ALEXANDRE (Princes
macédonienne, marchant sur ses traces, tâcha de se mettre en ligne; et, amvée sur l'autre bord , elle forma la phalange , qui , avec tout son front hérissé de longues piques, fut bientôt en état d'agir. La victoire se déclara alors pour Alexandre. La cavalerie perse prit la fuite, et les mercenaires grecs furent taillés en pièces (1). Quoique le succès ne répondit pas aux sages dispositions que Memnon avait faites, tes Perses opposèrent une vigoureuse résistance. La grande faute qu'on leur reproche, c'est d'avoir tenu leur infanterie dans l'inaction au commencement de la bataille (2). Arrien, qui décrit ce combat mémorable avec beaucoup d'exactitude, paraît exagérer leur perte : selon lui, aucun des Grecs mercenaires n'échappa , à l'exception de deux mille, faits prisonniers (3). Diodore, en la réduisant à douze mille hommes, ne s'éloigne peut-être pas de la vérité (4).
Alexandre se signala dans cette journée par 'ine grande habileté et une rare valeur. La conquête de l'Asie Mineure deVait être le fruit de îa victoire du Granique ; et les Grecs qui l'habitaient étaient tout disposés à secouer le joug des Perses , ou plutôt à changer de maître. Alexandre profita de ses avantages avec autant de célérité que de sagesse. Arrivé à Éphèse , il y détruisit l'oligarchie et mit le gouvernement entre les mains du peuple, sans lui permettre néanmoins tous les actes de fureur et de vengeance qu'une pareille révolution entraîne ordinairement (5). Les débris de l'armée vaincue se réfugièrent aussitôt à Milet , et s'y enfermèrent. Il emporta cette ville d'assaut , laissa aux habitants la vie et la liberté , et renvoya sa flotte, qu'il ne pouvait conserver faute d'argent, et dans la crainte de compromettre sa gloire dans un combat naval (6). L'Étolie et l'Ionie se soumirent à lui : il y rétablit partout la démocratie, pour s'attacher davantage la multitude et l'occuper par ses propres dissensions. Il s'avança ensuite vers la Carie, résolu de s'emparer d'Halicarnasse. Memnon ne lui livra la ville , en se retirant , qu'après avoir épuisé tous les moyens de défense , et toutes les ressources qu'un génie fécond et une longue expérience peuvent fournir. Après le siège d'Halicar- Dasse, Alexandre renvoya les jeunes gens qui s'étaient mariés peu de temps avant son départ, pour leur faire passer l'hiver en Macédoine avec leurs femmes. Ptolémée les conduisait , et avait ordre de lui ramener un renfort de cavalerie et d'infanterie (7). Rien n'était plus capable d'accélérer la levée de troupes que l'arrivée de ces jeunes gens. Au besoin qu'Alexandre avait de ce renfort, se joignit la crainte que les Grecs ne profitassent de son absence pour recouvrer leur
(1) Arrien, 1,18.
(2) Diodore de Sicile, XVIf, 21.
(3) Al rien, I, 17.
(4) Diodore de Sicile, XVII, 21.
(5) Arrien, I, 15.
(6) Diodore de Sicile, XVII, 22,— Arrien, I, 19.
(7) Arrien, 1, 2*,
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liberté. Ainsi il fortifia ses troupes de l'élite de leur jeunesse , affaiblit par là les leurs , et contraignit à son service les mains qui, éloignées de lui , eussent peut-être été employées à porter de funestes coups à sa puissance. Sur ces entrefaites , Alexandre , fils d'^Erope , frère des deux hommes complices de l'assassinat de Philippe , est dénoncé comme ayant conspiré contre la vie du conquérant macédonien. Ce dernier lui pardonna, en considération qu'à la mort de son père il s'était le premier déclaré pour lui , et que, couvert de son bouclier, il l'avait accompagné dans le palais des rois ses ancêtres (1). De semblables actions excitèrent à la fois l'admiration et l'enthousiasme ; on fit bientôt intervenir les dieux . d'une manière spéciale et miraculeuse, dans les événements qui parurent extraordinaires,] aux yeux d'Alexandre et de ses compagnons d'armes.
Après avoir défait les Pisidiens et pris Célœnes dans la Phrygie, Alexandre s'avança jusqu'î Gordium, ancienne capitale de cette contrée; d( là il dirigea sa marche du côté de l'Orient, e arriva à Ancyre. C'est dans cette dernière villi qu'il reçut les envoyés paphlagoniens qui ve naient se soumettre à lui au nom delà nation, e le prier de ne point faire entrer son armée danf leur pays; demande qiu leur fut accordée, condition qu'ils obéiraient à Calas, satrape di Phrygie (2). Le récit de Quinte-Curce , qui fai pénétrer l'armée macédonienne en Paphiagonie n'est donc pas vrai : il est encore démenti pai le propre témoignage de cet historien , qui fai marcher Alexandre de Gordium à Ancyre. C( prince laissa, dans sa route , la Paphiagonie à sf gauche (3). Ce fut à Gordium qu'il défit les fameu> nœuds compliqués autour du joug d'un char,poui accomplir l'oracle qui avait mis à ce prix l'empin de l'Asie. La Cappadoce se rendit à Alexandre, qui campa avec son armée dans le même endroil où Cyrus le Jeune avait séjourné en marchant à Cunaxa.
L'itinéraire de l'armée d'Alexandre s'accorde parfaitement avec celui de Cyrus le Jeune. Arrien, qui nous le trace toujours avec son exactitude accoutumée , dit que le conquérant macédonien campa , avant d'entrer dans les gorges de Cilicie, dans le même lieu où ce prince perse, avec les dix mille Grecs, avait établi son camp (4). Sur ces entrefaites Memnon , à la tête d'une flotte de trois cents voiles , et ayant le commandement des armées perses de terre et de mer, s'empara de Chio , ensuite des villes de l'île de Lesbos , à l'exception de Mytilène. Suivant Diodore, à peine ce général eut-il pris cette ville , qu'une maladie violente l'enleva. La perte de Memnon porta un coup fatal à l'empire de Darius.
Les Macédoniens descendirent dans les plaines
(1) Arrien, l, 2S.
(2) Ibid., 11.4.
(3! Qiiinte-Curce, III, 1.
(4) Arrien, II. 4.
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ik Cilicic : Arsames, selon Quiute-Curce , en évacuant cette p^o^^nce que Darius lui avait confiée, brûla la ville de Tarse, et dévasta cette 'Contrée (1). Arrien prétend , au contraire, qu'Alexandre ayant prévenu Arsames, ce général iperse abandonna ïarse et toute la Cilicie sans !y faire aucun dommage (2). L'armée macédonienne vint ensuite de Tarse à Anchiale. C'est près de cette dernière ville qu'on voyait encore le tombeau de Sardanapale, avec une épitaphe rapportée par Arrien et par quelques autres écrivains de l'antiquité. Alexandre tomba malade de fatigue à Tarse (3). Mais les autres historiens s'accordent à dire que , tout couvert de sueur, il se jeta, pour se baigner, dans le Cydnus, rivière très-froide qui traversait cette ville, et qu'aussitôt il fut saisi d'une fièvi'e violente , accompagnée des symptômes les plus alarmants. Ses soldats le cruient mort, et lui témoignèrent un tendre et vif intérêt. Philippe d'Acarnanie, médecin habile, ranima leur espérance , et présenta à Alexandre une potion qu'il croyait propre à le sauver. En ce moment arrivèrent des dépèches de Parménion , annonçant que Phihppe, gagné par l'argent et les promesses de Darius , veut l'empoisonner. D'une main Alexandre tient la lettre , de l'autre la potion, qu'il avale; puis il donne cette lettre à Philippe, et lui ordonne de la lire, espérant trouver sur son visage quelque indice de ce qui se passait dans son âme. Cet homme fidèle, après avoir lu, montre plus d'indignation que de crainte, et jette devant le Ut la lettre et son manteau. 11 témoigne ensuite toute l'horreur que l'idée seule d'un pareil parricide lui causait, et finit par guérir Alexandre.
Averti que Darius était campé avec toutes ses forces à Sochos , dans la Comagène , Alexandre se mit en marche, franchit le passage des montagnes de la Cilicie, et marcha près de Myriandre. A la nouvelle que l'armée perse avait abandonné le poste avantageux qu'elle occupait , il fit, pendant la nuit, repasser les montagnes à ses troupes par les Pyles de Syrie, en même temps que les Perses achevaient de défiler aux Pyles Ananiaques ou de CiUcie (4), deux gorges qui servaient de communication entre la Cilicie et les régions situées en deçà de l'Euphrate. Ces gorges n'étaient distantes l'une de l'autre que de deux stathmes (5) ou cinq parasanges (6) ; la dernière était au nord , la première au midi ; par conséquent l'armée perse, comme le dit Arrien, avait à dos les Macédoniens : Alexandre lui avait laissé ce passage ouvert, pour l'attirer dans un endroit oii elle ne pût faire usage de toutes ses forces. Diodore ni Plutarque n'entrent dans aucuns détails sur ces marches et ces contre-marches ; et
(1) Quinte-Curce, lU, 4.
(2) Arrien, 11, 4.
(3) Ibid., ir.S.
(4) Ibid., II, 6, 7.
(5) Ibid., Il, 6.
(6) \taophon, Exp. Cyr., 1, 18.
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ceux que donne Quinte-Curce ne sont pas fort intelligibles.
Darius s'étant emparé d'Issus , campa le lendemain au delà du Pinare, où Alexandre se disposa à l'attaquer. Il mit son armée en bataille, et en appuya la droite aux montagnes et la gauche à la mer (I) , position qui aurait dû empêcher Quinte-Curce d'avancer que la droite de cette armée fut enveloppée par les troupes ennemies (2). Le combat s'engagea près d'Issus : au premier choc, l'aile gauche des Perses fut mise en déroute. Les Grecs qui étaient à la solde de Darius opposèrent plus de résistance : ils renversèrent d'abord tout ce qui se trouva devant eux ; et la phalange macédonienne manœuvrant sur un terrain inégal fut obligée de se rompre, et ne repoussa qu'avec peine leurs attaques vives et réitérées. A l'aile droite, la cavalerie des Perses attaqua avec beaucoup de vigueur la cavalerie thessaUenne, et ne lui céda qu'après avoir vu Darius prendre honteusement la fuite (3). L'honneur de cette journée appartint à l'habileté et à la valeur d'Alexandre. Il enfonça le premier les mercenaires grecs , et fut blessé lui-même légèrement , non de la mam de Darius , comme Charès l'assurait (4), mais dans la foule, sans savoir d'où le trait était parti. Justin prétend que Darius reçut également une blessure; ce qu'aucun autre historien n'a rapporté.
Après la bataille d'Issus, Alexandre fit élever, sur les bords du Pinare , trois autels consacrés à Jupiter, à Hercule et à Minerve (5). Quoique ces monuments aient longtemps existé après lui, cependant ils étaient beaucoup moins faits pour perpétuer sa gloire , que la conduite généreuse qu'il tint à l'égard de la famille de Darius , tombée entre ses mains à l'issue du combat. Son entrevue avec cette famille infortunée est célèbre : Sysigambis ayant pris d'abord Héphestion pom* le roi, se prosterne aux pieds d'Alexandre, et le prie d'excuser sa méprise. Ce prince la relève aussitôt, en lui disant : « Ma mère, vous ne vous trompez pas, celui-là est vm autre Alexandre (6). » Cette scène si touchante, et la réponse du vaiaqueur, ne sont rapportées par Arrien que comme une tradition assez constante.
Le roi victorieux ne tarda point à se mettre en marche. Laissant fuir son ennemi au delà de l'Euphrate, il s'avança dans la Ccelésyrie, et soumit sans peine cette contrée. Straton, prince d'Arade, le reconnut pour souverain, et lui remit cette île et les villes de Mariamne et de Marthe. Ce fut dans cette dernière que les députés de Darius vinrent trouver Alexandi-e pour lui demander la liberté de la mère , de la femme et des enfants de ce prince. Ils lui remirent wie
(1) Arrien, II, 7.
(2) Quinte-Curce, III, 11.
(3) Arrien, II, loet 11.
(4) Plutarque, yit. Alex., p.
(5) Quinte-Curce, 111, 12.
(6) Diodore, XVII, 37.
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lettre du monarque perse , dans laquelle il réclamait lui-même cette liberté , rappelant l'ancienne alliance qui avait autrefois uni Artaxerxès et Philippe ; il se plaignait qu'au lieu de la renouveler, Alexandre avait passé en Asie et dévasté ses» États. Il protestait de n'avoir pris les armes que pour la défense de son pays et du trône de ses pères. Arrien nous a conservé la réponse d'Alexandre, qu'on doit regarder comme un véritable manifeste. L'authenticité n'en peut être douteuse, puisque cette pièce a été transmise par Ptolémée et Aristobule. D'ailleurs , elle ne porte aucune marque de supposition ni d'altération. Elle est écrite du style qui convenait au vainqueur du roi de Perse : « Tes ancêtres, dit Alexandre à Darius, étant venus en Macédoine et dans la Grèce, ravagèrent ce pays, sans pourtant avoir à se plaindre d'aucune injure. Reconnu chef des Grecs, j'ai passé en Asie pour me venger des Perses , auteurs des premières hostilités. Vous avez secouru les Périnthiens, qui avaient offensé mon père. Ochus envoya aussi des troupes dans l'île de Thasos , qui fait partie de mes États. Mon père est mort par le fer des conspirateurs que vous aviez subornés ; vous vous en êtes vantés même dans des lettres écrites pour engager les Grecs à prendre les armes contre moi. Lorsque Bagoas et toi vous eûtes de concert fait mourir Arsès , et que tu fus monté sur le trône injustement et au mépris des lois des Perses , on répandit de l'argent de ta part chez les Lacédémoniens et ({uelques autres peuples de la Grèce; aucun cependant ne l'accepta, hornfiis les premiers. Ainsi tes émissaires n'oublièrent rien pour corrompre mes amis, et troubler la paix que je venais d'établir dans la Grèce. J'ai porté la guerre chez toi, à cause de la haine que tu m'as vouée. Après avoir d'abord vaincu tes généraux et tes satrapes , je viens de triompher de toi-même et de toute ta puissance , et je suis en possession d'un pays que les dieux m'ont donné. Je protège tous tes soldats, qui, échappés de l'action, se réfugient auprès de moi ; ils n'y restent pas malgré eux, ils combattent volontairement sous mes drapeaux. Viens auprès de moi, qui suis le maître de toute l'Asie. Si tu appréhendes quelque mauvais procédé de ma part , envoie de tes amis qui recevront ma parole. Lorsque tu seras arrivé , demande ta mère, ta femme, tes enfants, et quelque autre chose si tu veux; tout ce que tu pourras désirer te sera accordé. Du reste , si tu me fais ime nouvelle députation, que ce soit comme au roi de l'Asie : ne m'écris plus d'égal à égal, mais adresse-moi tes prières conune au maître de tous tes États ; smon , j'aviserai au moyen de punir une pareille insulte. En cas que tu veuilles encore me disputer l'empire les armes à la main , tu ne m'échapperas pas ; je te poursuivrai partout où tu seras (1). »
Darius avait déposé à Damas ses richesses, qui
(1) Arrien, II, 14,
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fiu-ent livrées à Alexandj-e. Deux députés de Thèbes , l'un d'Athènes et un autre Lacédémonien , auprès du monarque perse, se trouvèrent dans cette ville. Alexandre pardonna aux premiers, par commisération pour le sort de sa patrie; au second, fils d'Iphicrate, par amour pour Athènes, et en considération de la gloire que son père avait acquise : ce député étant mort en Asie Alexandre fit remettre son corps à sa famille. H garda quelque temps le troisième, Euthyclès, en prison, parce que les Lacédémoniens lui donnaient alors des sujets de mécontentement ; mais ses succès s'étant accrus , il le mit également en liberté (1). Cette conduite et les mt)tifs qui la dictèrent sont d'autant plus louables, que ce prince n'avait rien à attendre de la reconnaissance des Grecs.
A l'approche d'Alexandre, Sidon se soumit sans coup férir. Mais Tyr n'imita pas l'exemple de Sidon, sa métropole; elle ferma ses portes au vainqueur, qui avait demandé d'y entrer pour sacrifier à Hercule. Quinte-Curce prétend que les habitants de cette ville égorgèrent les hérauts macédoniens qui étaient venus leur offrir la paix, et qu'ils jetèrent leurs cadavres dans la mer. Les autres historiens ne parlent pas de cette violation du droit des gens. Alexandre sentait toute l'importance de la possession de ïyr : par là Vik de Chypre et ses vaisseaux tombaient en son pouvoir ; maître de la mer, il coupait toutes les communications de Darius avec les peuples d( la Grèce , et étant alors assuré d'eux , il pouvait sans crainte voler à la conquête de 1 Egypte et du reste de l'empire des Perses (2). En conséquence , il disposa tout pour le siège de la place. Cependant il ne pouvait s'en approcher, à cause du bras de mer qui la séparait du continent. Peutêtre apprit-il à Sidon qu'un roi d'Assyrie, Nabuchodonosor, avait réussi dans une pareille enti'eprise , en comblant cet espace (3) d'environ quatre stades. Alexandre employa aussitôt une partie de son armée à construire une chaussée qui joignit l'île à la terre. Les ruines de Paléotyr lui fournirent des pierres en abondance, et il trouva sur le Liban tout le bois nécessaire. Les Tyriens insultèrent d'abord les travailleurs ; ils leur demandaient si leur roi était plus puissant que Neptune. Mais ils changèrent bientôt de langage quand ils virent que la chaussée touchait déjà presque au rivage. Une tempête survint, et en aétruisit une grande partie. Tout fut promptement réparé; et pour cette fois l'ouvrage fut si bien construit, que le temps n'a fait depuis que le consolider, malgré les efforts des vagues et des hommes. Alexandre plaça sur cette chaussée des tours en bois et des machijies de guerre , pour battre les murailles de Tyr. Les Tyriens parvinrent à brûler ces machines à l'aide de leurs vaisseaux, et surtout d'un gros bâtiment appelé Ily-
(1) Arrien, 11,15.
