AKBAR
règne (1579), il avait entièrement secoué le joug de ces croyances, et, tout en respectant certaines formes extérieures , il se résolut à rejeter l'inten^ention prétendue obligée de Mahomet, et à proclamer, comme base unique de la religion dans son empire, la croyance en un seul Dieu souverainement bon et juste , comme il était souverainement puissant. C'était l'antique formule des Yédâs.
La pensée dominante d'Akbâr et le chefd'œuvre de sa politique fut la combinaison graduelle et l'alUancede plus en plus intime des intérêts hindous et musulmans, sous la protection d'une sage et mutuelle tolérance. Là est le véritable secret de la puissance d'Akbâr. Aussi , dans la fameuse lettre adressée à Aurengzèbe par l'un des princes radjpouts, au sujet du dgez4a (capitation odieuse, abolie par le grand
Akbâr dès le début de son règne, et que la bigoterie d'Aurengzèbe voulait imposer de nouveau à tous les Hindous), lisons-nous le passage suivant : « Votre royal ancêtre Mohammed- K Djallad-oud-dîn Akbâr, dont le trône est « maintenant au ciel, a conduit les affaires de «cet empire, pendant plus de cinquante ans, « avec fermeté, sûreté et justice, veillant sur « la tranquillité et le bonheur de toutes les « classes de ses sujets, qu'ils fussent sectateurs « de Jésus ou de Moïse, de David ou de Mo- « hammed ; qu'ils fussent de la croyance brah- « manique ou de celle qui nie l'éternité de la « matière , ou de celle enfin c[ui attribue l'exis- « tence du monde au hasard. Tous jouirent, au « même degré, de sa protection et de sa faveur : « et de là est venu c[ue ses peuples, dans leur « reconnaissance pour cette protection pater- « nelle, lui ont décerné le titre de Tuteur de « l'humanité { Djàggàt-Gourou). » Témoignage décisif en faveur des grandes qualités d'Akbâr, et qui se résume dans ce titre de « Bienfaiteur des hommes , » si rarement mérité , s'il le fut jamais avant lui , par les souverains de l'Orient. Par cette politique bienveillante à l'égard des Hindous, qu'il admit au commandement de ses armées, au gouvernement de ses provinces, à l'administration de ses finances, concurremment avec des musulmans , il s'attira leur confiance. Mân-Singh, ce prince ràdjpout dont nous avons déjà parlé, fut le plus brillant et le plus habile des lieutenants de l'empereur. Akbâr lui dut la moitié de ses triomphes. Radja-Tôdar- Mâll, à la fois chef militaire du plus haut rang, ministre et financier, introduisit, sous la direction de l'empereur (1582), le système d'impôt foncier qui porte encore aujourd'hui son nom, et dont YAyin Akbàry ( « les Instituts d'Akbâr »), du célèbre Aboul-Fazl, nous a transmis tout le détail. Plusieurs autres chefs hindous coopérèrent à l'agrandissement de l'empire, et à l'établissement des institutions qui devaient en assurer la durée. Parmi les omrâlis musulmans qui entouraient le trône d'Akbâr, l'histoire
ÀKBAR
compte aussi plusieurs hommes émincnts dans la guerre, la politique, les arts, et Its lettres. Aboul-Fazl et sou frère Feizi furent, pendant plus d'un quart de siècle, les amis intimes d'Akbâr, rornem.ent de sa cour, et les plus fermes soutiens de son gouvernement. Akbâr encourageait tous les travaux de l'intelligence, le développement des arts, les efforts de l'industrie : mais il ne put se livrer que par intervalles ( surtout pendant les vingi premières années de son règne ) à son penchant décidé pour la vie intellectuelle. La vie politique absorbait la majeure partie de son temps, et ce ne fut que quelques années avant sa mort que la tâche gigantesque qu'il s'était imposée pour l'établissement et la consolidation de l'empire mogol put être considérée comme accomplie.
