant quelque temps sous les ombrages de Combourg. « Au printemps de 1791, raconte-t-il, je dis adieu à ma respectaNe mère, et je m'embarquai à Saint-Malo; je portais au gâiéral Washhigton une lettre de recommandation du marquis de La Rouairie. Celui-ci avait fait la guerre de l'hidépendance en Amérique; il ne tarda pas à devenir célèbre en France par la conspiration royaliste à laquelle il donna son nom. J'avais pour compagnons de voyage de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice, que leur supérieur, lionune de mérite , conduisait à Baltimore. Nous mîmes à la voile; au bout de quarante-huit heures nous perdhnes la terre de vue, et nous entrâmes dans l'Atlantique. » Après avoir failK se nover dans la traversée, CbÂteaubriand descendit a Baltimore, et partit sur-le-cliainp pour Philadelphie. Là il eut l'honneur de causer et de diner avec Washington. Ce grand homme s'étonna des projete du jeune voyageur, parla des difficultés de l'entreprise, k Mais, lui répondit vivement Chateaubriand, il est moins diflicile de découvrir le passage polaire que de créer un peuple comme vous l'avez fait ! — Bien ! bien ! jeune homme! » dit Washington en lui tendant la main.

Chateaubriand visite ensuite New-York et Boston ; puis, remontant la rivière d'Hudson , il lit voile pour Albany. De là il se rendit chez les Iroquois, chez les Sauvages du Niagara, parcourut les lacs du Canada, l'interieor desFlo-

CHATEAUBRIAND

rides, la nation des Natchez, oeUe des Muscogulges, celle des Horons. Un jour, s^étant rapproché des défiricbemeots américains, il trouTa, dans une ferme bâtie de troncs d'arbre, un journal anglais qui lui apprit la fuite de Louis XVI et son arrestation à Yarennes. « Je crus, dit-il, entendre la Toix de Thonneur, et J*abandonnai mes projets. » H revint donc en France. Il n'avait trouvé ni passage au nord-ouest ni mer polaire; mais il avait découvert une littérature nouvelle, la littérature du dix-neuvième siècle. En présence d'une admirable et vierge nature, il avait senti s'éveiller en lui le génie poétique ; mais pour avoir pleino conscience de ses forces, pour oser se produire avec toute son originalité, pour pouvoir, en un mot, créw une littérature, il avait encore besoin de dix ans d'épreuves et d'études.

A peine de retour en France, ChAteaubriand se maria à Sàint-Malo. « Mes soeurs, dit-il, se mirent en tète de me ftûre épouser M"' de Lavigne. Je ne me sentais auciuie qualité de mari... Lucile aimait M'i^ de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune. Faitesdonc , dis-je. Chez moi l'homme public est iné branlable, l'homme privé est à la merci de qui conque veut s'emparer de lui ; et pour éviter une tracasserie d'une heure , je me rendrais esclave pendant un siècle. » Ce mariage n'empêcha pas Chateaubriand d'émigrer. La pieuse, vertueuse et spirituelle M^^ de Cliftteaubriand n'occupa jamais qu'une place médiocre dans la vie de son mari. Celui-ci, aussitôt arrivé à Paris, ût ses préparatifs de départ pour Coblentz. L'argent lui manquait, car la dot de Mii« de Lavigne avait été constituée en assignats. Un notaire lui prêta dou7e mille francs. Il en perdit presque aussitôt ^ix mille cinq cents au jeu ; avec les quinze cents <|ui lui restaient, il partit. Il quitta Paris avec son frère, le comte de Chateaubriand. Arrivés à Bruxelles, les deux frères se séparèrent, et le plus jeune se rendit sur les bords du Rliin , pour se joindre à l'armée prussienne qui envaliissait la France. On trouva qu'il venait bien tard ; il eut beau faire observer qu'il arrivait tout exprès de la cataracte du Niagara ; « Il fut an moment de se battre pour obtenir l'honneur de porter on bavrcsac ». Il ne pot même rentrer dans son réghnent de Navarre, et prit parti dans les compagnies bretonnes qui allaient au siège de Thionville. Vêtu d'un uniforme blanc, la giberne et le sac au dos, sur l'épaule un ftisil sans chien, il partit avec ses camarades pour aller restaurer le trône. Mais les émigrés rencontrèrent sur la frontière des soldats républicains aussi braves qu'eux, plus enthousiastes, et mieux commandés. On sait que le sort ne fut |»as favorable aux royalistes. Après avoir escarmouche pendant quelques jours devant Thionville, ils durent suivre le mouvement de retraite des Prussiens au mois d'octobre 1 792, et furent licenciés. Blessé à la caisse an siège de Thionvflle, atteint à la fois

d'une maladie contagieuse et d'une affreuse petite vérole, Cli&teaubriand fut laissé pour mort dans un fossé. Des gens du prince de Ligne le jetèrent dans un fourgon. Des femmes de Namur lui donnèrent du pain , du vin et une couverture de laine. On le déposa ensuite à l'entrée de Bmxel* les , et il alla quêtant de porte en porte un asile. « A Bruxelles, dit-il, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans oette vill^

Quaod U fut dans la ville De Bruxclle en Brabant.

y Alt mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa pocho. Je frappais, on ouvrait; en m'apciecvant on disait : Passez!

passez ! et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un café. Mes cheveux pendaient sur mon visage, masqué par ma barbe et mes moustaches. J'avais la cuisse entourée d'un torcliis de foin; par-dessus mon uniforme en loques. Je portais la couverture de laine des Namuriennes ! nouée à mon cou, en guise de manteau. Le mendiant de l'Odyssée était plus msolent, mais n'était pas si pauvre que moi. » A la fin cependant, gr&ce à six cents francs qu'il reçut de son frère, il se fit admettre dans le taudis d'un barbier, fut soigné tant bien que mal, et partit pour aller rejoindre les royalistes bretons réunis à Jersey. Il fit le voyage dans la cale d'une petite barque. R Le gros temps, dit-il, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces; le vent et la maréo nous obligèrent do relâcher à Guemcsey. Comme j'étais près d'expirer, on me descendit à terre, et on me mit contre un mur, le visage tourné vers le soleil pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer ; elle eut pillé de moi, elle appela son mari, qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheur, où je fus puis dans un bon lit. C'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous arrivâmes à Jersey, j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par un oncle maternel, le comte de Bedée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort. Au printemps de 1793 , me croyant assez fort' pour reprendre les armes, je passai ea Angleterre, où j'espérais trouver une direction des princes; mais ma Sânté, au lieu de se rétablir, continua de décliner ; ma poitrine s'entreprit, (je respirais à peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerais ainsi quelques semaines, peut-être même quelques mois, peutêtre quelques années, mais que je devais renoncer à tonte fatigue, et ne pas compter sur une longue existence. » Dans cet exil de Londres, le jeune émigré resta longtemps sans argent et sans ressource. Il faut lire dans ses Mémoires la de&criptioB du galetas qu'il habitait, rue Mary-le- Bone. « Mon lit, dit-il, consistait en un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps.