(2) lbid.,11, 17.
(3) Diodore de Sicile, XVII, 40; Quinlc-Curce, IV, 2.
813 ALEXANDRE {Princes
pagoge, qui était rempli de matières combus- / tibles. Les Macédoniens , après cet incendie , élevèrent une terrasse sur laquelle on plaça de igrosses catapultes et des balistes , avec des archers et des frondeurs. Au moyen des vaisseaux que fournirent les rois de Chypre, différentes villes de Phénicie , les Ciliciens , etc. , Alexandre se rendit maître de la mer, et se mit à l'abri de toute insulte de la part des vaisseaux tyriens. Il en profita pour faire avancer des trirèmes chargées de ponts volants. Des tours garnies de béliers étaient sur ces ponts , qui facilitèrent beaucoup l'approche du mur. On en abattit la longueur de cent pieds, ce qui n'empêcha pas les Tyriens d'opposer encore la plus vive résistance. Mais les deux ports extérieur et intérieur ayant été forcés par la flotte des alliés , la ville fut emportée d'assaut, après plus de sept mois de siège (1). Si l'on ajoutait foi à Justin , la traliison ouvrit à Alexandre les portes de Tyr, qui ne résista que peu de temps (2). Alexandre était occupé au siège de Tyr, lorsque les ambassadeurs de Darius vuirent lui proposer, pour la rançon de sa famille , dix mille talents et tout le pays situé en deçà de l'Euphrate. Us offrirent encore , au nom de leur maître , son amitié et son alliance à Alexandre , avec la main de sa fille. Contre l'avis de Pai-ménion, le roi refusa toutes ces offres, et ajouta que si Darius venait le trouver, il éprouverait sa générosité (3). Tel est le récit d'Arrien, qui diffère de celui de Diodore de Sicile. Ce dernier historien suppose d'abord deux ambassades , l'une et l'autre immédiatement avant la bataille d'Arbèle. Dans la première, Darius fait offrir à son ennemi deux mille talents d'argent et toute la partie de l'Asie Mineure en deçà du fleuve Halys. Sur le refas d'Alexandre , de nouveaux ambassadeurs lui font l'offre de trois mille talents , du pays en deçà de l'Euphrate, et d'une fille de Darius en mariage. Le prince macédonien répond : '( De même que le monde ayant deux soleils ne pourrait conserver son bel ordre, de même il est impossible que la terre soit en repos avec deux maîtres. » Cette réponse est digne d'Alexandre , qui finit par proposer à Darius de se contenter d'une paisible et honorable retraite (4). Après la prise de Tyr, Alexandre se dirigea sur Gaza, qui ne craignit pas de s'opposer à la marche rapide du vainqueur. Cette ville lui résista pendant deux mois, soit par sa position avantageuse, soit par la vigoureuse défense de son commandant. Alexandre , durant le siège de cette ville , fut blessé à l'épaule par une catapulte. Les habitants de Gaza furent réduits en esclavage, et Alexandre, selon Arrien , fit de sa nouvelle conquête une place d'annes, qui fut peuplée par une colonie tirée des lieux circonvoisins. Strabon prétend , au contraire , que cette malheureuse cité
(1) Diodore de Sicile, TiMll, 46.
(2) Justin, XI, 10.
(3) Arrien, II, 2K.
(4) Diodore de Sicile, XVII, 84.
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fut détruite et demeura déserte (1). Ce judicieux écrivain a confondu l'état où se trouvait Gaza dans les deux premiers siècles de l'ère des Séleucides , avec le sort de cette ville après sa destruction totale par Alexandre-Zabina , l'an 96 avant J.-C. Elle devint alors la proie des flammes, et ses habitants furent emmenés captifs, à cause de leur attachement pour les Ptolémées. Peut-être que la conformité du nom des deux princes qui avaient pi'is et saccagé Gaza avait induit Strabon en erreur.
C'est ici que nous devons placer un récit que beaucoup de critiques ont traité de fable. Suivant Josèphe, Alexandre occupé au siège de Tyr écrivit au grand prêtre Jaddus, qui venait de succéder à Jonathan son père, pour demander des provisions et des troupes auxiliaires. « Jaddus répondit par un refus, motivé sur le serment que les Juifs avaient fait à Darius de ne point porter les armes contre lui. Alexandre menaça de marcher sur Jérusalem aussitôt qu'U aurait pris Tyr. En effet, maître de cette ville et de Gaza, il se mit en marche vers la capitale de la Judée, avec l'intention de faire éprouver à ses habitants les terribles effets de sa colère, comme les Phéniciens et les Chaldéens qui étaient avec lui le croyaient. A cette nouvelle, le grand prêtre offre des sacrifices dans le temple , et ordonne des prières publiques. Dieu lui apparaît en songe, et lui ordonne de faire ouvrir toutes les portes de la ville, et d'aUer sans crainte, revêtu de ses habits pontificaux, avec tout l'ordre sacerdotal , audevant d'Alexandre. En conséquence, Jaddus, accompagné des prêtres et du peuple, sort de Jérusalem et va jusqu'à l'endroit appelé Sapha, d'où l'on voyait le temple de la vflle. La vue de tout ce peuple vêtu de blanc , de cette troupe de sacrificateurs habillés de lin , et du grand prêtre avec son éphod et sa tiare , où le nom de Dieu était écrit sur une lame d'or ; cette vue fit une telle hnpression sur le prince macédonien, que, s'étant avancé seul, il adora ce nom et salua le grand prêtre. Tous les Juifs lui rendirent par un cri ce salut, et l'entourèrent. Les princes de Syrie et ceux qui étaient à leur suite crurent qu'Alexandre avait perdu l'esprit ; il n'y eut que Parménion qui, s'approchant de ce prince, osa lui demander « comment il pouvait se faii-e qu'étant adoré de tout le monde, il se prosternât devant le grand pontife des Juifs ? « Alexandre répondit : « Ce n'est pas lui que j 'ai adoré, mais le Dieu dont il exerce la grande prêtrise. Étant à Dium en Macédoine, je l'ai vu en songe avec ses ornements. Je méditais alors sur les moyens de me rendre maître de l'Asie. Il m'exhorta à ne point différer mon entreprise et à passer avec confiance (l'Hellespont), parce qu'il conduirait lui-même mon armée et me livrerait l'empire des Perses, et que tout me l'éussirait suivant mes désirs. » Alexandre ayant donné sa main au pon-
(1) strabon, XVI, 1)22.
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tife et aux prêtres qui l'accompagnaient, marche à Jérusalem ; et, arrivé dans cette ville, il monte au temple et y fait les sacrifices que lui prescrit le pontife. Jaddus lui monti-e ensuite le livre de Daniel , où il était marqué qu'un Grec renverserait l'empire des Perses. Alexandre, persuadé que cette prophétie le regardait, en fut réjoui, et congédia l'assemblée. Le lendemain il fit rassembler le peuple, et lui demanda quelles grâces il désirait obtenir. Le grand prêtre le suppha de permettre aux Juifs de se gouverner conformément aux lois de leurs pères , et de les exempter de tribut la septième année : tout leur fut accordé. H le pria encore de conserver aux familles juives qui étaient à Babylone et en Médie les mêmes privilèges ; ce que le prince macédonien promit sans peine. Ayant assuré que les Juifs oui voudraient le suivre auraient la liberté de vivre selon leurs lois rituelles, plusieurs s'enrôlèrent avec plaisir dans son armée. Alexandre les conduisit bientôt dans les villes voisines, qui se soumirent à lui. Les Samaritains de Sichem vinrent à sa rencontre non loin de Jérasalem , et le solhcitèrent de venir dans leur ville et d'entrer dans leur temple. Il leur en donna l'espoh' à son retour. Alors ils lui firent la demande de ne pas payer de tribut la septième année, dans laquelle ils ne devaient pas ensemencer leurs terres ; et comme ils se disaient Hébreux , ce prince interrogea làdessus les Sidoniens, qui le nièrent ; sur quoi il dit aux Samaritams : « Je n'ai accordé cette grâce qu'aux Juifs ; lorsque je reviendrai , mieux informé de la chose, je ferai ce qu'il me plaira (1). »
Cette expédition contre les Juifs et les Samaritains est passée sous silence par tous les historiens d'Alexandre.
L'Egypte se soumit sans résistance. Alexandre voulut signaler sa nouvelle conquête par un établissement digne de lui. La longue et étonnante résistance des Tyriens , dénués de tout secours , lui donna une haute idée des ressources que pouvait fournir le commerce. Il résolut de les leur enlever en fondant, non loin des bouches du Nil , ime ville qui , étant située entre Tyr et Carthage , pût s'attirer en même temps le commerce de l'une et de l'autre (2). « Il choisit, dit Robertson , l'emplacement de cette ville avec un si merveilleux discernement , qu'elle devint une des places de commerce la plus considérable de l'ancien monde, et que, malgré des révolutions continuelles , elle ne cessa point d'être pendant dix-huit siècles le principal siège du commerce de l'Inde. » Ainsi furent réunies , par un intérêt commun , les nations de l'Occident et celles de l'Orient; fruit d'une entreprise avouée par l'humanité , et qui mérite d'avoir plus de célébrité que la construction de ces pyi-amides, prodiges de travail et monuments éternels de la tyramiie des princes qui les firent élever. Les anciens rois
(1) Josèphe, antiquités judaïques, XI.
(g) Recherches historiques sur ('Inde, p. 19.
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d'Egypte , contents de leurs propres richesses , n'enviaient point celles du dehors : prévenus contre les navigateurs étrangers , surtout contre les Grecs, ils mirent une garnison dans un lieu appelé Rhacotis , qui n'était alors qu'un village, et qui fit ensuite partie de la ville d'Alexandrie. Ils abandonnèrent même le terrain d'alentour aux pâtres qui étaient en état de défendre l'entrée du pays aux étrangers. Alexandre eut une politique bien différente : il résolut de tirer parti de la position avantageuse de cet endroit, qui, baigné au nord par la mer et au midi par le lac Maréotis , pouvait recevoir dans ses deux ports les richesses des contrées les plus éloignées et toutes les denrées de l'intérieur de l'Egypte, au moyen des canaux servant de communication entre le lac et le Nil, d'oîi ils étaient dérivés. Strabon, dont nous empruntons ici le témoignage, remarque encore que le bon air était un des avantages d'Alexandrie: elle le devait auxeauxquila baignaient des deux côtés. « Les autres villes situées au bord des lacs ont un air épais et pesant eu été; et les vapeurs élevées par l'ardeur du soleil laissent leurs bords couverts d'un limon dont les exhalaisons sont méphitiques, et produisent des maladies contagieuses. Au contraire, à Alexandrie, le Nil, croissant au commencement de l'été, remplit le lac, et n'y laisse rien qui puisse corrompre l'air ; et en même temps les vents étésiens, soufflant du nord et traversant la mer, y tempèrent beaucoup les chaleurs. Son fondateur disposa même les rues de manière à être rafraîchies par ces vents. Cependant l'eau qu'on y buvait était souvent bourbeuse, et la nourriture dont le peuple se servait étant grossière et de mauvaise qualité, cette ville ne fut pas toujours exempte d'épidémies et de la maladie invétérée connue sous le nom d'éléphantiasis , qui y faisait quelquefois de grands ravages. Mais la prévoyance d'Alexandre ne pouvait s'étendre jusque-là; et il fut sans doute frappé et déterminé par le principal avantage de sa nouvelle ville : c'était d'être le serd lieu de toute l'Egypte oii l'on trouvât un abri sûr pour les vaisseaux. Alexandrie eut à peu près la figure d'une chlamrjde ou manteau macédonien, et embrassa dès son origine un vaste terrain (1). » Mais sa population ne s'accrut qu'avec son commerce, qui faisait encore des progrès très-considérables sous les empereurs romains. Les Grecs, qui ont débité tant de fables sur l'origine de leurs villes , en avaient aussi imaginé une sur la fondation d'Alexandrie. Elle nous a été conservée par Malala, qui fait sacrifier par ce prince une vierge nommée Macédoine. Jamais Alexandre ne se permit un tel excès de superstition : cette action barbare n'aurait inspiré que de l'horreur, et il ne voulait pas moins exciter en sa faveur l'enthousiasme des peuples vaincus, que les enchaîner par la crainte.
Ce fut sans doute dans ce dessein qu'il alla
(1) Amm. Marcel., XXII, 16.
,817 ALEXANDRE (Princes
consulter l'oracle de Jupiter- Ammon , qui jouissait presque de la même autorité que ceux de Delphes et de Dodone. Tous les trois décidaient, par leurs réponses , des affaires les plus importantes de la Grèce. Le crédit du premier se soutint longtemps , et ne commença à déchoir que sous les Romains, qui ajoutèrent plus de foi aux vers sibyllins et aux divinations étrusques. Cette gi-aride et ancienne réputation de l'oracle d' Ammon engagea Alexandre à aller lui-même le consulter. Deux chemins y conduisaient , l'un en partie le long de la mer, l'autre tout entier dans l'intérieur des terres. Alexandre prit le premier, en partant d'Alexandrie , et le second à son retour en Egypte. Le choix de la première route était d'autant plus prudent, qu'il pouvait y trouver des moyens de subsistance, surtout pour ses bêtes de charge et sa cavalerie. Les envoyés de Cyrène vinrent sur cette route au-devant de lui (1) ; ce qui prouve qu'elle n'était ni inconnue ni impraticable, comme Quinte-Curce voudrait le faire croire. Selon lui, les sables du pays que traversa l'armée macédonienne étaient tellement échauffés par les rayons du soleil, qu'ils brûlaient la plante des pieds : <' on avait à lutter contre un sable à la fois tenace et profond ; et, avant même d'entrer dans ces immenses solitudes arides et sans eau , la terre offrait déjà le spectacle de la stérUité et de la langueur. » Quinte-Curce fait ensuite mention d'un orage accompagné d'une grosse pluie , qui soulagea beaucoup les Macédoniens; ce qui arriva, ajoute-t-il, soit par la faveur des dieux, soit par hasard. Mais rien n'est plus ordinaire que ces sortes de pluies , et les vents qui rafraîchissent l'air de cette contrée , surtout le long de la mer : sans cela il serait impossible de pénétrer dans ces déserts , et Alexandre aurait été le plus iûsensé des hommes de le tenter. On lui accordera au moins assez de sens pour avoir consulté les gens du pays et pris en conséquence des mesures capables de le sauver, lui et son armée. Quinte-Curce donne à celle-ci, pour guides, des corbeaux, dont le croassement, suivant Callisthène, servait de signal de ralliement aux soldats qui s'écartaient. Ptolémée avait imaginé un autre miracle : c'était deux dragons qui, en jetant de grands cris, dirigèrent la marche des Macédoniens. C'est avec raison que Strabon traite tous ces récits de fables inventées pour flatter Alexandre. Sans nous y arrêter davantage, nous nous empresserons d'arriver avec ce prince au temple de Jupiter- Ammon. A peine le conquérant macédonien entrait-il dans ce temple , qu'il fut qualifié JUs de Jupiter par le plus ancien des prêtres. Alexandre accepta ce titre, et demanda aussitôt si son père lui destinait l'empire du monde. La réponse ayant été affirmative, il voulut encore savoir si tous les complices de la mort de son père avaient été punis. Le prêtre réplicj[ua avec beaucoup d'esprit : « que son père était à l'abri de
(1) Dioclore de Sicile, XVll.
anciens, macédoine) 818
tout attentat, et que les assassins de Philippe étaient morts dans les supplices ; que pour lui , il serait invincible jusqu'à ce qu'il eût pris place parmi les dieux (1). » Ce récit de Quinte-Curce s'écarte peu de ceux de Diodore , de Plutarque et de Justin. Suivant Maxime de Tyr, Alexandre se permit une troisième question sur les sources du NU; ce qui n'est pas hors de vraisemblance. Arrien ne fait mention d'aucune de ces demandes ; il se contente de dire qu'Alexandre ayant consulté l'oracle d'Anunon , il en reçut une réponse conforme , disait-il , à ses vœux.
Alexandre, de retour en Egypte, y reçut les secours en hommes qu'Antipater lui envoyait de Macédoine , et dont il avait le plus grand besoin pour exécuter ses vastes desseins. Affaibli par ses propres victoires et par les sièges meurtriers de Tyr et de Gaza, il avait détaché Amyntas avec plusieurs vaisseaux, pour faire de nouvelles levées et les lui amener. On voit par là que ce prince , après la bataille d'Issus, étant dans l'impuissance de poursuivre Darius , avait été obligé de s'emparer des villes maritimes de Syrie et de Phénicie, afm de s'assurer une communication libre avec ses États , et d'en tirer des troupes. Cependant quelques écrivains modernes l'ont accusé d'avoir donné le temps aux Perses de rassembler tranquillement toutes leurs forces en allant conquérir l'Egypte , qui serait tombée d'elle-même en son pouvoir, et consulter en personne, au milieu des déserts , un oracle qui aurait pu être interrogé , de sa part , par des théores , avec le même succès et bien moins de danger. Mais ces hommes qui, après un laps de vingt et un siècles, jugent avec tant de hardiesse le plus heureux des capitaines de l'antiquité , et certainement un des plus habiles , auraient dû sentir la nécessité où il se trouvait de ne laisser derrière lui aucun pays ennemi, et d'attendre les renforts qu'il avait demandés. A la vérité, il aurait pu se dispenser d'aller lui-même au temple d'Ammon ; mais craignant sans doute l'oisiveté de ses soldats , il eu employa une partie à construire la ville d'Alexandrie , et emmena l'autre avec lui pour la rendi-e témoin de la réponse d'Ammon, et persuader ainsi à son armée qu'il descendait des dieux , ou du moins qu'il en était favorisé d'ime manière spéciale. D'ailleurs , l'oracle de Delphes , corrompu par l'or de Philippe et dévoué trop ouvertement à son fils, avait perdu son crédit, tandis que l'oracle d'Ammon conservait encore tout le sien ; avantage qu'il devait à son éloignement , et surtout à la prudence de ne s'être dévoué à aucun parti dans les dissensions de la Grèce. Les nations de l'Orient connaissaient beaucoup plus Aimnon , et c'était chez elles qu'Alexandre allait porter la guerre : ainsi ce prince, en se faisant déclarer invincible, ou fils de Jupiter, inspirait à ces nations le respect et la crainte , et à son armée la confiance et l'enthousiasme, gages assurés de
(I) Quinte-Curce, IV, 7.