La plus grande entreprise d'Akbar, après la soumission de l'Hindoustan central et la conquête du Gandjrât en 1573, fut l'invasion du Bengale par l'empereur en personne, en 1575. Cette province, comparable à nos grands États européens par son étendue et sa population, ne fut défmitivement annexée à l'empire qu'après une lutte acharnée avec les chefs afghans, qui s'y étaient maintenus depuis Shèr-Shâh. Akbar y établit son gouvernement, de 1575 à 1577; mais le pays ne fut entièrement soumis que vers 1592. Pendant que ses lieutenants soutenaient dans le cours de cette longue guerre l'honneur de ses amies, et affermissaient enfm sa domination jusques à l'embouchure du Gange et au delà , l'empereur réduisait à l'obéissance son frère Mirza-Hakim , qui avait cherché à se rendre indépendant au Kaboul et avait envahi le Pandjâb. Après ia victoire, Akbar, touché du repentir de ce prince , eut la générosité de lui confier le gouvernement de Kaboul (1581). Il profita , peu d'années après , des dissensions intestines auxquelles le royaume de Kachemir était en proie , pour envahir ce « paradis de l'Hindoustan, » et réussit, après deux campagnes, à y établir son autorité (1586 ). Vers la même époque, et surtout après l'occupation du Kachemh-, Akbar soutint une guerre obstinée avec les Youssouf-Zèïs , ou Afghans orientaux. Dans le cours de cette lutte , il erdit une armée et quelques-uns de ses meilleurs généraux : il parvint cependant à réduire ces intrépides montagnards, sans jamais les soumettre entièrement. De 1587 à 1592, il réussit complètement à affermir sa puissance dans le bassin de rindus, dans l'Afghanistan occidental et ses dépendances immédiates. Enfin , il tourna ses anïies victorieuses contre plusieurs royaumes du Dâkan qui avaient rejeté les ouvertures qu'il leur avait fait faire pour les déterminer à reconnaître sa suzeraineté. Il soumit à grand'peine ces dangereux voisins, de 1595 à 1601. Mais, à dater de 1592-1593, tout l'Hindoustan, depuis le Kachemir jusqu'à la Narbadda, et depuis Assam
et Astrakan, dans le sud-est, jusqu'aux monts Soîeiman, dans le nord-ouest, était rangé sous sa loi. Ainsi l'empire d'Akbiir, qui, dans les premières années de son règne, ne comprenait que le Pândjâb et les provinces de Delhy et d'Agrah,s'étendait, quatre ans avant sa mort, sur un immense quadrilatère dont les principaux diamètres n'avaient pas moins de trois cent soixantequinze lieues du nord au sud, et cinq cent lieues de l'est à l'ouest.
Les difficultés et les complications inhérentes à toute fin de règne ( et surtout dans un empire comme celui qu'avait créé le génie d'Akbâr ) occupèrent les dernières années de ce grand homme. De ses trois fils, l'aîné, Morâd, mourut vers l'an 1600 : le plus jeune, Danial, succomba comme Moràd à de longues habitude» d'intempérance, en 1604. Le troisième fils, prince Salîm, que la violence de son caractère et de pernicieux conseils avaient plus d'une fois compromis au point de lasser la clémence paternelle, put craindre , pendant quelque temps , que la couromie impériale ne passât, à son préjudice, sur la tête de son propre fils Khoushrou, neveu du fameux radjah Màn-Singh et gendre d'Aziz (l<:hâni-Azim ) ; mais les intrigues nouées dans ce but, et qui s'agitaient encore autour du ht de mort d'Akbâr, échouèrent devant le respect qu'inspirait, jusqu'au dernier moment, la volonté de l'empereur. Akbar mourut à soixante-trois ans, d'une maladie dont les progrès paraissent avoii été hâtés par ses chagrins domesticpes. Cette mort a été attribuée par plusieurs historiens, et, eu particulier, par les annalistes radjpouts, au poison qu'Akbâr aurait destiné à Màn-Singh, cl avalé lui-même par mégarde. Cette supposition, qui ne repose sur aucun témoignage digne de foi , est repoussée par la loyauté et la grandeui bien comme du caractère d'Akbâr. Dans un règne de cinquante ans , il en avait passé trente-six dans l'Jnde gangétique, et quatorze, sans interruption, dans le bassin de l'Indus. C'est là qu'indépendamment des hautes raisons politiques qui l'appelèrent et le retinrent longtemps dans ces contrées, il se sentait involontairement attiré par les souvenirs de son jeune âge et le voisinage du berceau de Bâber, ce grand homme dont il avait continué la race et l'empire, et dépassé la puissance et la gloire. Akbar a mérité que la reconnaissance des peuples immortalisât son nom; les sages règlements qu'il mit en vigueur, et dont il suiTeillait lui-même l'exécution avec un zèle aussi minutieux qu'infatigable, embrassaient toutes les branches du service public. VAyln Akbar y nous a transmis ces règlements dans le plus grand détail : c'est par l'abandon des principes de son gouvernement que l'empire mogol a été ruiné de fond en comble; c'est par un retour absolu à ces principes salutaires, par l'adoption des nobles idées et des pratiques gouvernementales du grand Akbar, que la domination anglaise, aidée des progrès de la civilisation