CHATEAUBRIAND

sa

Quand il fid(Mit froid, mon habit et une ehaise,

^ioofés à ma couverture, me tenaient chaud,

Nmeousin do La Bouetardaye, chassé, faute de

piycment, d*un taudis irlandais, quoIquMl eût

mii 00 violon en gage, vint chercher chez moi

Ha ahri contre le oonstable. Un vicaire bat-bre-

Idb hû prêta un lit do sangle. La Bouetardaye

était conseiller au parlement de Bretagne : il no

pouédait pas un mouchoir pour s'envelopper la

(Me; mais il avait déserté avec armes et baga-

§a^ c'est-à-dire quil avait emporté son bonnet

orré et sa robe rouge, et il couchait sout la

poHqtre, à met côtés. Facétieux, bon musicien,

ayant U voix belle, quand nous ne dormions pas,

il l'asseyait toot nu sur ses sangles, mettait son

Innnet carré, et chantait des romances en s*ao-

coDipagpaiit d'une guitare qui n'avait que trois

cordes. »

Les Joori où il Ikisait froid, les deux amis,

ne pouvant allumer de feu , demeuraient au Ut

Us fwtèrent une Mm phisieurs jours sans

mander. Quand Chateaubriand passait dans la

îonnée devant une boutique de boulanger, il

a^arrèlHt, et se tenait aux murs, tout près de

s'évanouir. Son compagnon de chambre, perdant

coan^B, se frappa de plusieurs coups de canif, et

M anr le poiat d'en mourir. Heureusement le

hasard vtet à leur secours. Chateaubriand reçut

qoclqiie «ifait de sa famille , et le pamphlétaire

FeUetier, un de ces hommes à ressources qui

éfcwat alors la fortune des émigrés , lui ofTrit

d*ailer déchiffrer de vieux manuscrits, dans

œ province chez un ministre anglican, M. Ives,

qai avait besoin d*nn secrétahre. Vivant intime-

■MBtdansla ftmllle du ministre, lisant Uanteet

Pétrarque avec la charmante Charlotte miss Ives,

U ae fit aimer de la jeune fille. Mais lorsque

madame Ives, devinant cet amour, vint offrir au

inné étranger de Mre partie de leur famille,

edoi-cl ne put répondre que par ce mot i Je iuis

■crl^; et il partit, laissant après hii des regrets

qall aurait dû sans doute prévoir et prévenir.

n revint à Londres reprendre ses traductions poor les libraires , et ses leçons de français. Malgré les embarras extrêmes de sa position, il s'occupa en même tempe de réunir des matériMx pour le grand ouvrage qu'il méditait, ouvngs qoH commença à éerire en 1794 , qu'il fit inpriRMr en 17M, eC qu'il pubUa en 1797 chex leBmiie doBolfc, sooa oe titre : Euai Msi^ nqnê,poliêiqmi ei moral mr leê révoiMtions ûnOames §ê modernes, considérées dans laars rapports avec ia révolution française.

Veicî sur cet o«vrage le jugement do M. de Camé : « Donnant le jour au travail de manœuvre qui le âésait vivre , eOMacnmt les nuits à des études penévéranles, û cnftudalt mlHe pn^eU d'ouvrages ear r sti é s et abandonnés tour à tour. Kain, du milieu de ces fugitives pensées, il sortit une idée politique imposante : il hii donna na corps dans son esprit , et conçut le projet de Caire un Nvre. 11 ne s'agissait de rien moins

que d'ouvrir les annales de tous les peuples, anciens et modernes , et de montrer la nature hiimaino constamment la même , constamment soumise aux mômès lois, poursuivant les mémos espéranocs , et toujours détournée de son but par les mêmes passions; il s'agissait, enfin, d'établir que les révolutions ne valent ikis ce qu'elles coûtent, et que l'humanité fut dans tous les siècles soumise aux mêmes conditions de doute, de désenchantement et de despotisme.

L'idée était hardie et neuve... L'essai est écrit au point de vue sceptique , et reproduit contre la religion révélée les objections qui avaient cours de son temps; et [lourlant il perce à chaque page des sympathies, vagues encore, mais très-réelles, vers de meilleures et de plus douces espérances. Chateaubriand , en jugeant les grandes réputations du dix-huitième siècle , fit preuve d'une remarquable liberté d'esprit; et si ses conclusions sont décevantes , si l'histoire de l'humanité apparaît dans ce livre sous un jour désespérant, c'est qu'il est impossible de ne pas la voir ainsi quand on n'est pas chrétien et qu'on est de bonne foi. »

Ce livre n'obtint pas grand succès en Angleterre , et passa tout à fait inaperçu en France. Chateaubriand l'avait adressé à Delille de Sales, philosophe matérialiste, et à Ginguené, scepti(iue républicain. Ce fait en dit bien assea sur l'esprit de V Essai, Le royaliste s'y laisse à peine deviner, et le chrétien no s'y aperçoit pas du tout. Mais un triste événement allait ramener Chateaubriand aux croyances chrétiennes. Luimême a raconté sa conversion avec une simplicité et une émotion qui prouvent combien elle fut sincère. « Ma mère, dit-il, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots, où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répan«lit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à eette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le» derniers vosux de ma mère; quand la lettre me parvint, au delà des mers, ma sœur elle-mêroe n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deox voix sorties du tombeau, eette mort qui servait d'interprète à la mort , m'ont frappé : je suis devenu chrétien; je n'ai pohit cédé , j'en conviais, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie de mon corar : j'ai pleuré, et j'ai cru. »

Ce fiit dans toute l'ardeur de cette conversion aoudahie que Chateaubriand conçut et ébaucha le Génie du Christianisme. Les proscriptions de fructidor venaint d'exiler à Londi*es on poète élégant, un critique exquis, Foatanes, qui compatit aux souffrances de Chateaubriand et devina son génie. « Travaillez , travaillez , mon cher ami, lui disait-il; devenez illustre, vous le pouvez, l'avenir est à vous. » Encouragé par

CHATEAUBRIAND

cette voix (irophétiqiie, folMcar exilé tnTaUlait arec ardeur au Génie du Chrishanûme^ « S*il est, dii^l, des eflets rétroactifset symptomatiqaes des événements futurs, j'aurais pu augurer le roouyement et le fracas de i'ouTrage qui devait me faire un nom aux bodUonnements de mon esprit et aux palpitations de mon cœur. » Biais pour fleurir, cette gloire, que Chateaubriand pressentait vaguement, avait besoin du sol natal; un désir invindbiede revoir la France s'empara du proscrit. Au début du consulat, les lois rigoureuses contre Fémigration subsistaient encore, bien que Bonaparte en eût fort adouci rappii(»tion. H ftllut se procurer un passeport BOUS un nom étranger. Le ministre de Piusse endonna un sous le nom de Lassaigne, habitant de Neufchfttel. « Je me fessai dans ma patrie, dit Chateaubriand, à Tabri d*un nom étranger, caché doublement dans robscorité du Suisse Lassaigne etdans la mienne. »