819 ALEXANDRE (Princes
la victoire , et sans lesquels elle n'est pas' longtemps constante. Les Égyptiens , condamnés à subir un joug étranger, reconnurent sans peine Alexandre pour leur nouveau maître. Quoique ce prince né changeât rien à leurs usages, il craignit cependant de les laisser sous l'autorité d'un seul chef; il en établit plusieurs pour les gouverner (1). Cependant Darius rassembla des troupes innombrables ; toutes les parties de son vaste empire contribuèrent à former cette armée, destinée à s'opposer aux entreprises de son ennemi, qui, après avoir quitté l'Egypte, s'avança vers l'Euphrate , et le passa à Thapsaque. Pline et Diou- Cassius rapportent qu'Alexandre traversa ce fleuve près dé Zeugma, sur un pont soutenu par des chaînes de fer. Ces écrivains ont sans doute été induits en erreur par l'étymologie du nom de ce lieu ; l'itinéraire de l'armée macédonienne, depuis Tyr jusqu'à Arbèles, suffit pour démontrer la fausseté de leur récit. Mazée, envoyé par Darius pour défendre le passage de l'Euphrate , abandonna son poste , et se retira en dévastant le pays , qui aurait pu fournir des vivres aux troupes macédoniennes. Quatre jours après le passage de l'Euphrate et du Tigre, Alexandre découvrit un corps de cavalerie ; il se mit à sa poursuite et fit plusieurs prisonniers, qui lui apprirent que Darius était campé dans une grande plaine, sur la rivière de Boumade, près de Gaugamèle. Quatre jours de repos délassèrent de leurs fatigues les soldats macédoniens, qui se remirent en marche , et arrivèrent dans un lieu qui n'était éloigné que de soixante stades du camp des Perses. Ces détails , que nous fournit Arrien , sont très-propres à démontrer l'inexactitude de ceux de Diodore. La plupart des historiens s'accordent à faire monter l'armée de Darius à plus d'un million d'hommes, calcul qui n'est pas hors de vi-aisemblance ; car presque toutes les nations , depuis le Pont-Euxin jusqu'aux extrémités de l'Orient, avaient envoyé de puissants secours à Darius. Quelque vaste que fût la plaine d' Arbèles , elle ne suffit pas pour contenir de front toute l'infanterie de l'armée de Darius. Celui-ci fut obligé de mettre derrière son corps de bataille des troupes entières de plusieurs nations , ce qui ne fit qu'y augmenter la confusion. Alexandre n'avait, selon Arrien, qu'une armée de quarante mille hommes d'intanterie et sept mille de cavalerie à opposer à toute cette multitude (2). Les dispositions d'Alexandre parurent d'abord n'avoir pour but que de se mettre sur la défensive ; mais elles tendaient réellement à faciliter les mouvements et le choc de sa phalange et de ses escadrons d'élite , dont il espérait tout le succès de cette journée. Il s'approcha ensuite des hauteurs et de l'aile gauche de l'armée ennemie, contre laquelle il voulait diriger ses premiers efforts. Pour l'en empêcher,
(1) Quinte-Ciirce, IV.
(2) Arrien , lU, 12.
anciens, macédoine) 820
Darius ordonna aux Scythes et aux Bactriens de tourner les Macédoniens. Le combat s'engagea entre eux avec vivacité ; et ce ne fut qu'en les repoussant insensiblement et gagnant pied à pied le terrain, que les Macédoniens parvinrent à défaire ces deux corps de cavalerie. Les escadrons perses qui étaient mêlés avec l'infanterie, étant brusquement sortis de la ligne pour voler à leur secours, laissèrent un grand vide, dont Alexandre profita en les attaquant de front et par le flanc : ils furent mis en déroute , et la confusion se répandit aussitôt dans leurs rangs. Alors tout fut culbuté ou prit la fuite ; et Darius , se laissant lui-même entraîner, tourna honteusement le dos. Au centre, les Grecs mercenaires tenaient encore ferme ; une partie de la droite s'ébranlait pour attaquer Parménion , et la cavalerie arménienne poussait avec vigueur celle des Thessaliens. Les peltastes prirent en flanc les mercenaires , et la phalange , débarrassée de la multitude qui obstruait le terrain , allait rompre la ligne entière de l'armée perse ; lorsqu'un événement singulier parut un moment changer la face du combat. Alexandre s'étant jeté sur le derrière des ennemis, et la nouvelle de la déroute de leur gauche y étant arrivée, la consternation devint générale : les Perses, voyant alors que leur retraite était coupée, cherchèrent à se sauver à travers la phalange, qui s'ouvrit et les laissa passer. Ils se portèrent sur le derrière de l'aile gauche , commandée par Parménion , qui avait déjà sur les bras la cavalerie arménienne et une partie de l'infanterie emiemie. Le danger était pour lui imminent, et il n'aurait pu y échapper si les Perses ne se fussent amusés à piller le camp macédonien. A l'instant Parménion détacha quelques troupes de sa seconde ligne qui dissipèrent les pillards, et fit avancer un nouveau corps contre la cavalerie arménienne , qui fut obligée de s'enfuir. Dès lors la victoire ne fut plus incertaine, et se déclara pour Alexandre. Ce prince ayant appris la position fâcheuse où Parménion venait de se trouver, était accouru pour le dégager ; mais il ne rencontra sur son chemin qu'une masse prodigieuse de cavalerie et d'infanterie , qui ne pensait qu'à se dérober à la poursuite des Macédoniens et des Thessaliens. Dans ce moment, la crainte et le désespoir d'être coupés dans leur retraite agissant à la fois sur eux , ils assaillent à l'improviste et avec impétuosité Alexandre, qui perdit dans cette rencontre une soixantaine des siens , et se vit forcé à donner issue à ce torrent d'hommes (1). Ainsi se termina ime des plus mémorables batailles dont l'histoire nous ait conservé le souvenir. Les seuls détails exacts qu'on en puisses lire se trouvent dans Arrien, qui les a tirés des mémoires de Ptolémée et d'Aristobule.
Après la bataille d' Arbèles , Alexandre s'empressa de récompenser ses officiers et de com-
(J) Arrien, m, 13.
821 ALEXANDRE (Princes andew5, MACÉDOINE) 822
ibler de biens ses amis. H voulut que tous les t çait, quitta cette Tille avec une si grande précipi-
Grecs participassent à son bonheur, et ordonna que toutes les tyrannies qui s'étaient élevées chez eux fussent ahoUes, et que chaque ville se gouvernât par ses propres lois. D ne s'empara ! de Suse qu'après avoir fait son entrée à Babylone. Tous les trésors que les rois de Perse gardaient à Suse lui ayant été livrés, il fit la guerre aux Uxiens et les subjugua ; puis il passa les Pyles Persides , et se rendit successivement maître de Pasargade et de Persépolis. Là il passa des jours entiers dans les plaisirs de la table , avec des courtisanes. Une d'entre elles, selon Quinte- Curce, Thaïs, excita dans un festin le conquérant macédonien à brûler les palais des rois de Perse, en lui disant que les Grecs attendaient cette satisfaction pour toutes les villes que les barbares a- aient détruites et les temples qu'ils avaient brûlés. Les convives, dans l'ivresse, applaudirent à ce discours ; et Alexandre lui-même s'écria : « Que ne vengeons-nous donc la Grèce, et que n'apporte-t-on des flambeaux ! » Il mit le premier le feu au palais, et tous les autres imitèrent son exemple. L'incendie gagna de toute part; et on ne trouverait aucun vestige de Persépolis, ajoute Quinte-Curce , si l'Araxe ne servait de renseignement : il passait à vingt stades de cette ville (1). Cet historien a donné une signification trop étendue aux termes de l'auteur que Diodore et lui ont copié. Il disait simplement, comme le texte de Diodore le prouve , que les environs du palais furent brûlés. Arrien, après avoir rapporté que les palais des Perses furent incendiés, contre l'avis de Parménion qui voulait les conserver , blâme cette action , et réfute les raisons frivoles dont on s'était servi pour la justifier, en la mettant sur le compte d'Alexandj-e. 11 a adopté, sur cet incendie, le récit de Clitarque, amplifié par Quinte-Curce. Plutarque a suivi Aristobule lorsqu'il nous assure que, nonseulement il n'y eut que le palais des rois exposé à la fureur des flammes, mais encore qu'il n'y en eut qu'une partie de brûlée. Alexandi'e étant bientôt revenu de ce délire bachique , ordonna, comme tout le monde en convient, qu'on éteignît le feu. Les ruines de ce fameux palais subsistent encore ; d'ailleurs , une masse de pierres d'une grosseur prodigieuse, et qui étaient d'une dureté à toute épreuve, ne pouvait être tellement dévorée par les flammes, qu'il n'en restât aucun vestige ; et le feu dut nécessairement s'éteindre lorsqu'il eut consumé la partie de ce palais qui était construite en bois de cèdre. Mais, pour disculper entièrement Alexandre de l'incendie de Persépolis, on peut démontrer que cette ville a existé encore plusieurs siècles après la mort de ce prince.
De Persépolis, Alexandre se dirigea sur Ecbatane, où Darius s'était d'abord réfugié; mais ce malheureux, apprenant que son ennemi s'avan-
(1) Quinte-Curce, V, 8.
tation, qu'il en était déjà à cinq journées lorsque la nouvelle de sa fuite parvint à Alexandi-e, qui était en ce moment éloigné de trois journées d'Ecbatane. Darius n'avait alors avec lui, selon Arrien, que six mille hommes d'infanterie et trois mille chevaux. Diodore lui doime en tout trente mille honunes (1), et Quinte-Curce trente miïle fantassins, quati'e mille archers ettrois mille trois cents cavaliers.
Les Macédoniens passèrent les Pyles Caspiennes, et poursuivirent Darius fugitif. Ils apprirent bientôt que Bessus et ses complices avaient chargé de fers cet infortuné monarque , et que, peu de temps après , ils l'avaient assassiné. Les historiens d'Alexandre, et principalement Quinte^ Curce, ont fait tous leurs efforts pour rendre les circonstances de la mort de Darius aussi pathétiques qu'intéressantes. Étant à la pom'suite de Darius et de Bessus, le conquérant macédonien fit des marches si rapides, qu'elles ont paru incroyables, et qu'on a accusé ses historiens d'exagération. Cependant la course était un des exercices les plus favoris des Grecs. Les soldats d'Alexandre s'y étaient tous adonnés dès leur première jeunesse, et le disputaient, sinon en force, du moins en agilité, aux soldats romains, qui faisaient en six à sept heures jusqu'à vingi-quatre milles , c'est-à-dire huit fortes lieues , seulement par fonne d'exercice.
Alexandre ayant porté ses armes au delà du Jaxarte , défit les Scythes, qui, avant d'en venir aux mains, lui envoyèrent des députés. Quinte- Curce leur fait prononcer un discours , le plus beau de tous ceux qu'il a insérés dans son ouvrage ; et, comme s'il avait prévu que l'on pourrait soupçonner sa fidélité , il ajoute : « Les Scythes n'ont pas, comme les autres barbares , l'esprit grossier et sans culture ; on dit que, parmi eux, quelques-uns s'appliquent à l'étude de la sagesse, autant que le peuvent des gens toujours armés. Peut-être leur discours répugne à nos mœurs, parce que nous vivons dans un siècle où les hommes ont l'esprit plus cultivé. Si l'éloquence des Scythes est méprisée, notre fidélité ne doit pas l'être, puisque nous rapportons les choses sans altération et comme elles nous ont été transmises (2). » Les Scythes dont parle cet historien étaient au delà du Jaxarte, sur les bords duquel Cyrus avait bâti Cyra , appelée Cyrapolis par les écrivains grecs et latins. En considération de son fondateur, Alexandre voulait épargner cette ville ; mais comme elle s'était défendue avec beaucoup d'opiniâtreté , et qu'elle avait dû être emportée d'assaut, on en massacra tous les habitants par ordre de ce prince, qui avait été blessé dans une attaque. Tel est le récit d'Aristobule, adopté par Strabon et par Quinte- Curce. Mais Arrien, qui nous l'a conservé, rap-
(1) Diodore de Sicile , XVII, 73.
(2)guintc-Curce, VII, 8.
823 ALEXANDRE (Princes
porte en même temps l'opinion de Ptolémée. Celui-ci assurait que ces mêmes habitants de Cyra furent faits prisonniers , et bannis ensuite de toute la contiée. Quel moyen peut-il y avoir de concilier deux écrivains témoins oculaires du même événement ? Ce moyen ne pourrait se trouver que dans leurs propres récits. Malheureusement, nous n'avons que ceux d'Aristobule et de Ptolémée. Airien fait bien sentir la différence de leurs opinions ; mais il ne les discute point. Cet historien passe sous silence le sac de la ville des Branchides, dont les ancêtres avaient livré le temple d'Apollon-Didyméen à Xerxès, qui les établit dans cette contrée éloignée. Alexandi'e mit leur sort à la décision des Milésiens qui étaient dans son armée; mais étant partagés d'opinion , il investit cette ville , la fit détruire jusqu'aux fondements, et arracher même les bois sacrés. Les malheureux habitants sans défense furent massacrés tous sans exception.
Les victoires d'Alexandre l'avaient rendu célèbre dans tout l'Orient. Thalestris , reine des Amazones , désireuse de voir ce prince et d'en avoir un enfant , vint eUe-même le trouver, accompagnée de trois cents de ses sujettes. Quinte- Curce et Justin fixent l'époque de son arrivée après la réduction de l'Hyrcanie (1) ; le premier emprunte son récit à Clitarque, qu'il traduit ou embellit à sa manière. Diodore fixe cette époque au retour d'un second voyage que fit Alexandre dans cette contrée ; Plutarque après le passage du Jaxarte, et Arrien, en font mention parmi les événements qui suivirent l'expédition des Indes. Les trois premiers historiens regardent le voyage de Thalestris comme certain, et prêtent les mêmes motifs à cette reine. Alexandre, dans une lettre qu'il écrivit à Antipater, parlait seul de la proposition que lui avait faite le roi des Scythes de lai donner sa fille en mariage ; mais il ne disait rien des Amazones ni de leur reine. Plutarque ajoute qu'Onésicrite , récitant lui jour devant le roi Lysimaque le quatrième livre de son histoire où il faisait mention de l'aventure de Thalestris , ce prince, en éclatant de rire, s'écria : « Où étais-je donc alors? »
Quinte -Curce est le seul historien d'Alexandre qui s'attache à nous dévoiler les qualités et les défauts de son héros ; il remarque avec soin les progrès que fit en lui la corruption. Après la bataille d'Arbèle , ce prince commença à donner la préférence aux mœurs étrangères. N'ayant pu être vaincu par les armes des Perses , il fut subjugué par leurs vices ; de longs et interminables festins, des nuits passées dans l'ivresse et au jeu , une suite de trois ou quatre cents courtisanes accompagnées d'eunuques , tout annonça bientôt un changement qui finit par aliéner de lui les esprits , et fit naître de fréquentes conspirations. Après la mort de Darius, rien ne s'opposait plus aux passions d'Alexandre : il leur lâcha
(1) Justin, xir, 3.
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pubhquement la bride ; la continence et la modération firent alors place à la dissolution et à l'orgueil. Il prit l'habillement des Perses , et un diadème de pourpre mêlée de blanc , tel que l'avait porté Darius. Mais ce qui révolta surtout les Grecs , ce fut de souffrir que l'on se prosternât devant hii de la manière la plus humiliante.
Parménion et Philotas n'avaient péri que pour avoir trop manifesté leur opinion sur le clian~ gement de mœurs de leur roi; et Alexandre ne pardonna jamais à ce dernier la lettre où il osait lui dire qu'il le félicitait d'avoir été mis au rang des dieux par l'oracle d'Ammon ; mais qu'il plaignait les hommes obligés de passer leur vie sous un prince qui se croyait audessus de l'espèce humaine (1). Voilà peutêtre tout le crime de Philotas. Celui de Clitus fut encore d'avoir blessé l'orgueil d'Alexandre. Arrien rapporte que Clitus , rappelant le combat du Granique, dit au prince qu'il lui devait la vie; montrant ensuite sa main, il s'écria : « Cette main, Alexandre, te sauva le jour dans le combat. « Malgré la colère que ces mots firent éclater, l'imprudent Clitus lui reprocha encore le meurtre d'Attalus. Selon Quinte-Curce, ce fut en cet instant qu'Alexandre, arrachant une lance ou sarisse des mains d'un de ses gardes, s'élança pour en percer Clitus ; mais Perdiccas et Ptolémée l'en empêchèrent. Au rapport de Plutarque , Clitus fut forcé par ses amis à sortir de la salle ; mais incontinent il y rentra par une autre porte, en récitant les vers de VAndromague d'Euripide, où ce poète se plaint de ce que toute la gloire d'une action rejaillit non sur les soldats , mais sur le général. Alexandre se saisit de nouveau d'une lance , et en frappa le malheureux CUtus à l'instant qu'il soulevait une portière pour s'évader. Justin nous représente Alexandre toucné du meurtre d'un ami vieux et innocent , au point d'embrasser son corps , d'essuyer ses plaies; arrachant le trait qui l'avait tué pour s'en frapper lui-même. Mais ce fut dans le premier instant et non le lendemain qu'il manifesta cette douleur, après s'être renfermé dans sa tente , comme le suppose Quinte-Curce.
