‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'a nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources a consulter; (volume 2)Chapitre 70 sur 180 · G1 ADDISON · texte numérisé non relu

G1 ADDISON

le premier numéro parut à Londres le i" m.ars 1711 ; il a été traduit dans toutes les langues, a obtenu partout à peu près le même succès , et semble avoir contribué à la célébrité de son auteur plus qu'aucune autre de ses productions. Avant le Tatler, il n'avait paru en Angleten-e aucun ouvrage qui eût le même but et la même forme. On y connaissait, depuis longtemps, des feuilles périodiques qui avaient pour objet la jK)litique et les nouvelles; mais le Tatler et le Spcctalor furent les premières où l'on se proposa de présenter un tableau des mœurs du temps , en peignant les caractères , en censurant les vices , en relevant les ridicules et les travers donùnants dans la société , et en employant alternativement la gravité de la raison , le ton du sarcasme et de l'ironie, et quelquefois les fonnes ingénieuses de l'apologue et de l'allégorie.

Dans ces différents genres d'esprit et de style , Addison est celui qui a montré le plus de talent et le meilleur goût. Il a servi de modèle à beaucoup d'écrivains distingués qui pendant longtemps ont coopéré à l'en^i aux nombreuses imitations du Spectateur qui ont paru depuis en Angleterre et dans d'autres pays de l'Europe. En 1713, Addison se montra au monde littéraire avec un nouveau faractère : il fît jouer sa tragédie de Caton. Il en avait , dit-on , conçu le plan et exquissé les premières scènes dans son voyage en Italie. Plusieurs années après son retour, il en avait composé les quatre premiers actes, et il fut arrêté par les dif- (Icultés qu'il ti'ouva à en faire le dénoûment. Il en vint cependant à bout , et se détermina à faire jouer sa pièce. Elle eut un succès extraordinaire : trente-cinq représentations , données sans interruption , purent à peine rassasier la curiosité publique. Elle fut également admirée et applaudie dans les représentations qu'on en donna ensuite, tant à Londi'es que dans d'autres villes de l'Angleterre. On voyait, pour la première fois,. sur le théâtre anglais , une action tragique conduite avec régularité sans événements bizarres, des scènes intéressantes sans les mouvements exagérés des passions , un style constamment noble et «'légant , sans enflure et sans disparate. Voltaire a parlé de cette tragédie avec autant de goût que d'impartialité : « M. Addison, dit-il, est le premier n Anglais qui ait fait une tragédie raisonnable. « .Te le plaindrais s'il n'y avait mis que de la rai- « son. Sa tragédie de Caton est écrite, d'un bout « à l'autre, avec cette élégance mâle et énergique « dont Corneille, le premier, donna chez nous « de si beaux exemples dans son style inégal. Il « me semble que cette pièce est faite pour un « auditoire un peu philosophe et très-républicain. « Je doute que nos jeunes dames et nos petits- « maîtres eussent aimé Caton en robe de cham- « brc, lisant les Dialogues de Platon et faisant « ses réflexions sur l'immortalitéde l'âme. «Mais H faut convenir que ces genres de mérite n'auraient pas suffi pour exciter à ce point l'admiralion du peuple anglais, si elle n'avait été échauffée

et soutenue par un intérêt plus puissant encore que celui qui naissait du fond du sujet et de k perfection du style. Addison , constamment attaché au parti des whigs, flattait particulièrement ce parti par les sentiments exaltés de liberté qu'il mettait dans la bouche de Caton , et par l'éloquente énergie avec laquelle il savait les exprimer.