Ce fot au printemps de 1800 que Chateaubriand revit sa patrie après huit ans d'eail. H s'arrêta aux Thèmes, près de Paris. Fontanes vint Vy prendre, et le conduisit dans un entresol de la rue de Lille, à cMé de la rue des Saints-Pères. « On m'adressa, dit Chateaubriand, à M. Migneret ( libraire), qui consentit à se charger de l'impression du Génie du Christian nàime et à me donner quelque chose pour vivre. Après avoir fait viser son passeport k la police aoos le nom de Lassaigne, et obtenu un permis de séjour à renoovder de mois en mois. Chateaubriand , installé dans son entresol , se livra tout entier à l'achèvement de son œuvre , ne sortant de sa retraite que pour aUer dans les rues, sur les places, dans quelques salons, étudier, sous tous ses aspects, cette société qui se reformait après la révolution. Il débuta cette année même par quelques pages insérées dans le Mercure. C'était un article au sujet de l'ouvrage que Mne'de Staël venait de publier sous le titre : la LiUérature considérée dans ses rapports avec la société. Encouragé par le succès de cet article , l'écrivain se décida enfin à détacher du Génie du Christianisme et à livrer an public, en 1801, l'épisode d'iltoto, dont la préface contient le récit des circonstances qui avaient conduit l'auteur à chercher dans la foi chrétienne la paix et la lumière de l'âme. « Atala, dit M. de Camé, arracha è l'Europe un long cri d'étonnement et d'admiration, et jamais éthicelle ne courut plus rapidement. D'innombrables éditions , des traductions dans toutes les langues , popularisèrent en peu de mois le nom de Chateaubriand , de Lisbonne à Saint-Péters- Ijoniig. Le Grec lut Atala sur les ruines des Propylées, et l'on dit même que les sultanes pleuitrent la fille de Simaghan, dans la solitude des liarems. Biais Atala n'était que l'éblouissante aurore qui annonçait la levée de l'astre. » Le succès d'Atala détermina l'anteuràrecommcncer ie Génie du Christianisme, dont deux volumes

étaient d^ imprimés et prêts à paraître. C*eit dans une campagne de la Sologne , chez M»* de Beaumont, à Savigny, près de Juvisy, au milien de la poésie des champs, dn silence' des bois et des jouissances de l'amitié, que fut refoit et achevé cet ouvrage inmiortel. Il parut en 1802 , avec René, qui y figurait ainsi qa*Âtala à titre d'épisode. La publication de ces outrages fit une révolution morale et (Uttéralre. Insuffisant comme démonstration, le Génie du Chrislki' nisme est une œuvre trop brillante, trop poétique, trop environnée de séductions enchanteresses et de grAces frivoles, pour qu'on puisse, le regarder coDuneun traité rdigieux. Blaisce livre retrempait les ftmes, fiitiguées par tant de déchirements, dans descroyancesélevées etconsolantes, et les relevait perdes espérances sublimes. H eut donc une véritable influence morale sur la société ; il exerça une actton encore plus grande sur les lettres, lïuit de formes diverses que notre littérature avait revêtues, pendant deux siècles du développement le plus riche et le plus actif, n'avaient pas épuisé l'ordre entier des sentiments et des idées de l'humanité. H restait tout im côté de l'âme à exploiter pour l'éloquence et la poésie. Jusque là les impressions qui naissent des beautés de la nature , des richesses variées de la création, n'avaient occupé qu'une faible place dans notre littérature. Fénelon avait surtout étudié et senti les charmes de la campagne dans Homère; ses plus illustres contemporains avaient détourné des champs leurs regards &scinés par la grandeur de la vie sociale et le luxe des cours. Les poètes du dix-huitième siècle n'avaient £ut dans leurs bergeries que la plus ridicule contrefiiçoo de la vie pastorale. La nature attendait donc des pemtres. En outre , toutes ces nuances de sentiment , toutes ces idées délitâtes et fugitives, ingénieuses et fantastiques , qui naissent de la partie la plus brillante et la plus capricieuse de l'imagination, que la raison n'admet que par une sorte de tolérance, mais dans lesquelles on trouve tant de douceur à se bercer, à se perdre quelquefois , et qui ont pour nous un charme indéfinissable de mystère et de i^ verie , tout cela était resté en deliors d'une poésie profonde et touchante sans doute dans nos grands maîtres du dix-septième siècle, mais toujours éminemment raisonnable, et plus tard ironique et flnoide au dix-huitième siècle. Chateaubriand était destiné à porter la main sur toutes ces cordes laissées muettes jusque lâ^ 11 avait eu}, il est vrai, dans cette tâche nouvelle deux ilhistres prédécesseurs, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; mais elle était réservée surtout à son imagination brillante et rêveuse ,* à son talent higénieux et poétique. D'ailleurs, ces sentiments et ces idées ne devinrent dominants dans la société que lorsque les anciennes barrières élevées par le luxe et l'étiquette entre l'homme et la nature furent tombées de toutes parts , et que la destraction des croyances, lin-

CHATEAUBRIAND

«olitade de rifcoir, les maun éprouvés par ekocn dans les ooQYiilsions sociales, eurent dapogé les âmes à la rêverie, aux caprices de rinugtaiatîoQ et à la mélaiioolie des souvenirs. Sons avons expliqué le succès du Génie du Christianisme^ à*Atala\ de René^ oeuvres onginies et durables (1), où des recherches de «otiment, des traits i^us brillants' que naturels, des hardicMes au-dessus de la prose, sont siffumment rachetés par une éloquence émue el fière, par la peinture attendrissante des pasau»,! par l'expression naïve et poétique des saMatioos les plus intimes du cœur, par la véfilé impo6anté«oa gracieuse de tous ces .tableaux de la nature que, dans son souvenir, Tauteur naît rapportés de ses pèlerinages lointains.

L'admiration gagna le nouveau chtf de l'État W-méme : fl est vrai que par ses tendances relieuses , oa du moins par cette prédication poétique qui ramenait les esprits au catholicisme, CMleaiiliriaDfl devenait, sans le vouloir, Tun des anxfliaîres de la politique du premier . ïn 1803 il fut nommé secrétaire de lé- I à Benie, et le 29 novonbre de la même ) de France près la répul)lique do Valais. 11 ne garda pas longtemps cet emploi. En apprenant, au mois de mars 1804, la nouvelle de la mort du duc d'Enghien, il donna sa dénrisiîon , et se remit tout entier à ses méditations ei à ses travaux d'écrivam. Ce fut vers oe tonps qu*il eut la douleur de perdre la sœur charmante qui avait été la muse de sa jeunesse. Mariée et veuve, de plus en plus tourmentée par le malheor, Lucfle, « que la nature avait créée uniquement pour souffrir », avait fini par avoir, dit loo frère, kgénie, le caractère et la folie de J.-J. RoQSseau. « Nature angélique, dit M. de inquiète et sombre, esprit troublé, t, mélange inexplicable de folie, de griœ, de mâanoolie et de poésie , Lucile chercÉait paribis k soulever, à analyser en quelque forte les nuages qui obseurdssaiait son esprit. Oe écrivait à son illustre frère les lignes suilimleB : « J'ai dans la télé mille idées contradic- Uks de choses qui semblent exister et qui a'eiistentpas, qui ont pour moi TefTet d'objets qn ne s'ollriraiait que dans une glace, dont on ïït pounait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les vtt distinctement » Quand Chateaubriand hi neomnandait de soigna* sa santé, elle répeMhit : « Pourquoi ma santé? Je suis comme m iuensé qui édifierait une forteresse au milieu d'an désert»