Depuis la mort de Chtus , le crédit de Callisthène dùninua, et celui d'Anaxarque s'accrut; les disputes devinrent fréquentes entre ces deux hommes. Un jour, en présence d'Alexandre, il fut question de la température de l'air; Callisthènc prétendit que le climat de la contrée où il se trouvait alors était plus froid que celui de la Grèce. Anaxarque soutint le contraire avec opiniâtreté. « Convenez pourtant, lui repartit son antagoniste, que dans la Grèce un mauvais manteau suffisait pour vous couvrir la nuit, et qu'aujourd'hui il vous faut trois gros tapis. » C'était à la fois lui reprocher son ancienne pauvreté , et le luxe auquel il se livrait en ce tempslà. Le trait piqua au vif Anaxarnue, qui se ligua
(1) Quinte-Curce , VI, 10 et ll>
ALEXANDRE (.Princes
contre Callisthène avec tous les sophistes dont la cour d'Alexandre était pleine (1). Ces hommes pervers , organes de la flatterie et artisans du crime, ne cherchaient qu'à faire briller leur esprit aux dépens de la vérité et de la vertu. Ils s'attachaient principalement à combattre les principes de la raison les plus évidents et les plus incontestables. Callisthène n'oublia rien pour les décrier; ce qui fut la principale cause de sa perte. Voyez Callisthène.
Le conquérant de l'Asie se mit de plus en plus à négliger les usages de sa patrie , et s'abandonna à tout le faste asiatique. Rien n'égala celui qu'il fit paraître dans la célébration du mariage de neuf mille filles perses avec autant de Macédoniens, à Suse, à son retour des Indes. Il épousa lui-même Statira, fille aînée de Darius, et Parysatis , fille puînée d'Ochus. Celle-ci était donc sa troisième femme, puisqu'il avait déjà Roxane. Voulant qu'Héphestion , son ami le plus tendre, devînt son beau-frère , il lui fit épouser Drypatis , autre fille de Darius. Cratère , qu'il aimait aussi beaucoup, épousa par ses ordres Amastris, fille d'Oxyartes, frère de ce roi perse. Alexandi-e distribua les autres princesses ou filles des grands seigneurs perses aux quatre- Aingts principaux officiers de son armée. Tous réunis sous une seule tente, ils étaient couchés sur quatre-vingt-douze lits ornés de tapis de pourpre , non compris celui du conquérant macédonien, dont les pieds étaient d'or. Les noces se firent entièrement à la manière perse. Après qu'on eut bu , les fiancées entrèrent , s'assirent à côté de leurs époux, et en reçurent ies premiers baisers. Le goût de la volupté fit tomber Alexandre dans la débauche et dans toutes sortes d'excès : il cessa même d'être , pour ainsi dire , homme ; et, après avoir surpassé la gloire militaire de son père , il lui devint très-inférieur en bonté et en clémence. Depuis la mort de Pannénion et de Clitus, il prêta l'oreille aux plus infâmes délateurs ; et , à l'instigation de ses compagnons de débauche , il condanma plusieurs personnes à mort. Plein d'injustes soupçons , il se hâtait de punir les moindres fautes ; inexorable, il faisait exécuter ses arrêts avec la dernière rigueur (2). Enfin, il tua de sa propre main des hommes distingués , soit par leur naissance, soit par leur place, entre autres Orsodates , qui s'était révolté contre lui. La dévastation du pays de Sambus et de celui des Pattaliens , l'incendie de la ville des Magalasiens , le crucifiement de Musican , prince indien , le supplice de plusieurs brachmanes qui avaient excité leurs compatriotes à défendre leur liberté , enfin îe sac de plusieurs villes indiennes qui osèrent arrêter ou retarder l'exécution de ses projets, prouvent assez le penchant d'Alexandre à la cruauté. Après avoir accordé la paix à une ville
(1) Plutarque , Fie d' Alexandre,
(2) Quintc-Curce,X, i.
miciens, macédoine) 826
indienne, ce prince retourna bientôt sur ses pas, entra dans cette malheureuse cité, et enmassacra tous les habitants.
Reprenons maintenant le fil de son expédition. Nous l'avons laissé à Bacti'es, d'où il partit au conmiencement du printemps , pour repousser les Scythes et Spitamène, qui avaient fait des incursions dans la Sogdiane. Cratère avait défait les Scythes ; il envoya la tête de Spitamène à Alexandre, qui mit ses troupes en quartier d'iùver à Mantaca. La campagne suivante est remarquable par la prise de deux places qui passaient pour inexpugnables : l'une était défendue par Oxyartes , et l'autre par Chariènes.
Cratère remporte luie victoire signalée dans la Paratacène, et Alexandre retourne à Bactres, où CaUisthène est jeté dans les fers. Alexandre traverse ensuite les montagnes du Paropamise, et entre dans l'Inde; il subjugue plusieurs petits peuples , et assiège Mazaga. Cette ville lui oppose la plus vive résistance , et ne se rend qu'après quatre attaques : quoiqu'elles paraissent avoir été fort meurtrières , Arrien cependant n'y fait perdre aux Macédoniens que vingtcinq honunes. Après la prise de Mazaga, les Macédoniens marchent contre les Basiriens. Ceux-ci ayant été défaits, se retirent sur le rocher Aome, qu'Hercule disait n'avoir pu prendre. Ils se maintiennent d'abord dans ce poste, et l'abandonnent ensuite. Alexandre arrive à Nysa , entre le Cophène et l'Indus , et accorde la paix à cette ville en considération de Bacchus, son fondateur. On ne voit pas sans quelque surprise les actions d'Hercule et de Bacchus transportées dans des contrées où leurs noms même n'avaient jamais été connus. Souvent la flatterie et la vanité conspirent ensemble contre la vérité. Ces sentiments portèrent les Blacédoniens à croire aux exploits d'Hercule en Asie, et à accréditer la fable des voyages de Bacchus aux Indes. Ils voulaient par là faire naître l'idée d'un parallèle entre ces deux divinités et Alexandre, dont ils partageaient la gloire.
Après avoir traversé les montagnes du Paropamise et passé plusieurs rivières , enti-e autres le Cophène, Alexandre jette un pont sur l'Indus. n y a bien de l'incertitude sur la manière dont il agit en cette occasion ; Arrien fait ici une digi-ession sans doute curieuse , mais déplacée , sur l'art de construire les ponts de campagne chez les Romains (1). Après avoir passé l'Indus , Alexandre entra dans le pays de Taxile. Ce prince indien vint au-devant de lui, et l'exhorta à ne point porter la guerre dans ses États ; il lui proposa un nouveau genre de combat , le seul que les hommes dussent connaître , celui des bienfaits. La proposition fut acceptée , et Alexandre resta vainqueur. H fit présent à Taxile de toute la contrée entre l'Hydaspe et l'Hyphase, qui renfermait cinq mille villes, ha*
(1) Arrien, V, 7.
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bitées par neuf nations différentes. Les Macédoniens, jaloux d'un pareil traitement , disaient qu'Alexandre avait été obligé d'attendre qu'il eût passé l'Indus pour trouver quelqu'un digne de ses libéralités. Mais elles étaient très-bien placées , et l'alliance de Taxile lui devint fort utile. Le conquérant, guidé par ce prince, se mit en marche vers l'Hydaspe, dont Porus gardait, avec toutes ses troupes, le passage. Aussitôt Alexandre fit ses dispositions pour l'attaquer, et divisa son armée en plusieurs corps qui firent diverses manœuvres , afin de tromper l'ennemi sur l'endroit où ils devaient passer cette rivière. Les premières tentatives ne réussirent pas ; une nuit orageuse et une grosse pluie secondèrent mieux les desseins du conquérant ; il profita encore avec beaucoup d'habileté des avantages du terrain , les bords de l'Hydaspe étant très-hauts et très-escarpés , et le lit de cette rivière parsemé d'îles; une forêt couvrait le rivage opposé, où les troupes macédoniennes parvinrent successivement. Alexandre pqssa le premier sur un bâtiment de trente rames , et fut suivi de six mille hommes qu'il rangea aussitôt en bataille. Arrien nous fournit des détails aussi exacts qu'intéressants sur les dispositions et les manœuvres des deux armées. Il rapporte, d'après Aristobule, que le fils de Porus ayant paru d'abord s'opposer au passage de l'armée ennemie , s'était ensuite retiré avec les soixante chars qui l'accompagnaient. Arrien donne ensuite le récit de Ptolémée, qui se signala dans cette fameuse journée. Suivant ce général , le fils de Porus fut détaché avec cent vingt chars et deux mille chevaux ; mais il arriva trop tard , Alexandre venait de passer le dernier gué. Il se mit aussitôt à la poursuite des Indiens ; leur chef demeura sur la place , et une partie de ses troupes et de ses chars fui'ent pris. Lorsque Porus eut appris la défaite de son fils, il résolut d'aller à la rencontre d'Alexandre, et fit les plus sages dispositions : il plaça sa cavalerie à l'aile droite , partie de front , partie en ligne courbe ; il mit à la gauche ses éléphants , et leur donna aussi la forme de la hgne coui'be. Le combat ayant commencé , les Indiens ne soutinrent que faiblement la charge de la cavalerie thessalienne. Ils se retirèrent en désordre vers le flanc de leur infanterie, où ils se ralhèrent; aloi's la phalange , soutenue des Argyraspides , s'avança. Porus envoya contre elle ses éléphants : ils eurent d'aboi'd quelques succès ; mais la cavalerie de ce prince ayant été rompue une seconde fois, et les éléphants , percés de traits par les Macédoniens , s'étant emportés , le désordre se mit bientôt dans son armée , qui fut battue complètement. Porus perdit dans cette bataille deux de ses fils, près de vingt mille hommes de pied, trois mille hommes de cavalerie, ses chars et tous ses éléphants. Si nous nous en rapportons aux autorités d' Arrien , toute la perte des Macédoniens se réduit à deux cent trente chevaux, et quatre-vingts fantassins.
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Plutarque cite une lettre d'Alexandre, dans laquelle ce prince entrait dans beaucoup de détails sur son passage de l'Hydaspe. Ce fleuve était, selon lui, si enflé et si rapide, qu'il se fit une grande brèche à la rive gauche ; les eaux se précipitèrent par là avec tant d'impétuosité , qu'elles entraînèrent Alexandre , qui ne put s'y soutenir parce que la terre se dérobait sous ses pieds. Ce fut dans ce moment q\i'il s'écria : « O Athé« niens , vous n'imaginez jamais tous les dangers auxquels je m'expose pour avoir de la célébrité parmi vous (1) ! » C'est le secret de l'àme qui échappe au moment suprême.
Après le passage de l'Hydaspe, Alexandre pénétra dans l'intérieur de l'Inde, et soumit trentesept villes, dont les moindres avaient sept mille habitants, et les autres dix mille. Partout il y avait une grande population. Arrivé sur les bords de l'Acésines , il eut beaucoup de peine à passer ce fleuve. Il traversa avec moins de difficultés l'Hydraote. Ayant appris que les Cathéens conspiraient avec les Oxydraques et les Malliens, il marcha contre les premiers, qui étaient en armes sous les murs de Sangala. Alexandre les défit et prit leur ville , où dix-sept mille Indiens furent tués et soixante-dix mille faits prisonniers. Ce prince, ivre de ses succès, ne mit plus de borne aux projets de son ambition ; mais il fut arrêté par les murmures de ses soldats lorsqu'il se disposait à passer l'Hy phase, dans l'espoir d'aller jusqu'au Gange. Plu-, tarque indique très-bien les causes du découragement des Macédoniens. La valeur de Porus et de son armée leur faisait craindre, de la part des autres Indiens, une résistance à laquelle ils ne s'étaient pas d'abord attendus. La puissance des Gangarides et des Prasiens qui habitaient la contrée qu'arrosait le Gange leur annonçait de nouveaux combats, dans lesquels toute leur bravoure pouvait succomber sous les efforts d'une multitude d'ennemis. Quelque grandes que fussent en effet les difficultés , elles s'augmentaient encore à leurs yeux, et tous désiraient ardemment retourner dans leur patrie. Alexandre voulut en vain relei'er leur courage et leurs esr pérances par un discours qu' Arrien lui prête ; il ne put y réussir. Ce fut donc sur la rive occidentale de l'Hyphase que s'arrêta le conquérant macédonien. On répandit néanmoins le bruit qu'il avait pénétré plus lom. On citait même une letti-e de Cratère à Aristopàtre sa mère, où il lui mandait que ce prince était parvenu jusqu'au Gange (2). Cratère , le plus habile des généraux d'Alexandre depuis la mort de Parménion, n'avait ni raison ni intérêt d'accréditer une pareille imposture. Ce n'était pas la seule que cette lettre renfermât, et tout prouve qu'elle a été supposée par ceux qui ont voulu étendre les conquêtes d'Alexandre au delà de
(1) Plutarque , Fie d'Alexandre.
(2) Ibid,
Pl'lf)
ALEXANDRE {Princes
leuv véritable terme. Justin rapporte c{ue ce conquôi-ant soumit les Arestes, les Prasides, les Gansiarides, et iiu'il porta ses armes dans le pays des Cuphites. Il fait mention de plusieurs autres peuples dont le nom est aussi inconnu que celui des Arestes ; ce qui vient peut-être de la corruption de son texte. L'itinéraire de Béton et de Diognète faisait mention, ainsi que d'autres historiens , des autels qui furent érigés par ordre d'Alexandre au delà de l'Hyphase, sur la rive orientale. Ils étaient au nombre de douze, consaci'és aux douze anciens et premiers dieux. Arrien remarque qu'on les avait construits aussi hauts mais plus larges que des tours. Diodore prétend qu'ils avaient cinquante coudées d'élévation. Philostrate raconte qu'Apollonius de Tyane découvi'it ces autels à trente stades des bords de l'Hyphase , et qu'on y lisait encore ces mots : A Ammon, mon père; à Hercule, à Minerve Pronoia, à Jupiter-Olympien , aux Cabires de Samothrace , au soleil des Indes , et à mon frère Apollon.
Toutes les villes qu'Alexandre fonda dans les différentes régions qu'il parcom-ut doivent être regardées comme autant de trophées, en prenant le mot dans un sens figuré et plus étendu. Plutarque dit que le vainqueur de l'Asie parsema cette partie du monde de colonies grecques, et que le nombre des villes qu'il y fit bâtir s'élevait à plus de soixante-dix. Il paraît qu'Aristote lui écrivit sur ce sujet une lettre que nous avons malheureusement perdue. Diodore prétend qu'Alexandre bâtit, près du Parapomise, plusieiu-s villes qui n'étaient éloignées les unes des autres que d'un jour de chemin. Bucéphalie dut son nom au fameux cheval que ce prince montait, et qui mourut dans ces contrées. Patamon de Lesbos racontait que ce prince fit construire une autre ville qui portait le nom de Périte , son chien favori. Etienne de Byzance parle de dixhuit Alexandries, dont une était située dans l'île de Chypre, où le conquérant n'avait jamais été.
Après avoir élevé des autels sur les rives de l'Hyphase, Alexandre donna des jeux gymniques et des courses de chevaux ; il revint ensuite sur ses pas, traversa une seconde fois l'Hydraote et l'Acésines, et arriva à l'Hydaspe. Là il fit rassembler ou construire près de deux mille bateaux, sur lesquels il embarqua son arniée, et descendit jusqu'à l'Indus (1). Alexandre ayant fait approcher du rivage ses bâtiments pour les réparer, marcha avec ses troupes contre les Malliens, qui furent défaits , mais non soumis : voulant emporter d'assaut une de leurs villes, il fut grièvement blessé, et n'échappa à la mort que par le courage de Peuceste. Après avoir subjugué les MaUiens et fait prisonnier Oxycan, qui s'était déclaré contre lui, il tomba à l'improviste sur Musican, et le força à se soumettre. Mais celui-ci, ayant repris les armes, fut vaincu par Python , et mis
(1) Arrien, VJ, 8.
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en croix par ordre d'Alexandre, avec les brachmanes qui l'avaient engagé à se révolter.
A l'arrivée des Macédoniens dans la Pattalène, l'Océan s'offrit pour la première fois à leurs regards. Leur flotte était encore dans l'Indus près du rivage, lorsqu'ils sentirent les effets du flux et du reflux , qu'Arrien décrit en ces termes : « La flotte demeura à sec, ce qui avait été jusqu'alors incoimu aux soldats d'Alexandre et les étonna beaucoup; leur surprise augmenta encore à l'heure où le flux arrive. Les vaisseaux, bien mouillés sur un fond de vase , s'élevèrent sans aucune avarie tjui pût les empêcher de naviguer ; tandis que par la force de la marée les lîâtiments, mal assurés sur un fond de sable, tombant les uns sur les autres, ou se hemiant contre la terre, se brisèrent. La nuit se passa en observations dé la part d'Alexandre , et au jour on annonça le retour de la marée, qui commença à soulever les vaisseaux ; et bientôt après, inondant les campagnes , elle remit la flotte en mouvement. La joie fut aussi vive que la frayeur avait été grande. Les Macédoniens allèrent mouiller au large , pour éviter désormais de pareilles crises (1). »
Arrivé aux bouches de l'Indus, Alexandre divisa son armée en trois corps : il donna l'un à Cratère, avec ordre de retourner vers l'Hydaspe; ensuite, de venir par l'Arachosie et la Drangiane le joindre dans la Carmanie. H fit embarquer le second corps sur la flotte que Néarque conduisait, et se mit lui-même en marche avec le troisième à travers le pays des Orites et la Gédrosie. Il ne craignit pas de s'avancer dans une contrée déserte et aride, dans l'espoir que les puits creusés par ses ordres fourniraient suffisanmient de l'eau à son armée; mais il n'observa point que les vents étésiens (la mousson), faisant pleuvoir l'été dans ces contrées, n'y soufflaient pas l'hiver, et qu'alors toutes les sources , les rivières , les citernes même, se desséchaient (2). Il s'exposa donc par cette faute aux plus grands dangers. Il n'eut bientôt d'auti-es ressources que l'eau des puits creusés à des distances plus ou moins éloignées , et le fruit de quelques palmiers , ressources auxqueUes il dut néanmoins son salut. Mais beaucoup de ses soldats périrent de fatigues et de maladies.