A cette époque, la lutte des whigs et des torys agitait avec violence la nation anglaise. Le succès de Caton fut donc un triomphe pour la faction des whigs. Cependant, comme Addison, en faisant parler des Romains, n'exaltait la liberté que d'une manière générale, sans aucune allusion directe aux factions qui divisaient l'Angleterre , les torys ne voulurent pas se montrer les ennemis de cette liberté, qu'ils voulaient ainsi que les whigs , mais qu'ils voyaient dans l'augmentation du pouvoir monarchique , tandis que ceux-ci la cherchaient dans l'augmentation du pouvoir populaire. Ainsi , les torys affectèrent de joindre leurs applaudissements à ceux du parti opposé ; et Bolingbroke, qui était le chef du parti tory, assistant à la première représentation de Caton, fit venir dans sa loge l'acteur Boath, chargé du principal rôle , et lui remit une bourse de 50 guinées , coname « une récompense , dit-il , « de ce qu'il avait si bien défendu la cause de la « liberté contre un dictateur perpétuel. » Les whigs , dit Pope , se proposaient de faire aussi un présent à Boath; mais ils attendaient qu'ils pussent l'accompagner d'une pbrase aussi heureuse. Lorscpie la chaleur des factions se fut amortie , l'effet de cette tragédie s'affaiblit insensiblement au théâtre, où bientôt elle parut trop languissante dans l'action , et trop dénuée de mouvement et d'intérêt. On fut frappé de l'insipidité des scènes d'amour que l'auteur y avait introduites , pour se conformer à l'usage. Lorsqu'après quelques années on essaya de remettre cette pièce au théâtre, on parut beaucoup moins touché des beautés qu'on y avait admirées autrefois , que des défauts dont l'effervescence des esprits avait affaibli l'impression : elle fut froidement accueillie, et depuis, presque entièrement abandonnée; mais c'est un ouvrage que les gens de goût liront toujours avec intérêt, et où ils admireront non-seulement une versification élégante et harmonieuse, mais encore des descriptions animées et poétiques, des scènes touchantes, et une foule de sentiments nobles, exprimés avec énergie. Le Caton fut censuré à Oxford , comme un ouvrage de parti ; mais il y trouva de chauds défenseurs. Peu de temps après sa publication , il fut traduit en italien pai- Salvini , et la traduction fut représentée sur le théâtre de Florence ; d'un autre côté, les jésuites de Saint-Omer en donnèrent une traduction latine qu'ils firent jouer par leurs écoliers. Les pièces de vers qui furent composées dans le temps à l'honneur de Caton sont innombrables.

Addison s'essaya aussi dans la comédie : il comço?,a le Tambour, ou la Maison hantée par des esprits ( The drummer or the haxmtcd,

house), joué en 1715. n ne s'en fit pas connaître pour l'auteur, même à ses amis. Quoiqu'on trouve dans cette pièce beaucoup d'esprit, des scènes comiques et un caractère original bien tracé , la représentation n'eut aucun succès. L'imitation qu'en a faite Destouches , sous le titre du Tambour nocturne, a été mieux reçue sur noti-e théâtre , où elle est restée comme pièce de répertoire. Après la mort de la reine Anne, Addison fut porté, par les circonstances, à divers emplois publics. 11 alla, pour la seconde fois, en Irlande en qualité de secrétaire du vice-roi , le comte de Sunderland; il fut fait ensuite lord du bureau du commerce ; enfin, en 1 7 1 7 , il se vit élevé à la place de secrétaire d'État. Dans l'année précédente, il avait épousé la comtesse douairière de Warwick ; mais ce mariage ne contribua pas plus à son bonheur que son élévation au ministère n'ajouta à l'opinion qu'il avait donnée de son esprit et de ses talents. Il n'était parvenu qu'à force de temps et de soins à obtenir la main de la comtesse, femme vaine , qui croyait descendre de son rang en s'unissant à un homme sans titre et sans dignités. Elle consentit à l'épouser, dit Samuel Johnson , à peu près sur le même pied qu'une princesse du sang ottoman épouse un sujet turc. Quant à la place de secrétaii-e d'État , Addison ne tarda pas à faire remarquer son incapacité à en remplir les fonctions. Dans la chambre des communes il se montra hors d'état de prononcer un discours , et par conséquent d'appuyer et de défendre les mesures du gouvernement. On a conservé l'anecdote suivante : Peu de temps après son entrée dans la chambre des communes , Addison se leva pour parler sur une question importante; et, s'adressant à l'orateur, suivant l'usage, il dit : Monsieur, je conçois.... Puis, voyant tous les yeux fixés sur lui , il se troubla , répéta trois fois , en bégayant, les mêmes mots; enfin, ne pouvant trouver le fil de ses idées, il se rassit fort confus. Alors un membre tory, se levant, dit d'un ton très-grave : « Monsieur, les trois avortements <c dont nous venons d'être témoins , de la part « d'un auteur connu par sa fécondité , prouvent « évidemment la faiblesse de la cause qu'il vou- « lait défendre. » Cette saillie spirituelle excita dans la chambre un grand éclat de rire, et contribua sans doute à dégoûter tout à fait Addison de l'ambition de se montrer comme orateur. Dans les détails de l'administration, il ne pouvait ni donner un ordre, ni écrire une lettre, sans perdre un temps précieux à soigner son style, à corriger ses phrases , et à rechercher une élégance , trèsinutile en pareille circonstance. Si Newton, Locke, Addison se sont montrés au-dessous des places qu'ils ont occupées , c'est que leur esprit ne pouvait , comme on l'a dit , s'abaisser à des détails trop peu dignes de fixer leur attention.

' En considérant Addison comme homme de lettres, il se présente sous différents aspects : il a publié un assez grand nombre d'ouvrages dans des genres très-divers; dans aucun, il est vrai, il ne

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