« La mort de Lndle fut aussi triste que sa vie. Dorant un voyage* de Chateaubriand en 1804, quittant le doltre où die vivait, elle s'en iHa mourir dans une retraite inconnue; un vieux 1 eDe avait été confiée, suivit seul

(1) - U Gémis du CkrUtkaUsms, a dit M. Thien {HU- Uin dm catuulai êtds Vwmptre) vivra comme cet frlMi •eripiéei nr le «arbre d'oïl éditée» vivent avec le mo* ■■at ^ lea porte. •

son cercueil. Quand Chateaubriand revint, le vieux serviteur était mort, et le frère ne put pas même retrouver les cendres de sa sœur. « Elle m'a quitté, s'écrie-t-il, cette sainte de génie; je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher ; je lui ai (ait une solitude dans mon cœur : elle n'en sortira que quand je cesserai de vivre.... La mort de Ludle atteignit aux sources de mon âme; c'était mon enfance au milieu de ma fomOle, c'étaient les premiers vestiges de mon existence qui disparaissaient. »

ChAteaubriand, par les trois ouvrages dont nous venons de parler, était entré en pleine possession de son génie et de la gloire; Il conçut le plan d'une <^pée qui devait être la démonstration diamatique et vivante de la thèse développée dans \e Génie du Christianisme ^ et faire victorieusement ressortir la supériorité poétique et morale de la religion chrétienne, en l'opposant, par un contraste perpétuel, à tous les enchantements du paganisme , k toutes les leçons de la sagesse antique, n avait d^ formé le plan des Martyrs ; mais il voulait voir les lieux qui devaient servir de théâtre aux scènes de son épopée, et teindre son imagination de leurs couleurs. Il se résolut, dans ce but, à de nouveaux voyages. « Je voulais aussi , dit-0 , accomplir le pèlerinage de Jérusalem. » Nous croyons qu'en parlant ainsi, ChAteaubriand fut sincère; mais, de son aveu, la visite aux lieux saints n'était pour lui qu'un but secondaire, et ne venait qu'après le besoin de recueillir des images et des âéments de description pour une œuvre poétique. Par là se trahit assez la différence qui existe entre ce pèlerin de notre Age et les pèlerins d'autrefois; par là on peut asses .voir que ChAteaubriand, catholique consciencieux sans doute, a été pardessus tout poète, et que l'imagination est chez lui le premier aliment de la foi. Parti de Paris le 13 juillet ia06, il alla s'embarquer à Trieste; il parcourut la Gièce,irAsie Mineure, la Judée; puis U s'avança sur les côtes d'Afrii|ue, campa sur les ruines de Carthage, et s'embarqua pour l'Espagne, où il visita les ruines de l'Alhambra. Il revint en France après une année entière passée dans cette excursion hardie, où il rencontra plus d'un péril. Les Martyrs ^ dont bien des pages avaient été écrites d'avance sous le del de la Grèce ou au milieu des sables du désert, parurent en 1809. On sait combien de critiques furent soulevées par oe livre, et à quelle longue polémique son apparition donna lieu ; on sait que malgré la confiûice qu'il eut dans son talent, .l'auteur perdit un instant courage, et eut besoin d'être consolé et rassuré par l'amitié et le goût de M. de Fontanes. Le jour du triomphe arriva bientôt cependant, et les Martyrs furent placés parmi nos monuments littéraires, à un rang glorieux qu'ils conserveront. H n'en est pas moins vrai que beaucoup des critiques essuyées alors par ChAteaubriand étaient justes et le sont encore. On en fit do très-fondées sur lo choix do

CHATEAUBRIAND

sujet : non qa*fl feille, avee Boileao, interdire abflolument au poëte les sujets chrétiens, ce qoi serait proscrire Dante et Ifilton; mais lor»* qu'au milieu d'un siècle peu croyant , une Imagination pins poétique que religieuse met en jm les mystères de la fol et Adt agir les puissances célestes dans nne omitts en prose d*nn caractèrt indécis entre le roman et l'épopée, il est impossible que œs ok^ets divins ne pwdent pas de leur sublime grandeur el de leur mystérieuse sainteté, que même Us ne paraissent pas rap»> tissés et profknés par les ingénieuses combinaisons qui les mettent en ceurre. Pour ouvrir anx imaginations le del ou l*enfer des dirétiens, il faut avoir la foi de Dante et de Milton , il faut parier comme eu\ la langue des poètes, et s'adresser à des flmes disposées par le sentiment religieux h snirra le vol du génie. Le ciel et l'enfer de Chateaubriand , et toutes les scènes où il fait apparaître l'Éternel ou ses ministres, ne produisent d'illusion sur personne, et ne sont que de belles études de style. Qn'on lui ait aussi objecté avec beaucoup de raison que le paganisme n'était plus à l'époque de Constantin tel qu'il le représente, et qu'un Démodocus, parlant le langage de Nestor, était au quatrième siècle de l'ère chrétienne un personnage impossible; qu'on lui ait reproché non moins justement d'avoir trop multiplié les événements et les horizons de son poème, et décrit, pour soutenir l'intérêt, trop de tableaux divers , il n'importe , car après tout il est peu d'ouvrages qn'on lise avec plus de charme; il n'est personne qui ne soit entraîné fNir la magie de ce langage si coloré , si souple , si haimouieux , par ces peintures fraîches et vivantes qui mettent sons nos yeux la Rome des empereurs, les forêts de la Oanle, les assemblées des catacombes et les retraites de la Thébaide, par cet accent de sensibilité qui prête tant dlntérèt au chaste amour de Cymodocée et an délife de VeHéda.

Kn 1811 parut V Itinéraire' de Paris à Jéntsalem^ qui est peut-être l'ouvrage de Chateaubriand où la forme est le pins constamment rigonreuse et pure, et où le goAt a le moins de taches à relever. Napoléon, qui avait durement traité le poète, et qui en 1807 lui avait enlevé la propriété du Mercure h l'occasion d'un article sur le Voyage en Bspaçne de M. de Laborde , où il avait cru voir des alhislons offensantes, sembla disposé à taire sa paix avec lui , et fit les premières avances en chargeant le ministre de rintérteur, M. de MontaHvet, de témoigner à rinstitat sa surprise de ce que le fi^ nie du Christianisme n'était pas même mentionné dans le rapport sur les prix décennanx. En 1811 Chateaubriand fot désigné pour occifper à llnstitut le fouteuil vacant par la mort de Marie- Joseph Chénier; mais des difficultés qd s'élevèrent au sujet du discours qui! devait pror noncer le détemrinèrent à ne pas accepter le fanteoH académique. H fiutavouerque llnstitut, dans

tm empressament à se rendre au désir exprimé par le maître, avait manqué de tact, et que ce n'était pas à l'auteur du G^le du ChrisHanisinê k fidra l'éloge d'un homme dont II était séparé par ladissentlment politique le pluseomplet et par une inimitié littéraire. La fermeté avee laquelle il se nfhsa dans oette cireonstance à des concessions dont la Aiveur impériale eût été le prix, accrut encore les sympatliies qu'il avait insfirées aupoblio. Mais bientôt les Bourbons revfairent de l'exil.