Alexandre était fort avancé dans la Gédrosie , lorsque des satrapes perses lui envoyèrent des vivres sur des chameaux et autres bêtes de charge : toutes celles de l'armée avaient péri. Avec ce secours il parvint dans la Carmanie, pays gi-as et fertile , où il crut devoir se livrer à la joie , mais non telle que plusieurs historiens , surtout Quinte-Curce, ont pris plaisir à l'imaginer. Selon ces historiens, tous les Macédoniens, couronnés de fleurs et de lierre, marchèrent au son de la lyre et des trompettes pendant sept
(1) Arrien, VI, 19.
(2} Strabon , XV, ',
ALEXANDRE {Princes
jours, qu'Os passèrent dans les festins et \a. débauche, à l'imitation de Bacchus (1).
De retour en Perse Alexandre se rendit à Pasargade ; il y reçut des dénonciations contre plusieurs gouverneurs ou satrapes, entre autres contre Orxines. Ce Perse, d'une naissance illustre, en faisant des présents au vainqueur de l'Asie et à tous les grands de sa cour, omit l'eunuque Bagoas : celui-ci, pour s'en venger, l'accusa d'avoir pillé le tombeau de Cyrus, dans lequel il assurait qu'on avait enfoui trois mille talents. Ce monument funèbre fut ouvert par ordre d'Alexandre ; et on y trouva deux arcs scythes, un bouclier pourri, et un cimeterre. L'eunuque persuada à son maître qu'Orxines en avait enlevé toutes les richesses, et ce malheureux Perse subit la peine de mort.
De Pasargade, Alexandre vint à Susc, où il célébra ses noces avec Barsine, fille de Darius , et celle de dix mille Macédoniens avec des filles perses. Sur ces entrefaites, Néarque arriva, après avoir conduit sa flotte depuis l'Indus jusque dans le golfe Persique. Alexandre lui décerna une couronne , ainsi qu'à Onésicrite, pilote du vaisseau royal. H fit ensuite rassembler de toutes les parties de son empire trente mille jeunes gens, qu'il ne craignit point de nommer epigones, c'est-àdire successeurs. Us furent hahillés , armés et exercés dans le costume et la tactique des Macédoniens , dont le mécontentement ne tarda point à éclater.
Arrivé à Opis sur le Tigre, Alexandre résolut de payer les dettes de son armée, et en acquitta, dans im seul jour, pourprés de dix mille talents ou soixante millions. Après ce grand acte de générosité , il déclara que son intention était de renvoyer les soldats invalides, et de ne garder auprès de lui que les gens de bonne volonté. Cette déclaration réveilla les anciens sujets de plainte contre lui; son changement de mœurs, le choix qu'il faisait des Perses pour occuper des places importantes, la création du corps des epigones, etc., toutes ces considérations se présentèrent à l'esprit des Macédoniens; ils murmurèrent, se permirent des propos offensants, et finirent par se soulever. La révolte se calma devant la douleur du roi. Alexandre pleurait alors la perte d'Héphestion, son plus tendre et son meilleur ami. Tous les historiens s'accordent sur son extrême douleur ; mais ils en parlent différemment, suivant leur affection ou leur inimitié pour ce prince et pour Héphestion. Ce fut à Babylone que l'on transporta le corps d'Héphestion : on lui éleva un bûcher dont rien n'a jamais égalé la magnificence. Plutarque prétend qu'Alexandre chercha dans la guerre une consolation à la douleur que lui causait la inort de cet ami , et qu'en conséquence il partit d'Ecbatane pour faire « la chasse aux hommes. » Ayant vaincu les Cosséens,
(1) Diodore, XVII, 106. Quinle-Curce, IX, 10, 12.
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il les massacra tous impitoyablement, et appela cette expédition énagisme, c'est-à-dire libation funéraire en l'honneur d'Héphestion. On ne pouvait rien imaginer de plus injurieux à la mémoire d'Alexandre : mais ce fait est démenti par les autres écrivains. Au rapport de Diodore , les Cosséens furent subjugués dans quarante jours; Alexandre leur tua beaucoup de monde, et leur fit encore plus de prisonniers. Après qu'ils eurent promis de lui obéir, il leur accorda la paix. Alexandre s'avança ensuite vers Babylone, et à son approche les députés de toutes les nations vinrent le féliciter de ses succès. Les Éthiopiens, les Libyens, les Carthaginois, les Bruttiens, lesLucaniens, les Toscans, les Scythes, les Celtes , les Ibériens, etc., peuples qui pour la plupart connaissaient à peine le nom macédonien, s'empressèrent de rendre hommage a» vainqueur de l'Asie. On rapporte que plusieurs soumirent leurs différends à la décision de ce prince, comme maître de la terre et des mers qui la baignent (1). Alexandre, de retour à Babylone, n'y resta pas oisif; à peine le soin de son vaste empire était-il pour lui une occupation. Une foule de projets se présenta alors à son esprit , et il voulut tous les exécuter. Les moyens ne l'ernbaiTassaient pas: il n'avait besoin que de vivre; mais, heureusement peut-être pour le genre humain, il touchait à la fin de sa brillante carrière. On ne peut douter de ses projets, puisqu'ils se trouvaient consignés dans ses propres mémoires. Éphippus d'Olynthe devait en avoir eu connaissance, et c'est vaisemblablement dans son ouvrage que Diodore de Sicile les a puisés. Perdiccas fit lecture aux Macédoniens assemblés des principaux passages des mémoires d'Alexandre (1), après en avoir retranché ce qui concernait Hépliestion. D'abord il s'agissait de faire construire en Phénicie , dans la Syrie , en Cilicie et dans l'île de Cypre , mille navires longs, pins forts que les trirèmes, destinés à porter la guerre chez les Carthaginois etles autres peuples voisins de la Libye et de l'Ibérie. A l'usage de cette flotte, des ports devaient être creusés et des arsenaux constniits dans les endroits les plus opportuns, sur la route , jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Il était ensuite question de colonies fondées en Asie, des moyens d'assurer et de multiplier leurs relations, soit entre efles, soit avec l'Europe. Alexandre faisait encore mention de six temples , à la consti'uction de chacun desquels il destinait la sonome de quinze cents talents , ou neuf millions. Il plaçait les deux premiers à Delphes et à Dodone ; le troisième, de Jupiter, à Dium ; le quatrième, de Diane-Tauropole, à Amphipolis; et le cinquième, à Cirrha ; le dernier et le plus magnifique de tous était celui de Minerve à llium, dans la Troade. Enfin il voulait qu'on élevât une pyramide aussi haute que les pyramides d'Egypte,
(1) Arrien, VII, is.
(2) Diodore de Sicile, XVII, 4.
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I pour renfermer les cendres de Philippe, son , père. Les Macédoniens applaudirent beaucoup à '' ces dispositions ; mais ils jugèrent qu'il leur était I impossible d'accomplir tous les projets d'A- ! lexandre.
Tous ces rêves de l'ambition allaient bien- [ôt s'évanouir : le rôle éclatant et terrible qu'Alexandre avait joué sur la scène du monde était sur le point de finir. « Lorsque Alexandre, (lit Diodore , parut être parvenu au comble du bonheur et de la puissance, le destin coupa le fil des jours que la nature lui accordait encore. La Divinité annonça aussitôt sa mort par plusieurs présages et signes extraordinaires. » Au pai'ti qu'Alexandre prit d'abord d'errer aux environs de Babylone , et aux anxiétés que lui causaient de nouveaux présages, on ne reconnaît plus l'homme de génie qui avait su employer si habilement le pouvoir de la superstition. Veut-il se défaire d'un sujet dont il soupçonne la fidélité? le devin Aristandre interprète un songe de ce prince , et le fils d'Arope est déposé de sa charge. L'apparition d'un aigle lui suffit pour rejeter le sentiment de Parménion , vieux capitaine qui avait beaucoup de crédit sur l'esprit des soldats. Sous les murs de Thèbes , au siège de Tyr, sur les bords du Jaxarte, etc., partout il s'était monti'é supérieur aux faiblesses de la superstition, et en avait tiré le parti que les circonstances exigeaient. Mais s'imagine-t-il que tout lui annonce une mort prochaine? aussitôt il devient le plus superstitieux des Grecs ; son palais est plein de gens qui offrent des sacrifices : les uns y font des cérémonies expiatoires ou des purifications ; d'autres prophétisent. <c L'incrédulité, ajoute le sage Plutarque , et le mépris du culte religieux sont sïins doute des maux fort grands ; mais la superstition n'en est-elle pas un plus grave ? Elle gagne toujours, comme l'eau, les parties basses, et nous remplit de folie et de terreur sur les événements delà vie (1). »
A peine Alexandre , encouragé par Anaxarque et quelques autres philosophes , est-il rentré dans Babylone, qu'il s'en repent, blâme ceux qui le lui ont conseillé, et admire, suivant Diodore , l'art et la pénétration des Chaldéens. Toute la conduite du héros macédonien n'est plus désormais que l'effet d'une étrange et déplorable pusillanimité. Sur ces entrefaites arrivent les députés de la Grèce : c'étaient des théores dont les fonctions avaient du rapport à la religion. Ils venaient mettre sur la tête d'Alexandre des couronnes d'or, au nom de leur patrie , et lui décernaient ainsi les honneurs divins. Ce fut encore un funeste présage. Pour juger les derniers moments de ce prince, et pour connaître la véritable cause de sa mort, il faut jeter les yeux, sur un fragment précieux de ses Éphémérides. Nous croyons devoir le rapporter, d'après Plutarque et Arrien, cpii nous l'ont conservé. « Le 17
(1) Plularque , Fit. Alex., 97.
NOCV. BIOGR, UNIVERS. — T. I.
du mois Dœsius (8 août), Alexandre assistai un repas chez Médius. S'étant ensuite baigné , il soupa, et but fort avant dans la nuit. Le 18, il prit encore un bain , mangea peu , et dormit ayant la fièvre. Le 19, après s'être baigné, il vint dans son appartement, et passa la journée à jouer aux dés avec Médius. Le soir du même jour, s'étant encore baigné et ayant sacrifié aux dieux, il soupa , et pendant la nuit il eut la fièvre. Le 20, il se baigna , et, porté sur son lit , il sacrifia comme à l'ordinaire , et resta couché jusqu'au soir dans sa chambre de bains , où il entendit la relation que Néarque lui fit de son voyage sur l'Océan. En conséquence , il donna ordre aux ti'oupes de terre de se tenir prêtes à partir dans quatre jours , et aux gens de mer dans cinq. Le 2 1 , il fit la même chose que la veille ; la fièvre augmenta, et il eut une fort mauvaise nuit. Le 22 , la fièvre fut encore plus violente ; il voulut être porté jusqu'au fleuve , qu'il traversa en bateau. Il passa la journée dans un beau jardin près d'un grand étang , s'entretint avec ses capitaines sur les places vacantes dans son armée, et leur dit qu'on ne devait les donner qu'à des officiers expérimentés. Ensuite, s'étant baigné, il se reposa. Le 23. après le bain et le sacrifice, sa fièvre augmenta; il donna encore des ordres aux officiers de sa flotte. Sur le soir, s'étant baigné , le mal empira beaucoup. Le 24, on eut bien de la peine à le porter au lieu du sacrifice. Il ne renouvela pas moins ses ordres concernant l'expédition maritime qu'il projetait. Le 25, quoiqu'il fût plus malade, il prit un bain et fit les sacrifices accoutumés. Il entra dans sa chambre de lit, et s'entretint avec Médius. II fixa le départ de sa flotte, qui devait se faire dans trois jours. Il enjoignit aux principaux capitaines de faire la garde, le jour, dans la cour du palais; et aux taxiarques et pentacosiarques de veiller, la nuit, aux portes. Il soupa peu, et eut la fièvre toute la nuit. Le 26 , il se fit transporter aux jardins du palais, situés au delà de l'étang. II y dormit un peu , mais la fièvre ne diminua point. Ses capitaines étant entrés , il les reconnut tous, sans pouvoir néanmoins leur parler. La fièvre augmenta encore dans la nuit. Le 27 , son état fit croire aux Macédoniens qu'il n'était déjà plus, et qu'on leur cachait sa mort. Ils vinrent en tumulte, en poussant de grands cris, aux portes du palais, et par leurs menaces forcèrent les gardes à les ouvrir. Ils entrèrent tous, en passant l'un après l'autre près du lit. Mais Alexandre avait perdu la parole. Levant avec peine la tête et faisant signe des yeux , il tendait la main à chaque soldat. Ce même jour. Python, Attalus , Démophon et Peuceste avaient passé la nuit dans le temple de Sérapis; ils y furent joints par Cléomène, Ménidas et Séleucus. Ils demandèrent tous ensemble à ce dieu de leur apprendre s'il no conviendrait pas qu'Alexandre fût transporté dans son temple , pour y être traité comme son suppliant. Le dieu répondit qu'il valait mieux
ALEXANDRE {Princes
qu'il restât où il était. Le 2S , les aiïiis d'Alexandre rapportèrent la réponse de Sérapis , et quelques instants après ce prince expira. C'était là le mieux qu'entendait l'oracle (1). «
A juger par ce récit de Diodore, véritable bulletin de malade , Alexandre mourut d'une fièvre intermittente pernicieuse , à l'âge de trente-deux ans , et dans la treizième année de son règne. Olympias, sa mère , eut donc tort de croire son fils mort empoisonné , et de le venger par des meurtres. Le deuil universel, le désespoir, la consternation que causa la mort d'Alexandre , les larmes de ses soldats , celles de Sisygambis , mère de Darius, etc., offrent un tableau sombre et pathétiffue. Quinte-Cui-ce le trace avec son esprit ordinaire , c'est-à-dire plus en poète qu'en liistorien , et sans s'apercevoir qu'il en affaiblit beaucoup l'effet par des détails superflus. Toutes les statues et tous les tableaux qui représentaient Alexandre ont péri (2). Nous n'avons aucune médaille authentique contemporaine qui nous ait conservé ses traits. Il faut donc rassembler sur ce sujet quelques données éparses, incomplètes et, pour la plupart, peu certaines. Ce prince avait les traits réguliers, le teint beau et vermeil , le nez aquilin , les yeux grands et pleins de feu , les cheveux blonds et bouclés , la tête haute, mais un peu penchée vers l'épaule gauche (3) ; la taille moyenne, fine et dégagée ; le corps bien proportionné, et fortifié par un exercice continuel. On remarquait encore qu'il avait l'ouïe délicate, la voix forte, l'haleine douce, la peau très-blanche; et toute sa personne exhalait, dit-on, une odeur suave. On lui supposait un clignotement ou mouvement très-irrégulier dans les yeux , ce qui devait désigner son amour démesuré de la gloire. Lysippe réussit si bien à exprimer son air terrible, que Cassandre ayant regardé s Delphes une statue qui représentait ce prince , il en frissonna, et éprouva une telle sensation , qu'il eut peine à se remettre des ti'oubles que cette vue lui avait causés : elle lui rappela les mauvais traitements et les menaces qu'il avait reçus de la part d'Alexandre, pour s'être moqué en sa présence de ceux qui l'adoraient.
Les peuples, si souvent vaincus par Alexanch-e, ne crurent pas d'abord à la nouvelle de sa moi't : l'ayant vu si souvent échapper à de grands dangers, ils imaginaient qu'il était immortel. Quand cette mort fut confimiée, ils le regrettèrent comme leur père. Au contraire , les Macédoniens se réjouirent d'en être débarrassés, à cause de sa trop grande sévérité et des périls continuels auxquels il les exposait. Leurs chefs partageaient ces sentiments , mais pour des motifs différents , la cupidité et l'ambi-
(1) Plutarque, J^it. Alex. — Arrien, Vil, 25.
(2) Pline, XXXV, 37.
(3) Selon d'autres, la tète était penchée vers l'épaule droite. Voyez sur ce vice de conformation , considéré sous le point de vue de l'art plastique et de la médecine, un Intéressant article du docteur Dechambre, dans la Gazette médicale, année 1851.
anciens, macédoine) siu;
tion (1). Ces observations judicieuses de Justin peuvent servir de réponse aux questions de Montesquieu, enthousiaste d'Alexandre. <■ Qu'estce que ce conquérant, qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis ? Qu'est-ce que cet usurpateur, sur la mort duquel la famille qu'il a renversée verse des larmes? C'est un Irait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant puisse se vanter. » On ne peint pas toujours les hommes par les effets que produit leur mort. Celle d'Alexandre jeta d'abord tout dans une si étrange confusion, que, suivant un mot de Léosthène , son ai'méc ressemblait au Cyclope qui, après avoir perdu son œil , portait çà et là ses mains , sans savoir où il allait. 11 ne pouvait résulter de cet état de choses que beaucoup de calamités, et on les prévoyait sans peine; car l'honmie s'affecte plus de l'avenir que du passé , et ce qu'il croit luimême être l'effet de l'amour n'est souvent que celui de la crainte. Ayant perdu l'àme qui dirigeait tout, on laissa le corps d'Alexandre pendant plusieurs jours sans lui rendre les honneurs funèbres. » Lorsque les amis d'Alexandre purent, dit Quinte-Curce, s'occuper de son corps, ils le trouvèrent intact sans la moindre Tnarquc de corruption , et avec cette figure vermeille qui annonce la vie. » Les Égyptiens et les Chakléens, chargés de l'embaumer à leur manière, n'osèrent d'abord y mettre la main, comme s'il ciil encore respiré; puis, l'ayant supplié de permettre à des mortels de le toucher, ils le nettoyèrent, l'embaumèrent, et le mirent sur un trône d'or, avec les ornements royaux sur la tête. Conformément aux dernières volontés d'Alexandre, son corps devait être transporté au temple de Jupiter- Ammon ; mais cette disposition fut changée par Ptolémée , qui sentait toute l'iraiiortance d'être en possession d'un pareil dépôt. Le devin Aristandre avait assuré l'armée macédonieiuie que les dieux lui avaient révélé qu'Alexandre ayant été de son vivant le plus heureux des rois , la terre qui recevrait le corps serait parfaitement heureuse, et n'aurait jamais à craindre d'être dévastée. Rien n'a égalé la magiiKicencc du char sur lequel lut transporté le corps d'Alexandre ; la description que nous en a conservée Diodore de Sicile i)araît avoir été tirée de l'ouvrage d'Éphippus d'Olynthe , sur la mort et les funérailles d'Héphestion et d'Alcxan(h-e. Ce char funèbre, construit par Hiéronyme, fut mis au nombre des chefs - d'œuwc de la mécanique , tels que le bûcher de Denys l'Ancien à Syracuse , exécuté par Timée ; l'hélépole de Démétrius - Poliorcète , par Dioclide d'Abdère; le fanal de Persée , par Polyclète ; et le grand navire d'Hiéron , construit sous la direction d'Archimède. Les travaux relatifs au chai- d'Alexandre durèrent près de deux ans ; et pendant ce temps-là on plaçait le corp-s de ce pi'incc au
(t) Justin, XIII, 1.
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iiiilieu de ses généraux, lorsqu'ils délibéraient sur quelque affaii-e importante (1). Il fut ensuite transporté , sous la conduite d'Arrhidée , de Babylone à Mempliis , où il fut déposé dans un cercueil d'or. Plustai-d, sous Ptolémée Soter, on le transporta à Alexandrie , et on remplaça l'ancien cercueil par un autre en verre. Jules-César le ^ it en cet état ; et aucun des monuments dont Alexandrie était remplie ne l'intéressa davantage. Il descendit avec empressement dans le tombeau du béros macédonien , comme de nos jours Napoléon visita le tombeau de Frédéric le Grand. Cette vue put lui arracher quelques soupirs ; mais il n'avait plus à gémir comme autrefois , en apercevant la statue du conquérant ; car il était déjà son rival de gloire. Auguste voulut aussi contempler les restes d'Alexandre: il fit tirer son corps du cercueil , lui mit une couronne d'or, et le couvrit de fleurs (2). Dion- Cassius rapporte qu'il lui arracha un morceau du nez , anecdote qu'il ne donne cpie comme un bruit , et on doit , en effet, le croire peu fondé. Cet historien nous apprend encore que l'empereur Sévère , ayant fait enlever des temples beaucoup de livres mystérieux , ordonna de les renfermer dans le tombeau d'Alexandre, et défendit qu'on les monti'àt aux profanes. Depuis cette époque, on ignore ce qu'est devenu ce tombeau : peut-êti-e fut-il démoli , et le corps jnis en pièces et pulvérisé, dans une de ces émeutes auxquelles le peuple d'Alexandrie se livrait si fréquemment. D'ailleurs les chrétiens n'auraient pas laissé subsister un pareil monument , situé au centre du quartier du Brucliium, où Os venaient de changer en église le temple de Bacchus. Aussi déjà saint Jean Chrysostome parlet-il du tombeau d'Alexandre comme ignoré de son temps , c'est-à-dire vers la fin du quatrième siècle.
Alexandre laissa im nom immortel. Les peuples de l'Europe aussi bien que ceux de l'Asie et de l'Afrique le connaissent. Le grand conquérant mit bien moins de temps à renverser l'empire de Darius qu'Agamemnon à assiéger vainement la ville de Priam. Viskander est encore chanté par les poètes de l'Orient. Sa marche triomphale, depuis l'Hellespont jusqu'aux rives du jNil et de l'Indus, ressemble , en effet, plus à un conte fantastique qu'à la réalité. Son œuvre mourut avec lui ; mais les lambeaux furent encore des royaumes que les généraux du conquérant se partagèrent entre eux. Dès ce moment l'Inde , la Perse et l'Egypte cessèrent d'être des pays mystérieux pour l'Europe, et l'échange d'idées qui s'établit entre ces différentes contrées servit à la civilisation du monde. Ce fat là le plus grand résultat des conquêtes d'Alexandre.
Diodore de Sicile, XVII et siiiv. — Arrien, Exped. Alexandri. — Quinle-Ciirce. — Plutarque. — Justin. — Sainte-(;roix, Examen critique des anciens historiens. — Eckliel, Doctrina nummorum. — Oroysen, Geschichte
(1) Justin, xn 1,4.
(2) Suétone , f'it. Awj. 18.
anciens, macédoine) 838
Alexanders des Grossen; Berlin, 1833. —Williams, Li/e and actions of Alexander the Great ; London, 1S29. — \'Menns,Historia Alexandri il/., Argent.; fol. — Lesfarques, Histoire d'Alexandre le Grand; Toulouse, 1639 , in-8°. — Gauddenzio, Fatli d'Alessandro il Grande.- Pisa, 164S, in-fol. — Lehmann , Historia M. Alexandri, dissertatione historica. descripta. — Obrecht , JusIMk, armoram Alexandri M.; Vpsal, 1691, in-S". — Attienius, Dissertatio de Grsecia triiimphante, et statu Grseciie sut) Alexandro M. tyranno; Lips., 1706, in-4°. — Eenherg, Dissertatio de testamento Alexandri M.; Upsal, 1709. — Freitag, Dissertatio de Alexandro cornigero; Lips. , 1715, in-4°. — Kossin, L'éroismo ponderato nella vita di Alessandro il Grande; Parme, 1716 ,2 vol. ia-i". — Zftiske, Prohisio de Alexandro M. cornibus insigni ; Soraviœ , 1724, in-fol. — Fonseca-Rebelo , Hisloria abreviada de Alexandro Magna ,- Lisb., 17S3, iQ-4». — Linguet, Histoire du siècle d'Alexandre le Grand ; Paris. 1762, in-12. — Sctilegel, Einleitung zu Alexandropàdie Oder ûber die Jugendjahre einer Alexanders des Grossen; Riga, 1775, 10-4°.— Pfizer, Geschichte Alexanders des Grossen; Stuttg.jin-s". — Ëaty.Fie d'Alexandre le Grand , 1760, in-4°.
* A LEXANDRE SV, surnommé ^gus ( 'A>>é?avoç)QQ Aiyoç) , roi de Macédome, fils d'Alexandre le Grand et de Boxane, tué en 310 avant J.-C. Il naquit en 323 avant J.-C, peu de mois après la mort de son père, et fut sacré roi par l'armée macédonienne à Babylone. Après la mort de Perdiccas , tuteur du jeune roi , Python et Arrliidée ( ce dernier avait conduit le corps d'Alexandre le Grand en Egypte) fm'ent proclamés régents en 321 avant J.-C, et partirent pour l'Europe avec Boxane et son fils. Les intrigues d'Eurydice, femme d'Arrhidée , portèrent les régents à se démettre de leurs fonctions avant d'arriver en Grèce. Antipater fut alors chargé de la tutelle du jeune roi, l'amena en Macédoine, et fit un nouveau partage des provinces de l'empire. Mais il mourut déjà en 319 avant J.-C, et eut pour successeur Polysperchon. Eurydice résolut alors de se mettre elle-même à la tête des affaires , et contraignit Roxane avec son fils à chercher un refuge en Épire, où venait aussi d'être exilée Olympias, mère d'Alexandre le Grand. Polysperchon, de concert avec Éacide d 'Épire, ramena toute la famille royale en Macédoine , où Eurydice et son mari Philippe-Arrhidée furent mis à mort en 317 avant J.-C. Olympias et Polysperchon gouvernèrent dès loTS sous le nom du. jeune Alexandre. Mais déjà, l'année suivante, Olympias, Roxane et Alexandre tombèrent entre les mains de Cassandre, allié fidèle d'Eurydice. Olympias subit le dernier supplice, et Roxane avec son enfant fut emprisonnée dans la citadelle d'Amphipolis. En 3 1 5 avant J.-C . , Antigone fit la guerre à Cassandre, sous prétexte de délivrer le jeune prince. La paix fut conclue en 311 ; mais Alexandre et sa mère restèrent en prison , et Antigone , probablement complice de Cassandre , ne fit entendre aucune protestation , bien que la mise en liberté d'Alexandre eût été stipulée. Les Macédoniens commençaient à muniiurer de cet état de clioses, lorsque Cassandre ordonna au geôlier Glaucias d'empoisonner Roxane et son fils , et de faire disparaître leurs corps. Le crime de ces malheureuses victimes fut d'avoir été, l'une la femnie
ALEXANDRE {Princes anciens, macédoine, phères)
l'autre le ûls d'un grand homme. L'histoii'e offre
plus d'un trait de ce genre.
Diodore, XVIII, 36, 39; XIX, 11, 51, S2, 61, 105. — Justin, XIV, 6; XV, 2. — Pausanias, IX, 7, 2. — Plutarque, Pyrrhus, S. — Uroysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders.
ALEXANDRE V, rol de Macédoine, troisième fils de Cassandre, mort en 294 avant J.-C. IJ disputa le trône à Antipater après la mort de leur aîné, Philippe IV. Antipater fit mettre à mort Thessalonice sa mère , dans la persuasion qu'elle soutenait les prétentions d'Alexandre. Celui-ci, pour se soustraire aux embûches de son frère , se réfugia d'abord en Grèce , et se mit sous la protection de Démétrius Poliorcète, alors occupé au siège de plusieurs villes. Il se rendit ensuite en Épire : le roi Pyrrhus lui promit son assistance, en échange de quelques places fortes de la Macédoine. Après qu'Antipater eut, de son côté, vainement imploré le secours deLysimaque, roi de Thrace, son beau-père, contre l'orage qui le menaçait, il se réconcilia avec son frère, auquel il céda une nartie de la Macédoine. Démétrius arriva après cette réconciliation. Embarrassé de ce secours tardif, Alexandre chercha à se débarrasser'de son allié ; mais celui-ci le prévint, et le fit massacrer avec toute sa famille ; puis , réunissant l'armée macédonienne à la sienne, il se fit proclamer roi de Macédoine. Alexandre avait épousé Lysandra, fille de Ptolémée Lagus et d'Eurydice.
Plutarque, Pyrrhus, 6, 7; Démétrius, 36. — Justin, XVI, 1. — Diodore, Fragm., VII. — Pausanias, IX, 7, 3. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders, p. S77.
ALEXANDRE, troisième fiJs de Persée, dernier roi de Macédoine, était encore enfant lorsque son père fut vaincu par Paul Emile (en 168 avant J.-C. ). Persée l'avait confié ainsi que sa fille aux soins de Ion de Thessalonique , l'un de ses favoris ; mais ce sujet infidèle , voyant son maître vaincu , livra aux Romains le dépôt qu'il avait en garde. Ces enfants furent conduits à Rome, et onièrent, ainsi que leur père, le triomphe de Paul Emile. Alexandre fut ensuite conduit à Albe, où on le garda soigneusement jusqu'à la mort de son père, amvée en 165 avant J.-C. Mis en liberté, il apprit la langue latine et obtint une charge de greffier, qu'il exerça jusqu'à sa mort. n excellait aussi dans l'art de ciseler, et se faisait remarquer par la perfection de ses œuvres.
Un imposteur (l'an 147 avant J.-C.) usurpa le nom d'Alexandre , fils de Persée , et rassembla une armée sur les bords du fleuve Nestus. 11 fut défait par Métellus, qui le força à se réfugier en Dalmatie. On ignore ce qu'il devint.
Zonaras, ex Dion. — Csser., in Annal.
ALEXANDRE, prétendant au trône de Macédoine en 278 avant J.-C. Il était fils d'Amestris, reine d'Héraclée, et de Lysimaque, lieutenant d'Alexandi-e le Grand. Il fut élevé à la cour de son père, à qui la Thrace et la Chersonèse étaient échues en partage. Après la mort d'Agathocle son frère, tué par son père Lysimaque, il s'en-
fuit avec Lysandra, veuve d'Agathocle, chez Séleucus, roi de Babylone. Les deux fugitifs déterminèrent ce roi à faire la guerre à Lysimaque, qui fut tué dans une bataille. On raconte qu'Alexandre réclama le corps de son père, et lui fit élever un tombeau entre Cardie et Pactye. Il prétendait au trône de Macédoine après la mort de Sosthènes ; mais il ne réussit pas dans son entreprise.
Pausanias, \ 10. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders. î
ALEXANDRE, de Lyncesfe , fils d'Aéropns i fut accusé de complicité dans l'assassinat de Philippe , roi de Macédoine. Alexandre le Grand lui pardonna, parce qu'il vint le premier lui rendre hommage après la mort de Philip|)c.Il lui confia ensuite le commandement des troupes de la Thrace et de la cavalerie tliessalienne. Malgré les honneurs dont il fut comblé , Alexandre de Lynceste conspira contre la vie de son bienfaiteur pour s'emparer du sceptie, qui, avant le règne d'Amyntas n , était héréditaire (ians sa famille. Il entra à ce sujet en correspondance avec Darius, roi de Perse, qui lui garantit le royaume de Macédoine et lui fournit mille lalents. L'envoyé de Darius tomba entre les mains de Parménion, qui dévoila le complot à Alexandre le Grand. Celui-ci lui fit grâce de la vie, en considération de sa parenté avec Antipater (dont Alexandre de Lynceste était le gendre), et le punit de la prison. Mais lorsque, trois ans après, Philotas fut condamné à mort pour le même crime , les Macédoniens demandèrent aussi le supplice d'Alexand 1-e de Lynceste, qui fut exécuté en 330 avant J.-C.
AiTien, Anabasis, 1, 25, 26. — Diodore, XVII, 32, 80. — Quinte- rurce, VII, 1; VIII, 8.
ALEXANDRE, fils de Polysperclion , l'un des généraux d'Alexandre le Grand, mort en 314 avant J.-C. 11 fut chargé par son père, régent de la Macédoine après la mort d'Antipalcr, de détacher la Grèce du parti de Cassandre, fils d'Antipater. Il réussit dans son entreprise, s'empara du Péloponèse, et s'y déclara indépendant (en 316 avant J.-C. ). Il venait de se faire reconnaître roi par Antigone et Cassandre, ses concurrents, lorsqu'il fut assassiné par Alexion, l'un de ses officiers. Son épouse Cratésipolis, femme d'un rare courage, se maintint à Sicyonc dans le suprême pouvoir, et vengea la mort de son mari.
Diodore, XVIII, 65; XIX, 67. — Arrien, l'hotii Uibliotheca, p. 76, édit. Beliker. — Droysen, Geschichte der Nachfolger Alexanders , p. I5i.
E. Alexandre de Phères.
ALEXANDRE, tyran de Phères ('AXI^avopoç ô ^epatoç) en Thessalie, tué dans la quati'ième année de la 106^ olympiade (357 avant J.-C). H succéda à son neveu Polydore, qu'il fit empoisonner dans un repas en 369 avant J.-C, et devint un objet de haine par sa conduite inique et cruelle. Les Aleuades , famille noble de Thessalie, et quelques réfugiés de Larissa, conspiré-
841 ALEXANDRE (Princes
rent conti'e lui , et implorèrent le secoui's d'Allexandre H, roi de Macédoine. « Alexandre de Plîères , dit Diodore , averti de cette conspiration, mit en campagne tous les hommes en état de manier les armes , dans le dessein de porter la guerre en Macédoine. Le roi des Macédoniens ayant auprès de lui les exilés de Lalisse , prévint l'ennemi , se dirigea avec une armée sur Larisse , et s'empara de cette ville avec l'aide de quelques habitants qui l'avaient introduit dans l'intérieur des murs. Il mit ensuite le siège devant la citadelle, qu'il prit ; il occupa aussi la Aille de Cranon , mais il promit aux Thessaliens de leur rendre l'une et l'autre ville. Cependant , au mépris de sa parole , il y établit des garnisons considérables, et, gardait les villes pour lui. Alexandre de Phères revint à Phères (1). « Bientôt la guerre entre lui et ses sujets recommença. « Vaincus dans plusieurs batailles, ils avaient perdu beaucoup de monde. Ce fut alors qu'ils envoyèrent des députés aux Thébains pour leur demander des secours etPélopidaspour chef; car ils savaient que celui-ci était personnellement irrité contre le tyran Alexandre, qui l'avait jeté en prison , et ils le connaissaient en même temps pour un homme renommé par sa bravoure et son talent stratégique. Les Béotiens se réunirent en une assemblée généi-ale, et, après avoir pris connaissance de la mission des envoyés, ils accordèrent tout ce que les Thessaliens leur demandaient. Ils firent partir sur-le-champ une armée de 7,000 hommes, sous les ordres de Pélopidas. Au moment où Pélopidas se mit en route à la tête de son armée , il arriva une éclipse de soleil. Ce phénomène répandit l'alarme; quelques devins déclarèrent que, par le départ de l'armée, Thèbes allait perdre son soleil ; paroles qui présagèrent la mort de Pélopidas. Mais ce général n'en continua pas moins sa marche , poussé par la fatalité. Arrivé en Thessalie, il trouva Alexandre occupant une position très-forte avec plus de 20,000 hommes ; il établit son camp en face de l'ennemi , et, après sa jonction avec les troupes auxiliaires des Thessaliens , il engagea le combat. Alexandre eut l'avantage , grâce au terrain qu'il occupait. Pélopidas , empressé de décider par sa propre valeur le sort de la bataille, marcha droit à Alexandre. Le tyran tint ferme avec son corps d'élite ; la mêlée devint sanglante : Pélopidas fit des prodiges de valeur ; tout le champ de bataille autour de lui fut jonché de cadavres. Enfin, s'exposant aux plus graves dangers, il mit l'ennemi en déroute , et remporta la victoire. Mais cette victoire lui coûta la vie : criblé de blessures , il mourut en héros. Alexandre, une seconde fois mis en déroute et pressé de tous côtés, fut obligé, par une capitulation , de rendre aux Thessaliens toutes les villes qui faisaient le sujet de la guen-e, de restituer au pouvoir des Béotiens les Magnètes et les Achéens de la Phthiotide; en un
(1) Diodore de Sicile, t. III p. CT de la traduction de Perd. Hoefer.
anCîfiWS, PHÈRES, ROME) S42
mot, il dut se contenter de la souveraineté de Phères et du titre d'allié des Béotiens (1). »
Quelque temps après (en 362 avant J.-C. ) , il s'empara de l'île de Tenos , et réduisit les habitants en esclavage. L'année suivante , il marcha en pirate contre les Cyclades , assiégea Péparéthus, etdéfit les Athéniens, sous Léosthène, à Panorme près de Sunium. Tous les écrivains nous dépeignent cet Alexandre comme un homme cruel et perfide. Cicéron et Diodore rapportent plusieurs anecdotes de sa vie. Ainsi , sur quelques dénonciations portées contre les habitants de Scotusse, il les convoqua en une assemblée: là, il les fit entourer par des mercenaires et égorger jusqu'au dernier. On raconte encore de lui qu'il prenait plaisir à faire enterrer des malheureux tout vifs , ou à les revêtir de peaux d'ours ou de sanglier, et que dans cet état il les faisait déchirer par des chiens et les perçait lui-même de flèches , comme s'il était à la chasse. Exécré de tout le monde, Alexandre fut assassiné par les frères (Lycophron et Tisiphron) de sa propre femme , Thébé. Xéaophon raconte ainsi les détails de ce meurtre : « Elle leur avait déclaré qu'Alexandie en voulait à leur vie : un jour entier elle les tint cachés dans le palais. Alexandre revient ivre, et s'endort; à la lueur d'une lampe, elle lui ôte son épée : ses frères hésitent à s'approcher d'Alexandre; elle les menace de l'éveiller, s'ils ne commettent le crime. Dès qu'ils furent entrés, elle ferma la porte, dont elle tenait le verrou jusqu'à ce que son mari expirât. Au rapport de quelques-uns, la haine de cette femme provenait de ce qu'ayant un jour fait mettre aux fers un beau jeune homme qu'elle aimait, le tyran l'avait tiré de prison et égorgé, indigné qu'elle demandât sa grâce. Selon d'autres , n'ayant point d'enfants de cette épouse , il avait envoyé à Thèbes demander en secondes noces la veuve de Jason : c'était là, disait-on, le motif de son crime. Au reste, Tisiphron, l'aîné de ses frères, régnait encore lorsque je composai ce livre (2). »
Xénophon, Hellenica, VI, 4. — Diodore, XV, 61 et suiv. — Polybe, vin, 1. — Cicéron, De o/ft-cils, II, 7. — Plutarque , Pélopidas. — Démosthène , contre Polycl.