•I Dès que le sol, dit M. de Noailles, avait tremblé sons les pas des soldats étrangers, M. de Chateaubriand avait pris la plume. Denx sentiments agitaient à la fois son âme : l'horreur de l'oppression qui pesait sur la Franco, et l'indignation de la voir exposée à être partagée. 8e flattant que cette invasion pourrait s'arrêter avant d'avoir atteint ses derniers résultats, si le pays se séparait du héros dont la gloire lui coûtait si cher, il préparait en silence et au péril de sa vie un écrit qui offrit à la France, en ce moment suprême, un noble refuge dans l'autorité, modifiée selon les temps, sous laquelle avaient vécu nos aïeux. C'est cet écrit qui devint la fameuse brochure de Bonaparte et des Bowr^ bons. « Non , s'écriait l'auteur dès les premières paroles , non, je ne croirai jamais que j'écris sur les ruines de la Francel II ne périia point et ne sera point divisé, ce royaume que Rome expirante enfanta an milieu de ses rumes. comme on dernier essai de sa grandeur. » L'auteur se livrait tout entier à l'entraînement d'une éloquence passionnée, qui ne hii laissait pas le sang-firokl nécessaire pour être impartial; il se retendait en invectives contre la tyrannie , avec la fragne de Démosthène dans ses phis véhémentes philippiques : puis fl fiidsait reparaître aux yeux des Français llllustre maison de France qui avait si longtemps régné sur notre pays , et il s'efforçait de prévenir les nouvelles générations en favenr de cette famille qui leur était inconnue. »

Ce ftat par cette brochure que Chateaubriand entra dans hi carrière politique. « Cette vie politique, dit M. Sainte-Beuve, peut se diviser en trois temps : l"" du 30 mars 1814 an juin 1824, la période royaliste pure ; 2* du juin 1824, jour de son renvoi du ministère, jusqu'à la diute de la Restauration, la période libérale, en contradietion ouverte avec la première; 3* la période de royalisme et de républicanisme après juillet 1 830, quand Chateaubriand dit è la duchesse de Berry, pour l'acquit de sa conscience I Votre Âls est mon roi, et qu'il donne en même temps nne main à Carrel, nne autre à Béranger, et prend à l'avance ses précautions avec la république future. » Louis XVIII, qui avait dit de la brochure de Bonaparte et des Bourbons, qu'elle lui avait valu uno arroée,ne semitgnèreen fieined'en récompenser l'auteur. Le prince était classique et libéral , et Chateaubriand passait pour n'être ni l'nn ni l'autre. Le roi le nomma ministre en Suède, et sembla faire une ëpigramme en envoyant l'apôtre de la

CHATEAUBRIAND

kigfflmité à la coar do Bomadottc. Le nouvrl ambassadeur allait partir pour Stockholm, lonque Xapoléon, d^tiarquant en France, marcha sur Paris. ChAteaubriand suivit Louis XVin à Gand, M nommé ministre d^État, et rédiftea en cette qualité son Rapport au roi sur Tétat^ de la France , morceau trop poétique pour être vrai , etdief-d'œoTTe littéraire plutAt qu'ouvrage pofa'tjqac.

La seconde restauration lança Cli^tenuhriand dans la splière de la nulitiquo active. Ici le puhliàiic et rhomme d*Etat remplacent chez lui le littérateur et le poète. 11 scraittroplon^de raconter toutes les vicissitudes par lesquelles il imssa (tins cette vie nouvelle. M. de !/)raéme les a résunrfesen quelques pages excellentes, vives, colorées, «lue nous citerons, parce qu'elles offn'ut un taMeau sympathique, mais impartial, de la vie poritiqiie de CbAteaiibriand sous la Restauration. < .\près Waterioo, Cliâteaubriand conserva son titre de ministre d'État, mais refusa tlVcepter un partKeuîlle en compagnie de Fouché. Trois {wirtis «e disputaient alors le terrain : les ultrarojAKsIes voulaient le roi moins la cliart^ les libéraux la charte moins le roi , les modérés l'un et Tairtre. Par se» sympathies, ses. convictions, les mstincts de son génie, Chftteaubriand tenait essentiellement à ce dernier parti ; et pourtant , entraîné par sa haine du régime impérial , par la violence même de ses derniers écrits, ou par Je ne sais quelles sympathies de personnes, k se trouva d'abord enrôlé sous les drapeaux des phis fougueux partisans du trône et de l'autfl. Toutefois ,' dans cette position équivoque , Qiàieaubriand ne fit pas complète abdication 4e hii-mème. Deux grands principes ont conslannnettt resplendi œmme deux flambeaux sur sa vie politique. Partout et toujours Châteaobriaml a défendu de sa parole et de sa plume rmtégrité do gouvernement représentatif et la liberté de la presse. Mu par une idée de iioete, il s'était alors mis en tôte de faire Téducaline constitutionnelle des hommes de l'émigation et de les rallier à la charte. Malheureusement, (ians l'espoir d'arracher des concessions k des efprits ombrageux et peu favorables aux institatioBs Donvdies, il concéda beaucoup de son e(Mé; du là bon nombre d'inconséquences, que ptasiears lui ont vivement reprochées; de là Tappul qu'il prêta , au nom des libertés puiÀ^ws, à cette chambre réactionnaire de 1815, CBDonie de toutes les libertés ; de là cette singaière mosaïque de doctrines constitutionnelles rt de systèmes décrépits qui se rencontre dans MBoovrag? de la Monarchie selon la charte, « Après avoir nettement posé les principes du seuvemement représentatif, rompu déiinitiveflwnt avec l'ancien régime , et miraculeusement entrevu la révolution de Juillet dans Tiirticle 14 de la charte, Chateaubriand procède par voix d'firhision absolue contre les hommes de la ïépuMiqtîc et de l'empire, r,'iïîi1ijïne dnns le

chapitre 42 qu'on mette sur la ni^me li;[ne le soldat mort pour le roi dans les cltainp» de la Vendée et le soMat mort à WateriiM» {hiuf la patno, ar/Cepte, dans le chapitre 62, coinine bonnes les choses de la Révolution , et re|X)Uftsc sans distinction les principes et les hommes qui les ont faites; redemande à grands cris i)our It; clergé une propriété particulière , la tenue di*s registres de l'état civil et le monopole de rinstruction publique à tous les degrés.

n 1^ lutte une fois engagée, ChAteaubri<inii la soutient avec ce stylo nerveux et coloré qui n'est qu'a lui. La journalisme devint dans ses mains une arme puissante, et le ministère Decazes chimccla sous les rx)nps <pi(^ lui porta le Conservateur. L'assassinat du duc de Derry détermina sa chute. Au inomenL même où un doinité venait en pleine tribune accuser le ministre do complicité avec l'assassin. Chateaubriand, emporté par la fougue de sa polémique, s'oublia jusqu'à écrire sa fameuse phrase ! I^es pieds lui ont glissé dans le sang. Le royal ami de M. Decazes ne la lui panlonna jamais.