F. Alexandre de Rome.
ALEXANDRE-SÉVÈRE, empereur romain, né en Phénicie le 1'^'^ octobre de l'an de J.-C. 208, mort près de Mayence le 19 mars 235. — Julia Domna, femme de l'empereur Septime-Sévère, avait pour sœur Julia Mœsa, et toutes deux étaient, dit-on, fdies d'un prêtre du Soleil, du nom de Bassien, qui exerçait son sacerdoce dans la ville phénicienne d'Émesse. Mœsa, après la brillante fortune de sa sœur, dont le mari était parvenu à l'empire , épousa Julius Avitus, personnage consulaire, dont elle eut deux filles, Julia Sœmis et Julia Mammea. C'est de cette dernière , mariée au consulaire Genesius Marcien,
(1) Diodore de Sicile, t. III, p. 7/(, trad. de F. Hoefer.
(2) X(^nophon, Hellemcn, VI, 4.
que naquit Alexandre, qui prit d'abord le nom d'Aurèle Alexien, porté par son grand-père paternel. On lui donna plus tard le nom à'Alexandre, dit Lampride, parce qu'il était né le jour anniversaire de la mort d'Alexandre le Grand, dans un temple consacré à ce héros. Ayant perdu son père lorsqu'il était encore en bas âge, il fut élevé par sa mère Julia Mammea, femme d'une grande énergie , qui non-seulement le guida de ses conseils, mais lui fit donner par les meilleurs maîtres une éducation distinguée, dirigée à la fois vers l'étude des belles-lettres et la science des armes. Il n'avait que dix ans lorsque son cousin Élagabale, fils de Julia Sœmis, fut proclamé empereur par les troupes ; et l'année suivante (de J.-C. 219)il l'accompagnait à Rome, où deux ans plus tard il fut adopté par lui et reçut le titre de César. Dès lors ses inclinations parurent toutes différentes de celles du prince impudique qui avait trouvé le moyen de vaincre en débauches tous ses prédécesseurs, et dont il s'attira la haine par l'énergie avec laquelle il repoussa les tentatives faites pour le corrompre. Aussi Élagabale ne tarda-t-il pas à se repentir de cette adoption, et, familiarisé avec le crime, il voulut se défaire de son jeune parent. Maîtres, officiers, serviteurs, furent engagés par des promesses à se charger secrètement d'un meurtre dont l'empereur n'osait prendre hautement la responsabilité : tous se montrèrent incorruptibles. D'ailleurs Mœsa , l'aïeule de l'Auguste et du César, défendait l'un de ses petits-fils contre la perfidie de l'autre ; si bien que, se voyant démasqué , Élagabale eut recours à la violence , et cassant l'adoption d'Alexandre , le fit mettre au ban du sénat, tandis qu'il envoyait des bourreaux chargés de le mettre à mort. Le sénat , tout en gémissant, enregistra l'acte de déchéance ; mais les soldats se montrèrent moins résignés : courant en armes au palais, ils forcèrent le tyran à jurer qu'il respecterait les jours de ce César dont les naissantes vertus annonçaient au peuple romain un meilleur avenir. Élagabale prêta le serment qu'on lui demandait, et le viola bientôt. Deux fois encore la vie d'Alexandre fut menacée ; deux fois l'affection de l'armée le sauva de la mort; et, à la dernière tentative, Élagabale ayant péri sous les coups des prétoriens, Alexandre lui succéda (an de J.-C. 222).
Jamais avènement, depuis la fondation de Fempire, n'avait été accueilli par des acclamations plus joyeuses et plus unanimes. Lampride nous a transmis , d'après les registi'es du sénat, le récit de la séance où Alexandre crut devoir refuser le nom d'Antonin et le titre de Grand, que voulaient lui conférer les sénateurs immédiatement après son élection. Cette page est curieuse pour l'histoire du temps, et nous prouve à' quel point les formes adulatrices avaient passé dans le langage officiel du premier corps de l'Etat quand il s'adressait à l'empereur, fût-il «n enfant. Alexandre-Sévère avait alors qua-
ALEXANDRE {Princes anciens, kome^
torze ans à peine. On était à la veille des nones de mars ; le sénat était réuni dans le temple do la Concorde, lieu habituel de ses séances. Alexandre, invité à s'y rendre, avait refusé d'abord : il savait qu'il était question de lui décerner des honneiu-s inusités. Mais de nouvelles instances ayant triomphé de sa modestie, il parut au milieu de l'assemblée, qui le salua aussitôt du nom vénéré d'Antonin : « Antonin-Alexandre, s'écrie-t-on, que les dieux vous protègent! Anionin-Aurèle, que les dieux vous protègent ! An* tonin le Pieux, que les dieux vous protègent! Nous vous supplions de prendre le nom d'Antonin. Rendez cet hommage aux bons empercui"s, de porter le nom d'Antonin. Purifiez le nom des Antonins : un monstre l'a souillé , c'est à vous de le purifier. Réhabilitez l'honneur du nom de.s Antonins; que le sang des Antonins se renouvelle en vous ! En vous est notre salut ; en vous est notre vie ; en vous est notre félicité. De longs jours à Alexandre Antonin ! notre bonheur est à ce prix. Que ce soit un Antonin qui consacre les temples des Antonins; que le nom d'Antonin soit restitué à la monnaie ; que ce soit un Antonin qui triomphe des Parthes et des Perses. Qu'étant sacré lui-même , il porte un nom sacré ; que, chaste et pur, il porte un nom vénéré ; à vous le nom d'Antonin! Que les dieux vous conservent ! Nous avons tout en vous, Antonin ; par vous nous avons tout !» — « Pères conscrits , répondit Alexandre , grâces vous soient rendues du titre d'Auguste, de celui de souverain pontife , de la puissance tribunitienne et du pouvoir proconsulaire, que par un exemple tout nouveau vous m'avez conférés en un seul jour ; mais ne m'imposez pas le dangereux honneur de soutcm'r l'éclat d'un grand nom qui serait un pesant fardeau pour mes mérites. Que diriez-vous d'un Varron ignorant ou d'un Cicéron sans éloquence ? Antonin le Pieux donna son nom à Marc-Aurcle par droit d'adoption ; Commode le reçut à titre d'héritage ; Élagabale s'en empara, tout indigne qu'il en était : il serait ridicule à moi de le porter. » Ainsi repoussés dans leur première tentative , les sénateurs donnèrent une autre forme à leur servilité. Alexandre se vit salué du nom de Grand, comme le héros de Macédoine : « Gratid Alexandre, que les dieux voiis protègent ! Vous avez refusé le nom d'Antonin, recevez de nous le nom de Grand. Salut au grand Alexandre ! » Cette fois encore le jeune empereur triompha de l'instinct adulateur du sénat : « Il m'efit été plus facile, répondit-il, d'accepter le nom d'Antonin que le titre de Grand. Qu'ai-je fait de grand jusqu'à ce jour? Le vainqueur de Darius n'a pris ce nom qu'après d'éclatants exploits , Pompée qu'après de nombreux triomphes. Calmez vos transports ; et si vous voulez m'honorer comme je le désire, ouvrez-moi vos rangs ; que je sois un des vôtres : voilà le titre que j'ambitionne (1). »
(1) JE[ius Lampride, Pie d'Alexandre, chap. vu.
Dès les premiers j ours de son règne, Alexandre justifia par de nombreuses mesures un si heui-eus. début. La magistoture l'administration, l'ai mée furent épurées, et les sujets indignes qu'y avait introduits Élagabale en furent honteusement chassés. Voulant rendre au sénat la considération que ce corps avait perdue, sans toutefois dessaisir l'autorité impériale de son omnipotence , il assembla , d'après l'avis de sa mère , un conseil de seize sénateurs, auxquels il adjoignit des jurisconsultes célèbres et d'autres personnages éminents au nombre de cinquante, afin que ses ordonnances fussent revêtues du nombre de signatures qui était nécessaire pour rendre valable un sénatus-consulte. Ce fut au sénat qu'il remit la nomination du préfet de Rome ; et il le consulta même pour le choix de son préfet du prétoire, qu'il prit dans ses rangs, afin qu'un sénateur romain n'ei~it pas la honte d'êtî'e jugé, si le cas écliéait , par un homme qui n'aurait pas été son égal. Tout juge prévaricateur , tout accapareur spéculant sur la misère du peuple, tout dignitaire vendant sa protection, était recherché et puni selon la rigueur des lois. Toutefois les condamnations étaient rares, parce que les choix étaient intelligents. Mais Hérodien va trop loin quand il dit qu'il n'y eut point sous ce règne d'exécution capitale : il ne faut d'autre exemple pour prouver le conti'aire que celui de ce Turinus , favori qui promettait son concours à quiconque voulait l'acheter, et qui , sur l'ordre de l'empereur, fut étouffé , au milieu du forum de Nerva , par la fumée de bois vei't , tandis que l'exécuteur criait à haute voix : « Que celui qui vendait la fumée périsse par la fumée! »
Les règnes précédents avaient été signalés par une grande avidité fiscale. Caracalla avait doublé le droit sur les mutations, imposé par Auguste; il avait transféré au fisc le bénéfice des dispositions testamentaires devenues caduques pour avoir été faites en faveur de célibataires, et qui accroissaient aux pères de famille ; il avait modifié dans le sens le plus favorable à l'État les immunités accordées par la loi Papia ; et pour rendre la perception de ces impôts onéreux plus profitable au trésor, il y avait soumis tous les sujets de l'empire, en leur conférant le droit de cité. Alexandre employa son autorité, et la science des jurisconsultes éminents qui l'entouraient, à diminuer le poids du fardeau par une administration économe. D est cependant difficile de supposer que les impôts , ainsi que le prétend Lampride, aient été réduits à la trentième partie seulement de ce qu'ils étaient sous Élagabale, et qu'à cette occasion on ait frappé des monnaies d'or dont la valeur était du tiers de celle des monnaies anciennes. Le texte de l'historien d'Alexandre-Sévère offre en cet endroit des difficultés que les efforts de Casaubon et de Saumaise ne sont pas parvenus à éclaircir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne possède aucune de ces pièces d'or réduites dont parle Lampride,
ALEXANDRE (Princes anciens , kome)
mais que plusieurs types de médailles donnent à Alexandre sur leur légende le titre de restitutor monetse (1). D'autre part, il fit vendre tous les bijoux, toutes les perles, toutes les pierres précieuses rassemblées par son prédécesseur; il restreignit les sommes dépensées en spectacles, diminual'intérêtusuraire qu'exigeaient les capitalistes , défendit même aux sénateurs de prêter à intérêt, laissa aux villes une partie de l'argent qu'elles devaient au fisc, afin qu'elles l'employassent à l'entretien de leurs monuments, et parvint toutefois , par l'ordre qu'il avait adopté dans l'administration des finances, à se montrer souvent généreux. C'est ainsi qu il établit des écoles gratuites, solda dans les villes de province des avocats chargés de défendre les pauvres , ajouta une disti'ibution de viande aux distributions de blé qui se faisaient au peuple , fit construire des thermes, des greniers publics, et plaça dansle/oritm Transitorium ,ou forum de Nerva, les statues des grands hommes qui avaient honoré l'empire. Alexandre trouva encore moyen de relever la fortune des anciens fonctionnaires ijionorati) que des malheurs immérités avaient réduits à l'indigence , tout en remédiant à l'abus d'entretenir un grand nombre de dignitaires qui n'avaient pas de fonctions actives (ascripti, vacantes ), et grevaient l'État, sous ses prédécesseurs, de traitements onéreux (2).
Le nombre des rescrits d'Alexandre-Sévère qui sont parvenus jusqu'à nous est assez considérable pour avoir fait l'objet de quelques travaux particuliers (3) ; et, bien qu'on y remarque peu d'innovations dans le droit romain, ils portent tous un caractère humain et religieux qui fait le plus grand honneur à ce jeune prince, ainsi qu'aux hommes qui le guidaient de leurs conseils. Parmi ces derniers brillait au premier rang Ulpien, préfet du prétoire , le plus habile des jurisconsultes de son époque , et dont les fragments qui nous restent de son Liber slngularis reqularum ont été pour nous le document le plus précieux du droit romain jusqu'à la découverte des Institutes de Gaïus. Ulpien fut, pour ainsi dire, le chef de l'empire pendant les quatre premières années du règne d'Alexandre, qui ne faisait rien sans le consulter , et ne donnait aucune audience qu'il ne fût présent. Les préfets du prétoire, qui n'avaient d'abord exercé qu'une autorité militaire, avaient bientôt étendu leurs attributions , et pris une large part dans l'exercice de la juridiction souveraine. Depuis plusieurs années leurs fonctions étaient devenues judiciaires: ils connaissaient de toutes les causes référées à l'empereur, décidaient les appels des
(1) Voyez Eckhel, D. N. V., t. VII, p. 279.
(2) Jurejurando se constrinxit ne quem aseriptum, id est vacantiiim haberet, ne annonis rempublicam gravaret; Lampride, in Alex., cli. xiv.
(3) Voy. Aurelii Alexandri'.Severi axiomata politica et ethlca. Ejusdem rescript.a universa, Alex. C/iassanei commentariis illustrata; Paris, 163b.
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justices provinciales; et à plus forte raison, sous un prince si jeune, la responsabilité des actes du pouvoir doit-elle revenir au sage ministre qui guidait son élève dans la voie la plus salutaire au bonheur du peuple. Malheureusement les abus ne se peuvent corriger sans froisser les intérêts; et parmi ces abus l'un des plus enracinés était le manque de discipline dans l'armée. En voulant la rétablir, Ulpien souleva les prétorien?, qui coururent demander sa mort à Alexandre. L'empereur le couvrit en vain de la pourpre, pour leur faire comprendre qu'attaquer son ministre, c'était l'attaquer lui-même. Pendant trois jours la sédition ensanglanta les rues de Rome; et enfin Ulpien fut massacré par les révoltés, n Les compagnies prétoriennes , ajoute Dion qui nous apprend ces faits , firent ensuite (les plaintes contre moi commue elles en avaient fait contre Ulpien, et m'accusèrent d'avoir établi une discipline trop sévère panni les troupes de Pannonie. Mais Alexandre, loin d'avoir égard à leurs réclamations, me choisit pour son collègue dans le consulat. Cependant, voyant que son choix irritait les prétoriens, je craignis d'exciter quelque tumulte nouveau, et je m'abstins du séjour de Rome pendant tout le temps que je lus consul (1). » On voit ainsi combien il fallait à la fois d'adresse et d'énergie pour lutter contre les passions mauvaises qu'avaient favorisées les règnes d'un Caracalla et d'un Élagabale. C'est vers cette époque (de J.-C. 229) que les légions qui occupaient la Mésopotamie mirent à mort leur général Flavius Héracléon , tandis qu'un certain Taurinus , à ce que dit Aurélius Victor, fut proclamé Auguste malgré lui, et s'effraya tellement du dangereux honneur qu'on lui imposait, qu'il alla se précipiter dans l'Euphrate. S'il faut en croire Lampride, une tentative d'usurpation, dont les résultats ne sont pas moins singuliers , s'accomplissait à Rome. Un sénateur, nommé Ovinius Camillus, entreprit de s'élever à l'empire. La conjuration était formée , les preuves irrécusables. Alexandre fit amener Camillus dans son palais, et le remercia de ce qu'il voulait bien se charger d'une partie d'un fardeau qui chaque jour devenait plus pesant ; puis il lui fit revêtir la pourpre et l'emmena au sénat, pour y juger quelques affaires. Ce ne fut qu'après plusieurs jours passés par le malheureux prétendant au miheu des honneurs etdeti-anses mortelles, qu'il obtint la faveur de se retirer à la campagne, sans pouvoir encore comprendre comment celui qu'il avait voulu détrôner s'était contenté d'une si douce vengeance.
Un fait qui n'a peut-être pas été suffisamment étudié explique cette morale indulgente, cet oubli de l'injure, si rare dans l'antiquité. Près d un siècle devait s'écouler encore avant l'introduction du christianisme dans la politique du gouvernement ; et cependant Alexandre avait appris
(i;, Dion, LXXX.
de sa mère à respecter la religion du Christ. Il adorait dans une chapelle domestique , nous dit Lampride, l'image de Jésus-Christ, entre celles d'Apollonius de Tyane, d'Abraham et d'Orphée. Auprès d'un prince né en Asie, le spiritualisme des dogmes chrétiens devait l'emporter sur le polythéisme occidental. Les uns parlaient à l'àme, l'autre ne parlait qu'à l'imagination ; et l'Orient s'est toujours montré dans ses cultes plus extatique que poétique. Dès cette époque on remarque une ten- | dance générale des esprits vers les dogmes ! orientaux. Les poètes , les littérateurs , les ptiilosophes en sont imbus : cette disposition devait se manifester plus vive encore chez Alexandre , dont les premières années s'étaient écoulées sur les frontières delà Palestine, dont la mère avait fait venir Origène dAlexandrie à Antioche poui entendre sa parole, dont enfin l'esprit élevé comprenait l'inanité d'un fétichisme, aliment des superstitions de la foule. Aussi savons-nous que si Alexandre ne fut pas chrétien, beaucoup de chrétiens figuraient au nombre de ses officiers ; ([u'il prit pour règle de conduite la maxime de l'Évangile : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit ; » que cette belle maxime fut gravée par son ordre sur le fronton de son palais , et qu'il eut souvent la pensée de consacrer un temple à Jésus-Christ (1).
Ce fut vers la neuvième ou dixième année de son règne , d'après un calcul très-probable d'Eclihel (2) , qu'Alexandre-Sévère porta la guerre en Asie. Une révolution imprévue s'était accomplie chez les Perses. Artaban , le dernier rejeton de la famille des Arsacides, venait d'être renversé du trône pai Ardeschir (3), fils adultérin d'un soldat nommé Sassan ; et, fier de son succès, le Sassanide voulut pi'ouver à ses sujets qu'il était digne de les commander. Chasser les Romains des provinces de l'Asie autrefois soumises aux Perses, c'était se faire légitimer par la victoire : il n'hésita donc pas à entrer en armes dans la Mésopotamie, qu'il ravagea d'un bout à l'autre; et bientôt il menaça les frontières de la Syrie. Alexandre se plaignit d'abord doucement, et fit quelques efforts pour conserver h la fois la paix et ses provinces; mais, sur le refus d'Ardeschir d'entrer en accommodement, il quitta Rome, accompagné des vo-ux et des regrets de tout le peuple, qui voulut le suivre jusqu'à quelques milles des murailles de la ville.
(1) Christo templum facere voluit.lj3m^r.,ch,^i^ii. Si Alexandre n'exécuta pas son projet, détournes qu'il en fut par les prèlres du paganisme, nous apprenons de Lampride que les chrétiens accomplissaient publiquement, sous son règne, les cérémonies de leur culte. Il adjugea aux chrétiens, pour en faire une église, un ancien édifice public que leur disputaient des marchands de comestibles, qui voulaient en faire un halle, f ojr. ibid., ch.xi-vrii.
(2) Eckhel se décide pour cette date, contrairement à l'opinion de Le Nain de TiUeraont, d'après la médaille d'or citée par Vjiillant, médaille frappée en l'honneur du triomphe d'Alexandre dans la douzième année de son règne. Foy Eckhel, U. N. V., t. VII, p. 274.
(3) Les historiens latins cl grecs le nomment Artaxercès.
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Grâces à la précaution qu'il avait prise de désigner d'avance toutes ses étapes , et d'y faire * rassembler les provisions nécessaires à son armée , sa marche n'occasionnait aucun trouble , aucune exaction dans les provinces ; la discipline la plus sévère avait été ordonnée ; tout militaire ' qui s'en écartait était immédiatement puni. Cette rigueur, quoique tempérée par une constante sollicitude pour les besoins, le bien-être, la santé du soldat, blessait trop vivement les habitudes de désordre contractées sous les règnes précédents pour ne pas disposer les troupes à la lévolte. Une légion tout eiltière prit parti , à Antioche, pour quelques soldats punis par ordre du prince ; et Alexandre, debout sur son tribunal, sévit entouré d'une foule armée faisant entendre les cris les plus menaçants : « Taisez-vous ! leur dit-il d'une voix haute; c'est l'ennemi et non pas votre empereur qu'il faut menacer de vos cris; ils ne sauraient m'effrayer. Un n.otde plus, et je vous casse. Qui ne sait pas obéir, n'est plus digne de porter les armes. « Et comme les clameurs continuaient : » Retirez-vous , citoyens, ajouta-t-il, vous n'êtes plus soldats (1) ! » Tel était encore le prestige du titre de militaire, qu'à cette appellation de citoyens, qui semblait les dégrader, les soldats égarés rentrèrent en euxmêmes. Honteux de leur conduite , ils reportèrent au camp leurs armes et leurs drapeaux, puis vinrent se loger dans la ville ; et quand , après un mois de repentir, Alexandre-Sévère consentit à les rappeler au service , ils se montrèrent plus zélés, plus disciplinés, plus ardents qu'aucun des autres corps de l'armée.
Les événements de la guerre Persique sont racontés d'une manière bien différente par les historiens. Si l'on en croit Larapride , Alexandre vainquit Ardeschir malgré les sept cents éléphants, les dix-huit cents chariots armés de faux et la nombreuse cavalerie qui l'entouraient. Suivant Hérodien , le succès aurait été tout contraire. Alexandre, nous dit-il , avait divisé son armée en trois corps : l'un était entré dans la Médie par les montagnes d'Arménie ; l'autre était dirigé vers la pointe orientale de la Mésopotamie, tandis qu'Alexandre , à la tête du troisième , restait dans une inaction coupable qui permit au roi des Perses de triompher sans peine, aidé par la rigueur du climat dans les montagnes, et, dans les plaines , par les maladies qui décimèrent les Romains. Quelle que soit la vérité entre ces deux versions si contraires , nous savons qu'Alexandre de retour à Rome rendit compte aux sénateurs d'une victoire complète. Lampride a extrait son discours des actes du sénat le septième jour des calendes d'octobre : « Pères conscrits, dit l'empereur, nous avons vaincu. Un long discours est inutile : trois cents éléphants avec des tours chargées d'archers ont été pris , deux cents ont été tués sur place. Cent vingt
(1) Qilirites, discedite, atque arma deponite. Inmp. in Alex., § un.
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mille cavaliers ont été mis en fuite, dix mille armés de toutes pièces sont restés sur le champ de bataille. La Mésopotamie est reconquise ; le roi des Perses s'est enfui, abandonnant ses drapeaux aux lieux mêmes où, du temps de Crassus, nous avions perdu les nôtres. Nos soldats reviennent chargés des dépouilles de l'ennemi; la gloire leur a fait oublier leurs fatigues. A vous , pères conscrits , de voter des remercîments aux dieux! » Aussitôt des acclamations unanimes se firent entendre dans le sénat : « Auguste Alexandre, que les dieux te conservent! Tu as mérité le surnom de Persique ; reçois-le. Gloire au jeune empereur, au père de la patrie ! Celuilà est sûr dcA'aincre, qui sait commander (1). » Une médaille nous a conservé un témoignage irrécusable et contemporain du triomphe d'Alexandre (2) : il y est représenté sur un quadrige, revêtu du paludamentum ou habit militaire i et il est remarquable que c'est le premier empereur qui ait ainsi triomphé. Avant lui, les triomphateurs ne revêtirent pas l'habit mihtaire , mais la toge peinte ou palmée. Josèphe parlant du triomphe de Vespasien ou de Titus (3) , les monuments qui représentent le triomphe de Trajan (4) , les médaillons deMarc-Aurèle, de Lucius Vérus, ou de Commode, frappés dans des circonstances identiques, ne nous laissent aucun doute à cet égard.
Après le triomphé vinrent les jeux du cirque, puis un congiaire au peuple, puis les récompenses données aux soldats,dont un certain nombre furent dotés de domaines sur les frontières, domaines transmissibles à leurs fds, sous la condition que ces fils entreraient au service comme leurs pères. A peine terminées , les fêtes célébrées en l'honneur de la paix furent remplacées par de nouveaux bruits de guerre. Les Germains avaient fait irruption dans les Gaules, et Alexandre partit en toute hâte pour les combatti'e. Son armée semblait pleine d'ardeur ; le peuple l'accompagnait, comme à son précédent départ, de ses vœux et de ses larmes : mais sa fortune devait échouer contre ce même obstacle qui se dressait sans cesse devant lui , l'indisciphne de ses troupes. Il trouva des légions révoltées sur la frontière du Rhin , et fut obligé de les casser ; rigueur qui sembla d'abord lui réussir, dit Aurélius-Victor, et qui bientôt causa sa perte (5). En effet, un Goth , né en Thrace, qui devait à sa force herculéenne son avancement dans l'année, Maximin , profita du mécontentement des soldats, toujours prêts à donner la pourpre à quiconque leur promettait des largesses ; et, s'étant fait proclamer empereur, il fit tuer par quelques sicaires Alexandre et sa mère Mammée, qui ne quittait jamais son fils. Tous deux se trouvaient
(1) Lampride, ch. i,v.
(2) Voy. Vaillant, Niim. prœst., t. II, p. 285.
(3) Liv. VU, De bello Jud.
(4) roy. Fabritli, De col. Traj.
(5) Quod in proescns glorian , mox exitio daturo. Aur. Victor, De Ciesarilms.
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alors dans un bourg nommé Sécila, près de Mayence. Ainsi périt à vingt-six ans , et dans la quatorzième année de son règne , un des ïneilleurs empereurs qui aient consolé l'empire romain de tant de règnes licencieux ou sanguinaires. Hérodien, qui lui est peu favorable, et lui reproche plusieurs fois une pusillanimité incompatible avec les qualités d'un grand prince, rend cependant toute justice à la douceur de son caractère et à ses inclinations bienfaisantes. C'est à sa mère Mammée qu'il reproche d'avoir rendu, par une avarice profonde, son fils odieux à des soldats accoutumés aux prodigalités des chefs de l'État. Il est plus probable encore que le respect d'Alexandre pour le sénat, ses efforts pour lui rendre l'éclat et la puissance, blessèrent l'esprit militaire, et aliénèrent à l'empereur l'affection des troupes, qui voulaient que lem* prince ne dût qu'à eux son trône et sa force.
Alexandre , en mourant , ne laissait pas d'enfants. Il avait eu trois femmes : une première , dont nous ignorons le nom , et dont parle Dion en disant qu'elle fut reléguée en Afrique par l'influence et la jalousie de Mammée, qui ne voulait pas qu'on lui donnât, ainsi qu'on le lui donnait à elle-même, le titre d'Auguste; la seconde, qui se nommait Memmia et était fille du consulaire Sulpicius ; enfin la troisième, qui portait les noms de Sallustia-Barbia-Orbiana , et que nous ne connaissons que par les médailles , les historiens n'en ayant fait aucune mention. Jamais , du reste , la mort violente d'un empereur, cette catastrophe si fréquente dans l'histoire de l'empire, n'avait causé à Rome pareille désolation. Le peuple, le sénat, les provinces furent plongés, dit Lampride , dans la plus profonde douleur. On éleva à Alexandre un cénotaphe en Gaule , un mausolée à Rom.e ; on décréta son apothéose, honneur bannal, il est vrai , mais qu'on avait du moins refusé à son prédécesseur. Enfin , nouveau dieu, il eut des pontifes qu'on appelait, de son nom. Alexandrins , et on institua une fête pour honorer le jour de sa naissance , fête qu'on célébrait encore sous le règne de Dioctétien.
A. Noël des Vergers.
Lampride, apud Scriptores Historiée Âugustie. — Dinn Cassius , LXXX. — Hérodien, VI. — Aarelius, Epitome de Ceesaribus. — Zonrire, Jnnales. — Tillemont , Histoire des empereurs, III. — Eckhel, Doctrinanummorvm vetentm, vu. — Aiirelii Alexandri Severi Axiomata poHtica et ethica, A. Chassanei commentariis illiistrata. — J. Greppo, Sur le christianisme de Mammée, de Sévère-, Alexandre, et de Philippe.
G. Alexandre de Syrie,
ALEXANDRE, surnommé Ze&ma ou Zabinas, c'est-à-dire en syrien, esclave racheté ( 'A)i?avôpo; Zeêtvâ;), roi séleucide de Syrie, de 128 à 122 avant J.-C. U était fils d'un fripier d'Alexandrie , nommé Protarque. Aidé de Ptolémée-Physcon, il se fit reconnaître roi de Syrie en qualité de fils adoptif d'Alexandre -Balas. Les peuples, fatigués du gouvernement despotique de Démétrius-
înces anciens, syeie ) §52
Nicanor, se soulevèrent en sa faveur sans ap|)rofondir ses droits, dont le plus réel fut le gain d'une bataille qu'il remporta près de Damas ( 126 avant J.-C. ) contre son rival , qui se réfugia à Tyr, où il fut assassiné. Cependant Cléopâtre, veiive de Démétrius , resta maîtresse d'une partie de l'empire. Séleucus , son fils aîné , âgé d'envi- , ron vingt ans, réussit de son côté à se faii-e un parti considérable, comme successeur légitime du roi son père. Cléopâtre, sa mère, fut la plus ardente à traverser ses vues , dans la crainte qu'il ne vengeât sur elle la mort de son père, dont il avait lieu de la croire coupable. Le voyant déterminé à défendre ses droits, cette mère dénaturée le poignarda elle-même ( 124 avant J.-C. ) {T\i&-Lvi&, Epitom., LX). Pour se maintenir i sur le trône , elle fit venir d'Athènes son second fils Antiochus, surnommé Gryphus, à cause de sort nez aquilin,et le fit proclamer roi, sous sa tutelle. Alexandre ne fut pas longtemps tranquille dans la portion de la SjTÎe qu'il possédait : Ptolémée- Physcon , l'auteur de sa fortune , voulut être son suzerain et lui faire payer \\i\ tribut annuel. Sur le refus de Zcbina, il fit alliance avec Cléopâtre, donna Triphène, sa fille, en mariage à Gryphus , puis envoya une puissante armée pour chasser du trône de Syrie ce même homme qu'il y avait placé quelques années auparavant. Zebina, défait et abandonné de ses troupes, s'embarqua pour la Grèce; mais il fut pris par un corsaire, qui le livra au roi d'Egypte ; celui-ci le mit à mort (122 avant J.-C). On a plusieurs médailles d'Alexandre Zebina : la face représente la tête du roi, et le revers Jupiter assis , tenant d'une main une petite figure de la Victoire , de l'autre , une lance.
JosèphcJudaic.antig., Xin,9, 10. —Justin, XXXIX, 2. — Athénée, V, 17. — Frôlicli, Annales Syriœ. — Eckhol, Doctrina nuinmorum veterum, III, 237.
ALEXANDRE-BALAS ( 'A),é?avôpo(; Bà)>aç)> souverain du royaume grec de Syrie, depuis 150 jusqu'à 146 avant J.-C. 11 prit le nom de Balas (de l'araméen bala ou baal, seigneur), lorsque, se faisant passer pour le fils d'Antiochus-Épipliane , il monta sur le trône après la mort de Démétrius-Soter. Ptolémée-Philométor, roi d'Egypte, auquel il devait principalement le succès de son usurpation, continua de maintenir son ouvrage en lui faisant éjmuser Cléopâtre, sa fille. IJ la conduisit lui-rnême à Ptolémaïde , où les noces furent célébrées avec une grande magnificence. Croyant ainsi avoir fixé sa fortune , il se livra à la débauche, et remit les rênes du gouvernement à son favori Ammonius. Celui-ci ne se servit du pouvoir que pour satisfaire sa cupidité , et mécontenta le peuple. Déméti'ius, fils aîné de Démétrius Soter, profita de la disposition des esprits pour recouvrer le trône de ses ancêtres. Lastliène de Cnide, en Crète , lui fournit un corps de troupes avec lequel il aborda en Syrie, et gagna en peu de temps un grand nombre de partisans. Ptolémée-
ALEXANDRE {Constantinople , Ecosse)
Fliiloniétor, insti'uit de cette tentative, leva Ijromptement deux armées, l'une de mer et l'autre de terre , pour venir au secours de son seiidre. Mais voyant sa cause perdue, il tourna ses armes contre Alexandre lui-même. Aidé par les Syriens , il commença par s'emparer de Séleucie sur l'Oronte, et d'Antioche. Il mit à mort Ainmonius, qui s'était enfui sous le déguisement 'J une femme. Le peuple mit ensuite Démétrius en possession de la ville et du palais d'Antioche j il offrit même à Philométorla couronne de Syrie. >îais ce prince la refusa , disant qu'elle appartenait au jeune Démétrius (Jvstin., I. XXX'V, c. ii). En même temps il rappela sa fille Cléopâtre , qu'il avait mariée à Alexandre , et la donna à Démétrius . Alexandî-e était alors en Cilicie, occupé à réduire quelques villes. Lorsqu'il apprit la défection de son beau-père, l'infidélité de sa femme et la révolte de ses sujets, il accourut vers Antioche; et en trouvant les portes fermées, il mit tous les environs à feu et à sang. Ptolémée ne tarda pas à se mettre en marche pour l'arrêter ; il lui livi-a bataille, et le vainquit. Alexandre se réfugia chez Zabdlel , roi des Arabes , qui le fit assassiner, et en envoya la tête au roi d'Egypte. L'auteur du F"" livi'e des Machabées laisse croire que Balas était réellement le fils d'Antiochus, taudis (jue Poiybe admet le contraire.
Mîicli'ibées, I, cliap. xvii. — Justin, XXXV. — Strabon, XVH. — Josèphe, V, c. xiii, Histoire des Juifs. — Eusébe ; Sulpice Sévère ; Appien , in Syriac. — Clinton, Fasti Hellen., lU, p. 324. — Frôhlich , Annales Syrix.