« A l'avènement du ministère Villèle, ChAteaubriand fut nonuné d'abord ambassadeur à Berlin, puis à Londres; en septembre 182!) il l»assa les Alpes pour représenter la France au congrès de Vérone. Dans cette assemblée des rois, Chûteaubriand plaida chaudement, mais on vain, la cause des Hellènes, défendît les intérêts de la Franco au sujet de la guerre d'Espagne, et rcvinilnenUyt remplacer M. de Montmorency aux aflaires étrangères. C'est ici le point le plus éclatant de sa carrière politique. On a écrit partout que le congrès de Vérone avait imposé la guerre d'Espagne à M. do Villèle, et que M. de Villèle l'avait imposée à soo collègue. Or, Ch&teaubriand a prouvé que le congrès n'a jamais voulu la guerre, que M. de Villèle s'en souciait peu , et que lui seul l'avait désirée et décidée. Dans quel but.' Le vuicJ; laissons parler Chateaubriand lui-même : n Qu'un s'imagine Ferdinand régnant d'une manière raisonnable là Madrid, sous la verge de la France ; nos frontières du midi en sûreté, l'ibérie ne pouvant plus vomir sur nous l'Autriche et l'Angleterre; qu'on se représente deux ou trois monarchies bourbonnicnnea , en Amérique, faisant à notre proflt le contre -poids de l'influence et du commerce des États-Unis et do la Grande- Bretagne; qu'on SA figure notre cabinet redevenu puissant au point d'exiger une modification tlaus les traités de Vienne, notre vieille frontière recouvrée, reculée, étendue dans les Pays-Bas, dans nos anciens départements germaniques, et qu'on dise si pour de tels résultats la guerre d'Espagne ne méritait pas d'être entreprise. » On trouvera peut-être beaucoup de poiîsie dans ce plan, mais nul du moins n'en méconnaîtra le-patriotisme et la grandeur.

•' Huit mois s'étaient à peine écoulés depuis

chateâubriajvd

laredditionde Cadix et ladâlTrancedeFerdinand, lorsque Hiomine à qui la Restauratkm devait oe peu de gloire fut tout à coup chassé comme un valet gui aurait volé la numtre du roi sur la cheminée. M. de VUlèle le jalousait, Louis XYm ne l'aimait pas : il avait refusé de soutenir la conversion des rentes, qu'il désapprouvait; il n'avait voulu du reftouve/Zeiften^ septennal qu'avec le changement d'âge; il était populaire, M. de Villèlene l'était pas; les rois étrangers lui envoyaient des cordons, M. de Villèle n'en recevait pas ; il était tenace et fier comme un Breton, M. de Villèie souple et rusé comme un enfant de la Gascogne. H fiit indvilement éconduit. L'injure était grande; la vengeance égala l'injure. Coriolan passa aux Volsques, ChAteaubrîand s'arma de sa plume, et planta sa tente dans le Journal des Débats. Le chef de la phalange royaliste de 1818 connaissait mieux que personne le cMé faible de ses anciens soldats. Réduction des rentes, censure, loi du sacrilège, dissolution de la garde nationale , toutes les mesures ndnistérielles furent criblées à jour. En vaUi M. de Villèle appela à.son secours toutes les ressources d'un esprit subtil, en vam fl s'accrocha à son portefeuille avec hi rage du désespoir : apràs trois ans d'une lutte acharnée, il M, précipité des hauteurs du ministère par son formidable ennemi. Chateaubriand n'avait pas prévu toutes les conséquences du combat : en rompant des lances avec un ministre de la Restauration, fl fkisait la guerre à l'homme, et non à la chose. Or, U advint que la jeunesse ardente qui se pressait sur ses pas confondit l'homme et la chose dans une haine commune. Le ministère Martignac Ait un temps d'arrêt dont Chateaubriand profita pour aller à Rome tenir cour plénlère d'illustrations et méditer sur le néant des grandeurs humaines. A l'avènement du ministère PoHgnac, il envoya sa démission d'ambassadeur, la Lutte recommença; on sait comment eUe se termina. Quand U apprit les fatales ordonnances , Chateaubriand était à Dieppe; il accourut en toute hAte : il arrivait trop tani. Au moment où il franchissait les barricades pour se rendre à la chambre des pairs, on le reconnut, on l'entoura, et ces mêmes hommes qui venaient de chasser les Bourbons portèrent en triomphe le vieux serviteur, hâas I trop vengé , qui s'en allait tenter pour eux un dernier et inutile effort. »

Quelques jours après, àlatribnnede la chambre des pairs, ChAteaubriaid prononça un magnifique discours en fkvenr du duc de Bordeaux. H r^tasa de prêter serment à Lods-Philippe, renonçant ainsi à son siégedans la chambre des pafrset à sa pension de douie mille francs. En 1831 il fit paraître un nouvel ouvrage, mtitulé de la Restauration et delà monarchie élective, dans lequel on lisait cette étrange phrase: «Je suis bourbonnien par honneur, royafiste par raison et par oonvidioB, répubUcafai par goftt et par

caractère. » La proposition fidte anx diambres d'une loi qui bannissait la branche atnée des Bourbons et la captivité de la duchesse de Benry fournirent encore à Chateaubriand la matière d« plusieurs brochures plus ou moins légitimistos. Arrêté pendant quelques jours en 1833, il fut défendu par M. Berryer , et acquitté. Ses voyages à'Prague, ses pèlerinages à la cour de FeM, en 1833 et 1834, furent les derniers actes importants de sa vie politique. A partir de ce moment, U s'occupa surtout de la rédaction et de la révision de ses Mémoires d^outre tombe. U était déjà rentré dans la carrière littéraire par la publication de quelques ouvrages poétiques et historiques.

En 1825, fl fit paraître, dans l'édition de ses œuvres complètes, les Natchest, œuvre de sa jeunesse. Aussi hiforme dans son genre, anssi plein d'idées audacieuses et incohérentes que VBssai sur les révolutions, le poème des Natchez étincelle parfois des plus grandes beautés. Là se trouvent René, Atala, Chactas; là toutes les créations favorites du poète ont reçu leur premier souflle de vie; mais fl a bien fidt de les en retirer plus tard pour les faire paraître dans des ouvrages plus sagement ordonnés que cette épopée des déserts, où les mœurs des sauvages sont loin d'offrir la poésie et llntérêt dont l'auteur lésa crus susceptibles. Le dénouement de ce bizarre poème, à force de vouloir être terrible, est devenu d'une révoltante atrocité.

Dans ses Études ou discours historiques sur lachule de Pempire romain, la naissance et rinvasion des barbares. Chateaubriand a posé les premières assises d'un grand édifice, comme ces conquérants de l'antiquité qui laissaient du mofais des traces gigant^ues de leurs campements dans les lieux où ils ne pouvaient fonder leur domination. H avait conçu une nouvelle histoire de France sur un plan vaste et neuf. L'idée fondamentale de cet ouvrage, idée plus grandiose peut-être qu'orthodoxe, était que le christianisme n'est point une religion immobile et inflexible; qu'A marche avec l'homme , qu'A admet dans son sein tous les développements de l'humanité. Le début des Études, tracé dans la grande manière de l'auteur, est beau et imposant; mais si l'on poursuit cette lecture, on éprouve quelque désenchantement. Les vues neuves et profondes ne manquent pas ; mais peut être s'en trouve-t-U encore plus qui sont hasardées et bizarres; nmagination.du poète a plus |H^idé au choix et à l'emploi des matériaux que l'exactitude et la sévère critique de l'historien. Tout en admirant ce style qui conserve toijjours sa teinte originale et son grand caractère, on y désirerait moins d'antithèses, une tendance moins constante à l'efTet

Dans la dernière partie de sa vie, Chateaubriand publia encore un Essai sur la litté" rature anglaise, une traduction du Paradis perdu, le Congrès de Vérone, et là Vie de

CHATEAUBRIAND

Bmcé, Dans ces ceavres imparfaites on recon- ■att eœore rauteor du Génie du ChristUiatsMf, maisllnoohéreiK» des idées rappelle trop souvent Tantear de VEssaé sur les révolutions, Cfaiteanbiiaiid , qui sous la Restanratioa et sous le rè|^ de Louis-Philippe a^aif souvent prédit rnénement de la république, put la saluer de ses ttfjuôA mounnts ; il eut la douleur de voir les jooraées de juin, et mourut au milieu du deuU ffaénl qoioouvrait la capitale. Sadépouilie mortelle ftit conduite k Saint-Malo, et déposée daos la sépottore qu'il s'était depuis loni^temps dioiâe hd-mème, sur une petite lie voisine, app^ UekgnmdBé : c'était là son tle deSainte-Hé- Mm. Ses fonérailles furent admirables. M. Amfèn, dans une lettre à l'Académie, en a fait un bem récit, dont nous citerons le dernier trait. « Il aemUey dit-il, que le génie du peintre incompiraUe fui emprdnt dans ce spectable magnifique, d qu'à lui seul parmi les hommes il ait été doMié d'ajouter après sa mort une page splendlàe an poème immortel de sa vie». L. J.

M. 4e Loménie , auquel nous avons déjà emproHlé qodqaes citations pour l'article qui préoède, a Uen voulu détadîer d'un travail inédit sv Chateaubriand la page suivante, que nous HMt cnpiessons de reproduire ici :

« n est arrivé à Chateaubriand ce qui arrive à ) tous les honmies qui ont imposé long- Tadmiration à leur siècle; l'époque qui soit knr mort est celle où ils sont jugés le plus sévèfcment : on dirait que nous éprouvons le beloiD de BOUS dédommager d'une longue adulalion par nne rigueur excessive. C'est ainsi qu'on a m des éoivaiBa qui avaient épuisé pour Chàvivant toutes les formules de l'en- I et du respect changer brusquement d'itliinde, et, sans slnquiéter du contraste, toiser Chateaubriand mort, avec une familiarité aniii rude qu'inattendue. A la vérité, l'auteur du Qàtie du Christianisme laissait en mourant un osvra^e qui donnait prise à la critique. L'homme fa avait le phis sâgné sa gloire et l'à-propos de ses œuvres se voyait oUigé de laisser puÛier na livre de prédilection , ses Mémoires, à une Mnvnse heiue, sous un mauvais jour et dans la conditioiis les plus contraires à un succès; fareé, comme il le dit , d*hypothéquer sa tombe, 1 aiMt dû, avec une douloureuse amertume, con- ■K detons ceux qui l'ont approché, livrer à des oéanders impatients un ouvrage écrit pour l'avenir, et que l'avenir pourra seul apprécier avec iapartialîté , car ces mémoires, pleins de génie etdepaasîoo, blessaient à la fois tous les partis ettooles les influences du mement. Rédigés à des époques diCTéreotes et sous des impressions dbenes, fls offraient une certaine incohérence de (du dont reflet ne pouvait être atténué que par Me pnbBcatkn simultanée et complète , et ils paniniifnfmoffcdésenfeuilletonsdans un journal. tanSBén avec amour par un grand artiste, ces pages, destinées àun public csdme et en état de

MOinr. BIOGR. DinVEBS. — T. X.

goûtor une œuvre d'art, voyaient le jour au milieu d'une crise sociale qui ébranlait toutes les existences et étaient parcourues à la hâte sur la table d'un café par des lecteurs en proie à mille agitations, à mille anxiétés. De là un double résultat, également fôcheuxpoor les Mémoires d^oîUre tombe : d'un coté, le déchaînement de tous ceux que Chateaubriand blessait dans leurs affections politiques , dans leurs sentiments de famille ou dans leurs prétentions personnelles, soit par dès-jugements hostiles, soit par un silence qui semblait injurieux à la vanité de plusieurs; et d'un autre côté, chez la masse des lecteurs, trop de préoccupations étrangères pour ne pas accepter avec une facilité indifférente les récriminations intéressées et les arrêts sévères des critiques plus ou moins mécontents. >

La postérité remettra à leur placeles Mémoires d'outre tombe : la postérité n'a point- de rancunes à satisfaire ni de représailles à exercer contre le génie; elle sait discerner ses erreurs, mais elle ne le méconnaît pas, et elle a pardonné à Saint-Simon et à J.-J. Rousseau bien plus d'injustices, bien plus de prétentions, bien plus de défauts qu'elle n'aura à en pardonner à Chateaubriand. Le grand grief des critiques de nos jours contre les Mémoires d'outre tombe consiste dans l'excès de personnalité qu'ils; reprochent à l'auteur. Il est incontestable queChil^ teaubriand n'est pas modeste ; mais quand on a pendant cinquante ans tenu le sceptre de la littérature, n'est-on pas un peu excusable de manquer d'humilité, et s'il est vrai, comme dit La Rochefoucauld, « que ce qui nous rend la vanité « des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la (( nôtre , » à voir le soulèvement de plusieurs écrivains contre Vintolérable amour propre d^ Chateaubriand, ne diraiton pas que chaque mérite qu'il s'attribue est un vol qu'il leur fait?

L'auteur du Génie du Christianisme n'a certainement pas échappé à la grande infirmité de notre époque. Il a eu sa part, et une assez forte part, d'égoîsme et d'orgudl. Mais ceux qui ont pu l'étudier de près dans sa vieillesse, à cet âge où les traits du caractère deviennent, comme les traits du visage, plus accentués et plus saillants, ceux-là savent tout ce qui se mêlait de noblesse d'âme et de sincère (défiance de soi-même à cet égoïsme et à cet orgueil qu'engendrent les séductions de la gloire.

Paraître sous un beau jour devant lajiostériié, voilà la pensée dominante de toute la vie de Chateaubriand. Lorsque tant d'autres illustres ne songent qu'à tirer p^^ de leur renonmiée dans l'intérêt d'une jouissance détermmée ethnmédiate d'ambition ou d'amour-propre, ou encore dans l'intérêtde leur bien-être ici-bas, et à arranger leur existence de manière à la rendre aussi agréable, aussi douce que possible , Chateaubriand n'hésita jamais à tout sacrifier, non-seulement des intérêts ou des ambitions, mais peut-être aussi quelquefois des convenances et des devoirs du

CHATEAUBRIAND

moment, à cette constante préoccupation de Tavcnir. Qu*on juge comme on voudra cette soif de gloire humaine, de même nature que celle qui dévorait Alexandre lorsqu'il s'écriait : « O Atliéniens ! combien il eau coûte pour dtre a loué de vous. » Qu'on préfère à une passion de ce genre une ambition encore plus désintéressée et plus pure, celle qui consiste à se dévouer tout entier à la cause qu'on estime la plus Juste, à se condamner au besoin pour Taoeomplisseme&t d'un devoir , non-seulement à tous les sacrifices dans le présent, mais même à l'oubli de la postérité, on sera dans le vrai. Mais il faut convenir aussi que cet ardent besoin de se survivre sous une belle forme n'est pas une maladie si commune de nos jours, et que c'est déjà pour un homme une distinction rare que d'en être atteint.

A cette passion de Chateaubriand qui le portait sans cesse à courtiser l'avenir aux dépens du présent, il faut joindre un trait de caractère qui explique la tristesse profonde , tranchons le mot^ . la morosité de sa vieillesse. Cet homme, si rétit' à l'admiration d'autrui , n'était rien moins que présomptueux quant à l'opinion quil avait de* lui-même. 11 croyait peu, il est vrai, au génies de ses contemporains et à la dorée de leur gloire , mais il doutait presque autant de son propre génie , et la crainte d'être enseveli dans le commun naufrage des réputations de son siècle, et de manquer le but de toute sa vie, fsâsait le tourment secret de ses derniers jours. Ceux qui ne l'ont pas connu sont tentés d'attribuer à un déguisement «le la vanité les nombreux passages de ses Mémoires où il foitalhision à l'incertitude et à la fragilité de sa renommée, tout en s'efTorçant de la consolider de son mieux ; ceux qui l'ont vu de près savent à quoi s'en tenir sur la sincérité de ses inquiétudes. Le sentiment religieux, quoique très-vif dans c«ttc âme d'artiste, ne fht jamais assez fort pour lui faire prendre résolument en mépris la destinée de son nom. Ajoutons à cela que son caractère se prêtait peu à des diversions qui l'eussent éloigné de cette idée fixe; point d'enfants, un intérieur fnnd et triste , aucun de ces goûts divers (jui aident les vieillards à se traîner doucement jusqu'à la tombe. L'unique distraction de sa vie consistait à passer chaque jour deux ou trois heures à V Abbaye aux Bois. Pour tout autre que pour lui cette distraction eût été le bonheur, car fl se trouvait là sous la charmante influence de la meilleure et de la plus aimable des femmes, de M*^ Récamier, dont Fexiatence ontière était consacrée à chercher les moyens de désennuyer ce Louis XIV de la littérature, aussi ennuyé que le grand roi.

Tant que la vieUlesse ne lui fit point trop soitir ses atteintes, Chateaubriand résista de son mieux aux impulsions dece caractère malheureux, quil tenait, 'dit-il, de tHeu et de sa mère; chaque jour, à la même heure , avec l'exaiv

titude d'une horloge, les babîtaiita de la rœ de Sèvres le voyaient passer, élégamment vâtn, en redingote courte , une badine à la main, se dirigeant vers la grille de VAbbaffû aux Bois; mais loFsquil fut peu à peu envahi par les infirmités de l'âge, lorsqu'au lieu d'arriver à pied à t Abbaye f il fiillut d'abord venir en voitare, lorsqa'après avoir gravi assez lestement l'escalier» il lui fiadlnt s'aider d'une canne, et lorsque enfin, ses jambes refusant tout service, on dut le monter dans un fauteuil, porté à bras par deux dôme»tiques, cette caducité, si odieuse à sa poétk}Be imagination, le fit s'abandonner tont entier à une profonde et incurable mélancolie. A mesure que ses facultés faiblissaient, il se ralliait sur lui-même , et, ne voulant pas qu'on vit son eeprit subir comme son corps la pression des a» nées, il s'imposait le silraice, et ne parlait presque plus (1).

Cette vieillesse taciturne et triste offrait no spectacle douloureux; mais die avait aussi quelque chose d'imposant, qui commandait le respect. Ce n'était ni la vieillesse égoïste et afAdrée de Voltaire, ni la vieillesse égcnste et calme de Goethe ; c'étaitsiine vieillesse égoïste aussi, mais d'un égoï'sme plus élevé et moins présomptoeoi, l'égoïsme d'un génie qid a travaillé cinquante ans pour vivre dans la mémoire des hommes, et qui souffre parce qu'il doute de sa gloire, paroe que le présent ne l'hitéresse plus, paroe que l'avenir l'inquiète. Et cependant si nn éerivahi de notre^lècle peut compter sur l'avenir, n'eslce pas Chateaubriand?

Loois DB LovÉïfiB.

Nous donnons id la liste bibliographique des écrits de Chateaubriand, dans lear ordre chronologique, et en ne dtant que la premi^ édition de chaque ouvrage; — Bssai hisiorigtte, politique et moral sur les révolutions amtiennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution française; Londres, 1797, } parties in-g**; —AtiUa, ouïes amours de deux sauvages dans le désert; Paris, IHOl, in-18; — Génie du Christianisme, ou les beautés de la religion chrétienne; Paris, 1802, 5 vol. in-8*; — Atala^ René, qui formaient deux épisodes du Génie eu Christianisme, en furent détachés, et parurent réunis, pour la première fois, à Paris, 1 807 , in • 1 1 ;

— les Martyrs, ou le trieratphe de la religion chrétienne ; Paris, 1809, a vol., in-8° ; — Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris ; Paris, 1811, 3 vol., in-8* ; — de Buonaparte et des Bourbons; Paris, 1814, in-8*;

— Bé flexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les /Von-

(1) A cette époqne, Bérauger voyait souvent CtiâteaabrUnd, et causait avec loi Hna llatliBllé. Nom de GMtMHbflaad ■* Maiktiialt Jasais Se Sire ao boa cban»»»- Hitr : r Vaaes Ooqc , mo9$\tur S^raoger» nous voir to«a les Jours ; car vous nvex «ml le pouvoir de faire parler mon mari. » ( Note du dirretettr. )

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